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PRAEITIES AIDAI

Stasys KEINYS

LE MÉDECIN INOUBLIABLE DE L’ÂME ET DU CORPS

Ne pas laisser entrer dans son esprit la pensée que la perfection, que l’on ne possède pas encore du tout, est déjà atteinte. (Extrait des résolutions du père J. Pabrėža)

Depuis 225 ans, dans le passé, est resté ce 15 janvier 1771, lorsque, dans la famille de Jonas et Rozė Pabrėža, dans le hameau de Vėčiai, en Basse-Lituanie, naquit un fils, inscrit en latin sous le nom de Georgius dans les registres paroissiaux de Lenkimai (en samogitien, cela donne Jurgis); 46 ans plus tard, après être entré au couvent franciscain (bernardin) de Kretinga, il reçut le nom de son père, Ambraziejus. C’est pourquoi, non seulement aujourd’hui, mais parfois déjà de son vivant, cet élève du séminaire sacerdotal de Samogitie, qui avait auparavant étudié pendant deux ans à la plus ancienne école supérieure de Lituanie, alors appelée École supérieure de Lituanie, tandis que le Grand-Duché de Lituanie s’effondrait, était appelé — et signait parfois lui-même — le prêtre Jurgis Ambraziejus Pabrėža. Cet homme, qui repose en paix depuis bientôt un siècle et demi (il mourut le 11 novembre 1849), était destiné à se faire un nom comme l’Inoubliable.

J. A. Pabrėža appartient, sans le moindre doute, aux plus grands hommes de la nation, aux plus glorieux des Samogitiens. L’ami du défunt, à peine éteint, le vicaire capitulaire et administrateur de l’évêché de Samogitie, Jonas Krizostomas Gintila (1788–1857), fit savoir à tout l’évêché: « Le défunt Ambraziejus Pabrėža, d’abord prêtre séculier, servit l’Église de Dieu pendant de nombreuses années; puis, revêtu de l’habit du Tiers-Ordre de saint François au couvent de Kretinga, il fut pour les autres un modèle de toutes les vertus. <...> Il laissa de nombreux manuscrits en samogitien, tant de contenu spirituel que profane. »1

1 Vaizganto Raštai. K., 1929. T. 11. P. 72. Iš lotynų kalbos šį vyskupystės kurijos pranešimą skelbdamas išvertė pats Vaižgantas. Kalbos dalykai čia netaisyti.

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J. A. Pabrėža fut également apprécié de son vivant. Dans la « Žemaitju Wiskupistė », publiée en 1848, le père Motiejus Valančius (1801–1875), avant même de devenir évêque de Samogitie, fit figurer, dans le chapitre « Les hommes instruits de notre pays », après Petras Roizijus, Motiejus Strijkovskis, Mikalojus Daukša, Pranciškus Šrubauskis, Konstantinas Sirvydas, Mykolas Olševskis et Stanislovas Čerskis, « l’écrivain pieux, K. Jurgis Embraziejus Pabrėža, encore en vie » (il est indiqué qu’il était né dans la paroisse de Skuodas), et lui consacra plus de place qu’à tout autre. Pabrėža y est particulièrement loué comme prédicateur (« Les gens écoutent ses sermons avec la plus grande attention, comme ceux d’un apôtre, et en tirent grand profit »)2 et comme botaniste (« Le prêtre Pabrėža connaît chaque petite herbe qui pousse dans notre région, en sait le nom et le surnom, et sait aussi à quoi chacune sert »3); un bon nombre de ses œuvres et d’autres mérites sont également mentionnés. Le texte se termine ainsi: « Cet homme de religion est si infatigable au travail qu’il ne parvient jamais à tout faire. À peine a-t-il achevé ses prières et accompli les autres tâches qui lui incombent qu’il écrit, jour après jour. Prolonge, Dieu, ses jours et accorde-lui un riche mécène qui ferait imprimer les livres qu’il a écrits et les ferait connaître au public! »4 Hélas, ni à l’époque ni au cours des 146 années écoulées depuis la mort de J. A. Pabrėža, un tel mécène ne s’est trouvé. Peu de choses ont donc été publiées: avant tout, le petit livre religieux « Parakratimą tan saužinės », publié grâce aux efforts de M. Valančius lui-même (1849; édition contrefaite, l’année est donc fausse), ainsi qu’une partie de l’ouvrage de botanique « Botanika arba taislius auguminis », publiée en 1900 dans la revue « Dirva », en Amérique, puis séparément grâce aux fonds de la Société littéraire S. Daukantas. Des détails ont été publiés dans diverses revues.

