scieee AI-readable full text Open interactive document viewer

The Enigma of Merlin in Biomedical Sciences: Image, Concept, Term

Anastasia Sharapkova

Abstract

    This paper attempts to overview how a fictional character from the Arthurian myth became transferred to biomedical sciences entering complex variance relationship with other terms introduced at the same time. Applying the cognitive linguistic methodology, we first model the structures of knowledge represented by the initial concept through outlining the conceptual characteristics. Then we study the discursive features of using the term “merlin” and pinpoint those characteristics that get actualized in scientific papers. The term allows for great creativity to be unleashed exploiting those structures and transferring them to another knowledge domain. Merlin as a term is preferred in review papers and seems to serve as a marker of some yet unresolved questions of basic science.

Full text

doi.org/10.35321/term28-02 L’énigme de Merlin dans les sciences biomédicales: image, concept, terme ANASTASIA SHARAPKOVA Université d’État de Moscou Lomonossov, Faculté de philologie, Département d’anglais Identifiant ORCID: https://orcid.org/0000-0001-5378-2729 RÉSUMÉ Cet article propose une vue d’ensemble de la manière dont un personnage fictif de la légende arthurienne a été transféré dans les sciences biomédicales, entrant ainsi dans une relation complexe de variation avec d’autres termes apparus à la même époque. En appliquant la méthodologie de la linguistique cognitive, nous modélisons d’abord les structures de connaissances représentées par le concept initial en dégageant ses caractéristiques conceptuelles. Nous étudions ensuite les caractéristiques discursives de l’emploi du terme « merlin » et identifions celles qui sont actualisées dans les articles scientifiques. Ce terme permet de déployer une grande créativité en exploitant ces structures et en les transférant vers un autre domaine de connaissances. En tant que terme, Merlin est privilégié dans les articles de synthèse et semble servir de marqueur de certaines questions encore non résolues relevant des sciences fondamentales. MOTS-CLÉS: merlin, légende arthurienne, variation terminologique, concept, structures de connaissances, métaphore. ANNOTATION L’objectif de l’article est d’examiner comment un personnage de la légende du roi Arthur a été transféré dans les sciences biomédicales, nouant ainsi des relations complexes fondées sur la variation avec d’autres termes apparus dans ces disciplines à la même époque. En appliquant la méthode de la linguistique cognitive, nous modélisons d’abord les structures de connaissances exprimées par le concept initial en dégageant ses caractéristiques conceptuelles. Nous analysons ensuite les caractéristiques discursives de l’emploi du terme merlinas et identifions celles qui sont actualisées dans les travaux scientifiques. En exploitant ces structures et en les transférant vers un autre domaine de connaissances, le terme ouvre la voie à une grande créativité. Le terme merlinas est plus souvent employé dans les articles de synthèse et semble être le signe de certaines questions encore non résolues dans le domaine des sciences fondamentales. MOTS-CLÉS: merlinas, légende arthurienne, variation terminologique, concept, structures de connaissances, métaphore. 28 Anastasia Sharapkova The Enigma of Merlin in Biomedical Sciences: Image, Concept, Term INTRODUCTION L’écriture scientifique, ou le type de langue utilisé dans les publications universitaires de genres divers, représente « une variété de langue formalisée et codifiée, utilisée à des fins spécifiques pour communiquer des informations spécialisées, à quelque niveau que ce soit, de la manière la plus économique, précise et dépourvue d’ambiguïté possible » (Picht, Draskau 1985: 3). Ce discours « représente des structures de connaissances formées à une certaine période » (Novodranova 2007: 139) par la communauté scientifique et, ce qui est plus important, il « permet de faire progresser les connaissances » dans une discipline particulière (Wood et al. 2001). Les pierres angulaires du transfert et de la formation des connaissances sont les termes, des mots « dans leur fonction spécifique » (Винокур 1939), qui représentent les ensembles les plus condensés de connaissances traitées et élaborées. Toutefois, les structures de connaissances ne restent intactes que dans une certaine mesure. Avec les progrès de la science, elles évoluent, se transforment et se restructurent, intégrant de nouvelles connaissances acquises au sein de la discipline. Métaphoriquement parlant, un terme est à la fois une onde et une particule; c’est une unité linguistique et une entité cognitive, simultanément statique et dynamique. Le terme est défini comme une « désignation verbale d’un concept général dans un domaine particulier » (ISO 1087: 3.4.3) et constitue généralement « un objet mental bien délimité et nettement circonscrit, aux frontières bien marquées » (Leitchik, Shelov 2007: 93). Par ailleurs, au-delà de leurs caractéristiques linguistiques évidentes, les termes bons et reconnus sont des instruments d’acquisition de nouvelles connaissances, c’est-à-dire qu’ils se caractérisent par un potentiel heuristique. Certains termes peuvent également être beaucoup plus complexes, flous et insuffisamment déterminés (Leitchik, Shelov 2007). « L’argument traditionnel de la terminologie, selon lequel les concepts devraient être clairement délimités afin de garantir une communication sans ambiguïté, donc efficace et efficiente, n’est pas convaincant » (Temmerman 2000: 7). Cela pourrait s’expliquer par l’opposition ontologique entre, d’une part, le savoir vivant et donc en perpétuelle évolution et, d’autre part, des éléments clos et donc statiques. Le mot connaissance a été employé à plusieurs reprises à dessein dans le paragraphe précédent. Il s’agit de l’élément le plus essentiel, d’où la nécessité d’étudier non seulement les mots eux-mêmes, c’est-à-dire les termes, mais aussi le discours qui reflète la manière dont cette connaissance est modélisée, en tenant compte du facteur humain, du contexte culturel et social ainsi que des pratiques discursives du moment. La langue est fondamentalement « un outil intersubjectif, historiquement et socialement variable » (Geeraerts 2016: 527); elle s’adapte aisément à l’environnement extralinguistique. Ainsi, de nombreux Terminologija | 2021 | 28 29 termes accomplissent un long parcours au cours duquel ils intègrent cette intersubjectivité. Les associations avec l’histoire et la culture s’inscrivent dans leur structure au même titre que la pensée scientifique, précise et condensée. En réalité, les termes dans le discours ne représentent pas des briques de connaissance toutes faites, mais les aspects dynamiques et collectifs de son acquisition. En particulier, « la linguistique cognitive prend en compte les activités mentales et communicatives des agents, en intégrant les dimensions sociales, psychologiques, pragmatiques et autres de l’interaction humaine » (Manerko 2019: 52). Un autre commentaire éclairant souligne que « nous ne pouvons étudier une langue de spécialité sans connaître les modes et les mécanismes de sa création et de son évolution » (Alexeeva et al. 2020: 59). Comme l’ont révélé des recherches approfondies, le discours scientifique dans son ensemble, et la terminologie en particulier (Ahmad 2011; Petrović, Golubović 2018), n’ont jamais été dépourvus de cette composante culturelle et émotionnelle. La terminologie médicale et psychologique puise ses racines dans la mythologie grecque, et cet aspect a été étudié jusqu’ici aussi bien selon l’approche traditionnelle (Athanasiadis 1997) que selon l’approche cognitive (Манерко, Новодранова 2012). En outre, le nouveau millénaire a vu apparaître certains changements qui dépassent la conception fondée sur l’information et placent au premier plan la nature socioculturelle de l’usage de la langue. Ils découlent des « caractéristiques situationnelles, pragmatiques et autres caractéristiques extralinguistiques » (Schubert 2011: 29), des aspects cognitifs de la pensée créative scientifique (Temmermann 2000) et de la construction de l’identité au moyen de la langue (Komova 2000; Hyland 2009). Bien que l’écriture universitaire soit considérée comme principalement informative, de nombreux procédés créatifs ont toujours contribué au processus scientifique. L’un de ces procédés consiste à utiliser des métaphores non seulement pour expliciter les concepts scientifiques — les métaphores conceptuelles —, mais aussi pour attirer l’attention — les métaphores novatrices. Les métaphores constituent également une source riche et variée de terminologie. Le rôle essentiel de la métaphore conceptuelle en science est aujourd’hui largement reconnu (Алексеева 1998; Johnson 2010; Herrmann 2013), car elle éclaire la manière dont émergent de nouvelles idées scientifiques, dont elles se transforment au gré des progrès des connaissances et dont elles sont diffusées dans les articles et les monographies scientifiques. De nombreux chercheurs ont expliqué que la métaphore et l’analogie sont des éléments indispensables de la créativité scientifique en invoquant la mise en regard des connaissances anciennes et nouvelles. « Les entités et les formes inédites introduites par la théorie ne deviennent intelligibles que si nous les interprétons en fonction des entités anciennes 30 Anastasia