Mackensie
Full text
ALEX. MACKENZIE. Juillet 1801, Ï1 faut peut-êlre chercher dans l’inconstance et les dégoûts du cœur humain le motif de l'intérêt général qu'inspire la lecture des Voyages. Fatigués de la sociélé où nous vivons, et des chagrins qui nous environnent, nous aimons à nous égarer en pensée dans des pays lointains et chez des peuples inconnus. Si les hommes que l'on nous peint sont plus heureux que nous, leur bonheur nous délasse; s'ils sont plus infortunés, leurs MIAUX HIOUS CONSOlent. Mais l'intérêt attaché au récit des voyages diminue chaque jour, à me22: Vs 6 3 LAGNY, — Imprimerie de Vrarar et Cie = - M fa at 67e Er q fe UIUZALEA IN !/] SSS Ÿ Mackenzie inscrivant l’époque de son voyage, Qi y En) ) 0 "> deu | ci EA sure que le nombre des voyageurs augmente; l'esprit philosophique a fait cesser les merveilles du désert : Les bois désenchantés ont perdu leurs miracles (1). Quand les premiers Français qui descendirent sur les rivages du Canada parlent de lacs semblables à des mers, de cataractes qui tombent du ciel, de forêts dont on ne peut sonder la profondeur, lesprit est bien plus fortement ému que lorsqu'un marchand anglais ou un savant moderne vous apprend qu'il à pénétré jusqu'à l'océan Pacifique , et que la chute du Niagara n’a que centquarante-quatre pieds de hauteur. Ce que nous pa- (1) Fonrawes, 1
2 se 0 De gnons en connaissance, NOUS le perdons en sentiment. Les vérités géométriques ont tué cerlaines vérités de Pimagination We. plus importantes à la morale qu’on ne pense. Quels étaient les premiers voyageurs dans la belle antiquité ? C ÉRqes ie lateurs, les poëtes et les héros; c’étaient Jacob, hyeuraués Fe thagore, Homère, Hercule, Alexandre : dies pire ra ( à Alors tout était prodige sans cesser d'être sa Lea + 2 esp rances de ces grandes âmes aimaient à dire A -bas la ere inconnuet la terre immense! » Terra ignota: terra immensa Nous avons naturellement la haine des bornes ; je dirais RE que le globe est trop petit pour l'homme, depuis qu il eu à fait ie tour. Si la nuit est plus favorable que le jour à l'inspiration e aux vastes pensées, c’est qu'en cachant toutes les limites, elle ai ’immensité. Lire Eat français et les voyageurs anglais srl 3 comme les guerriers de ces deux nations, s ètre partagé srnpiée de la terre et de l'onde. Les derniers n'ont rien à opposer aux Tavernier, aux Chardin, aux Parenuin, aux Gbarle voix : its n oi point de monument telque les Lettres édifiantes ; maisles pi ns à leur tour, n’ont point d'Anson , de Byron, de Cook, de Vancouver. Les voyageurs français ont plus Fait pour la connaissance des mœurs et des coutumes des peuples : v60v Éyyo, mores cognouwit ; les voyageurs anglais ont Cté plus uliles aux progrès de la géographie uuiverselle : & zéro r45:v, in mari pussus est (2). ls partagent, avec les Espagnols et les Portugais , la gloire d’avoir ajouté de nouvelles mers et de nouveaux continents au globe, et d'avoir fixé les limites de la terre. Les prodiges de la navigation sont peut-être ce qui donne une plus haute idée du génie de l’homme. On frissonne et où admire lorsqu'on voit Colomb s'enfonçant dans les solitudes d’un océan inconnu, Vasco de Gama doublant le cap des Teinpêtes, Magelian -sortant d’une vaste mer pour entrer dans une mer plus vaste encore, Cook volant d’un pôle à l'autre, et, resserré de toutes parts par les rivages du globe, ne trouvant plus de mers pour ses vaisseaux | Quel beau spectacle n'offre point cet illustre navigateur cherchant de nouvelles terres, non pour en opprimer les habitants, mais pour les secourir et les éclairer; portant à de pauvres Sauvages les nécessités de la vie, jurant concorde et amitié, sur leurs rives charmantes, à ces simples enfants de la nature: se-- mant, parmi les glaces australes, les fruis d’un plus doux elimat, en imitant ainsi la Providence, qui prévoit les naulruges et les besoins des hommes ! La mort n'ayant pas permis au capitaine Cook d'achever ses importantes découvertes , le Capitaine Vaucouver fut chargé, par le gouvernement anglais, de visiter loute ia «ôte américaine depuis la Californie jusqu'à la rivière de Cook , et de lever les doutes qui pouvaient rester encore sur un passage au nord-ouest du Nouveau-Moride, Tandis que cet habile marin remplissait sa SSION avec autant d'intelligence que de Courage, un aulre Yoyageur anglais, parti du Haut-Canada, s'avanñcait à travers les déserts et les forêts jusqu'à la mer Boréale et l'océan Pacifique. M. Mackenzie, dont je vais faire connaitre les travaux, ne piéteud ni à la gloire du savant ni à celle de l'écrivain. Siwuple trafiquant de pelleleries parmi les Indiens, il ne doune modestement se Voyage que pour le journal de sa route. 