Gražiai J. A. Pabrėžą apibūdino ir kitas amžininkas Liudvikas Adomas Jucevičius (1813–1846), 1841 m. pažymėtame rankraštyje “Biografinės ir literatūrinės žinios apie mokytus žemaičius <...>” rašydamas: “Tai puikus žemaičių kalbos ir senovės žinovas, be to, talentingas pamokslininkas, tačiau ypatingai jis domisi botanika ir jau yra parašęs lietuvių kalba to dalyko knygą paprastiems žmonėms naudotis”5.

2 Valančius M. Œuvres. V.: Vaga, 1972. T. 2. P. 274.

3 Même ouvrage. P. 275.

4 Même ouvrage.

5 Jucevičius L. Mokyti žemaičiai / Reng. M. Lukšienė, V. Raudeliūnas. V.: Vaga, 1975. P. 112.

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Toutes les tâches, toutes les fonctions, le révérend J. A. Pabrėža les aura accomplies avec conscience, dévouement et, on peut en être sûr, avec créativité là où il le fallait. L’abondance de ses manuscrits, ainsi que le grand amour et le respect que lui portaient les gens, en témoignent. Pabrėža travaillait parmi les gens, avec eux et pour eux; il était donc pour eux un homme et un ecclésiastique très précieux et indispensable. En témoignent, sans aucun doute, les files bien réelles devant son confessionnal, les nombreux fidèles venus écouter ses sermons, même depuis des paroisses éloignées (et lui-même parcourait largement les églises pour prêcher), ainsi que les files tout aussi longues de malades ou de personnes simplement souffrantes qui l’attendaient dans sa salle d’attente. Le sérieux avec lequel il envisageait son travail et son sens des responsabilités ressortent de façon convaincante du fait qu’il se préparait avec application à chaque tâche. Chaque sermon était mûrement réfléchi et rédigé; il en apprenait beaucoup par cœur. Lorsqu’il commença à enseigner à l’école du monastère de Kretinga, il prépara des supports pédagogiques pour ses élèves et devint probablement le premier auteur d’un manuel de géographie en lituanien. Soucieux de la santé physique des gens, il étudiait la littérature botanique et médicale et examinait les plantes. Et que dire des nombreuses obligations d’un prêtre de paroisse, puis d’un moine… Ah, comme ces personnes sont rares, et comme elles manquent à la Lituanie!

L’homme d’aujourd’hui imagine souvent les Inoubliables des siècles passés comme des statues, hissées sur des piédestaux ou des autels. Comme des êtres étrangers à la vie quotidienne, à ses devoirs et à ses soucis, aux désirs, aux aspirations et aux péchés terrestres. Et même dépourvus de sentiments et de vie. Leur existence semble à tous semblable: ils sont nés, ont étudié, travaillé, écrit et, enfin, sont partis pour l’éternité. Mais quels étaient ces gens? Peut-être pourrait-on en entrevoir ou du moins en pressentir quelque chose en lisant et en étudiant attentivement leurs œuvres. Or, chacun doit mener cette recherche lui-même: il n’existe pratiquement pas d’études de ce genre qui s’efforceraient de déceler, dans les œuvres et les textes, les manifestations du tempérament et de la psychologie de leur auteur. D’ailleurs, pourrait-on tout déchiffrer dans ces textes?