Sharapkova The Enigma of Merlin in Biomedical Sciences: Image, Concept, Term and forms already available” (Harré 2004). “Scientific metaphors are central to the construction of models and to the constitution of new scientific theories and that, especially when they are at the beginning of their formulation, theories should resort to metaphors in order to provide understanding and to allow to extract inferences by using knowledge available from other domains” (Rodriguez, Arroyo-Santos 2011: 84). So, the ability to draw links between the known and the unknown is the vital capacity of scientific thought and a means for knowledge advancement. Metaphor amounts to “that instrument of thought, with the help of which we manage to reach the most distant parts of our conceptual field” (Ortega y Gasset 1990). Le rôle des métaphores dans la formation de la terminologie a également été reconnu (Raad 1989; Tretjakova 2013; Temirgazina et al. 2019). Une méthodologie cognitive s’est révélée particulièrement féconde pour comprendre pourquoi une image donnée fait l’objet d’un transfert métaphorique dans un domaine particulier du savoir (Манерко, Новодранова 2012). L’importance des concepts culturellement spécifiques employés comme domaines sources en science a été étudiée à travers des métaphores telles que la pierre de Rosette et le cheval de Troie, utilisées dans le discours de la biologie (Sharapkova, Manerko 2019). La recherche et l’emploi d’une métaphore appropriée dans le discours scientifique relèvent fondamentalement d’une intuition créative et émotionnelle. Je voudrais ici citer deux scientifiques qui abordent la question selon des approches descendante et ascendante. Tout d’abord, le philosophe du langage G. Kuliev a souligné le rôle des facteurs émotionnels dans la cognition scientifique: « Le réflexe face à la nouveauté dans l’activité scientifique commence... par un choc émotionnel » (Кулиев 1987). Le célèbre physicien R. Feynman, dans l’une de ses conférences sur la nature de la méthode scientifique, a déclaré: « Je vais maintenant expliquer comment nous chercherions une nouvelle loi. En général, nous cherchons une nouvelle loi selon le processus suivant. D’abord, nous la devinons, non, ne riez pas, c’est la vérité. » En fait, les deux scientifiques ont souligné l’importance de l’impulsion émotionnelle, de l’intuition créative et de l’image holistique au cœur des expériences, de la rationalisation et de la catégorisation qui s’ensuivent. Il s’agit probablement de la même origine que celle de la métaphore. Les objectifs de cet article sont doubles. Premièrement, je voudrais montrer comment le personnage bien connu du mythe arthurien, doté d’un fort potentiel heuristique, a fait l’objet d’un transfert interdisciplinaire et est devenu un terme, contribuant ainsi au discours scientifique de la biologie. Deuxièmement, j’aborde Terminologija | 2021 | 28 31 sur la question de la variance terminologique, puisque plusieurs autres termes fondés sur des principes différents ont été introduits au même moment et que merlin, après avoir été populaire, a fini par ne plus apparaître que dans un nombre limité d’articles, où il s’est avéré faire l’objet d’un jeu créatif. Cette étude empirique vise également à aborder la question de la créativité dans un discours scientifique purement informatif et son rôle dans la promotion des idées scientifiques. À cette fin, 2029 articles ont été recueillis dans PubMed, qui constitue un corpus et une base de données d’articles en sciences biomédicales. Le matériel comprend des textes contenant l’un de ces trois termes: « merlin », « schwanomin » et « Nf2 protein ». Comme l’objectif principal de ce travail est d’étudier comment Merlin devient d’abord une métaphore, puis un terme, une analyse conceptuelle approfondie est menée avant d’aborder l’usage discursif et les correspondances entre domaines. MERLIN: UN PERSONNAGE MYTHOLOGIQUE ET UN CONCEPT Dans cette partie, je souhaite passer en revue le contexte littéraire et historique ainsi que les associations liées à l’image de Merlin, le célèbre druide de la légende arthurienne. Cela sera nécessaire pour préciser ensuite les caractéristiques conceptuelles qui le constituent en tant que concept, avant de décrire la correspondance entre domaines. La procédure d’identification des métaphores s’effectue traditionnellement à deux niveaux principaux: linguistique et conceptuel. Il est depuis longtemps reconnu qu’il est essentiel de distinguer trois phénomènes majeurs qui sous-tendent à la fois la procédure d’identification (purement linguistique) et la compréhension des métaphores: les expressions linguistiques, les structures conceptuelles et les correspondances entre domaines elles-mêmes. Plusieurs processus vont ainsi de pair: identifier la métaphore, identifier les domaines source et cible, puis comprendre le passage discursif — sa valeur communicative et pragmatique. Toutefois, lorsqu’il s’agit de termes issus du domaine des arts et des sciences humaines, notamment de la littérature, de l’histoire et de la mythologie, il est particulièrement important de procéder à une analyse conceptuelle approfondie du domaine source. La méthodologie appliquée a été élaborée en tenant compte de la théorie de la métaphore conceptuelle (CMT), qui distingue les domaines source et cible (Lakoff, Johnson 1980). Bien qu’il s’agisse d’un ouvrage fondateur qui a transformé pendant des décennies la vision linguistique et cognitivo-linguistique de la métaphore, il nécessitait encore d’être précisé, surtout lorsqu’il était appliqué à des concepts complexes servant de domaines source. 32 Anastasia Sharapkova The Enigma of Merlin in Biomedical Sciences: Image, Concept, Term Étant à l’origine des images complexes, ces métaphores conservent une grande partie de leur riche contenu initial, fondé sur l’ensemble des liens et des associations, qui sont parfois tout sauf évidents. Elles peuvent être assez complexes à analyser et ambivalentes dans leur emploi, surtout si certaines de leurs caractéristiques conceptuelles sont négligées lors de ce transfert interdisciplinaire. Comme le reconnaît l’approche cognitive, la structure conceptuelle « renvoie aux représentations non linguistiques des connaissances auxquelles les mots font appel et qu’ils peuvent mobiliser dans un usage situé de la langue » (Evans 2009: 4). Des travaux récents en linguistique cognitive soulignent le rôle important des vastes connaissances culturelles, stockées et structurées dans divers concepts propres à une culture (Komova 2005). Ces connaissances structurées constituent « un schéma fondamental par lequel les gens conceptualisent le monde et leurs propres activités » (Gibbs 2008: 3); elles fournissent un cadre conceptuel préétabli pour passer d’un domaine à un autre. L’image de Merlin est celle du personnage le plus ambivalent et énigmatique de la légende arthurienne; elle apparaît dans des légendes indépendantes de la légende arthurienne, avant de s’y fondre organiquement et de l’enrichir d’un imaginaire magique celtique. Dans la tradition orale, Merlin existe depuis le 7th siècle (Goodrich 2002). Selon les premières sources historiques, Merlin était un jeune magicien, Ambrosius, né d’un incube et d’une nonne, et doté ainsi du pouvoir surnaturel de connaître les choses, sans aucune intention maléfique. Il pouvait voir le lac souterrain et les dragons combattants (rouge et blanc), et empêcher Vortigern d’ériger une forteresse. Cependant, la version la plus populaire de l’histoire fut présentée par Geoffrey of Monmouth au 12th siècle dans l’« Historia Regum Britanniae », où des figures historiques, légendaires et mythologiques furent finalement réunies en une seule image, celle de Merlin Ambrosius — voyant, druide, magicien et sage. Merlin devint un personnage unique de la littérature médiévale, amalgame de diverses représentations des croyances préchrétiennes et première conceptualisation du pouvoir du savoir. En général, deux grandes traditions médiévales décrivaient Merlin: le druide-magicien et le visionnaire-politicien (Jarman 1960; Thomas 2000). Au fil des incarnations littéraires, l’image du roi Arthur devint l’incarnation du pouvoir social royal, tandis que Merlin incarnait le pouvoir des pratiques mystiques, issues de la religion des Druides. Le chêne et le gui étaient des symboles des Druides (comme le reflètent l’étymologie du mot dru-vid, « force-sagesse », et as- Terminologija | 2021 | 28 33 sociated with strength and wisdom) (Guenon 1962). This is the Indo-European type of the priest-king, the shaman or holy man, the image of the wild man, the model of the biblical prophets (Goodrich 2002). His image is a mediator between different worlds: pagan and Christian, magical and knightly, living and dead. His role as a mentor to young Arthur construes the vital component of the legend. His further fate is also important; he disappears from the Arthurian world after falling in love with his female apprentice – Nimue. Despite his visionary abilities and magical knowledge, he could not resist her charms and got trapped in a cave. Still, it is not death in the proper sense; he hangs at the borderline between the living and the dead, returning and embodying the archetype of the eternal Old Wise man “the highest and wisest resources of the unconscious” (Gollnick 1990). Au 21ste siècle, lorsque la science est devenue si incroyablement complexe qu’il est impossible de saisir nombre de ses concepts sans y