Page 1B A L T Ų I R S L A V Ų K A L B Ų R Y Š I A I L I E T U V O S T S R M O K S L Ų A K A D E M I J A
SIMAS KARALIŪNAS
QUELQUES QUESTIONS CONCERNANT LES PLUS ANCIENNES RELATIONS ENTRE LES LANGUES BALTES ET SLAVES
La problématique des plus anciennes relations entre les langues baltes et slaves s’est posée depuis longtemps en linguistique. Pendant de nombreuses années, les chercheurs l’ont examinée et discutée, mais ne sont pas parvenus à un avis unanime; on peut dire que sa résolution s’est encore compliquée. Les débats et les controverses sur cette question se poursuivent aujourd’hui avec la même passion qu’il y a de nombreuses années. L’actualité de la problématique des plus anciennes relations entre les langues baltes et slaves est attestée non seulement par le fait qu’elle a été largement débattue, en tant que l’un des problèmes majeurs de la linguistique slave, lors du IVe Congrès international des slavistes à Moscou (quatre communications ont été présentées sur ce sujet), mais aussi par le fait que, sur décision du Comité international des slavistes, une Commission internationale pour l’étude des relations balto-slaves a été créée en 1962; elle réunissait une douzaine de spécialistes renommés des études slaves et baltes de onze pays européens¹. La problématique des plus anciennes relations entre les langues baltes et slaves constitue précisément l’un des domaines de travail de cette commission. Cette problématique est également importante parce qu’elle relève aussi du vaste champ des questions d’indoeuropéanistique. La manière dont est résolue la problématique des plus anciennes relations entre les langues baltes et slaves conditionne en partie la résolution de nombreuses questions relatives à l’histoire des langues baltes et slaves. Il va sans dire que cette problématique est également liée à certaines questions particulières de l’histoire de la langue lituanienne.
Le fait que, concernant la problématique des plus anciennes relations entre les langues baltes et slaves, « des débats scientifiques virulents aient lieu aujourd’hui, prenant parfois même une portée idéologique et politique actuelle »² impose également aux linguistes lituaniens la tâche de faire sans tarder connaître leur avis sur la question.
Les langues baltes et slaves, qui appartiennent à la famille des langues indo-européennes, sont issues d’un ensemble linguistique ayant existé il y a plusieurs millénaires, désigné de diverses manières — indo-européen, pro-
1 Lors du Ve Congrès international des slavistes à Sofia, la composition suivante de cette commission a été approuvée: K. Korsakas (président de la commission, URSS), J. Safarevičius (vice-président, Pologne), S. Bernšteinas (URSS), I. Duridanovas (Bulgarie), V. Falkenhanas (RDA), K. O. Falkas (Suède), V. Georgijevas (Bulgarie), V. Holtumas (Angleterre), Č. Kudz inovskis (Pologne), V. Kiparskis (Finlande), B. Larinas (URSS), Chr. Stangas (Norvège), R. Šmitelinas (France), V. Toporovas (URSS), P. Trostas (Tchécoslovaquie), A. Vračius (Roumanie).
2 K. Korsakas, Lyginamoji kalbotyra ir tarybinės lietuvių filologijos uždaviniai, LKK, 6, 1963, p. 13.
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Page 2tolangue, langue, unité linguistique, communauté linguistique ou époque commune3. Du fait que les langues baltes et slaves sont issues d’une communauté linguistique indo-européenne, elles présentent de nombreux traits communs, hérités de la plus haute antiquité et que l’on retrouve également dans d’autres langues indo-européennes. Cependant, outre ces traits, les langues baltes et slaves possèdent aussi des caractéristiques communes que leur origine dans la communauté linguistique indo-européenne ne permet pas d’expliquer. La problématique des plus anciennes relations entre les langues baltes et slaves consiste précisément à déterminer comment sont apparues leurs innovations, c’est-à-dire les traits communs de phonétique, de morphologie et de lexique propres aux langues baltes et slaves, mais absents en dehors de leur aire linguistique.
Pour répondre à la question de savoir comment sont apparues les innovations des langues baltes et slaves et quelle était la nature de leurs relations au cours des premiers siècles suivant leur séparation de la communauté linguistique indo-européenne, plusieurs théories différentes ont été élaborées. Le premier chapitre de cette étude est consacré à l’histoire de la recherche sur la problématique des plus anciennes relations entre les Baltes et les Slaves ainsi qu’à l’exposé des théories proposées.
Dans le deuxième chapitre, faute de place, l’analyse se limite aux phénomènes phonétiques; leur histoire a été retracée et les conceptions relatives à leur origine et à leur évolution sont exposées.
Le troisième chapitre tente de résoudre certaines questions de chronologie concernant les plus anciennes relations entre les langues baltes et slaves (ainsi que d’autres langues indo-européennes).
Afin de mettre autant que possible en lumière l’origine des traits communs aux langues baltes et slaves et l’époque de leur apparition, l’auteur s’appuie sur les données des langues baltes, slaves et d’autres langues indo-européennes. Parmi les langues baltes, il utilise principalement les données du lituanien, souvent archaïques et auxquelles on n’a pas toujours accordé suffisamment d’attention dans l’examen de cette problématique.
Dans l’exposé de la matière, surtout dans la première partie de cette étude, le principe chronologique a été suivi: les travaux des chercheurs sont examinés successivement, dans l’ordre de leur parution. L’activité de chaque chercheur est rattachée à une période donnée — principalement à celle où a paru son travail le plus important sur la problématique des plus anciennes relations entre les langues baltes et slaves — bien que certains de ses articles sur la question aient également été publiés à d’autres périodes. Ainsi, les conceptions de Chr. Stang sont examinées dans le chapitre consacré aux travaux des années 1920 et 1930, bien que l’un de ses articles soit également paru en 1963; celles de J. Kurilowicz le sont dans le chapitre consacré aux travaux de l’après-guerre, alors que son premier article sur la question avait paru dès 1934.
L’auteur de cette étude ne prétend en aucun cas résoudre dans son ensemble la problématique des plus anciennes relations entre les langues baltes et slaves: elle demeure, pour l’heure, trop complexe. L’étude vise principalement à faire le point sur l’état actuel des recherches concernant cette problématique, à indiquer les forces et les faiblesses des théories existantes et à présenter des arguments en faveur de celle qui paraît à l’auteur la plus fiable.
3 Dans cette étude, les termes « langue-mère » (праязык, Ursprache), « unité linguistique » (языковое единство, Spracheinheit) et « communauté linguistique » (языковая общность, Sprachgemeinschaft) sont employés alternativement, mais chacun reçoit un sens différent. Le terme « langue-mère » convient à une unité linguistique peu différenciée sur le plan dialectal, qui a existé à l’époque préhistorique. Le terme « communauté linguistique » s’applique à une unité linguistique préhistorique présentant une différenciation dialectale plus marquée. Pour désigner la conception des chercheurs qui reconnaissent l’existence d’une langue balto-slave après la dissolution de la communauté linguistique indo-européenne, on emploie leur propre terme: « unité linguistique balto-slave ».
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Page 3HISTOIRE DE L’ÉTUDE DES PLUS ANCIENNES RELATIONS ENTRE LES LANGUES BALTES ET SLAVES
L’histoire de l’étude des plus anciennes relations entre les langues baltes et slaves a déjà été largement exposée. Un vaste article de N. Bogoliubova et T. Jakubaitė¹ est consacré à l’évolution des thèses théoriques générales concernant les plus anciennes relations entre ces langues. V. Toporov décrit en détail l’histoire de l’étude de ces relations dans trois longs articles². Nous nous attarderons ici principalement sur les moments les plus importants, notamment théoriques, de l’étude de ces relations. Il n’a toutefois pas été possible d’éviter les répétitions dans le présent travail ni dans celui mentionné plus haut.
La question des relations entre les langues baltes et slaves dans les travaux des fondateurs de la méthode historico-comparative
L’étude scientifique des relations de parenté entre différentes langues a commencé au début du XIXe siècle, lorsque les travaux de F. Bopp, R. Rask et J. Grimm¹ posèrent les fondements de la linguistique indo-européenne historico-comparative.
Les premiers comparatistes envisagèrent sous un jour nouveau la parenté des langues, en s’appuyant sur des études comparatives des langues.
Dans ses travaux, Rasmus Rask (1787—1832) accorda une place considérable à l’analyse des langues baltes et slaves. Il mit pour la première fois en évidence l’importance des langues baltes pour la science, et, depuis lors, ces langues occupent une place importante en linguistique comparée. R. Rask indiqua que les langues baltes constituent une branche indépendante des langues indo-européennes et qu’elles sont apparentées aux langues slaves et germaniques.
Franz Bopp (1791—1867) partageait une opinion similaire. Selon lui², les langues prussienne, lituanienne et lettone formaient un groupe de langues étroitement apparentées, rattaché aux langues slaves. F. Bopp souligna que les langues baltes ne doivent pas être considérées comme faisant partie intégrante des langues slaves. Il tenta d’établir une chronologie relative de l’origine des langues, dont le principe est le suivant: le degré de parenté entre les langues dépend du fait qu’elles se soient séparées plus tôt ou plus tard. Partant du constat que les langues baltes sont davantage apparentées aux langues slaves qu’aux autres langues, F. Bopp estimait que ces langues s’étaient probablement séparées beaucoup plus tard. La langue balto-slave s’était séparée de sa sœur asiatique, qu’on pouvait, disait-on, appeler sanskrit ou ne pas nommer du tout, plus tard que les langues classiques, germaniques et
1 Н. Д. Боголюбова, Т. А. Якубайтис, История разработки вопроса о балто-славянских языковых отношениях, „Rakstu krājums (Veltījums akadēmikim profesoram Dr. Jānim Endzelīnam viņa 85 dzīves un 65 darba gadu atcerei)“, Rīga, 1959, p. 331—375.
2 V. N. Toporov, Travaux récents dans le domaine de l’étude des relations linguistiques balto-slaves, ВСЯ, 3, 1958, p. 134—161; Esquisse de l’histoire de l’étude des relations linguistiques balto-slaves les plus anciennes, УЗИСл, 17, 1959, p. 248—274; De l’histoire de l’étude des relations linguistiques balto-slaves les plus anciennes, УЗИСл, 23, 1962, p. 3—43; voir aussi O. Szemerényi, The Problem of Balto-Slav Unity—A Critical Survey, « Kratylos », 2, 1957, p. 97—123; A. Vraciu, Slava si baltica. Problema vechilor raporturi dintre ele în lumina noilor cercetari, « Romanoslavica », 12, 1965, p. 283—297, où sont passées en revue les recherches les plus récentes dans ce domaine.
1 F. Bopp, Über das Conjugationssystem der Sanskritsprache in Vergleichung mit jenem der griechischen, lateinischen, persischen und germanischen Sprache, Francfort-sur-le-Main, 1816; R. Rask, Undersögelse om det gamle Nordiske eller Islandske Sprogs Oprindelse, Copenhague, 1818; J. Grimm, Deutsche Grammatik, Göttingen, 1819 (2e éd. 1822).
2 F. Bopp, Über die Sprache der alten Preussen, Berlin, 1853, p. 80.
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Page 4les langues celtiques, mais avant la division de la branche asiatique en rameaux iranien et indo-aryen. Ainsi, F. Bopp fut le premier à avancer l’idée d’une langue proto-balto-slave et de liens étroits entre les langues baltes et slaves et celles du groupe indo-iranien.
Jakob Grimm (1785–1863) reconnut également aux langues baltes un statut égal parmi les autres langues indo-européennes. Selon lui, les fréquentes correspondances lexicales témoignent d’un ancien lien entre les langues slaves et germaniques. Les langues baltes et slaves sont beaucoup plus proches l’une de l’autre que chacune ne l’est séparément des langues germaniques. Les langues baltes auraient, dans une certaine mesure, joué un rôle intermédiaire entre les langues slaves et germaniques. Cela ne signifie toutefois pas que les langues baltes soient un mélange de ces dernières. De même, selon J. Grimm, on ne saurait penser que les langues slaves et germaniques aient emprunté aux langues baltes les éléments les plus anciens de leur système. Selon J. Grimm, les traits communs et les ressemblances entre les langues germaniques, slaves et baltes seraient dus à l’existence ancienne d’une communauté entre elles (Gemeinschaft)4.
August Schleicher (1821–1868) a récapitulé et développé les conceptions des premiers comparatistes, consacrant une large place, dans ses recherches, aux questions de parenté des langues baltes. La conception qu’A. Schleicher se faisait des rapports de parenté entre les langues est liée à sa conception générale de l’origine des langues indo-européennes.
A. Schleicher a élaboré une hypothèse cohérente de classification généalogique des langues, appelée théorie de « l’arbre généalogique des langues » (Stammbaumtheorie). Selon cette théorie, la langue proto-indo-européenne unifiée (indogermanische Ursprache) s’est d’abord divisée en deux branches: l’une regroupant les langues baltes, slaves et germaniques (Slawodeutsch), l’autre les langues indo-iraniennes, grecques, italiques et celtiques. La grande branche des langues baltes, slaves et germaniques s’est ensuite subdivisée en deux branches plus petites — la branche germanique (Deutsch) et la branche balto-slave (Slawolitauisch). Au même moment, l’autre branche de la langue proto-indo-européenne s’est également divisée — d’abord en une branche indo-iranienne et une branche gréco-italo-celtique. Après la séparation des Grecs, il est resté une langue proto-italo-celtique. La branche des langues baltes et slaves, appelée par A. Schleicher langue proto-balto-slave (Slawolitauische Ursprache), s’est ensuite divisée en langues fondamentales slaves et baltes (Grundsprache), lesquelles devaient à leur tour se subdiviser en langues distinctes5.
Ainsi, A. Schleicher a développé l’idée avancée par F. Bopp d’une langue proto-balto-slave et l’a intégrée à une théorie cohérente de la division de la langue proto-indo-européenne. Il a clairement indiqué la place de la langue proto-balto-slave parmi les langues indo-européennes et reconnu ses liens génétiques avec la langue proto-germanique. L’autorité d’A. Schleicher était si grande que la plupart des linguistes adhérèrent à la théorie de la langue proto-balto-slave dans la seconde moitié du XIXe siècle et même au début du XXe siècle.
Au cours de la formation de la linguistique indo-européenne comparée et historique, le débat ne portait pas sur l’existence ou non d’une langue proto-balto-slave — tous la reconnaissaient sans exception —, mais sur sa place parmi les autres langues indo-européennes. R. Rask considérait les langues baltes et slaves comme davantage apparentées aux langues du groupe indo-iranien (aryen), tandis que F. Bopp, J. Grimm et A. Schleicher affirmaient que les langues baltes et slaves étaient génétiquement apparentées aux langues germaniques. La question de la place des langues baltes et slaves resta à l’étude dans la seconde moitié du XXe siècle.
3 J. Grimm, Geschichte der deutschen Sprache, Aufl. III, Leipzig, 1868, I, p. 9–10, 119; II, p. 711–712, 715.
4 J. Grimm, op. cit., I, p. 119.
5 A. Schleicher, Compendium der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen, Aufl. III, Weimar, 1871, p. 6–7.
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Page 5Baltų ir slavų kalbų seniausiųjų santykių tyrinėjimas XIX a. antrojoje pusėje
A. Schleicher mourut convaincu d’avoir réussi à édifier une construction parfaite et achevée de la linguistique indo-européenne. Cependant, dans la seconde moitié du XIXe siècle, cette construction commença à être démantelée. Et ce furent les propres élèves d’A. Schleicher qui entreprirent de la démanteler. Ainsi, Johan Schmidt (1843–1901) évalua de manière critique la théorie de « l’arbre généalogique des langues ». Selon lui, les faits montrent que les langues balto-slaves (Lituslawische) sont étroitement liées aussi bien aux langues germaniques qu’aux langues indo-iraniennes. Pour cette raison, indique J. Schmidt, on peut reconnaître sur un pied d’égalité aussi bien une langue proto-balto-slavo-germanique qu’une langue proto-balto-slavo-aryenne. Ainsi, la place des langues baltes et slaves demeure incertaine. Elle s’éclaircira lorsque, selon J. Schmidt, on reconnaîtra non seulement que les langues baltes et slaves ne se sont séparées ni des langues germaniques ni des langues indo-iraniennes, mais aussi qu’elles relient organiquement ces deux derniers groupes linguistiques. De même qu’il n’existe géographiquement aucune frontière entre l’Europe et l’Asie, il ne devrait pas non plus y avoir de lignes de démarcation tracées strictement entre les langues d’Europe et d’Asie. J. Schmidt ajoute que l’on peut partout observer une transition ininterrompue (continuierlicher Übergang) d’une langue à l’autre, et qu’il n’y a jamais eu de frontières strictes dans l’aire linguistique indo-européenne: deux dialectes éloignés l’un de l’autre, par exemple A et X, étaient reliés de façon continue par les dialectes B, C, D, etc., situés entre eux.
Gardant tout cela à l’esprit, J. Schmidt propose, à la place de la théorie de « l’arbre généalogique des langues », la théorie des « vagues » (Wellentheorie): « À sa place, je voudrais présenter l’image d’une vague qui, en s’éloignant de son centre, se propage en cercles concentriques constamment décroissants »2. Ainsi, selon lui, les changements linguistiques se diffusaient d’une langue à l’autre comme des vagues.
Les nouvelles idées de J. Schmidt constituaient un progrès relativement important. Certaines d’entre elles (les dialectes indo-européens, l’idée de continuité géographique, etc.) furent développées au XXe siècle.
Il importe de noter que la théorie de la langue proto-balto-slave ne suscitait aucun doute chez J. Schmidt. L’objet de ses recherches était la place des langues baltes et slaves dans la famille des langues indo-européennes.
Kitas A. Šleicherio mokinys Augustas Leskynas (1840–1916) bandė suderinti „genealoginio kalbų medžio“ ir „bangų“ teorijas. Jis manė3, kad baltų, slavų ir germanų kalbos galėjusios pergyventi bendrą istorinį etapą nepriklausomai nuo kitų ide. kalbų, taigi ir skilimą, kaip jis suprantamas A. Šleicherio teorijoje. Be to, visai tikėtina, kad baltų ir slavų kalbos buvusios ta grandimi, kuri jungusi germanų ir indų-iranėnų kalbas. A. Leskyno nuomone, nesą būtino reikalo pripažinti baltų-slavų-germanų prokalbę, nes tų kalbų linksniavimo sistemos, išskyrus kai kuriuos linksnius su bendru formantu -m-, nesančios jau tokios panašios4. Taigi „Vadinamoji „genealoginio kalbų medžio“ teorija visai neprieštarauja „perėjimo“ teorijai, jei taip trumpai pavadintume J. Šmito hipotezę“5.
1 L Schmidt, Die Verwandtschaftsverhältnisse der indogermanischen Sprachen, Weimar, 1872, p. 16–27.
2 J. Schmidt, op. cit., p. 27.
3 A. Leskien, Die Declination im Slawisch-litauischen und Germanischen, Leipzig, 1876, p. XII.
4 A. Leskien, op. cit., p. 157–158.
5 A. Leskien, op. cit., p. XII.
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Page 6Ni J. Schmidt ni A. Leskien ne s’intéressaient aux relations réciproques entre les langues baltes et slaves. J. Hanusz attira l’attention sur celles-ci. L’article de Jan Hanusz (1858—1887)6, paru en 1886, fut le premier à être consacré spécifiquement au problème des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves.
J. Hanusz souleva deux questions: 1) qu’est-ce qui permet de reconnaître l’existence d’une période linguistique commune balto-slave? 2) comment définir plus précisément l’époque à laquelle les Baltes et les Slaves parlaient une seule langue? Pour répondre à la première question, J. Hanusz présenta une douzaine de traits communs à la phonétique et à la morphologie des langues baltes et slaves: le destin des sonantes indo-européennes, la déclinaison des adjectifs définis, etc. Son deuxième argument en faveur d’une période linguistique commune balto-slave était constitué par les emprunts d’origine balte des langues finno-ougriennes de la région baltique, qu’il considérait comme balto-slaves (à cette époque, les savants n’avaient pas encore établi leur origine exclusivement balte). Pour répondre à la deuxième question, J. Hanusz émit l’hypothèse que la tribu balto-slave s’était scindée en Baltes et en Slaves vers une période comprise entre le Ve siècle av. J.-C. et le IIe siècle apr. J.-C., car, selon lui, les Neures d’Hérodote étaient balto-slaves. Les chercheurs ultérieurs ne confirmèrent pas cette datation.
L’article de J. Hanusz était important en ce qu’il posait concrètement la question des relations réciproques entre les langues baltes et slaves et présentait pour la première fois, en un seul endroit, tous les traits communs alors connus de ces langues.
Bientôt, les questions de parenté non seulement entre les langues baltes et slaves, mais aussi entre toutes les langues indo-européennes passèrent au second plan. De tout nouveaux problèmes surgirent (lois phonétiques, analogie, emprunts), qui occupèrent pendant de longues années le devant de la scène des recherches7. Parut un article de Karl Brugmann (1849—1919), l’un des représentants les plus éminents de l’école des néogrammairiens (Junggrammatiker)8, dans lequel la théorie des langues-mères était envisagée avec scepticisme: les innovations communes à des langues distinctes ne peuvent servir d’argument pour démontrer leur parenté étroite, car elles ont pu apparaître indépendamment dans chacune d’elles. K. Brugmann considérait que le seul argument probant en faveur de la parenté des langues était l’ensemble des innovations phonétiques, flexionnelles, syntaxiques et lexicales9.
Bien que K. Brugmann considérât avec scepticisme les théories de la parenté des langues, il estimait néanmoins que les langues baltes et slaves avaient autrefois traversé une époque de communauté (Zeit der baltisch-slawischen Urgemeinschaft)10. Dans son « Précis de grammaire comparée des langues indo-européennes », K. Brugmann présenta sept traits communs aux langues baltes et slaves qui, à son avis, témoignaient des liens étroits entre ces langues11:
1) le passage des sonantes indo-européennes n, r̥ à in, ir (cf. lituanien at-mintis et vieux slave mьnǫ, pa-mętь);
2) la simplification des géminées intervocaliques;
3) la formation de formes adjectivales définies avec le pronom *jo- (cf. lituanien gerasis et vieux slave dobrъjь);
6 J. Hanusz, O dobie litewsko-słowiańskiej w stosunku do pra języka indoeuropejskiego, „Rozprawy i sprawozdania z posiedzeń wydziału filologicznego Akademii Umiejętności“, 11, Kraków, 1886, p. 249—272.
7 Pour plus de détails, voir F. Specht, Die „indogermanische“ Sprachwissenschaft von den Junggrammatikern bis zum ersten Weltkriege, „Lexis“, 1, 1948, p. 229—263.
8 K. Brugmann, Zur Frage nach den Verwandtschaftsverhältnissen der indogermanischen Sprachen, „Internationale Zeitschrift für allgemeine Sprachwissenschaft“, 1, 1884, p. 226—256.
9 K. Brugmann, op. cit., p. 253.
10 K. Brugmann Grundriss der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen, I, Strassburg, 1897, p. 146.
11 K. Brugmann, op. cit., p. 20—21.
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Page 74) Le passage, à certains cas, des participes à thème en nt et des noms à thème consonantique au thème en i (cf. lituanien vėžančio, vieux-slave vezǫšta, issus de *vezontio, et lituanien vežàs, vieux-slave vezi, issus de *vezonts; lituanien akmenìmis, vieux-slave kamenьmi, et lituanien akmuõ, vieux-slave kamy, issu de *akmōn¹²;
5) Le remplacement des pronoms indo-européens *so, *sā par les pronoms lituanien tas, tā et vieux-slave to, ta;
6) La formation du datif singulier des pronoms — lituanien mānie, prussien mennei, vieux-slave mьnē — sur le modèle du génitif singulier;
7) Le remplacement de l’ablatif par le génitif singulier des noms à thème en o (cf. lituanien vilko, vieux-slave vlьka et indien ancien vṛkāt).
Les traits communs aux langues baltes et slaves présentés par K. Brugmann suffisaient à convaincre la plupart des linguistes de la fin du XIXe siècle et du début du XXe qu’il avait existé une langue balto-slave commune.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, comme auparavant, l’une des principales questions concernant les langues baltes et slaves était celle de leur place au sein de la famille des langues indo-européennes. C’est toutefois précisément à cette époque que l’attention se porte sur les relations entre les langues baltes et slaves: paraît le premier article consacré spécialement, comme nous l’avons vu, à ce problème, celui de J. Hanuš, tandis que K. Brugmann présente des traits communs caractérisant les relations entre ces langues.
Bien que la plupart des savants de cette période ne doutent pas de l’existence d’une langue balto-slave commune, c’est précisément à cette époque, à la fin du XIXe siècle, que se font entendre des voix sceptiques à son égard. Ces voix se font particulièrement plus insistantes au début du XXe siècle.
La discussion de 1908–1912 sur les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves
Au début du XXe siècle, la théorie d’une langue balto-slave commune commence à être sérieusement mise en doute. Tous les traits communs aux langues baltes et slaves, généralement considérés comme des arguments en faveur de cette théorie, font l’objet d’un examen critique.
Depuis l’époque des néogrammairiens, on commence à regarder toutes les langues communes avec scepticisme. B. Delbrück jugeait douteux tous les regroupements dialectaux des langues indo-européennes, à l’exception de la langue indo-iranienne commune. P. von Bradke exprimait ses doutes au sujet de la langue balto-slave commune². Jan Baudouin de Courtenay (1845–1929) écrivait en 1903 que les arguments en faveur d’une « époque lituano-slave » n’étaient pas plus nombreux — et peut-être même moins nombreux — que ceux qui s’y opposaient, et que nous pouvions donc la tenir pour une fiction scientifique³. Kazimieras Jaunius (1848–1908) affirmait qu’« il est faux de prétendre que les langues slave et aïstique sont sœurs jumelles: la langue aïstique est sœur de la slave, tout comme elle l’est des autres langues indo-européennes »⁴.
Les chercheurs mentionnés ci-dessus, sans avancer d’arguments, se limitaient à des considérations générales dirigées contre la théorie d’une langue balto-slave commune.
12Dans l’ouvrage de K. Brugmann, « Kurze vergleichende Grammatik der indogermanischen Sprachen » (Berlin—Leipzig, 1922, p. 18), les participes et les thèmes consonantiques sont distingués; c’est pourquoi huit traits y sont énumérés.
1 B. Delbrück, Einleitung in das Sprachstudium, 3. Aufl., Leipzig, 1893 (I leidimas 1880 m.).
2 P. von Bradke, Beiträge zur Kenntnis der vorhistorischen Entwicklung unseres Sprachstamms, Giessen, 1880.
3 И. Бодуэн-де-Куртенэ, Лингвистические заметки и афоризмы, ЖМНП, 346, 1903, p. 330.
4 К. Явнис, Грамматика литовского языка, Петроград, 1908—1916, p. 27.
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Page 8Le premier à argumenter contre la théorie de la langue proto-balto-slave fut Antoine Meillet (1866—1936).
Dès 1905, A. Meillet écrivait que les langues baltes et slaves ne possédaient pas autant d’innovations qu’on leur en attribuait et qu’il n’y avait pas lieu de parler d’une époque d’unité balto-slave (d’une époque d’unité balto-slave)5. Dans son livre « Les dialectes indo-européens », paru en 19086, A. Meillet consacra un long chapitre à la caractérisation des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves.
Avant d’examiner les points communs entre les langues baltes et slaves relevés par K. Brugmann, A. Meillet remarqua que leur ressemblance était évidente. Selon lui, la similitude de caractère des systèmes balte et slave s’expliquait par les facteurs suivants: 1) les langues baltes et slaves étaient issues de dialectes identiques (de parlers indo-européens sensiblement identiques) de la communauté linguistique indo-européenne (l’unité indo-européenne), que ne séparait aucune isoglosse importante; 2) au cours de leur évolution, les langues baltes et slaves ne subirent aucune rupture radicale de leur système (aucune fracture brusque du système), elles sont donc conservatrices et archaïques et ont ainsi préservé de nombreux traits anciens; 3) les Baltes et les Slaves vécurent constamment dans des régions géographiques voisines, dans des conditions de civilisation similaires. En outre, A. Meillet indiqua que la ressemblance entre les langues baltes et slaves avait été renforcée par les emprunts, en particulier ceux des langues slaves aux langues baltes7.
A. Meillet procéda ensuite à un examen détaillé des points communs entre les langues baltes et slaves énumérés par K. Brugmann.
1. L’évolution similaire des sonantes indo-européennes l, m, n, r se retrouve aussi dans les langues germaniques et celtiques, outre les langues baltes et slaves. Dans certaines positions, u est apparu à côté d’une sonante en grec, en latin et en arménien. Par conséquent, l’apparition d’une voyelle d’appui i, u à côté des sonantes est un phénomène dialectal de la communauté linguistique indo-européenne, et non une innovation propre aux langues baltes et slaves.
2. La simplification des géminées résulte de la tendance générale indo-européenne à la simplification et a commencé dès la communauté linguistique indo-européenne. Dans les langues baltes et slaves, comme en arménien, les géminées se sont simplifiées, contrairement aux autres langues. La présence de géminées dans la communauté linguistique indo-européenne elle-même est douteuse; elles apparaissaient surtout dans le lexique hypocoristique et enfantin.
3. Les types d’adjectifs pronominaux diffèrent par leurs détails dans les deux groupes de langues, et leur sens ne coïncide pas. La langue avestique emploie le pronom *jo- de manière très semblable auprès des noms et des adjectifs (A. Meillet souligne tout particulièrement qu’en avestique comme dans les langues baltes et slaves, le pronom *jo- s’accorde avec les mots auprès desquels il est employé).
4. Les participes actifs masculins du présent sont passés au thème en jo par analogie avec les participes féminins (thème en jā), forme qui existait déjà dans la communauté linguistique indo-européenne. A. Meillet indiqua que les adjectifs tendent à passer à un thème vocalique beaucoup plus rapidement que les noms (le lituanien n’a que des adjectifs à thème en o et u, les langues slaves uniquement des adjectifs à thème en o). Ce passage exprime une innovation générale des langues indo-européennes, car on trouve un équivalent exact dans les langues germaniques occidentales (le vieil anglais, le vieux saxon et le vieux haut allemand).
5. L’insertion de -i- dans des formes telles que le lituanien akmen-i-mis et le vieux slave kamen-b-mi n’est pas propre aux seules langues baltes et slaves, puisque le latin connaît exactement le même phénomène (cf. ped-i-
5 A. Meillet, Etudes sur l’étymologie et le vocabulaire du vieux slave, II, Paris, 1905, p. 201.
6 A. Meillet, Les dialectes indo-européens, Paris, 1908.
7 A. Meillet, Les dialectes indo-européens, Nouveau tirage, Paris, 1922, p. 40—41.
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Page 9bus), l’arménien (cf. ot-i-wkh) et d’autres langues. En outre, le rapprochement de ces deux types a été facilité par le fait que, du point de vue phonétique, les accusatifs singuliers des thèmes en i et des thèmes consonantiques coïncidaient, tout comme leurs accusatifs pluriels.
6. Le nominatif ancien du pronom démonstratif *so-, *sā- (cf. skr. sá, sā, gr. ὁ, ἡ, got. sa, so) a été remplacé par le thème *to-, *tā- non seulement dans les langues baltes et slaves, mais aussi dans les langues germaniques occidentales (cf. vieux-saxon thē, thia, vieux haut allemand dēr, diu). A. Meillet a souligné qu’il s’agissait d’une innovation très simple, car toutes les formes du paradigme, à l’exception du nominatif singulier, commençaient par la consonne t-, qui, par analogie, pouvait très facilement être transférée à l’unique cas commençant par la consonne s-.
7. Le datif du pronom, lituanien manie, man, vieux prussien mennei, ne correspond pas au vieux-slave mъně, ni par les voyelles de la racine ni par celles de la finale. A. Meillet ajouta que ces formes baltes et slaves constituaient un excellent exemple d’innovations parallèles, mais indépendantes les unes des autres, caractérisant les deux groupes de langues.
8. Le génitif-ablatif singulier lituanien vilko, vieux-slave vlъka, correspond à l’ablatif sanskrit vṛkāt. Le génitif et l’ablatif ont fusionné parce que, dans tous les thèmes sauf le type en o, le génitif et l’ablatif singuliers avaient une seule et même forme. Le grec employait la forme du génitif pour exprimer l’ablatif, tandis que dans les langues baltes et slaves, à l’inverse, l’ablatif a assumé la fonction du génitif. A. Meillet souligne que ce phénomène ne semble pas être apparu à l’époque de l’unité balto-slave (à une période de communauté), car le prussien a le génitif deiw as « dieu ». Il ajouta donc que la généralisation de l’ablatif s’explique aisément par une évolution indépendante des langues.
Après avoir examiné ces traits communs aux langues baltes et slaves, A. Meillet conclut que « l’évolution des langues baltes et slaves s’est déroulée parallèlement; ce parallélisme a, bien entendu, entraîné l’apparition de quelques formes identiques, mais ces innovations ne permettent pas de reconnaître une période commune dans l’évolution de ces langues »8. Comme exemple marquant d’innovation parallèle, A. Meillet cita la loi de Saussure-Fortunatov, affirmant à juste titre que cette loi avait agi indépendamment en lituanien et en slave.
En présentant des faits analogues d’autres langues indo-européennes et en mettant en évidence d’autres phénomènes similaires, A. Meillet montra que les traits communs susmentionnés aux langues baltes et slaves sont soit des archaïsmes hérités de l’époque proto-indo-européenne, soit des innovations. Si un phénomène ou un fait est archaïque, cela signifie que les langues baltes et slaves, comme les autres langues indo-européennes, l’ont conservé. De même, les innovations ne peuvent constituer un argument décisif en faveur d’une proto-langue balto-slave ou d’une époque commune, car elles ont pu apparaître soit indépendamment dans les langues baltes, slaves et d’autres langues indo-européennes, soit à l’époque des contacts entre ces langues. En outre, selon A. Meillet, les innovations balto-slaves ne sont que semblables, et non identiques (cf., par exemple, le datif du pronom personnel).
Les idées nouvelles et audacieuses d’A. Meillet ébranlèrent les fondements de la théorie d’une proto-langue balto-slave. Sa critique montra que les arguments disponibles ne suffisaient pas à prouver l’existence d’une proto-langue balto-slave. Les partisans de cette théorie furent donc contraints de rechercher de nouveaux faits pour défendre leurs thèses.
Le premier à réagir fut Viktor Porzeziński (1870—1929). La conclusion de son ouvrage consacré à la question balto-slave était la suivante: « les langues baltes et slaves ont connu une période commune durant laquelle apparurent un nombre considérable d’innovations »9.
8 A. Meillet, op. cit., p. 45.
9 W. Porzeziński, Die baltisch-slavische Sprachgemeinschaft, RSI, 4, 1911, p. 2—3.
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Page 10Dans la suite de son travail, V. Poržežinskis s’efforce de mettre en évidence le plus grand nombre possible d’innovations apparues, selon lui, dans la proto-langue balto-slave, qu’il appelle la « période balto-slave ». Afin de défendre les traits communs aux langues baltes et slaves contre les critiques d’A. Meillet, V. Poržežinskis a analysé en détail le premier et le dernier des traits communs énumérés par K. Brugmann. Il juge ces traits communs très importants pour résoudre la question des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves. V. Poržežinskis a également présenté de nouveaux faits, qu’il considère comme des innovations balto-slaves. Parmi ces innovations, il comptait le passé des verbes (prétérit), cf. lituanien nešė, vedė et vieux-slave nešė-acho, vedė-acho. Selon lui, la différence entre le prétérit balte et l’imparfait slave est que le prétérit des langues baltes s’est formé sur la base de l’aoriste asigmatique10.
V. Poržežinskis défendait l’existence d’une période commune aux langues baltes et slaves (eine baltisch-slavische Periode), tandis que Jan Rozwadowski (1867—1935) a élaboré un schéma assez complexe pour éclairer les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves11. Il distinguait trois périodes dans l’évolution des relations réciproques entre les langues baltes et slaves:
1) une période de communauté (doba prawspólności), qui a probablement duré tout le IIIe millénaire av. J.-C.;
2) une période pendant laquelle les relations entre les langues baltes et slaves furent interrompues et où leur évolution se poursuivit indépendamment (IIe et Ier millénaires av. J.-C.);
3) une période de rapprochement renouvelé et de relations de voisinage, qui a commencé vers le début de notre ère et se poursuit jusqu’à nos jours12.
La plupart des chercheurs ont accueilli avec indifférence la théorie de J. Rozwadowski. Seul le linguiste tchèque O. Hujer la jugeait « tout à fait fiable »13. En outre, B. Gornung estime lui aussi que les contacts entre les langues baltes et slaves ont été interrompus pendant longtemps, puis renoués vers le début de notre ère14.
La théorie de J. Rozwadowski suscite de sérieux doutes. Il est douteux que, pendant deux mille ou mille cinq cents ans, les langues baltes et slaves n’aient entretenu aucun contact, avant de ne renouer leurs relations que vers le début de notre ère. La toponymie, la culture matérielle et les fragments des sources historiques permettent de penser que les Baltes et les Slaves étaient probablement voisins depuis la nuit des temps et qu’ils pouvaient donc, naturellement, entretenir certaines relations, qui se sont reflétées dans leurs langues.
En outre, il est peu probable que les relations entre les Baltes et les Slaves aient été très étroites au IIIe millénaire av. J.-C., car certains éléments permettent de penser qu’à cette époque les dialectes baltes étaient peut-être plus proches des dialectes germaniques.
J. Rozwadowski défendait en réalité la théorie de la proto-langue balto-slave, mais il fut contraint de la modifier et de la repousser dans un passé très lointain, car il était désormais difficile de défendre l’ancienne version non modifiée de cette théorie. L’exemple de J. Rozwadowski montre quelle influence les idées d’A. Meillet exerçaient à l’époque.
Après les articles de V. Poržežinskis et de J. Rozwadowski, la résolution de la question des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves commença à se compliquer.
10 W. Porzeziński, op. cit., p. 24–25.
11 J. Rozwadowski, Sur le rapport réciproque originel des langues baltes et slaves, RSI, 5, 1912, p. 1–36.
12 J. Rozwadowski, op. cit., p. 24.
13 O. Гуйер, Введение в историю чешского языка, Москва, 1953, р. 42.
14 Б. В. Горнунг, Из предыстории образования общеславянского языкового единства, Москва, 1963, р. 95.
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Page 11Janis Endzelīns (1873—1961) entreprit d’étudier sous divers aspects les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves, en consacrant à cette question une monographie entière15.
Tout d’abord, J. Endzelīns posa une question fondamentale: quels faits et phénomènes linguistiques témoignent des liens de parenté étroits entre les langues baltes et slaves? Il va de soi que ces faits et phénomènes linguistiques doivent être des innovations propres à ces langues. Toutefois, pour que ces innovations aient une valeur probante, elles doivent être nombreuses, selon J. Endzelīns16.
Guidé par ces principes, J. Endzelīns étudia les ressemblances entre les langues baltes et slaves en phonétique, en grammaire, en syntaxe et en lexique, ainsi que leurs différences. Il analysa les phénomènes phonétiques avec une attention particulière. J. Endzelīns montra clairement que les phénomènes phonétiques communs aux langues baltes et slaves, tels que la simplification des géminées, la confusion des consonnes sonores avec les consonnes sonores aspirées, le passage du -m final à -n, ainsi que la chute des consonnes -d et -t en fin de mot, sont soit des phénomènes dialectaux de la communauté linguistique indo-européenne, soit des évolutions apparues indépendamment dans les langues indo-européennes déjà séparées; ils n’ont donc aucune valeur probante.
J. Endzelīns remarqua en morphologie et en syntaxe plus d’un fait nouveau commun aux langues baltes et slaves, ainsi que plus d’une ancienne différence entre ces langues. Il dressa également une longue liste de lexèmes communs aux langues baltes et slaves (environ 200 mots).
Après avoir examiné avec un soin extraordinaire les ressemblances et les différences entre les langues baltes et slaves, J. Endzelīns décrivit ainsi leurs relations les plus anciennes: « Dès la langue proto-indo-européenne commune, le dialecte « slave » se distinguait déjà à certains égards du dialecte « balte », occupant approximativement une position intermédiaire entre les dialectes « aryen » et « balte ». Lorsque les Indo-Iraniens se séparèrent territorialement des Slaves, au moment de la fragmentation de la langue proto-indo-européenne, ces derniers, voisins les plus proches des tribus baltes, traversèrent avec elles une époque commune, durant laquelle leurs langues étaient encore si proches que les Slaves comprenaient la langue balte et les Baltes, la langue slave. À cette époque, leurs langues s’enrichirent de nombreux mots nouveaux qui leur étaient communs, et quelques (peu nombreux!) changements phonétiques, morphologiques et syntaxiques communs apparurent dans les deux langues. On peut donc parler d’une « époque balto-slave »16; il vaut mieux éviter le terme « langue proto-balto-slave », car il donne facilement à penser qu’il existait une unité linguistique complète. Le fait que le slave se distinguait du balte dès la langue proto-indo-européenne est également indiqué par la proximité apparemment égale des différentes langues slaves avec les langues baltes (certains dialectes baltes ont certes disparu sans laisser de documents écrits). Il est difficile de douter que toutes les langues slaves soient également éloignées des langues baltes. Le prussien diffère à certains égards du lituanien et du letton, et se rapproche des langues slaves. À l’exception du prussien twais, swais (vieux slave tvoi, svoi), où la ressemblance est probablement fortuite, dans les cas particuliers de ressemblances grammaticales, nous avons affaire non à des innovations communes, mais à la conservation d’éléments anciens (comparer, par exemple, le prussien noūson, tebbei, wans et le vieux slave nasъ, tebě, vy, ainsi que le genre neutre), de sorte que ces concordances n’indiquent pas une parenté plus étroite du prussien avec les langues slaves qu’avec le lituanien et le letton »17.
S’appuyant sur des différences très anciennes, selon lui, entre ces langues (par exemple, le passage de l’indo-européen s à š après r, k en balte et à ch après k, r, i, u en slave; le passage de l’indo-européen kh à k en balte et à ch en slave, etc.), J. Endzelīns, contrairement aux partisans de la théorie de l’unité linguistique balto-slave, estimait que les langues baltes et slaves descendaient de dialectes différents de la communauté linguistique indo-européenne. À l’opposé de la théorie du parallélisme d’A. Meillet, J. Endzelīns affirmait,
15 И. Эндзелин, Славяно-балтийские этюды, Харьков, 1911.
16 И. Эндзелин, op. cit., p. 3.
17 И. Эндзелин, op. cit., p. 200—201.
2. Baltų ir slavų kalbų ryšiai
17
Page 12que, après la fragmentation de la communauté linguistique ide., les langues baltes et slaves se sont rapprochées et ont traversé une époque commune. Les innovations des langues baltes et slaves suivantes ont amené J. Endzelīns à tirer cette dernière conclusion: le passage des voyelles ide. r̥, l̥, m̥, n̥ à ir, il, im, in et ur, ul, um, un; la désinence du datif pluriel *-mus; le passage, dans les langues baltes et slaves, de ide. eu et ēu à jau, d’où est ensuite apparu le slave ju; la formation des adjectifs pronominaux; le remplacement de l’ancien génitif singulier des noms en o par l’ablatif; l’apparition du pronom *mun-; l’emploi prédicatif de l’instrumental; le génitif de négation; enfin, la ressemblance d’une grande partie du lexique18.
Ainsi, pour expliquer les innovations communes aux langues baltes et slaves, J. Endzelīns a élaboré une théorie de la convergence. J. Endzelīns estimait que les traits linguistiques communs ne supposent pas nécessairement une proto-langue commune ayant existé après la dissolution de la communauté linguistique ide.: une partie de ces traits communs peut s’expliquer par l’origine commune des langues au sein de la communauté linguistique ide.; d’autres peuvent apparaître lorsque les langues se rapprochent géographiquement et entrent en contact.
L’idée de J. Endzelīns selon laquelle la proximité géographique, le voisinage et des contacts de diverses sortes peuvent entraîner l’apparition de phénomènes nouveaux communs dans les langues ou créer les conditions permettant aux néologismes d’une langue de se diffuser dans une autre était relativement nouvelle en linguistique. À vrai dire, la dimension géographique de la conception de J. Endzelīns rappelait l’idée de J. Schmidt d’une continuité géographique. Cette idée de J. Endzelīns s’accordait avec les faits naturels de l’évolution des langues: la proximité géographique fait apparaître des changements communs dans différentes langues et les rapproche (cf. les langues de la péninsule balkanique).
La nouvelle théorie de J. Endzelīns a suscité des appréciations contradictoires. Les partisans de la théorie de l’unité linguistique (proto-langue) balto-slave estimaient que J. Endzelīns était de leur côté. J. Rozwadowski écrivait qu’à son avis, la théorie de la proto-langue balto-slave, jusque-là reconnue par tous, était démontrée et que J. Endzelīns l’avait renforcée par de nouveaux arguments19. A. Meillet, dans son compte rendu du livre de J. Endzelīns, déclara que les conclusions de J. Endzelīns, à l’exception de nuances subtiles, ne différaient pas des siennes20.
Cette appréciation contradictoire s’expliquait par le fait que les recenseurs n’avaient pas suffisamment approfondi la nouvelle théorie et, en outre, par un certain manque de précision dans les affirmations de J. Endzelīns. Lorsqu’il formulait des conclusions de portée générale, J. Endzelīns se montrait très prudent. Comme pour préciser et expliquer sa position, mal comprise par d’autres, J. Endzelīns revint en 1931 sur la question des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves.
Dans un article consacré au verbe des langues baltes et slaves21, J. Endzelīns souligna tout particulièrement la grande similitude des dialectes ide. dont sont issues les langues baltes et slaves. Après la fragmentation de la proto-langue ide., les ancêtres des Baltes et des Slaves seraient également restés voisins pendant quelque temps et auraient maintenu des contacts linguistiques. Certaines innovations linguistiques seraient apparues au cours de cette période de communauté linguistique (in dieser Periode der Sprachgemeinschaft). Elles auraient toutefois été très peu nombreuses, car les langues baltes et slaves étaient alors très
18 И. Эндзелин, op. cit., p. 200. Outre ces traits communs aux langues baltes et slaves, J. Endzelīns en signale trois autres en 1938: des cas fréquents de déplacement de l’accent; le génitif du pronom de la première personne du pluriel *nōs(s)ēm; l’infinitif en *-et(e)i à côté des formes du présent à thème en 1, voir J. Endzelīns, Latviešu valodas skaņas un formas, Rīgā, 1938, p. 9–10; cf. J. Endzelynas, Baltų kalbų garsai ir formos, Vilnius, 1957, p. 7.
19 J. Rozwadowski, op. cit., p. 6–7. Cf. aussi les comptes rendus d’A. Šachmatov et de N. Jokl, voir A. Шахматов, ЮРЯС, 17, 1912, p. 281–290; N. Jokl, AfslPh, 35, 1913, p. 307–317.
20 A. Meillet, RSl, 5, 1912, p. 153.
21 J. Endzelin, Zur slavisch-baltischen Konjugation, APh, 2, 1931, p. 38–46.
18
Page 13conservatrices. J. Endzelīns estime que ce terme peut s’appliquer à la communauté des langues balto-slaves (slavisch-baltische Sprachgemeinschaft), voire, si l’on veut, à une protolangue (Ursprache)22.
Cet article expose clairement les vues de J. Endzelīns sur les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves: après la dissolution de la communauté linguistique indo-européenne, les langues baltes et slaves auraient formé des unités linguistiques distinctes, entre lesquelles les relations auraient été de nature contactuelle.
Dans cet article, pour tirer une conclusion sur la question des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves, J. Endzelīns s’est appuyé sur les traits communs de leur verbe, celui-ci étant resté presque entièrement inexploré dans sa monographie « Études sur les langues baltes et slaves ». Contrairement à l’opinion d’A. Meillet, selon laquelle les structures verbales des langues baltes et slaves sont très différentes, J. Endzelīns a cherché à montrer que ces langues ont aussi beaucoup de traits communs dans ce domaine. Ainsi, selon J. Endzelīns, l’optatif indo-européen aurait été employé dans les langues slaves avec la valeur d’un impératif. Il aurait connu le même sort dans les langues baltes: en prussien, il exprime l’impératif, tandis que le permissif lituanien (par exemple, tenesė) serait issu de l’ancien optatif.
Les langues baltes possèdent un futur sigmatique. Selon J. Endzelīns, les participes byšęšt- ou byšąst- (cf. lituanien būsiančio), entre autres, indiquent que les langues slaves l’auraient également possédé.
J. Endzelīns a maintenu cette opinion sur les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves jusqu’à la fin de sa vie. En témoigne son article « Les anciennes relations linguistiques balto-slaves »23, où il a réitéré ses affirmations antérieures.