Quel homme était Jurgis Ambraziejus Pabrėža? « Il était de petite taille, brun de cheveux et de teint (=juodbruvys), toujours très gai, et aimait les chansons », témoigne Vaižgantas6. Et encore: « Les jours de fête, il prononçait de très beaux sermons »7. L’un et l’autre témoignage proviennent sans doute des souvenirs des gens,

6 Vaizganto Raštai. T. 11. P. 69.

7 Même ouvrage.

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car, après tout, l’écrivain lui-même n’a pas vu Pabrėža, ne l’a pas entendu et ne pouvait ni le voir ni l’entendre. Enfin, voilà une jolie scène: entouré d’un groupe d’enfants, il parcourt les champs, les forêts et les rives des cours d’eau, en cueillant des plantes. C’est là le souci de l’homme de science et du médecin des hommes. Mais que révèlent ses nombreux « résolutions » qui nous sont parvenus? Montrent-elles qu’il se tenait à l’écart de ses paroissiens et menait une vie retirée, absorbé par les méditations et les réflexions (cf.: « Ne pas aller chez les paroissiens ni leur rendre visite »,8, « Ne parler à chacun que dans la mesure strictement nécessaire »9, « Éviter le monde »10, « Mourir au monde, en méprisant toutes ses vanités, ses divertissements et ses inconstances »11, etc.)? Ou bien ce jeune prêtre, d’un tempérament enjoué et qui aimait les gens, ne se résolvait-il qu’à limiter ces rencontres afin de consacrer davantage de temps à se préparer aux grandes tâches de sa vocation sacerdotale et scientifique, puis à les accomplir? Car ces mêmes résolutions témoignent aussi d’une sollicitude constante envers les gens et du respect qu’il leur portait: « Ne médire de personne, et surtout pas des pauvres et des domestiques <...>»12, « Éviter les rudesses dans les sermons »13, « Au confessionnal, ne pas marmonner ni réprimander les gens »14, « Le prêtre doit être avenant, garder toujours un visage serein et se montrer aimable dans ses rapports avec les gens. <...> Être pour tous, collectivement et pour chacun individuellement, le meilleur des pères et des frères »15.

J. A. Pabrėža connaissait bien la vie des gens. Ses sermons regorgent même de détails sur leur comportement et leur façon de s’habiller. Comment pouvait-il les connaître? En outre, ceux qui s’éloignent des gens sont à leur tour évités par eux. Or, les gens affluaient chez Pabrėža et venaient le voir. Il ne les décevait manifestement pas. Il devait aimer les rencontres. En témoignent également ses relations étendues avec les intellectuels žemaitiens de l’époque, et pas seulement avec eux, ainsi que ses rapports amicaux avec des personnes de rang supérieur. Autrement, aurait-il écrit, ne serait-ce qu’à J. K. Gintila, cette note dans un style aussi plaisant: « Bõwa pri musõ hoc anno No-

8 Kun. J. Pabrėžos dienotvarkė ir ryžtai Raudėnuose // Gidžiūnas V. Jurgis Ambraziejus Pabrėža (1771 – 1849). Roma – Vilnius, 1994. P. 233.