croire ou les considérer comme des entités holistiques, l’image de Merlin le Scientifique est devenue le matériau idéal pour créer un chercheur prototypique, ironique, intelligent et un peu fou. Ce dernier est représenté dans de nombreuses œuvres de fiction et de cinéma. Passons maintenant à la description des caractéristiques conceptuelles à partir des sept sources lexicographiques que nous avons analysées (American Heritage Dictionary of the English Language; European Myth, Legend; Collins English Dictionary; Webster’s College Dictionary; Macmillan Dictionary; Wiktionary). Tout d’abord, Merlin est inévitablement associé aux légendes du roi Arthur, comme le mentionnent six définitions analysées, ce qui témoigne de la nature discursive de l’existence de cette image (Шарапкова 2014). Merlin trouve son origine dans les vieux récits et y existe (old English stories). En outre, trois composantes fonctionnelles importantes se dégagent. Sa nature magique prédomine: dans quatre définitions, il est décrit comme a magician, et dans trois autres, comme a wizard. Les deux autres composantes de l’image, moins fréquentes, apparaissent généralement ensemble. Il s’agit du rôle de conseiller: councelor (2 fois) et advisor. Une seule définition emploie le nom friend, indiquant une relation amicale entre Arthur et Merlin. Quant au rôle de voyant, il est reflété par les unités lexicales prophet et seer. Les définitions contiennent également des informations sur sa mort: selon l’une des légendes, Morgane/Viviane/Nimue l’aurait emprisonné dans un chêne: eternally imprisoned in a tree by a woman to whom he revealed his secret craft. 34 Anastasia Sharapkova The Enigma of Merlin in Biomedical Sciences: Image, Concept, Term Les dictionnaires explicatifs de la langue et de la culture ne fournissant que des informations essentielles sur les caractéristiques conceptuelles centrales, nous nous sommes tournés vers les dictionnaires d’associations, fondés sur le traitement informatique de mégadonnées provenant de sources Internet ouvertes, ainsi que de la littérature anglaise classique et moderne. Les associations présentées dans le dictionnaire Word Association Network utilisé dans notre étude permettent de déterminer non seulement les caractéristiques centrales du concept étudié, mais aussi sa périphérie proche et sa périphérie. Elles mettent également en évidence les liens avec d’autres personnages du mythe (voir le tableau 1). Tableau 1. Répartition des caractéristiques conceptuelles (d’après le dictionnaire Word Associations Network) ASSOCIATIONS LES PLUS FRÉQUENTES ASSOCIATIONS MOINS FRÉQUENTES ASSOCIATIONS LES MOINS FRÉQUENTES Capacités magiques centrales: Magician, Druid, Prophecy, Sorcerer, Bard, Hawker, Wizard, Enchanted, Eared, Pied, Powered, Magical, Sage, Magic, Prophetic, Wizard, Sorcery, Owl Périphérie proche: Cooled, Enchantment, Damsel, Engine, Wand, Vulture, Smiley, Priestess, Vivian Prophesy, Imprison Périphérie proche, caractéristiques générales: Spitfire, Apprentice, Beget Périphérie proche, espace et artefacts: Grail, Quest, Avalon, Scabbard, Briton, Cauldron, Vita, Saxon, Britain, Barron, Legend Noyau, autres personnages: Lancelot, Arthur, Gwen, Lucien, Tristan, Percival Périphérie proche, auteurs: Monmouth, Geoffrey, Tennyson Noyau, capacités magiques: Spell, Prophet, Foretell Périphérie proche, autres personnages: Morgan, Emma, Lancaster Périphérie, caractéristiques du monde avant Arthur: Chaos, Sickness, King, Fantasy Périphérie proche, auteurs: Cornwall, Chaucer Périphérie proche, artefacts: Dragon, Sword, Towers Périphérie, autres éléments: Entertainment, Potion, Horsepower, Cedric, Macbeth, Cruising, Hobby, Boost, Bbc Périphérie proche, fin: Nymph, Cave, Mermaid, Prototype, Lure, Disguise, Conjure, Slay, Tailed, Immortal Périphérie proche, espace: Welsh, Eurasian, Britanny, Cornish Noyau, caractéristiques générales: Mystical, Perilous, Legendary, Fitted, Mythical, Sentient, Yonder, Rightful Noyau, capacités magiques: Witchcraft, Counsel, Stone, Alchemist Périphérie, caractéristiques du monde: Knighthood, Adventures, Chronicles, Downfall, Supernatural, Fairy, Celtic, Radial Périphérie proche, caractéristiques générales: Nemesis, Rough, Argonaut, Thrust, Prologue, Mythology, Demon, Attraction, Gods, Likeness, Prometheus, Illegitimate, Topical Périphérie proche, fin: Dungeon, Aquarium, Madame, Prey, Destiny, Veil, Omnibus, Imprisoned, Treachery Périphérie proche, artefacts: Bowl, Goblet Terminologija | 2021 | 28 35 Cette procédure consistant à dégager les caractéristiques centrales et périphériques du concept étudié a été élaborée à partir de l’analyse conceptuelle traditionnelle (Болдырев 2014), étendue par l’analyse des associations et des connaissances encyclopédiques. Elle constitue une base utile pour la procédure ultérieure de mise en correspondance interdomaines (Sharapkova, Manerko 2019), l’analyse des schémas-images et l’analyse des espaces intégrés (Шарапкова, Яковлева 2020), en particulier lorsque nous avons affaire à un contenu conceptuellement riche. Il est clair que les caractéristiques centrales de Merlin — magicien, alchimiste et druide — rendent cette image particulièrement utile pour désigner des entités complexes et insaisissables nécessitant une conceptualisation et une catégorisation scientifiques. MERLIN DEVIENT UN TERME DES SCIENCES NATURELLES Le 21stsiècle a été marqué par des avancées importantes dans l’étude des mécanismes moléculaires sous-jacents aux processus de développement et dans la délimitation des voies biochimiques dont la perturbation entraîne diverses malformations. Il est devenu parfaitement clair que la biologie d’un organisme vivant est à la fois extrêmement fragile et incroyablement complexe, ce qui exclut toute simplification mécaniste. Ce domaine en rapide évolution, où les connaissances s’accumulaient à un rythme soutenu, a nécessité la création d’un ensemble de nouveaux termes, proposés, rejetés ou acceptés. Le réseau des voies biologiques exigeait des outils facilitant la compréhension et l’explication des sciences, d’où la naissance de métaphores. L’un des cas particulièrement intéressants est l’apparition, la variation et l’évolution du terme « protéine NF2 », protéine de 595 acides aminés codée par le gène de la neurofibromatose de type 2 (NF2), qui a été appelée « schwannomine » et « merlin ». Il s’agit d’une protéine du cytosquelette qui contribue aux processus de développement. Chez l’humain, elle participe à la pathogenèse des tumeurs du système nerveux, puisqu’elle est inactivée ou ne fonctionne pas dans presque tous les schwannomes et méningiomes. Les premiers travaux sur cette protéine sont apparus dès les années 80 et au début des années 90, dans des articles publiés dans les revues les plus prestigieuses — « Nature » et « Cell » — qui expliquaient tous deux le choix de cette formation terminologique particulière. Comme la protéine responsable du développement de la tumeur issue des cellules de Shwann a été découverte pour la première fois dans des schwannomes, elle a été appelée « schwannomin » — « un mot dérivé de schwannoma, la tumeur la plus fréquente observée dans la NF2 » (Rouleau et al. 1993). Il a également été proposé qu’elle possède une activité de suppresseur de tumeur et, fait surprenant, il s’est avéré que sa structure secondaire était « similaire à celles de la moésine, de l’ezrine et de la radixine » (Ibid). 36 Anastasia Sharapkova The Enigma of Merlin in Biomedical Sciences: Image, Concept, Term Le fait intrigant est que, la même année exactement, un autre article sur le même sujet a été publié par un autre groupe de scientifiques. Les auteurs ont identifié la protéine en étudiant des familles atteintes de neurofibromatose héréditaire de type 2: « Cette protéine, que nous avons nommée merlin (pour protéine apparentée à la moésine, à l’ezrine et à la radixine), pourrait représenter une nouvelle classe de suppresseurs de tumeur dont la fonction est médiée par une interaction avec le cytosquelette » (Trofatter et al. 1993). L’introduction simultanée de deux termes différents désignant le même objet (protéine) a créé une situation de variation terminologique. Les deux termes semblent tout à fait pertinents et répondre aux exigences auxquelles les termes doivent satisfaire. « Schwannomin » renvoie au type de cellules principalement touchées par la mutation, fournissant ainsi une indication sur sa découverte; il suit le modèle morphologique de termes similaires et situe le produit protéique dans un sous-domaine — la recherche sur le cerveau. Le second terme, « merlin », est un acronyme. La définition récurrente de l’acronyme est la suivante: « un acronyme est une variante de l’abréviation d’un groupe de mots, dans laquelle le groupe de mots (généralement une entité unique ou un nom, mais parfois un verbe) peut être prononcé » (Grange, Bloom 2000: 3). La tendance émergente ne consiste pas seulement à rendre le nouveau mot prononçable, mais aussi à le faire ressembler à des mots déjà existants; cette tendance est appelée rétroacronyme et est populaire dans le marketing. Dans notre cas, le terme ainsi obtenu est non seulement assez facile à prononcer, avec une voyelle en son milieu, mais renvoie aussi au personnage énigmatique déjà connu. La structure de l’acronyme présente deux avantages cruciaux. Premièrement, il s’intègre encore mieux à la structure phonétique des termes similaires, car il s’agit d’un mot de deux syllabes plutôt que de