La discussion de 1908–191224 a joué un rôle important dans l’histoire de l’étude de la question des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves. Elle a montré que cette question n’est pas aussi simple et facile à résoudre qu’on le croyait au XIXe siècle. La théorie de la protolangue balto-slave, largement admise par les chercheurs du siècle précédent, s’est révélée n’être qu’une hypothèse parmi plusieurs, qu’il faut, comme les autres, étayer et défendre.
La discussion de 1908–1912 a également mis en évidence les faiblesses de la linguistique de l’époque et les limites de sa méthode. À partir de l’analyse de faits linguistiques presque identiques, quatre théories ont été élaborées, proposant des interprétations différentes de l’origine et de la nature des traits communs (innovations) des langues baltes et slaves. À la suite de cette discussion, la résolution de la question des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves s’est encore compliquée, et l’intérêt pour les recherches théoriques a, semble-t-il, diminué pour cette raison. Le scepticisme de certains chercheurs à l’égard de la discussion de 1908–1912 devient ainsi compréhensible. Aleksander Brückner (1856–1939) l’a qualifiée de « chose vaine »25, puisque A. Meillet ne niait pas la similitude des structures des langues baltes et slaves, tandis qu’un représentant de la théorie de l’unité balto-slave (protolangue) avait honnêtement signalé les traits qui distinguent les langues baltes des langues slaves. Brückner lui-même défendait l’unité des langues balto-slaves en s’appuyant sur le lexique. Les langues baltes et slaves
22 J. Endzelin, op. cit., p. 45.
23 Я. М. Эндзелин, Les plus anciennes relations linguistiques slaves-baltes, «Известия Академии наук Латвийской ССР», 3 (56), 1952, p. 33—46; «Труды Института языка и литературы АН Латвийской ССР», 2, 1953, p. 67—82.
24 B. Gornung en a donné une description détaillée; voir Б. В. Горнунг, Из истории изучения балтийско-славянских языковых отношений (научная полемика 1911—1912 г.г.), „Rakstu krājums“, p. 109—132.
25 A. Brückner, L’unité linguistique balto-slave, KZ, 46, 1914, p. 217—239.
2*
19
Page 14Les correspondances dans la formation des thèmes, à son avis, étant plus importantes que tous les points mentionnés par K. Brugman26.
Cette situation, où quatre hypothèses différentes ont été élaborées à partir des mêmes faits linguistiques, s’est probablement produite parce qu’à cette époque les langues slaves et surtout baltes n’avaient pas été suffisamment étudiées, que la chronologie des phénomènes comparés n’était pas connue et que les données factuelles faisaient défaut pour formuler des généralisations théoriques plus ou moins convaincantes. K. Būga avait donc tout à fait raison d’écrire que « cette question (c’est-à-dire celle des rapports les plus anciens entre les langues baltes et slaves — S.K.) ne pourra être résolue qu’après une étude approfondie des langues baltes et slaves »27.
Bien que l’étude des langues baltes se soit considérablement intensifiée aujourd’hui, de nombreuses questions relatives à leur histoire doivent encore être résolues par la méthode historico-comparative ou réexaminées à la lumière des dernières avancées de la linguistique (nous ne parlons pas pour l’instant de l’étude structurelle des langues baltes, qui doit encore attendre). Les circonstances évoquées ici, ainsi que l’apparition tardive des monuments écrits des langues baltes, le caractère fragmentaire des textes en vieux-prussien et l’absence de monuments écrits dans les autres langues baltes — le couronien, le sélonien, etc. — entravent également la résolution de la question des rapports les plus anciens entre les langues baltes et slaves.
L’étude des rapports les plus anciens entre les langues baltes et slaves dans la deuxième décennie du XXe siècle
Kazimieras Būga (1879—1924) ne participa pas au débat de 1908—1912, mais il exprima à plusieurs reprises son opinion sur les rapports les plus anciens entre les langues baltes et slaves.
Dès les « Aistiški studijai », influencé par les travaux de K. Jaunius, K. Būga considérait le proto-aischtien comme l’une des langues filles de la langue indo-européenne, « qui, tel un véritable enfant, avait conservé beaucoup des qualités et des particularités de sa mère »2. K. Būga n’envisageait même pas l’existence d’une langue mère ou d’une époque commune aux langues baltes et slaves.
Dans un article sur la langue lituanienne, rédigé en 1910 pour une encyclopédie polonaise3, K. Būga qualifia la théorie de l’unité balto-slave de dogme, apparu pour deux raisons: 1) la proximité géographique des peuples baltes et slaves; 2) le nombre assez élevé d’emprunts slaves et d’autres mots étrangers présents en lituanien, car les linguistes du siècle dernier ne savaient pas distinguer ce qui était lituanien de ce qui ne l’était pas. K. Būga avance ici une hypothèse très intéressante: si les Aischtai vivaient non pas au bord de la mer Baltique, mais quelque part plus loin des Slaves, par exemple en Iran ou dans la péninsule Ibérique, personne ne songerait même à rechercher une étroite parenté entre les Baltes et les Slaves4.
K. Būga écrivait ensuite que les partisans actuels de la théorie de l’unité balto-slave n’avaient avancé aucun argument convaincant à son appui. Les sept points de K. Brugman,
26 A. Brückner, op. cit., p. 236.
27 K. Būga, RR, I, p. 433.
1 Les termes employés par K. Būga.
2 K. Būga, Aistiški studijai, I, Peterburgas, 1908, p. 10.
3 Kaz. Būga, Litewsk i język, « Wielka encyklopedja powszechna ilustrowana », serja I, 43—44, Warszawa, 1910, p. 624.
4 Loc. cit.
20
Page 15Selon K. Būga, cela ne montre en aucun cas une parenté plus étroite entre les langues baltes et slaves (powinnowactwa). C’est pourquoi, souligne K. Būga, il faut distinguer le groupe des langues baltes du groupe des langues slaves et le considérer comme un membre distinct de la famille indo-européenne 5.
Straipsnyje „Kalbų mokslas bei mūsų senovė“ (1913) seniausiesiems baltų ir slavų kalbų santykiams charakterizuoti K. Būga pacituoja J. Endzelyno išvadą6, padarytą monografijoje „Baltų ir slavų kalbų etudai“. Iš to matyti, kad K. Būga buvo J. Endzelyno konvergencijos teorijos šalininkas.
Straipsnyje „Šis-tas iš lietuvių ir indoeuropiečių senovės“ (1924) K. Būga rašė: „Kiti kalbininkai tiki, kad kalbos bendrybės, kurių turi gana daug aisčių ir slavėnų kalba, rodančios aisčius ir slavėnus turėjus dar ir atskirą prokalbę po indoeuropiškosios. Tuo aš netikiu, nes nerandu nė vieno kalbos fakto, kuris būtinai verstų mus pripažinti tariamąją aisčių-slavėnų prokalbę.
Toutes les ressemblances entre les langues baltes et slaves ne montrent qu’une chose: les Baltes ont vécu en voisins des Slaves (mis en italiques dans la citation – S.K.) depuis des temps immémoriaux, c’est-à-dire depuis l’époque indo-européenne.
Les langues des peuples voisins, même lorsqu’elles ne sont pas apparentées entre elles, présentent souvent des traits phonétiques communs: en effet, parties d’un même centre, elles peuvent, tels des flots, submerger tout ou partie du territoire linguistique voisin7.
Les affirmations de K. Būga concernant le lexique commun aux langues baltes et slaves sont particulièrement importantes.
Le seul fait que le lexique commun aux langues baltes et slaves ne présente pas de correspondances dans d’autres langues indo-européennes ne permet pas, selon K. Būga, d’affirmer que les langues baltes et slaves ont également eu une protolangue distincte. Les Baltes et les Slaves ayant été voisins depuis l’Antiquité, il n’est donc pas étonnant que leurs langues possèdent de nombreux mots communs. C’est là une des causes de l’apparition du lexique commun aux langues baltes et slaves. K. Būga voit une deuxième cause dans l’origine des langues baltes et slaves au sein de la communauté linguistique indo-européenne: les mots communs aux langues baltes et slaves auraient pu être « des mots des groupes dialectaux slaves et baltes de la protolangue indo-européenne ». Tous ces mots communs aux langues baltes et slaves ne montrent, selon K. Būga, que « dans un passé très lointain, deux dialectes indo-européens du nord-est (c’est-à-dire les dialectes baltes et slaves – S.K.) avaient pour ces choses d’autres noms, différents de ceux des dialectes de la protolangue indo-européenne occidentale et méridionale »8.
Ainsi, par exemple, pour désigner le corbeau ou la corneille, les Baltes et les Slaves utilisent un seul mot, tandis que les langues italiques et le grec en avaient un autre, cf. lituanien várna, letton vārna, prussien warne, slave *varnā (russe воро́на, polonais wrona, tchèque vrána, serbo-croate vrȁna); lituanien varnas, prussien warnis, slave *varnъ (russe во́рон, polonais wron, tchèque vran, serbo-croatevrȁn), et latin cornix « corneille », grec κορώνη « corneille »; latin corvus « corbeau », grec κόραξ « corbeau »9. K. Būga souligne tout particulièrement l’idée que « les mots communs ne montrent pas encore que les Slaves et les Baltes ne descendent pas directement des dialectes voisins de la protolangue indo-européenne, mais qu’ils seraient passés par un stade intermédiaire, appelé “protolangue commune slave-balte” »10.
5 K. Būga, loc. cit.
6 K. Būga, RR, I, p. 407–408.
7 K. Būga, RR, III, p. 595.
8 K. Būga, RR, II, p. 169.
9 Les noms de la corneille et du corbeau ne constituent pas une particularité commune aux langues baltes et slaves, car la langue tokharienne possède également le même mot à cet effet, cf. tokharien B wrauna (voir E. Schwentner, IF, 63, 1958, p. 167).
10 K. Būga, loc. cit.
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Page 16Ainsi, selon K. Būga, le lexique commun aux langues baltes et slaves est apparu parce que:
a) les langues baltes et slaves sont issues de la communauté linguistique indo-européenne, où les dialectes baltes et slaves possédaient déjà des mots qui leur étaient propres;
b) au cours de leur histoire, les langues baltes et slaves ont été directement limitrophes et voisines.
Cette interprétation de l’origine du lexique commun aux langues baltes et slaves n’a pas perdu de sa valeur aujourd’hui. Le contact prolongé entre des langues apparentées peut effectivement entraîner non seulement des phénomènes analogues de phonétique et de morphologie, mais aussi l’apparition d’un lexique commun.
Įga n’a trouvé aucun fait attestant l’unité des langues baltes et slaves (selon sa terminologie, leur protolangue) et s’y est donc fermement opposé, tandis que les linguistes russes A. Šachmatovas et A. Sobolevskis, qui travaillaient à la même époque, ne doutaient pas de l’unité des langues balto-slaves.
Aleksejus Šachmatovas (1864–1920), pažymėjęs, kad baltų ir slavų kalbų ypatingu artumu vargu ar galima abejoti, rašo: „Šis artumas negali būti atsitiktinis ir priklausyti tiktai nuo bendros jų kilmės iš indoeuropiečių prokalbės; ir baltų, ir slavų kalbos turi daug bendrų nukrypimų nuo senųjų santykių, ir šitie bendrieji nukrypimai liudija jų bendrą gyvenimą tuo metu, kada jos jau atsiskyrė nuo kitų indoeuropiečių kalbų. Vadinasi, reikia pripažinti baltus ir slavus kilus iš bendrų protėvių (от одного общего родоначальника), kurie jau buvo atsiskyrę nuo giminės, kalbėjusios indoeuropiečių prokalbe. Baltų ir slavų kalbų protėviu, kurį galima vadinti baltų-slavų prokalbe, buvo kalba tos indoeuropiečių giminės, kuri, išsiskyrusi iš indoeuropiečių šeimos, tik paskui suskilo į dvi — baltų ir slavų šakas“11.
La citation révèle le point de vue d’A. Šachmatovas sur les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves: il affirme sans hésitation qu’il y a eu une unité balto-slave, à la fois linguistique et ethnique, qui a existé après la dissolution de la communauté linguistique indo-européenne.
Aleksejus Sobolevskis (1856–1929) a élaboré une hypothèse originale et intéressante sur la genèse des peuples et des langues slaves. En examinant le problème de la formation de la protolangue slave, il a accordé une attention particulière aux réflexes de l’indo-européen s dans les langues slaves. Après i, u, r et k, l’indo-européen s est devenu ch dans les langues slaves; dans toutes les autres positions, il est resté inchangé. A. Sobolevskis a érigé cette loi phonétique en principe absolu et en a conclu que la protolangue slave était un composé de deux langues: la langue s et la langue ch12.
La langue ch appartenait à la branche iranienne des langues et constituait probablement l’un des autres parlers de la langue. De cette langue proviennent des mots où ch se trouve à la place de s. Quant à la langue s, selon A. Sobolevskis, elle était « proche des langues baltes, avec lesquelles elle avait auparavant formé une langue unifiée, slave-balte, ou slave-lituanienne »13. Les mots et les formes comportant s à la place de l’ancien s lui appartiendraient; ce changement en ch ne s’est jamais produit dans la langue balto-slave.
Ainsi, A. Sobolevskis était convaincu que les peuples baltes et slaves avaient jadis parlé une seule langue. Selon lui, cette langue balto-slave unifiée avait existé jusqu’au début de notre ère, c’est-à-dire jusqu’au moment où les Scythes rencontrèrent les Balto-Slaves au bord de la mer Baltique.
A. Sobolevskis ne pouvait rien dire de plus sur les Balto-Slaves hypothétiques et leur langue: « D’où les ancêtres des peuples parlant la langue s sont-ils arrivés sur le littoral baltique, les Balto-Slaves
11 A. Шахматов, Очерк древнейшего периода истории русского языка, „Энциклопедия славянской филологии“, вып. II, Петроград, 1915, p. IX.
12 А. Н. Соболевский, Русско-скифские этюды, ИОРЯС, 27, 1924, p. 334.
13 А. Н. Соболевский, op. cit., p. 334.
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Page 17peuple, nous ne le savons pas; il est peu probable qu’il vienne de l’ouest, du sud-ouest ou de l’est. Nous n’avons aucune raison de le chercher non plus parmi les peuples mentionnés par Hérodote. » Quant au peuple parlant une langue en ch-, il s’agit, selon lui, d’un ancien habitant du littoral baltique, qui aurait donné son nom au fleuve Niémen14.
L’hypothèse d’A. Sobolevskij fit l’objet de vives critiques et fut rejetée15. Les hypothèses d’A. Šachmatov comme celle d’A. Sobolevskij manquaient d’arguments fondés sur l’analyse des données factuelles des langues baltes et slaves. L’exemple d’A. Šachmatov et d’A. Sobolevskij semblait confirmer les propos de K. Būga: pour résoudre les questions liées à la genèse des langues, il faut d’abord étudier celles-ci de façon approfondie.
Le problème des rapports les plus anciens entre les langues baltes et slaves au cours des troisième et quatrième décennies du XXe siècle
Dans les années vingt et trente du XXᵉ siècle, les chercheurs ont principalement étudié les langues baltes et slaves elles-mêmes. En examinant diverses questions de phonétique, d’accentologie, de morphologie et de lexicologie, ils formulaient également des conclusions plus générales concernant les relations les plus anciennes entre ces langues. Cette approche inductive de la question, fondée sur l’analyse d’un vaste corpus de données factuelles, revêtait une importance méthodologique considérable.
L’étude de N. van Wijk consacrée à l’origine des systèmes d’accentuation et d’intonation de ces langues1, ainsi que le dictionnaire des langues baltes et slaves de R. Trautmann2, ont joué un rôle important dans l’étude des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves.
Dans l’introduction de son livre, Nikolaj van Wijk (1880—1941) indiquait qu’il n’existait aucune différence de principe entre les théories d’A. Schleicher et de J. Rozwadowski: les deux chercheurs reconnaissaient une « période balto-slave ». N. van Wijk ajoutait ensuite délibérément que la théorie d’A. Me jé ne différait pas beaucoup de celle d’A. Schleicher, bien qu’à première vue leur divergence puisse sembler considérable. En effet, selon A. Me jé, les dialectes balto-slaves (que l’on peut aussi appeler « langue commune ») auraient existé au sein de la communauté linguistique indo-européenne jusqu’à sa dissolution, tandis qu’A. Schleicher, comme le montre son schéma de « l’arbre généalogique des langues », aurait reconnu leur existence après la dissolution de la communauté linguistique indo-européenne (ou, dans la terminologie d’A. Schleicher, de la langue mère). N. van Wijk lui-même estimait que les dialectes de cette communauté linguistique indo-européenne dont les langues baltes et slaves se sont formées par la suite constituaient un ensemble assez étroitement lié (zusammenhängendes), quoique différencié en dialectes (Ganzes), même à l’époque où d’autres groupes de langues indo-européennes, par exemple les langues indo-iraniennes, s’étaient déjà séparés. Ce continuum n’aurait apparemment pas duré longtemps, puisqu’il n’a laissé aucune trace notable dans les langues connues. C’est pourquoi, disait N. van Wijk, nous pouvons, en pratique, faire abstraction de l’unité linguistique balto-slave théoriquement possible3.
Après avoir reconstruit deux intonations pour les dialectes prébaltiques et praslaves — le circonflexe et l’aigu —, N. van Wijk a noté que « cela ne montre en aucun cas
14 A. H. Соболевский, op. cit., p. 332.
15 Une évaluation critique de l’hypothèse d’A. Sobolevskij a été proposée par A. Pogodin, voir А. Л. Погодин, Теория акад. А. Н. Соболевского о двояком происхождении славянского племени, « Slavia », 9, 1930—1931.
1 N. van Wijk, Die baltischen und slavischen Akzent- und Intonationssysteme (Ein Beitrag zur Erforschung der baltisch-slavischen Verwandtschaftsverhältnisse), Amsterdam, 1923.
2 R. Trautmann, Baltisch-slavisches Wörterbuch, Göttingen, 1923.
3 N. van Wijk, Die baltischen und slavischen Akzent- und Intonationssysteme, 2. Aufl., ’s—Gravenhage, 1958, p. 13.
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Page 18une parenté plus étroite entre les deux groupes de langues, car: 1) la qualité des intonations proto-baltiques et proto-slaves ne peut être déterminée qu’avec beaucoup d’incertitude; 2) le grec présente lui aussi des rapports d’intonation semblables »4.
Le « Dictionnaire des langues baltes et slaves » de Reinhold Trautmann (1883—1951) est le recueil le plus vaste et le plus complet du lexique des langues baltes et slaves. Il se compose principalement de mots communs aux langues baltes et slaves, bien qu’il en contienne aussi qui n’existent que dans un seul groupe linguistique, voire dans une seule langue. Cela s’explique apparemment par le fait que R. Trautmann était convaincu de l’existence d’une unité des langues balto-slaves (baltisch-slavische Sprachgemeinschaft)5: à son avis, les mots baltes qui n’ont aujourd’hui pas de correspondants dans les langues slaves auraient pu autrefois exister aussi dans celles-ci.
On ne peut considérer comme balto-slave une grande partie du lexique présenté par R. Trautmann: certains mots communs aux deux groupes linguistiques ont des correspondants dans d’autres langues indo-européennes et sont donc très probablement hérités de la communauté linguistique indo-européenne; d’autres n’existent que dans un seul groupe linguistique, voire dans une seule langue.
Le dictionnaire de R. Trautmann a joué un rôle important dans l’étude du lexique des langues baltes et slaves, ainsi que dans celle de leurs relations les plus anciennes. Cependant, dans l’examen de la question de ces relations, il a également exercé une certaine influence négative. Les chercheurs ont été influencés par le fait même qu’un tel dictionnaire ait été établi: si l’on peut composer un dictionnaire aussi volumineux à partir du lexique des langues baltes et slaves, alors l’existence d’une unité entre ces langues ne saurait faire le moindre doute! Les propos suivants de F. Specht en sont un exemple manifeste: « Après la parution du “Dictionnaire des langues baltes et slaves” de R. Trautmann, il ne devrait plus faire de doute que les langues baltes et slaves ont autrefois connu un développement commun, explicable uniquement par la théorie d’une langue proto-balto-slave »6.
La question se pose de savoir quelle est réellement l’importance du lexique dans l’étude des rapports de parenté entre les langues. À cet égard, il convient de rappeler les thèses d’A. Meillet sur l’évolution du lexique des langues baltes et slaves. Dans son article « L’origine du vocabulaire slave: I. — Le problème de l’unité balto-slave »7, où il examine les questions des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves et de l’importance du lexique, en se référant à plusieurs reprises au dictionnaire de R. Trautmann, il indiquait:
1. Les éléments perdus caractérisent le vocabulaire autant que ceux qui ont été conservés. Les langues baltes et slaves ont perdu de nombreux mots indo-européens anciens, qu’elles ont remplacés par des mots nouveaux. Ainsi, les langues baltes et slaves ont perdu l’ancien nom de « père » (s. ind. pitá, gr. πατήρ, lat. pater). À sa place, les Baltes ont commencé à employer une création nouvelle: lituanien tėvas, letton tēvs et prussien tāws, tandis que les Slaves ont adopté le vieux-slave ot-bьcь, d’origine expressive (pour le suffixe, comparer l’adjectif vieux-slave ot-bьjь « paternel »). Le fait que les langues baltes et slaves aient perdu leurs anciens mots et créé à leur place des substituts différents montre que les Baltes et les Slaves vivaient dans des conditions semblables et que leurs langues évoluaient parallèlement.
2. Les correspondances lexicales entre les langues baltes et slaves ne montrent pas qu’elles aient connu une période de vie commune postérieure à l’époque indo-européenne, car le lexique commun aux langues baltes et slaves est hérité des dialectes de la communauté linguistique indo-européenne; comparer, par exemple, lituanien miglà, vieux-slave mbgla et grec ο-μίχλη8.
4 N. van Wijk, op. cit., p. 46.
5 R. Trautmann, op. cit., p. V.
6 F. Specht, Zur baltisch-slavischen Spracheinheit, KZ, 62, 1934, p. 248.
7 A. Meillet, Les origines du vocabulaire slave: I. — Le problème de l’unité balto-slave, RÉSI, 5, 1925, p. 5—13.
8 A. Meillet, loc. cit.
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Page 193. Les formants dérivationnels du lexique témoignent du développement parallèle des langues baltes et slaves. Ainsi, dans les dérivés de nomina instrumenti, les langues baltes ont le suffixe *-tlo- (lituanien -kla-), tandis que les langues slaves ont le suffixe *-dhlo, cf. lituanien árklas et vieux slave ralo, tchèque rádlo. Ces suffixes se ressemblent, mais ne sont pas identiques, et tous deux sont anciens: le premier correspond au latin -culum (cf. latin pōculum « coupe »), tandis que le second correspond au latin -bulum (cf. latin pābulum « fourrage ») et au grec -θλον (cf. grec γένεθλον).
4. Une différence marquée entre les langues baltes et slaves tient au fait que les langues baltes ont mieux conservé le lexique indo-européen que les langues slaves. Ainsi, les langues baltes ont bien conservé les désignations de l’être humain et de l’homme (cf. vieux lituanien žmuo, vieux-prussien smoy et latin hemō ou homō, gotique guma; lituanien vyras, letton vīrs, vieux-prussien wijrs et sanskrit vīráḥ, latin vir, vieil irlandais fer, gotique wair), alors que les langues slaves les ont perdus.
En conclusion de son article, A. Meillet écrit: « La partie indo-européenne du vocabulaire des langues baltes et slaves provient d’un seul et même groupe de dialectes indo-européens. Il suffit toutefois de feuilleter le Baltisch-slavisches Wörterbuch de Trautmann pour se convaincre qu’entre la communauté linguistique indo-européenne et la période historique des langues baltes et slaves, il n’y eut aucune période durant laquelle se serait constitué un fonds lexical commun aux deux groupes linguistiques. Il y a parallélisme, il n’y a pas d’unité »⁹.
Il est intéressant de noter que l’opinion d’A. Meillet sur le lexique des langues baltes et slaves est très proche de celle de K. Būga: les deux chercheurs considèrent que le lexique commun à ces langues est: 1) issu des dialectes de la communauté linguistique indo-européenne et 2) apparu indépendamment, parallèlement, alors que les deux groupes linguistiques vivaient depuis longtemps dans le voisinage l’un de l’autre.
En réalité, il n’est nullement nécessaire de reconnaître une unité linguistique balto-slave pour rendre compte du lexique commun aux langues baltes et slaves: les divers contacts qu’ont eus les Baltes et les Slaves au cours de leur histoire suffisent à expliquer l’apparition de ce lexique. En outre, lorsqu’on examine la question des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves, il ne faut pas surestimer l’importance du lexique, car le vocabulaire, comme on le sait, est la partie du système linguistique qui change le plus.
Pour étayer la théorie de l’unité des langues baltes et slaves, Francas Špechtas (1888–1949), outre l’argument lexical, a invoqué plusieurs traits grammaticaux communs qu’il avait relevés¹⁰, tels que: le remplacement du locatif singulier des pronoms démonstratifs par l’accusatif accompagné d’une postposition (lituanien tamē=vieux slave tomb issu de *tamen), la distinction stricte entre les thèmes en men et en n, la disparition des nomina agentis masculins avec le formant *-tēr- (cf. indo-européen *patēr et lituanien tėvas, vieux slave отbь), etc.
N. van Wijk, R. Trautmann et F. Špecht ont abordé la question des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves en s’appuyant sur les conclusions de leurs recherches empiriques. Les néolinguistes italiens ont suivi une voie tout à fait différente. Conformément aux principes théoriques de leur linguistique générale, ils ont surtout tenté de déterminer le caractère des langues baltes et slaves.
Dans un premier temps, Vittore Pisani a reconnu¹¹ que, après la dissolution de la communauté linguistique indo-européenne, les langues baltes et slaves avaient connu une période de développement commune. Selon V. Pisani, les isoglosses des langues baltes et slaves, qui traversent leur aire, permettent de supposer que les territoires de ces langues sont restés unis assez longtemps après la dissolution de la communauté linguistique indo-européenne. V. Pisani appelait cette période de développement commune à ces langues la communauté
⁹ A. Meillet, op. cit., p. 13.
¹⁰ F. Specht, op. cit., p. 248—259.
¹¹ V. Pisani, Balto e slavo, StB, 2, 1932, p. 1—22 (= Linguistica generale e indoeuropea, Milan, 1947, p. 65—82).
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Page 20une époque (mais non une protolangue), qu’il datait approximativement du Ve siècle av. J.-C. au IVe siècle apr. J.-C. Plus tard, toutefois, les vues de V. Pisani changèrent: il estimait qu’au vu du système des isoglosses, il était difficile de parler d’une communauté balto-slave, tout comme d’une protolangue balto-slave, car celle-ci, semble-t-il, n’avait jamais existé12.
Un autre néolinguiste italien, Matteo Bartoli (1874—1946), après avoir analysé plusieurs correspondances entre les langues baltes et slaves, conclut que la position chronologique des langues baltes est déterminée par le fait qu’elles contiennent davantage d’innovations préhistoriques que les langues germaniques, et nettement moins que l’ancien indien13. En désaccord avec la conclusion de M. Bartoli, Giuliano Bonfante exprima l’opinion14 que les langues baltes, et en particulier le lituanien, sont à la fois archaïques et conservatrices, tandis que les langues slaves sont conservatrices, mais non archaïques. G. Bonfante releva plusieurs archaïsmes, tout en ajoutant que les langues baltes n’avaient pas non plus échappé aux vagues d’innovations venues du centre (des langues grecque, arménienne, etc.)15.
Le linguiste norvégien Christian Stang a non seulement analysé les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves, mais a également écrit d’importants ouvrages dans lesquels il a exposé l’histoire du verbe et de l’accentologie des langues baltes et slaves.
Dans l’un de ses articles16, Chr. Stang posa la question suivante: que signifie donc, au juste, la notion d’« unité linguistique »? Selon lui, on peut comprendre l’unité linguistique de deux façons:
1) une unité caractérisée par des divergences individuelles (non dialectales et non sociales);
2) une unité dans laquelle les locuteurs ont conscience que leur langue est une seule et même langue, bien qu’elle soit divisée en dialectes (selon cette définition, l’allemand, par exemple, est une langue, tandis que le suédois et le norvégien en sont deux, même si la différence entre ces dernières est moindre qu’entre les dialectes du nord et du sud de l’Allemagne; une telle unité linguistique, selon Chr. Stang, repose sur des relations politiques et culturelles).
Une unité du premier type entre les langues baltes et slaves ne pouvait exister après la dissolution de la communauté linguistique indo-européenne, car, par exemple, le destin du s indo-européen après k, r, i, u rapproche les langues slaves des langues indo-iraniennes. L’existence d’une unité du second type entre ces langues après ladite dissolution ne peut être démontrée à partir des données de la science linguistique.
Chr. Stang décrit ainsi les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves: les langues baltes et slaves sont issues, pourrait-on dire, du même dialecte indo-européen. Elles présentent toutefois des différences très anciennes: le destin différent du s indo-européen après k, r, i, u (voir p. 81 et suiv. du présent ouvrage), les détails différents du phénomène satem (cf. lituanien klausyti et slave slyšati, voir p. 186 et suiv. du présent ouvrage), etc. Plus tard, après la fragmentation de la communauté linguistique indo-européenne, les langues baltes et slaves traversèrent une période durant laquelle leurs territoires furent ceints de plusieurs nouvelles isoglosses. Certaines s’étendirent à tout le territoire de ces langues, d’autres seulement à une partie de celui-ci. Parmi ces isoglosses figurent le passage de r, l, m, n à ir, il, im, in et ur, ul, um, un (voir p. 76 du présent ouvrage), le type verbal en -auju: -ųja, les nomina agentis lituanien artōjas, vieux-prussien artoys, vieux-slave ratajь, etc. Tant que, selon Chr. Stang, subsiste la possibilité de la formation de nouvelles
12 V. Pisani, Glottologia indoeuropea, Torino, 1949, p. 26.
13 M. Bartoli, Il carattere conservativo dei linguaggi baltici, StB, 3, 1933, p. 1—26.
14 G. Bonfante, „Arcaico“ e „conservativo“ nel gruppo baltico, StB, 5, 1935—1936, p. 30—37, cf. „Indogermanisches Jahrbuch“, 21, 1937, p. 326.
15 Pour plus de détails à ce sujet, voir B. H. Топоров, Из истории изучения древнейших балто-славянских языковых отношений, p. 22—25.
16 Chr. Stang, Einige Bemerkungen über das Verhältnis zwischen den slavischen und baltischen Sprachen, NTS, 11, 1939, p. 85—98.
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Page 21Pour les isoglosses, on peut alors parler d’une aire isoglossique vivante (lebendiges Isoglossengebiet).
En 1963, Chr. Stang précise et concrétise ses vues sur les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves17. Il estime que le sort différent de l’idé. s après k, r, i, u et certains réflexes différents du satam-phénomène (klaušyti: sly-šāti) dans les langues baltes et slaves ne remontent pas, par leur ancienneté, à l’époque de la communauté linguistique idé.
Après avoir examiné certaines innovations des langues baltes et slaves, Chr. Stang conclut qu’après la dissolution de la communauté linguistique idé., ces langues ont constitué une aire dialectale unifiée (Dialektgebiet), au sein de laquelle sont apparues des innovations propres à ces langues et qui autorise l’emploi de l’expression « langues balto-slaves » (« Baltisch-slavisch »). D’autre part, il faut également reconnaître, selon lui, que certaines isoglosses anciennes se croisaient dans cette aire dialectale et distinguaient les dialectes baltes des dialectes slaves. Le morcellement de l’aire dialectale balto-slave s’est effectué par étapes, car certaines isoglosses couvrent l’aire slave-balte orientale, tandis que d’autres couvrent l’aire slave-prussienne.
Dans ses travaux, Chr. Stang emploie souvent l’expression « langues balto-slaves ». Le livre « L’accentuation des langues slaves »18 indique qu’il n’a pas utilisé le terme « langues balto-slaves » (« Balto-Slavonic ») au sens d’une langue absolument homogène. Par ce terme, il entendait « une aire dialectale suffisamment homogène pour que les changements linguistiques qui s’y produisent puissent couvrir toute l’aire ou une partie de celle-ci »19. Les conclusions principales de son livre « Le verbe slave et balte » ont confirmé cette opinion de Chr. Stang sur les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves20. Auparavant, les systèmes verbaux baltes et slaves devaient présenter beaucoup plus de traits communs, et leurs systèmes du présent devaient être très semblables après la dissolution de la communauté linguistique idé.21. Par la suite, sous l’effet de tendances évolutives différentes, les systèmes verbaux de ces langues se sont éloignés l’un de l’autre.
Chr. Stang met également en évidence d’importantes différences structurelles entre les verbes baltes et slaves. Les langues baltes, comme les langues germaniques, ne possèdent pas d’aoriste sigmatique et, semble-t-il, n’en ont jamais possédé. L’aoriste sigmatique slave correspond étroitement à celui des langues indo-iraniennes: tous deux présentent un degré vocalique allongé de la racine. À ce propos, Chr. Stang constate que, du point de vue de l’aoriste, les langues baltes et slaves appartenaient peut-être à des sphères géographiques différentes. Les langues slaves ne possèdent pas de prétérit à voyelle radicale longue, que connaissent les langues baltes, germaniques, celtiques, italiques et albanaises. Le futur sigmatique est répandu dans les langues baltes, mais absent des langues slaves. Dans celles-ci, le présent perfectif a pris la fonction du futur, si bien que le futur sigmatique n’était plus nécessaire.
L’analyse de Chr. Stang montre que certains types structurels et certaines catégories (par exemple, les verbes nasaux et les verbes en i, l’optatif) sont plutôt le résultat d’une évolution convergente, voire parallèle.
L’examen des recherches menées, dans les années vingt et trente du XXe siècle, sur les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves montre que les chercheurs de cette période, à l’exception de R. Trautman et F. Specht, ne trouvent pas de données permettant de reconnaître l’existence d’une communauté sans interruption-
17 Chr. Stang, Über das Verhältnis zwischen slavischen und baltischen Sprachen, „Prace językoznawcze“, 5, 1963, p. 393–394.
18 Chr. S. Stang, Slavonic accentuation, Oslo, 1957.
19 Chr. S. Stang, op. cit., p. 174.
20 Chr. S. Stang, Das slavische und baltische Verbum, Oslo, 1942.
21 Chr. S. Stang, loc. cit., p. 268, 271.
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Page 22l’unité linguistique balto-slave. Au contraire, l’étude de phénomènes accentologiques et morphologiques concrets a permis de tirer des conclusions indiquant que les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves étaient de nature contactuelle.
L’étude des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves dans les années d’après-guerre
L’étude de la problématique des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves s’est intensifiée après la Seconde Guerre mondiale. Plusieurs articles consacrés spécialement à cette problématique ont été publiés. Les relations les plus anciennes de ces langues sont également caractérisées dans plusieurs ouvrages importants consacrés à l’histoire des langues baltes ou slaves. Le livre d’E. Fraenkel, « Les langues baltes », paru en 19501, a incité J. Endzelin à publier un article, auquel réagirent à leur tour J. Otrębskis, A. Zenas et d’autres (voir ci-dessous). Une certaine discussion s’est ainsi engagée, pourrait-on dire. Les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves firent l’objet de débats particulièrement actifs lors des préparatifs du IVe Congrès international des slavistes à Moscou.
Les recherches d’après-guerre sur les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves se caractérisent par l’analyse détaillée des ressemblances connues et des différences nouvellement constatées entre ces langues, ainsi que par la question de leur chronologie. En outre, on évite actuellement d’élaborer de nouvelles hypothèses interprétant les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves; on se contente de modifier les théories formulées en 1908–1912, de les argumenter plus en détail ou de les critiquer.
En 1946 parurent les travaux de deux linguistes polonais consacrés à la problématique des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves2: l’article de J. Safarewicz, « Sur la question de la communauté balto-slave »3, et le livre de T. Lehr-Splawiński, « Sur l’origine et la patrie des Slaves »4.
Dans son article, Jan Safarewicz constatait que, d’une part, certaines innovations des langues baltes et slaves, telles que la formation du présent à partir de racines d’aoriste (cf. lituanien duomi, vieux slave damъ, vieux indien dādam, grec ἔδομεν), ainsi que la dérivation du type minėti à partir de la racine de parfait *men-, sont très anciennes et n’ont donc pas pu apparaître lors d’un rapprochement secondaire des langues baltes et slaves. En affirmant cela, J. Safarewicz avait sans aucun doute à l’esprit la théorie de la convergence de J. Endzelin. De telles innovations, et d’autres semblables, indiqueraient selon lui qu’une époque de communauté a probablement existé et qu’elle a succédé immédiatement à la communauté linguistique indo-européenne, en la prolongeant5. D’autre part, d’anciennes différences entre les langues baltes et slaves, telles que l’emploi du suffixe de présent *-do (cf. vieux slave idǫ et lituanien eimi, lituanien vėrda, qui n’existe pas dans les langues slaves), montrent, selon J. Safarewicz, que l’époque de communauté entre ces langues (okres wspólnoty) n’a pas été de longue durée. Il estime que la communauté balto-slave s’est désagrégée non pas à la suite de contacts géographiques, mais à cause de l’afflux de tribus iraniennes.
Par la suite, les remarques de J. Safarewicz sur l’unité linguistique des langues baltes et slaves devinrent encore plus critiques6. En 1961, il écrit que « l’existence d’une époque de communauté balto-slave n’est pas tout à fait certaine »7. J. Safarewicz indique ensuite que les ressemblances entre les langues baltes et slaves
1 E. Fraenkel, Die baltischen Sprachen, Heidelberg, 1950.
2Pendant la guerre a paru l’article de H. Pedersen, « Et baltoslavisk problem » (In memoriam Kr. Sandfeld, København, 1943), que l’auteur du présent travail n’a malheureusement pas eu l’occasion de consulter.
3 J. Safarewicz, Przyczynki do zagadnienia wspólnoty bałto-słowiańskiej, „Sprawozdania z czynności i posiedzeń Polskiej Akademii Umiejętności“, 46, 1946, p. 199–202.
4 T. Lehr-Splawiński, O pochodzeniu i praojczyźnie słowian, Poznań, 1946.
5 J. Safarewicz, op. cit., p. 200.
6 J. Safarewicz, Bałto-słowiańskie stosunki językowie, „Słownik starożytności słowiańskich“, I, 1 (A–B), Wrocław–Warszawa–Kraków, 1961, p. 79–80.
7 J. Safarewicz, op. cit., p. 79.
28
Page 23sont davantage des innovations parallèles apparues indépendamment (cf. la désinence du génitif singulier des noms en thème en -o: lituanien -o, vieux slave -a et vieux prussien -as). Même le trait commun aux langues baltes et slaves le plus frappant, à savoir les adjectifs définis, il le considère comme s’étant constitué indépendamment dans chacun des deux groupes linguistiques. Selon J. Safarewicz, seuls les germes de ce phénomène remontent à l’époque de la communauté balto-slave. Il estime que les langues baltes et slaves sont issues d’un même dialecte de la communauté linguistique ide. et que l’époque de la communauté balto-slave, si tant est qu’elle ait existé, a pu se situer dans la première moitié du IIe millénaire av. J.-C.
Un autre linguiste polonais, Tadeusz Lehr-Splawiński (1891–1965), aborda la question des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves sous un angle quelque peu différent. Dans son livre « Sur l’origine et la patrie des Slaves », il exposa brièvement sa conception: « les ancêtres des Slaves et des Baltes ont autrefois traversé une époque de développement linguistique commun, qui s’est poursuivie même après la rupture des liens avec les autres groupes de dialectes ide.9. T. Lehr-Splawiński suit le principe méthodologique selon lequel les innovations témoignent plus sûrement d’un développement linguistique commun que les archaïsmes proto-indo-européens, qui, à son avis, auraient facilement pu être conservés au cours du développement autonome de ces langues. Pour étayer sa thèse, T. Lehr-Splawiński énumère plusieurs changements phonétiques, morphologiques et lexicaux innovants communs aux langues baltes et slaves. Il considère néanmoins comme argument principal les ressemblances lexicales, qui, selon lui, sont si nombreuses qu’elles constituent un vaste dictionnaire étymologique des langues baltes et slaves (comptant jusqu’à 1 600 entrées; il s’agit du dictionnaire de R. Trautmann).
Selon T. Lehr-Splawiński, les anciennes différences morphologiques et surtout lexicales ne confirment pas la thèse de l’unité originelle des langues baltes et slaves. Premièrement, ces différences montrent que les dialectes ide. parlés par les ancêtres des Baltes et des Slaves à l’époque de la communauté linguistique ide. étaient proches, mais se distinguaient aussi sensiblement tant par leur grammaire que par leur vocabulaire. Cela n’a nullement empêché la formation de tendances communes de développement, qui ont agi après la désintégration de la communauté linguistique ide. et ont ensuite rapproché les deux groupes dialectaux au cours de leur époque commune. Deuxièmement, les anciennes différences entre les langues baltes et slaves montrent que l’époque commune balto-slave (doba wspólności językowej bałto-słowiańskiej) remonte à un passé très lointain. Cette époque a été suivie d’une période assez longue de développement autonome et indépendant des dialectes protobaltes et protoslaves, durant laquelle sont apparues des tendances différentes dans la formation des structures grammaticales et où les divergences lexicales se sont accentuées, en partie héritées de la communauté linguistique ide. À cette époque, les contacts entre les deux groupes dialectaux se sont beaucoup affaiblis, sans toutefois cesser complètement. Quelque temps plus tard, ces contacts se sont intensifiés de nouveau, et leur reflet se trouve dans les emprunts des langues baltes aux langues slaves et des langues slaves aux langues baltes.
Cette conception de T. Lehr-Splawiński10, exposée dans son livre de 1946 « Sur l’origine et la patrie des Slaves », fut développée au cours des années suivantes dans de nombreux articles11, mais son essence resta inchangée.
8 J. Safarewicz, op. cit., p. 80.
9 T. Lehr-Splawiński, op. cit., p. 23.
10 Jos kvintesencija žr. ВЯ, I, 1958, p. 37–41 ir „Сборник ответов на вопросы по языкознанию (К IV Международному съезду славистов)“, М., 1958, p. 152–157.
11 Pour la bibliographie des travaux de T. Ler-Splavinskio publiés de 1946 à 1955, voir V. Falkenhahn, ZfSl, 2, 1956, p. 49–88; pour la bibliographie des tirés à part de ses travaux (y compris ceux portant sur la question des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves) de 1951 à 1961, voir « Studia linguistica in honorem Thaddaei Lehr-Splawiński », Warszawa, 1963, p. 7–8.
29
Page 24Il convient de mentionner l’article de T. Lehr-Splawiński dans lequel il tente de caractériser les dialectes ide. dont sont issues les langues baltes et slaves12.
Selon T. Lehr-Splawiński, les dialectes ide. dont se sont ensuite formées les langues baltes et slaves ne constituaient pas, à l’époque de la communauté linguistique ide., un ensemble compact, mais se composaient de plusieurs parlers étroitement apparentés qui présentaient des différences assez nombreuses. Pour caractériser la base dialectale ide. des langues baltes et slaves, T. Lehr-Splawiński présente les traits suivants, qui témoignent de l’hétérogénéité de cette base:
I. Phénomènes propres aux langues baltes et inconnus des langues slaves:
a) les langues baltes, comme toutes les langues ide. occidentales (à l’exception des langues germaniques), distinguent les voyelles longues ide. ō et ā, tandis que dans les langues slaves, comme dans les langues indo-iraniennes et germaniques, les voyelles longues ide. ont fusionné (voir p. 61 et suiv. du présent ouvrage);
b) le groupe ide. sr- est resté intact en lituanien (cf. lituanien sraujà et v. ind. srá-vati), tandis qu’en letton, en vieux prussien, en slave et dans toutes les langues ide. occidentales, il est devenu str- (cf. v. slave struja13);
c) formation différente du numéral « premier », cf. lituanien pìrmas, vieux prussien pirmas, vieil anglais forma, vieux saxon formo (suffixe *-mo-) et v. slave prъvъ (suffixe *-uo-, comme en indo-iranien, en tokharien et, probablement, en illyrien);
d) formation différente des numéraux « onze » et « douze », cf. le second élément *-leig- (lituanien vienúolika, dvýlika, gotique ainlif, twalif, vieux haut allemand einlif, zwalif) et la construction syntaxique du vieux slave (jedinъ na desęte, dъva na desęte);
e) le vieux prussien a conservé la désinence ide. médio-active de la 1re personne -mai (vieux prussien asmai « je suis », cf. grec -μαι).
II. Phénomènes propres aux langues slaves et inconnus des langues baltes:
a) dans les langues slaves, comme dans les langues indo-iraniennes, le s indo-européen après k, r, i, u est devenu (š>) ch, tandis qu’en lituanien il ne l’est devenu qu’après r, k (cf. le vieux slave mъchъ, ucho et le lituanien músos, ausis; pour plus de détails, voir p. 81 sqq.);
b) les nomina agentis avec le suffixe -telb (cf. le hittite -talla-);
c) le suffixe *-es- dans les noms de parties du corps, comme en hittite (cf. le vieux slave ucho ušese, oko očese);
d) le suffixe des abstraits adjectivaux -ostb (cf. le hittite -ašti)14;
e) la formation d’adjectifs déverbaux à fonction participiale au moyen du suffixe *-lo- (cf. le vieux slave bylъ et le hittite dalugmūla, issu de dalugnu- « allonger »)14;
f) l’emploi des suffixes *-no- || *-io pour former des verbes intransitifs et transitifs à partir d’une même racine, caractéristique commune aux langues germaniques (cf. le vieux slave užasnąti: užasiti et le gotique usgeisnan: usgaisjan);
g) la désinence -é de la 1re personne du parfait (vieux slave vedě=letton vidē) et le maintien de la terminaison médiopassive de la 3e personne -tъ < *-tor.
Ces anciennes différences entre les langues baltes et slaves montrent qu’au moment de la dissolution de la communauté linguistique indo-européenne, les dialectes baltes et slaves se distinguaient par de nombreuses particularités grammaticales. Comme les territoires des langues baltes et slaves se sont longtemps trouvés en contact direct — circonstance qui, sans aucun doute, accélérait le processus de nivellement des différences et l’apparition de traits communs —, les différences au moment de la dissolution de la communauté linguistique indo-européenne ont pu, selon T. Ler-Slavinski, être beaucoup plus nombreuses et plus importantes.
12 T. Lehr-Splawiński, Podstawy indoeuropejskie wspólnoty językowej bałto-słowiańskiej, „Z polskich studiów slawistycznych“, Warszawa, 1958, p. 125—136.
13 En lituanien, on trouve aussi des exemples avec str-, cf. le lituanien strañjas « rapide (à propos de l’eau) », strėbti, stragùs.
14 Ces deux suffixes semblent également exister dans les langues baltes, cf. le lituanien bjaur-astis (: bjaurùs) et dęg-las (: dègti).
30
Page 25La théorie de T. Ler-Splavinski montre que 1) il fait dériver les langues baltes et slaves de dialectes de la communauté linguistique indo-européenne qui n’étaient pas identiques, et que 2) les dialectes baltes et slaves ne se sont rapprochés que plus tard. Bien qu’à première vue la théorie de T. Ler-Splavinski rappelle la conception de la convergence de J. Endzelin, elles diffèrent pourtant considérablement sur le fond: le linguiste polonais reconnaissait non seulement une parenté linguistique, mais aussi une parenté ethnique entre les Baltes et les Slaves.
André Vaillant résout de manière similaire la question des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves; il reconnaît sans hésiter une période d’unité balto-slave (une période d’unité balto-slave)15. Selon lui, l’abondance des traits communs aux langues baltes et slaves, en particulier de traits aussi frappants que les adjectifs définis, montre clairement qu’après la dissolution de la communauté linguistique indo-européenne, une période assez longue d’unité linguistique balto-slave a existé. D’une part, le slaviste français reconnaît que les langues baltes ne diffèrent pas davantage des langues slaves que le suédois de l’allemand; d’autre part, il est contraint de constater que les Slaves perçoivent aisément la parenté de leurs langues, tandis que le lituanien leur est tout à fait étranger.
A. Vaillant tend à considérer les Vénètes de la Baltique (Vénèdes de la Baltique) comme des Balto-Slaves, dont les langues différaient encore peu au début de notre ère. Selon lui, il faut se représenter la langue commune balto-slave comme un faisceau de parlers (un faisceau de parlers), dont les dialectes centraux et périphériques différaient plus ou moins les uns des autres. Les tribus balto-slaves, poursuit le slaviste français, furent divisées en deux groupes par les peuples germaniques qui envahirent la région au début de notre ère, en particulier les Goths venus de Scandinavie, et ceux-ci mirent ainsi définitivement fin à l’unité des langues balto-slaves, déjà fragmentée en dialectes.
