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Relations internationales « History is again on the Move »

Colen, J. A.; Frost, Bryan-Paul

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- 17 - Section II J. A. Colen et Bryan-Paul Frost Relations internationales « History is again on the Move » Aron pensait qu’une approche « sociologique » de la guerre (et de la paix) était possible et même nécessaire, mais il a également fait valoir qu’une approche ou une description sans « valeurs » serait grandement appauvrie – voire fausse. Cela ne signifie pas que toutes les approches et toutes les descriptions se valent : la raison peut ne pas être en mesure d’apprécier les dispositions complexes d’un système international, mais cela ne signifie pas qu’elle devrait renoncer à ses propres capacités. Autrement dit, la guerre peut être comprise à partir d’une variété de perspectives, mais cette compréhension n’est jamais « indépendante de toutes valeurs ». Il n’est donc pas surprenant qu’Aron ait été sceptique à l’égard d’une convergence entre théorie politique et science économique par le recours à des concepts tels que « le choix rationnel », « le principe de l’équilibre » ou « les variables quantitatives ». Le modèle économique de la politique « n’offre pas un tableau simplifié ou schématique du comportement politique, puisqu’il déforme et fausse ce même comportement ». Les politologues étaient libres de définir et d’utiliser tout modèle qu’il leur plaisait (à condition qu’il soit testé a posteriori) ; mais un modèle qui ne tiendrait pas compte de la signification subjective que les acteurs politiques, diplomatiques et/ou militaires attribuent à leur conduite ne refléterait pas la réalité et ne pourrait fonder une science politique authentique. Même si le modèle économique est utilisé comme un simple instrument heuristique, il court toujours le risque, « sous prétexte de définir une théorie abstraite », de proposer une interprétation cynique de la politique comme seule vérité. Chacun des chapitres de cette section tente – comme Aron lui-même – d’éviter ces pièges. En premier lieu, ils présentent une analyse sociologique de diverses constellations diplomatiques ou historiques qui n’est pas indépendante de tout jugement de valeurs. En second lieu, ils proposent une analyse véritablement politique et montrent que la compréhension de l’histoire et de la guerre ne peuvent être réduites à l’économie (ou à toute autre science « rigoureuse ») sans être fondamentalement insuffisante. Tous les chapitres se concentrent donc, en grande partie, sur l’intersection entre histoire et praxéologie, et leur influence réciproque. Aron a été l’un des rares théoriciens des relations internationales qui a mis la praxéologie au cœur de son analyse, et cela parce qu’il a toujours analysé avec soin le champ historique (et vice versa). - 18 - Il faut rappeler le caractère essentiellement interdisciplinaire de l’œuvre d’Aron. Cet aspect est évident après un coup d’œil rapide à la table des matières de son œuvre colossale, Paix et guerre entre les nations, qui analyse en détail les relations internationales en systématisant la théorie, la sociologie, l’histoire et la praxéologie. Aron fut le premier à introduire en France une théorie sociologique des relations internationales, tout en refusant de réduire ce projet à l’étude de l’histoire ou des règles juridiques et ce, même s’il a également intégré ces deux sujets dans son analyse. Dans un XXe siècle marqué par la guerre totale, le totalitarisme, la paix belliqueuse, Raymond Aron, spectateur engagé, n’a jamais cessé de s’efforcer de comprendre et de faire comprendre l’histoire universelle. En le rappelant, Christian Bachelier relève que la confrontation d’Aron à l’histoire se faisant l’a distingué à l’intérieur de sa génération. Considérant les limites de l’objectivité historique, Aron n’a cessé de mener l’indispensable entreprise de démystification, de désenchantement du monde, jour après jour, dans ses articles de presse comme dans son œuvre d’historien. De l’illusion du pacifisme intégral d’après la Grande Guerre à l’analyse réaliste de la paix belliqueuse de la guerre froide, Bachelier décrit ici la réflexion aronienne sur l’histoire se faisant, montrant ainsi que vivre dans l’histoire ouvre aussi à la connaissance de soi et des autres, et qu’une dialectique