trois. Ainsi, « merlin » rejoint le système terminologique déjà existant. Deuxièmement, comme les recherches ultérieures l’ont révélé, la protéine n’était pas uniquement liée aux cellules de Schwann, mais fonctionnait aussi comme une protéine d’échafaudage reliant la membrane et le cytosquelette. Il est donc préférable d’employer la forme « merlin », qui ne présente pas de lien direct avec les schwannomes. En outre, il s’est avéré qu’il s’agissait d’une protéine assez ancienne: merlin a été identifiée comme un régulateur en amont de la voie de signalisation suppresseur de tumeur Hippo, une fonction conservée chez les mammifères (Hamaratoglu 2006), contribuant ainsi, de manière générale, à la prolifération et à la croissance cellulaires ainsi qu’à l’apoptose (mort cellulaire). L’idée même d’une origine ancienne et d’une homologie avec les protéines connues a été pleinement explorée dans la publication suivante des mêmes auteurs, qui étayent la métaphore par la personnification. Les auteurs emploient le mot « pedigree », qui désigne généralement « les parents et les autres membres passés de la famille d’un Terminologija | 2021 | 28 37 « animal ou personne, ou un document écrit officiel à ce sujet » (LDO), dans le contexte métaphorique. La correspondance d’arrière-plan entre la protéine merlin et Merlin le druide offrait cette possibilité: « Diagnostic ADN de la neurofibromatose 2. Séquence codante altérée du merlin suppresseur de tumeur dans une famille étendue » (MacCollin et al. 1993). En outre, l’article de 1994 a révélé que la surexpression de cette protéine pouvait presque miraculeusement inverser « le phénotype malin induit par un mutant oncogénique de Ras » ou « antagoniser l’action oncogénique des mutants de Ras » — le moteur de la plupart des carcinomes1 dans le corps humain (Tikoo et al. 1994). Au cours des années suivantes, les auteurs ont assuré une correspondance personnalisante en utilisant des mots issus du domaine humain, tels que antagoniser, lutter contre, combattre et neutraliser. Il est intéressant de noter que le mot abroger (mettre officiellement fin à un accord juridique, une pratique, LDO) commence à être employé dans ce contexte, peut-être en confortant l’idée d’un style quelque peu trop formel: « Alors qu’une mutation en S518 imitant une phosphorylation constitutive (S518D) abolit la capacité de merlin à inhiber la croissance et la motilité cellulaires... » (Surace at al. 2004). En outre, dans de nombreux articles de cette période, on ne sait toujours pas clairement si le nouveau terme s’écrit avec une minuscule, comme les termes sont censés s’écrire, ou avec une majuscule, comme un nom, ce que préfèrent certains auteurs. Le terme merlin englobe la structure de connaissances déjà existante de l’autre domaine. Premièrement, il s’agit de la dimension magico-mythique liée à la difficulté d’acquérir des connaissances scientifiques et à la complexité des fonctions de la protéine, qui ne sont pas encore pleinement déterminées. Le druide est âgé, et la protéine remplit une fonction de suppresseur de tumeur, permettant aux cellules de fonctionner plus longtemps et à l’organisme de mener une vie bien remplie. Deuxièmement, puisqu’elle contribue au développement et à la croissance chez les mammifères, elle peut être conceptualisée comme un sage conseiller, un mentor, rôle semblable à celui que joue Merlin dans de nombreux récits arthuriens. Troisièmement, elle porte toutes les associations émotionnelles liées à la littérature et à la culture, susceptibles de rendre le transfert des connaissances plus rapide ou plus facile. « Merlin » est un exemple de terme dont le sens n’est pas pleinement déterminé et qui pourrait donc accueillir de nouvelles significations ou nuances de sens, en fonction du caractère dynamique de la science. « L’indétermination peut se manifester négativement sous la forme du vague, mais aussi positivement comme ouverture, “hospitalité” ou capacité d’accueillir des possibilités simultanées » (Bassey 2007: xvi). 1 Le carcinome est une tumeur maligne qui se développe à partir de cellules épithéliales. 38 Anastasia Sharapkova | The Enigma of Merlin in Biomedical Sciences: Image, Concept, Term Je voudrais ici revenir sur une idée très importante qui a transformé les études sur les langues de spécialité dans les années 1990. Il s’agit de comprendre que la langue des sciences est le fruit d’un effort collectif auquel beaucoup contribuent. En d’autres termes, toutes les personnes qui travaillent dans ce domaine contribuent à la norme linguistique en rédigeant leurs propres articles et en privilégiant certains mots ou schémas plutôt que d’autres. Charles Bazerman a également soutenu que « considérer le style scientifique comme fixe et épistémologiquement neutre est une naïveté rhétorique et une erreur historique » (1987: 125). La terminologie ne fait pas exception. La riche structure de connaissances offerte par l’image issue d’un autre domaine nous permet de repérer certains de ses emplacements qui fonctionnent comme une sorte de cadre à remplir. Cette idée a également été adaptée dans le domaine de l’éducation et formulée comme suit: « au-delà des métaphores selon lesquelles l’apprentissage est un processus d’acquisition de connaissances par des apprenants individuels (une approche “monologique”) ou de participation à une interaction sociale (une approche “dialogique”), il convient de distinguer une approche “trialogique”, c’est-à-dire l’apprentissage comme processus de création de connaissances, qui se concentre sur des processus médiatisés dans lesquels des objets d’activité communs sont élaborés en collaboration » (Paavlova, Hakkarainen 2005: 535). Cette idée s’accorde tout à fait avec la notion de « créativité collaborative » débattue ces dernières années en linguistique cognitive. Elle souligne que la créativité est avant tout un acte et un effort collectifs, rendus possibles par les structures de connaissances préexistantes (Заботкина 2019). Comme l’a montré l’étude de 2029 articles dans PubMed, les deux termes ont été employés avec une fréquence égale (Fig. 1)2. Dans de nombreux cas, les auteurs ont suivi le modèle consistant à mentionner les deux dans un même article: « merlin » — l’autre nom, « schwanomin », ou « schwanomin » — l’autre nom, « merlin », voire la forme double « merlin-schwannomin » et « merlin/schwannomin ». Certains domaines de connaissances présentent toutefois des divergences. « Schwanomin » est clairement privilégié dans les études sur le cancer, les travaux expérimentaux sur les cellules humaines et les cas médicaux, tandis que « merlin » l’est dans des domaines biologiques plus complexes, notamment dans les articles de synthèse. En outre, nous ne pouvons exclure une rivalité entre deux laboratoires ou groupes, ce qui ajoute un facteur social significatif à un cas de variation terminologique linguistique. Ces dernières années, les articles utilisant uniquement produit NF2 ou protéine NF2 sont devenus prédominants, probablement à l’origine du recul de merlin dans les articles, et reflètent la tendance à privilégier des abréviations cohérentes d’un domaine à l’autre. Le gène NF2, le plus 2 Certaines des sources examinées sont citées ici intégralement et présentées dans une liste de références distincte à la fin de l’article. Terminologija | 2021 | 28 39 Fig. 1. Utilisation des termes clés dans les articles de biologie et de médecine de 1993 à 2020 produit logiquement la protéine NF2, et non Merlin ou schwanomin, quelle que soit l’utilité qu’aient eue ces termes au tout début de l’étude de ce domaine. Le potentiel de « merlin » en tant que terme évoquant tout un éventail d’associations liées à son ancêtre littéraire est pleinement exploité dans certains articles qui expliquent pourquoi ce terme a été choisi plutôt que l’autre. La structure ou matrice de connaissances préexistante permet la créativité, en étendant et en élargissant l’interprétation globale d’un article purement scientifique. Ces cas peuvent être considérés comme le fonctionnement simultané de deux espaces mentaux: l’espace d’une science rigoureuse et précise, fondée sur la pensée rationnelle, et l’espace de l’imaginaire mythologique, fondé sur le syncrétisme émotionnel. Ils ne forment pas un espace intégré, tel que le décrit la théorie de l’intégration conceptuelle (Fauconnier 1999), mais ajoutent un niveau d’intertextualité, donnant lieu à de nouvelles interprétations et réunissant plusieurs idées en une entité holistique. Dans la plupart des cas, nous n’observons qu’une seule caractéristique développée de façon créative. En analysant tous les exemples recueillis, nous distinguons quatre grands parcours que « merlin » pourrait emprunter à partir de ses caractéristiques conceptuelles fondamentales. Ils sont les suivants: le druide-protecteur, le druide-conseiller ayant accès aux connaissances et à l’information, le druide-sorcier insaisissable et énigmatique, et le druide-médiateur (résumés dans la Fig. 2). Ces parcours correspondent très clairement, pour la plupart, aux emplacements prévus par la structure du concept d’origine; les caractéristiques fondamentales sont largement exploitées, tandis que les caractéristiques périphériques libèrent le potentiel créatif. 