A. Vaillant propose de reconstruire la langue balto-slave. Dans ce cas, les chercheurs en langues baltes et slaves devraient travailler avec trois modèles linguistiques reconstruits: l’indo-européen, le balto-slave et le proto-balte ou le proto-slave.
Dans l’article « L’unité linguistique balto-slave »16, A. Vaillant a analysé assez en détail les ressemblances et les différences entre les langues baltes et slaves, en soulignant particulièrement l’identité de faits dans lesquels A. Meillet percevait des différences entre ces langues (par exemple, dans le verbe). À la fin de l’article, A. Vaillant propose de rechercher un fondement commun aux phénomènes et aux faits distincts des langues baltes et slaves17. L’article montre qu’A. Vaillant s’efforce précisément de trouver un tel fondement commun originel à plus d’un phénomène des langues baltes et slaves. Certains phénomènes des langues slaves formés ultérieurement peuvent effectivement, semble-t-il, être interprétés à la lumière des données des langues baltes. Ainsi, A. Vaillant indique tout à fait à juste titre que dans la flexion de l’imparfait des langues slaves, on peut reconnaître des thèmes élargis par les suffixes *-ējā- et *-ājā- (cf. vieux-slave vidēa- et iškaa-), que l’on ne trouve que dans les langues baltes (cf. lituanien mylėjo et ieškojo). Cependant, le fondement commun originel que A. Vaillant propose pour d’autres phénomènes suscite de sérieux doutes. Par exemple, A. Vaillant estime que le lituanien neša résulte de la fusion des formes de la 3e personne du singulier *nešeti et de la 3e personne du pluriel *nešanti. Il est peu probable que les langues baltes aient jamais possédé des désinences thématiques de 3e personne du singulier et du pluriel
15 A. Vaillant, Grammaire comparée des langues slaves, I, Lyon—Paris, 1950, p. 13—15; Le problème de l’unité balto-slave, BSL, 51, 1955, p. XIII—XV.
16 A. Vaillant, L’unité linguistique balto-slave, „Filologija“, I, Zagreb, 1957, p. 23—35.
17 „Il faut retrouver l’unité initiale là où elle a cessé d’être apparente“, – A. Vaillant, op. cit., p. 34.
31
Page 26*‑ti et *‑nti. Les données manquent pour le démontrer. Il va de soi que A. V. Vaillant a reconstitué les formes susmentionnées de la 3e personne du singulier et du pluriel en se fondant uniquement sur des faits correspondants des langues slaves, cf. vieux russe nesetb et nesoutb.
En 1950, année de la parution de la « Grammaire comparée des langues slaves » d’A. V. Vaillant, parut également un ouvrage sur l’histoire des langues baltes, le livre d’E. Fraenkel « Les langues baltes »18. Les auteurs des deux livres ont accordé une attention considérable à la question des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves, mais l’ont traitée de manière diamétralement opposée. A. V. Vaillant est un ardent partisan de la théorie de l’unité linguistique balto-slave, tandis qu’E. Fraenkel estime que les ressemblances et les innovations communes aux langues baltes et slaves sont apparues du fait d’un voisinage séculaire.
Le célèbre balto-slaviste allemand Ernst Fraenkel (1881—1957), auteur du dictionnaire étymologique de la langue lituanienne19, a analysé en détail, dans son livre « Les langues baltes », les phénomènes communs et distinctifs des langues baltes et slaves en phonétique, en accentologie, en morphologie, en syntaxe et en lexique. Pour nombre des phénomènes étudiés, il a présenté des parallèles tirés d’autres langues indo-européennes, montrant que ces phénomènes ne sont pas propres aux seules langues baltes et slaves. Il a également relevé d’importantes différences structurelles entre les langues baltes et slaves.
E. Fraenkel reconnaît que de nombreuses isoglosses relient les langues baltes et slaves et que, selon lui, elles sont apparues parce que 1) les langues baltes et slaves, éloignées du centre des échanges et des contacts actifs entre langues indo-européennes, ont conservé leur forme ancienne, et 2) elles ont été voisines pendant de nombreux siècles20. En outre, on observe souvent dans les langues de ces groupes des changements parallèles, qui ne témoignent toutefois pas en eux-mêmes d’un lien plus étroit entre les langues baltes et slaves. On relève aussi des différences marquées, notamment dans le vocabulaire et la syntaxe. Il arrive que les langues slaves présentent moins de traits archaïques que les langues baltes. Les langues baltes, slaves et germaniques constitueraient une union au sens de l’École linguistique de Prague21.
J. Endzelin a commenté le livre d’E. Fraenkel22 (voir p. 19 du présent ouvrage), polémiquant avec E. Fraenkel sur des questions particulières; un peu plus tard parurent les longs articles de J. Otrębski et d’A. Zenas. Par la manière dont ils traitaient la question des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves, ces articles rappelaient les travaux parus en 1950: comme alors, l’un défendait l’unité linguistique balto-slave, tandis que l’autre la niait.
Dans l’article « L’unité linguistique slave-balte », Jan Otrębski23 a révisé sa position antérieure sur la question des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves. En 1947, il écrivait que « la langue proto-balto-slave n’a jamais existé »24, car, selon lui, le sort différent de l’indo-européen s après k, r, i, u dans les langues baltes et slaves ne permettait pas de la reconnaître. En 1954, J. Otrębski estime déjà que les langues baltes et slaves sont issues de dialectes d’un même groupe linguistique balto-slave. Ce groupe doit être considéré comme une unité issue d’une seule langue, elle-même séparée du groupe linguistique indo-européen25. Le vocabulaire des langues baltes et slaves, selon J. Otrębski
18 E. Fraenkel, Die baltischen Sprachen (Ihre Beziehungen zueinander und zu den indogermanischen Schwesteridiomen als Einführung in die baltische Sprachwissenschaft), Heidelberg, 1950.
19 E. Fraenkel, Litauisches etymologisches Wörterbuch, Heidelberg—Göttingen, 1955 tt.
20 E. Fraenkel, op. cit., p. 75.
21 E. Fraenkel, op. cit., p. 75.
22 Я. М. Эндзелин, Древнейшие славяно-балтийские языковые связи, 1953, p. 67—82.
23 Я. С. Отрембский, Славяно-балтийское языковое единство, ВЯ, 1954, 5, p. 27—42, 6, p. 28—46.
24 J. Otrębski, „Slavia Occidentalis“, 18, 1947, p. 448.
25 Я. С. Отрембский, ВЯ, 6, p. 43.
32
Page 27À son avis, cette ressemblance serait telle que les Baltes et les Slaves, parlant leurs propres langues, se seraient compris les uns les autres non seulement à l’époque de leur unité, mais aussi longtemps après sa dissolution. J. Otrębski voit partout dans les langues baltes et slaves des phénomènes identiques et des processus similaires: les langues slaves possèdent un aoriste sigmatique — les langues baltes l’auraient également possédé, avant qu’il ne se confonde plus tard avec le futur; dans les langues slaves, les diphtongues oi et ei sont devenues ē et ī — un processus semblable aurait eu lieu dans les langues baltes, où les diphtongues oi et ei seraient devenues ie, etc. Le point faible de l’argumentation de J. Otrębski est qu’il considère comme simultanés des phénomènes appartenant à différentes époques chronologiques: la fusion des voyelles longues ō et ā, la vocalisation des sonantes syllabiques ide., la monophtongaison des diphtongues oi et ei, l’assibilation des consonnes vélaires palatales ide. et le recul de l’accent selon la loi de Saussure-Fortunatov (certains de ces phénomènes seront examinés plus en détail dans la seconde partie de cet ouvrage). En outre, il analyse les phénomènes des langues baltes et slaves sans les mettre en relation avec des phénomènes analogues dans d’autres langues ide. Ainsi, la transformation du groupe tt en st ne saurait être considérée comme un phénomène propre aux langues baltes et slaves et, par conséquent, comme un argument en faveur de l’unité linguistique balto-slave, car ce phénomène est également attesté dans d’autres langues ide. (iranien et grec). Comme le groupe tt est devenu st assez tardivement (après la formation des différents groupes linguistiques ide.) et indépendamment en iranien et en grec, il a également pu évoluer indépendamment dans les langues baltes et slaves.
Pour montrer l’identité complète de la flexion nominale des langues baltes et slaves, J. Otrębski reconstruit le paradigme du numéral « trois » dans ces langues, sans toutefois remarquer que d’autres langues ide. — le germanique, le vieil indien, etc. — possèdent des désinences casuelles presque identiques.
Partisan fervent de la théorie de l’unité linguistique balto-slave, A. Vaillant a maintes fois souligné qu’il fallait concevoir la langue balto-slave comme constituée de dialectes; selon J. Otrębski, en revanche, les langues baltes et slaves proviennent d’une seule langue, qui s’est détachée du groupe linguistique ide. et ne s’est divisée en dialectes que plus tard.
Alfred Zenas s’est catégoriquement opposé à la théorie de l’unité linguistique balto-slave défendue par A. Vaillant, J. Otrębski et d’autres28. Il estime29 que les anciens Baltes (Urb alten) vivaient au nord des marais du Pripet (Pripet- oder Rokitno-Sümpfe). À l’ouest, au nord et à l’est, les tribus des anciens Baltes étaient entourées de Finno-Ougriens; au sud-ouest, leurs voisins directs étaient les anciens Germains (Urgermanen). Les marais infranchissables du Pripet séparaient les Baltes des Slaves, entravaient leurs relations et isolaient définitivement les Baltes et leur langue. A. Zenas écrit que l’impossibilité de traverser les marais du Pripet excluait tout contact direct entre les Baltes et les Slaves30.
Les établissements baltes au nord du Pripet n’étaient pas originels, affirme ensuite A. Zenas. Les Proto-Baltes (Vorb alten) vivaient à l’ouest ou au sud-ouest des marais du Pripet, où leurs voisins étaient les Slaves, les Germains et, peut-être, les Illyriens. Ils y auraient constitué une unité de type étatique (staatliche Einheit), mais non une protolangue illyro-germano-slavo-balte (Ursprache). Pour que se forme l’évolution linguistique indépendante des Baltes, autrement dit leur communauté linguistique (Urbaltisch), il aurait fallu que changent leurs voisins — les Proto-Slaves
26 W. Porzig, Die Gliederung des indogermanischen Sprachgebiets, Heidelberg, 1954, p. 76–78.
27 Я. С. О тр ембский, ВЯ, 6, р. 28–29.
28 A. Senn, On the Degree of Kinship between Slavic and Baltic, „The Slavonic and East European Review“, 20, 1941, p. 251–265; Die Beziehungen des Baltischen zum Slavischen und Germanischen, KZ, 71, 1954, p. 162–188.
29 A. Senn, Die Beziehungen des Baltischen zum Slavischen und Germanischen, p. 162–188.
30 A. Senn, op. cit., p. 164.
3. Baltų ir slavų kalbų ryšiai
33
Page 28et le germanique commun (Vorslaven und Vorgermanen) – des langues, tandis que la langue des proto-Baltes eux-mêmes aurait encore pu rester « proto-indo-européenne » (« urindogermanisch »).
A. Zenas estime que les Baltes et les Slaves ne sont entrés en contact qu’après l’expansion des Slaves vers le nord: les Baltes orientaux avec les Slaves orientaux, et les Prussiens avec les Slaves occidentaux.
A. Zenas relève les traits communs suivants aux langues baltes et slaves: a) disparition de į postconsonantique devant les voyelles antérieures, b) passage des participes en nt au thème en io, c) terminaison -mus du datif pluriel, d) formes du pronom personnel de la première personne du singulier avec *mur, e) génitif pluriel de la première personne des pronoms personnels *nō(s)sōm31.
Toutes les similitudes entre les langues baltes et slaves sont, selon A. Zenas, soit des archaïsmes hérités de l’époque indo-européenne, soit des innovations apparues indépendamment dans chaque groupe linguistique.
À la lecture de l’article « Les relations des langues baltes avec les langues slaves et germaniques », on pourrait croire qu’A. Zenas adhère à la théorie du parallélisme. Cependant, dans un article ultérieur, « Les relations entre les Baltes et les Slaves32 », A. Zenas affirme ne pas être partisan de la théorie du parallélisme d’A. Meillet et ajoute qu’il ne croit pas à une évolution parallèle de deux langues voisines dont les locuteurs ont vécu en symbiose étroite pendant plus de mille ans. Selon A. Zenas, les nombreuses correspondances et similitudes entre les langues baltes et slaves reflètent le fait que, dans le passé, les Russes et les Polonais ont exercé une influence politique et culturelle sur les Lituaniens et les Lettons.
Contrairement à J. Otrębski et A. Zenas, Walther Porzig a abordé les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves sous un angle méthodologique tout différent. Dans son livre « La fragmentation de l’aire linguistique indo-européenne »33, les conclusions de l’auteur sur la question des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves sont particulièrement importantes, non seulement parce que la comparaison de leurs relations mutuelles avec celles d’autres groupes de langues indo-européennes (par exemple, indo-iraniennes ou celto-italiques) permet de mieux cerner la nature de ces relations anciennes et la théorie qui en explique le mieux l’origine. Ces conclusions sont également particulièrement importantes parce que, pour caractériser les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves, W. Porzig emploie une méthode tout autre. Il écrit: « Nos connaissances permettent de conclure que les deux groupes linguistiques ont toujours été voisins. C’est pourquoi sont apparues de nombreuses innovations qui leur sont propres, presque toutes lexicales ou relevant de la formation des mots. Les langues baltes et slaves ne semblent présenter aucune innovation phonétique ou flexionnelle. Il est possible que les aires dialectales dont les langues baltes et slaves ont hérité une grande partie de leurs systèmes aient déjà été voisines. Les données directes à l’appui de cette hypothèse sont rares. Le traitement des sonantes syllabiques dans les langues baltes et slaves, qui s’est effectué alors que ces langues étaient déjà distinctes, est identique, mais cela n’a en soi aucune valeur probante. Notre hypothèse concernant le voisinage des aires primitives serait confirmée ou réfutée si les deux groupes linguistiques entretenaient avec les autres langues des relations identiques ou souvent différentes »34.
Il ressort de la citation que, pour caractériser les relations entre les aires dialectales primitives balte et slave, autrement dit les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves, W. Porzig renonce à l’argument traditionnel fondé sur les similitudes et les différences entre les langues baltes et slaves: ces langues
31 A. Senn, op. cit., p. 185.
32 A. Senn, The Relationships of Baltic and Slavic, „Ancient Indo-European Dialects“, Berkeley and Los Angeles, 1966, p. 139–151.
33 W. Porzig, Die Gliederung des indogermanischen Sprachgebiets, Heidelberg, 1954.
34 W. Porzig, op. cit., p. 140.
34
Page 29Les innovations, selon lui, sont apparues du fait du voisinage prolongé des langues baltes et slaves. C’est pourquoi W. Porzig, souhaitant mieux caractériser les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves, les compare aux relations entre d’autres groupes linguistiques indo-européens. Après avoir passé en revue les rapports entre les langues baltes et slaves, d’une part, et les langues indo-iraniennes, d’autre part, et constaté que l’aire de ces langues est circonscrite par vingt et une isoglosses, W. Porzig a tiré la conclusion suivante: le rapport entre les langues indo-iraniennes et baltes est presque équivalent à celui entre les langues indo-iraniennes et slaves; par conséquent, dans la première moitié du IIe millénaire av. J.-C., les liens entre les langues baltes et slaves devaient être étroits35.
Le point de vue d’Antanas Salys est également proche de celui de W. Porzig. A. Salys écrit: « La ressemblance évidente et reconnue par tous entre les deux groupes linguistiques s’explique aisément par le fait qu’ils sont issus de deux dialectes indo-européens voisins, qui étaient encore en contact au cours de la dernière phase de désintégration de l’unité linguistique indo-européenne. La migration des Proto-Baltes (pre-Balts) vers le nord, vers 2000 av. J.-C., a interrompu les contacts avec les Proto-Slaves (pre-Slavs), et c’est pourquoi les deux groupes linguistiques ont commencé à se développer indépendamment. À la suite de l’expansion slave, de nouveaux contacts se sont noués vers le VIe siècle apr. J.-C. au nord et un peu plus tôt au sud »36.
Manus Loimanas écrit que les liens entre les langues baltes et slaves étaient très étroits. Dans son article « Les langues baltes et slaves »37, il a tout d’abord souligné que la théorie de l’unité linguistique balto-slave (die baltoslavische Theorie) est devenue l’objet d’une controverse de principe: le débat porte sur les principes à partir desquels il convient d’interpréter les points communs entre les langues baltes et slaves. Ensuite, après avoir énuméré plusieurs points communs aux langues baltes et slaves, l’auteur a consacré la plus grande partie de son article à l’examen des rapports entre les systèmes verbaux de ces langues. M. Loimanas affirme que le prétérit balte en -ā, -ē est essentiellement semblable à l’aoriste thématique et sigmatique slave. À son avis, les points communs verbaux présentés sont sans exception d’anciennes innovations, qui témoignent de liens étroits entre les langues baltes et slaves.
S’appuyant sur ces innovations, M. Loimanas estime qu’après la désagrégation de la communauté linguistique indo-européenne, un faisceau assez dense d’isoglosses unissait les langues baltes et slaves et distinguait ces deux groupes des autres langues. C’est pourquoi, à son avis, l’existence d’un stade commun balto-slave primitif, de même type que le stade indo-iranien, constitue la seule interprétation appropriée de ce faisceau d’isoglosses38.
M. Loimanas fondait sa thèse de l’unité linguistique balto-slave sur les points communs des systèmes verbaux, tandis que J. Kurilowicz la fondait principalement sur les rapports prosodiques.
Pour Jerzy Kurylowicz, les principaux arguments en faveur de la théorie de l’unité linguistique balto-slave sont les phénomènes suivants39: a) le remplacement de l’apophonie « degré plein: degré zéro »; b) deux types d’oppositions eR: iR, eR: uR (où R désigne une sonante
35 W. Porzig, op. cit., p. 169.
36 A. Salys, Baltic Languages, „Encyclopaedia Britannica“, 3, 1964, p. 53.
37 M. Leumann, Baltisch und Slavisch, „Corolla linguistica, Festschrift F. Sommer“, Wiesbaden, 1955, p. 154–162.
38 M. Leumann, op. cit., p. 162.
39 J. Kuryłowicz, L’unité linguistique balto-slave, « Słownik starożytności słowiańskich (Zeszyt próbny) », Warszawa, 1934, p. 4–7; L’apophonie en indo-européen, Wrocław, 1956, p. 209–243, 286–308; L’accentuation des langues indo-européennes, Wrocław–Kraków, II leid., 1958, p. 162–356; De l’unité linguistique balto-slave, BPTJ, 16, 1957, p. 71–113; De l’unité linguistique balto-slave, ВСЯ, 3, 1958, p. 15–49.
3*
35
Page 30l, r, m, n) leur apparition; c) des changements quantitatifs (apparition de nouvelles longueurs); d) des changements d’accent et d’intonation.
J. Kurylowicz considère les intonations des langues baltes et slaves comme une innovation particulièrement importante; il les qualifie de trait fondamental et le plus caractéristique de ces langues40. Selon lui, le système d’intonation du grec et celui des langues baltes et slaves se sont formés indépendamment l’un de l’autre et ne peuvent donc être considérés comme hérités de la communauté linguistique indo-européenne. Kurylowicz estime que les intonations des syllabes finales du grec sont apparues à l’époque historique, tandis que l’accent aigu balto-slave résulte du recul de l’accent vers une syllabe longue.
En se fondant sur des principes prosodiques, J. Kurylowicz périodise ainsi l’histoire des langues baltes et slaves:
1) l’époque balto-slave (à partir de l’apparition des intonations);
2) l’époque de la langue lituanienne (à partir de l’action de la loi de Saussure);
3) l’époque du slave commun (à partir de l’affaiblissement des jers et de l’apparition du néo-aigu)41.
À l’instar de M. Loiman ou de J. Kurylowicz, P e t e r i s A r u m a adhère lui aussi à la théorie de l’unité linguistique balto-slave. Il s’efforce d’apporter de nouveaux faits à l’appui de cette théorie. Dans un article consacré à l’analyse des dérivés comportant l’élément b(h)42, P. Arumaa déplore que les rapports de formation des mots entre les langues baltes et slaves aient été très peu étudiés, et que les suffixes tendent généralement à se durcir, créant ainsi un terrain propice à l’apparition de différences entre les langues. Il estime néanmoins que, dans la dérivation balto-slave, « des concordances remarquables se rencontrent à chaque pas »43. L’allongement des voyelles brèves, notamment i et u, ainsi que l’emploi fréquent des voyelles longues ū et ī, de même que le système d’intonation, sont pour P. Arumaa des faits très importants pour trancher la question de l’unité linguistique balto-slave44.
Dans le premier tome de sa « Grammaire du proto-slave », paru en 196445, P. Arumaa affirme que les langues baltes et slaves sont issues d’une aire de communauté linguistique indo-européenne relativement homogène, car, comparées aux autres langues indo-européennes, elles présentent un très grand nombre d’isoglosses communes. Après la dissolution de la communauté linguistique indo-européenne, les langues baltes et slaves auraient formé une unité (sprachliche Einheit), qui s’était peut-être divisée en deux dialectes principaux. Selon P. Arumaa, les langues baltes et slaves auraient autrefois pu être aussi proches que les langues indo-iraniennes. Cette thèse serait difficile à étayer, car les monuments écrits des langues baltes et slaves sont apparus très tard, un millénaire et demi à deux millénaires après ceux des langues indo-aryennes et iraniennes. Les nombreuses recherches menées ultérieurement (P. Arumaa fait allusion aux travaux parus après la controverse de 1908–1912) présentent la théorie de l’unité balto-slave comme un fait démontré46. P. Arumaa indique ensuite qu’aucune donnée ne permet de déterminer l’époque de l’unité balto-slave. Il incline toutefois à penser qu’au IVe siècle av. J.-C., l’unité balto-slave (la langue, selon P. Arumaa) était déjà en train de se scinder.
40 J. Kuryłowicz, L’accentuation des langues indo-européennes, p. 163.
41 J. Kuryłowicz, op. cit., p. 163.
42 P. Arumaa, Die Verwandtschaftsverhältnisse zwischen Baltisch und Slavisch, ZfsIPh, 24, 1955, p. 9–28.
43 P. Arumaa, op. cit., p. 28.
44 P. Arumaa, De l’unité balto-slave, „Scando-Slavica“, 9, 1963, p. 86.
45 P. Arumaa, Urslavische Grammatik (Einführung in das vergleichende Studium der slavischen Sprachen), I. Band (Einleitung·Lautlehre), Heidelberg, 1964.
46 P. Arumaa, op. cit., p. 19–20.
36
Page 31Osvaldas Semerenjis estime lui aussi qu’il a existé dans l’Antiquité une période de langue commune balto-slave (a period of common language). Dans son important article « Le problème de l’unité balto-slave — étude critique »⁴⁷, après avoir passé en revue de nombreuses ressemblances entre les langues baltes et slaves et constaté le caractère archaïque de certaines d’entre elles (par exemple, le suffixe des participes passifs présents *-mo-, cf. lituanien neša-mas, vieux slave neso-mъ et hittite ašima-, « aimé »), il a conclu que les ressemblances suivantes devaient être considérées comme des innovations des langues baltes et slaves: 1) la palatalisation; 2) l’apparition de la voyelle i et, après les consonnes vélaires, de u devant l’indo-européen l, m, n, r; 3) le passage de la consonne indo-européenne s à š après k, r, i et u; 4) des innovations dans l’accentuation; 5) les adjectifs définis; 6) la déclinaison des participes en jo; 7) la désinence du génitif singulier des noms en o *-ā(t); 8) de nouveaux suffixes de degrés de l’adjectif; 9) la racine *men- (*mun-) du pronom de première personne du singulier et le génitif pluriel *nōsōm; 10) les pronoms *tos/*tā à la place de l’indo-européen *so/*sā; 11) le paradigme du présent *dōmi, *dōsi, *dōst-, *dōdṇ-; 12) les thèmes du prétérit en -ē et -ā; 13) les verbes en lituanien -āuju = et en vieux slave -uja; 14) le vocabulaire commun⁴⁸.
Selon O. Semerenjis, ces principales innovations des langues baltes et slaves ne peuvent s’expliquer par le hasard ou par une évolution parallèle. Elles montrent donc qu’il a existé entre les Baltes et les Slaves une période commune de langue et de vie⁴⁹.
Il faut toutefois ajouter que certaines des ressemblances entre les langues baltes et slaves relevées par O. Semerenjis ne peuvent apparemment pas être considérées comme des innovations. Ainsi, le gotique connaît la déclinaison des participes en jo; le s indo-européen après k, r, i, u est également devenu š dans les langues indo-iraniennes et, de plus, certains éléments permettent de penser que ce processus s’est déroulé indépendamment dans chaque groupe linguistique (voir p. 81 sqq. du présent ouvrage); les langues germaniques occidentales ont elles aussi remplacé le pronom indo-européen *so/*sā (cf. vieux saxon thē, thia et vieux haut allemand der, diu); les langues italiques possèdent également des thèmes du prétérit en -ē et -ā (cf. latin dice-bam, amā-bam)⁵⁰.
La palatalisation des consonnes ne semble pas être un phénomène très ancien, remontant à l’époque du proto-balte. L’opposition, par exemple, p – pʹ (cf. taupau – taupʹau), s’est probablement constituée avec la disparition de j, déjà sur le terrain du lituanien, car sa réalisation phonétique était différente en letton: letton p – pl et p – pj. L’évolution divergente du groupe balte sj confirme également que la palatalisation des consonnes est un phénomène récent; cf. lituanien siūti, letton šūt et vieux prussien schuwikis (= lituanien siuvikis). On peut donc supposer que la communauté linguistique balte avait conservé les groupes de consonnes intacts avec j.
Les autres ressemblances relevées par O. Semerenjis entre ces langues ne témoignent pas non plus d’une unité linguistique balto-slave. L’apparition de la racine pronominale *mun- est trop obscure⁵¹ pour qu’on puisse la considérer comme une innovation des langues baltes et slaves apparue au cours de la période d’unité linguistique balto-slave-
⁴⁷ O. Szemerényi, The Problem of Balto-Slav Unity—A Critical Survey, „Kratylos“, 2, 1957, p. 97—123. Jo 1948 m. išspausdintas straipsnis „Sur l’unité linguistique balto-slave“ (Études slaves et roumaines, I, 1948) šio darbo autoriui liko neprieinamas.
⁴⁸ Pour une description plus détaillée de certaines de ces ressemblances, voir la deuxième partie de l’ouvrage.
⁴⁹ O. Szemerényi, op. cit., p. 120.
⁵⁰ Būtojo laiko kamienai su -ē ir -ā gali būti archaizmai, žr. A. Vaillant, L’origine des présents thématiques en -e/o-, BSL, 38, 1937, p. 96.
⁵¹ Le pronom munie peut être apparu phonétiquement dans le dialecte samogitien, car ici a (balt. o), entre m et n, devient u; cf. samogitien nūmas, kāmunos, kamunė au lieu du lituanien standard namas, kamanos, kamanė, — K. Būga, RR, II, p. 282; P. Jonikas, Pagramančio tarmė, Kaunas, 1939, p. 59; J. Aleksandravičius, Kretingos tarmės įvardis, « Kalbotyra », 10, 1964, p. 121; Z. Zinkevičius, Lietuvių dialektologija, Vilnius, 1966, p. 299.
37
Page 32… au cours de cette période. oLa flexion du génitif singulier des noms à thème en -a -ā montre qu’il existait des relations étroites uniquement entre les langues baltes orientales et les langues slaves, car le prussien semble avoir conservé ici l’ancienne désinence -as (cf. le hittite antuhšāš « de l’homme »). L’opinion d’A. Vaillant52, que partage O. Semerenji, selon laquelle la désinence prussienne -as serait issue de l’ancien *-ā (lituanien -o, latin -a), auquel -s aurait été ajouté d’après le nominatif, est par trop hypothétique et il est donc difficile de s’y appuyer.
L’argumentation d’O. Semerenji, comme celle des autres tenants de la théorie de l’unité linguistique balto-slave, se caractérise par une tendance à rechercher l’identité dans chaque fait ou phénomène de ces langues, même lorsqu’ils diffèrent. Ainsi, O. Semerenji fait dériver le suffixe des langues slaves *-dlo-, que possèdent les nomina instrumenti, de *-tlo (et non de l’indo-européen *-dhlo-, comme le font tous les chercheurs), probablement parce qu’il existe aussi dans les langues baltes (lituanien -kla-s). Pourtant, dans les langues slaves, la consonne t n’est tout de même pas devenue d.
Le linguiste bulgare Vladimir Georgiev est lui aussi partisan de la théorie de l’unité linguistique balto-slave.
V. Georgiev53 a soulevé la question du critère permettant de déterminer le degré de proximité entre des groupes linguistiques. Il indique que l’unité linguistique indo-iranienne pourrait fournir un tel critère: son existence ne fait aucun doute et les données des plus anciens monuments écrits de ces langues permettent de l’établir. Sans les anciens monuments des langues indo-iraniennes (les passages les plus anciens du Rig-Véda sont datés de la fin du IIe millénaire av. J.-C., tandis que l’Avesta ne remonte pas au-delà du VIIIe siècle av. J.-C.), il serait sans doute difficile, selon V. Georgiev, d’établir la parenté étroite de ces deux groupes linguistiques et d’en conclure qu’ils ont constitué autrefois une unité linguistique indo-iranienne, car les langues indiennes et iraniennes actuelles ont beaucoup changé. Les monuments écrits des langues slaves, poursuit-il, ne commencent à apparaître qu’à partir des IXe–Xe siècles, et ceux du lituanien seulement à partir du milieu du XVIe siècle; les données des langues slaves sont donc attestées près de 2 000 ans plus tard, et celles du lituanien 2 500 ans plus tard, que celles des langues indo-iraniennes. Pourtant, la proximité des langues baltes et slaves serait manifeste, tandis qu’il serait beaucoup plus difficile de remarquer une proximité aussi grande entre les langues indiennes et iraniennes des Xe–XVe siècles. C’est pourquoi V. Georgiev est convaincu que « les langues baltes et slaves ont autrefois constitué une unité qui a duré longtemps et ne s’est probablement disloquée que plus tard que l’unité indo-iranienne »54.
Estimant que la morphologie des langues baltes et slaves présente un degré de proximité tel que la morphologie proto-slave est presque identique à la morphologie lituanienne, V. Georgiev considère cette proximité morphologique comme le principal argument en faveur de l’unité linguistique balto-slave: les morphèmes flexionnels identiques (la flexion nominale et verbale) ne peuvent être empruntés (précisément: empruntés!) ni apparaître à la suite d’un rapprochement entre langues; ils doivent avoir été hérités d’une unité linguistique ayant existé autrefois55.
V. Georgiev distingue les étapes suivantes dans l’évolution des relations entre les langues baltes et slaves: période d’unité linguistique balto-slave — IIIe millénaire av. J.-C.; période de transition — fin du IIIe millénaire et début du IIe millénaire av. J.-C.;
52 A. Vaillant, BSL, 44, 1948, p. 129.
53 В. Георгиев, Към въпроса за балто-славянската езикова общност, „Български език“, 8, 1958, р. 105—110; Балто-славянский, германский и индо-иранский, СФ, 1, 1958, р. 7—26; Исследования по сравнительно-историческому языкознанию, М., 1958, р. 218—238.
54 В. Георгиев, Балто-славянский, германский и индо-иранский, р. 10.
55 В. Георгиев, ор. cit. р. 11.
38
Page 33la période proto-slave — les IIe et Ier millénaires av. J.-C.56
Comme on le voit, V. Georgijevas situe l’unité linguistique balto-slave à une époque très reculée, au IIIe millénaire av. J.-C. (selon lui, la communauté linguistique indo-européenne aurait existé jusqu’au IVe millénaire av. J.-C.). À cette occasion, rappelons comment les autres partisans de la théorie de l’unité datent l’unité linguistique balto-slave.
A. Vajanas estime57 que l’unité linguistique balto-slave s’est désagrégée autour du début de notre ère, lorsque les tribus germaniques envahirent la région et séparèrent les Baltes des Slaves. J. Otrembskis58 partage une opinion similaire. P. Aruma suppose59 que l’unité balto-slave s’était déjà désagrégée au IVe siècle av. J.-C. T. Ler-Splavinskis60 date de 1500–1300 av. J.-C. la désagrégation de l’unité linguistique balto-slave, qu’il appelle communauté linguistique balto-slave.
La théorie de l’unité linguistique balto-slave a également suscité de nombreuses remarques critiques dans l’après-guerre.
Anglų slavistas Viljamas Metjusas (? — 1958), straipsnyje „Baltų ir slavų kalbų tarpusavio santykiai“61 trumpai apžvelgęs ir kritiškai įvertinęs baltų ir slavų kalbų seniausiųjų santykių tyrinėjimo istoriją, konstatavo, kad šių kalbų bendrybių pilniausio inventoriaus sudarymas dar nepadeda spręsti jų seniausiųjų santykių problemos: bendrybės, kaip kalbos faktai, yra izoliuotos ir todėl argumentais negali būti laikomos, nes kalba yra ne izoliuotų duomenų inventorius, bet sistema, kurioje tie duomenys yra susiję ir vienas nuo kito priklauso. V. Metjusas mano, kad baltų ir slavų kalbų seniausiųjų santykių klausimas turi būti tyrinėjamas kita kryptimi: abi kalbų grupes reikėtų ištirti kaip sistemas. Detalūs sinchroniniai, pavyzdžiui, lietuvių ir rusų kalbų struktūrų aprašai esą būtini teisingam tyrinėjimui ir, galimas daiktas, seniausiųjų santykių problemos sprendimui. Jie leistų tyrinėtojui sulyginti visas abiejų sistemų detales, ir tuo būdu būtų galima prieiti labiau pagrįstų išvadų.
Les chercheurs qui étudient les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves fondent généralement leurs théories sur des faits reconstruits, mais chacun sait que ces reconstructions reposent, dans tous les cas, sur la comparaison de données linguistiques consignées à des époques différentes. Ainsi, les monuments écrits de l’ancienne langue indienne seraient de plusieurs siècles plus anciens que les monuments des langues slaves, lesquels seraient à leur tour plus anciens d’environ un demi-millénaire que les monuments de la langue lituanienne. En outre, lorsqu’on les compare aux langues anciennes, on cite généralement non pas les formes des anciens textes, mais les formes du lituanien contemporain. La comparaison de l’ancienne langue indienne avec l’hindi montre à quel point les langues indiennes ont changé. Les langues baltes et slaves ont pu connaître des changements analogues, mais nous n’en savons rien. Les formes préhistoriques reconstruites seraient irréelles, puisqu’aucune preuve n’atteste qu’elles aient jamais existé.
V. Metjusas fait remarquer que le subjectivisme occupe une place importante dans la théorie de l’unité linguistique balto-slave. Il rejette catégoriquement cette théorie comme antihistorique: puisque les langues baltes
56 B. Георгиев, op. cit., p. 14.
57 A. Vaillant, Grammaire comparée des langues slaves, I, p. 13—14.
58 J. Otrębski, Rozwój wzajemnych stosunków między grupą językową bałtycką a słowiańską, „Z polskich studiów slawistycznych“, Warszawa, 1958, p. 146.
59 P. Arumaa, Urslavische Grammatik, I, p. 19.
60 T. Lehr-Spławiński, Wspólnota językowa bałto-słowiańska a problem etnogenezy słowian, „Slavia Antiqua“, 4, 1954, p. 21.
61 W. K. Matthews, The Interrelations of Baltic and Slavonic, „The Slavonic and East European Review“, 35, 1957, p. 409—427; В. К. Мэтьюс, О взаимоотношении славянских и балтийских языков, СФ, I, 1958, p. 27—44.
39
Page 34et la question des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves étant diachronique, nous pouvons la formuler comme un problème de dialectologie historique, neutralisant ainsi également sa dimension synchronique.
Le linguiste tchèque Adolf Erhart rejette lui aussi la théorie de l’unité linguistique balto-slave.
Il estime62 que la similitude des systèmes morphologiques des langues baltes et slaves s’explique par le caractère conservateur des deux groupes linguistiques. A. Erhart a noté que les points communs (Übereinstimmungen) entre ces langues suffisent seulement à prouver le voisinage des dialectes indo-européens dont sont issues plus tard les langues baltes et slaves. Selon lui, après la fragmentation de la communauté linguistique indo-européenne, les langues baltes et slaves ont pu évoluer indépendamment.
Cependant, indique A. Erhart, nous ne disposons d’aucun fait permettant de réfuter définitivement la théorie de l’unité linguistique balto-slave.
A. Erhart a ensuite brièvement décrit les différences et les points communs entre les langues baltes et slaves. Il a relevé quatorze différences et vingt-cinq points communs.
A. Erhart a énuméré les points communs suivants entre les langues baltes et slaves: le passage de l’indo-européen ḱ, gʰ à š, ž (s, z en slave), comme dans les dialectes indo-européens indo-iraniens, arméniens, etc.; la perte des consonnes occlusives aspirées sonores, comme dans d’autres dialectes indo-européens; la fusion de l’indo-européen a et o, comme dans d’autres langues indo-européennes; le passage de l’indo-européen eu à jau; le changement de l’indo-européen s en š dans certaines positions, comme dans les langues indo-iraniennes; le passage de l’indo-européen R à iR et uR (ce point commun n’a pas de valeur probante, puisqu’il ne s’agit pas d’un phénomène phonétique typique); la désinence du génitif singulier des noms en o (A. Erhart tend ici à reconnaître une influence slave sur les langues baltes); la désinence de l’instrumental singulier des noms en ā (lituanien -a < *-ān, vieux slave -ą, -oją; sanscrit -ā, -ayā sans m); le passage des thèmes consonantiques aux thèmes en i, comme en latin; les adjectifs déterminatifs (la racine indo-européenne du pronom; cf. les données iraniennes et germaniques); le suffixe *-jo- des participes présents, comme dans les langues germaniques occidentales; le pronom *mun- (cf. hittite ammu); la formation du datif singulier des pronoms de première personne sur la base du génitif singulier (A. Erhart note qu’il s’agirait d’un phénomène parallèle); les génitifs pluriels des pronoms *nōssom, *vōssom; le fonctionnement de la racine pronominale *i/j-o- comme pronom personnel, comme en latin et dans les langues germaniques; les nominatif des pronoms démonstratifs *tos, *tā (au lieu de l’indo-européen *sos, *sā); les datifs (et locatifs) des pronoms avec la désinence m (cf. lituanien tāmui, tamē), comme dans les langues germaniques occidentales; le numéral « neuf » (le d- du balte oriental pourrait être apparu sous l’influence des langues slaves); les numéraux lituanien ašmas, vieux slave osmь; la formation des numéraux distributifs (cf. lituanien penkeri, vieux slave petorъ); la dérivation des mots, cf. les suffixes balto-slaves -ējas: -ējė; -ovas: -avъ; -lis, -lys: -lb; -uolis: alb; -ininkas: -bnikъ; -ytis: -ištъ; -tukas: -tъkъ; -tojas: -tajь; -yba: -ьba; la formation du prétérit au moyen des suffixes *-ē, *-ā, comme en latin; le suffixe de l’infinitif *-ti (A. Erhart le compare au védique -tāye) et le suffixe des participes passifs présents *-mo-, comme en arménien, en louvite (et, faut-il ajouter, en hittite).
Comme on le voit, A. Erhart a rangé parmi les points communs aux langues baltes et slaves non seulement des innovations balto-slaves (le passage de l’indo-européen eu à jau; le passage de l’indo-européen R à iR et uR; la désinence du génitif singulier des noms en o; celle des noms en ā
62 A. Erhart, Zum Problem der baltisch-slavischen Spracheinheit, « Sborník prací filosofické fakulty Brněnské University », Ročník VII, Rady jazykovědné (A), Č. 6, 1958, p. 123–130.
40
Page 35la désinence de l’instrumental singulier; le pronom *mun-; les morphèmes dérivationnels, etc.), mais aussi les phénomènes communs que l’on trouve également dans d’autres langues indo-européennes.
A. Erhart a relevé les différences suivantes entre les langues baltes et slaves:
1. La première palatalisation des langues slaves est assez ancienne, et il est tout à fait possible qu’elle soit liée à la palatalisation indo-iranienne. Ce serait un argument important contre la théorie de l’unité linguistique balto-slave.
2. Le traitement différent de l’ide. ō et de ā (voir plus en détail p. 61 et suiv. du présent ouvrage).
3. La déclinaison des adjectifs dans les langues baltes, comme dans les langues germaniques, diffère de celle des substantifs (désinences pronominales du datif singulier, etc.).
4. Le suffixe du comparatif des adjectifs -esnis rappelle le suffixe correspondant des langues germaniques (cf. got. -izan).
5. Formation des mots. Dans les langues slaves, les nomina agentis se forment à l’aide du suffixe -telb, absent du lituanien. Les équivalents slaves des suffixes lituaniens -ėjas, -tojas sont assez rares. Dans les suffixes diminutifs lituaniens prédomine l’élément -l-, étranger aux langues slaves, tandis que l’élément diminutif -k-, très fréquent dans les langues slaves, est rarement employé en lituanien. Le suffixe des nomina instrumenti baltes était *-tlo-, tandis que celui des langues slaves était *-dhlo. Le lituanien possède un suffixe adjectival très productif, -ingas, qui n’existe pas dans les langues slaves.
6. Remplacement des numéraux cardinaux primitifs invariables « cinq » — « neuf »: dans les langues baltes, on leur a ajouté l’élément adjectivant jo, tandis qu’en slave les abstraits numéraux se forment avec le suffixe *-ti-.
7. Le mode de formation des numéraux lituaniens « onze » — « dix-neuf » a des parallèles uniquement dans les langues germaniques.
8. Certains types de formation du présent (infixe nasal, thème en sta) n’ont aucun parallèle dans les langues slaves. Les verbes en *ne/no, très répandus dans les langues slaves, sont presque absents des langues baltes. Les verbes intransitifs baltes ont le suffixe -i-, tandis que les verbes slaves ont -i- (<ei?).
9. Les langues baltes ne présentent aucune trace d’aoriste sigmatique.
10. La première personne du singulier des langues baltes a conservé la flexion ide. *-ō. L’origine de la désinence slave -ą est incertaine.
11. La troisième personne du pluriel des langues baltes n’a pas de désinence.
12. Les langues baltes n’ont pas de participes avec les suffixes -l- et -n-.
13. La catégorie de l’aspect verbal est moins bien conservée dans les langues baltes.
14. Le vocabulaire.
Certaines des différences entre les langues baltes et slaves relevées par A. Erhart peuvent être très anciennes, par exemple la divergence des numéraux, l’aoriste sigmatique et la troisième personne du pluriel. Ces différences touchent des composantes cardinales du système des langues baltes et slaves, montrant que, dans le passé, les langues baltes et slaves n’étaient pas identiques. D’autres d’entre elles (la première palatalisation des langues slaves, l’évolution différente des voyelles ide. ō et ā, les verbes en -ā, la désinence de la première personne du singulier, etc.) sont probablement apparues plus tard. Elles ne reflètent donc pas les relations entre les langues baltes et slaves après la dissolution de leur communauté linguistique ide. Ainsi, A. Erhart a mis en évidence les importantes et anciennes différences entre les langues baltes et slaves.
41
Page 36Samuel Bernstein, l’un des défenseurs les plus cohérents de la théorie de la convergence, s’est lui aussi demandé pourquoi il était impossible de reconnaître la théorie de l’unité linguistique balto-slave64. Selon lui:
1. De nombreux processus les plus anciens ont été différents dans les langues baltes et slaves (par exemple, ide. o et a sont devenus a dans les langues baltes, et o dans les langues slaves; les langues baltes ont conservé la distinction entre ide. ē et ā, tandis que les langues slaves l’ont perdue; pour plus de détails, voir p. 52 et suiv. du présent ouvrage).
2. De nombreux processus essentiels du proto-slave, survenus à sa période ancienne, étaient inconnus des langues baltes, en totalité ou en partie (par exemple, ide. s devenu ch dans les langues slaves après k, r, i, u, mais š en lituanien après k, r; pour plus de détails, voir p. 81 et suiv. du présent ouvrage).
3. La théorie de l’unité balto-slave nie l’ancienne dichotomie du proto-balte.
4. Les partisans de la théorie de l’unité balto-slave ne peuvent reconstruire le proto-balto-slave; ce serait là une preuve évidente du caractère infondé de cette théorie.
5. Les données archéologiques n’étayent pas la théorie de l’unité balto-slave. Les archéologues, J. Kostrzewski par exemple, ne trouvent aucune culture qui puisse être considérée comme l’équivalent de l’unité linguistique balto-slave.
Sur cette base, S. Bernstein estime qu’il n’y a jamais eu ni unité linguistique balto-slave (proto-langue), ni communauté ethnique balto-slave.
S. Bernstein a ensuite fait remarquer que la proximité des langues baltes et slaves et le fait qu’elles présentent de nombreuses similitudes sont reconnus de tous. Ce n’est pas là-dessus que les chercheurs sont en désaccord. Le débat porte généralement sur la nature et l’origine des similitudes entre les langues baltes et slaves. S. Bernstein estime que les langues baltes et slaves sont si proches non pas parce qu’elles descendent d’une communauté linguistique ide., mais en raison des contacts prolongés établis entre elles, qui auraient commencé quelque temps après la dissolution de la communauté linguistique ide. et pris fin bien avant notre ère. Autrement dit, la proximité des langues baltes et slaves et leurs similitudes seraient dues à leur communauté (сообщность, Verkehrsgemeinschaft)65. L’hypothèse de contacts prolongés suffit à expliquer l’origine des similitudes entre les langues baltes et slaves.
Boris Gornung ne reconnaît pas non plus l’unité linguistique balto-slave ni sa scission dichotomique. Selon lui, lors de la dissolution de la communauté linguistique ide., l’intégration de types dialectaux différents (intensification des contacts, interaction et fusion des dialectes) aurait non seulement constamment accompagné les processus de différenciation (scission de l’unité linguistique), mais les aurait souvent dominés; la différenciation aurait donc parfois été elle-même le résultat de processus d’intégration66.
Selon B. Gornung, la zone « nord-ouest » de la communauté linguistique ide. s’est scindée, à la fin du IIIe millénaire et au début du IIe millénaire av. n. è., en une zone « occidentale » (proto-celtique-illyrienne-italique-germanique) et une zone « nord-est » (proto-balte-slave-tocharienne). Après le départ des proto-Tochariens au-delà de la Volga, la zone « nord-est » restante de la communauté linguistique ide. doit être considérée comme la source commune à partir de laquelle, dans la diversité dialectale, se sont constituées les communautés linguistiques proto-balte et proto-slave.
64 S. B. Бернштейн. Очерк сравнительной грамматики славянских языков (проспект), КСИСл, 18, 1956, р. 3—26; Балто-славянская языковая сообщность, СФ, I, 1958, р. 45—68; Очерк сравнительной грамматики славянских языков, М., 1961, р. 27—37; voir aussi ВЯ, I, 1958, р. 48—49; «Сборник ответов на вопросы по языкознанию (К IV Международному съезду славистов)», М., 1958, р. 167—169.
65 С. Б. Бернштейн, Балто-славянская языковая сообщность, р. 45.
66 Б. В. Горнунг, К дискуссии о балто-славянском языковом и этническом единстве, ВЯ, 4, 1958, р. 55—62; Из предыстории образования общеславянского языкового единства, М., 1963.
42
Page 37Le point le plus contestable de la théorie de B. Gornung est que les dialectes proto-prussiens auraient, depuis des temps anciens, appartenu non à la communauté linguistique proto-balte, mais à la communauté proto-slave. Le caractère balte du prussien est indubitable. Rien ne laisse penser que ce caractère balte ait été moins marqué il y a quelques millénaires qu’aujourd’hui. Les isoglosses prusso-slaves67 ne suffisent manifestement pas à tirer une telle conclusion.
Vers le deuxième quart du IIe millénaire av. n. è., les dialectes proto-slaves, parmi lesquels, comme on l’a déjà indiqué, figuraient les dialectes proto-prussiens, et les dialectes proto-baltes commencèrent à se rapprocher — c’est le début de l’« époque balto-slave »68 (B. Gornung reprend le terme de J. Endzelīns). Toutefois, selon B. Gornung, cette époque ne fut pas longue, car vers le milieu du IIe millénaire av. n. è., les dialectes proto-prussiens rejoignirent les dialectes proto-baltes (c’est-à-dire, selon B. Gornung, les dialectes proto-lituano-lettons), formant ainsi la communauté linguistique balte69. B. Gornung estime qu’à partir de là, les contacts entre les Baltes et les Slaves furent interrompus pendant une longue période.