9 Vœux, faits à la fin de 1800 // Ibid. P. 237.

10 Vœux, faits à Tverai en 1801 // Ibid. P. 239.

11 Vœux, faits à Kartena en 1809 // Ibid. P. 243.

12 Autres vœux, faits en 1800 // Ibid. P. 236.

13 Résolutions, prises à Tverai en 1801. // Ibid. p. 238.

14 Résolutions, prises à Plungė en 1802. // Ibid. p. 239.

15 Résolutions, prises à Plungė en 1806. // Ibid. p. 242.

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bilis Juvenis nommant Jomiiesta Pons Symóns Dawkąts: hic atsytoolindams a nobis ku S. Pieters Burg mnogo spopondit, ut primum hanc urbem advienet, sieyczas pas mus paraszik. – Mais, si non laborat aliquo morbo, vel in via kas Jo ne nookawa, arba jec kokio in szwarckamera niezasiad rekollckeyi, o? quam valde hreszny. Bo jau ketwyrts tam ira mensis, a On ani pisnąl o swoim pobyciu. Quid hic de hocce Juvenę dumare? O? per multum mendax? Kad butu galemae apie Jį dasvynare, sprasįbym Was Ullum de crimino hoc pessimo admonere, et bene Jemu nakiware”¹⁶. Ce mélange de trois langues n’est sans doute pas le fruit du hasard. Il pourrait s’agir d’une forme de jargon des lettrés de l’époque, parmi lesquels les ecclésiastiques. Mais quel beau style enjoué!

Le prêtre J. A. Pabrėža était un grand styliste. Ses sermons sont vraiment remarquables et méritent encore d’être lus aujourd’hui. On y respire le parler vivant des Samogitiens du littoral, de la fin du XVIIIe siècle et de la première moitié du XIXe. On ne peut plus jouer avec le destin. Ces sermons écrits il y a 150 à 200 ans, qui nous sont parvenus (cette année marque exactement le bicentenaire de l’ordination sacerdotale de J. Pabrėža à Varniai), doivent enfin être réunis et publiés comme l’un des plus grands monuments de la langue samogitienne et comme la source la plus précieuse sur la vie et les coutumes des gens de l’époque. Pabrėža deviendrait alors, pour notre culture, un auteur ou éditeur aussi important que les auteurs des anciens recueils de sermons (postilles).

Comme enseignant, en soignant les gens, en recueillant, étudiant et décrivant les plantes, J. A. Pabrėža accomplissait aussi un important travail linguistique. Il aimait profondément son pays natal. Ainsi, étudiant avec soin tout ce qu’il avait pu découvrir de nouveau, il s’efforçait de le présenter dans sa langue maternelle, avec ses observations et les conclusions de ses recherches. C’est à cette fin qu’il élabora une orthographe exprimant la prosodie samogitienne¹⁷. Défendant les noms de plantes qu’il créait, son orthographe ainsi que le droit et la nécessité d’agir de façon autonome, il écrivit dans une autre lettre à J. K. Gintila (20 mars 1835

16 Lettres de J. A. Pabrėža au prêtre J. K. Gintila // Ibid. P. 263.

17 Dans une lettre du 19 octobre 1834 à J. K. Gintila, Pabrėža lui écrivait à ce sujet: « <…> ten žmudzkį Pólglowek przyjął do swojej Pisowni podwóywnę samogłoski, a to dla pokazania w wyrazach žmudzkich prozodyi tego języka nie tylko dla człodowiezmów niezbędnie potrzebney, lecz i dla samych rodaków wielce pożytecznej <…> » (Ibid. P. 263).

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(suite) s’exclama: « Niech sobie Grecy będą ze swojemi literami i ich brzmieniem Grekami: a Žmudžini Žmudžinami » (Que les Grecs soient grecs avec leurs lettres et leur prononciation, et les Samogitiens samogitiens)18. Trois ans plus tard, le 9 octobre 1838, il écrivait au même destinataire que les prêtres des doyennés du diocèse de Samogitie, proches de la Lituanie, estimaient que les Samogitiens devaient non seulement écrire et parler en lituanien, mais aussi respirer en lituanien, et il ajoutait aussitôt: « Niech będzie Litwa Litwą: mieszanyć mieszańcami: a Žmudžini Žmudžinami » (Que la Lituanie reste la Lituanie, que les métis restent des métis et que les Samogitiens restent des Samogitiens)19. J. A. Pabrėža a passé toute sa vie parmi les Samogitiens, avec eux et pour eux. C’était un grand homme, un véritable héros de Samogitie, l’un des grands patriotes de cette terre.