40 Anastasia Sharapkova The Enigma of Merlin in Biomedical Sciences: Image, Concept, Term Fig. 2. Les caractéristiques conceptuelles de MERLIN à l’arrière-plan de sa métaphorisation dans les articles scientifiques Le rôle de Merlin en tant que druide protecteur, garant magique du royaume arthurien aux connotations positives, semble être le plus populaire dans les articles biomédicaux, en particulier lorsqu’ils traitent de fonctions encore inconnues au cours des premières années de l’étude de merlin. Illustrons ce transfert par les exemples suivants. Les articles intitulés comme suit: « Neurofibromatosis 2: loss of merlin’s sortilège protecteur » (Gusella et al. 1996); « NF2: the magie de merlin » (Xiao et al. 2003); « Merlin: the sorcier requires protein stability to function as a tumor suppressor » (Morrow, Shevde 2012) reposent sur cette idée. Dans le premier article, les auteurs envisagent des fonctions possibles en se fondant sur l’homologie de merlin avec d’autres protéines similaires: Merlin pourrait ainsijouer un rôle dans lecontrôlede la forme, du mouvement, de l’adhérence et de la communication cellulaires, ou du remodelage membranaire. En tant que créature mythologique, Merlin s’inscrit dans la lignée d’autres personnages mythologiques dotés de superpouvoirs, tels que Prométhée: « Neurofibromatose de type 2/Merlin: affiner le mythe de Prométhée » (Drvarov, Cubero 2011). Cet article souligne le rôle essentiel de la « merlin » dans le contrôle de l’homéostasie de la niche des cellules souches hépatiques, et donc son importance dans divers processus, notamment la régénération du foie, dont la capacité exceptionnelle est dépeinte dans le mythe de Prométhée. Merlin joue le rôle de gardien qui contrôle la prolifération des cellules ovales hépatiques. C’est un Terminologija | 2021 | 28 41 conceptualisation encore plus complexe, dans laquelle fusionnent trois espaces d’entrée: le mythe de Prométhée, le mythe arthurien et la science qui sous-tend cette protéine — la « merlin », dotée de pouvoirs extraordinaires. La corrélation entre la vie et la mort, ou entre la croissance cellulaire et l’apoptose, a été mise en évidence fortuitement dans l’angiogenèse des schwannomes, où la merlin joue également un rôle, faisant ainsi de l’environnement des vaisseaux sanguins une cible thérapeutique potentielle pour le traitement des schwannomes. La fonction presque magique de protection des cellules contre la tumorigenèse, dont le mécanisme reste mal compris, conduit à jouer sur le contraste entre les systèmes de connaissance rationnel et irrationnel, le système irrationnel servant de source d’inspiration au système rationnel. Bien que les auteurs recourent à des mots tels que sorcellerie, sortilèges, magie à des fins créatives, ils les délimitent en créant une opposition dans le discours: Enfin, une compréhension rationnelle de la sorcellerie de Merlin permettra de concevoir les thérapies ciblées dont on a cruellement besoin pour la NF2, le mésothéliome et, peut-être, d’autres types de cancer (Okada et al. 2007). Il s’agit de la verbalisation et de la déconstruction de la médiation de la pensée entre deux espaces mentaux: l’espace mythologique littéraire sous-jacent et l’espace terminologique scientifique. La compréhension, ou la rationalisation, en est la clé. Le même processus se retrouve dans l’article « Magique mais traitable? Tumeurs dues à la perte de merlin » (Hanemann 2008), consacré aux tumeurs résultant d’une perte de fonction et aux approches potentielles de leur traitement. Le mécanisme de la malformation n’est pas encore compris, mais il est possible de trouver un traitement en inhibant les voies déjà connues liées à la merlin. L’emploi du mot magie dans le titre souligne que le tableau complet n’est ni connu ni compris; de plus, il est si complexe qu’on pourrait le considérer métaphoriquement comme magique. La fonction de médiateur se reflète dans les éléments lexicaux suivants: suspendre, entre, relier, par exemple: Merlin: suspend la suppression tumorale liée à Rac (Sherman, Gutmann 2001). « Merlin est un connecteur “magique entre les signaux extracellulaires et les voies de signalisation intracellulaires qui régulent la motilité, la prolifération et la survie cellulaires » et « Merlin régule les événements de signalisation au carrefour du développement et du cancer » (Stamenkovic, Yu 2010). Merlin pourrait jouer un rôle dans une voie conçue pour transmettre l’information entre le cytosquelette et la membrane cellulaire, puis de ceux-ci vers le noyau (Gusella et al. 1996). La conceptualisation d’une protéine au moyen des rôles de druide-magicien et de druide-conseiller est particulièrement utile dans les articles consacrés à la multitude de fonctions que cette protéine peut remplir. L’article « NF2: la sorcellerie de la merlin » 42 Anastasia Sharapkova The Enigma of Merlin in Biomedical Sciences: Image, Concept, Term (Xiao et al. 2003) est une analyse détaillée des nombreuses fonctions putatives de cette protéine dans l’initiation et la progression tumorales, sans toutefois justifier spécifiquement le choix du terme sorcellerie, introduit uniquement dans le titre. Nombre de ces fonctions ne sont que supposées et ne sont ni connues ni démontrées expérimentalement. Pourtant, il est évident que, compte tenu du nombre de fonctions que la protéine peut remplir et de la complexité de ces processus, qui mobilisent de nombreuses voies biochimiques, son rôle pourrait être comparé à de la sorcellerie. L’écrivain de fiction Arthur Clarke a formulé de manière oxymorique une idée bien connue de la pensée humaine: « Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie. » On pourrait même reformuler cette idée ainsi: « Toute science d’une complexité inconcevable peut être simplifiée par une pensée magique. » Les articles qui abordent les fonctions inconnues ou encore non démontrées de cette protéine choisissent clairement le terme merlin plutôt que schwannomine, et accompagnent le texte de mots tels que insaisissable, inconnu, non élucidé, mystérieux, etc. Même pour une pensée scientifique rationnelle, ce qui est inconnu semble mystérieux et magique, comme si la nature continuait à cacher ses secrets à l’esprit humain. Cette idée apparaît dans les titres des articles suivants: « Éclairer la sorcellerie de Merlin » (Okada et al. 2007), où les auteurs s’inscrivent dans la métaphore conceptuelle bien établie qui compare la connaissance à la lumière. Contrairement à d’autres produits oncogéniques, cette protéine influe indirectement sur les processus malins en contribuant à différentes voies cellulaires: 1) d’autres gènes suppresseurs de tumeur semblent intervenir dans des processus moins clairement liés au contrôle du cycle cellulaire. L’un des gènes les plus intrigants de cette dernière classe est le gène de la neurofibromatose de type 2 (NF2)1, qui code un membre de la superfamille des protéines 4.1, la merlin; 2) le mécanisme par lequel la merlin régule la prolifération cellulaire n’est toujours pas élucidé (LaJeunesse et al. 1998); 3) le mécanisme à l’origine de l’activité suppresseur de tumeur du produit du gène de la neurofibromatose de type 2 (NF2), la merlin, reste largement indéfini (Neill, Crompton 2001). Parmi les protéines similaires qui protègent contre les tumeurs, cette protéine se distinguait nettement, et de nombreux articles le soulignent par comparaison directe: Il est immédiatement apparu que Merlin n’est pas un suppresseur de tumeur ordinaire: elle est dépourvue de tout domaine catalytique ou de liaison à l’ADN apparent, mais présente une homologie significative avec les membres de la famille ERM (Ezrin–Radixin–Moesin) de protéines de liaison du cytosquelette (Okada et al. 2007). L’article de synthèse intitulé « La protéine suppresseur de tumeur NF2/merlin: l’énigme persiste » (Hovens, Kaye 2001) joue explicitement sur cette Terminologija | 2021 | 28 43 une partie des caractéristiques conceptuelles originales, compliquant encore davantage le processus en intégrant « merlin » à la métaphore récurrente de l’acquisition des connaissances comme assemblage d’un puzzle. Les articles qui soulignent le manque de connaissances privilégient le mot elusive: Cependant, on ne sait toujours pas comment cette fonction se traduit par une suppression de la croissance tumorale: elusive. Pendant longtemps, les fonctions de cette protéine n’ont pas été précisées: 1) Le gène suppresseur de tumeur Nf2 code la merline, une protéine dont la fonction est restée elusive (Kissil et al. 2003); 2) mais la fonction de la protéine qu’il code, Merlin, reste elusive (McClatchey, Giovannini 2005); 3) Bien que la fonction biochimique de Merlin soit restée elusive... (Okada et al. 2007). Les auteurs privilégient clairement les procédés d’intensification et le choix de termes plus forts: Unraveling la compréhension de la biologie de ces tumeurs aide à clarifier leur mode de croissance (de Vires et al. 2015). Le rôle de Merlin, conseiller du jeune Arthur, organisant l’Ordre de la Table ronde et jouant un rôle de médiateur entre les différents chevaliers, rend le terme particulièrement utile pour décrire des voies biologiques complexes, en mettant l’accent sur la fonction de coordination et de coopération, comme dans les articles suivants: « Nf2/Merlin: un coordinator de la signalisation des récepteurs et du contact intercellulaire » (Curto, McClatchey 2008) et « Les protéines interacting avec la merline révèlent de multiples cibles pour le traitement de NF2 » (Scoles 2008). Les métaphores conceptuelles exprimées par regulate, mot courant en biologie, s’accompagnent d’expressions plus métaphoriques telles que dicter, fonction de coopération, remodeler la communication cellule-cellule, stabilisateur des microtubules, organisateur principal. Par exemple: Les fonctions de suppression tumorale de la merline sont indépendantes de son rôle d’organisateur de l’actine du cytosquelette dans les cellules de Schwann (Lallemand et al. 2009); Merlin fonctionne comme un régulateur essentiel de l’ostéomyélite induite par Staphylococcus aureus (Zhou et al. 2021). Le meilleur test pour évaluer la structure des connaissances consiste à déterminer si elle est productive ou non. Autrement dit, il s’agit de savoir si de nouveaux termes se forment dans le cadre existant. Et Merlin, en tant que terme lié à la magie et à la sorcellerie, est effectivement productif. Dans les années 2000, le terme « magicin » est apparu dans l’article « Magicin, une nouvelle protéine du cytosquelette s’associe à la merline, suppresseur de tumeur NF2, et à Grb2 », autre acronyme formé selon le cadre proposé et exploitant les structures de connaissances déjà existantes: Nous décrivons une nouvelle protéine, partenaire de liaison spécifique de la merline, que nous avons baptisée magicin (protéine du cytosquelette interagissant avec la merline et Grb2) (Wiederhold et al. 2004). 