La conception de principe de B. Gornung concernant les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves rappelle les conceptions de J. Endzelīns, Chr. Stang, E. Fraenkel et S. Bernstein.
L’idée de B. Gornung selon laquelle les liens génétiques (ou, respectivement, les traits communs) entre les langues baltes et slaves pourraient remonter à des époques chronologiquement différentes mérite tout particulièrement l’attention. B. Gornung les rattache à cinq époques70: 1) l’époque de la culture des amphores globulaires; 2) l’époque de l’expansion des cultures des haches de combat et de la céramique cordée; 3) l’époque des contacts entre les groupes proto-baltes et proto-slaves et les porteurs de la culture des haches de combat à bateau; 4) l’époque des contacts avec les Proto-Indo-Iraniens, au cours de laquelle se forma l’isoglosse satem; et 5) enfin seulement, l’« époque balto-slave ».
La projection des traits communs aux langues baltes et slaves sur des plans chronologiques différents revêt une importance méthodologique considérable, car les partisans de la théorie de l’unité des langues baltes et slaves négligent généralement la dimension chronologique: ils tendent à projeter tous les traits communs aux langues baltes et slaves sur un seul et même plan chronologique. On a alors l’impression que ces langues présentent effectivement un très grand nombre de traits communs et que ceux-ci — ce qui est essentiel — proviennent d’une seule époque. Dans ce cas, l’idée d’une unité des langues baltes et slaves s’impose spontanément. L’analyse des traits communs aux langues baltes et slaves montre qu’ils sont néanmoins, selon toute probabilité, le produit d’époques chronologiques différentes.
Il ressort de l’aperçu qui précède qu’au cours de l’après-guerre, les linguistes de différents pays ayant participé aux débats sur les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves ne sont pas parvenus, pas plus qu’auparavant, à un avis unanime. Une partie des chercheurs — T. Ler-Splavinskis, A. Vaillant, J. Otrębski, M. Loiman, J. Kurylowicz, P. Arumaa, O. Semerenyi, V. Georgiev — adhère à la théorie de l’unité linguistique balto-slave. L’autre partie — J. Safarewicz, E. Fraenkel, A. Zenas, A. Salys, V. Porzig, V. Matthews, A. Erhart, S. Bernstein, B. Gornung — rejette cette théorie et tend à expliquer la proximité des langues baltes et slaves et leurs traits communs par la communauté de ces langues (J. Safarewicz), leur voisinage séculaire (E. Fraenkel), leurs liens étroits (V. Porzig), leurs contacts prolongés (S. Bernstein) ou le voisinage des dialectes indo-européens dont elles sont issues (A. Erhart).
67 J. Endzelīns, Par prūšu valodas radniecības sakariem, FBR, 11, 1931, p. 189—193; S. Stang, Einige Bemerkungen über das Verhältnis zwischen den slavischen und baltischen Sprachen, NTS, 11, 1939, p. 85—103.
68 Б. В. Горнунг, Из предыстории образования общеславянского языкового единства, р. 96.
69 Б. В. Горнунг, op. cit., p. 106, išnaša 9.
70 Б. В. Горнунг, op. cit., p. 97.
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Page 38La question des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves et les IVe et Ve Congrès international des slavistes
Les IVe et Ve Congrès international des slavistes ont considérablement stimulé l’étude des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves. Le IVe Congrès des slavistes, qui s’est tenu à Moscou du 1er au 10 septembre 1958, a accordé une attention particulièrement importante à la question des relations génétiques entre les langues baltes et slaves.
En vue du congrès, le Comité soviétique des slavistes a publié trente questions à examiner par le congrès, portant sur les principaux problèmes de la linguistique slave. La vingtième question était: « Existait-il une unité linguistique et ethnique balto-slave, et comment faut-il la concevoir? »1 Les réponses à ces questions ont été publiées dans un ouvrage distinct2.
Quatre communications consacrées à la question des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves ont été présentées au congrès3. Ces communications, ainsi que la question elle-même des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves, ont fait l’objet de vifs débats pendant le congrès4.
K. Janaček, V. Kiparsky, V. Ernits, E. Dikkenmann, L. Bulakhovsky, I. Lekov et d’autres ont répondu à la question: « Existait-il une unité linguistique et ethnique balto-slave, et comment faut-il la concevoir? »
K. Janaček a fait remarquer5 que deux obstacles majeurs empêchent de répondre affirmativement à cette question: 1) les monuments des langues baltes et slaves sont apparus très tard; 2) nous ignorons ce que, parmi les langues indo-européennes particulières, on peut considérer comme relevant de la langue indo-européenne commune, et de quelle manière distinguer la période balto-slave de celle de la langue indo-européenne commune.
V. Kiparsky s’est dit convaincu qu’une unité linguistique balto-slave avait existé6. Selon lui, autrement, on ne pourrait expliquer les nombreux néologismes lexicaux du fonds lexical dit fondamental. V. Kiparsky tend à associer le complexe ethnique balto-slave aux Neures d’Hérodote.
V. Ernits, tout comme V. Kiparsky, reconnaît l’unité balto-slave. Il a indiqué7 qu’après s’être séparés des autres représentants du groupe satem, les Balto-Slaves avaient conservé leur unité pendant un certain temps. Par la suite, avec l’accroissement de la population, l’expansion du territoire et l’apparition de traits dialectaux, les différences linguistiques et territoriales entre les Baltes et les Slaves ont commencé à se dessiner
1 ВЯ, 1, 1958, p. 36.
2 Сборник ответов на вопросы по языкознанию (К IV Международному съезду славистов), М., 1958.
3 R. Trost, « L’état actuel de la question des relations linguistiques et ethniques balto-slaves », V. Ivanov et V. Toporov, « Comment poser la question des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves », J. Otrębski, « Évolution des relations entre les groupes linguistiques baltes et slaves » et V. Mažiulis, « Sur les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves », voir IV Международный съезд славистов (Материалы дискуссий), II, М., 1962, p. 422—426.
4 Outre les intervenants, ont pris la parole sur les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves T. Ler-Splavinsky (Pologne), M. Altbauer (Israël), K. O. Falk (Suède), V. Georgiev (Bulgarie), J. Czekanowski (Pologne), V. Iličiuss-Svitičius (URSS), M. Guchman (URSS), M. Vasmer (République fédérale d’Allemagne), V. Machek (Tchécoslovaquie), E. Seidel (République démocratique allemande), A. Vraciu (Roumanie), B. Gornung (URSS), B. Larin (URSS), P. Ariste (URSS); voir IV Международный съезд славистов (Материалы дискуссий), II, p. 429—450.
5 Сборник ответов на вопросы по языкознанию (К IV Международному съезду славистов), p. 162—166.
6 Op. cit., p. 170—171.
7 Op. cit., p. 173—174.
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Page 39différences. Mais les contacts se sont maintenus par la suite. Par conséquent, les changements linguistiques apparus dans un groupe ont pu facilement se transmettre à l’autre. Tout cela, selon V. Ernits, a dû se produire avant les contacts entre les Baltes et les Finno-Ougriens de la région baltique (vers 2000 av. J.-C.), car ces contacts ne se reflétaient déjà plus dans les langues slaves.
E. Dikenmanas a fait remarquer8 qu’il n’existe pas suffisamment de données pour répondre par l’affirmative à la question de savoir s’il y a eu une unité ethnique balto-slave, tandis que leur unité linguistique ne fait aucun doute.
L. Bulachovskis (1888–1961), vienas stambiausių slavų akcentologijos specialistų, pabrėžė9, kad baltų kalbų kirtis iki šiol nepraradęs savo senosios morfologinės funkcijos (šokinėjimo paradigmoje). Tačiau to negalima esą pasakyti apie slavų kalbas. Svarbiausias baltų ir slavų kalbų ypatingo artimumo įrodymas — de Sosiūro-Fortunatovo dėsnis — gali būti paralelinės abiejų kalbų grupių raidos padarinys. Hirto dėsnio veikimas baltų ir slavų kalbose apskritai kelias abejonių. Ne įtikinamesni yra ir kiti šių kalbų bendri akcentologiniai reiškiniai (pavyzdžiui, metatonija supyno formose ir pan.).
La différence entre les langues baltes et les langues slaves serait si manifeste qu’elle ne nécessiterait aucune démonstration. Il s’agit de groupes linguistiques « fermés », dépourvus de tout maillon de transition. Rien ne semble indiquer que, même il y a mille ans, le tableau des relations entre les langues baltes et slaves ait été fondamentalement différent. On peut penser que les liens qui avaient existé dans l’Antiquité entre les langues baltes et slaves ont fini par être définitivement rompus. Cela n’a toutefois pas empêché ces langues non seulement de conserver certaines traces de leur ancienne proximité, mais aussi de développer séparément de nouveaux traits communs.
L. Bulachovskis estime que la plupart des traits communs aux langues baltes et slaves sont apparus à l’époque où celles-ci appartenaient encore au dialecte satem de la communauté linguistique ide., au sein de laquelle a pu exister une unité linguistique balto-slave.
J. Lekovas10 n’adhérait pas non plus à la théorie de l’unité linguistique balto-slave. Selon lui, les traits communs à ces langues relèvent de: 1) l’héritage de la communauté linguistique ide.; 2) des phénomènes d’époques ultérieures, apparus à la suite d’une évolution parallèle; 3) des emprunts appartenant à diverses périodes chronologiques. I. Lekovas a attiré l’attention sur le fait que la confusion terminologique entrave l’étude des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves, car les chercheurs emploient une grande variété de termes — communauté, unité, époque ou période commune, langue mère, évolution parallèle, etc.
Comme dans les réponses mentionnées, les communications présentées au congrès n’ont pas non plus permis de parvenir à un avis unanime sur les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves.
Dans sa communication, P. Trostas11 a souligné que le principal argument susceptible de démontrer l’unité linguistique balto-slave réside dans les correspondances morphologiques spécifiques, à savoir de petites particularités morphologiques similaires dans les deux groupes de langues. Selon lui, les nombreuses ressemblances entre les deux langues peuvent s’expliquer de deux façons: par des liens génétiques ou par une union linguistique. Toutefois, la similitude de ces petites particularités morphologiques dans les langues baltes et slaves témoignerait davantage de liens génétiques que d’une union linguistique.
On a déjà mentionné l’exigence formulée par certains chercheurs (par exemple, V. Metjus) de rechercher de nouvelles pistes pour résoudre le problème des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves
8 Op. cit., p. 175.
9 Op. cit., p. 157–162.
10 Op. cit., p. 172–173.
11 P. Trost, Sur la question des relations entre les langues baltes et slaves, « Conférences tchécoslovaques pour le IVe Congrès international des slavistes à Moscou », Prague, 1958, p. 221–227.
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Page 40de cette manière, par de nouvelles méthodes, car l’établissement d’un inventaire des ressemblances et des différences entre ces langues aide sans doute peu à résoudre ce problème.
Du point de vue méthodologique, la communication de V. Ivanov et V. Toporov12 était précieuse: elle posait la question des rapports les plus anciens entre les langues baltes et slaves selon une perspective tout à fait nouvelle. Les auteurs ont indiqué qu’il serait impossible de poser la question de savoir s’il y avait eu ou non une protolangue balto-slave. En effet, les recherches des dernières décennies montrent que l’état le plus ancien des groupes linguistiques balte et slave, indo-iranien, ainsi qu’italique et celtique, doit être compris non comme une protolangue traditionnelle, mais comme un continuum dialectal dans l’espace et le temps. C’est pourquoi V. Ivanov et V. Toporov posent ainsi la question des rapports les plus anciens entre les langues baltes et slaves: quel est le rapport entre les modèles structurels les plus anciens des langues baltes et slaves?
Après avoir établi, par la voie de la reconstruction interne, les modèles phonologiques et morphologiques les plus anciens du balte et du slave séparément, puis les avoir comparés, V. Ivanov et V. Toporov ont conclu que les modèles structurels les plus anciens des langues baltes et slaves coïncident et qu’ils diffèrent essentiellement du modèle indo-européen. En outre, les modèles des langues baltes et slaves ne pourraient pas être situés sur un même plan chronologique: le modèle des langues slaves serait apparu plus tard et résulterait d’une évolution du modèle structurel des langues baltes13. V. Toporov a décrit ainsi l’essentiel de cette solution au problème des rapports génétiques entre les langues baltes et slaves: la protolangue slave s’est formée à partir de dialectes périphériques de type balte14.
L’hypothèse de V. Ivanov et V. Toporov s’accorde bien avec cette régularité spatio-temporelle des faits linguistiques observable dans la vie réelle des langues: les langues présentant une faible différenciation dialectale et occupant un vaste territoire sont apparues plus tard et se sont répandues plus tard sur ce territoire. Les langues slaves sont précisément de ce type. Les langues baltes, au contraire, sont fortement fragmentées en dialectes tout en occupant un petit territoire. La dispersion de l’anglais sur différents continents et la forte différenciation dialectale des langues germaniques occidentales en Europe offrent une bonne analogie des rapports entre les langues slaves et baltes.
Dans sa communication15, J. Otrebski a souligné qu’à une certaine époque les Baltes et les Slaves parlaient une seule langue. Selon J. Otrebski, l’unité linguistique balto-slave (łączność bałtycko-słowiańska), héritière de la communauté linguistique indo-européenne, s’est désagrégée très tardivement, vers le début de notre ère. Cette désagrégation aurait été causée par le fait qu’une partie des Baltes, ou des Balto-Slaves, se serait mise à parler des langues finno-ougriennes et serait devenue finno-ougrienne.
V. Mažiulis16 s’est principalement penché sur l’origine des thèmes du présent du lituanien duomi, demi, vieux-slave damь. En s’appuyant sur les données du hittite, l’auteur fait dériver ces formes athématiques de formes proto-indo-européennes sans redoublement. L’élément -d- de la troisième personne du pluriel-
12 В. В. Иванов и В. Н. Топоров, К постановке вопроса о древнейших отношениях балтийских и славянских языков, М., 1958.
13 В. В. Иванов и В. Н. Топоров, op. cit., p. 39.
14 В. Н. Топоров, К проблеме балто-славянских языковых отношений, КСИСл., 33—34, 1961, p. 213.
15 J. Otrębski, Rozwój wzajemnych stosunków między grupą językową bałtycką a słowiańską, p. 146—148.
16 В. Мажюлис, Заметки к вопросу о древнейших отношениях балтийских и славянских языков, Вильнюс, 1958. Pour la version lituanienne de la communication, voir Pastabos baltų ir slavų kalbų seniausių santykių klausimu, LKK, 2, 1959, p. 5—16.
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Page 41Il aurait pu apparaître à la troisième personne, selon V. Mažiulis, en raison des systèmes de conjugaison balte et slave déjà constitués.
Lorsque la langue évolue, les numéraux sont souvent les éléments les plus stables. C’est pourquoi ils revêtent une grande importance dans l’étude des rapports de parenté entre les langues. À cet égard, les conclusions auxquelles est parvenu V. Mažiulis en étudiant le système des numéraux baltes sont intéressantes17: « En général, le système de formation et le système morphologique des numéraux baltes ressemblent à bien des égards à ceux des langues slaves. Il faut toutefois noter que les numéraux baltes les plus anciens, c’est-à-dire ceux qui sont communs à l’indo-européen, sont des vestiges directs de la proto-langue indo-européenne, tandis que les numéraux plus récents, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas communs à l’indo-européen, ressemblent respectivement aux numéraux slaves, mais aussi à ceux des langues germaniques et de certaines autres langues indo-européennes »18. Les recherches de V. Mažiulis montrent que la plupart des traits communs aux systèmes des numéraux baltes et slaves ont été hérités de la communauté linguistique indo-européenne.
Dans les communications du IVe Congrès international des slavistes consacrées à la question des rapports les plus anciens entre les langues baltes et slaves, ainsi que dans les débats sur cette question, deux théories étaient représentées: celle de l’unité linguistique balto-slave et celle de l’évolution convergente des langues baltes et slaves. Comme auparavant, les partisans de la théorie de l’unité linguistique balto-slave mettaient l’accent sur les innovations des langues baltes et slaves; les représentants de la théorie de leur évolution convergente, sans nier ces innovations, soulignaient également les différences archaïques, tout aussi nombreuses. Il va de soi qu’en s’appuyant sur des traits communs (innovations) et des différences dont la chronologie est inconnue, on peut difficilement résoudre la question des rapports les plus anciens entre les langues baltes et slaves. Les débats du Congrès ont montré que sa résolution exige le recours à un ensemble de méthodes linguistiques variées, dans lequel une place importante devrait être accordée aux rapports des langues baltes et slaves avec les autres langues et groupes linguistiques, aux emprunts des langues baltes et slaves à d’autres langues et aux emprunts que celles-ci leur ont faits, à l’ethnonymie et à la toponymie, aux termes désignant le paysage (biologiques et géographiques), etc. La résolution de ces problèmes extralinguistiques, conjuguée à une analyse structurelle approfondie des phénomènes baltes et slaves, permettra de parvenir à certaines conclusions de nature géographique et chronologique et de dire si les dialectes baltes et slaves ont coexisté ou non19.
Il est naturel qu’au cours de l’évolution de la science, après des recherches fébriles et intenses, survienne une période d’accalmie. Cette accalmie a effectivement commencé après le IVe Congrès international des slavistes.
Ainsi, à l’exception du résumé de l’esquisse de T. Ler-Splavinski sur l’ethnogenèse des Slaves, où les rapports génétiques entre les langues baltes et slaves n’étaient évoqués qu’en passant, aucune communication n’a été consacrée à la question des rapports les plus anciens entre ces langues au Ve Congrès international des slavistes, qui s’est tenu à Sofia du 17 au 23 septembre 196320. Certes, ici aussi, il y eut
17 В. Мажюлис, Литовские числительные и соотношение балтийских числительных с числительными других индоевропейских языков (рукопись), М., 1955; Индоевропейская децимальная система числительных, ВЯ, 4, 1956, р. 53—59.
18 V. Mažiulis, Pastabos baltų ir slavų kalbų seniausių santykių klausimu, p. 14.
19 В. М. Иллич-Свитыч, Балто-славянская проблематика на IV Международном съезде славистов, ВЯ, 1, 1959, р. 139—141.
20 Славянска филология, VI (отчетни материали), София, 1965.
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Page 42On a parlé des relations entre les langues baltes et slaves, mais de celles de la période tardive, historique. Les communications de V. Falkenhan, J. Otrębski, T. Zdancevičius et E. Smulkova étaient consacrées à ces questions 21.
Le problème des rapports les plus anciens entre les langues baltes et slaves ces dernières années
Il a déjà été mentionné qu’après le IVe Congrès international des slavistes, l’intérêt pour le problème des rapports les plus anciens entre les langues baltes et slaves avait diminué. Il faut peut-être en attribuer la cause à la complexité de ce problème, au manque de phénomènes comparables différenciés chronologiquement et à l’absence de critères objectifs permettant de déterminer le degré de parenté entre les langues.
Toutefois, des articles isolés ou des chapitres d’ouvrages présentant dans leurs grandes lignes les rapports les plus anciens entre les langues baltes et slaves continuent de paraître.
A r i t o n a s V r a č i u s estime¹ que les langues baltes et slaves sont issues d’une aire dialectale indo-européenne unifiée. J a n i s L o j a estime que « les langues baltes et slaves se sont constituées indépendamment au sein de la communauté linguistique indo-européenne, mais qu’en raison des liens durables et assez étroits entre les Baltes et les Slaves, un phénomène commun ou un autre est ensuite apparu dans leurs langues »². Selon lui, on ne saurait parler d’une unité linguistique balto-slave, d’autant que les grandes différences entre les langues baltes elles-mêmes — d’une part le prussien, d’autre part le lituanien et le letton — ne permettent pas à J. Endzelīns de reconnaître sans réserve une langue proto-balte. J. Loja considère que des phénomènes communs aux langues baltes et slaves, tels que l’influence du thème en io sur les participes en nt, les désinences du datif et de l’instrumental pluriels en -m- (cf. les faits correspondants dans les langues germaniques), le passage du thème consonantique au thème en i (cf. les faits correspondants en latin) et les adjectifs pronominaux, sont des innovations apparues indépendamment et séparément dans les langues baltes et slaves. Fedot Filin³ s’oppose lui aussi catégoriquement à la théorie de l’unité linguistique balto-slave. À son avis, cette théorie ne repose sur aucune base scientifique solide: l’argumentation de ses partisans se caractérise par l’apriorisme, l’antihistorisme et la partialité dans le choix et l’interprétation des faits. Comme exemple d’un tel antihistorisme et d’un tel mépris de la chronologie des phénomènes, F. Filin cite l’affirmation de V. Georgiev selon laquelle le lituanien, caractérisé par son conservatisme phonétique et morphologique, pourrait presque tenir lieu de langue proto-slave, qui n’est attestée par aucun texte. F. Filin rejette également le point de vue opposé, selon lequel les langues baltes et slaves se seraient séparées indépendamment l’une de l’autre au sein de la communauté linguistique indo-européenne, sans jamais avoir entretenu de contacts étroits. Il estime qu’un groupe de dialectes s’était formé dès le cadre de la communauté linguistique indo-européenne et que leurs locuteurs entretenaient des contacts assez étroits et durables. Les dialectes apparentés, non isolés des autres langues indo-européennes…
21 V. Falkenhan, « L’union linguistique lituano-polonaise »; J. Otrębski, « La slavisation des hydronymes et des toponymes lituaniens »; T. Zdancevičius, « L’influence du dictionnaire lituanien-russe dans la région de Białystok »; et E. Smulkova, « À propos du biélorusse g ega « титнагас », voir J. Marvan, Vzajemné vlivy mezi slovanskými a baltskými jazyky (V. Mezinárodní sjezd slavistů v Sofii), « Slavia » 33, 1964, p. 252–256.
1 A. V r a c i u, Problema comunității lingvistice balto-slave, « Romanoslavica », 4, 1960, p. 87–106; voir le compte rendu dans LKK, 6, 1963, p. 325–330.
2 J. Loja, Valodniecības vēsture, Rīga, 1961, p. 151–154.
3 Ф. М. Филин, Образование языка восточных славян, М.–Л., 1962, p. 123–130; žr. recenziją LKK, 7, 1964, p. 240–243.
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Page 43…des dialectes, se sont enrichis d’innovations particulières et ont connu de nombreux changements communs. Les ancêtres des langues proto-baltes et proto-slaves appartenaient à ce groupe de dialectes indo-européens. Lors de la dissolution de la communauté linguistique indo-européenne, les langues proto-balte et proto-slave se sont séparées; leurs systèmes, sans être identiques, sont demeurés similaires jusqu’à nos jours. F. Filin en conclut que les contacts entre les langues baltes et slaves ont existé, avec de brèves interruptions, tout au long de leur histoire.
L’ouvrage de Vladislav Illich-Svitych consacré à l’histoire des paradigmes nominaux constitue une contribution précieuse à l’étude des rapports accentologiques entre les langues baltes et slaves.4 Les systèmes de paradigmes nominaux de ces langues sont similaires. Les données des recherches de V. Illich-Svitych permettent de conclure que les systèmes d’accentuation nominale des langues baltes et slaves sont le prolongement du système d’accentuation indo-européen. Les noms lituaniens à paradigme barytonique (à l’exception du groupe dont la racine comporte une voyelle longue non apophonique) correspondent aux noms de même paradigme en grec, en vieil-indien et dans les langues germaniques. De même, les noms lituaniens à paradigme d’accent mobile correspondent aux noms à paradigme oxytonique de ces langues. L’opposition indo-européenne « paradigme d’accentuation barytonique: paradigme à accent mobile ou oxytonique » s’est, pour l’essentiel, maintenue dans les langues slaves.5
Ainsi, l’accentuation nominale des langues baltes et slaves est très proche, et elle l’était encore davantage autrefois. Comme l’a montré l’étude de V. Illich-Svitych, la proximité de l’accentuation nominale balte et slave est un archaïsme hérité de l’époque de la communauté linguistique indo-européenne; elle ne prouve donc pas l’existence d’une unité linguistique balto-slave après la dissolution de cette communauté.
Dans un nouvel ouvrage consacré aux questions de l’ethnogenèse des Baltes6, Vytautas Mažiulis emploie le terme « contacts les plus anciens » pour désigner les contacts entre dialectes (idiomes) apparentés qui se caractérisent par les éléments suivants: 1) les tribus qui les entretenaient se comprenaient assez bien; 2) le territoire où existaient ces contacts les plus anciens devait être plus ou moins limité, selon la densité de la population, car, sur un vaste territoire, les contacts linguistiques compacts finissaient tôt ou tard par se rompre. S’appuyant sur la culture des haches de combat en forme de bateau, attribuée aux tribus baltes et qui s’est répandue au début du IIe millénaire av. n. è. sur de vastes territoires du nord-est de l’Europe, V. Mažiulis est enclin à penser que la désagrégation des contacts les plus anciens entre les Baltes — autrement dit, de la communauté linguistique balte — a commencé précisément à cette époque. Et puisque, selon lui, la désagrégation des contacts les plus anciens entre les Baltes et celle des contacts les plus anciens entre les Baltes et les Slaves ont commencé simultanément, il date le début de la désagrégation des contacts balto-slaves les plus anciens des premiers siècles du IIe millénaire av. n. è. Selon V. Mažiulis, en remontant depuis le début du IIe millénaire av. n. è. vers des temps plus reculés, les contacts entre les langues baltes et slaves auraient été de plus en plus étroits. Il en conclut qu’il a existé une langue proto-slave, mais pas de langue proto-balte; la langue proto-balte (Ursprache) a existé dans le cadre de l’unité linguistique balto-slave (within the framework of the Balto-Slavonic „Ursprache“).7
C’est surtout aux rapports aréaux actuels entre les langues baltes et slaves qu’est consacré l’ouvrage d’Anatolij Nepokupny, « Les rapports linguistiques aréaux balto-slaves… »
4 В. М. Иллич-Свитыч, Именная акцентуация в балтийском и славянском (Судьба акцентуационных парадигм), М., 1963; voir le compte rendu dans LKK, 7, 1964, p. 231–236.
5 В. М. Иллич-Свитыч, op. cit., p. 83.
6 V. Mažiulis, Linguistic Notes on Baltic Ethnogenesis, Moscow, 1964.
7 V. Mažiulis, op. cit., p. 3.
4. Baltų ir slavų kalbų ryšiai
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Page 44« aspects »8. Toutefois, tant par sa méthodologie même que par la géographie des phénomènes sémantiques et syntaxiques étudiés, cet ouvrage peut également être utile à l’étude des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves.
Georges Shevelov, qui s’est intéressé aux relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves, indique9 que ces langues présentent de nombreuses ressemblances marquées, mais aussi tout autant de différences marquées. Ce sont surtout ces différences qui empêchent de dater l’unité balto-slave (Balto-Slavic unity), si cette unité a jamais existé.
Selon G. Shevelov, la comparaison des changements phonétiques fournit beaucoup d’informations importantes, surtout lorsqu’on prête attention à leur chronologie. G. Shevelov considère comme un fait simple que « durant la première des cinq périodes de l’histoire du proto-slave (environ 2000—1500 av. J.-C.), les changements phonétiques et phonologiques des langues slaves étaient également communs aux langues baltes, contrairement à ceux des périodes ultérieures »10. Durant cette période, les langues baltes et slaves auraient connu les changements suivants: les langues baltes, comme les langues slaves, auraient perdu les occlusives aspirées et les consonnes labiovélaires, simplifié les groupes de consonnes et de spirantes, transformé les sonantes syllabiques R en iR et uR, acquis deux intonations de syllabes longues — l’aigu et le circonflexe — et perdu le r final. Certains des changements mentionnés ici se sont également produits dans d’autres langues, mais la double vocalisation des sonantes syllabiques et l’apparition d’intonations phonémiques seraient des phénomènes propres aux langues baltes et slaves. Il ne fait donc aucun doute que, durant la première période du proto-slave, l’évolution des langues baltes et slaves fut commune.
Au cours des périodes ultérieures de l’évolution du proto-slave, les langues baltes ne furent pas entièrement isolées des langues slaves, mais les liens furent très lâches. L’affaiblissement considérable des relations entre les langues baltes et slaves est attesté par deux importants changements phonétiques du slave, qui ne se sont reflétés que partiellement dans les langues baltes: dans celles-ci, s après k, r, i, u n’évolua pas en ch, comme ce fut le cas en slave; en balte, s ne changea qu’après k, r (voir les p. 81 et suiv. du présent ouvrage). Le second changement caractéristique des langues slaves — la fusion de l’ide. o et de a — n’a touché que les voyelles brèves des langues baltes.
Ainsi, selon G. Shevelov, nous pouvons établir, sur la base des changements phonétiques, quatre périodes dans l’évolution des relations de parenté entre les langues baltes et slaves: 1) période d’évolution commune, vers 2000—1500 av. J.-C.; 2) période de contacts affaiblis, dont les derniers siècles furent les VIe et Ve siècles av. J.-C.; 3) période d’évolution indépendante (period of no established contacts), environ du Ve siècle av. J.-C. au VIe—VIIe siècle apr. J.-C.; 4) période de contacts entre les Slaves orientaux et les Lettons (dans la région de Pskov).
Il faut dire que le tableau des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves brossé par G. Shevelov est relativement objectif. Il ne fait aucun doute que la vocalisation des sonantes syllabiques et la formation des oppositions d’intonation constituent des innovations des langues baltes et slaves. Elles permettent de penser que, durant les premiers siècles suivant la fragmentation de la communauté linguistique ide., l’évolution des langues baltes et slaves fut commune, en ce sens qu’une vague d’innovations née dans l’aire des langues slaves put déferler sans entrave sur l’ensemble ou une partie de l’aire des langues baltes,
8 А. П. Непокупный, Ареальные аспекты балто-славянских языковых отношений, Киев, 1964.
9 G. Y. Shevelov, A Prehistory of Slavic, Heidelberg, 1964, p. 613—614.
10 G. Y. Shevelov, op. cit., p. 613.
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Page 45et inversement. Autrement dit, elles permettent de penser que les langues baltes et slaves formaient un « territoire isoglossique vivant » (terme de Chr. Stang).
Après avoir analysé la terminologie slave des métiers (tissage, travail du bois, poterie et forge) et l’avoir comparée à la terminologie correspondante des langues baltes, Oleg Troubatchev11 a conclu que: 1) dans ce domaine lexical, les langues baltes et slaves diffèrent considérablement12; 2) les équivalents baltes et slaves apparaissent dans des couches lexicales plus récentes, nouvellement constituées, ce qui conduit à conclure que la proximité des langues baltes et slaves dans ce domaine est secondaire13. Résumant les résultats de ses recherches, O. Troubatchev écrit: « …les données elles-mêmes montrent que les anciens Slaves s’orientaient non vers des contacts avec les Baltes, mais vers des contacts avec des Indo-Européens vivant plus à l’ouest, dont les relations avec les Slaves, dans l’élaboration de la terminologie, furent si importantes et si étroites que nous sommes contraints d’admettre qu’il a existé autrefois une aire culturelle d’Europe centrale, englobant les dialectes des anciens Germains, des Italiques et des Slaves (ou une partie de ceux-ci), mais non les dialectes baltes, avec lesquels les contacts ont pu commencer plus tard »14.
* * *
Toutes les théories élaborées jusqu’ici sur les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves peuvent être représentées graphiquement comme suit, en utilisant les schémas de M. Weingart et de N. van Wijk15:
Pour déterminer laquelle des théories existantes mérite la préférence, laquelle doit être considérée comme la plus fiable et comme reflétant le plus objectivement les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves, il faut examiner les principales ressemblances entre ces langues, en mettant particulièrement l’accent sur celles qui sont considérées comme les arguments fondamentaux de la théorie de l’unité linguistique balto-slave.
11 О. Н. Трубачев, Ремесленная терминология в славянских языках, М., 1966.
12 О. Н. Трубачев,, op. cit., p. 209.
13 О. Н. Трубачев, op. cit., p. 275.
14 О. Н. Трубачев, op. cit., p. 393.
15 Voir N. van Wijk, Die baltischen und slavischen Akzent- und Intonationssysteme, p. 12.
4*
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Page 46CARACTÉRISATION DES PRINCIPALES SIMILITUDES ENTRE LES LANGUES BALTES ET SLAVES
Dans l’examen du problème des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves, on s’appuie principalement sur les correspondances phonétiques, morphologiques et lexicales de ces langues, qui constituent, pourrait-on dire, l’argumentation de chaque théorie. Les partisans de la théorie de l’unité linguistique balto-slave mettent particulièrement l’accent sur les innovations des langues baltes et slaves.
Dans la littérature linguistique, les correspondances suivantes entre les langues baltes et slaves sont particulièrement souvent mentionnées: le sort identique des voyelles brèves ide. o et a ainsi que de la diphtongue eu, le réflexe identique des sonantes syllabiques ide. R, la modification de la consonne ide. s après k, r, i, u, l’affrication des consonnes vélaires palatalisées k’ et g’, l’apparition des accents de hauteur, les lois de Hirt et de Saussure-Fortunatov, la formation des suffixes *-ėjo-, *-tėjo-, etc., l’apparition de la racine pronominale *mun-, la formation des adjectifs pronominaux, la flexion identique du génitif singulier des noms à thème en o, l’origine de la désinence de deuxième personne des verbes *-sēi, etc.
Les partisans de la théorie de l’unité linguistique balto-slave projettent toutes ces correspondances, ainsi que d’autres encore, en particulier les innovations, sur un même plan chronologique. Cela donne l’impression que les correspondances entre les langues baltes et slaves, et surtout les innovations, sont très nombreuses et que — ce qui est essentiel — elles sont issues d’une seule époque. On en conclut qu’une unité linguistique balto-slave a indubitablement existé. Toutefois, l’élucidation des conditions et des détails de l’apparition des phénomènes et processus communs aux langues baltes et slaves, ainsi que la mise en lumière de leur chronologie, peuvent modifier considérablement le tableau de la formation et de l’évolution des correspondances entre ces langues, en particulier des innovations.
Il s’agit donc d’examiner en détail les principales correspondances entre les langues baltes et slaves, et surtout celles qui sont considérées comme les principaux arguments en faveur de la théorie de l’unité linguistique balto-slave. Dans le présent travail, pour les raisons indiquées dans la préface, l’analyse est limitée aux phénomènes phonétiques1.
Voyelles brèves indo-européennes o et a
Le réflexe des voyelles brèves ide. o et a est a dans les langues baltes, et — o dans les langues slaves. Cf.: a) ide. o: lit. naktis, let. nakts, pr. naktin (acc. sing.), vieux slave noštь (de *nakti-): lat. nox noctis; lit. akis, let. acs, pr. ackis, vieux slave oko: lat. oc-ulus, gr. ὄσσε (nom. du.); b) ide. a: lit. ašis, let. ass, pr. assis, vieux slave osь: lat. axis, gr. ἄξων, vieux haut allemand ahsa, ancien indien ákṣaḥ; lit. marios, let. mare, pr. mary, vieux slave morje: lat. mare, got. marei. Les voyelles brèves ide. o et a ont été le mieux conservées en latin et en grec. Leurs exemples montrent donc clairement où se trouvait autrefois la voyelle o et où se trouvait la voyelle a. Pour déterminer les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves, il importe d’établir quelle voyelle la communauté linguistique balte et le proto-slave avaient à la place des a balte et des o slave actuels. Les chercheurs ont des avis divergents sur cette question.
1 Pour une brève caractérisation des phénomènes accentologiques et morphologiques communs aux langues baltes et slaves, voir S. Karaliūnas, Baltų ir slavų kalbų seniausiųjų santykių klausimu, « Lietuvos TSR Mokslų akademijos darbai », série A, 1(20), 1966, p. 167—177; С. Каралюнас, Древнейшие отношения балтийских и славянских языков (автореферат), Вильнюс, 1967.
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Page 47M. Muchas¹, P. Kretschmer², J. Endzelīns³, J. Mikola⁴, V. Vondrák⁵, E. Schwarz⁶, T. Lehr-Splawiński⁷, A. Vaillant⁸, J. Otrębski⁹, K. Horálek¹⁰, P. Arumaa¹¹, V. Georgiev¹² et d’autres estimaient ou estiment encore que, tant dans la communauté linguistique balte que dans le proto-slave, les voyelles brèves ide. o et a se seraient transformées en a. M. Bartoli¹³, W. Porzeziński¹⁴, H. Jakobson¹⁵, F. Fortunatov¹⁶ et d’autres étaient d’avis qu’à l’époque de l’unité linguistique balto-slave existait une voyelle ă (a avec un faible degré de labialisation), dont seraient issus plus tard le a balte et le o slave.
Tous ces chercheurs étaient partisans des théories de l’unité linguistique balto-slave ou de l’époque commune balto-slave (J. Endzelīns), ce qui a très probablement déterminé leur conception de l’évolution du vocalisme des langues baltes et slaves: les mêmes phénomènes auraient dû se produire dans les langues baltes que dans les langues slaves.
Puisque, dans toutes les langues baltes, o et a ide. avaient pour correspondant a, ces chercheurs estimaient que, dans la communauté linguistique balte également, il devait y avoir eu a. La conclusion selon laquelle les langues baltes avaient autrefois possédé la voyelle a ne s’appuyait pas suffisamment sur les faits propres aux langues baltes. Ainsi, J. Endzelīns¹⁷ était enclin à penser qu’à l’époque balto-slave avait dû exister une voyelle a, et ce pour deux raisons: 1) la vague de changement de ide. o en a, qui avait touché les domaines linguistiques indo-iranien, albanais et germanique, aurait également dû submerger les langues baltes et slaves limitrophes; 2) dans les emprunts d’origine slave au grec et aux langues finno-ougriennes, on trouve a à la place de la voyelle slave actuelle o. Les autres chercheurs mentionnés plus haut considéraient eux aussi ces emprunts comme le principal argument en faveur de l’existence de la voyelle brève a en proto-slave.
Une autre opinion avait également été formulée depuis longtemps. K. Brugmann¹⁸ estimait que ide. o et a s’étaient transformés en une voyelle a à l’époque de l’unité linguistique balto-slave; celle-ci s’est maintenue dans les langues slaves, mais a évolué en a dans les langues baltes. Cependant, son opinion selon laquelle les langues baltes avaient autrefois possédé
¹ M. Much, Abhandlungen zur germanischen Philologie, „Festgabe für R. Heinzel“, Halle, 1898, p. 213.
² P. Kretschmer, Die slavische Vertretung von indogermanischen o, AfslPh, 27, 1905, p. 228–240.
³ Я. Эндзелин, Славяно-балтийские этюды, p. 106–107.
⁴ J. J. Mikkola, Urslavische Grammatik, I, Heidelberg, 1913, p. 48.
⁵ W. Vondrák, Vergleichende slavische Grammatik, I, 2. Aufl., Göttingen, 1924, p. 106.
⁶ E. Schwarz, Zur Chronologie von asl. a > o, AfslPh, 41, 1927, p. 124–136.
⁷ T. Lehr-Splawiński, O pochodzeniu i praojczyźnie słowian, p. 24.
⁸ A. Vaillant, Grammaire comparée des langues slaves, I, p. 107.
⁹ Я. С. Отрембский, Славяно-балтийское языковое единство, ВЯ, 5, 1954, p. 28.
¹⁰ K. Horálek, Úvod do studia slovanských jazyků, Praha, 1962, p. 99.
¹¹ P. Arumaa, Urslavische Grammatik, I, p. 74–77.
¹² В. Георгиев, Вокалната система в развоя на славянските езици, София, 1964; Нови теории и традиционални заблуди, „Български език“, 15, 1965, p. 297–307.
¹³ M. G. Bartoli, Riflessi slavi di vocali labiali romane e romanze, greche e germaniche, „Zbornik u slavu V. Jagića“, Berlin, 1908, p. 30–60.
¹⁴ W. Porzeziński, Die baltisch-slavische Sprachgemeinschaft, p. 16.
¹⁵ H. Jacobsohn, Arrier und Ugrofinnen, Göttingen, 1922, p. 75.
¹⁶ F. F. Fortunatov, Conférences sur la phonétique de la langue vieux-slave (slavonne d’église), Petrograd, 1919, p. 26.
¹⁷ Я. Эндзелин, op. cit., p. 106–107.
¹⁸ K. Brugmann, Grundriss der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen, I, 1, p. 146.
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Page 48or, cela n’a pas été bien argumenté. V. Tomsenas19 et H. Jakobzonas20 ont étayé leur affirmation selon laquelle les langues baltes avaient autrefois la voyelle o par des emprunts d’origine baltique dans les langues finno-ougriennes, où, à la place de l’actuel a des langues baltes, apparaît la voyelle brève o.
S’appuyant sur les emprunts d’origine baltique dans les langues finnoises de la région baltique, K. Būga21 estimait qu’au cours de la période la plus ancienne des contacts entre les langues baltes et finnoises, les Baltes avaient conservé intact l’idé. o uniquement en position non accentuée, tandis qu’en position accentuée ils l’avaient transformé en a.
La thèse selon laquelle la communauté linguistique balte possédait la voyelle brève o est récemment défendue à l’aide de nouveaux faits. J. Kazlauskas22 estime que les groupes in, un des dialectes hauts-lituaniens orientaux et ẹn, ọn des dialectes samogitiens pourraient provenir de ẹn, ọn. J. Kazlauskas affirme ensuite que le passage des groupes ẹn, ọn du letton à ē, ō, puis à ie, uo (après l’établissement de la corrélation ē: ō) serait plus simple et plus compréhensible. Les groupes en, an n’auraient pas nécessairement dû aboutir à ē, ō, puisqu’il est également possible d’avoir les nasales ẹ, ą.
V. Mažiulis23 estime que, dans des mots de type vieux-prussien doalgis « faux », le graphème oa note une voyelle longue ō, issue par allongement circonflexe de la voyelle brève o, laquelle, selon lui, doit être considérée comme commune aux langues baltes. D’autres données encore viennent peut-être étayer la thèse selon laquelle la communauté linguistique balte possédait la voyelle brève o.
1. Dans l’étude de l’évolution du vocalisme des langues baltes, le principe de polarisation de l’évolution des systèmes vocaliques24 avait déjà été signalé dans la littérature scientifique. Il apparaît clairement dans l’évolution des systèmes vocaliques des dialectes samogitiens. Ici, les voyelles a, e, mais aussi les voyelles ɔ, ẹ, sont ouvertes et larges. Le fait que les voyelles ɔ, ẹ proviennent des voyelles fermées u, i est indiqué par les groupes um, un, im, in, dans lesquels les voyelles u, i sont demeurées pour la plupart inchangées. Le fait que les voyelles u, i aient conservé leur caractère fermé dans tous les autres dialectes lituaniens, mais se soient ouvertes en samogitien, doit probablement s’expliquer par la forte labialisation et le degré élevé de fermeture des voyelles longues, cf. lituanien uo, ie → samogitien ū, ī, ọu, ẹi, lituanien o, ė → samogitien uo, ie.
Ainsi, le système des voyelles longues des dialectes samogitiens a évolué vers la fermeture et la labialisation, tandis que celui des voyelles brèves a suivi la direction inverse, vers l’ouverture et la délabialisation. Il ne reste alors qu’à conclure que non seulement les voyelles ɔ, ẹ, mais aussi les voyelles a, e proviennent de voyelles brèves fermées et labialisées (u, i ou o, ẹ, respectivement). Compte tenu de cette tendance à l’ouverture des voyelles brèves, leur fermeture dans certaines positions peut être considérée comme ancienne. Ainsi, dans les groupes samogitiens, comme on l’a déjà indiqué, um, un, im, in, les voyelles u, i sont toujours fermées; autrement dit, elles auraient conservé ici leur caractère originel sous l’influence des voyelles nasales. De même, les voyelles ɔ, ẹ des groupes samogitiens ɔm, ɔn, ẹm, ẹn doivent être considérées comme plus anciennes que a, e en syllabe ouverte. Cela avait déjà été évoqué dans la littérature scientifique25.
Dans la position de l’accent ancien, les dialectes des Dounininkai du Nord ont des voyelles fermées ẹ/ie, diphtonguées dans certains cas sous l’effet d’une forte fermeture, si la syllabe suivante contient une voyelle fermée-
19 V. Thomsen, Beröringer mellem de finske og de baltiske (litauisk-lettiske)Sprog, Köbenhavn, 1890, p. 89.
20 H. Jacobsohn, op. cit., p. 75.
21 K. Būga, RR, I, p. 457.
22 И. Казлаускас, К развитию общебалтийской системы гласных, ВЯ, 4, 1962, p. 20–24.
23 В. Мажюлис, Заметки по прусскому вокализму, „Вопросы теории и истории языка (Сборник в честь профессора Б. А. Ларина)“, Ленинград, 1963, p. 192–193; V. Mažiulis, Remarques sur le vocalisme du vieux prussien, „Acta baltico-slavica“, 2, 1965, p. 55.
24 И. Казлаускас, op. cit., p. 21–22.
25 И. Казлаускас, op. cit., p. 23.
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Page 49voyelles u, i (brèves ou longues). Devant les autres voyelles de la syllabe suivante, on trouve ici un e ouvert. Le comportement des voyelles u, i montre dans quelle position le caractère plus ancien de la voyelle e s’est conservé. Dans la majeure partie de l’aire des parlers dounininkai, les voyelles fermées u, i restent inchangées devant les voyelles fermées du parler u, ū, uo, i, ī, ie. Devant les autres voyelles du parler, elles se sont ouvertes et sont devenues ọ, ẹ26. Si les voyelles u, i ont conservé leur caractère originel devant les voyelles fermées, alors la voyelle e a également pu conserver son caractère originel (sa fermeture) dans cette position.
Ainsi, les faits décrits ici montrent que les voyelles brèves originelles des dialectes samogitiens étaient probablement des o et ẹ fermés.
Dans les parlers du haut-lituanien oriental (dits rotininkai), à la place du a littéraire accentué non final, on prononce o (noté ə et ă en transcription dialectologique); comparer les formes des parlers d’Anykščiai et de Kupiškis rotai, gražū (acc. sing.), vokaras, dorbas. En position inaccentuée et en finale accentuée, qui équivaut phonologiquement à une position inaccentuée, on trouve ici a; comparer vakarai, gražūs, giria27.
La question se pose de savoir si le rotininkavimas est un phénomène récent ou s’il est hérité de temps anciens (autrement dit, quel vocalisme est le plus ancien: celui des positions accentuées ou celui des positions inaccentuées).
Le rotininkavimas est répandu sur une aire relativement restreinte entre Papilys et Ukmergė28. Comme l’assimilation vocalique n’agit pas dans la partie méridionale de l’aire du rotininkavimas et que les rapports entre les sons y sont donc plus nets, l’examen des systèmes vocaliques des parlers de cette partie se limitera d’abord à cette zone. D’après les données de Z. Zinkevičius29, le système vocalique du parler d’Anykščiai, par exemple, est le suivant:
voyelles brèves — voyelles longues; en position accentuée: u. i. ū ī ə. ẹ. uo ie; en position inaccentuée: u i u. i. a e a. e.