J. A. Pabrėža a travaillé avec beaucoup d’ardeur et de sincérité comme prêtre, comme moine et comme homme de science. « En samogitien, il a écrit davantage que tous les autres écrivains de la première moitié du XIXe siècle réunis — peut-être en exceptant un seul S. Daukantas », cette remarque de son biographe V. Gidžiūnas20 est sans doute exagérée. Mais il est vrai que, même aujourd’hui, bien que le temps l’ait considérablement érodé et altéré, l’héritage manuscrit de Pabrėža reste impressionnant. En 1939, quatre-vingt-dix ans après sa mort, on écrivait: « Nos chercheurs pourraient apprendre de lui la méthode, la minutie et l’amour du travail; son dévouement et ses préoccupations pour la langue et l’orthographe samogitiennes toucheraient les travailleurs et les hommes de lettres; quant aux ecclésiastiques, après avoir lu ne serait-ce qu’un de ses sermons, ils devraient rougir du vide et du manque d’actualité des sermons d’aujourd’hui »21.

La bibliographie de J. A. Pabrėža établie par Nijolė Kišūnienė22 rassemble tous les travaux de cet homme qui nous sont parvenus ou dont l’existence est connue par des mentions. Elle recense 107 œuvres écrites par Pabrėža, dont 8 ont été publiées (de son vivant, seulement quatre poèmes!). Les manuscrits couvrent la géographie (1), la botanique (19), la médecine (17) et la religion (18). « Lie-

18 Ibid. P. 265.

19 Ibid. P. 270.

20 Ibid. P. 214.

21 Povilionis J. K. Ambraziejaus Pabrėžos pamokslų stilius // Dienovidis. 1939. Nr. 3. P. 122.

22 Kišūnienė N. J. Pabrėžos bibliografija // Jurgis Pabrėža (1771 – 1849). V.: Mintis, 1972. P. 95 – 107.

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Dans l’« Encyclopédie des Lituaniens », il est écrit que Pabrėža a laissé 250 textes de sermons, totalisant 3 104 pages23. Les 44 autres pièces de son legs manuscrit (107–8–55) sont des écrits rédigés à diverses fins, des extraits, des fragments de manuscrits et des lettres (beaucoup de ces documents sont écrits en polonais). Hélas, une grande partie des manuscrits de Pabrėža a disparu, peut-être même à jamais. Le destin et les hommes ont été et restent très impitoyables envers l’héritage de ce laborieux Samogitien.

Le destin n’a pas été plus clément envers l’herbier rassemblé et classé par J. A. Pabrėža, dont seule peut-être la sixième partie (environ 150 feuilles) est parvenue jusqu’à nous, en Lituanie. Les données publiées par R. Jankevičienė et Ž. Lazdauskaitė en témoignent24. La majeure partie de cet herbier exceptionnel, partagée sans précaution, transportée et jamais rendue, a été perdue.

Pour le deux cent vingt-cinquième anniversaire de la naissance de J. A. Pabrėža, sa terre natale a enfin accueilli la monographie qui lui est consacrée, le livre de Viktoras Gidžiūnas, « Jurgis Ambraziejus Pabrėža (1771 – 1849) », publié à Rome en 1993 grâce à l’Académie lituanienne des sciences catholiques25. Une centaine de pages de cet ouvrage est consacrée à la vie de Pabrėža (première partie, « La personne de Pabrėža et son apostolat »), et une autre centaine à l’étude de ses sermons (deuxième partie, « Les paroisses samogitiennes dans les sermons de Pabrėža »). Les annexes du livre sont très précieuses: elles comprennent un sermon, les résolutions du prêtre, deux poèmes, des testaments, un petit ensemble de lettres, une liste de sermons et quelques autres documents. Hélas, une fois encore, notre grand Inoubliable n’a pas eu de chance: l’auteur du livre n’a pu aller plus loin. Une quinzaine de pages de la troisième partie (« Pabrėža, scientifique, médecin et piétiste »), rédigées par I. Vaišvilaitė à partir des matériaux, notes et esquisses réunis par V. Gidžiūnas, ne sont qu’un timide aperçu du domaine d’activité de Pabrėža le plus important pour l’histoire des sciences en Lituanie, ainsi que de cette partie de son héritage. Il est vrai que ce domaine avait déjà été étudié avec soin auparavant, dans l’ouvrage « Jurgis Pabrėža (1771 – 1849) », publié en 1972 par l’Institut de botanique.