44 Anastasia Sharapkova The Enigma of Merlin in Biomedical Sciences: Image, Concept, Term Since 2014, there have been much more papers devoted to searching for targeted therapies against the tumors associated with Nf2 gene and its product merlin or schwanomin. Interestingly, this protein was shown to contribute to other cancer types and their progression: NF2 mutations and merlin inactivation also occur in spontaneous schwannomas and meningiomas, as well as other types of cancer including mesothelioma, glioma multiforme, breast, colorectal, skin, clear cell renal cell carcinoma, hepatic and prostate cancer (Petrilli, Fernández-Valle 2016). Therefore, there is a slow decline in using the first term and preferring the second in biomedical papers. For clarity and uniformity some authors just prefer “Nf2 gene product” that nearly triples in the period of 2013–2020 (Fig. 1). Merlin seems to be still preferred in those works dealing with fundamental biochemical processes, developmental processes, oxidative stress. Again, in many papers two terms appear together and are introduced as complete synonyms like in the following papers: “Merlin, the NF2 gene product” (Pećina-Šlaus 2013) or “Role of Merlin/NF2 inactivation in tumor biology” (Petrilli, Fernández-Valle 2016). Meanwhile the term “merlin” started to be ousted by Neurofibromin 2, the term related to the gene causing all the malfunctions. Moreover, in 2021 there were 41 uses of the term “merlin” as compared with 34 of Nf 2 protein and only 11 of schwannomin. It seems that the final choice of the one and only term in not made, and this variance is consciously preserved not only for the sociocultural reasons of two schools or groups competing, but precisely because of the necessities connected with knowledge formation and mediation in biology. That is this complexity, fuzziness, and indeterminacy working for heuristic purposes with subtle differences still existing between the terms. Un autre aspect généralement écarté lorsqu’on parle de l’écriture universitaire est qu’elle peut comporter des éléments de créativité ou certains phénomènes qui dépassent le paradigme centré sur l’information. Dans notre cas, cela se produit à la fois au niveau cognitif, lorsque de nouvelles connaissances émergent, et au niveau linguistique, où ces connaissances sont ensuite transmises. Le premier niveau est difficile à saisir au moyen des méthodes linguistiques traditionnelles, car seules des occurrences très rares, comme l’apparition du terme « merlin », permettent de comprendre comment les nouveautés émergent. Les deux idées que j’ai citées plus haut, celle d’un choc émotionnel (Кулиев) et celle d’une supposition (Feynman), au tout début de la formation d’une théorie, concordent en fait avec les dernières recherches neurologiques sur la créativité: « La pensée créative comporte également d’importantes composantes émotionnelles, notamment la réaction de plaisir qui accompagne les combinaisons nouvelles dans l’expérience mémorable du AHA!. La génération de nouvelles représentations implique de lier entre elles des représentations auparavant sans connexion, de manière à créer également de nouveaux liens émotionnels » (Thagart, Stewart 2011).» Terminologija | 2021 | 28 45 … ainsi que la réaction de plaisir qui accompagne les combinaisons nouvelles dans l’expérience mémorable du AHA! La génération de nouvelles représentations implique de lier entre elles des représentations auparavant sans connexion, de manière à créer également de nouveaux liens émotionnels » (Thagart, Stewart 2011). Ce phénomène peut toutefois être observé en étudiant les métaphores à toutes les étapes de l’avancement des connaissances. En revanche, lorsque la protéine est enfin comprise, le potentiel métaphorique est de nouveau exploité, principalement dans les articles de synthèse (tableau 2). En outre, ces articles semblent être cités beaucoup plus souvent que la norme pour la revue. Cela peut s’expliquer en partie par le fait que les articles de synthèse sont plus fréquemment cités, mais leur titre créatif pourrait également attirer l’attention et ainsi accroître encore davantage leur score de citations. Les données sur le facteur d’impact et le nombre de citations ont été obtenues auprès de Web of Sciences. Pour plusieurs articles, le nombre de citations dépasse nettement ce que laisserait prévoir le facteur d’impact. Tableau 2. Les titres les plus créatifs de notre corpus, avec le facteur d’impact de la revue et le score de citation TITRE REVUE FACTEUR D’IMPACT ANNÉE TYPE SCORE DE CITATIONS Neurofibromatose de type 2/Merlin: affiner le mythe de Prométhée Hepatology 2011 commentaire 3 Neurofibromatose 2: la perte du sort protecteur de la merline. CurrOpin Genet Dev 5.9 1996 revue 44 Magique, mais traitable? Tumeurs dues à la perte de merlin. Brain 14.25 2008 revue 105 La protéine suppresseur de tumeur NF2/merlin: l’énigme se poursuit J Clin Neurosci. 2.1 2001 revue 22 Merlin: le magicien a besoin de la stabilité des protéines pour agir comme suppresseur de tumeur. BiochimBiophys Acta. 3.4 2012 revue 23 Éclairer les pouvoirs magiques de Merlin Trends Cell Biol. 16 2007 revue 84 46 Anastasia Sharapkova The Enigma of Merlin in Biomedical Sciences: Image, Concept, Term TITRE REVUE FACTEUR D’IMPACT ANNÉE TYPE SCORE DE CITATION La Merlin, un connecteur « magique » entre les signaux extracellulaires et les voies de signalisation intracellulaires qui régulent la motilité, la prolifération et la survie cellulaires. Curr Protein Pept Sci. 2.5 2010 revue 108 NF2: la magie de Merlin. Genes Chromosomes Cancer 4.04 2003 revue 42 DISCUSSION ET CONCLUSION Le cas analysé d’une image devenue métaphore, puis à l’origine d’un terme formé comme acronyme dans un contexte spécialisé, est particulièrement intéressant. Il met en lumière non seulement la grande complexité des changements, mais aussi le rôle des métaphores dans la phase initiale de la discussion et de la description d’un concept scientifique nouveau. Les métaphores sont indispensables à la vulgarisation scientifique et à la communication d’idées à un public plus large; pourtant, nous observons ici comment une image complexe et stratifiée a été transférée d’un domaine à un autre, précisément pour appréhender une entité énigmatique qui devait ensuite être élucidée par la pensée rationnelle. C’est ce qui rend le cas de « merlin » à la fois unique et symptomatique, en pointant vers une certaine attraction exercée par des domaines sources que la science valorise pour leur potentiel heuristique. Les domaines sources mobilisés en science sont liés à la culture, à la mythologie et à la littérature, car ce sont des domaines de connaissance riches en émotions. L’exemple de la multivariance terminologique (« merlin », « schwanomin » et « protéine NF2 »/« produit du gène NF2 »/« neurofibromine ») est particulièrement intéressant: trois termes ont été introduits, employés et interprétés presque au même moment et dans le même domaine de connaissance. De plus, ils ont été utilisés par presque les mêmes personnes dans différents articles, à des fins différentes. Comme Gordin l’a souligné dans son ouvrage sur l’anglais scientifique, « les langues scientifiques ne naissent pas, elles sont créées, et cela demande beaucoup d’efforts » (2015), soulignant ainsi l’importance de chaque changement et de chaque choix. Compte tenu de la complexité du matériau choisi, nous avons élaboré la procédure suivante pour dégager les caractéristiques conceptuelles qui seront ensuite ana- Terminologija | 2021 | 28 47 lysées dans le discours biomédical. Tout d’abord, nous analysons les entrées lexicographiques afin d’en dégager les caractéristiques centrales, puis les dictionnaires d’associations et les connaissances encyclopédiques afin d’obtenir la structure complète d’un concept. Ensuite, le matériau recueilli dans PubMed est analysé pour établir les principales voies par lesquelles le concept original est exploité dans le discours scientifique. Les études sur la protéine merlin sont associées à l’oncologie moléculaire, à la morphogenèse et à la différenciation cellulaire, ainsi qu’à l’origine évolutive des animaux multicellulaires. Parallèlement, merlin peut jouer un rôle important dans les processus intrigants qui se déroulent au