Avant l’apparition des diphtongues uo et ie (qui, d’un point de vue synchronique, sont peut-être à considérer comme des phonèmes tendus), le système des voyelles longues en position accentuée pouvait être le suivant:
ū ī ō ē ā ē
La position de chaque phonème dans le système pouvait être caractérisée par les traits distinctifs suivants:
les phonèmes /ū/ et /ī/ — diffus (opposés aux phonèmes /ō/ et /ē/) et non compacts (opposés aux phonèmes /ā/ et /ē/);
26 Z. Zinkevičius, Lietuvių dialektologija, Vilnius, 1966, p. 61–62.
27 Plačiau žr. Z. Zinkevičius, op. cit., p. 50.
28 Z. Zinkevičius, op. cit., p. 50–51 ir žemėl. Nr. 6.
29 Z. Zinkevičius, op. cit., p. 50 tt.
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Page 50Les phonèmes /ō/ et /ē/ sont non diffus (opposés aux phonèmes /ū/ et /ī/) et non compacts (opposés aux phonèmes /ā/ et /ē/); les phonèmes /ā/ et /ē/ sont compacts (opposés aux phonèmes /ō/ et /ǭ/) et non diffus (opposés aux phonèmes /ū/ et /ī/). En outre, les phonèmes /ū/, /ō/, /ā/ et /ī/, /ē/, /ė/ semblent avoir possédé les traits distinctifs « bémolité – diésité ». Les phonèmes /ū/, /ō/, /ā/ ont été qualifiés de bémolisés parce qu’au niveau phonétique, non seulement les voyelles ū et ō étaient fortement labialisées, mais ā semble également avoir présenté un certain degré de labialisation (une notation plus adéquate serait ā ou même ā). La labialisation de la voyelle ā est attestée par son évolution en diphtongue uo dans les parlers samogitiens et dans certains parlers aukštaitians (autour de Zietela, Lazūnai, Ramaškonys, ainsi qu’autour d’Adutiškis et de Gerdasiai, près de Druskininkai 30). Cette diphtongaison suppose à elle seule que la voyelle ā avait atteint un certain premier degré de labialisation. Le fait que la voyelle ā ait été le manifestant d’un phonème compact, non diffus et, de plus, bémolisé, est également confirmé, semble-t-il, par le rendu de la voyelle slave a par la voyelle longue o en lituanien (cf. lituanien striōkas et vieux russe strachъ, polonais strach). Pour la communauté linguistique des Baltes orientaux, il faut probablement reconstruire une voyelle telle que celle que possèdent aujourd’hui les Aukštaitians orientaux (autour de Dusetos, Svėdasai, Alanta, Utena) et les Samogitiens occidentaux (autour de Karklė, Žardė). L’ancienneté de cette voyelle (c’est-à-dire ā) est également indiquée par un facteur géographique: selon les principes de la linguistique aréale, un phénomène ou un fait linguistique attesté dans des aires périphériques ou éloignées l’une de l’autre est plus ancien que le phénomène ou le fait linguistique répandu dans une aire centrale ou continue<sup>31</sup>. Autrement dit, il y a lieu de penser que, dans les parlers aukštaitians orientaux et samogitiens côtiers mentionnés, s’est conservé l’ancien ā de la communauté linguistique des Baltes orientaux.
En comparant le système des voyelles longues de la communauté linguistique des Baltes orientaux au système des voyelles longues du parler d’Anykščiai, nous constatons que: 1) au niveau phonémique, la position et les relations réciproques de ses éléments sont restées inchangées: les phonèmes sont caractérisés par les mêmes traits distinctifs qu’auparavant; 2) au niveau phonétique, ses éléments ont évolué vers une légère labialisation et une fermeture: ō, ē→uo, ie et ā, ē→ɔ, ė.
La question se pose de savoir dans quelle direction — celle de la fermeture ou celle de l’ouverture — a évolué le système des voyelles brèves du parler d’Anykščiai, et quel a été le rapport entre son évolution et celle du système des voyelles longues. Pour répondre à cette question, il importe de noter que, dans les parlers aukštaitians orientaux (du moins dans ceux qui appartiennent à l’aire de rotininkavimas), une corrélation s’est établie entre les voyelles brèves, allongées ici jusqu’à devenir demi-longues, et les voyelles longues. De nombreux faits confirment l’existence de cette corrélation. Dans les environs d’Ukmergė, les oppositions de longueur — brièveté et les oppositions locales (de timbre) sont toutes deux neutralisées, cf. rōtas « roue »: prōtas « esprit ». Dans la partie septentrionale de l’aire de rotininkavimas, où s’exerce l’assimilation vocalique, le e bref et le ē long ont connu le même sort. Devant les voyelles bémolisées et en finale absolue, dans le parler de Kupiškis, on trouve a ou ā à la place des e et ē de la langue standard, tandis que devant les voyelles diésées et le j étymologique, on trouve respectivement e ou ē. En position après k, g, š, ž, č, j, la plupart des locuteurs de Kupiškis ont e ou ē, quelle que soit la qualité de la syllabe suivante; autour de Papilys, en revanche, devant les voyelles bémolisées et en finale absolue, dans la position mentionnée, on trouve respectivement æ ou ǣ<sup>32</sup>.
30 Z. Zinkevičius, op. cit., p. 71.
31 В. Пизани, Общее и индоевропейское языкознание, „Общее и индоевропейское языкознание (Обзор литературы)“, Москва, 1956, p. 112–114.
32 Z. Zinkevičius, op. cit., p. 54, 74.
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Page 51Une fois établie la corrélation entre les voyelles brèves et les voyelles longues (principalement en raison de l’allongement des voyelles brèves), les deux systèmes vocaliques ont dû évoluer dans une seule et même direction. Puisque, comme nous l’avons vu, le système des voyelles longues s’est labialisé et fermé, le système des voyelles brèves a dû lui aussi évoluer vers la labialisation et la fermeture. Ainsi, les voyelles fermées o, ẹ des Aukštaitians orientaux sont probablement apparues récemment à partir des voyelles ouvertes plus anciennes a, e.
En position non accentuée, le système des voyelles longues a évolué dans la direction opposée dans les parlers rotininkai: il s’est raccourci et ouvert. Ainsi, dans le parler d’Anykščiai, ō, ē se sont délabialisés et ouverts, fusionnant ainsi avec ā, ē; ces derniers, en se délabialisant et en s’ouvrant, sont devenus a., æ.. En position non accentuée, les parlers rotininkai présentent partout des voyelles brèves ouvertes. L’évolution identique des systèmes vocaliques des parlers rotininkai en position non accentuée étaye donc également l’affirmation selon laquelle leur évolution a été identique en position accentuée.
L’existence d’une corrélation entre les voyelles brèves et les voyelles longues dans les parlers aukštaitians orientaux (c’est-à-dire l’allongement, la fermeture et la labialisation des voyelles brèves en position accentuée) est également démontrée par le fait que, dans une grande partie de l’aire rotininkai, à côté des voyelles longues ō, ō, on trouve la voyelle brève (allongée ici) ɔ, tandis que dans la partie orientale de cette aire, à côté de ā, on trouve la voyelle brève ā. Dans les parlers périphériques, ces rapports peuvent être brouillés: à côté de ɔ, on peut trouver ā (dans le village de Trakiniai, entre Kavarskas et Alanta), et à côté de ā, ɔ (dans le parler de Švedasai)³³. L’existence même de cette corrélation ne fait toutefois aucun doute ici non plus.
L’alternance vocalique du parler de Kupiškis en fonction de la position (assimilation) s’explique si l’on suppose que des voyelles ouvertes antérieures e ou ē y existaient autrefois; devant les voyelles bémolisées et en finale absolue, elles se sont encore davantage ouvertes et sont devenues a ou ā, tandis que devant les voyelles diésées et le j étymologique, elles se sont fermées et sont devenues ẹ ou ē, c’est-à-dire:
e ou ē → a ou ā; e ou ē → ẹ ou ē
L’ouverture de la voyelle ouverte a dans les parlers rotininkai est également attestée par le fait que le a est la voyelle du diphtongue aigu au (et non o). Il ne s’est apparemment pas fermé en raison du type d’accent et de la présence de u, devant lequel, semble-t-il, une voyelle fermée (e ou o) ne peut apparaître.
Une voyelle a labialisée apparaît également dans certains parlers samogitiens (autour de Laukuva, Seda, etc.)³⁴. Toutefois, là aussi, elle est probablement récente, car dans les parlers samogitiens, les voyelles brèves ont nécessairement dû devenir ouvertes et larges, du fait des voyelles longues fortement labialisées et fermées.
Les changements mentionnés du vocalisme des parlers lituaniens (évolution polarisée des voyelles brèves et longues dans le parler samogitien, formation d’une corrélation et phénomènes d’assimilation dans les parlers aukštaitians orientaux) indiquent peut-être que les voyelles brèves o, e sont devenues des voyelles ouvertes a, e il y a déjà assez longtemps.
2. En letton, les parlers orientaux des hauts Latgaliens ont une voyelle brève o à la place du a de la langue standard. La voyelle o peut apparaître aussi bien en position accentuée qu’en position non accentuée (cf. letton vosara et vosora « été »), aussi bien devant une voyelle postérieure que devant
33 Z. Zinkevičius, op. cit., p. 50.
34 Z. Zinkevičius, op. cit., p. 51.
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Page 52les voyelles d’avant (cf. letton lobs « bonjour » et obi « les deux »)³⁵. Sans avoir étudié l’évolution des systèmes vocaliques des dialectes lettons, il est difficile de se prononcer sur l’ancienneté de cette voyelle.
La voyelle brève o se rencontre aussi en vieux-prussien. Dans le glossaire d’Elbing en vieux-prussien, o se trouve assez souvent à la place de o³⁶; cf. vieux-prussien wobse « guêpe », sompisinis « pain grossier, Grobbrot » (le vieux-prussien som- correspond au lituanien sam-). Ce o peut être le vestige d’une voyelle brève o autrefois plus largement usitée³⁷.
3. L’existence possible de la voyelle brève o dans la communauté linguistique balte est peut-être également attestée par les emprunts des langues finno-baltiques d’origine baltique, où l’on trouve o dans certains cas; cf. finnois morsian et lituanien marti, finnois oinas et lituanien avinas, finnois lohi et lituanien lašiš, etc.³⁸ Récemment, V. Šteinicas a avancé l’hypothèse convaincante que les mots contenant o appartiennent à la couche la plus ancienne des emprunts d’origine balte dans les langues finno-ougriennes³⁹.
Certains chercheurs, à commencer par K. Brugmann⁴⁰, sont enclins à penser qu’il existait également une voyelle brève o en proto-slave. M. Fasmer⁴¹, A. Meillet⁴², S. Bernstein⁴³, F. Filin⁴⁴ et d’autres ont partagé ou partagent encore cette opinion.
M. Fasmer⁴⁵ expliquait ainsi le fait que, dans les emprunts grecs et les toponymes d’origine slave, la voyelle o des langues slaves est représentée par la voyelle a: la voyelle fermée grecque o ne convenait pas pour rendre la voyelle o des langues slaves, car celle-ci était ouverte. Selon A. Meillet⁴⁶, en proto-slave, la différence de timbre entre le o bref et le a long n’était pas importante. La différence était surtout quantitative. S. Bernstein estime⁴⁷ que la voyelle o des langues slaves avait autrefois un faible degré de labialisation.
Ainsi, certains chercheurs soutiennent qu’il y avait en proto-slave une voyelle brève a ou ă, tandis que d’autres sont enclins à penser qu’il y avait une voyelle o en proto-slave. En réalité, la différence entre ces deux points de vue n’est pas aussi importante qu’elle peut le sembler à première vue. En effet, ceux qui affirment qu’il y avait en proto-slave une voyelle a estiment également que cette voyelle brève était légèrement labialisée et plus fermée que la voyelle a. Quant à ceux,
³⁵ J. Endzelins, Latviešu valodas gramatika, Rīgā, 1951, p. 110–123; M. Rudzīte, Latviešu dialektoloģija, Rīgā, 1964, p. 267–271.
³⁶ E. Berneker, Die preussische Sprache, I. Lautlehre, Strassburg, 1895, p. 27; J. Endzelin, Zum o für a im Elbinger Vokabular, StB, 5, 1935–1936, p. 94–98; Senprūšu valoda, Rīgā, 1943, p. 24.
³⁷ Plg. И. Казлаускас, op. cit., p. 21.
³⁸ Pour la littérature des dernières années, voir E. Nieminen, Über einige Eigenschaften der baltischen Sprache, die sich in den ältesten baltischen Lehnwörtern der ostseefinnischen Sprachen abspiegelt, « Sonderabdruck aus den Sitzungsberichten der Finnischen Akademie der Wissenschaften 1956 », Helsinki, 1957, p. 199–200; A. Sabaliauskas, Les relations entre les langues baltes et finno-baltiques, LKK, 6, 1963, p. 109–136.
³⁹ W. Steinitz, Zur Periodisierung der alten baltischen Lehnwörter im Ostsee-Finnischen, „Symbolae linguisticae in honorem Georgii Kurylowicz“, Wrocław–Warszawa–Kraków, 1965, p. 297–303.
⁴⁰ K. Brugmann, op. cit., p. 146.
⁴¹ M. Vasmer, Zwei kleine Abhandlungen. II. Zur slavischen Vertretung von arioeurop. o, KZ, 41, 1907, p. 157–164.
⁴² А. Мейе, Общеславянский язык, Москва, 1951, p. 42–44.
⁴³ С. Б. Бернштейн, Esquisse de grammaire comparée des langues slaves, p. 144–146.
⁴⁴ Ф. П. Филин, Formation de la langue des Slaves orientaux, p. 101.
⁴⁵ M. Vasmer, op. cit., p. 157–164.
⁴⁶ A. Meje, op. cit., p. 44.
⁴⁷ С. Б. Бернштейн, op. cit., p. 143.
58
Page 53ceux qui estiment qu’il y avait une voyelle brève o en proto-slave soulignent également son faible degré de labialisation et son caractère ouvert.
Les faits suivants permettent, semble-t-il, de définir plus précisément la qualité de la voyelle brève du proto-slave:
1. Le fait que la voyelle slave issue de l’ide. o et a ait pu être phonétiquement plus proche de la voyelle a que de o est indiqué par les emprunts et les toponymes d’origine slave dans les langues finno-ougriennes, baltes, germaniques et grecques, qui présentent partout a au lieu de la voyelle actuelle o des langues slaves; cf. le finnois papu « haricot », emprunté au russe боб; le vieux-prussien maddla « prière, Bitte, Gebet », emprunté au polonais modła; le bavarois ancien Rasa, emprunté au slave ražb; le grec βάβεω « vieille femme », emprunté au slave *baba, etc. Dans les autres langues, a est partout rendu en slave par la voyelle o; cf. le vieux-slave kotblъ « chaudron », emprunté au gotique *katils (cf. katile gén. pl.). Cela montre qu’au moment des emprunts, les langues slaves avaient la voyelle a.
2. Le biélorusse et certains dialectes du sud de la Russie, ainsi que certains dialectes bulgares très archaïques48 ont la voyelle a en position non accentuée (phénomène dit « akanié »); cf. le biélorusse каза́, le russe каза́ (écrit коза) et le bulgare kazý-te (nom. pl.).
En position non accentuée, ces dialectes ont conservé la voyelle brève proto-slave a49. Lors de la discussion récente sur l’origine de l’« akanié »50, l’opinion dominante était que cette particularité du biélorusse et des dialectes du sud de la Russie était apparue assez tard (vers les XIIIe–XIVe siècles)51, spontanément ou sous l’influence d’un substrat. La première interprétation de l’origine de l’« akanié » paraît néanmoins plus solide: le a en position non accentuée dans ces dialectes doit être considéré comme un vestige du a proto-slave, car: a) le facteur géographique conduit à cette conclusion (cf. le phénomène analogue dans les dialectes bulgares archaïques); b) l’existence d’un a bref en proto-slave est confirmée par les recherches phonologiques.
3. Tous les chercheurs jusqu’à présent ont reconstruit pour le proto-slave la corrélation a: ā (resp. ă: ǟ)52. Le passage de la voyelle brève ide. o à a et sa fusion avec le réflexe de l’ide. a étaient liés à la délabialisation des autres voyelles du proto-slave. En proto-slave, parallèlement à la palatalisation des voyelles, se produisaient la labialisation des voyelles (resp. la délabialisation des voyelles)
48 Ст. Стойков, Акане в говора на с. Триград (Девинско), „Български език“, 13, 1963, p. 8–21.
49 A. Vaillant, Grammaire comparée des langues slaves, I, p. 107; G. Y. Shevelov, A Prehistory of Slavic, p. 386–387; В. И. Георгиев, Русское аканье и его отношение к системе фонем праславянского языка, ВЯ, 2, 1963, p. 20–29; Общеславянское значение проблемы аканья, ВЯ, 4, 1964, p. 151–152.
50 В. Г. Руделев, К фонологической интерпретации русского аканья, ВЯ, 2, 1963, p. 30–38; П. С. Кузнецов, К вопросу о происхождении аканья, ВЯ, 1, 1964, p. 30–41; В. В. Колесов, О некоторых особенностях фонологической модели, развивающей аканье, ВЯ, 4, 1964, p. 66–79; Я. Риглер, К проблеме аканья, ВЯ, 5, 1964, p. 36–45; В. И. Лыткин, Ещё к вопросу о происхождении русского аканья, ВЯ, 4, 1965, p. 44–52; Г. А. Хабургаев, О фонологических условиях развития русского аканья, ВЯ, 6, 1965, p. 55–63. Cf. aussi M. Halle, Akan’e (The Treatment of Unstressed Nondiffuse Vowels in Southern Great Russian Dialects), „Symbolae linguisticae in honorem Georgii Kuryłowicz“, p. 103–109.
51 Cf. В. И. Борковский, П. С. Кузнецов, Историческая грамматика русского языка, М., 1963, p. 142.
52 R. Jakobson, Remarques sur l’évolution phonologique du russe comparée à celles des autres langues slaves, TCLP, 2, 1929, p. 20–23; F. V. Mareš, La formation du système phonologique slave et son évolution jusqu’à la fin de la période de l’unité linguistique slave, « Slavia », 25, 1956, p. 445; G. Y. Shevelov, A Prehistory of Slavic, p. 150–162; H. ван Вейк, К истории фонологической системы в общеславянском языке позднего периода, « Slavia », 19, 1950, p. 293.
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Page 54processus. Les recherches phonologiques de ces dernières années ont établi53 que les voyelles brèves o et a (ainsi que ō et ā) ont d’abord fusionné en position après les consonnes labiales. Dans cette position, le trait distinctif de la voyelle o (ainsi que de ō), la « labialisation », est devenu non pertinent, puisque ce trait constituait un élément constitutif des consonnes labiales (pour plus de détails, voir p. 67 et suiv. du présent ouvrage).
À l’affirmation selon laquelle le protoslave possédait une voyelle brève a (mais non o),1 s’oppose la désinence -ō du nominatif et de l’accusatif singuliers des noms masculins en o, qui ne pouvait apparaître phonétiquement que...ir à partir de *-os et *-om par les formes intermédiaires *-u(s) et *-u(m).
G. Shevelov est tout à fait fondé à expliquer par des raisons morphologiques l’apparition de la désinence -ō au nominatif singulier à la place de *-as (cf. v. sl. vьlkъ)54. La désinence *-am a pu devenir -ō très facilement, car le relèvement des voyelles devant les consonnes nasales serait un phénomène fréquent, attesté dans de nombreuses langues. À la suite des changements phonétiques en finale de mot en protoslave, l’analogie entre les thèmes en o et en u a produit la proportion suivante: *-u (acc. sing., thème en u): *-u (nom. sing., thème en u)= *-u (acc. sing., thème en o): x (nom. sing., thème en o), où x devait être égal à *-u.
Par conséquent, rien n’empêche de penser qu’il existait en protoslave un a bref, peut-être quelque peu labialisé, puisque dans les emprunts roumains d’origine slave, oa correspond au a protoslave; cf. roum. groază « terreur », issu du slave *graza55.
Selon les chercheurs, la voyelle brève a du slave est devenue o assez tardivement (vers les VIIIe–IXe siècles), peu avant l’apparition des premiers monuments écrits des langues slaves56. Après le IXe siècle, les emprunts d’origine slave dans les autres langues présentent déjà assez souvent o; cf. gr. Σϑλοβενοί, issu du slave *slověne.
Presque tous les chercheurs s’accordent à dire que le système originel des voyelles brèves était triangulaire, aussi bien dans les langues baltes que dans les langues slaves:
Mais l’autre possibilité est tout aussi plausible: le système originel des voyelles brèves de ces langues était quadrangulaire:
et ne comportait pas d’opposition a: o.
Outre les langues baltes et slaves, les voyelles brèves indo-européennes o et a ont également fusionné dans les langues germaniques, l’albanais, le vieil indien et le hittite. Dans ces langues, elles ont pour correspondant a.
53 B. K. Журавлев, Формирование группового сингармонизма в праславянском языке, ВЯ, 4, 1961, p. 35–36.
54 G. Y. Shevelov, op. cit., p. 156–157.
55 G. Y. Shevelov, op. cit., p. 162.
56 E. Schwarz, op. cit., p. 136; H. ван Вейк, op. cit., p. 293; F. V. Mareš, op. cit., p. 445; G. Y. Shevelov, op. cit., p. 151; B. K. Журавлев, Из истории вокализма в праславянском языке позднего периода, ВЯ, 2, 1963, p. 13, 19; В. И. Георгиев, ВЯ, 2, 1963, p. 29; Нови теории и традиционални заблудки, „Български език“, 15, 1965, p. 297–307.
60
Page 55La voyelle brève a était apparemment rare dans la communauté linguistique indo-européenne. Elle apparaissait surtout dans le lexique expressif, technique et courant, et ne participait presque pas à l’alternance vocalique57.
Le lexique des langues européennes qui distinguent les phonèmes o et a, et qui comporte la voyelle brève a, se limite principalement au domaine de l’agriculture; pour cette raison, ce lexique, et donc aussi le phonème a, pourrait être d’origine plus récente58. Certains chercheurs sont enclins à penser que l’opposition o: a des langues indo-européennes méridionales (arménien, grec, langues italiques et celtiques) pourrait être apparue plus tard, à la suite de la chute des laryngales59.
Il est donc tout à fait possible que les langues indo-européennes qui ne présentent pas l’opposition o: a ne l’aient jamais eue. La voyelle brève o du proto-balte et la voyelle brève a du proto-slave peuvent correspondre aux voyelles o et a des langues indo-européennes méridionales.
Pour examiner la question des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves, il importe de déterminer quels manifestants des phonèmes compacts non accentués, c’est-à-dire quelles voyelles brèves postérieures de degré d’aperture bas, les langues baltes et slaves possédaient durant les premiers siècles suivant leur séparation de la communauté linguistique indo-européenne. Il est impossible de le dire pour de nombreuses raisons, dont les principales sont les suivantes:
a) nous ne disposons pas de données permettant de reconstruire les relations vocaliques de périodes aussi reculées; autrement dit, nous ignorons si, à cette époque, les dialectes baltes avaient réellement la voyelle brève o, tandis que les dialectes slaves avaient la voyelle brève a;
b) le système des voyelles brèves qui était initialement en usage dans les langues baltes et slaves (triangulaire ou quadrangulaire) n’est pas clair;
c) nous ne connaissons pas la chronologie absolue précise à laquelle les réflexes des voyelles brèves indo-européennes o et a (si l’on admet que le système triangulaire des voyelles brèves était le système originel) ont coïncidé dans les langues baltes et slaves.
Quoi qu’il en soit, quel que soit le système de voyelles brèves que l’on considère comme originel, une chose est claire: les autres dialectes indo-européens (par exemple, les langues germaniques) possédaient eux aussi un système originel de voyelles brèves exactement semblable à celui des langues baltes et slaves. Par conséquent, la reconstruction d’un système originel de voyelles brèves identique en balte et en slave ne témoigne nullement d’une étape de développement commune aux langues baltes et slaves, distincte de celle des autres dialectes indo-européens, ni d’une unité linguistique balto-slave.
Les voyelles longues ide. ō et ā
Les voyelles longues ide. ō et ā ont coïncidé dans les langues slaves. Les langues baltes ont conservé leur distinction. Ainsi, les langues baltes et slaves diffèrent considérablement quant à l’évolution des voyelles longues ide. Pour résoudre la question des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves, il importe de déterminer quand les langues slaves ont cessé de distinguer les voyelles longues ide.
Le ā ide. est resté intact en letton (ā), tandis qu’en lituanien il est devenu o, alors que les langues slaves présentent ici a; cf.:
lituanien brólis, broter-ėlis, letton brãlis, brāter-ītis, vieux-slave bratrъ: sanskrit bhrātā, grec φράτηρ « membre de la phratrie », latin frāter, gotique broþar (o issu de ide. ā), tokharien A pracar;
57 A. Meillet, Introduction à l’étude comparative des langues indo-européennes, 7 éd., Paris, 1934, p. 99, 166–168. Plg. „La voyelle a se trouve notamment dans des mots de caractère populaire, technique ou affectif“ (p. 99).
58 H. Kuhn, Ablaut, in: Altertumskunde, KZ, 71, 1954, p. 129–161.
59 J. Kuryłowicz, L’apophonie en indo-européen, Wrocław, 1956, p. 167–168.
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Page 56lituanien moté, móteris, letton māte, vieux-slave mati: sanskrit matā, grec (dorien) μάτρη, latin māter, tokharien A mācer.
Le ide. ō est devenu a dans les langues slaves. Dans les langues baltes orientales, son reflet était double. Dans certains cas, ide. ō est devenu uo, cf.:
lituanien juos-ta, letton juos-ta, vieux-slave po-jasъ « ceinture »: grec ζωστός « ceint », (cf. lituanien = lituanien juostas), avestique vāh « ceinture » (ā issu de ide. ō);
lituanien puo-tà: grec πώ-νω « je bois », latin pō-tus « bu », sanskrit pā-ti « il boit » (ā issu de ide. ō);
lituanien uoga, letton uōga: vieux-slave jag-oda;
lituanien uolektis (et uolektis), letton uōlekts: grec ὠλένη « coude »: *ōl- est le degré allongé de la racine *el-/*ol- (cf. lituanien elcūnė, alkūnė et letton elkuons);
lituanien ūosis, letton uōsis: russe яс-ень, serbo-croate jas-ēn;
lituanien dūo-ti, duo-snùs, duo-slùs, dūo-klė, letton duō-t, vieux-slave da-ti, da-nъ « tribut » (cf. lituanien = lituanien duo-nis « don »¹), da-rъ « don »: grec δῶ-μι « je donne », δῶ-ρον « cadeau », latin dō-num « don », sanskrit dānám « don » (ā issu de ide. ō); mais avec o: lituanien do-snùs (lat. dā-sns), do-slùs, do-vanà (lat. dō-vana), dō-vamas « donné en cadeau », dō-vis « don », dō-sai « cadeaux de la belle-fille », dō-tas « don, cadeau », dō-talas (lat. dā-tali « cadeaux ») « don, tribut », do-tilas « idem »: cf. prussien dā-t, dā-twei « donner ».
Le ide. ō, alternant avec ide. ē, est également devenu uo dans certains cas, cf. brėžti: bruožas; plėšti, letton plēst: plūostas, letton plūōsti « déchirer », pluosa « frénésie »; rėžti, vieux-slave rěz-ati « frapper »: ruožas, vieux-slave razъ « coup; balafre »; sėsti: sūodžiai, letton suōd-rēji « suie », vieux-slave sazъda; ėsti: ūodas, letton uōds.
Ailleurs, ide. ō est devenu o en lituanien et ā en letton, cf.:
lituanien nor-ėti: grec νωρ-εῖν « agir, faire », νώρ-εμενος « grand, vaste »;
lituanien krōk-ti (ir kriōk-ti), kriog-uoti « parler ou crier d’une voix enrouée », letton krākt, krākt, vieux russe krak-ati « se racler la gorge »: latin crōc-āre, crōc-īre « croasser (en parlant des corbeaux) », grec κρώζω « je racle ma gorge » (-ζ- issu de *-gj-), vieux haut allemand hruoh « corneille » (uo issu du germanique ō);
lituanien žmōnės, žmona: accusatif singulier latin homōnem (nominatif singulier homō) et hemōnem; racine *gʰm-/*gʰem-/*gʰom-; dans les mots žmōnės, žmona, nous avons une racine au degré zéro, tandis que la racine au degré plein est le lituanien žem-ė; mais le vieux lituanien žmuo (issu de *gʰm-ōn);
lituanien prō, pró- (cf. pró-plaiša): latin prō, prō(d)-, grec πρω-; mais letton pruō-jām, pruō-m « à l’écart, dehors »;
génitif singulier des noms en o lituanien vilk-o, letton vilk-a, vieux slave vlъk-a: vieux latin (nom propre) Gnaiv-ōd, latin lup-ō « issu du loup », sanskrit vṛk-āt, vṛk-ād (-āt -ād issus de *-ōd), grec τω (issu de *pōd) « d’où ».
Au lieu de l’alternance vocalique régulière (lituanien ē: uo, letton ē: uo issus de l’indo-européen ē: ō), on rencontre en lituanien l’alternance ē: o, et en letton ē: ā; cf.:
lituanien bėgti, letton bēgt: lituanien bog-inti « porter, transporter ou acheminer quelque chose rapidement ou péniblement », mais letton buōk-stīt « cacher », buōk-stīties « traîner, rôder »;
lituanien glėbti, letton glēbt: lituanien glōbti « envelopper, bercer, étreindre », letton glābt « protéger, préserver », lituanien globà (acc. sing. glōbą) et glōba; le degré plein de l’alternance vocalique est le lituanien glab-ōti « étreindre, prendre, saisir », letton glab-āt « protéger, prendre soin de; enterrer » (issu du baltique *glo-b-);
1 Le lituanien donis doit être considéré comme un slavisme.
62
Page 57lituanien korýs (acc. sing. kõrį), letton kãris: grec χηρός « cire », latin cēra; cf. kor-ýti, kor-ýtas;
lituanien mólis, mõlė « terre près de l’argile », mol-iūgas « de couleur argile, argileux », letton mãls (généralement au pl. mãli): vieux-slave mẽlъ « chaux »; E. Fraenkel rattache également à cette famille mėlas, mėlynas²;
lituanien nókti, letton nãkti « arriver »: gotique nehv(a) « approcher », nehv-jan « s’approcher », vieux-haut-allemand nãh « proche » (ā issu de ē < indo-européen ē);
lituanien plėšti: plótas; à côté de ceux-ci, les racines au degré normal *plet- (cf. plėčia, plet-óti) et *plot- (cf. platus);
lituanien slėgti (ir slėgti), letton slėgt: lituanien slog-inti « accabler, presser », sloga « une telle maladie; poids, malheur », slõgas « poids servant à comprimer le lin ou le chanvre », letton slāga, slāgs « fardeau, poids, souffrance, maladie »; mais lituanien šliuogas (ir šliuogas) « poids servant à comprimer », letton šluõga, šluõgs « idem », šluõdz-it, šluõdz-et « comprimer, presser »;
lituanien sėsti, sėd-ėti: sod-inti, sõdas (ir sõdnas), vieux-slave sadъ, lituanien sodà (acc. sing. sõdą), sõdžius (letton sādzā, sādzius sont probablement des lituanismes); bas-sémigallien svad-inti « planter » peut provenir de *suod-inti;
lituanien tvėrė, letton tvēru « j’ai saisi, attrapé »: lituanien tvorà; le degré normal apparaît dans tvēr-ia, cf. vieux-russe tvor-iti « faire, créer »;
lituanien vókas (ir vokà) « couvercle, rabat; paupière », letton vāks « couvercle »: vieux-slave vėko « paupière, couvercle »;
lituanien vóras « Spinne », letton vāris: lituanien vėrė, letton vēru « j’ai enfilé »: le degré normal est vēr-ia, var-tai;
lituanien žolė, letton zāle: lituanien žėlė; la racine au degré normal *g’hel-/*g’hol- se retrouve dans les mots žėl-ia, žãl-ias.
Les réflexes indo-européens ō et ā sont très peu clairs en prussien.
Dans le glossaire d’Elbing (monument du dialecte de Pomésanie), l’indo-européen ā est noté par les graphèmes o et oa (cf. prussien mothe et lituanien mótė, letton māte; prussien moazo « tante » et lituanien mõša, letton māsa « sœur »). De même, l’indo-européen ō y est noté (cf. prussien podalis et lituanien bas puo-dãlis; prussien woasis et lituanien úosis, letton uosis). Le fait que les réflexes indo-européens ō et ā soient notés de la même façon graphique semble indiquer que, dans le dialecte du glossaire d’Elbing en prussien, l’indo-européen ō et ā ont fusionné³. Toutefois, J. Kazlauskas estime⁴ que cette notation graphique identique ne témoigne pas d’une neutralisation de l’opposition entre les réflexes de ō et ā indo-européens. En effet, dans les anciens écrits lituaniens, la lettre o noterait aussi bien o que uo. Selon J. Kazlauskas, le prussien o (issu de l’indo-européen ō) aurait pu être plus fermé et davantage labialisé que o (issu de l’indo-européen ā). Ce dernier aurait pu être un son d’aperture plus grande et faiblement labialisé.
Dans les catéchismes prussiens (monuments écrits du dialecte de Sambie), le réflexe de l’indo-européen ā est noté ā ou a (cf. prussien brāti et lituanien brólis, letton brālis). Le réflexe de l’indo-européen ō y est principalement noté ō ou o (cf. prussien per-ōn-i « communauté » et les suffixes lituanien et letton -uon- dans des mots tels que gel-uon-is et dzel-uon-s). Dans certains cas, le réflexe de l’indo-européen ō y est noté ā ou a (cf. prussien dāt, dātwei et daton et lituanien duóti, letton duôt; prussien sālin et lituanien žolė, letton zāle).
Ainsi, dans le dialecte des catéchismes, la distinction entre les réflexes des indo-européens ā et ō est conservée, sauf dans certains cas où l’indo-européen ā et ō ont fusionné, comme dans les langues baltes orientales.
² E. Fraenkel, LEW, p. 430.
³ Cf. K. Būga, RR, III, p. 104.
⁴ I. Kazlauskas, « Sur le développement du système vocalique commun balte », p. 21.
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Page 58Le double réflexe du *ō long indo-européen dans les langues baltes a longtemps intrigué les chercheurs. Certains d’entre eux (J. Hanuš⁵, O. Wiedemann⁶, J. Mikkola⁷, etc.) considéraient le liet. o et le letton ā comme les seuls réflexes du *ō indo-européen dans les langues baltes, et faisaient dériver le uo du lituanien et du letton de l’indo-européen *ōu (ou *ōn et *ōns). Ce point de vue est contredit par le fait que l’évolution régulière de la diphtongue indo-européenne *ōu en lituanien n’a pas donné uo, mais áu, cf. liet. gáuti, káuti, etc. Les formes gōvė, kōvė montrent que leurs racines proviennent de *gōu-, *kōu-. L’étymologie de káuti à partir de *kōu- est également confirmée par les données d’autres langues indo-européennes (cf. le vieux haut allemand houwan « frapper, forger » et le latin cūd ere « frapper, battre » < *kou-/*kōu-).
D’autres chercheurs (G. Malovas⁸, H. Pedersen⁹, V. Poržežinskis¹⁰, A. Vaillant¹¹, etc.) estimaient que l’indo-européen *ō ne s’était transformé en lituanien et en letton qu’en uo. Les plus éminents spécialistes des langues baltes, K. Būga¹², J. Endzelīns¹³, P. Skardžius¹⁴, E. Fraenkel¹⁵ et J. Otrębski¹⁶, partageaient également cette opinion. Tous ces chercheurs considéraient que les voyelles ō et ā du lituanien et du letton, au lieu du uo attendu, étaient apparues par alternance vocalique: selon l’apophonie lituanienne a: o (issu de l’indo-européen a: ā), à côté de l’alternance régulière a: uo (issue de l’indo-européen o: ō), serait également apparue l’alternance vocalique a: o (au lieu de l’indo-européen o: ō). Le fait que les voyelles brèves indo-européennes a et o aient fusionné en une seule voyelle a dans les langues baltes aurait joué un rôle important à cet égard.
Cette hypothèse a pour défaut de ne pas expliquer l’alternance vocalique dans des mots tels que bog-inti, qui ne possèdent pas de formes apparentées avec la voyelle brève a (par exemple, *bag- issu de l’indo-européen *bog-).
En outre, il existe des cas que les chercheurs sont contraints d’expliquer au moyen de schémas assez complexes. Ainsi, pour expliquer la voyelle ā du mot prussien dāt (cf. liet. dúoti et letton duôt), J. Endzelīns a élaboré une théorie complexe de l’analogie¹⁷. À en juger par le letton dakstīt « donner », le grec δόσις « don » et le latin datio « action de donner », les langues baltes auraient dû avoir l’infinitif *dat(e)i. Le ā long (cf. prussien dāt) serait apparu ici parce que, dans les infinitifs, la voyelle précédant immédiatement *-t(e)i serait toujours longue. Quant aux mots lituanien dúoti et letton duôt, ils auraient reçu leur diphtongue uo d’une forme du futur (cf. liet. dúosiu et le sanskrit dāsyā-mi).
Pour les mots dont la voyelle radicale o (letton ā) alterne avec ē, au lieu du uo attendu, J. Endzelīns a tenté de trouver un fondement indo-européen, en proposant de re-
5 J. Hanusz, O dobie litewsko-słowiańskiej w stosunku do prajęzyka indoeuropejskiego, p. 254.
6 O. Wiedemann, Das litauische Präteritum, Strassburg, 1891, p. 45–51.
7 J. Mikkola, RSI, 1, 1908, p. 8; Urslavische Grammatik, p. 50–51.
8 G. Mahlow, Die langen Vocal e A, E, O in den europäischen Sprachen, Berlin, 1879, p. 82.
9 H. Pedersen, Wieviel Laute gab es im Indogermanischen?, KZ, 36, 1900, p. 101–103.
10 B. K. Поржезинский, К истории форм спряжения в балтийских языках, Москва, 1901, p. 7.
11 A. Vaillant, Grammaire comparée des langues slaves, I, p. 112.
12 K. Būga, Priesagos -ūnas ir dvibalsio uo kilmė, RR, II, p. 340–366.
13 J. Endzelin, Le. nākt: li. nók̇ti: got. nēhʷ et l’alternance de ē et ā, KZ, 62, 1934, p. 23–28; Le. buokstīt et apparentés, APh, 5, 1935, p. 10–13; Qu’est-il advenu en vieux-prussien de l’idé. ō (et ā)?, StB, 4, 1935, p. 133–143; Lettische Grammatik, Riga, 1922, p. 39; Latviešu valodas gramatika, p. 58–59.
14 P. Skardžius, Lietuvių kalbos žodžių daryba, Vilnius, 1941, p. 47–48, 544.
15 E. Fraenkel, Die baltischen Sprachen, p. 76.
16 Я. С. Отрембский, Славяно-балтийское языковое единство, ВЯ, 5, 1964, p. 29; toutefois, dans sa « Gramatyka języka litewskiego » (I, Warszawa, 1958, p. 180–181), J. Otrembski a également admis l’existence de l’indo-européen ō > liet. o.
17 J. Endzelin, Was ist im Altpreussischen aus ide. ō (und ā) geworden? p. 136.
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Page 59reconnaître l’alternance vocalique indo-européenne ā: ē18. Cependant, à quelques exceptions près, une telle apophonie est étrangère aux langues indo-européennes19; c’est pourquoi cette idée de J. Endzelin a été accueillie avec réserve20.
D’autres chercheurs encore (J. Zubat21, K. Brugmann22, H. Hirt23, A. Meillet24, N. van Wijk25, Chr. Stang26, J. Safarewicz27, H. Krahe28, G. Shevelov29, etc.) ont admis l’existence de deux traitements de l’indo-européen ō dans les langues baltes: dans un cas, il est devenu uo, dans l’autre ā (lituanien o, letton ā).
S’appuyant sur les deux évolutions de l’indo-européen ō dans les langues baltes et exagérant ainsi l’archaïsme du lituanien, J. Zubat30 avança l’idée que la communauté linguistique indo-européenne avait possédé deux ō: l’un, devenu uo en lituanien, et l’autre, qui avait donné o en lituanien. Plus tard, après avoir établi que la double évolution de l’indo-européen ō dépendait de conditions propres au lituanien, cette théorie fut abandonnée.
Une fois admise la double évolution de l’indo-européen ō dans les langues baltes, la question se posa naturellement de savoir dans quels cas l’indo-européen ō y était devenu uo et dans quels cas ā (lituanien o, letton ā, vieux-prussien ā ou a). H. Hirt et A. Meillet étaient enclins à penser31 que l’indo-européen ō, en alternance avec l’indo-européen ē, était devenu ā dans les langues baltes, tandis que l’indo-européen ō qui ne participait pas à l’alternance vocalique était devenu uo. Le type brėžti: bruožas, où l’on observe une alternance vocalique (voir p. 62 du présent ouvrage), montre également que cette opinion est infondée; il en va de même du fait que la voyelle indo-européenne ō non apophonique est assez souvent représentée par ā dans les langues baltes (voir p. 62 du présent ouvrage).
Ces dernières années, on tend à relier l’évolution de l’indo-européen ō (et, plus généralement, du vocalisme des langues baltes) au système accentuel (J. Kazlauskas, V. Mažiulis32): en position accentuée, l’indo-européen ō serait devenu uo dans les langues baltes orientales et aurait probablement été conservé intact dans les dialectes prussiens, tandis qu’en position non accentuée, il se serait confondu avec l’indo-européen ā dans les langues baltes. L’affirmation selon laquelle l’évolution de l’indo-européen ō (et, plus généralement, du vocalisme) dépend du système accentuel repose sur des faits du lituanien vivant. Ainsi, dans de nombreux dialectes de l’est de l’Aukštaitija, l’opposition entre les reflets de l’indo-européen ō et ā est neutralisée en position non accentuée: dans certains dialectes de l’est de l’Aukštaitija, a (mi-long ou bref) remplace ici l’indo-européen ō et ā; dans d’autres (par exemple autour de Kupiškis, etc.), c’est o (mi-long ou bref); dans d’autres encore (par exemple autour de Raguva, etc.), c’est u (généralement bref et réduit). L’opposition entre les reflets de l’indo-européen ō et ā est également
18 J. Endzelin, Le. nākt: li. nókti: got. nēh und der Wechsel von ē und ā, p. 27.
19 A. Meillet, Introduction à l’étude comparative des langues indo-européennes, p. 153–168.
20 E. Fraenkel, Die baltischen Sprachen, p. 78.
21 J. Zubatý, Zum baltischen ū, BB, 18, 1892, p. 241–266.
22 K. Brugmann, Grundriss der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen, I, 1, p. 151–152, 158.
23 H. Hirt, Indogermanische Grammatik, II, Heidelberg, 1921, p. 33, 180.
24 A. Meillet, op. cit., p. 100–104.
25 N. van Wijk, Les voyelles uo, ie en letto-lituanien et en russe, StB, 4, 1935, p. 144.
26 Chr. S. Stang, Das slavische und baltische Verbum, p. 196 (išnaša).
27 J. Safarewicz, Przyczynki do zagadnienia wspólnoty bałto-słowiańskiej, p. 199–202.
28 H. Krahe, Indogermanische Sprachwissenschaft, I, Berlin, 1958, p. 57.
29 G. Y. Shevelov, A Prehistory of Slavic, p. 150.
30 J. Zubatý, op. cit., p. 241. Cf. J. Otrebski, Przyczynki słowiańsko-litewskie, I, Wilno, 1930, p. 53–54. K. Brugmann et H. Hirt ont intégré la théorie de J. Zubat dans leurs grammaires comparatives des langues indo-européennes; voir K. Brugmann, op. cit., p. 151–152, 158 et H. Hirt, op. cit., p. 33, 180.
31 H. Hirt, op. cit., p. 33; A. Meillet, op. cit., p. 100–104; pour les remarques critiques sur l’opinion de H. Hirt, voir K. Būga, RR, II, p. 242.
32 I. Kazlauskas, Pour le développement du système vocalique commun aux langues baltes, p. 24; V. Mažiulis, Remarques sur le vocalisme prussien, p. 195–196; V. Mažiulis, Remarques sur le vocalisme du vieux prussien, p. 53–59.
5. Baltų ir slavų kalbų ryšiai
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Page 60Les Hauts-Lituaniens occidentaux des environs de Smalininkai ne les possèdent pas (on y trouve un o long avec une diphtongaison très légère, et parfois même une diphtongue nette ou), pas plus que les Bas-Lituaniens occidentaux des environs de Priekulė (on y trouve un o long33. Ainsi, en position non accentuée, ces dialectes avaient, au lieu des ō et ā idé., un son ā labialisé (une notation graphique plus adéquate serait ā); dans certains dialectes, il est devenu a, dans d’autres — o, u ou même la diphtongue ou.
En position accentuée, la différence entre les réflexes de ō et ā idé. est préservée dans ces dialectes. Les données des langues baltes concernant le devenir de ō idé. ne semblent pas non plus contredire l’idée mentionnée (selon laquelle l’évolution de ō idé. dépend du système accentuel): en lituanien, uo apparaît dans de nombreux cas dans des mots à paradigme barytonique (cf. brúožas, júosta, plúoštas, rúožas34, súodžiai, úodas, úoga, úolektis, úosis, etc.). Dans les mots à paradigme d’accent mobile (par ex. puõta), le vocalisme des formes barytoniques a pu être généralisé (cf. l’acc. sing. puõtą).
En lituanien, o, correspondant au ō des autres langues idé., est assez souvent non accentué (cf. nor-ėti, bog-inti, kriog-úoti, kor-ỹs, kor-ýtas, slog-à, slog-inti, sod-inti, tvorà, vilk-o, vorai, žmonių, žolė, etc.). Il faut aussi tenir compte ici de facteurs tels que l’analogie et la généralisation: le vocalisme des formes avec ō non accentué a pu être généralisé aux formes avec ō accentué. C’est ainsi que o a pu apparaître en position accentuée. L’inverse a également pu se produire: le vocalisme des formes avec ō accentué, régulièrement devenu uo, a pu être transféré en position non accentuée dans les formes de la même racine. C’est ainsi que uo a pu apparaître en position non accentuée. Cela permet de comprendre l’existence de racines à doublet, cf. lituanien šúo-lis et šõ-k-ti, ainsi que lituanien dúo-ti, letton duõ-t et vieux-prussien dā-t.
L’accent circonflexe des mots lettons juõsta, úoga, úoleks, uõsis, etc., indique que ces mots appartenaient autrefois en letton au paradigme à accent mobile. Ici aussi, le vocalisme des cas barytoniques a pu être généralisé.
L’analyse des données des langues baltes montre que ō et ā idé., comme on l’a déjà indiqué, se sont confondus en position non accentuée dans les langues baltes. Le résultat de cette fusion dans les langues baltes, comme dans les langues slaves, semble avoir été ā, cf. le ā letton et le ā ou a du vieux-prussien (dialecte des catéchismes). Le fait que le o lituanien provienne d’un ā plus ancien (probablement avec un léger degré de labialisation) est attesté par les dialectes lituaniens et les anciens textes (cf. le a[ō] du catéchisme de M. Mažvydas); sur ce point, voir plus en détail p. 56 du présent ouvrage.
Ainsi, la fusion des voyelles longues idé. avait également commencé dans les langues baltes. La raison qui a empêché la poursuite de la fusion des voyelles longues idé. ō et ā dans les langues baltes était apparemment que le ō balte (ō idé.) est entré en corrélation avec le ē₂ balte, issu de ē en position accentuée et, semble-t-il, de ā35 (cf., par exemple, le lituanien piẽmõ et le finnois paimen, issus du balte *pai-men, cf. le gr. ποιμήν). L’évolution corrélative du ō et du ē₂ baltes est attestée par leur diphtongaison (cf. le uo et le ie des Hauts-Lituaniens, le ộu et le ẹi des Bas-Lituaniens) et leur rétrécissement ultérieur (cf. le ū et le ī des Bas-Lituaniens) dans les dialectes lituaniens. Une fois cette corrélation constituée, la voyelle longue des langues baltes orientales vo-
33 Z. Zinkevičius, Dialectologie lituanienne, p. 69, 86—87 et cartes no 29, no 59.
34 DLKŽ (p. 687) indique, pour le mot rúožas, le troisième paradigme accentuel.
35 H. Hirt, Vom schleifenden und gestossenen Ton in den indogermanischen Sprachen, IF, 1, 1892, p. 32—41; J. Endzelin, Litauisch-lettische Miszellen. I. Zum lit.-lett. ie, „Lietuvių tauta“, II, Vilnius, 1911, p. 284—291; FBR, 12, 1932, p. 180—181; K. Būga, RR, II, p. 90, 277; Chr. S. Stang, Ein Beitrag zum Problem von Diphthong ie im Litauischen, „Die Welt der Slaven“, I, 2. Heft, 1956, p. 137—139; J. Kuryłowicz, Łotewsko-litewska monoftongizacja ai, ei>ie, BPTJ, 15, 1965; P. Skardžius, Zum Wandel ai, ei>ie im Litauischen, ZfslPh, 26, 1958, p. 375—382; И. ЭнДзелин, О происхождении литовско-латышского ie, ИОРЯС, 12, I, 1907, p. 40—66.
56
Page 61Le système vocalique est devenu symétrique, il n’y subsistait plus de cases vides et le déplacement de la voyelle longue ō vers ā s’est arrêté.
Cependant, la corrélation ō: ē₂ ne s’est constituée que dans la communauté linguistique des langues baltes orientales (après les IVe–IIIe siècles av. J.-C.). Il semble qu’il n’y ait pas eu en prussien de conditions propices à son apparition, car ici la diphtongue ei (et ai) n’a pas été monophtonguée (cf. pr. deiws, eit, etc.)36.