se développe entre l’histoire universelle et les relations internationales. Matthias Oppermann estime que nous devrions comprendre la défense de la démocratie libérale par Aron à la lumière de son expérience des convulsions de la politique allemande et de la société des années 30. Le séjour d’Aron en Allemagne de 1930 à 1933 l’introduisit non seulement à la connaissance de nombreux penseurs allemands majeurs, mais lui permit de prendre conscience de la fragilité fondamentale de la démocratie libérale, en particulier en France. Ce séjour l’a donc sorti de son rêve pacifiste et le ramène au patriotisme républicain français. Dans les années précédant la Seconde Guerre mondiale, ses commentaires résonnaient comme un appel à ses compatriotes – et, plus généralement, à tout défenseur de la démocratie libérale – pour qu’ils fassent preuve de la bravoure et de la résolution nécessaires pour conserver leur système politique d’alors en dépit de ses très grands défauts, face à la menace grandissante de la tyrannie. Après la guerre, Aron a également constaté que « l’histoire était à nouveau en mouvement » et il consacra beaucoup de temps et d’efforts pour reformuler et réitérer sa position contre le totalitarisme qui avait pris alors un visage faussement humain. Le chapitre de Carlos Gaspar traite des commentaires constants que Raymond Aron faisait de la guerre froide dans son œuvre théorique, ainsi que dans ses articles du Figaro et de L’Express. Par sa connaissance critique de la politique, de la sociologie, des relations internationales ainsi que de la philosophie, Aron occupe un point de vue unique d’où il pouvait observer le fil de l’histoire et, peu à peu, intégrer ces informations dans une perspective plus large des tendances principales du XXe siècle, et dans sa philosophie - 19 - de l’histoire. Gaspar confirme la justesse des idées centrales d’Aron quant à la nature de la guerre froide : la décolonisation entraîna la fin des anciens empires ; et, bien que la rivalité entre l’Occident et l’Union soviétique n’ait jamais éclaté en guerre nucléaire, la guerre froide resta une « paix belliqueuse ». Paix et Guerre entre les nations est clairement le chef-d’œuvre d’Aron dans le domaine des relations internationales et Bryan-Paul Frost en expose ici les inspirations essentielles. Commençant par l’analyse historique fertile d’Aron, Frost montre que, bien que le XXe siècle ait été unique (en raison des armes nucléaires et de l’extension du champ diplomatique au niveau mondial), il pouvait toujours être compris en utilisant les mêmes outils conceptuels que ceux qui avaient été utilisés auparavant – notamment ceux élaborés par Clausewitz et d’autres. Frost montre ainsi qu’Aron ne croyait pas que les armes nucléaires aient effacé les notions traditionnelles de la conduite diplomatique, stratégique et morale : les dilemmes machiavéliens et kantiens rencontrés dans le passé sont les mêmes que ceux auxquels est confronté le présent. Le cadre théorique et sociologique exposé par Aron était applicable pendant la guerre froide comme il l’avait été par le passé. Joël Mouric expose la découverte progressive qu’Aron fit de Clausewitz, ainsi que les nombreuses interprétations erronées et les injustices dont ont souffert le magnum opus du stratège allemand, Vom Kriege, et ce que l’on pourrait appeler le magnum opus d’Aron, Penser la guerre, Clausewitz. Bien qu’il soit dommage qu’Aron n’ait pas écrit son grand livre tant attendu sur Marx, le fait qu’il ait opté pour Clausewitz comme sujet d’une étude majeure ne devrait pas nous étonner : entre le philosophe français et le théoricien prussien, en dépit de leurs différences évidentes, existe une affinité intellectuelle décisive, la volonté de penser la guerre en rapport avec l’expérience historique. Dans cette étude approfondie, Aron donne les différentes facettes de sa propre pensée en prolongeant celle de Clausewitz : la relation entre la connaissance ou la théorie et l’action ; l’entrelacement des processus et de la tragédie ; la nécessité d’expliquer comment notre ère est à la fois fondamentalement la même et fondamentalement différente (pour Clausewitz, Napoléon et la guerre totale étaient le nouveau facteur ; pour Aron, c’étaient les armes nucléaires) ; le désir d’atténuer les effets de plus en plus destructeurs de la guerre, même si elle est inévitable.