cours d’un phénomène biologique aussi général que le stress oxydatif. Ces domaines scientifiques sont unis par la nécessité d’élucider les mécanismes fondamentaux de la programmation cellulaire et de la régulation de la prolifération. Ce sont des questions pour lesquelles de nombreux éléments d’information restent inconnus et qui ne relèvent pas encore d’un savoir constitué. Merlin n’est peut-être pas la clé de tous ces domaines, mais semble être une pièce importante d’un puzzle, d’une énigme, voire d’un mystère. Il convient de noter que l’acronyme merlin est souvent employé dans des travaux présentant des résultats particulièrement importants et non triviaux, qui permettent de lever le voile sur un mystère encore inconnu. Ainsi, lorsque la plupart des questions sont plus ou moins résolues et qu’il devient possible de mettre ces découvertes en pratique (en médecine ou dans les traitements), le mystère se dissipe et le terme « merlin », associé à l’image d’un magicien de la légende arthurienne capable de connaître ce que les autres ignorent, ne semble plus nécessaire. Cela met en évidence le potentiel heuristique du terme et le recours aux structures initiales du savoir et aux caractéristiques conceptuelles. Dans ce contexte, la complexité de l’image initiale, porteuse d’un héritage culturel, ne constitue pas un obstacle à l’emploi du terme. Au contraire, elle permet de faciliter la construction de ce savoir, laquelle relève avant tout d’un effort collectif reposant largement sur cette complexité initiale. Dans les sciences modernes, en particulier en biomédecine, le savoir est d’une complexité telle que nous sommes inévitablement confrontés à des réseaux hétérogènes comprenant des êtres humains, les résultats de leur travail intellectuel et divers artefacts (Latour 1999). Pour favoriser le progrès scientifique, nous devons recourir à toutes sortes d’échafaudages médiatisés par le discours: créer et utiliser des artefacts cognitifs, des métaphores et des modèles mentaux réaffectés, des images et des concepts puissants. Ils « sont davantage chargés de connaissances, intelligents et autonomes » (Paavola, Hakkarainen 2005: 536). Les images mythologiques, culturelles et littéraires possèdent, de façon étonnante, un potentiel heuristique sans précédent. 48 Anastasia Sharapkova The Enigma of Merlin in Biomedical Sciences: Image, Concept, Term Elles offrent un modèle mental complexe et pourtant holistique, aux multiples facettes mais structuré, ouvert et indéterminé tout en possédant un noyau stable. Plus important encore, il permet un emploi et un réemploi créatifs et sans contrainte des connaissances antérieures, repoussant ainsi les frontières de l’inconnu. En conclusion, l’indétermination des termes est un atout, et non un problème, pour un terme, en particulier à une période donnée du développement des connaissances. La structure conceptuelle de l’image originale sous-jacente au terme joue un rôle considérable: elle facilite les efforts collectifs de construction du savoir et peut même le faire progresser dans un domaine entièrement différent. Des caractéristiques spécifiques sont mobilisées à chaque actualisation du terme dans le discours scientifique biomédical anglophone. L’analyse a montré que les articles plus complexes et plus fondamentaux privilégient le terme « merlin » plutôt que « schwanomin » ou « produit du gène NF 2 ». Lorsque les caractéristiques de la protéine merlin et son rôle dans de nombreux processus sont mieux compris, sa fréquence diminue. Il a également été observé que les titres plus créatifs sont employés dans les articles de synthèse et sont plus souvent cités; cette caractéristique du discours scientifique mérite toutefois d’être étudiée plus avant. REFERENCES Ahmad Khurshid 2011: Affective computing and sentiment analysis: Emotion, metaphor and terminology 45, Springer Science, Business Media. Alekseeva Larissa, Mishlanova Svetlana, Picht Herbert 2020: The Metaphor Cycle in a Term-Formation Process. – Terminologija/Terminology 27, 58–80. Athanasiadis Loukas 1997: Greek mythology and medical and psychiatric terminology. – Psychiatric Bulletin 21(12), 781–782. Bassey Antia 2007: Introduction. In Indeterminacy in terminology and LSP: Studies in honour of Heribert Picht 8, John Benjamins Publishing. Bazerman Charles 1987: Codifying the social scientific style: The APA Publication Manual as a behaviorist rhetoric. – The rhetoric of the human sciences, 125–144. Evans Vyvyan 2009: How words mean: lexical concepts, cognitive models, and meaning-construction, Oxford: Oxford University Press. Fauconnier Gilles 1999: Mappings in Thought and Language, Cambridge: Cambridge University Press. Geeraerts Dirk 2016: The sociosemiotic commitment. – Cognitive linguistics 27(4), 527–542. Gibbs Raymond W. 2008: “Metaphor and thought.” The Cambridge handbook of metaphor and thought, ed. R. Gibbs, Cambridge: University Press, 3–14. Gollnick James 1990: The Merlin archetype and the transformation of the self. – Studies in Religion/Sciences Religieuses 3, 319–329. Goodrich Peter H. 2002: Merlin in the Twenty-First Century. – Arthurian studies 51, 149–162. Gordin Michael D. 2015: Scientific babel, University of Chicago Press. Grange Bob, Bloom D. A. 2000: Acronyms, abbreviations and initialisms. – BJU International 86, 1–6. Guenon Rene 1962: The Wild Boar and the Bear. – Studies in Comparative Religion 1(1). URL: http://www.studiesincomparativereligion.com/public/articles/The_Wild_Boar_and_the_Bear-by_Rene_Guenon.aspx. Harré Rom 2004: Modeling: Gateway to the Unknown: a Work by Rom Harré 1, Gulf Professional Publishing. Herrmann J. Berenike 2013: Metaphor in academic discourse. – Linguistic forms, conceptual structures, communicative functions and cognitive representations, 333. Hyland Ken 2009: Constraint vs creativity: Identity and disciplinarity in academic writing. – Commonality and Individuality in Academic Discourse. Linguistic Insights 100, 25–52. Terminologija | 2021 | 28 49 ISO (International Organization for Standardization) 1988–2003: ISO 639 (Parts 1–6). Codes for the representation of names of languages, Geneva, Switzerland: ISO. See http://www.loc.gov/standards/iso639–2/. Jarman Alfred Owen Hughes 1960: The legend of Merlin, University of Wales Press. Johnson Mark 2010: Metaphor and cognition. – Handbook of phenomenology and cognitive science, Dordrecht: Springer, 401–414. Komova Tatiana Andreevna 2005: Concepts of Language in Historical and Cultural Contexts, Moscow: Maks Press Lakoff George, Johnson Mark 1980: Metaphors we live by, Univ. of Chicago Press. Latour Bruno 1999: Pandora’s Hope, Harvard University Press, Cambridge, MA. LDO – Longman Dictionary of Contemporary English Online URL: https://www.ldoceonline.com/dictionary. Leitchik Vladimir Moiseevitch, Shelov Sergey Dmitrievitch 2007: Commensurability of scientific theories and indeterminacy of terminological concepts. – Indeterminacy in terminology and LSP: Studies in honour of HeribertPicht 8, 93–106. Levinson Stephen C. 1997: From outer to inner space: linguistic categories and non-linguistic thinking. – Language and conceptualization, 13–45. Manerko Larissa 2019: Knowledge Structures and Ways of Their Description in Cognitive Terminology Research. – Terminologija 26, 47–72. Novodranova Valentina. 2007: Types of Knowledge and their Representation in the Language for Special Purposes (LSP). – Cognitive Linguistics: New Problems of Cognition 5, 136–140. Ortega y Gasset J. 1990: Dve velikie metafory [Two great metaphors], Arutyunova, ND and Zhurinskaya, MA eds, 68–81 Paavola Sami, Hakkarainen Kai 2005: The knowledge creation metaphor–An emergent epistemological approach to learning. – Science & Education 14(6), 535–557. Petrović Milena, Golubović Marija 2018: The use of metaphorical musical terminology for verbal description of music. – Rasprave. Časopis Instituta za hrvatskijezikijezikoslovlje 44(2), 627–641. Picht Heribert, Draskau Jennifer 1985: Terminology: An introduction, Guildford: University of Surrey. Raad B. L. 1989: Modern trends in scientific terminology: morphology and metaphor. – American speech 64(2), 128–136. Rodriguez Xavier, Arroyo-Santos Alfonso 2011: The function of scientific metaphors: An example of the creative power of metaphors in biological theories. – The paths of creation. Creativity in science and art 9, 81–96. Schubert Karl 2011: Specialized Communication Studies: An Expanding Discipline. – Current Trends in LSP Research: Aims and Methods, Peter Lang, 19–60. Sharapkova Anastasia Andreevna, Manerko Larissa Alexandrovna 2019: Culture-derived concepts in scientific discourse: Transferring knowledge through metaphor. – Fachsprache-Journal of Professional and Scientific Communication 41(S1), 23–47. Thagard Paul, Terrence C. Stewart 2011: The AHA! experience: creativity through emergent binding in neural networks. – Cognitive science 35(1), 1–33. Temirgazina Zifa, Akosheva M., Yrysgul S., Shaharman A., Kurmanova Z., Kairova M. 2019: Metaphors in Anatomical Terminology. – Space and Culture, India 7(1), 143–153. Temmerman Rita 2000: Towards new ways of terminology description: The sociocognitive-approach 3, John Benjamins Publishing. Thagard Paul, Stewart Terrence C. 2011: The AHA! experience: Creativity through emergent binding in neural networks. – Cognitive science 35(1), 1–33. Thomas Neil 2000: The Celtic Wild Man Tradition and Geoffrey of Monmouth’s “Vita Merlini”: Madness or “Contemptus Mundi?”