Pour cette raison, la fusion des voyelles longues i.-e. ō et ā a pu se poursuivre en prussien, c’est-à-dire passer également de la position atone à la position accentuée. Certes, le caractère fragmentaire des monuments écrits prussiens ne permet pas de dire quel fut le sort réel de ō et ā en prussien. Les circonstances suivantes tendraient à montrer que l’opposition entre ō et ā a également pu y être éliminée:
1) la notation graphique identique des réflexes i.-e. de ō et ā dans le glossaire d’Elbing (graphèmes o et oa);
2) le passage des réflexes i.-e. de ō et ā à ū ou u après les consonnes labiales et, semble-t-il, également après les consonnes vélaires dans le dialecte des catéchismes.
Toutes les évolutions de ō et ā i.-e. examinées ici se sont produites à des stades ultérieurs de l’évolution des langues baltes.
Pour examiner la question des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves, il importe de noter que les langues baltes (les langues baltes orientales, à n’en pas douter) distinguaient encore ō et ā i.-e. Il ne peut pas davantage y avoir de doute que les langues baltes distinguaient ces voyelles dès les périodes les plus anciennes de leur histoire.
Le fait que les langues baltes distinguaient deux voyelles longues dès les périodes les plus anciennes de leur évolution ressort des emprunts d’origine balte dans les langues finno-ougriennes de la Baltique, où le ō balte est le plus souvent rendu par le finnois uu (cf. finnois huuta et lituanien šluota; finnois kuuro et letton kuorns « sourd »), tandis que le ā balte est rendu par le finnois uo (cf. finnois vuota et lituanien óda, finnois tuohi et lituanien tošis, finnois luoma et lituanien lomà). En outre, les emprunts montrent que le ā balte présentait un certain degré de labialisation (finnois uo < *oo).
Comme cela a déjà été mentionné, l’opposition entre les réflexes des voyelles longues i.-e. ō et ā a disparu dans les langues slaves.
Les recherches phonologiques de ces dernières années (A. Martinet, V. Žuravliov, etc.) ont montré que, parallèlement aux voyelles brèves i.-e. o et a, la fusion des voyelles longues i.-e. ō et ā fut l’une des premières modifications du système vocalique des langues slaves. Les recherches phonologiques ont également établi qu’en même temps que le processus de palatalisation des consonnes dans les langues slaves se déroulait un autre processus: la labialisation des consonnes précédant des voyelles labialisées. L’essence phonologique de ces processus était que les voyelles cédaient leurs traits distinctifs « dièse — bémol » aux consonnes qui les précédaient37. La fusion des voyelles longues i.-e. ō et ā dans les langues slaves est précisément liée à l’un de ces processus: la délabialisation des voyelles et la labialisation des consonnes. On considère que le processus de délabialisation des voyelles a commencé par la neutralisation de o et a après les consonnes labiales; autrement dit, les groupes po: pa, bo: ba, me: ma, uo: ua, pō: pā, bō: bā… ont pu fusionner et ne plus se distinguer. Le trait bémolisé est un trait constitutif des consonnes labiales; il est donc devenu non pertinent pour les voyelles immédiatement après ces consonnes. Le résultat de la fusion des voyelles o et a
36 E. Berneker, Die preussische Sprache, I, Lautlehre, p. 16—18; R. Trautmann, Die altpreussischen Sprachdenkmäler, Göttingen, 1910, p. 137—141; J. Endzelīns, Senprūšu valoda, p. 29.
37 V. K. Žuravliov, Formation de l’harmonie vocalique de groupe en proto-slave, ВЯ, 4, 1961, p. 35.
5*
67
Page 62en raison de la neutralisation dissimilative, il devait y avoir a. Plus tard, lorsque le trait distinctif « bémolisé » des voyelles o et ō fut transféré aux consonnes qui les précédaient, les voyelles o et a coïncidèrent également dans d’autres positions (après les consonnes dentales, etc.)38.
La chronologie exacte de la coïncidence de ō et ā est inconnue. On sait seulement qu’au moment des contacts entre les langues slaves et germaniques, puis entre les langues slaves et grecques (à partir, approximativement, des premiers siècles de notre ère), les langues slaves ne possédaient déjà plus ō: le ō long fermé des langues germaniques et grecques est rendu en slave par la voyelle ū; cf. le vieux-slave bukъvi « lettres », du gothique bōkōs « livres », et le vieux-slave Solomunъ, du grec Σολομών.
On peut penser qu’avant la neutralisation de l’opposition entre les réflexes de l’indo-européen ō et ā, les langues slaves possédaient ces voyelles intactes. Certains réflexes distincts qu’elles présentent dans les désinences semblent peut-être également l’indiquer. Ainsi, le datif singulier du thème en o de la communauté linguistique indo-européenne avait la désinence *-ōi, celui du thème en ā, *-āi. Si ces désinences avaient phonétiquement coïncidé du fait de la neutralisation de l’opposition entre ō et ā, les deux thèmes auraient eu la même désinence. Or ce n’est pas le cas: en vieux slave, le thème en o présente ici -u (cf. rab-u), tandis que le thème en ā présente -ē (cf. žen-ē).
Le système primitif des voyelles longues des langues slaves, comme celui des langues baltes, était très probablement le suivant:
ī ū ē ō ā
Les langues baltes comme les langues slaves ont hérité de ce système triangulaire des dialectes de l’aire septentrionale de la communauté linguistique indo-européenne (cf., par exemple, le système primitif des voyelles longues, identique, des langues germaniques) et l’ont probablement conservé sans modification durant les premiers siècles de leur existence indépendante.
Puisque le problème des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves est celui des relations entre les dialectes baltes et slaves qui ont existé durant les premiers siècles suivant leur séparation de la communauté linguistique indo-européenne, il est évident que le maintien de l’opposition indo-européenne entre ō et ā dans les langues baltes et son élimination dans les langues slaves ne peut être considéré ni comme un argument en faveur de la théorie de l’unité linguistique balto-slave, ni comme un contre-argument. Le sort des voyelles ō et ā caractérise les étapes ultérieures de l’évolution des langues baltes et slaves, ainsi que leurs tendances.
Dans l’évolution ultérieure de l’indo-européen ō et ā, les langues baltes et slaves ont eu en commun la tendance des voyelles longues à coïncider. Par cette caractéristique, les langues baltes et slaves appartiennent à la même aire que les langues germaniques et indo-iraniennes.
Cependant, le sort de l’indo-européen ō et ā distingue aussi nettement les langues baltes et slaves. Dans les langues slaves, les voyelles longues indo-européennes ont coïncidé partout, tandis que dans les langues baltes, elles n’ont coïncidé qu’en position non accentuée. Les langues baltes (et sans aucun doute les langues baltes orientales) ont conservé jusqu’à nos jours la distinction des voyelles longues héritée de la communauté linguistique indo-européenne (lituanien uo: o, letton uo: ā).
Les langues baltes et slaves diffèrent non seulement par les résultats de l’évolution des voyelles longues indo-européennes, mais aussi par les tendances mêmes de l’évolution de leurs systèmes de voyelles longues. Le système des voyelles longues des langues baltes tendait à se resserrer et à se labialiser; c’est pourquoi le ō et le ē₂ baltes sont devenus uo et ie en lituanien, tandis que le ā et le ē baltes ont évolué en o et ė. Dans les langues slaves, au contraire, on observe une nette tendance à l’élargissement du système des voyelles longues et à la délabialisation. C’est pourquoi le ō et le ū slaves sont devenus les voyelles a et y.
38 Б. К. Журавлев, op. cit., p. 35–36.
68
Page 63Évolution de la diphtongue ie. eu
Le réflexe de la diphtongue ie. eu dans les langues baltes et slaves n’a pas encore été définitivement élucidé.
Dans certains cas, la diphtongue ie. eu (ēu) est reflétée par le baltique (oriental) jau et le slave ju (issu du slave *jau), cf.:
lituanien liaukà et liauka (Karsakiškis, Panevėžys), plur. liaukos « une telle maladie des porcs », liaūkti « courir, s’écouler en abondance », letton ļauka et laukas¹ « maladie des porcs »: grec λεύκη « éruption cutanée » (on estime que les Finlandais ont emprunté ce mot au baltique, cf. finnois leuka « menton »²; cela indiquerait qu’au moment de l’emprunt, les Baltes ne possédaient que eu);
lituanien liaupsė, acc. sing. liaūpse (issu de *leub-s-), vieux-slave ljubъ « cher »: gotique liufs, vieux-haut-allemand liob « cher » (gotique iu, vieux-haut-allemand io issus de ie. eu);
lituanien liaudis et liaudžia, acc. sing. liaudžią (Valkininkai, Rodūnia), letton plur. ļaudis et dial. ļauži, vieux-slave ljudьje « gens », vieux-russe ljudi « peuple »: vieux-haut-allemand liut « gens » (iu issu de ie. eu);
lituanien siāuras, letton sāurs: grec εὔριπος « détroit » (grec εὐ- peut provenir de *seu-);
lituanien šiāurė (issu de *ḱeu-r-): vieux-russe séverъ (issu de *k’ēu-er-).
Il existe de nombreux cas où à la diphtongue eu des autres langues ie. correspond au baltique au, et au slave u (issu du slave *au), cf.:
lituanien baūsti: vieux-slave bljusti « observer, percevoir », grec πεύθομαι « je perçois, j’éprouve », gotique ana-biudan « ordonner, obliger » (gotique iu issu de ie. eu);
lituanien naūjas, vieux-prussien nauns, lituanien *navas (forme reconstruite par les linguistes à partir du nom de village Nav-ikai et du nom de famille Nav-ikas): gotique niujis, grec νέος « nouveau, jeune » (issu de *νέFος), hittite neua-; cependant, le vieux-slave novo, le latin novus et le gaulois (toponyme) Novio-dūnum (cf. lituanien Naujamiestis) indiquent l’existence de ie. *nou-;
lituanien laūkas et láukas « animal au museau ou au front blanc », letton lauks: grec λευκός « blanc » (ce mot a été emprunté au baltique par les Finlandais, cf. finnois laukki « tache blanche chez un animal », qui contient la diphtongue au dans le radical);
lituanien raūdas, letton raūds, vieux-slave ruda « métal », russe румяный (russe rum- issu de *raud-m-): vieil-anglais réod « rougeâtre », grec ἐρεύθω « je rougis ».
Les données présentées jusqu’ici montrent déjà qu’il n’est pas facile de déterminer directement quel était le réflexe de ie. eu dans les langues baltes et slaves — lituanien jau et slave ju, ou lituanien au et slave u.
Certains chercheurs (J. Šmitas³, G. Ul janovas⁴, E. Bernekeris⁵, V. Por že zin-
¹ La forme laukos de K. Širvydas (C. Szyrwid, Dictionarium trium linguarum, Quinta editio, Vilnae, 1713, p. 136), reprise dans les dictionnaires de K. Mü len b a c h a–J. Endzelīns et d’E. Fraenkel (K. Mü len b a c h a Latviešu valodas vārdnīca. Redigējis, papildinājis, turpinājis J. Endzelīns, II, Rīgā, 1925–1927, p. 426; E. Fraenkel, LEW, p. 361), doit très probablement être corrigée en liaukos, car: 1) la forme laukos (avec un l- dur) n’est pas attestée ailleurs; 2) dans la troisième édition du dictionnaire de K. Širvydas (C. Szyrwid, Dictionarium trium linguarum, Tertia editio, Vilnae, 1642, p. 157, 528), on trouve Laukos (= liaukos). Voir K. Pakalka, Konstantino Širvydo žodyno „Dictionarium trium linguarum“ lietuviškų žodžių registras (LTSR MA Lietuvių kalbos ir literatūros institutas, 1964, tapuscrit).
² Certains chercheurs (E. Nieminen, Y. Toivonen) nient le caractère balte du finnois leuka; voir A. Sabaliauskas, « Baltų ir Pabaltijo suomių kalbų santykiai », LKK, 6, 1963, p. 121.
³ J. Schmidt, Was beweist das e der europäischen Sprachen für die Annahme einer einheitlichen europäischen Grundsprache?, KZ, 23, 1877, p. 352–353.
⁴ Г. Ульянов, Основы настоящего времени в старославянском и литовском языках, Варшава, 1888, p. 36, 64, 100.
⁵ E. Berneker, Von der Vertretung des eu im baltisch-slavischen Sprachzweig, IF, 10, 1899, p. 145–167; cf. AfslPh, 25, 1903, p. 487.
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Page 64skis6, E. Cupica7, J. Endzelynas8, H. Pedersenas9 et d’autres) estimaient que l’ide. eu était régulièrement devenu jau en balte, et ju en slave. H. Pedersen ajoutait que le seul mot liaukà (cf. gr. λεύκη) suffisait à prouver que l’ide. eu était devenu jau en lituanien10.
Puisque les chercheurs susmentionnés considéraient comme régulier le passage de l’ide. eu au lituanien jau, tous les cas où le lituanien (et les autres langues baltes) au correspond à l’ide. eu d’autres langues devaient, selon eux, constituer des exceptions. Il fallait donc trouver des moyens de les expliquer.
Après avoir étudié cette question, V. Poržežinskis est parvenu à la conclusion11 que, dans la communauté linguistique balte, les consonnes palatalisées devant eu, sous l’influence des consonnes qui se trouvaient devant u (où elles étaient vélarisées), avaient été remplacées par des consonnes vélarisées dans certains mots. Ainsi, le groupe « consonne palatalisée + diphtongue eu » est devenu en lituanien et en letton le groupe « consonne palatalisée + diphtongue au », et en prussien le groupe « consonne palatalisée + diphtongue eu ». Le groupe « consonne vélarisée + diphtongue eu » est devenu le groupe « consonne vélarisée + diphtongue au ». E. Berneker12 approuva cette hypothèse de V. Poržežinskis, en indiquant qu’elle permettait d’expliquer nombre d’exceptions où au apparaît à la place du jau attendu.
H. Pedersen13 tenta d’expliquer tout autrement l’origine de au. Selon lui, dans le mot tautà, t…t aurait pu devenir t…t sous l’effet assimilateur du second t. Le mot laũkas aurait pu tirer sa voyelle o d’un autre mot de la même racine. Quant à naũjas, il aurait pu apparaître à la place de *niaujas par dissimilation ou par un autre processus.
E. Cupica14 avait déjà expliqué de la même manière, en 1907, l’apparition de la diphtongue au dans tautà. Ces explications de l’apparition de au à la place du jau attendu ne sont pas entièrement convaincantes. Ainsi, V. Poržežinskis n’a pas démontré pourquoi, dans certains cas, les consonnes palatalisées ont été remplacées par des consonnes vélarisées, et pas dans d’autres. Son hypothèse n’explique pas pourquoi, par exemple, le pr. peuse n’est pas devenu *pause, alors qu’un mot où p- devant u était vélarisé existait déjà dans la communauté linguistique balte (cf. lituanien pušis). Selon l’hypothèse de V. Poržežinskis, c’est précisément ce type de changement que l’on devrait attendre. On peut certes supposer que le mot tautà a subi une assimilation, comme l’affirment E. Cupica et H. Pedersen, mais il est difficile d’étayer cette supposition par des faits.
O. Videman as15, K. Johansonas16, J. Mikola17, A. Meilė18 et d’autres estimaient que, dans les langues baltes, jau provenait uniquement de l’ide. ēu, tandis que la diphtongue au reflétait l’ide. eu. Selon eux, dans les langues slaves, ju pouvait provenir aussi bien de l’ide. ēu que de l’ide. eu. De nombreux exemples lituaniens, où jau provient de la diphtongue brève ide. eu, ne contredisent pas l’opinion de ces chercheurs.
J. Zubatas19 tenta d’établir un critère permettant de déterminer où l’ide. eu était devenu jau et où il était devenu au. Selon lui, l’ide. eu était devenu jau en balte et ju en slave devant des voyelles d’avant, tandis que devant des voyelles d’arrière il était devenu au et u, respectivement.
6 В. Поржезинский, К истории форм спряжения в балтийских языках, Москва, 1901, p. 79–80.
7 E. Zupitza, Lit. naũjas, KZ, 40, 1907, p. 250–251.
8 И. Эндзелин, Славяно-балтийские этюды, p. 79.
9 H. Pedersen, Lit. IAU, StB, 4, 1934–1935, p. 150–154.
10 H. Pedersen, op. cit., p. 152.
11 В. Поржезинский, op. cit., p. 80.
12 E. Berneker, AfslPh, 25, 1903, p. 489.
13 H. Pedersen, op. cit., p. 150–154.
14 E. Zupitza, op. cit., p. 254–255.
15 O. Wiedemann, Das litauische Präteritum, p. 17–18, 32, 184.
16 K. Johansson, Indische Etymologien, IF, 8, 1897, p. 172 (išnaša).
17 J. Mikkola, Urslavische Grammatik, I, p. 57–61.
18 A. Meillet, Le traitement de *-eu- en letto-lituanien, BSL, 25, 1924, p. 174–175.
19 J. Zubatý, AfslPh, 20, 1898, p. 396–397.
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Page 65J. Zubat, dont il a légèrement modifié l’explication, a reçu l’assentiment de J. Endzelīns20. Selon ce dernier, le au des langues baltes, issu de l’idé. eu, ne serait probablement apparu que devant les voyelles accentuées de la série postérieure, et non devant toutes les voyelles de cette série; cf. les exemples donnés par J. Endzelīns: lit. tautā et got. þiuda (le -d- issu de -t- indique que ces mots portaient depuis longtemps l’accent sur la terminaison), lit. laũkas et gr. λευκός.
La conception de J. Zubat et de J. Endzelīns21 n’explique pas les faits du lituanien où le au apparaît devant des voyelles de la série postérieure; cf., par exemple, liaukà, siaũras, kiáuras, kiáutas, etc. En outre, le diphtongue au apparaît souvent aussi dans des mots à accent radical fixe; cf. kiaũlė, kiaũšis, liáudis, šiáurė, etc.
E. Berneker22, E. Cupica23, K. Būga24, G. Ševelnovas25 et d’autres estimaient que le diphtongue balte au provenait d’un diphtongue indo-européen présentant un degré différent de l’alternance vocalique par rapport au diphtongue eu. J. Endzelīns26 n’excluait pas non plus la possibilité d’une alternance vocalique. Ainsi, par exemple, le lit. tautā devrait être dérivé non de l’idé. *teutā, mais de l’idé. *toutā ou *tautā.
Il faut mentionner à part l’opinion de J. Otrębski27, selon laquelle le continuateur normal du diphtongue idé. eu dans les langues baltes (orientales) serait au, précédé d’une consonne dure. Dans les langues slaves, en raison de la palatalisation précoce des consonnes devant les voyelles antérieures, l’idé. eu serait devenu *jau, d’où serait ensuite issu ju. Puisque le diphtongue idé. eu aurait évolué dans les langues baltes avant la palatalisation des consonnes (c’est-à-dire que les consonnes devant les voyelles antérieures et devant le yod devaient encore être dures), le diphtongue issu de eu aurait dû être au, précédé d’une consonne dure. J. Otrębski étaye ici un élément hypothétique (le passage de eu à au) par un autre élément tout aussi hypothétique (la dureté des consonnes et leur palatalisation). De nombreux mots lituaniens et lettons, dont le diphtongue au est manifestement issu de l’idé. eu, contredisent sa conception.
Dans les langues baltes et slaves, on rencontre assez souvent des cas où une même racine possède deux variantes — l’une avec jau, l’autre avec au (ju et u en slave). Le lit. kiáunė et le letton caune (c- issu de *kj-) ont jau dans la racine, tandis que le pr. caune et le russe куна́ ont au. Certaines langues slaves ont ju (cf. vieux russe плюща « poumons » et vieux tchèque plučé), d’autres u (cf. vieux slave plušta et polonais płuca). Les exemples baltes montrent qu’il s’agit ici du vocalisme au degré o de la racine; cf. lit. plaučiai, letton plāušas et pr. plauti. Si l’on admettait qu’en balte et en slave l’idé. eu est régulièrement devenu au ou u dans certains cas, ces faits obligeraient à penser que ce changement s’est produit très tard, déjà dans les langues séparées. Il va de soi que cela ne pouvait être le cas. L’emprunt finnois laukk(i) montre qu’à l’époque des contacts entre les langues baltes et finno-ougriennes, les langues baltes avaient déjà au à la place de eu des autres langues indo-européennes.
20 И. Эндзелин, Славяно-балтийские этюды, p. 83; J. Endzelin, Lettische Grammatik, p. 40—41.
21 Cette conception a été adoptée par V. Vondrák et A. Vaillant, W. Vondrák, Vergleichende slavische Grammatik, I, p. 41; A. Vaillant, Grammaire comparée des langues slaves, I, p. 122—124.
22 « Les rares cas où au et u semblent correspondre peuvent être écartés en supposant un degré différent de l’alternance vocalique », — E. Berneker, IF, 10, 1899, p. 167.
23 E. Zupitza, op. cit., p. 250—251.
24 K. Būga, RR, II, p. 348.
25 G. Y. Shevelov, A Prehistory of Slavic, p. 272—275.
26 И. Эндзелин, Славяно-балтийские этюды, p. 82; J. Endzelin, Lettische Grammatik, p. 41.
27 J. Otrębski, LP, 4, 1953, p. 308—312; Я. С. Отрембский, Славяно-балтийское языковое единство, ВЯ, 5, 1954, p. 31—32.
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Page 66Si l’on supposait que le changement de l’idé. eu dans les langues baltes et slaves était un processus régulier qui s’était produit au sein de communautés linguistiques balto-slaves, il n’aurait en aucun cas été possible que certaines langues présentent déjà respectivement ju et d’autres — au.
Une telle variation montre que soit le vocalisme o était hérité de la communauté linguistique indo-européenne, soit il est apparu dans des langues particulières par analogie structurelle. Comme, par exemple, à côté du pr. caune, il n’existait pas de forme présentant un autre degré de l’alternance vocalique, et qu’une analogie structurelle était donc impossible, le mot prussien ne pouvait provenir que de la racine *kou-.
Dans les langues baltes (et slaves), l’idé. eu s’est déjà transformé en jau, et une alternance vocalique jau: au: u s’est constituée (idé. eu: ou: u). Dans bien des cas, la consonne palatalisée a remplacé la consonne dure qui précédait le degré en u. Par exemple, en lituanien, griūti a remplacé la forme attendue *grūti, sur le modèle de griáuti < *grēu-. La consonne palatalisée s’est généralisée aussi dans les formes où, par alternance vocalique, un o était apparu, cf. griovė au lieu de la forme attendue *grovė < *grōu-.²⁸
On peut aussi envisager le processus inverse: la consonne dure qui précédait le degré en u aurait pu remplacer la consonne palatalisée. Ainsi, on peut supposer que le letton laukas (avec un l dur) est apparu à la place de *liaukas sur le modèle d’un tel mot balte (cf. le pr. luckis « copeau »), où le l dur était régulier. Cependant, des mots tels que le pr. peuse et le lituanien pušis, le pr. caune et le lituanien kiáunė empêchent de retenir cette hypothèse. Bien que, dans la communauté linguistique balte, pušis ait également existé à côté de peuse, peuse n’est pas devenu pour autant *pause. De même, par analogie, le pr. caune ne pouvait pas provenir de *kiaune, puisqu’il n’existe aucun mot dans lequel la consonne aurait précédé le degré en u.
Tout cela montre que les alternances avec au déjà présentes dans des mots de ce type, tels que le lituanien kiáunė: le pr. caune, doivent s’expliquer par des causes phonomorphologiques.
Les emprunts finnois d’origine balte viennent peut-être aussi à l’appui de cette conclusion. On peut supposer que les Finnois ont emprunté les mots leuka et laukki à la même époque, car tous deux sont liés à des désignations de caractéristiques d’êtres vivants. Ces emprunts montrent qu’au moment de l’emprunt, 1) les langues baltes possédaient déjà au à la place de eu dans les autres langues indo-européennes et 2) la diphtongue eu ne s’était pas encore transformée en jau. La diphtongue eu est devenue jau bien plus tard que eu ne s’est transformé en au. Ainsi, les processus eu > au et eu > jau n’étaient vraisemblablement liés ni chronologiquement ni structurellement.
Les faits mentionnés semblent permettre de faire dériver du degré o de la racine une partie des mots baltes et slaves qui présentent au ou u à la place de eu dans les autres langues indo-européennes, cf.:
*kēu-g-: lituanien kiáugė et *kōu-g-: lituanien káugė, letton kaudze, vieux norrois haugr « colline »; *kēu-n-: lituanien kiáunė, letton caūne et *kōu-n-: prussien caune, russe куча; *leu-k-: grec λευκός, gotique liuha « lumière » et *lou-k-: lituanien laukas, letton lāuks, latin lūc-idus « lumineux », grec λούσσον (-σσ issu de *-kj-) « cœur blanc de l’épicéa »; *leu-k-: lituanien liaukà, liaūkti, letton lauku, grec λεύκη et *lou-k-: letton laukas; *leu-|*lēu-: lituanien liáutis, liav-ōnas, letton laut « laisser », tchèque leviti « pardonner », gotique lēwjan « abandonner à son sort » et *lou-|*lōu-: lituanien lavōnas, prussien au-lāut « mourir »; *pleu-: vieux russe pljuća « poumons », vieux tchèque pljuće, grec πλεύμων et *plou-: lituanien plaučiai, letton plaušas, prussien plauti, vieux slave plušta, polonais płuca; *reu-d-: vieil anglais réod « rougeâtre », grec ἐρεύθω « je rougis » et *rou-d-: lituanien raūdas, raud-ōnas, letton rauds, vieux slave ruda « minerai », russe румяный (rum- issu de *raud-m-); *sreu-: lituanien sriaumuō, grec ῥεῦμα « courant » (ῥ- issu de *sr-) et *srou-: lituanien srav-ėti, sraumuo, letton strāume, vieux russe strumenь « ruisseau » (stru- issu de *srau-);
²⁸ Peut-être pour des raisons similaires et d’autres raisons peu claires, le r est palatalisé dans certains dialectes lituaniens (dans certaines formes), tandis qu’il est dur dans d’autres; voir Z. Zinkevičius, Lietuvių dialektologija, p. 153–156.
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Page 67*teut-: got. piuda « peuple », illyr. (nom propre) Teuta et *tou-t-: lit. tautà, let. tāuta, pr. tauto, osque touto « État », cymr. tūd « pays » (tū- issu de *tou-), irl. anc. tuath « peuple » (tua- issu de *tou-).
Il faut ajouter que seuls certains mots baltes et slaves présentant un vocalisme radical en o peuvent remonter à l’époque de la communauté linguistique indo-européenne. C’est le cas, par exemple, du mot lituanien tautà et de ses apparentés: certains dialectes indo-européens ont pu présenter le degré *teu-, et d’autres le degré *tou-. Cependant, les variantes de la plupart des mots présentant les degrés vocaliques alternants e et o ont pu se former déjà dans les langues baltes et slaves, car l’alternance vocalique est encore vivante aujourd’hui dans les langues baltes (par exemple en lituanien). Ainsi, certains dialectes baltes avaient le mot kiáunę avec le degré vocalique e, tandis que d’autres avaient le degré vocalique o (cf. pr. caune).
Dans certains mots lituaniens, la diphtongue au peut en réalité correspondre à l’indo-européen eu. Des formes du présent telles que keičia, sėka (pasaka), etc., dont la racine présente le vocalisme au degré e, montrent que les formes baudžia, plaukia, smaukia doivent elles aussi présenter un vocalisme au degré e, puisque les verbes itératifs-causatifs présentent généralement le vocalisme au degré o, cf. kaityti, sakyti et baũdinti, plaũkyti, smaũkyti. Le fait que l’ancienne diphtongue radicale de ces formes du présent était eu est également attesté par les mots correspondants dans d’autres langues indo-européennes, cf. lit. baudžia et vieux slave bljūsti, lit. plaukia et haut-allemand ancien fliogen « voler » (io issu de eu), lit. smaukia et vieux scandinave smjūga « se faufiler, glisser » (ju issu de eu). Dans les formes anciennes *beudja, *pleukja et *smeukja, la diphtongue radicale eu a été remplacée par au non pas parce que l’indo-européen eu serait régulièrement devenu au dans les langues baltes, mais, semble-t-il, parce que le vocalisme de ces formes du présent s’est aligné sur celui d’autres formes de la même racine présentant le vocalisme o.
On peut donc supposer que, hormis quelques verbes dans lesquels ou est probablement apparu par analogie à la place de l’ancien eu, la diphtongue indo-européenne eu n’est pas devenue au dans les langues baltes (et slaves). Tous les mots baltes et slaves dont la racine comporte au ou u à la place de l’indo-européen eu attesté dans d’autres langues sont probablement issus de formes au vocalisme o.
La diphtongue indo-européenne eu est régulièrement devenue jau ou ju dans les langues baltes et slaves. Ce phénomène phonétique est considéré comme une innovation des langues baltes et slaves, indiquant les liens étroits entre elles et étayant la théorie de l’unité linguistique balto-slave.
La transformation de l’indo-européen eu en jau ou ju ne peut être considérée comme un argument en faveur de l’unité linguistique balto-slave que si l’indo-européen eu était devenu jau ou ju à l’époque de l’unité balto-slave. Or, semble-t-il, rien ne permet de considérer ce phénomène phonétique comme aussi ancien.
On ne peut affirmer avec certitude que le passage de l’indo-européen eu à jau soit commun à toutes les langues baltes. Il est difficile de déterminer, à partir des monuments de la langue prussienne, quel était en prussien le réflexe de la diphtongue indo-européenne eu. Les graphies du type bleusky dans le vocabulaire d’Elbing sont ambiguës. Certains chercheurs estiment29 que la graphie eu note la diphtongue au après une consonne palatalisée. Ainsi, en prussien également, l’indo-européen eu serait devenu jau. R. Trautmann attire aussi l’attention sur une notation similaire de jau dans les anciens monuments de la langue lituanienne, par exemple gereus au lieu de geriaus dans les écrits de M. Daukša30. D’autres soutiennent31 qu’en prussien, eu note effectivement la diphtongue eu, et non jau. Selon eux, l’indo-européen eu s’est maintenu sans changement en prussien.
29 R. Trautmann, Die altpreussischen Sprachdenkmäler, p. 148—149; J. Endzelīns, Prūsų tekstu grafika, FBR, 15, 1935, p. 97—98; Senprūšu valoda, p. 30; V. Mažiulis, Prūsų kalbos paminklai, Vilnius, 1966, p. 54—55.
30 R. Trautmann, op. cit., p. 148.
31 J. Otrębski, LP, 4, 1953, p. 308—312.
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Page 68Comme argument, tous les chercheurs mentionnent le vieux-prussien iaukint (= lituanien jaukinti), qui montrerait, dit-on, qu’en vieux-prussien, l’indo-européen eu est également devenu iau. Cet argument n’est toutefois pas fiable, car ce mot pouvait aussi avoir la racine *ouk- (non *euk-). Le vocalisme o de la racine convient précisément à la valeur causative du verbe vieux-prussien iaukint et lituanien jaukinti. Que j- puisse être ici prothétique est démontré par le vieux-slave učiti (u- issu de *au-) et le sanskrit ókah « maison ».
Les mots qui, dans le vocabulaire d’Elbing, sont écrits avec le digramme eu (ew) sont les suivants: bleusky 286, geauris 757 (cf. lituanien giaurÿs LKŽ, III, 282), gleuptene 247, keutaris 762, keuto 156, 497 (cf. lituanien kiáutas), peuse 597, skewre 685 (cf. lituanien kiáglė). On remarque que jamais ne précèdent ce digramme les graphèmes i, y ou g, qui pourraient être interprétés comme des marques de la mouillure des consonnes. C’est précisément une telle notation graphique que l’on s’attendrait à trouver si le vieux-prussien avait eu, dans ces mots, la séquence iau. Il est vrai que, dans le vocabulaire d’Elbing, les graphèmes mentionnés apparaissent parfois aussi devant des voyelles antérieures; cf. plieynis 38, à côté de pleynis 75. Il convient donc de prêter attention à l’orthographe du mot keuto: les deux occurrences sont consignées de la même manière, c’est-à-dire avec le digramme eu. Tout cela semblerait indiquer que les mots du vocabulaire d’Elbing mentionnés contenaient la diphtongue eu.
Étant donné qu’en vieux-prussien la séquence *sj est devenue š (cf. schuwikis 496, schu-meno 507, schuwan 471), on a généralement tendance à penser que j s’est aussi amuï après d’autres consonnes (dentales, vélaires), en les palatalisant³². Certaines graphies, toutefois, notamment l’emploi du graphème g, semblent indiquer que c’est bien le son j qui est ici noté; cf. par exemple angurgis 565, ansalgis 506, kargis 410, saligan 468, wargien 525 (cf. cugis 518 = lituanien kūjis, où le graphème g note le son j). Il est bien peu probable que le graphème g note ici la mouillure des consonnes³³. Comme le montrent le lituanien et le letton, j n’a pas nécessairement dû s’amuïr simultanément dans toutes les positions: il s’est amuï plus tôt à certains endroits (par exemple après t, d), plus tard à d’autres (par exemple après les consonnes labiales); ici le résultat de cette chute a été d’un type, là d’un autre. Par conséquent, l’évolution de la séquence *sj ne prouve nullement que les groupes d’autres consonnes avec j aient eux aussi évolué. Il est vrai que même les partisans de la conception de la palatalisation des consonnes « iotisées » n’excluent pas entièrement qu’après les consonnes labiales, j ait encore existé en vieux-prussien³⁴. Dans ce cas, le système graphique du vocabulaire d’Elbing est le suivant: piuclan 547 (en début de mot), kalabian 424, tarbio 325, knapios 268, wupyan 9, wormyan 465, samyen 235, clawio 375, perwios 281. Pour déterminer si le vieux-prussien avait encore la diphtongue eu ou si les dialectes vieux-prussiens l’avaient déjà remplacée par jau, il importe moins de savoir ce que notent les graphies bia, bio, piu, pio, pya, mya, mye et wio: un groupe formé d’une consonne labiale et de j, ou une consonne labiale palatalisée devant une voyelle postérieure. Ce qui importe, c’est que la représentation graphique de cette position diffère de celle d’une position analogue dans le mot peuse: si la diphtongue eu était devenue jau en vieux-prussien, on s’attendrait ici aussi (c’est-à-dire dans le mot peuse) à une représentation graphique identique d’une consonne labiale (avec j ou palatalisée) devant une voyelle postérieure (*pjau, *pyau ou *pyeu). La différence de représentation graphique ne refléterait-elle pas seulement une différence de complexe phonétique (dans les exemples ci-dessus pja ou p’a..., mais dans le mot peuse—pe)? À propos de l’interprétation phonétique de la graphie des textes vieux-prussiens, il convient également de rappeler l’explication donnée par J. Endzelīns de la graphie pvienkts dans le deuxième catéchisme. Il suppose que
32 J. Endzelins, Prūšu tekstu grafika, p. 96–98; T. Milewski, Przyczynki do gramatyki pruskiej, „Slavia Occidentalis“, 15, 1936, p. 102–108; V. Mažiulis, op. cit., p. 54–55.
33 Cf. l’explication du mot wargien par J. Endzelīns, qui exprime des doutes: « je te vēl iesprausts aiz g varbūt tāpēc, lai g-burtu te kas nelasītu ka vēlāro balsīgo šļēdeni », — J. Endzelins, op. cit., p. 97.
34 J. Endzelins, op. cit., p. 98; V. Mažiulis, op. cit., p. 55.
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Page 69dans cette position, après une consonne labiale, j a pu apparaître j35. Ainsi, j pouvait être noté même devant des voyelles antérieures.
De manière tout à fait analogue, d’autres consonnes (avec j ou palatalisées) sont également notées devant des voyelles postérieures dans le vocabulaire d’Elbing; cf. maldian 438, median 586, medione 699, brunyos 419, dragios 386, etc. De la même façon, ces consonnes devraient être notées dans les mots keutaris, keuto, skевre, geauris, si elles se trouvaient ici devant des voyelles postérieures. Il convient en outre de noter que, dans le vocabulaire d’Elbing, les graphèmes i, y ne sont généralement pas écrits après les consonnes devant les voyelles antérieures (cf. deywis 1, deynayno 5, metis 166, etc.), à l’exception, bien entendu, de quelques cas (comme plienis 38, à côté de pleynis 75, geyте 339, etc.). Ainsi, les mots mentionnés qui contiennent le digramme eu (ew) contenaient très probablement une voyelle antérieure, et donc aussi la diphtongue eu.
Il apparaît en même temps qu’il n’existe pas non plus de données réelles montrant que le passage de l’indo-européen eu à la diphtongue jau ait déjà été un phénomène commun aux langues baltes.
Au moment où la diphtongue indo-européenne eu a évolué, des situations phonologiques tout à fait différentes s’étaient formées dans les langues baltes (orientales) et slaves: dans les langues baltes, cette évolution était liée à certains processus phonologiques, tandis que dans les langues slaves, elle était liée à des processus tout à fait différents.
La transformation phonétique de eu en jau suppose un élargissement et une postériorisation de la voyelle e en position devant u (d’abord, semble-t-il, là où cette voyelle portait un accent aigu), c’est-à-dire e→ā. Le lituanien montre qu’un tel phénomène phonétique est possible: on y trouve des cas où la voyelle e s’élargit et se postériorise devant u ou v; cf. kliāvas et klēvas dans de nombreux dialectes. Devant v (u), les Samogitiens prononcent souvent a avec une consonne palatalisée qui le précède. Ici, même à la place de ē, issu de ei, on prononce a; cf. kr’āus « tordu »³⁶, š’āvā « de travers ». Le a apparu à partir de e devant u pouvait phonétiquement être très proche de la voyelle a, qui se trouvait elle aussi devant u (issu des anciennes diphtongues āu et ōu); après j, la voyelle a pouvait même coïncider complètement avec ā. Lorsque la voyelle o est devenue a, les voyelles a et ā sont devenues des variantes du phonème /a/. Ainsi, la variante ā a pu être phonémisée; autrement dit, dans le segment CāuC (C désigne les consonnes), le représentant du phonème /e/ a été remplacé par celui du phonème /a/, c’est-à-dire CāuC → C’auC.
Les consonnes qui précédaient les voyelles aiguës devaient déjà alors se distinguer de celles qui précédaient les voyelles circonflexes. Les premières étaient palatales, les secondes vélaires. La position devant j était probablement neutre. À la suite des changements mentionnés ci-dessus, les consonnes palatales se sont retrouvées devant la voyelle circonflexe a. Cette situation ne pouvait durer longtemps, car elle était contraire à l’ensemble du système, dans lequel les consonnes palatales ne se trouvaient que devant les voyelles aiguës, et les voyelles circonflexes seulement après les consonnes vélaires. Cette anomalie pouvait être éliminée de deux façons: 1) C’auC devait devenir CauC (devant une voyelle circonflexe, seule une consonne vélaire était possible); 2) C’auC devait devenir CjauC (devant une voyelle circonflexe, une consonne palatale n’était possible que devant j). La réalisation de la première possibilité présentait davantage de difficultés que celle de la seconde: les consonnes situées dans cette position devaient passer de la classe des consonnes palatales à celle des consonnes vélaires. Bien qu’il existât une relation de distribution complémentaire entre les classes de consonnes palatales et vélaires, la réalisation de la première possibilité aurait néanmoins constitué un bouleversement radical du système. C’est sans doute pourquoi la seconde possibilité a été réalisée; en outre, sa réalisation constituait un compromis: la position devant j était neutre, donc
35 J. Endzelīns, op. cit., p. 96.
36 Z. Zinkevičius, Lietuvių dialektologija, p. 51.
75
Page 70Ici, les consonnes n’étaient ni palatales ni vélaires (respectivement: à la fois palatales et vélaires). L’insertion de yod a supprimé la contradiction apparue dans le système.
À propos, dans certains cas, surtout lorsque coexistait à côté une variante de la racine avec la diphtongue au (et ou), une racine du type C’auC- pouvait aisément être remplacée par une racine du type CauC-. C’est apparemment ce qui s’est produit dans les verbes; cf. daužia au lieu de la forme régulière *djaūžia, d’après daužyti.
En proto-slave, la monophtongaison de la diphtongue eu en présence d’une consonne palatale précédente était liée à la formation de phonèmes groupés complexes. Lors de la formation de ces phonèmes, les sonantes (y compris u) s’adjoignaient aux phonèmes de ce type qui les précédaient et devenaient syllabiques, car l’élément syllabique était généralement le dernier élément du phonème groupé. Plus tard, après la transphonologisation des traits différentiels « ouverture: fermeture » en traits différentiels « longueur: brièveté », les voyelles, désormais non syllabiques, devinrent des marqueurs de dièse redondants et disparurent donc facilement.
Lorsque le phonème groupé C’eu devint C’+u, un cas unique apparut dans le système phonologique du proto-slave: une consonne diésée précédait une voyelle bémolisée. La contradiction entre la consonne diésée et la voyelle bémolisée qui la suivait pouvait être éliminée par la formation de phonèmes groupés neutres. Les consonnes neutres ainsi apparues (ni diésées ni bémolisées), par exemple b, devaient coïncider avec les consonnes neutres déjà présentes dans le système (par exemple b issu de bjV) et donner les mêmes réflexes. C’est apparemment pourquoi les réflexes des consonnes qui se trouvaient en position devant j comme devant la diphtongue eu sont identiques dans toutes les langues slaves37.
Ainsi, l’interprétation phonologique du passage de l’indo-européen eu à jaū dans les langues baltes et à ’u dans les langues slaves confirme définitivement l’intuition selon laquelle ce changement était un phénomène entièrement indépendant dans les langues baltes et slaves. La diphtongue indo-européenne eu a évolué dans les langues baltes et slaves non seulement dans des conditions systémiques différentes et sous l’influence de facteurs systémiques différents, mais aussi selon une nature phonétique différente: dans les langues baltes (orientales), eu est devenu jaū, tandis que dans les langues slaves, il est devenu simplement ’u. Le destin de la diphtongue indo-européenne eu constitue un exemple évident d’évolution parallèle des langues baltes et slaves. Cet exemple montre que les tendances communes de l’évolution des langues baltes et slaves, favorisées par la contiguïté géographique, ont continué d’exister aux étapes ultérieures de leur histoire.
Le destin des sonantes syllabiques indo-européennes
Les sonantes syllabiques indo-européennes l, r, m, n (désormais notées R) sont devenues dans les langues baltes et slaves il, ir, im, in ou, plus rarement, ul, ur, um, un (désormais notées iR et uR). Leur évolution identique rapproche particulièrement les langues baltes et slaves.
Les sonantes brèves indo-européennes R sont devenues iR ou uR (avec circonflexe), cf.:
a) lituanien vilkas, letton vilks, prussien wilkis, vieux-slave vlъkъ, russe волк, serbo-croate vuk (du slave *vьlkъ): sanskrit vṛ́kaḥ, gotique wulfs, grec λύκος, latin lupus;
prussien kirsnan « noir » (cf. lituanien Kirsna, affluent de la Šešupė), vieux-slave čьrnъ, russe чёрный (du slave *čьrnъ): sanskrit kṛṣṇáḥ « noir »;
lituanien šimtas, letton simts, vieux-slave sъto (probablement un emprunt aux langues iraniennes): sanskrit śatám (śa- de l’indo-européen *k’ṃ-), grec ἑκατόν (-κα- de l’indo-européen *k’ṃ-), tokharien kānt(e), latin centum, gotique hund;
37 В. К. Журавлев, Развитие группового сингармонизма в праславянском языке, Минск, 1963, р. 29–41.
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Page 71lituanien mintis (acc. sing. minti), at-mintis, latin mit « penser, deviner », vieux prussien po-minisnan « mémoire », vieux slave pa-mętъ (ę issu de bn): sanskrit matíh (-a- issu de n) « intention, désir; prière », latin mens mentis « esprit, intellect », gotique munš « pensée »;
b) lituanien kulnas (et kulnis, acc. sing. kūlni), letton kulna « talon », vieux prussien kulnis « cheville », vieux slave klъka « creux du genou », bulgare kъlka « cuisse », serbo-croate kūk (issu du slave *kъlk-): latin calx « talon », tokharien A kolye « cuisse »; vieux prussien curwis « taureau »: lituanien kárvė, vieux slave krava, russe корова, grec κέρας « corne »: les mots lituanien, slave et grec ont une racine au degré plein *kerH-/*korH-; latin cornu « corne », gotique haúrn « corne », issus de *kṛH-; lituanien ungurys (gen. sing. ūngario): vieux prussien angurgis, russe угорь (у- issu de *ang-), racine *ng-/*ong-.
Les sonantes longues indo-européennes R̄ (issues de l’indo-européen *RH) sont devenues iR ou uR (avec un accent aigu), cf.:
a) lituanien vilna, letton vīna, vieux prussien wilnis et wilna « jupe; veste », vieux slave vъlna, serbo-croate vūna (issus du slave *vъlna): sanskrit ūrṇā, avestique varəna, grec λῆνος, latin lāna, gotique wulla (issu du germanique *wulna); lituanien žirnis, letton zirnis, vieux prussien syrne « grain », vieux slave zrъno, russe зерно (issus du slave *zьrno): latin grānum (rā issu de l’indo-européen *ṛH), gotique kaúrn « céréale »; lituanien pintì, letton pīt, vieux slave peti (ę issu de bn, mais peut aussi provenir de en, cf. vieux slave mrěti, prés. mьrǫ), prés. pьnǫ: arménien henum « je tisse, je tricote », latin pendere « peser, évaluer »; cf. aussi lituanien pántis; b) lituanien gurklỹs (gen. sing. gūrkliō), vieux prussien gurcle « gorge » (issu du baltique *gur-tl-), vieux russe gъrlo (russe горло), polonais gardło (issu du slave *gъr-dl-): sanskrit gūrtáh « attendu, agréable », latin gurges « tourbillon », gurgulio « trachée »; cf. aussi lituanien gūrkšnis, gerklė, gargaliuoti; lituanien mùlkis, letton muļķis: sanskrit mūrkháh « stupide ».
Les sonantes indo-européennes R sont devenues iR et uR dans les langues baltes et slaves non seulement en position préconsonantique, mais également en position prévocalique, cf.:
lituanien pilìs, letton pils, vieux prussien (toponymes) Pill-aw, Pille-kaym: sanskrit pūḥ (acc. sing. pūr-am) « rempart défensif », grec πόλις « ville »; lituanien girìà, letton dzira (et dzire) « forêt »: sanskrit giríh « montagne »; le vieux prussien garian, garrin « arbre » et le vieux slave gora « montagne » présentent un autre degré apophonique (*gor-); lituanien gun-ioti, gūn-yti « poursuivre, chasser », vieux prussien gun-twei, vieux slave gъn-ati « pousser », lituanien giñti, letton dzīt (i issu de in), vieux slave žęti (ę issu de ьn ou en), prés. žьnǫ « je moissonne (les céréales) »: lituanien gan-ýti, letton gan-īt, vieux slave gon-iti.
Les données présentées montrent que les sonantes syllabiques indo-européennes R sont devenues iR dans certains cas et uR dans d’autres en baltique et en slave. La question se pose de savoir de quoi dépendait la distribution des voyelles d’appui i et u. Il n’existe pas de réponse unanime à cette question. J. Endzelynas¹, J. Mikola², K. Būga³, R. Trautmanas⁴ et d’autres ont eu tendance à expliquer l’apparition de i ou de u par l’apophonie. Selon cette conception, iR serait issu de eR,
¹ I. Endzelin, Études slavo-baltiques, p. 3—24.
² J. J. Mikkola, Grammaire du slave commun, I, p. 68—71; cf. Woher lit. jau und slav. ju?, IF, 16, 1904, p. 99.
³ K. Būga, RR, II, p. 128—129, 260—264.
⁴ R. Trautmann, Viennes baltų slavėnų gramatikos bruožas, „Švietimo darbas“, 1922, 3—6, Kaunas, p. 271—272; Ein Kapitel aus der Lautlehre der baltisch-slavischen Sprachen, „Slavia“, 2, 1923.
77
Page 72du degré zéro de la diphtongue eR, tandis que uR provient de oR, du degré zéro de la diphtongue oR. Ainsi, dans les langues baltes et slaves, les voyelles réduites e et o sont devenues les voyelles normales i et u.
Dans les langues baltes, dans de nombreux cas, iR alterne avec eR, et uR avec aR, cf. girtas: gérti (mais cf. gurklys), gilti: gėlti, kilti: kėlti; kūlti: kūlti, kūmpas: kampas, pr. curwis: liet. karvė. Il existe toutefois des cas où iR peut côtoyer aR, et uR eR, cf. miltai: málti, liet. minia: got. manags « nombreux », liet. giria: pr. garian, s. sl. gora, pr. gulsennin « douleur »: liet. gėlti. Dans les formes d’une même racine, iR et uR peuvent apparaître côte à côte, cf. tilpti: telpa: talpinti: tūlpinti.