23 Lietuvių enciklopedija. [Bostonas, 1960]. T. 21. P. 303 – 304.

24 Jankevičienė R., Lazdauskaitė Ž. Išlikęs J. Pabrėžos aukštesniųjų augalų herbaras // Jurgis Pabrėža (1771 – 1849). P. 26 – 27.

25 Hélas, ce livre intéressant comporte assez nombreuses irrégularités linguistiques.

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Dans le livre, J. A. Pabrėža est présenté sous toutes ses facettes comme homme, et surtout comme prêtre et moine. C’était un homme très vertueux, honnête et consciencieux. Il ne se préoccupait ni de lui-même, ni de fonctions plus élevées ou d’une vie meilleure pour lui, mais de la santé de l’âme et du corps des passants de cette terre avec lesquels il était destiné à cheminer sur les sentiers de la vie. Il a consacré toute sa vie, tout son être aux autres. Après une telle présentation, il n’est pas étonnant que l’auteur du livre, V. Gidžiūnas, ait écrit dans la « Lietuvių enciklopedija » que J. A. Pabrėža « possède toutes les qualités que l’Église exige pour proclamer quelqu’un bienheureux »26.

Il est vraiment très regrettable qu’on ne trouve toujours personne pour entreprendre d’étudier en profondeur et de décrire J. A. Pabrėža en tant que scientifique, créateur de la langue scientifique lituanienne et médecin du peuple. Aujourd’hui encore, comme il y a une dizaine ou plusieurs dizaines d’années, on peut affirmer sans hésiter que ses travaux demeurent une source importante pour les sciences, la terminologie et la langue en général, car il fut le premier à créer consciemment et systématiquement des termes en lituanien, et il en avait lui-même conscience. Il fut le premier à formuler les principes de formation de la terminologie scientifique lituanienne et à souligner tout particulièrement, à cette fin, l’importance de la langue vivante. Enfin, il fut le premier à entreprendre la rédaction de dictionnaires de termes lituaniens. Il est vrai que Pabrėža faisait tout cela en samogitien, avec une conscience claire de son identité samogitienne, qu’il affirmait. Dans ses « Remarques sur l’élaboration d’une véritable flore de Samogitie » (« Uwagį tyczące się ułożenia doskonałey Flory Żmudzkiey. Miłośnikom Flory Żmudzkiey i znawcom języka żmudzkiego, poświęcone »), il expliquait en détail qu’un véritable botaniste samogitien doit recueillir lui-même les noms des plantes, en particulier auprès de femmes âgées et de guérisseuses, non seulement dans sa paroisse ou ses environs, mais dans toute la Samogitie et dans toute la Lituanie; il doit déterminer quels noms sont donnés à quelles plantes selon les lieux et, sur la base de recherches approfondies, choisir les noms les plus appropriés27.

26 Lietuvos enciklopedija. T. 21. P. 304. D’ailleurs, selon les mots de V. Biržiška, l’idée d’entreprendre des démarches pour faire reconnaître Pabrėža comme bienheureux aurait vu le jour avant la Seconde Guerre mondiale (voir: Biržiška V. Aleksandrynas. Čikaga, 1963. T. 2. P. 311). Mais, semble-t-il, on croit ou l’on veut susciter et entretenir la conviction que même aux pieds de Dieu, les nobles et les ecclésiastiques de rang supérieur trouvent plus facilement leur place que les simples prêtres, et à plus forte raison que les fidèles.