. – Arthuriana 10(1), 27–42. Tretjakova Jelena 2013: Metaphor in terminology: Visualization as a way to term perception. – International Journal of Cognitive and Language Sciences 7(4), 891–894. Wood Alistar, Flowerdew J., Peacock M. 2001: International scientific English: The language of research scientists around the world. – Research perspectives on English for academic purposes, eds. J. Flowerdew, M. Peacock, Cambridge University Press, 71–83. Алексеева Ларисса Михайловна 1998: Термин и Метафора [Term and Metaphor], Perm: Perm University Press. Болдырев Николай Константинович 2014: Когнитивная семантика [Cognitive semantics], Tambov: Tambov State University Press. 50 Anastasia Sharapkova The Enigma of Merlin in Biomedical Sciences: Image, Concept, Term Винокур Григорий Осипович 1939: О некоторых явлениях словообразования в русской технической терминологии. – Труды Московского института истории, философии и литературы: сборник статей по языкознанию, Москва, 3–54. Заботкина Вера Ивановна 2019: Когнитивные основы лингвистической креативности. – Когнитивные исследования языка 38, 208–216. Кулиев Гасан Гусейнович 1987: Метафора и научное познание [Metaphor and scientific thinking], АН АзССР, Институт философии и права, Баку: Элм. Манерко Лариса Александровна, Новодранова Валентина Федоровна 2012: Использование методов когнитивного анализа в терминологических исследованиях [Applying cognitive analysis in terminology studies]. – Когнитивные исследования языка, Тамбов: Изд. ДомТГУим. Г. Р. Державина, 226–228. Шарапкова Анастасия Андреевна 2014: Отражение научных гипотез и легенд и их взаимосвязь в лексикографических источниках (на материале словарных статей XIX–XX вв.). – Вопросы филологии 3–4, 164–175. Шарапкова Анастасия Андреевна, Яковлева Юлия Сергеевна 2020: Семиотика преобразований мифа в XXI в. (на примере рекламного дискурса). – Вопросы когнитивной лингвистики 3, 22–42. THE BIOLOGICAL AND MEDICAL SOURCES Curto M., McClatchey A. I. 2008: Nf2/Merlin: a coordinator of receptor signalling and intercellular contact. Br J Cancer. 2008 Jan 29; 98(2), 256–262. Drvarov O., Cubero F. J. 2011: Neurofibromatosis type 2/Merlin: sharpening the myth of prometheus. Hepatology. 2011 May; 53(5), 1767–1770. Gusella J. F., Ramesh V., MacCollin M., Jacoby L. B. 1996: Neurofibromatosis 2: loss of merlin’s protective spell. CurrOpin Genet Dev. 1996 Feb; 6(1), 87–92. Hamaratoglu F., Willecke M., Kango-Singh M. et al. 2006: The tumour-suppressor genes NF2/Merlin and Expanded act through Hippo signalling to regulate cell proliferation and apoptosis. – Nature Cell Biology 8(1), 27–36. Hanemann C. O. 2008: Magic but treatable? Tumours due to loss of merlin. Brain. 2008 Mar; 131(Pt 3), 606–615. Hovens C. M., Kaye A. H. 2001: The tumour suppressor protein NF2/merlin: the puzzle continues. J Clin Neurosci. 2001 Jan; 8(1), 4–7. Kissil J. L., Wilker E. W., Johnson K. C., Eckman M. S., Yaffe M. B., Jacks T. 2003: Merlin, the product of the Nf2 tumor suppressor gene, is an inhibitor of the p21-activated kinase, Pak1. Mol Cell. 2003 Oct; 12(4), 841–849. LaJeunesse D. R., McCartney B. M., Fehon R. G. 1998: Structural analysis of Drosophila merlin reveals functional domains important for growth control and subcellular localization. J Cell Biol. 1998 Jun 29; 141(7), 1589–1599. Lallemand D., Saint-Amaux A. L., Giovannini M. 2009: Tumor-suppression functions of merlin are independent of its role as an organizer of the actin cytoskeleton in Schwann cells. J Cell Sci. 2009 Nov 15; 122(Pt 22), 4141–4149. MacCollin M., Mohney T., Trofatter J., Wertelecki W., Ramesh V., Gusella J. 1993: DNA diagnosis of neurofibromatosis 2. Altered coding sequence of the merlin tumor suppressor in an extended pedigree. JAMA. 1993 Nov 17; 270(19), 2316–2320. McClatchey A. I., Giovannini M. 2005: Membrane organization and tumorigenesis—the NF2 tumor suppressor, Merlin. Genes Dev. 2005 Oct 1; 19(19), 2265–2277. Morrow K. A., Shevde L. A. 2012: Merlin: the wizard requires protein stability to function as a tumor suppressor. BiochimBiophys Acta. 2012 Dec; 1826(2), 400–406. Neill G. W., Crompton M. R. 2001: Binding of the merlin-I product of the neurofibromatosis type 2 tumour suppressor gene to a novel site in beta-fodrin is regulated by association between merlin domains. Biochem J. 2001 Sep 15; 358(Pt 3), 727–735. Okada T., You L., Giancotti F. G. 2007: Shedding light on Merlin’s wizardry. Trends Cell Biol. 2007 May; 17(5), 222–229. Pećina-Šlaus N. 2013: Merlin, the NF2 gene product. Pathol Oncol Res. 2013 Jul; 19(3), 365–373. Terminologija | 2021 | 28 51 Petrilli A. M., Fernández-Valle C. 2016: Role of Merlin/NF2 inactivation in tumor biology. Oncogene. 2016 Feb 4; 35(5), 537–548. Rouleau G. A., Merel P., Lutchman M., Sanson M., Zucman J., Marineau C., Hoang-Xuan K., Demczuk S., Desmaze C., Plougastel B. et al. 1993: Alteration in a new gene encoding a putative membrane-organizing protein causes neuro-fibromatosis type 2. Nature. 1993 Jun 10; 363(6429), 515–521. Scoles D. R. 2008: The merlin interacting proteins reveal multiple targets for NF2 therapy. BiochimBiophys Acta. 2008 Jan; 1785(1), 32–54. Sherman L. S., Gutmann D. H. 2001: Merlin: hanging tumor suppression on the Rac. Trends Cell Biol. 2001 Nov; 11(11), 442–444. Stamenkovic I., Yu Q. 2010: Merlin, a “magic” linker between extracellular cues and intracellular signaling pathways that regulate cell motility, proliferation, and survival. Curr Protein Pept Sci. 2010 Sep; 11(6), 471–484. Surace E. I., Haipek C. A., Gutmann D. H. 2004: Effect of merlin phosphorylation on neurofibromatosis 2 (NF2) gene function. Oncogene. 2004 Jan 15; 23(2), 580–587. Tikoa A., Varga M., Ramesh V., Gusella J., Maruta H. 1994: An anti-Ras function of neurofibromatosis type 2 gene product (NF2/Merlin). J Biol Chem. 1994 Sep 23; 269(38), 23387–23390. Trofatter J. A., MacCollin M. M., Rutter J. L., Murrell J. R., Duyao M. P., Parry D. M., Eldridge R., Kley N., Menon A. G., Pulaski K. et al. 1993: A novel moesin-, ezrin-, radixin-like gene is a candidate for the neurofibromatosis 2 tumor suppressor. Cell. 1993 Nov 19; 75(4),826. Wiederhold T., Lee M. F., James M., Neujahr R., Smith N., Murthy A., Hartwig J., Gusella J. F., Ramesh V. 2004: Magicin, a novel cytoskeletal protein associates with the NF2 tumor suppressor merlin and Grb2. Oncogene. 2004 Nov 18; 23(54), 8815–8825. de Vries M., van der Mey A. G., Hogendoorn P. C. 2015: Tumor Biology of Vestibular Schwannoma: A Review of Experimental Data on the Determinants of Tumor Genesis and Growth Characteristics. Otol-Neurotol. 2015 Aug; 36(7), 1128–1136. Xiao G. H., Chernoff J., Testa J. R. 2003: NF2: the wizardry of merlin. Genes Chromosomes Cancer. 2003 Dec; 38(4), 389–399. Zhou Z., Chen Y., Min H. S., Wan Y., Shan H., Lin Y., Xia W., Yin F., Jiang C., Yu X. 2021: Merlin functions as a critical regulator in Staphylococcus aureus-induced osteomyelitis. J Cell Physiol. 2021 Aug 11. MERLINO MĮSLĖ BIOMEDICINOS MOKSLUOSE: VAIZDINYS, SĄVOKA, TERMINAS Santrauka Straipsnyje analizuojama, kaip karaliaus Artūro legendos personažas buvo perkeltas į biomedicinos mokslus, taip užsimezgant sudėtingiems, variantiškumu grindžiamiems santykiams su kitais tuo pat metu šiuose moksluose atsiradusiais terminais, o būtent su terminu „švanominas“, kuris atsirado tais pačiais 1993 metais, kaip ir „merlinas“, tačiau jį paskelbė kita tyrėjų grupė kitame žurnale. Iš pradžių abu terminai gyvavo tuo pat metu ir buvo sinonimai, bet vėliau juos imta vartoti skirtinguose mokslo darbuose ir skirtingose biomedicinos tyrimų srityse. „Merlinas“ dažniau vartotas fundamentaliuosiuose moksluose, o „švanominas“ – biomedicinos srities tyrimuose. Kadangi terminas „merlinas“ susiformavo kaip atvirkštinis akronimas (angl. backronym) iš termino „moezino-ezrino-radiksino tipo baltymas“ (angl. moesin-ezrin-radixin-like protein) ir jam pavadinti tinka paslaptingojo personažo vardas, pirmiausia turėjome sumodeliuoti pradinę sąvokos struktūrą. Taikydami kognityvinės lingvistikos metodą (leksikografinių straipsnių analizę, asociacijų žodynus), pirmiausia apibrėžėme pagrindinius sąvokos požymius. Tuomet analizavome diskursyviuosius termino „merlinas“ požymius ir išskyrėme tuos požymius, kurie aktualizuojami moksliniuose darbuose. Analizuodami visus surinktus pavyzdžius, išskyrėme keturias pagrindines šio termino aiškinimo 52 Anastasia Sharapkova The Enigma of Merlin in Biomedical Sciences: Image, Concept, Term kryptis, vadovaudamiesi pagrindiniais sąvokos požymiais: žynys-globėjas, iš kurio kyla nuo navikų susidarymo saugančio baltymo koncepcija; žynys-patarėjas, kuriam yra prieinamos žinios ir informacija, nurodo į tam tikrus signalus perduodantį baltymą; sunkiai surandamas ir paslaptingas žynys-burtininkas, atliekantis daug sunkiai nustatomų ir įvardijamų funkcijų, ir žynys-tarpininkas, kuris gyvena tarp dviejų pasaulių ir taip vienu metu prisideda prie dviejų svarbių biologinių procesų. Šios kryptys visiškai atitinka pradinės sąvokos struktūrą. Panaudojant šias struktūras ir perkeliant jas į kitą žinių sritį, terminas teikia galimybių dideliam kūrybiškumui. Palyginti su „švanominu“, „merlinas“ dažniau vartojamas apžvalgose ir yra tarsi ženklas, žymintis tam tikrus neišspręstus fundamentaliųjų mokslų srities klausimus. Gauta 2021-08-19 Anastasia Sharapkova English department Philological Faculty Lomonosov Moscow State University Leninskie gori 1, building 51, room 1045 119991, Moscow, Russia E-mail [email protected] Terminologija | 2021 | 28 53