Les cas où iR côtoie aR, et uR eR, ne contredisent pas la conception des auteurs cités, car, par exemple, à côté de *m̥n- et *mon- (cf. liet. minia et got. manags), il a pu exister autrefois aussi *men-, dont le degré zéro aurait pu être liet. minia.
Il est donc difficile aussi bien de réfuter que d’étayer par des faits la théorie de l’alternance vocalique.
Il est utile de se demander pourquoi, dans les langues baltes et slaves, les voyelles i et u sont apparues précisément devant des sonantes syllabiques, et non, par exemple, les voyelles e ou a, comme dans d’autres langues ide. Dans la communauté linguistique balte, il existait les diphtongues eR et oR, héritées de l’époque ide. Pour cette raison, semble-t-il, les voyelles e et o (liet. a) n’ont pas pu apparaître devant des sonantes syllabiques.
Dans le système quadrilatéral des voyelles brèves baltes
i u e o,
comparé au système des premiers éléments des diphtongues
e(R) o(R),
les termes non marqués étaient les voyelles i et u, car les premiers éléments des diphtongues étaient uniquement les voyelles e et o. Par conséquent, les premiers éléments des diphtongues issues de sonantes syllabiques ne pouvaient être que les voyelles non marquées i et u.
Il ressort de ce qui précède que la distribution de iR et uR a pu dépendre des formes au degré plein de l’alternance vocalique, autrement dit, des diphtongues eR et oR: iR (issu de R) a pu apparaître dans les formes à côté desquelles existaient des formes de la même racine avec la diphtongue eR (cf. kil-ti: kel-ti), tandis que uR (issu de R) a pu apparaître dans celles à côté desquelles se trouvaient des formes avec la diphtongue oR (cf. kūl-ti: kūl-ti). Si une racine présentait l’alternance eR/oR, ses formes pouvaient alors présenter aussi bien iR que uR (cf. liet. tém-ti: lat. tim-sa: liet. tamša: lat. tūm-sa).
K. Brugman, A. V ajanas, J. Kurilovičius, G. Ševeliov as et d’autres estimaient que l’apparition de la voyelle anaptyctique i ou u dépendait de l’environnement phonétique. K. Brugman⁵ a noté que la voyelle u apparaissait après les consonnes labiales et vélaires. Cette affirmation n’était pas suffisamment étayée par des données des langues baltes et slaves. L’explication de K. Brugman reposait sur les données du vieil indien et du grec ancien, puisque, dans ces langues, ul et ur apparaissent après les consonnes labiales et vélaires.
A. V ajanas⁶ estime que, dans les langues baltes et slaves, la voyelle anaptyctique u provient de l’élément vocalique des consonnes labiovélaires ide. kʷ, gʷ, gʷʰ. Ainsi, le balte et le slave *gen-: *gun- (cf. liet. gėna: gunióti, gūnyti et s. sl. ženą: gʷona-ti) serait issu de l’ide. *gʷʰen-: *gʷʰn- (c’est-à-dire *gʷʰn- > *gʷʰn- > *gun-). Ainsi, selon A. V ajanas, dans les langues baltes et…
5 K. Brugmann, Kurze vergleichende Grammatik der indogermanischen Sprachen, Berlin und Leipzig, 1922, p. 123.
6 A. Vaillant, Grammaire comparée des langues slaves, I, p. 171.
78
Page 73Dans les langues slaves, une voyelle d’appui u est apparue après les consonnes labiovélaires, tandis que la voyelle i est apparue après toutes les autres.
J. Kurilowicz⁷ partage une opinion similaire. Selon lui, les sonantes syllabiques R sont devenues uR dans les langues baltes et slaves non seulement après les consonnes labiovélaires, mais aussi après les consonnes vélaires simples (indo-eur. k, g, gh), tandis qu’après toutes les autres consonnes elles sont devenues iR. J. Kurilowicz fonde cette conception sur l’hypothèse que la palatalisation des consonnes dans les langues baltes et slaves est un phénomène plus ancien que la vocalisation des sonantes syllabiques. J. Kurilowicz estime que le passage de R à iR dans les groupes kR et gR aurait transformé k et g en k’ et g’. Toutefois, comme les consonnes vélaires ne pouvaient pas se palataliser devant R et étaient donc dures, la coloration vocalique de la sonante syllabique ne pouvait être que postérieure (c’est-à-dire u).
Les données statistiques avancées par J. Kurilowicz⁸ ne correspondent pas tout à fait à ses affirmations, car les exemples de uR après d’autres consonnes sont au moins aussi nombreux qu’après les consonnes vélaires. Ainsi, uR apparaît dans 35,6% des exemples après k et g, dans 34,8% après m et dans 33,3% après n. Le pourcentage d’exemples est identique après n et après j. La plus grande proportion (44,4%) des exemples présente les diphtongues uR après la consonne s. Dans tous les autres exemples, on trouve iR.
Les rapports de distribution originels de iR et de uR ont pu se confondre au cours de l’évolution de la langue. Ainsi, l’alternance vocalique eR: R après les consonnes vélaires dures est régulièrement devenue eR: uR (cf. lituanien gerklė: gurklys, issu du baltique *ger-tl-: *gur-tl-). Comme l’alternance eR: iR existait après toutes les autres consonnes et qu’elle a pu être généralisée, étant plus fréquente, des formes en iR ont aisément pu apparaître à côté de formes en uR après les consonnes vélaires dures (cf. lituanien girtas).
Après avoir étudié la question de la distribution de iR et de uR, G. Shevelov est parvenu aux conclusions suivantes⁹:
a) après les consonnes vélaires palatalisées, R est devenu iR;
b) entre les consonnes vélaires non palatalisées (y compris les labiovélaires), R est devenu uR;
c) après les consonnes vélaires, devant des consonnes non vélaires, le réflexe phonétique de R était uR;
d) après les consonnes labiales, devant les consonnes vélaires, le réflexe phonétique de R était uR;
e) après les consonnes labiales devant les consonnes vélaires non palatalisées, et après les consonnes dentales (y compris s) devant toute consonne, R est devenu iR.
Un argument de poids en faveur de la théorie de l’environnement phonétique est le fait que, dans les langues baltes et slaves, uR après les consonnes š et ž (issues de l’indo-eur. k’ et g’) est presque inexistant. Les quelques exemples attestés (cf. lituanien šultis, žulsnūs) sont probablement d’origine tardive. Ce fait permet de supposer qu’au moment du passage des sonantes syllabiques R à iR et uR, les langues baltes et slaves possédaient encore k’ et g’, ou les avaient déjà transformées en š et ž (peut-être en š et ž). Et k’, g’, rš, ž devaient être très palatalisées.
Ainsi, selon la théorie de l’environnement phonétique, il faut admettre que, dans les langues baltes et slaves, l’évolution régulière des sonantes syllabiques indo-européennes était R > iR. En revanche, l’évolution R > uR, conditionnée par l’environnement phonétique (après k et g), constituait une anomalie.
⁷ J. Kuryłowicz, L’apophonie en indo-européen, Wrocław, 1956, p. 227—243; O jedności językowej bałto-słowiańskiej, BPTJ, 16, 1957, p. 81—94; O балто-славянском языковом единстве, ВСЯ, 3, 1958, p. 23—24.
⁸ J. Kuryłowicz, L’apophonie en indo-européen, p. 229 (išnaša).
⁹ G. Y. Shevelov, A Prehistory of Slavic, p. 90.
79
Page 74La voyelle u est apparue après certaines consonnes devant des sonantes syllabiques dans d’autres langues idé. également. Selon V. Georgijev10, les sonantes syllabiques idé. après des consonnes vélaires sont devenues en tokharien aruR (après toutes les autres, āR). En ancien indien, après les consonnes labiales et, semble-t-il, les anciennes consonnes labiovélaire, r devant les voyelles est devenu ur11. Dans le même environnement phonétique, l et r sont devenus ul et ur en grec également.
Cependant, il n’existe ici aucun lien génétique entre les langues baltes et slaves, le tokharien, les langues indo-iraniennes et le grec, car il ne peut faire aucun doute que la voyelle u est apparue indépendamment dans chaque langue après certaines consonnes et devant l et r.
Dans d’autres langues idé. également, la voyelle i est apparue devant les sonantes. Ainsi, en albanais, devant les voyelles, l’idé. R est devenu non seulement iR, mais aussi Ri12. Dans les langues celtiques, devant les consonnes, la voyelle i est apparue après les sonantes l et r13. Il ne saurait non plus être question d’un lien génétique entre les langues baltes, slaves, albanaise et celtiques, puisque les conditions dans lesquelles la voyelle i est apparue à côté d’une sonante différaient d’une langue à l’autre: dans les langues baltes et slaves, iR est apparu aussi bien devant les voyelles que devant les consonnes, tandis qu’en albanais, il n’est apparu que devant les voyelles; dans les langues baltes et slaves, la voyelle i est apparue avant les sonantes, alors que dans les langues celtiques, elle est apparue après celles-ci.
La langue pélasgique présente le reflet le plus proche des sonantes syllabiques idé.: ici, les sonantes syllabiques sont devenues, comme dans les langues baltes et slaves, iR ou uR14. Cependant, le lien génétique entre ce phénomène des langues baltes et slaves et celui de la langue pélasgique ne peut être démontré, car la distribution de iR et de uR en pélasgique n’est pas connue. Le fait qu’en pélasgique soient aussi apparus, dans certains cas, lu, ru ainsi que om, on indique probablement que le traitement des sonantes syllabiques idé. dans les langues baltes et slaves et en pélasgique s’est déroulé indépendamment.
Tout ce qui précède permet de penser que le passage des sonantes syllabiques idé. R à iR ou uR constitue une innovation des langues baltes et slaves.
Aucune autre langue idé. ne présente le même traitement des sonantes syllabiques que les langues baltes et slaves. À cet égard, les langues baltes et slaves coïncident entièrement: les langues slaves ont iR ou uR aux mêmes endroits que les langues baltes (à une ou deux exceptions près15); dans les langues baltes comme dans les langues slaves, les sonantes syllabiques idé. R sont devenues iR ou uR non seulement en position préconsonantique, mais aussi en position prévocalique. Tout cela montre qu’au moment du passage des sonantes syllabiques idé. R à iR ou uR, les langues baltes et slaves entretenaient des relations étroites: une vague d’innovation née dans l’aire d’un groupe linguistique pouvait aussi déferler sur l’aire de l’autre.
L’absence, dans toute autre langue idé., d’un traitement des sonantes syllabiques identique à celui des langues baltes et slaves conduit également à penser que les sonantes syllabiques idé. ont été vocalisées (c’est-à-dire sont devenues iR ou uR) déjà dans les langues baltes et slaves, après la séparation des dialectes de l’aire septentrionale de la communauté linguistique idé.
Les sonantes syllabiques idé. R sont devenues iR ou uR dans les langues baltes et slaves probablement avant la formation de l’opposition intonative « circonflexe: aigu », car iR
10 В. Георгиев, Балто-славянский и тохарский языки, ВЯ, 6, 1958, p. 8—15.
11 T. Burrow, The Sanskrit Language, II impression, London, 1959, p. 86.
12 N. Jokl, Die Verwandtschaftsverhältnisse des Albanischen zu den übrigen idg. Sprachen, „Die Sprache“, 9, 1963, p. 120—122.
13 Г. Льюис и Х. Педерсен, Краткая сравнительная грамматика кельтских языков, Москва, 1954, p. 29.
14 В. И. Георгиев, Исследования по сравнительно-историческому языкознанию, p. 92.
15 Cf. lituanien sùrbti et russe сра́ба́то, polonais sarbáć (mais vieux slave srobati), lituanien būrlas et russe берлога. De telles divergences ne sont pas des différences significatives entre les langues baltes et slaves, car elles se rencontrent aussi à l’intérieur même des langues baltes (cf. letton du parler tāmnieki tūmsa et du parler augšzemnieki tīmsa).
80
Page 75ir uR étaient traités comme des diphtongues: iR et uR recevaient respectivement le circonflexe, tandis que iR et ūR (issus de l’indo-européen *RH) recevaient l’accent aigu. Comme les emprunts finno-ougrien d’origine baltique présentent iR et uR (cf. le finnois villa et le lituanien vilna, le finnois kurpponen et le lituanien kūrpė), le changement des sonantes syllabiques indo-européennes en baltique a donc eu lieu avant les contacts entre les langues baltes et finno-ougriennes.
Le sort de l’indo-européen
Dans les langues slaves et indo-iraniennes, après k, r, i, u, la consonne indo-européenne s a évolué: dans les langues slaves, elle est devenue ch, dans les langues indo-iraniennes, š (sanskrit ṣ, avestique š). En lituanien, l’indo-européen s est devenu š après k et r. La question de savoir si l’indo-européen s a également évolué en lituanien après i et u n’est pas encore définitivement élucidée. Cf.:
lituanien aukštas, letton augsts: latin augustus « élevé » (: lituanien augti);
lituanien makštis, letton maksts: vieux-slave mošьna « boîte » (de *maks-ina) (: lituanien makas « petit sac de cuir (à tabac, à argent) », letton maks « sac », vieux-prussien danti-maks « Zahnfleisch, gencive », vieux-haut-allemand mago « ventre »);
lituanien veršis, letton vērsis « bœuf », vieux-prussien werstian « Kalb, veau »: sanskrit vṛṣaḥ, avestique varšni- « bélier », latin verrēs « verrat, porc mâle » (latin -rr- issu de *rs);
lituanien viršus, letton virsus: vieux-slave vrъchъ, vieux-russe vrъchъ; sanskrit vārṣmā « sommet », latin verrūca « proéminence; verrue », irlandais ferr « meilleur » (latin -rr- et irlandais -rr issus de *rs);
lituanien maišas, letton maiss, vieux-prussien moasis « Blasebalg, soufflet »: vieux-slave měchъ « sac », sanskrit meṣáḥ « bélier », avestique maeša- « brebis »;
lituanien paišyti, letton pāisīt « broyer le lin »: vieux-russe pъchati « broyer », sanskrit piṣṭáḥ « moulu », avestique pišant- « broyé »;
lituanien jūšė (et jušė) « soupe de poisson », vieux-prussien iuse « Juche, une sorte de soupe »: vieux-slave jucha « soupe », sanskrit yúḥ (yūṣám), latin iūs;
lituanien ausis, letton auss, vieux-prussien ausins (acc. pl.): vieux-slave ucho, avestique uši, gotique ausō, grec οὖς, latin auris (latin -r- issu de -s-).
Comme le montrent les exemples qui précèdent, en lituanien, après i et u, on trouve š dans certains cas (cf. maišas et jūšė), et s dans d’autres (cf. paišyti et ausis). La question se pose donc d’elle-même: l’indo-européen s a-t-il évolué en lituanien après i et u, ou non? Les avis des chercheurs sur ce point divergent.
J. Endzelynas¹, K. Būga², J. Šeftelovičius³, E. Frenkelis⁴, J. Kurilovičius⁵, S. Bernšteinas⁶, G. Ševel iovas⁷ et d’autres estiment que l’indo-européen s n’a pas changé en lituanien après i et u. Dans de nombreux exemples du type maišas, ils font dériver la consonne š de sk’ ou k’. Toutefois, lorsqu’ils expliquent l’origine de ce š, les tenants de cette conception se heurtent à de grandes difficul-
¹ И. Эндзелин, Славяно-балтийские этюды, p. 51—60; J. Endzelin, Lettische Grammatik, p. 110; Über den slavisch-baltischen Reflex von idg. sk’, ZfslPh, 16, 1939, p. 107—115.
² K. Būga, RR, III, p. 589—590, 823; cf. K. Буга, Судьба индоевропейского s в литовском языке (Vilniaus Valstybinio universiteto rankraštynas, E 180).
³ J. Scheftelowitz, Die verbalen und nominalen sk’- und sk-Stämme im Baltisch-Slavischen und Albanischen, KZ, 56, 1929, p. 156—170.
⁴ E. Fraenkel, Die baltischen Sprachen, p. 113; LEW, p. 397 (s. v. maišas).
⁵ J. Kuryłowicz, L’apophonie en indo-européen, p. 374.
⁶ С. Б. Бернштейн, Очерк сравнительной грамматики славянских языков, p. 161.
⁷ G. Y. Shevelov, A Prehistory of Slavic, p. 129.
6. Baltų ir slavų kalbų ryšiai
81
Page 76…mais. Voici comment l’origine du son -š- est expliquée de diverses manières et de façon peu fiable, par exemple dans le mot laiškas.
H. Peterson8 faisait dériver le mot lituanien laiškas de *loik’sko-. Pour expliquer l’origine du groupe -šk- dans les mots du type laiškas, K. Būga9 avança l’opinion que l’ie. sk’ était devenu šk’ en lituanien10. Selon lui, le lituanien laiškas serait donc issu de *loisk’-. J. Šeftelovičius11 rapprochait le lituanien laiškas et le vieux slave listъ du vieil indien līs- « déchirer » et les faisait dériver de *lik’-ko- et *lik’-to-.
Si l’on n’admet pas le passage de l’ie. s après i et u en š, il est difficile d’expliquer le š de la consonne du suffixe -iškas. Ne sachant comment expliquer ce š, J. Šeftelovičius12 considérait le suffixe -iškas comme emprunté aux langues slaves. J. Endzelynas estimait13 qu’à côté de *-isko- avait autrefois existé également le suffixe *-isk’o (d’où le lituanien *-iša-). L’affirmation de J. Endzelynas selon laquelle le suffixe -iškas serait apparu par contamination de ces suffixes n’est pas fiable.
H. Pedersen14, K. Brugmanas15, H. Arncas16, A. Vajanas17, J. Otrembskis18 et O. Semerenjis19 estimaient que, dans la communauté linguistique balte, l’ie. s avait évolué non seulement après k et r, mais aussi après i, u. Cette conclusion ne reposait pas sur les données des langues baltes. Elle se fondait sur l’hypothèse que les langues baltes et slaves avaient jadis formé une unité linguistique: puisque l’ie. s avait évolué en slave après i et u, il devait aussi avoir évolué dans les langues baltes, qui avaient auparavant formé une unité avec les langues slaves.
Pour expliquer pourquoi, dans certains cas, après i et u on trouve š en lituanien, et dans d’autres s, H. Pedersen établit la loi suivante20: après une voyelle à accent aigu (cf. jūšė), š s’est maintenu, tandis qu’après une voyelle à accent circonflexe, š est redevenu s (cf. saũšas). Toutefois, les faits du lituanien contredisent cette loi: dans de nombreux cas, s apparaît après une voyelle à accent aigu (cf. ãusas « or », lýsė, viẽšulas, kláusė, etc.), tandis que š apparaît après une voyelle à accent circonflexe (cf. maišas, kiũši, etc.).
A. Mejẹ21, R. Trautmanas22, V. Pizani23 et V. Porcigas24 soutenaient qu’en lituanien l’ie. s après i et u correspond tantôt à la consonne š, tantôt à la consonne s.
8 H. Petersson, Arische und armenische Studien, Lund—Leipzig, 1920, p. 91.
9 K. Būga, RR, II, p. 285—286.
10 L’idé. sk’ est probablement devenu š en lituanien; cf. J. Scheftelowitz, op. cit., p. 165—170; J. Endzelin, Über den slavisch-baltischen Reflex von idg. sk’, p. 107—115; M. Leumann, Idg. sk’ im Altindischen und im Litauischen, IF, 58, 1941, p. 1—26, 113—130.
11 J. Scheftelowitz, op. cit., p. 196.
12 J. Scheftelowitz, op. cit., p. 197.
13 J. Endzelin, Über den slavisch-baltischen Reflex von idg. sk’, p. 112—113.
14 H. Pedersen, Das indogermanische s im Slavischen, IF, 5, 1895, p. 33—87.
15 K. Brugmann, Grundriss der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen, I, 2, p. 781.
16 H. Arntz, Sprachliche Beziehungen zwischen Arisch und Balto-Slawisch, Heidelberg, 1933 p. 9—10.
17 A. Vaillant, Grammaire comparée des langues slaves, I, p. 32.
18 Я. Отрембский, Славяно-балтийское языковое единство, ВЯ, 5, 1954, p. 32—34.
19 O. Szemerényi, The Problem of Balto-Slav Unity — A Critical Survey, p. 105—107.
20 H. Pedersen, op. cit., p. 77—78.
21 A. Meillet, Les dialectes indo-européens, p. 85.
22 R. Trautmann, Die altpreussischen Sprachdenkmäler, p. 169; Baltisch-Slavisches Wörterbuch, p. 165 ir 250 (s. v. maiša- ir sausa-).
23 V. Pisani, Balto e slavo, StB, 2, 1932, p. 16.
24 W. Porzig, Die Gliederung des indogermanischen Sprachgebiets, p. 165.
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Page 77L’analyse des données de la langue lituanienne aide à répondre à la question de savoir si, en lituanien, l’idé. s après i et u est devenu š ou non.
Voici des exemples où, à la place du s des autres langues idé., on trouve š en lituanien: maišas, riešas (riešutas), višta, glušas, jušė (jušė), kriaušė, kruša, kūšys, rūšė, pušė (puškas), aiškus (eiškus), ieškoti, kišką, laiškas (laiskas), miškas, reiškia; -uš- (ėpušė, kermušė, vėtušas), *-ištja- (eriščias) et -išk- (moteriškas). Les verbes rišti, aušti et traušti sont douteux, car leur -š- peut aussi provenir de -s-sk’ ou de -sk’.
Voici, en revanche, des exemples où l’idé. s après i et u ne s’est pas transformé en š: ausis, mušė, mušas, pusė; ausas (auksas), blusà, lỹsė, usnis, iesmė, viesulas, visas, pliauskà (plauska); paisyti, tiešti (teisti), veisti, daūsos, klausyti, kniaustis, niausti, praušti, saūsas, tausytis, triušti, le suffixe du participe passé -us- (cf. mirusį25). La comparaison avec les faits correspondants dans les autres langues idé. montre que l’élément -s- est ancien dans ces mots et qu’il existait sans aucun doute avant la transformation de l’idé. s en š. Par conséquent, après i et u, on attend ici š plutôt que s.
Pour déterminer pourquoi, dans ces mots, l’idé. s ne s’est pas transformé en š, il faut garder à l’esprit le fait que la consonne est restée intacte lorsque se trouvait une frontière morphémique entre elle et les voyelles i et u26. Dans certains des mots cités ici, l’élément s appartenait lui aussi à un morphème, tandis que les voyelles i et u appartenaient à un autre, cf.:
plau-sk-à, pliau-sk-à (: plaũ-t-as, pliaũ-t-as, lat. plàu-kt-s, plàu-t-s),
viė-s-ulas, vė-s-ulas (: vė-jas, vė-tra),
pai-s-yti (: pai-l-yti, pai-v-yti, peĩ-k-ė, peĩ-k-enà),
kniaũ-s-tis, kniaũ-s-ėsi (: kniaũ-t-esi)27.
On peut dire la même chose du lituanien niaũ-s-ti « baisser, incliner la tête », apsi-niaũ-s-ti « être renfrogné », niau-s-óti « être triste, renfrogné ». Ni les sons ni le sens ne s’opposent à les rapprocher du lituanien niaũ-k-tis (niáu-k-tis) « se couvrir de nuages », niau-k-ùs « couvert de nuages, sombre » et niau-r-ùs « renfrogné, méchant ».
Au moment où l’idé. s s’est transformé en š, du fait de l’existence parallèle de formes de sens proche ayant d’autres consonnes à la fin de la racine, s a pu être perçu comme un suffixe, c’est-à-dire comme appartenant à un morphème différent de celui de i et u.
L’explication selon laquelle l’élément -s- ne s’est pas changé en -š- parce qu’il appartenait à un morphème différent de celui de i et u ne convient pas à tous les mots qui ont conservé un s intact. Elle ne convient pas aux mots qui, semble-t-il, n’avaient pas de forme asigmatique à côté d’eux et dans lesquels s n’était probablement pas un formant, cf. le lituanien tausytis « se calmer (du vent) », le letton tusēt « respirer péniblement, étouffer », le prussien tusnan « calme, silencieux », le slavon d’Église po-tuchnǫti « s’éteindre », le sanskrit tuṣyati « (il) se calme ». Ces mots doivent donc recevoir une autre explication.
Il est tout à fait possible que l’idé. s après i et u ne se soit pas transformé en š en lituanien devant certaines consonnes (par exemple, devant j)28.
Sous cet angle, l’examen des données montre que, dans la plupart des mots, -s- précède j(i), cf. l’élément *-sja, isolé dans les mots *peisja (de paisyti), tiešia, teisčia, veisia, kláusia (de klausyti, où s précède i), kniausiasi, praušia, *teusjasi (de tausytis, où s précède i), triūšia. Le suffixe du participe passé -us- était lui aussi toujours
25 Tous les mots et les cas où š et s correspondent au s des autres langues idé. sont répertoriés dans l’article « К вопросу об н.-е. *s после i, u в литовском языке », « Baltistica », I(2), 1966, p. 113–126.
26 Op. cit., p. 122.
27 Pour les sens et les étymologies, voir E. Fraenkel, LEW; K. Būga, RR, I–III (Index).
28 « Baltistica », I(2), 1966, p. 125.
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Page 78avant j, cf. mirusio et mirusios issus de *mirusiō et *mirusjās. Les noms en i-thème tels que ausis, musis (cf. aussi jā-thème musià, où s précédait j) et pùšis, issus d’anciens mots à thème consonantique, semblent être beaucoup plus anciens que leurs formes en ē-thème; cf. mùsė, pùsė.
Dans d’autres mots, s se trouvait devant v(u) (cf. lýsvė, viesulas), m et n (cf. iesmė et usnis).
Ainsi, la plupart des mots dans lesquels s après i et u est resté inchangé présentent ce s devant les sonantes j(i), v(u), m et n. Il faut apparemment rechercher une telle position de s également dans les mots où il n’est actuellement suivi d’aucune sonante. Par exemple, dans les mots aũsas, blusà, aũsos, dùsas, mùsas ou mùsos, saũsas, les morphèmes aus-, blus-, daus-|dus-, mūs-|mus-, saus-, vis- se sont beaucoup plus souvent trouvés devant des consonnes et des voyelles sonantes que devant le morphème -a- (-o-); cf. auksinis, auksinti, auksýti, auksius (accentuation inconnue), auksnas, áuksinas, auksioti (-k- est ici secondaire; cf. pr. ausis et lat. aurum); blusia (accentuation inconnue), blùsinas, blusýnas, blusinėti, blusingas, blusinis, blusinti, blùsius; dūsúoti, dūsinti (let. dusinat), dūsýti, dùsnà, dusulýs (let. dusulis), duslùs; mūsýti, musýti; saũsis, sausmė, sausra, sausumà, susnà; vismet, visur, let. visur (cf. aussi le vieux slave vьsь et le vieux indien viṣú-, qui indiquent peut-être que le mot baltique pouvait lui aussi avoir autrefois i ou u).
Tout le matériel présenté ici semble permettre de conclure que l’indo-européen s après i et u est resté inchangé dans les langues baltes, vraisemblablement lorsque s se trouvait directement devant des sonantes.
Ainsi, rien ne s’oppose à l’hypothèse que l’indo-européen s après i et u est également devenu š dans les langues baltes, sauf, bien entendu, dans les cas où ce s appartenait à un morphème différent de celui de i et u et où il se trouvait directement devant des sonantes.
Ainsi, dans les langues baltes, comme dans les langues slaves et indo-iraniennes, l’indo-européen s a également subi une modification en position après k, r, i, u. Le fait que ce phénomène était commun à l’ensemble du baltique est attesté par les emprunts d’origine baltique dans les langues finno-ougriennes de la région balte, où le son h correspond aux consonnes š (et ž) des langues baltes; il n’a pu apparaître qu’à partir de š (cf. le finnois halla, l’estonien hall et le lituanien šalnà, le letton salna; le finnois hihna, l’estonien ihn et le lituanien šìkšnà, le letton siksna). Le š proto-baltique, issu de l’indo-européen s après k, r, i, u et de l’indo-européen ḱ, ainsi que son corrélat ž, issu de l’indo-européen gʰ et gʰh, sont devenus s et z dans les dialectes letton et vieux-prussien en raison des particularités de leurs systèmes phonologiques. Ils ne sont restés inchangés qu’en lituanien.
Certains chercheurs (A. Meje⁽²⁹⁾, S. Bernšteins⁽³⁰⁾ et d’autres) tendent à discerner des traces du passage de l’indo-européen s à š en vieux-prussien, où (dans le troisième catéchisme) on trouve effectivement -rsch- à côté de -rs- (cf. pr. kirscha, kerscha à côté de kirsa, pirschau à côté de pirsdai). Il faut probablement considérer ce phénomène du vieux-prussien non comme un vestige de l’état proto-baltique, mais comme un fait nouveau apparu en vieux-prussien (peut-être sous l’influence de l’allemand⁽³¹⁾), lié au passage de *sj à š et à l’apparition du son š dans les groupes šp-, šk-, šl-.
Le passage de l’indo-européen s après k, r, i, u à š est un phénomène commun aux langues baltes, slaves et indo-iraniennes. Il ne peut donc pas constituer une innovation commune au baltique et au slave. Pour caractériser les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves, il importe de noter que les conditions dans lesquelles l’indo-européen s est devenu š différaient dans chacun de ces groupes linguistiques.
29 A. Meillet, Les dialectes indo-européens, p. 85.
30 С. Б. Бернштейн, Очерк сравнительной грамматики славянских языков, р. 161.
31 И. Эндзелин, Славяно-балтийские этюды, р. 60—68; J. Endzelīns, Senprūšu valoda, p. 37.
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Page 79Dans les langues slaves, l’indo-européen s est devenu ch uniquement devant les voyelles; lorsqu’il était suivi d’une sonante ou d’une consonne, il est resté intact32 (cf. le vieux slave pracho, issu de *parsas, et le vieux slave prъstъ, issu de *pṛstis). Dans les langues baltes et indo-iraniennes, contrairement aux langues slaves, l’indo-européen s est devenu š non seulement devant les voyelles, mais aussi devant les consonnes. Dans les langues baltes, comme dans les langues slaves, l’indo-européen s après i et u est resté inchangé devant les sonantes.
Dans l’ancien indien, contrairement aux langues baltes et slaves, l’indo-européen s est devenu š non seulement après k, r, i, u, mais aussi après k’ l et i issus de l’indo-européen H. Dans les langues indo-iraniennes, ce phénomène était si intense que z est même devenu ž après les sons mentionnés (cf. av. mūždam et v. sl. mbzda). En ancien indien, la présence de r après l’indo-européen s empêchait sa transformation en š (cf. s. ind. tisrāḥ, féminin, « trois »), et souvent aussi l’anusvāra33.
Tout cela permet de penser que l’indo-européen s après k, r, i, u a probablement évolué séparément dans les langues baltes, slaves et indo-iraniennes34. Le fait que l’indo-européen s ait connu une évolution parallèle dans ces trois groupes de langues est peut-être également indiqué par le fait que, dans les langues indo-aryennes modernes (sindhi, hindi, etc.), le š du sanskrit est devenu kh et h35. Il ne fait aucun doute que ce phénomène des langues indo-aryennes n’a génétiquement aucun lien avec un phénomène semblable des langues slaves (le sl. ch provient probablement d’un š plus ancien). Le fait que, dans les langues kafires, l’indo-européen s après u soit resté inchangé36 permet de penser que l’indo-européen s a évolué assez tard, dans des dialectes du groupe indo-iranien déjà constitués.
Enfin, la conclusion selon laquelle l’indo-européen s après k, r, i, u a évolué séparément dans les langues baltes et dans les langues slaves est également étayée par les données des langues baltes elles-mêmes. Le fait que, au moment où l’indo-européen s après k, r, i, u est devenu š, les langues baltes et slaves formaient déjà deux unités linguistiques indépendantes est indiqué par la circonstance que, dans les langues baltes, le s appartenant à un morphème autre que i et u est resté intact, tandis que, dans les langues slaves, il est lui aussi devenu ch (cf. les locatifs pluriels du lituanien avi-sù et du vieux slave gostb-chъ, ainsi que du lituanien tri-sù et du vieux slave trb-chъ). Si les langues baltes et slaves avaient alors formé une unité, une telle divergence, peut-on penser, n’aurait pas existé. Au moment de la transformation de l’indo-européen s en š, ou immédiatement après, des tendances opposées étaient manifestes dans les langues baltes et slaves: dans la flexion balte, s a été généralisé partout, tandis que, dans les langues slaves, au contraire, le ch flexionnel a également pénétré dans des positions où il n’était pas phonétiquement motivé (cf. v. sl. synъ-chъ et žena-chъ au lieu de la forme attendue *žena-sъ). Dans les langues baltes, l’indo-européen s après i et u n’est pas devenu š devant les sonantes; dans les langues slaves, en revanche, par analogie, ch a été transféré dans des suffixes et des racines où il ne pouvait apparaître phonétiquement (cf. v. sl. spě-chъ à côté de spě-ti et le russe ma-x-ámъ à côté de má-ámъ, c’est-à-dire má-j-atъ).
Bien que, comme on l’a indiqué, l’indo-européen s soit devenu š assez tard, dans des dialectes déjà constitués, par exemple indo-iraniens, il a néanmoins, d’un autre côté, évolué bien avant nombre de changements phonétiques survenus dans les langues baltes et slaves. Ainsi, dans les langues baltes, l’indo-européen s semble être devenu š avant la chute de t et d devant s (cf. le lituanien garšas, issu de *gord-s-os). Cette hypothèse est à retenir parce que la transformation de l’indo-européen s en š après k, r a également touché les suffixes (cf. garšas, garšvà).
32 J. Kurilovičius estime (L’apophonie en indo-européen, p. 374) que, dans les langues slaves, l’indo-européen s est également devenu š devant les consonnes (> sl. ch), puis qu’il s’est transformé en s seulement plus tard.
33 A. Thumb, R. Hauschild, Handbuch des Sanskrit, I, Heidelberg, 1958, p. 306; T. Burrow, The Sanskrit Language, p. 79–80.
34 C. C. Uhlenbeck, Miscellen. 1. Zur Geschichte des s im Slavischen, KZ, 39, p. 599–600; A. Meillet, Les dialectes indo-européens, p. 84–85; И. Эндзелин, Славяно-балтийские этюды, p. 74.
35 J. V. Lazicius, Zur Wandlung idg. s>sl. ch, IF, 51, 1933, p. 196–199.
36 G. Morgenstierne, Indo-European k’ in Kafiri, NTS, 13, 1945, p. 225–238.
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Page 80En slavon, le passage de s à ch est antérieur à la monophtongaison de la diphtongue ai ainsi qu’à la métathèse de er et de or en slavon méridional ou à la pléophonie en slavon oriental, car après les diphtongues ai et er ainsi que or, l’ide. s a changé.
Le fait que, dans les emprunts des langues finno-ougriennes de la Baltique d’origine balte, le š balte (et le ž) soit rendu par le son h, qui a pu provenir de š, indique que les contacts entre les Baltes et les Finno-Ougriens de la Baltique ont commencé à une époque où l’ide. s après k, r, i, u et l’ide. k’ s’étaient déjà transformés en š dans les langues baltes.
La transformation de l’ide. s en š après k, r, i, u dans les langues baltes était structurellement liée à l’assibilation de l’ide. k’. Dès 1908, A. Meje remarqua que les consonnes vélaires palatales avaient été assibilées dans les dialectes ide. où l’ide. s après k, r, i, u était devenu š³⁷. Le fait que le changement de l’ide. s après k, r, i, u et l’assibilation de l’ide. k’ aient été des processus synchroniques et structurellement liés est clairement indiqué par leur résultat identique: en lituanien, s après k, r, i, u et l’ide. k’ sont devenus š. Cela permet aussi de comprendre le processus phonologique de transformation de l’ide. s en š après k, r, i, u.
Après la consonne occlusive k, après le r apical articulé avec la pointe de la langue et après les voyelles fermées i et u, l’articulation de la consonne s était probablement plus haute, et le son lui-même était sans doute prononcé plus doucement et moins nettement. Du point de vue acoustique, cette variante de la consonne s pouvait être un son intermédiaire entre les s et š du lituanien actuel, c’est-à-dire qu’il pouvait s’agir de š. Le passage de la « variante haute » de la consonne s au statut de phonème autonome dépendait de la coïncidence, au cours de l’évolution de la langue, des groupes *-rś- et *-rḱ-, *-iś- et *-iḱ-, etc. Le résultat de leur coïncidence fut -rš- et -iš-. Mais le groupe *-oḱ- devint lui aussi -aš-. Or, comme le groupe *-os- comportait précisément le phonème /s/ (et non sa « variante haute » š), š et s étaient des sons phonologiquement distincts. Ainsi, le phonème /s/ se scinda en deux unités distinctes — i s et š³⁸.
Sur la base des données présentées dans ce chapitre, on peut tirer les conclusions suivantes concernant les relations entre les dialectes de la communauté linguistique ide.:
1) au moment où l’ide. s après k, r, i, u devint š, les dialectes baltes, slaves et indo-iraniens constituaient déjà des entités linguistiques autonomes (cf. les différences indiquées plus haut dans les détails de cette transformation);
2) au moment de cette transformation, les dialectes baltes, slaves et indo-iraniens entretenaient certains contacts: dans les trois groupes linguistiques, l’ide. s a changé dans la même position, et le résultat de ce changement fut également identique.
Évolution des consonnes vélaires palatales ide.
Dans les langues baltes et slaves, les k’, g’, g’h (dialectaux) de la communauté linguistique ide. se sont assibilés. En lituanien, ils sont devenus š, ž; en letton, en vieux-prussien et dans les langues slaves, s, z, cf.:
lituanien šimtas, letton simts, vieux slave sъto, vieil indien śatám, avestique satəm: grec ἑκατόν, latin centum, vieux haut allemand hund, tokharien kante;
lituanien širdis, letton sirds, vieux-prussien seyr (de *šer(d)), vieux slave srъdъ-ce, vieux russe sьrd-ce: grec καρδία, latin cor cordis, hittite kard-;
lituanien paršas, vieux-prussien parstian (attesté sous la forme prastian Voc. 686), vieux russe porosja, serbo-croate prâse: vieux haut allemand farah, latin porcus « porc, verrat », grec πόρκος;
lituanien žiemà, letton ziema, vieux-prussien semo (s- doit être lu z-), vieux slave zima, vieux indien hēman « en hiver » (h- issu de l’ide. g’h-): grec χεῖμα, latin hiems, hittite gimmant-;
37 „La ligne du traitement š/s coincide donc en gros avec celle du traitement des gutturales“, A. Meillet, Les dialectes indo-européens, p. 86.
38 A. Martinet, Concerning some Slavic and Aryan Reflexes of IE s, « Word », 7, 1951, p. 91–95.
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Page 81lituanien žvėris, letton zvērs, vieux prussien swīrins (acc. pl.), vieux slave zvěrъ: grec θήρ, latin ferus (f- issu de g’h);
lituanien bėržas, letton bērzs, vieux prussien berse, vieux slave brěza, serbo-croate breza, sanskrit ancien bhūrjāh: haut allemand ancien birihha (hh issu du germanique k < indo-européen g’).
Les exemples cités montrent que certaines langues indo-européennes ont des spirantes, tandis que d’autres présentent des occlusives dans les mêmes mots. Autrefois, on accordait une grande importance à cette caractéristique phonétique des langues indo-européennes: sur cette base, celles-ci étaient réparties en deux dialectes — centum et satem (d’après les termes latins et avestiques désignant cent, centum et satam). Le premier à proposer, en 1888, cette division dialectale de l’aire linguistique indo-européenne fut P. von Bradke1. Grâce à l’appui de K. Brugmann2, cette répartition des langues indo-européennes en dialectes centum et satem fut universellement reconnue. Selon cette classification, au groupe des langues satem, outre les langues baltes et slaves déjà mentionnées, furent rattachées les langues indo-iraniennes, l’arménien et l’albanais, tandis qu’au groupe centum furent rattachés le grec, les langues italiques, celtiques, germaniques et illyriennes. La classification linguistique correspondait à la répartition géographique des langues indo-européennes: toutes les langues satem se situaient à l’est de l’aire linguistique indo-européenne, et les langues centum à l’ouest.
Cependant, avec le temps, on commença à douter que l’isoglosse de l’assibilation des consonnes palatales puisse servir de fondement à la division dialectale des langues indo-européennes. L’étude des langues tokharienne et hittite, découvertes récemment, montra que, bien qu’elles se trouvent géographiquement parmi les langues satem, elles sont néanmoins centum. La théorie centum et satem perdit donc son argument géographique. En outre, des éléments des langues centum existent aussi dans les langues satem elles-mêmes, en particulier dans celles situées plus à l’ouest (par exemple, les langues baltes et slaves), tandis que les langues centum présentent des éléments d’assibilation des consonnes vélaires palatales (cf. certains phénomènes d’assibilation en hittite). Dans les langues baltes et slaves, la consonne vélaire et la spirante alternent souvent au sein d’une même racine, ce qui donne les alternances lituanien š: k, ž: g et slave s: k, z: g, cf. lituanien šaukti, letton saukt: lituanien kaukti; lituanien šeima: kiemas, kaimas; lituanien šleivas: klevas, letton klēvs; lituanien šliubas: kliubas, letton kluhurs; lituanien šliaukti: kliaukti; lituanien ašmuõ, sanskrit ancien aśmā « pierre, rocher, ciel »: lituanien akmuõ, letton akmens, grec ἄκμων « enclume »; lituanien aštrùs: akūotas; lituanien krėšti, krešėti: krėkti, krekėti, letton krecēt; lituanien šùnpis: kùmpis; lituanien šuõ, letton suns, vieux prussien sunis: letton kuņa « chienne »; lituanien švañkšti: kvañkšti; lituanien šviẽti, vieux slave světěti: letton kvitēt; lituanien ker̃džius, vieux prussien kerdan (acc. sing.) « Zeit, temps », vieux slave črěda « troupeau; bétail »: sanskrit ancien śárdhah « troupeau »; sanskrit ancien rúsant-: lituanien laũkas; lituanien smãkras (et smakrà), albanais mjekër « menton; barbe » (issu de *smekrā-): sanskrit ancien śmáśru « barbe » (ś- issu de s-); lituanien pėkus « bétail », vieux prussien pecku, latin pecu: sanskrit ancien paśúh, avestique pasu-; lituanien žárdis « enclos pour les animaux »: gárdas, vieux slave gradъ « ville »; lituanien žėltas « jaunâtre »: geltãs; lituanien žentas, vieux slave zetъ: lituanien gentis « parents »; lituanien žnybti, žnaibyti: gnybti, gnaibyti; lituanien aržóti « crier, vociférer; se quereller, se battre »: argóti « frapper »; vieux prussien gunsix « Beule, bosse »: lituanien gūnglė « bosse »; lituanien įstrižas: įstrigas; vieux slave brěgъ « rive »: avestique barǝzah- « montagne » (cf. haut allemand ancien berg); vieux slave kotora « querelle »: sanskrit ancien śátruh « adversaire »; vieux slave kloniti: vieux russe slave sloniti se, sanskrit ancien śrāyate « (il) s’appuie »; vieux russe světo: květo.
1 P. von Bradke, Beiträge zur Kenntnis der vorhistorischen Entwicklung unsres Sprachstamms, Giessen, 1888.
2 K. Brugmann, Grundriss der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen, I, 1, p. 542—544.
87
Page 82Il existe des cas où les langues baltes ont une spirante et les langues slaves une vélaire, ou bien où les langues baltes ont une vélaire et les langues slaves une spirante; cf. lituanien klausyti, letton klāusīt, vieux prussien klausīton « erhören, écouter »: vieux slave slušati (mais les langues baltes ont également la spirante, cf. lituanien šlovė, šlovinti, letton slava, slavět); lituanien šešūras, sanskrit ancien śváśuraḥ: vieux slave svekrъ; lituanien šokti: vieux slave skokъ; lituanien žąsis, letton žūose, vieux prussien sansy: slave *gǫsь (russe гусь, polonais gęś); lituanien žvaigždė, letton zvaigzne, vieux prussien swāigstan (acc. sing.) « Schein, lumière »: vieux slave zvězda (zv- issu de gv-), polonais gwiazda; vieux prussien massī « je peux, je suis capable »: vieux slave moga, etc.
Il ne faudrait pas accorder une grande importance à ces réflexes indo-européens différents des consonnes palatales dans les langues baltes et slaves, car ces réflexes divergents se rencontrent également au sein même des langues baltes.
Les exemples cités montrent que les langues baltes et slaves comportent des éléments centum. Elles ne sont donc pas des langues satem pures.
Les langues baltes et slaves ne sont pas les seules, parmi les langues satem, où l’on trouve des éléments centum. Dans les langues albanaise, thrace et phrygienne, on observe également une alternance entre spirantes et consonnes vélaires. En hittite et dans certaines autres langues anatoliennes, l’indo-européen k’ devant u est devenu s (cf. ašuwa « cheval »), bien que, dans toutes les autres positions, les consonnes vélaires et palatales aient fusionné³.
Toutes les langues où les spirantes et les consonnes vélaires alternent dans une même racine forment un groupe de dialectes de transition entre les langues indo-européennes de l’est et de l’ouest. V. Porzig a donc tout à fait légitimement distingué deux aires dans la zone d’assibilation des consonnes palatales: la première comprend les langues indo-iraniennes et arménienne, où les consonnes palatales sont, à quelques rares exceptions près, devenues systématiquement des spirantes; la seconde est constituée des dialectes de transition déjà mentionnés⁴. La caractéristique des langues dites satem — l’alternance des spirantes avec les consonnes vélaires — fut déjà relevée en 1904 par E. Cupica, qui nota que, dans la partie occidentale de l’aire satem, le pourcentage des formes avec consonnes vélaires était plus élevé qu’à l’est⁵. Comme les langues slaves se trouvent plus à l’est dans l’aire linguistique indo-européenne, les formes présentant des consonnes vélaires à la place des spirantes y sont donc moins nombreuses⁶.
Les avis divergent quant aux raisons pour lesquelles k, g sont apparus dans les langues baltes et slaves, ainsi que dans d’autres langues indo-européennes, à la place des š, ž, respectivement s, z attendus.
La plupart des exemples du type lituanien pėkus, slave *gąsь étaient considérés comme des emprunts d’origine germanique⁷ ou comme ayant vu leur forme phonétique modifiée sous l’influence des langues centum⁸.
Étant donné que les formes avec k, g à la place des š, ž attendus (slave s, z) sont assez nombreuses, il ne semble pas judicieux de les considérer comme des emprunts. Si l’on considère pėkus comme un emprunt pėkus, il faudrait, par souci de cohérence,
3 Вяч. В. Иванов, Проблема языков centum и satem, ВЯ, 4, 1958, p. 19; Хеттский язык, Москва, 1963, p. 90. Cependant, certains chercheurs (par exemple H. Kronaser, voir son Vergleichende Laut- und Formenlehre des Hethitischen, Heidelberg, 1956, p. 229) tendent à considérer comme des emprunts aux langues indo-iraniennes les mots hittites contenant des spirantes, tels que ašuwa « cheval », šuwana (acc. sing.) « chien », etc.
4 W. Porzig, Die Gliederung des indogermanischen Sprachgebiets, p. 74.
5 E. Zupitza, Zur Gutturalfrage, K.Z. 37, 1904, p. 400.
6 G. Ševelióvas est d’un autre avis, voir G. Y. Shevelov, A Prehistory of Slavic, p. 141–145.
7 Pour le lituanien pėkus, voir K. Būga, RR, II, p. 85–86; pour le slave *gąsь, voir K. Brugmann, Kurze vergleichende Grammatik der indogermanischen Sprachen, Berlin und Leipzig, 1922, p. 158.
8 Ainsi, M. Fasmer (REW, I, p. 324) estime que le son z- du slave *zǫsь (cf. lituanien žąsis) a été remplacé par g- sous l’influence des langues germaniques, cf. haut allemand anc. gans, tandis qu’E. Frenkel (Die baltischen Sprachen, p. 15) affirme que la consonne k du lituanien pėkus et du prussien pecku est apparue lorsque l’ancien nom baltique du bétail, comportant š (cf. lituanien pešti), s’est croisé avec le gotique faihu « argent » (issu de *peku).
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Page 83considérer comme un emprunt et kleivas. Il serait peu vraisemblable que les Baltes, disposant du mot šleivas, aient également emprunté kleivas avec exactement le même sens.