27 Iš Pabrėžos nespausdintų botanikos raštų // Kosmos. K., 1923. Sąs. 2. P. 183 – 184.

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La langue même de J. A. Pabrėža mérite des études minutieuses et approfondies: elle reflète assez fidèlement le parler vivant des Samogitiens du littoral à la fin du XVIIIe siècle et dans la première moitié du XIXe, tout en étant soigneusement ciselée, gracieuse et ondulant dans un rythme harmonieux, comme la mer de Samogitie toute proche, tantôt paisiblement bruissante, tantôt tumultueusement écumante. Les sermons de Pabrėža sont un merveilleux alliage de l’art oratoire et de la langue vivante, des œuvres d’un véritable maître des mots. La langue de ses autres écrits est elle aussi excellente. Pabrėža voulait également restituer le flux vivant de la langue par son orthographe. Dans ses lettres à J. K. Gintila, il évoqua à plusieurs reprises les divers problèmes que lui posait son orthographe, soulignant que « le mieux est d’écrire comme nous parlons »28.

Par son attitude envers la langue écrite, J. A. Pabrėža devait différer considérablement de son jeune ami S. Daukantas. Avec le temps, ce dernier se mit à s’adapter à l’ensemble des Lituaniens, peut-être parfois dans l’espoir de faciliter l’établissement de son dialecte samogitien du littoral comme langue commune lituanienne, mais plus probablement en se pliant à la tradition des écrits élaborés sur la base d’autres dialectes. Dans ses nombreux écrits, Pabrėža, lui, aura cherché à préserver le plus fidèlement possible cette même langue samogitienne du littoral (Daukantas et lui étaient tous deux originaires de la même paroisse de Lenkiemai). À ce titre, en tant que témoignages fiables de la langue de leur époque, les écrits de Pabrėža sont d’une valeur inestimable; hélas, jusqu’à présent, ils n’ont été ni estimés ni appréciés à leur juste valeur.

Il ne fait aucun doute que J. A. Pabrėža disposait de conditions bien plus favorables que S. Daukantas pour préserver le dialecte vivant de sa langue maternelle. En effet, il passa presque toute sa vie en Samogitie (à l’exception de deux années d’études à Vilnius) et, pour la majeure partie, dans le milieu de son dialecte natal, en fréquentant constamment les gens dans les circonstances les plus diverses, des gens qui ne savaient parler autrement. Mais, après tout, les gens se créent généralement eux-mêmes leurs conditions. Pabrėža organisa sa vie de telle sorte qu’il se trouve constamment parmi les Samogitiens, non pas en fonctionnaire ou en homme coupé du peuple, mais en médecin ordinaire, chaleureux et dévoué, de leur âme et de leur corps. Il comprenait les gens, et les gens le comprenaient.

Les gens comprenaient Jurgis Ambraziejus Pabrėža et ne l’ont pas oublié. Les fleurs continuent de s’épanouir et le sentier près de sa tombe ne se couvre pas de végétation. Les gens vont même à genoux autour de cette tombe, implorant de l’aide dans leurs maladies et les soucis de la vie terre-

28 J. A. Pabrėžos laiškai kun. J. K. Gintilai // Gidžiūnas V. Min. veik. P. 264.

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stre, car « depuis des temps immémoriaux, le père Ambraziejus est considéré comme un saint par les habitants des environs de Kretinga »29. C’est ce qu’il voulait être: au milieu de sa vie, alors qu’il était vicaire à Plungė, il résolut en 1806 d’être saint et irréprochable, saint d’âme et de corps, par sa vie, son exemplarité, son savoir et ses actes dignes d’éloge30. L’honneur de la sainteté accordé à J. A. Pabrėža est reconnu depuis deux siècles par le cœur des Samogitiens qu’il aimait, de leurs enfants et de leurs descendants.

La perfection ne devint pleinement manifeste qu’après sa mort.

29 Père Placide Barius, OFM. Explication du provincial // Ibid. P. XIII.

30 Résolutions prises à Plungė en 1806 // Ibid. P. 241.

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