D’autres chercheurs ont été enclins à expliquer l’apparition des consonnes vélaires k et g à la place des consonnes attendues š et ž (s et z en letton, prussien et slave) par l’effet dissimilatoire de consonnes voisines. A. Meillet estimait que k’ et g’ étaient devenus k et g dans les langues slaves sous l’influence de s⁹. E. Frenkel partageait l’opinion d’A. Meillet¹⁰. A. Vaillant¹¹ pensait de même, affirmant que k’, g’, g’h étaient devenus k, g dans les langues baltes et slaves lorsqu’ils se trouvaient après s ou š. Selon A. Vaillant, le k du lituanien klausyti provenait de la construction iš-klausyti. Les interprétations d’A. Meillet et d’A. Vaillant¹² laissent sans explication l’alternance assez fréquente entre k, g et š, ž.
Selon S. Agrell et K. Būga¹³, les ide. k’ et g’ placés devant r ne sont pas devenus š et ž, respectivement s et z, dans les langues baltes et slaves; cf. lituanien smákras et indo-aryen ancien śmáśru. K. Būga ne jugeait pas possible de faire remonter à une seule racine¹⁴ des mots du type šleivas: kleivas, où les consonnes vélaires ne sont pas devant r. On peut toutefois trouver en lituanien des formes où les consonnes k et g, bien qu’elles ne soient pas devant r, apparaissent à la place des consonnes attendues š et ž; cf. lituanien akmuo et indo-aryen ancien aśmá.
V. Machek tend à penser¹⁵ que les consonnes vélaires palatalisées ont pu se dépalataliser devant les sonantes liquides r, l et devant les voyelles postérieures (vor dunklen Vokalen).
D’autres chercheurs (A. Brückner¹⁶, G. Ševelov¹⁷, V. Lემan¹⁸, etc.) ont tenté d’expliquer l’alternance k, g: š, ž, respectivement s, z, dans les langues baltes et slaves par l’alternance des consonnes indo-européennes vélaires et palatales (k, g, gh: k’, g’, g’h). En examinant l’origine de cette alternance consonantique, V. Lემan a établi les faits suivants: 1) dans les langues indo-européennes, l’articulation des consonnes vélaires et palatales dépend de celle des voyelles qui les suivent: devant e, la consonne vélaire a une articulation antérieure de la langue; devant o, une articulation postérieure; devant a, son articulation est neutre, donc non palatale; 2) le phénomène sატəm s’est manifesté dans les dialectes indo-européens qui avaient simplifié le système vocalique; 3) devant a et r, on ne trouve jamais k’, g’, g’h¹⁹. Sur la base de ces faits, V. Lემan conclut que l’opposition originelle des consonnes vélaires dans les langues indo-européennes était k: kʷ (respectivement g: gʷ et gh: gʷh), et que la consonne palatale k, apparue devant e dans les langues satem, était une variante positionnelle du phonème k. V. Lემan estime ensuite que, du fait de changements fondamentaux dans le système vocalique (cf. indo-aryen ancien a issu de l’indo-européen e, o, a; lituanien a issu de l’indo-européen o et a; vieux-slave o issu de l’indo-européen o et a), un contraste phonématique est apparu entre les allophones vélaires et palataux, c’est-à-dire que
9 « Le slave emploie la vélaire lorsque le mot renferme une sifflante: gostь: hostis, gažb: ža-šis », — A. Meillet, Indo-iranica. II. — Trois notes sur la phonétique des gutturales, MSL, 9, 1896, p. 347. Voir également A. Meillet, Varia, II. — A propos de v. sl. gažb, MSL, 13, 1905–1906, p. 243–245.
10 E. Fraenkel, Die baltischen Sprachen, p. 15.
11 A. Vaillant, Grammaire comparée des langues slaves, I, p. 37–38.
12 Pour des remarques critiques sur la conception d’A. Meillet, voir M. Vasmer, Beiträge zur slavischen Grammatik, I. Meillet’s urslavisches Sibilantendissimilationgesetz, ZfslPh, 2, 1925, p. 54–58.
13 S. Agrell, Baltoslavische Lautstudien, Lund, 1919, p. 27; K. Būga, RR, II, p. 217, 223.
14 « De telles paires de mots ne dérivent pas d’une seule proto-forme. Par conséquent, šleivas et kleivas sont issus de racines distinctes, š(e)l-ei- et k(e)l-ei- », — K. Būga, RR, II, p. 221.
15 V. Machek, Zur Vertretung der indogermanischen Palatale, IF, 53, 1935, p. 89.
16 A. Brückner, Die lituslavische Spracheinheit, KZ, 46, 1914, p. 233.
17 G. Y. Shevelov, A Prehistory of Slavic, p. 141–142.
18 W. P. Lehmann, Proto-Indo-European Phonology, Austin, 1964, p. 100–101.
19 W. Lehmann, op. cit., p. 101.
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Page 84k et k’ sont devenus des phonèmes. Ainsi, V. Lehmann tente de répondre à la question cruciale: pour quelles raisons les allophones k et k’ ont-ils acquis un statut phonémique20. On ne peut toutefois pas dire que la réponse de V. Lehmann à cette question soit irréprochable: l’explication proposée convient davantage aux langues indo-iraniennes qu’aux langues baltes et slaves, où l’opposition entre les voyelles antérieures et postérieures (entre e i a respectivement o) était strictement maintenue.
Puisque e et o alternent dans les formes d’une même racine (cf. l’alternance e/o dans les thèmes verbaux), selon V. Lehmann, l’alternance des consonnes palatales et vélaires s’est également produite au sein d’un seul et même morphème. Comme l’alternance consonantique n’était pas possible dans la communauté linguistique indo-européenne, après que k’ et k furent devenus des phonèmes, il fallut généraliser soit la consonne palatale, soit la consonne vélaire. Il se peut toutefois que la consonne palatale ait été généralisée dans certaines formes, et la vélaire dans d’autres.
Cette explication de V. Lehmann sur l’origine de l’alternance des consonnes palatales et vélaires semble ne convenir qu’à l’alternance des consonnes en fin de racine (type kre-š-ėti: kre-k-ėti). L’alternance des consonnes initiales (type šleivas: kleivas) devrait être expliquée autrement.
Les exemples où alternent des consonnes occlusives vélaires et des consonnes spirantes peuvent être répartis en trois groupes:
1. Dans les mots du premier groupe, les consonnes occlusives vélaires et spirantes en alternance peuvent être considérées comme des formants: s. ind. rūśant-: liet. laũkas, liet. krešėti: krekėti, aržóti: argóti, av. barəzah-: s. sl. bregъ; įstrižas: įstrigas, pr. massi: s. sl. moga, šliaužti: sliaugti.
2. Le deuxième groupe comprend des mots où les consonnes vélaires précèdent des sonantes, mais en sont séparées par un autre son: kaũkti: šaukti, kiẽmas: šeima, kermušė: šermūkšnis, liet. ker̃džius: s. ind. śárdhah, liet. katãryti, s. sl. kotora: s. ind. śátruḥ, liet. gãrdas: žãrdis, liet. žąsis: sl. *gaśb, liet. geltas: želtas, gentis: žentas.
3. Au troisième groupe appartiennent les mots où les consonnes vélaires précèdent immédiatement des sonantes:
kl, gl: klausýti: šlovė, kleivas: šleivas, kliaũkti: šliaũkti, kliùrti: šliùrti, s. sl. kloniti: s. rus. sloniti, klúbas: šlúbas, liet. gùnglė: pr. gunsix;
kr: liet. smãkras: s. ind. śmáśru, s. sl. svekrъ: liet. šešuras;
km: akmuõ: ašmuõ;
kn, gn: gnýbti: žnýbti; agnùs: ažnas;
kj (kj) —;
kv (ku), gv: kvaĩkšti: švañkšti, s. rus. květъ: svěť, lat. kvitēt: liet. švitėti, lenk. gwiazda: liet. žvaigždė, kùmpis: šùmpis, liet. šuo: lat. kuņa, liet. pėkus: s. ind. páśuh.
Sur la base des mots attribués au dernier groupe, on pourrait supposer que, dans les langues baltes (et peut-être slaves), les consonnes palatales k’, g’ se sont dépalatalisées devant les sonantes, c’est-à-dire que k’l(g’l), k’r, k’m, k’n et k’v(k’u) sont devenus kl(gl), kr, km, kn et kv(ku)21 Devant r, elles se sont certainement dépalatalisées, car le lituanien ne comporte pas les groupes *šr-, *žr- (non-
20 J. Kurylowicz, Sur les méthodes de reconstruction interne, « Proceedings of the Ninth International Congress of Linguists », Londres, 1964, p. 9—36.
21 Cf. С. Каралюнас, Древнейшие отношения балтийских и славянских языков, p. 8.
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Page 85en comptant, bien entendu, les emprunts). Il serait logique de supposer que les consonnes vélaires palatalisées se sont durcies également devant les autres sonantes — devant l, m, n, ainsi que devant j, v. Une analogie structurelle à l’appui de cette conclusion serait le sort de s après k, r, i, u: la consonne s n’est pas devenue š, semble-t-il, également en position devant les sonantes (voir p. 84 du présent travail). Toutefois, l’hypothèse selon laquelle les consonnes vélaires palatalisées se sont dépalatalisées devant les sonantes est contredite par de nombreux mots lituaniens commençant par šl-, žl-, šm-, žm-, šn-, žn-, šv-, žv-. Il importe cependant de ne pas perdre de vue que la plupart de ces mots peuvent être soupçonnés d’être d’origine onomatopéique; cf., par exemple, ceux qui commencent par les groupes šn-, žn-: šnabždėti/šnibždėti, šnairas, šnarėti/šnėrėti, šnarkšti/šnėrkšti, šnar̃pšti/šnėr̃pšti, šnekėti, šnervės, šniaukšti, šniaukti, šniokšti, šnioti, šnypšti, šnir̃kšti/šnir̃kšti, šniukštinėti, šniurti, šnopsėti; žnaibyti, žnairùs, žneksėti, žniaugti, žniaukti, žnybti, žniugti. Par conséquent, l’alternance elle-même (šl-: kl-, šm-: km-, etc.) pourrait également être apparue du fait de l’origine onomatopéique de nombreux mots qui la présentent. En outre, l’opinion de K. Būga pourrait aussi être juste: tous ces doublets comportant une consonne vélaire ou une consonne fricative ne peuvent pas être dérivés d’une seule et même racine; la variante à consonne vélaire peut provenir d’une racine, tandis que la variante à consonne sifflante peut en provenir d’une autre.
De l’hypothèse selon laquelle les consonnes palatalisées se sont dépalatalisées devant les sonantes (si elle s’avérait exacte à l’avenir), on pourrait tirer certaines conclusions. Dans la communauté linguistique balte, avant même l’assibilation des consonnes palatalisées, à côté des formes du degré normal de l’alternance vocalique (par exemple *k’eu-/*k’ou- et *g’er-/g’or-), où l’évolution des consonnes palatalisées situées immédiatement devant e et o devait être régulière (c’est-à-dire qu’elles devaient devenir š et ž, cf. šau-kti et žar-dis), il existait des formes au degré zéro de l’alternance vocalique (par exemple *k’u- et *g’r-). Dans ces dernières formes, les consonnes palatalisées qui précédaient immédiatement u et r pouvaient s’être dépalatalisées, soit *ku- et *gr-→ku- et *gr- (cf. kù-kti, kù-kti; il n’existe pas d’exemples avec *gr-). Ainsi, dans les formes d’une même racine, une alternance entre consonnes palatalisées (> affriquées) et consonnes vélaires a pu apparaître. Par la suite, après généralisation, k et g ont pu se trouver devant e et o, tandis que š et ž se trouvaient devant i et u. C’est ainsi que des doublets de sens identique ou proche ont pu apparaître (cf. šaikti: kaukti, šukti: kūkti), et parfois aussi avec une certaine différenciation sémantique (cf. žardis: gardas). Par conséquent, les consonnes vélaires des mots akmuõ et agnùs pourraient être apparues à la suite de la dépalatalisation des consonnes palatalisées devant m, n, tandis que les mots ašmuõ et ãžnas auraient acquis leurs consonnes sifflantes à partir d’une position devant une voyelle, où les consonnes palatalisées ont pu s’assibiler régulièrement.
Étant donné que l’origine de l’alternance des consonnes š et k (respectivement ž et g) est très obscure, il est impossible de tirer des conclusions caractérisant les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves. L’assibilation même des consonnes vélaires palatalisées s’est produite dans les langues baltes, slaves et indo-iraniennes. Cette circonstance neutralise également la pertinence de ce phénomène pour la question des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves. Toutefois, l’assibilation des consonnes palatalisées, qui était structurellement liée à la modification de la consonne s après k, r, i, u (voir p. 86 du présent travail), incite à penser qu’au moment de ces changements, les dialectes baltes, slaves et indo-iraniens entretenaient des contacts linguistiques et territoriaux. D’autre part, les différences dans les détails de ces changements montrent qu’à cette époque, les groupes dialectaux mentionnés constituaient déjà des unités linguistiques autonomes. Dans les langues baltes, l’assibilation des consonnes palatalisées a eu lieu avant les contacts entre les langues baltes et finno-ougriennes (dans les emprunts d’origine balte, h provient de š et ž).
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Page 86QUESTIONS DE CHRONOLOGIE DES RELATIONS LES PLUS ANCIENNES ENTRE LES LANGUES BALTES ET SLAVES
Certaines ressemblances entre les langues baltes et slaves sont des archaïsmes, d’autres sont des innovations balto-slaves, et d’autres encore sont des créations nouvelles également connues d’autres langues indo-européennes. Des phénomènes morphologiques communs aux langues baltes et slaves, tels que la flexion nominale, les suffixes *-esti-/*-osti-, *-lo-, *-er-/*-or-, la flexion des verbes athématiques et thématiques (*-mi, *-si, *-ti, *-ō, *-ēi,-), etc., ont été hérités de la communauté linguistique indo-européenne et doivent donc être considérés comme des archaïsmes. Les adjectifs pronominaux pourraient également être en partie un archaïsme. Le changement de la consonne indo-européenne s après k, r, i, u (balte š, slave ch) et le passage des consonnes indo-européennes palatales k’, g’, g’h à balte š, ž et slave s, z sont des innovations également connues d’autres groupes de langues indo-européennes (indo-iranien). Il existe en outre des données permettant d’affirmer que ces phénomènes se sont produits séparément dans chaque groupe linguistique. La barytonèse des noms à racine longue (loi de Hirt), ainsi que la désinence *-ō du génitif singulier des noms thématiques en -o, comptent également parmi les phénomènes attestés dans d’autres langues indo-européennes.
Enfin, les innovations propres aux langues baltes et slaves ne sont pas non plus équivalentes. Le changement de la diphtongue indo-européenne eu et la loi de Saussure-Fortunatov sont des innovations balto-slaves indéniables. Elles sont toutefois apparues parallèlement dans les langues baltes et slaves, de surcroît assez tard et dans des circonstances différentes.
Les innovations balto-slaves dont les conditions d’apparition et le résultat final ont été absolument identiques sont les suivantes:
1) le passage de la sonante syllabique indo-européenne R à iR et uR;
2) la formation de l’opposition intonative « aigu: circonflexe »;
3) l’apparition de certains formants de verbes (par exemple *-ējo-, *-tājo-).
Ces innovations balto-slaves obligent à reconnaître une période de contacts actifs et de relations entre les langues baltes et slaves, autrement dit, une période de communauté. La question se pose de savoir quand cette communauté balto-slave (ou période de contacts) a pu exister.
Parmi les archéologues, l’opinion dominante est que les représentants des cultures de la hache de combat et de la céramique cordée pouvaient être des tribus baltes, slaves et germaniques1. Les données linguistiques semblent également l’étayer. Des innovations communes aux langues baltes, slaves et germaniques, telles que la désinence commune en -m- de certains cas du pluriel (cf. lit. rankoms, vieux-sl. rąkamъ, got. gibom), le nom du numéral « mille » (cf. lit. tūkstantis, pr. tū-simtons (acc. pl.), vieux-sl. tysęšti, tysąšti, got. þūsundi), le nom commun de l’or (cf. let. zèlts, vieux-sl. zloto, got. gulþ), un verbe commun exprimant la gouvernance (cf. lit. valdyti, vieux-sl. vladъ, got. waldan), ainsi que de nombreux autres parallèles lexicaux communs2, permettent de supposer que les relations passées entre les langues baltes, slaves et germaniques étaient très étroites et que ces langues ont connu une période de communauté (ou de contacts). Les contacts entre les langues baltes, slaves et germaniques ont dû exister à l’époque où se formait le système de déclinaison de ces langues, où apparaissait la notion de mille, où se manifestaient les premiers signes du pouvoir, où étaient
1 M. Gimbutas, The Balts, London, 1963, p. 43; А. Я. Брюсов, Об экспансии „культур с боевыми топорами“ в конце III тысячелетия до н. э., СА, 3, 1961, p. 14–33, Восточная Европа в III тысячелетии до н. э. (Этногенетический очерк), СА, 2, 1965, p. 47–56; П. Н. Третьяков, Финно-угры, балты и славяне на Днепре и Волге, М.—Л., 1966, p. 69–73.
2 W. Porzig, La division de l’aire linguistique indo-européenne, p. 140–143.
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Page 87… avec les métaux (cf. aussi, provenant d’une source commune, mais emprunté séparément par chaque groupe linguistique, le nom de l’argent: lituanien sidãbras, russe серебро, gotique silubr). Tout cela témoigne de l’ancienneté des contacts entre les langues baltes, slaves et germaniques et ne contredit pas leur datation au IIIe millénaire av. J.-C.
Les dialectes de l’aire septentrionale indo-européenne de cette époque, dont sont issues plus tard les langues baltes, slaves, germaniques, etc., pouvaient posséder un système vocalique composé de cinq voyelles brèves (i, u, e, o, a) et de cinq voyelles longues (ī, ū, ē, ō, ā), des sonantes syllabiques intactes R, un système consonantique à trois séries (bh – b – p, dh – d – t, etc.), des oppositions entre consonnes vélaires kʷ – k, gʷ – g, ainsi que des consonnes laryngales qui, dans certaines positions, n’avaient pas encore disparu. Il faut constater qu’on ignore toujours si une opposition entre les voyelles brèves o et a a existé, puisque les langues baltes, slaves et germaniques n’ont jamais distingué ces deux voyelles. La communauté dialectale balto-slave-germanique devait également avoir un accent phonologique libre.
Bien que les dialectes de l’aire septentrionale indo-européenne aient été caractérisés par un modèle phonologique unifié, des différences structurelles anciennes existaient déjà et de nouvelles apparaissaient (notamment en morphologie) entre les dialectes baltes, slaves et germaniques. Cette affirmation est peut-être étayée par le fait que le degré de parenté des langues baltes et slaves avec les langues germaniques diffère: les langues baltes et germaniques partagent davantage d’isoglosses que les langues slaves et germaniques.
Des innovations balto-germaniques telles que la formation des numéraux « premier » (cf. lituanien pirmas, gotique fruma, forme du vieil anglais avec le suffixe *-mo-; les langues slaves ont ici le suffixe *-uo-, cf. vieux-slave пръвъ, sanskrit pūrvah), « onze », « douze » (cf. lituanien vienúo-lika, dvy-lika, gotique ain-lif, twa-lif, vieux-haut-allemand ein-lif, zwei-lif, dont le second élément est à rattacher à la racine indo-européenne *leigʷ- « rester »), l’identité de la première et de la deuxième personne du duel des pronoms (cf. lituanien dialectal žemaitien vēdu, gotique wit < *we-duo; lituanien jü-du, gotique jut < *ju-duo), des constructions communes désignant les phénomènes naturels (cf. lituanien sniegas drimba, letton sniegs drēb, vieux-norrois drífr snær) et de nombreuses ressemblances lexicales (cf., par exemple, le verbe exprimant le déplacement à pied, lituanien žengia et vieil anglais gengān), montrent que les dialectes baltes et germaniques étaient en contact direct et que leurs contacts étaient actifs et durables. Ces nettes innovations balto-germaniques permettent de supposer l’existence d’une communauté linguistique balto-germanique au sein des dialectes de l’aire septentrionale indo-européenne.
Les langues baltes et germaniques ont formé les numéraux « premier », « onze » et « douze »; le lexique commun aux langues baltes et germaniques désigne des conditions de vie primitives; ces langues ne possèdent pas de terminologie sociale⁴ — tout cela montre que les traits communs aux langues baltes et germaniques sont très archaïques et que leurs contacts sont peut-être antérieurs aux contacts entre langues baltes, slaves et germaniques. Cette hypothèse est renforcée par le fait que les innovations balto-germaniques sont apparues avant la palatalisation et l’assibilation des consonnes vélaires (cf. notamment les formes déjà citées, lituanien žengia et vieil anglais gengān).
Les relations entre les langues slaves et germaniques ne se caractérisent pas par une telle abondance d’innovations: ces langues ont surtout en commun des créations lexicales nouvelles⁵.
³ Iš pastarųjų darbų žr. W. Porzig, Die Gliederung des indogermanischen Sprachgebiets, p. 145–147; H. C. Чемоданов, К вопросу о германо-балтийских языковых связях, „Вопросы германского языкознания“, 1961, p. 68–87; Сравнительная грамматика германских языков, I, p. 70–79.
⁴ Сравнительная грамматика германских языков, I, p. 78–79.
⁵ W. Porzig, Die Gliederung des indogermanischen Sprachgebiets, p. 143–145; Сравнительная грамматика германских языков, I, p. 79–81; О. Н. Трубачев, Ремесленная терминология в славянских языках, М., 1966.
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Page 88L’analyse des isoglosses balto-germaniques, slaves-germaniques et balto-slavo-germaniques permet, semble-t-il, de tirer la conclusion suivante: les langues baltes et slaves sont probablement issues de dialectes différents de l’aire septentrionale de la communauté linguistique indo-européenne. Au début, les dialectes « baltes » ont pu entretenir des contacts plus étroits avec les dialectes « germaniques ». Si les langues baltes et slaves étaient issues d’un seul dialecte de l’aire septentrionale de la communauté linguistique indo-européenne, les isoglosses balto-germaniques ne seraient probablement pas apparues: elles engloberaient aussi le domaine des langues slaves.
Le rapprochement des dialectes « baltes » et « slaves » a pu commencer à l’époque de la communauté balto-slavo-germanique (ou des contacts). Outre les isoglosses couvrant le domaine des trois groupes dialectaux, le voisinage immédiat et les contacts ont pu donner lieu à des isoglosses balto-slaves particulières. Il est tout à fait possible qu’au cours de la communauté balto-slavo-germanique (ou des contacts), le pronom anaphorique-démonstratif ait commencé à être employé plus fréquemment à côté des adjectifs dans les dialectes baltes et slaves, que la transformation de certains éléments du système morphologique indo-européen ait commencé (« baltisation » et « slavisation ») et que soient apparues les premières communautés lexicales balto-slaves. À cette époque ont pu se former certains phénomènes distincts des langues baltes et slaves, par exemple le futur sigmatique des langues baltes et l’aoriste sigmatique des langues slaves.
À la suite de la migration des représentants des cultures de la hache de combat et de la céramique cordée, à la fin du IIIe millénaire av. J.-C. et au début du IIe millénaire av. J.-C., la communauté linguistique balte, slave et germanique qui existait dans l’aire septentrionale de la communauté linguistique indo-européenne se désagrégea.
Une nouvelle époque des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves commence.
Dans la première moitié du IIe millénaire av. J.-C., les dialectes baltes et slaves semblent avoir traversé une période de contacts particulièrement étroits. Bien que, d’après les données archéologiques, les Baltes et les Slaves aient alors occupé de vastes territoires du nord-est de l’Europe, il faut reconnaître que leurs dialectes se sont alors fortement rapprochés. L’hypothèse de contacts particulièrement étroits entre les dialectes baltes et slaves durant la première moitié du IIe millénaire av. J.-C. est étayée non seulement par les innovations mentionnées des langues baltes et slaves, qui sont probablement apparues à cette époque, mais aussi par les relations des langues baltes et slaves avec les langues indo-iraniennes. Des isoglosses communes aux langues baltes, slaves et indo-iraniennes, telles que le génitif singulier des pronoms personnels (cf. liet. dial. mane, vieux-slave mene, av. mana), l’emploi du pronom *jos avec les noms, l’évolution de la consonne indo-européenne s après k, r, i, u, l’assibilation des consonnes palatales et les nombreuses communautés lexicales8, permettent de supposer que, dans le passé, les territoires des dialectes baltes, slaves et indo-iraniens étaient contigus et que ces dialectes entretenaient certains contacts. Ces contacts sont datés de la première moitié du IIe millénaire av. J.-C.7. Il ne fait aucun doute que les contacts entre les langues baltes, slaves et indo-iraniennes sont de plusieurs siècles postérieurs à ceux entre les langues baltes, slaves et germaniques.
Pour résoudre la question des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves, un fait est important: la proximité des langues baltes avec les langues indo-iraniennes est presque la même que celle des langues slaves avec les langues indo-iraniennes; autrement dit, les langues baltes et slaves sont également éloignées des langues indo-iraniennes8. Ce fait semblerait indiquer que, dans la première moitié du IIe millénaire av. J.-C. (c’est-à-dire approximativement entre 2000 et 1500 av. J.-C.), les Bal-
6 H. Arntz, Sprachliche Beziehungen zwischen Arisch und Balto-Slawisch; W. Porzig, Die Gliederung des indogermanischen Sprachgebiets, p. 164—169.
7 W. Porzig, op. cit., p. 169.
8 W. Porzig, op. cit., p. 169.
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Page 89Ces dialectes se sont rapprochés des dialectes slaves. Les systèmes des dialectes baltes et slaves de cette époque ont pu connaître les changements suivants:
les laryngales disparaissent;
l’opposition entre les consonnes voisées et les consonnes voisées aspirées est éliminée (b: bh>b, etc.);
les sonantes syllabiques R deviennent iR et uR;
une opposition d’intonation se forme (« aigu: circonflexe »);
quelques nouveaux suffixes apparaissent (par exemple, *-ėjo- et *-tājo-);
les consonnes palatales k’, g’ sont assibilées (lituanien š, ž; slave s, z);
l’ide. s après k, r, i, u change (lituanien š, slave ch).
Certains de ces phénomènes (l’assibilation des consonnes vélaires, le changement de l’ide. s et la disparition des laryngales) étaient communs aux langues baltes, slaves et indo-iraniennes; ils ont donc dû se produire à l’époque où les trois groupes de dialectes mentionnés étaient en contact, c’est-à-dire dans la première moitié du IIe millénaire av. J.-C. Le changement de l’ide. s après k, r, i, u et celui des consonnes palatales, qui se sont vraisemblablement produits séparément dans les dialectes baltes, slaves et indo-iraniens, confirment l’idée ici implicitement avancée selon laquelle des dialectes ide. jouissant d’une certaine autonomie existaient déjà à cette époque.
Outre les isoglosses communes aux langues baltes, slaves et indo-iraniennes, il va de soi que des isoglosses propres aux langues baltes et slaves ont dû apparaître à cette époque (dans la première moitié du IIe millénaire av. J.-C.): ce sont précisément les traits communs balto-slaves mentionnés, à savoir le changement des sonantes syllabiques, l’apparition de nouveaux morphèmes dérivationnels et de nouveaux lexèmes et, semble-t-il, l’opposition d’intonation apparue à la suite de la disparition des laryngales.
La date d’apparition de ces innovations des langues baltes et slaves est inconnue. Nous ne disposons d’aucune donnée permettant de déterminer avec précision quand sont apparus, par exemple, des suffixes balto-slaves tels que *-ėjo-, *-tājo-. On peut donc se demander pourquoi l’apparition de ces innovations balto-slaves est néanmoins datée de la première moitié du IIe millénaire av. J.-C.
Si l’on affirme, par exemple, que l’opposition entre les consonnes voisées et les consonnes voisées aspirées a été éliminée et que les intonations sont apparues à la suite de la chute des laryngales, la simultanéité de l’élimination de l’opposition entre les consonnes mentionnées, de l’apparition des intonations et de la disparition des laryngales devient particulièrement manifeste.
Les iR et uR issus des sonantes syllabiques R étaient déjà considérés comme des diphtongues au moment de la formation des intonations; il faut donc penser que les sonantes syllabiques ont changé avant l’apparition des intonations. En d’autres termes, tous ces phénomènes se sont produits à peu près en même temps ou immédiatement l’un après l’autre.
Puisque le changement des sonantes syllabiques, l’origine des intonations et la formation des morphèmes dérivationnels *-ėjo-, *-tājo- étaient tous des innovations des langues baltes et slaves, on peut supposer qu’ils se sont produits à peu près en même temps. Étant donné que les causes et les conditions de l’apparition de ces innovations balto-slaves, ainsi que leurs résultats finaux, étaient identiques dans les langues baltes et slaves, il faut penser qu’elles sont apparues à l’époque où les contacts et les échanges entre ces langues étaient les plus intenses. Le fait que les dialectes baltes, slaves et indo-iraniens aient entretenu certains contacts lors du changement de l’ide. s après k, r, i, u et de l’assibilation des consonnes palatales, ainsi que le degré presque identique de proximité des langues baltes et slaves avec les langues indo-iraniennes, indiquent que les relations entre les dialectes baltes et slaves ont été les plus intenses et les plus étroites dans la première moitié du IIe millénaire av. J.-C. En d’autres termes, l’apparition des innovations des langues baltes et slaves peut
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Page 90dater de la première moitié du IIe millénaire av. J.-C. (c’est-à-dire vers 2000–1500 av. J.-C.).
Il semble que les contacts entre les langues baltes et les langues finno-ougriennes, auxquels les dialectes slaves n’ont pas participé, empêchent de considérer que ces innovations sont apparues plus tard. Ainsi, au moment des contacts entre les langues baltes et finno-ougriennes, les liens entre les langues baltes et slaves avaient probablement considérablement faibli en raison des grandes distances. Les contacts entre les langues baltes et finno-ougriennes ont dû commencer après que les sonantes syllabiques R étaient déjà devenues iR et uR, et que les consonnes palatales k’, g’ s’étaient déjà transformées en š, ž, cf. le finnois villa et le lituanien vilna; le finnois kurpponen et le lituanien kùrpė; le finnois halla, l’estonien hall et le lituanien šalnà; le finnois hihna, l’estonien ihn et le lituanien šikšnà (le h du finnois et de l’estonien provenant des š et ž baltes). Si nous datons les changements mentionnés des langues baltes de la première moitié du IIe millénaire av. J.-C. (c’est-à-dire vers 2000–1500 av. J.-C.), les contacts entre les langues baltes et finno-ougriennes ont dû commencer vers le troisième quart du IIe millénaire av. J.-C. ou plus tard (mais en aucun cas plus tôt). Puisque, lors des contacts entre les langues baltes et finno-ougriennes, les liens entre les langues baltes et slaves semblent avoir été assez faibles, cet affaiblissement a également dû commencer au troisième quart du IIe millénaire av. J.-C. ou plus tard. Cela ne signifie toutefois en aucun cas que les liens, le voisinage et les échanges entre les dialectes baltes et slaves aient été entièrement interrompus à partir de ce moment-là. À partir de cette époque a pu commencer l’évolution parallèle des langues baltes et slaves. L’apparition indépendante de phénomènes parallèles et tout à fait analogues dans les langues baltes et slaves (le changement de la diphtongue ide. eu, la loi de Saussure-Fortunatov et peut-être la désinence de la 2e personne du singulier des verbes *-sēi) a pu dépendre de l’origine de ces langues dans la communauté linguistique ide., de tendances communes héritées dans leur évolution, de leur même type structurel et de leur contiguïté géographique.
Une circonstance peut sembler contredire la datation, dans la première moitié du IIe millénaire av. J.-C., de l’apparition des innovations balto-slaves et des contacts actifs entre ces langues. Les archéologues estiment qu’à la fin du IIIe millénaire av. J.-C. et au début du IIe millénaire av. J.-C., dans le contexte de l’expansion des cultures de la hache de combat et de la céramique cordée, les anciens Baltes, ou Proto-Baltes, auraient occupé un territoire allant de la mer Baltique jusqu’aux cours supérieurs de la Volga et de l’Oka9, tandis que les Slaves se seraient établis approximativement entre le cours supérieur de la Vistule et le cours moyen du Dniepr. Une question tout à fait légitime se pose: des contacts actifs et étroits entre les langues baltes et slaves, ainsi que l’apparition d’innovations identiques englobant tous les dialectes baltes et slaves, étaient-ils possibles sur une aire aussi vaste? Les nombreuses isoglosses innovantes résultant de contacts actifs et étroits apparaissent généralement sur un territoire restreint. Il faut préciser, tout d’abord, qu’une datation telle que « au début du IIe millénaire av. J.-C. ou dans les premiers siècles » peut inclure (et inclut probablement) le début, voire le milieu, du deuxième quart du IIe millénaire av. J.-C. Il va de soi que les tribus anciennes n’ont pu occuper un territoire aussi vaste d’un seul coup et simultanément: ce processus a dû être complexe et de longue durée. M. Gimbutienė, spécialiste du passé des Baltes, estime10 que les Baltes ont peuplé le vaste territoire en question en progressant graduellement vers l’est depuis la péninsule de Semba et les rivages de la mer Baltique. Le peuplement complet de ce territoire et l’établissement de contacts entre les Baltes et les Finnois ont pu être des processus survenus bien plus tard qu’au début du IIe millénaire av. J.-C.
9 X. A. Moopa, O древней территории расселения балтийских племен, СА, 2, 1958, p. 9–33; А. Я. Брюсов, op. cit.; П. Н. Третьяков, op. cit.; Gimbutas, op. cit.
10 M. Gimbutienė, Rytprūsiai ir Vakarų Lietuvos priešistorinės kultūros apžvalga (Atspaudas iš „Mažosios Lietuvos“), New York, 1958.
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Page 91Ainsi, on peut supposer que, dans la première moitié du IIe millénaire av. J.-C. (vers 2000–1500 av. J.-C.), les dialectes baltes et slaves, auparavant beaucoup plus divergents, se sont rapprochés et ont connu une période de contacts actifs et étroits, de voisinage et d’échanges, autrement dit une époque de communauté (ou de contacts), durant laquelle un faisceau d’isoglosses innovantes a entouré les dialectes baltes et slaves. C’est pourquoi cette époque de communauté (ou de contacts) entre les langues baltes et slaves peut aussi être appelée époque de communauté isoglossique.
Dans la dynamique de l’évolution des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves, on peut discerner des phases d’évolution indépendante, divergente et parallèle. L’époque de communauté isoglossique ne recouvre qu’une seule des périodes de l’évolution des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves.
La conception des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves exposée ici se rapproche de celle de J. Endzelynas (славяно-балтийская эпоха) et des points de vue défendus par Chr. Stangas (Isoglossengebiet), E. Frenkelis (Nachbarschaft), S. Bernstein (сообщность), B. Gornungas («балто-славянская эпоха»), G. Ševelovas (a period of common development), J. Safarewicz, V. Porcigas, A. Salys, A. Erhartas et d’autres chercheurs.
Ainsi, les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves, et donc l’origine de leurs innovations communes, peuvent être interprétées comme l’existence d’une communauté isoglossique balto-slave (Isoglossengemeinschaft), c’est-à-dire d’un continuum spatio-temporel de dialectes baltes et slaves, qui est probablement né du rapprochement de dialectes initialement différents.
Conclusions
1. Au IIIe millénaire av. J.-C., dans le cadre des dialectes de l’aire nordique de la communauté linguistique, les dialectes « baltes » se seront distingués des dialectes « slaves ». À cette époque, les dialectes « baltes » auront entretenu des contacts plus étroits avec les dialectes « germaniques ».
2. Dans la première moitié du IIe millénaire av. J.-C. (vers 2000—1500 av. J.-C.), les dialectes baltes se seront rapprochés des dialectes slaves et auront connu avec eux une période de contacts actifs, autrement dit de communauté isoglossique. Les dialectes baltes et slaves de cette époque auront été entourés par un faisceau d’isoglosses de ce type:
les laryngales ont disparu;
l’opposition entre les consonnes sonores et les consonnes sonores aspirées a été éliminée (b: bh > b, etc.);
les sonantes syllabiques Ṛ sont devenues iR et uR;
l’opposition des intonations (« aigu: circonflexe ») s’est formée;
certains nouveaux suffixes sont apparus (par exemple, *-ėjo- et *-tājo-);
les consonnes palatales k’, g’ ont été assibilées (lituanien š, ž; slave s, z);
le ide. s a changé après k, r, i, u (lituanien š, slave ch).
L’évolution des sonantes syllabiques, la formation de l’opposition des intonations et l’apparition de morphèmes et de lexèmes spécifiques aux langues baltes et slaves constituaient des innovations communes aux langues baltes et slaves.
3. Vers le milieu du IIe millénaire av. J.-C. ou plus tard, l’évolution convergente des dialectes baltes et slaves aura cessé et leur évolution parallèle aura commencé. C’est à partir de cette époque qu’a pu commencer la période des contacts entre les langues baltes et finno-ougriennes, auxquels les langues slaves n’ont pas participé. Des phénomènes communs aux langues baltes et slaves, tels que la transformation du diphtongue ide. eu en
7. Baltų ir slavų kalbų ryšiai
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Page 92Le balte jau, le slave ju, la loi de Saussure-Fortunatov et, peut-être (à une étape ultérieure de l’évolution), la formation des désinences *-sēi de la deuxième personne du singulier des adjectifs pronominaux et des verbes furent vraisemblablement les conséquences d’évolutions parallèles des langues baltes et slaves.
4. Les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves, et donc l’origine des innovations communes à ces langues, peuvent s’interpréter par l’existence d’une communauté isoglossique balto-slave (Isoglossengemeinschaft), c’est-à-dire d’un continuum spatio-temporel de dialectes baltes et slaves, apparu vraisemblablement à la suite du rapprochement secondaire de dialectes initialement différents.
Au cours de la longue histoire des langues baltes et slaves, on peut observer que leurs relations furent tantôt indépendantes, tantôt convergentes ou parallèles. L’époque de la communauté isoglossique balto-slave ne fut qu’une des périodes de l’évolution des relations les plus anciennes entre ces langues.
QUELQUES QUESTIONS SUR LES RELATIONS LES PLUS ANCIENNES ENTRE LES LANGUES BALTES ET SLAVES
С. КАРАЛЮНАС
Résumé
Le présent travail examine certaines questions relatives au problème des relations linguistiques balto-slaves les plus anciennes. Le premier chapitre retrace l’histoire des recherches sur ce problème. L’exposé commence par un bref aperçu des points de vue sur les relations entre les langues baltes, slaves et les autres langues indo-européennes dans les travaux des fondateurs de la linguistique comparée et historique, et se termine par la présentation des résultats des recherches récentes sur ce problème.
Le deuxième chapitre est consacré à l’examen de certains phénomènes phonétiques communs aux langues baltes et slaves. Pour la communauté linguistique proto-balte, on reconstruit un a bref de timbre a. Son existence dans cette communauté est indiquée par l’évolution des systèmes de voyelles brèves et longues conformément au principe de polarisation dans le dialecte samogitien, par la conservation d’un caractère plus archaïque de la voyelle brève devant m, n dans ce même dialecte samogitien, éventuellement par des formes du type du vieux-prussien wobse (avec o au lieu de la voyelle brève attendue) dans le Vocabulaire d’Elbing, ainsi que par les emprunts baltes dans les langues finno-ougriennes (cf. finnois morsian et lituanien marti). Dans les dialectes aukštaitiens orientaux, l’allongement des voyelles brèves en position accentuée a créé une corrélation entre voyelles brèves et longues; les deux systèmes ont donc dû subir une labialisation et un resserrement. Ainsi, l’existence d’un o bref dans ces dialectes est très probablement une innovation. Les recherches phonologiques de ces dernières années (notamment celles de V. Zhuravlev) ont établi qu’en proto-slave, du fait du processus de labialisation des consonnes resp. de délabialisation des voyelles, l’opposition o: a resp. ō: ā s’est neutralisée d’abord après les consonnes labiales (le trait distinctif de bémolité étant un élément constitutif de ces consonnes), puis après les autres consonnes. La neutralisation dissimilative a abouti à o resp. ā. L’akanje du biélorusse et des dialectes russes méridionaux, ainsi que de certains dialectes bulgares, peut donc être considéré comme un vestige de l’état proto-slave. Le ō indo-européen a coïncidé avec l’ā indo-européen en position inaccentuée dans les langues baltes (orientales) (d’où le lituanien o, le letton ā), tandis qu’en position accentuée il est devenu uo; l’opposition ō: ā s’est donc apparemment maintenue dans cette position parce que le ō balte est entré en corrélation avec ē (issu de ei et ai).
L’évolution régulière de la diphtongue indo-européenne eu dans les langues baltes et slaves fut sa transformation en jau en lituanien et en letton, et en *u en slave. Certains éléments permettent de penser que cette diphtongue s’est conservée en vieux-prussien. La diphtongue au (slave и), dans les mots où elle apparaît à la place du eu des autres langues indo-européennes, provient très probablement de la diphtongue indo-européenne oi (ou *Hu).
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Page 93La transformation des sonantes syllabiques i.-e. R en iR et uR constitue une innovation balto-slave commune. La distribution de i et de u s’explique par deux théories — celle de l’ablaut et celle de l’environnement phonétique — qui sont équivalentes, car les données correspondantes des langues baltes et slaves ne permettent ni de les prouver ni de les réfuter.
Le s i.-e. s’est transformé en i, puis en š également dans les langues baltes (en letton et en vieux-prussien, conformément à l’évolution particulière des systèmes phonologiques de ces langues, le š commun balte est revenu à s). Cette transformation du s i.-e. ne s’est pas produite dans deux cas: 1) lorsque i, u appartenait à un même morphème (radical), tandis que la consonne s appartenait à un autre (suffixal), c’est-à-dire lorsqu’une frontière morphémique séparait i, u de s; 2) lorsqu’une sonante (r, l, m, n, j, v) suivait s. Le changement du s i.-e. après k, r, i, u était structurellement lié à l’assimilation du k’ palatal i.-e. dans les langues baltes (cf. le réflexe identique š de ces changements). Dans ces mêmes langues, on trouve de nombreux cas où la consonne k (resp. g) apparaît à la place du š attendu (resp. ž). Comme, dans la plupart des cas, ce k (resp. g) se trouve devant les sonantes r, l, m, n, j, v, on pourrait supposer que la dépalatalisation du k’ palatal (resp. ǵ) s’est précisément produite dans cette position. Cette hypothèse est valable dans le cas de r, car les groupes *šr-, *žr- sont absents du lituanien. Toutefois, l’hypothèse selon laquelle le k’ (resp. ǵ) se serait dépalatalisé aussi devant les autres sonantes est contredite par de nombreux exemples comportant šl-, žl-, šm-, žm-, etc. Il faut cependant garder à l’esprit que la plupart de ces exemples peuvent être soupçonnés d’être d’origine onomatopéique. Par conséquent, l’alternance š/k, ž/g, assez fréquente en lituanien, pourrait elle aussi être d’origine onomatopéique dans la plupart des cas. En outre, certains doublets présentant š/k et ž/g pourraient provenir de racines différentes (la variante avec š ou ž d’une racine, et celle avec k ou g d’une autre).
Некоторые детали изменения и.-е. s после k, r, i, u и ассимиляции и.-е. k’ (ср., напр., изменение этого s после k, l, i < H и депалатализацию и.-е. k’ перед s> др.-инд. ś в индо-иранских диалектах и др.) указывают, с одной стороны, на то, что данные изменения произошли самостоятельно в балтийской, славянской и индо-иранской языковых группах. Иначе говоря, во время данных изменений балтийские, славянские и индо-иранские диалекты уже обладали определенной автономностью. С другой стороны, во время данных изменений, по-видимому, существовали определенные территориальные и языковые контакты между этими диалектами.
Le troisième chapitre tente de traiter, dans une perspective chronologique, certaines questions relatives aux relations les plus anciennes entre les langues baltes, slaves et d’autres langues i.-e. (et non i.-e.). Les faits linguistiques ne semblent pas contredire la conclusion tirée des données archéologiques selon laquelle les peuples porteurs des cultures des haches de combat et de la céramique cordée étaient probablement des tribus baltes, slaves et germaniques: les isoglosses balto-slavo-germaniques connues supposent l’existence de contacts linguistiques balto-slavo-germaniques et permettent apparemment de les dater du IIIe millénaire av. J.-C. Il existe toutefois aussi des isoglosses balto-germaniques distinctes, dont le caractère archaïque, ainsi que l’absence d’une terminologie sociale commune balto-germanique, suggèrent inévitablement que les contacts linguistiques balto-germaniques sont extrêmement anciens et qu’ils ont apparemment précédé les contacts slavo-germaniques. Par conséquent, les langues baltes et slaves proviennent très probablement de dialectes différents de l’aire septentrionale de la communauté linguistique i.-e. À l’origine, les dialectes baltes ont pu entretenir des contacts plus étroits avec les dialectes germaniques. Le rapprochement des dialectes baltes et slaves a apparemment commencé à l’époque des contacts balto-slavo-germaniques. Ces dialectes ont apparemment entretenu des contacts particulièrement étroits durant la première moitié du IIe millénaire av. J.-C., c’est-à-dire au moment des contacts linguistiques balto-slavo-indo-iraniens. À cette époque, les systèmes des dialectes baltes et slaves ont pu connaître les changements suivants: disparition des laryngales dans certaines positions et, comme conséquence de cette disparition, élimination de l’opposition entre les consonnes sonores et les consonnes sonores aspirées, et formation d’une opposition intonative; réflexes des sonantes syllabiques i.-e.; formation de nouveaux morphèmes; changement du s i.-e. après k, r, i, u et assimilation des consonnes palatales i.-e. Tous ces phénomènes, à l’exception des deux derniers, étaient des innovations balto-slaves communes
7*
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Page 94Ces innovations communes. Les contacts linguistiques étroits entre les Baltes et les Slaves ont apparemment existé avant les contacts linguistiques balto-ougro-finnois, qui ont commencé approximativement dans la seconde moitié du IIe millénaire av. J.-C. ou plus tard, car les dialectes slaves n’y ont pas participé.
Ainsi, les relations linguistiques les plus anciennes entre les Baltes et les Slaves s’interprètent par l’existence d’une communauté d’isoglosses balto-slave (Isoglossengemeinschaft), c’est-à-dire d’un continuum spatio-temporel de dialectes baltes et slaves, qui s’est toutefois apparemment constitué à la suite du rapprochement secondaire de dialectes initialement distincts.
SUR LES RELATIONS LES PLUS ANCIENNES ENTRE LES LANGUES BALTES ET SLAVES
S. KARALIŪNAS
Résumé
Au IIIe millénaire av. n. è., les dialectes « baltes » et « slaves » se distinguaient probablement au sein de l’aire nordique de la communauté linguistique indo-européenne. Les dialectes « baltes » semblent avoir entretenu alors des relations assez étroites avec les dialectes « germaniques ». Les affinités balto-germaniques bien connues semblent en témoigner.
Dans la première moitié du IIe millénaire av. n. è. (vers 2000–1500 av. n. è.), les dialectes baltes et slaves ont pu se rapprocher et vivre une période de contacts actifs. Le faisceau d’isoglosses suivant est probablement apparu dans les dialectes baltes et slaves de l’époque: chute des laryngales, disparition de l’opposition entre les occlusives sonores et les occlusives sonores aspirées (b: bh>b, etc.), évolution des sonantes syllabiques R en iR et uR, apparition des intonations phonologiques (aiguë: circonflexe), formation de quelques suffixes communs (p. ex. *-ēio-, *-tāio-), assimilation des idé. k’, g’ (lit. š, ž, slav. s, z) et évolution de l’idé. s après k, r, i, u (lit. š, slav. ch).
L’évolution des sonantes syllabiques, l’apparition des intonations phonologiques et la formation de morphèmes spécifiquement balto-slaves constituaient des innovations communes aux langues baltes et slaves.
On peut supposer que, vers le milieu du IIe millénaire av. n. è. ou plus tard, l’évolution convergente des dialectes baltes et slaves prit fin et que leur évolution parallèle commença. C’est alors que débuta peut-être la période des contacts balto-finnois, auxquels les langues slaves ne participèrent pas. Certains traits communs aux langues baltes et slaves, tels que l’évolution de l’idé. eu en lit.-let. jau, slav. ju, la loi de de Saussure-Fortunatov, la formation des adjectifs définis et de la désinence verbale *-sei de la 2e personne du singulier du présent, entre autres, résultent probablement de l’évolution parallèle des deux branches linguistiques.
On pourrait se représenter les relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves, et donc l’apparition des innovations balto-slaves communes, comme une communauté ayant existé entre les dialectes baltes et slaves, c’est-à-dire un continuum spatio-temporel de ces dialectes, qui serait toutefois apparu, semble-t-il, à la suite du rapprochement secondaire de dialectes baltes et slaves à l’origine distincts. La période de la communauté linguistique balto-slave ne fut donc qu’une étape dans l’évolution des relations les plus anciennes entre les langues baltes et slaves.