94 sud, deux milles au sud-ouest, etc. Le fleuve était rapide : nous : lage, nous vimes des hultes abandonnées ; Le pays était f érlile ow aride ; nous traversdmes des plaines où des monpui tomba de La neige; mes gens étaient fatiques ; ils vuuWrent.me uiller ; je fis une observation astronomique, elc., ete, El Sst à peu prés le Style de M. Mackenzie. Quelquefois cek pendant il liercompt son journal pour décrire une scèue de ta Past de EE des Süuvages; mais il n’a pas toujours es peliles circonstances si intéressanies dans (4) Genèse. — (2) Odyss. € 15, Le vent soufflait de l'ouest : nous fimes quatre milles MÉLANGES LITTÉRAIRES. ‘ de 0 Op SU SU les récits de nos missionnaires. On connaît à peine les compagnons de ses fatigues; point de transports en découvrant la mer, but si désiré de l’entreprise ; point de scènes atlendrissantes lors du retour, En un mot, le lecteur n’est point embarqué dans le canot d’écorce avec le voyageur, et ne parlage point avec lui ses craintes, ses espérances el ses périls. Un plus grand défaut encore se fait sentir dans l'ouvrage ; il est malheureux qu'un simple journal de voyage manque de méthode et de clarté. M. Mackeuzie expose confusément son sujet, El n'apprend point au lecteur quel est ce fort Chipiauyan d'où il part; où en étaient les découvertes lorsqu'il a commencé les siennes ; si l'endroit où il s'arrête à l'entrée de la mer Glaciale était une baie , ou simplement une ex pansion du fleuve, comme on est teu:é de le soupçonner; comment le voyageur est certain que celte grande rivière de l'ouest, qu'il appelle TacoutchéTéessé, est la rivière de Colombia, puisqu'il ne l'a pas descendue Jusqu'à son embouchure; comment il se fait que la partie du cours de ce fleuve qu’il n’a pas visitée soit cependant marquée sur sa carle, etc. Malgré ces nombreux défauts, le mérite du journal de M. Mackeuzie est fort grand ; ais il a besoin de commentaires, soit pour donner une idée des déserts que le voyageur traverse, el colorer un peu la maigreur et la sécheresse de son récit, soit pour éclaircir quelques points de géographie. Je vais essayer de remplir celie tâche auprès du lécteur, L'Espagne, l'Angleterre et la France doivent leurs possessions | américaines à (rois Italiens : Colomb, Gabot et Verazani. Le génie de jltalie, enseveli sous des ruines, comme les géants sous les monts qu’ils avaient entassés , semble se réveiller quelquelvis pour étonner le monde. Ce fut vers l'an 1523 que François ler donna ordre à Jean Verazani d'aller découvrir de nouvelles terres. Ce navigateur reconnut plus de six cenls lieues, de côtes le long de l'Amérique septentrionale, mais il ne fonda point de colonie. de Jacques Cartier, son successeur, visita tout le pays appelé Kunnata par les Sauvages , c'est-à-dire amas de cabanes (À). 11 reiuonta le grand fleuve qui reçut de lui le nou de Suint-Laurent, et s’avança jusqu’à l'ile de Montréal, qu’on nomimait alors LR A obtint, en 1540, la phsroyente du Canadas l y transporta plusieurs familles avec op He Le l'ANÇois fer avait surnommé le gendarme d AntQl, à pause e sa bravoure; mais ayant fait naufrage en 1540, « avec eu loibèrent, dit « Charlevoix , toutes les espérances qu on avail Cotiçues de faire « un établissement en Amérique, personne n osantse flatterd’ètre « plus habile ou plus heureux que ces deux braves hommes, » Les troubles qui peu de temps apres éclatèrent en France, et | qui durèrent ciuquante année », empêchèrent le gouvernement de porter ses regards au dehors. Le génie de Heuri IV ayant établissement au Canada. Le marquis de La Roche s'embarqua en 4598, pour tenter de nouveau la fortune; mais son expédition 2 | eutune fin désastreuse. M. Chauvin succéda à ses projels el à ses malheurs. Entin, le commandeur de Chatte s’étant chargé, vers l'an 4603, de la même entreprise, en donna la direction à Samuel ? et le père des colonies françaises dans l'Amérique septentrionale. Depuis ce moment les jésuites furent charges du soin de conlinuer les découvertes dans lin érieur des forêts canadiennes. Alors commencèrent ces fameuses missions qui étendirent l'en | pire français des bords de l'Atlantique et des glaces de la buie d'Hudson aux rivages du golfe Mexicain. Le père Biart et le père EnemondMasse parcoururent toute l'Acadie; le père Joseph s'avauca jusqu'au lac Nipissing, dans le nord du Canada; les (4) Les Espagnols avaient certainement découvert le Canada avant. Jacqnes Cutier et Vorazani, et quelques auteurs prétendent que le uom GC: NxaDA viunt des deux mots uspaguols ACA, NaDa. de Champelain, dont le nom rappelle le fondateur de Québce, | | $ ‘1 D o ani 2? éloufté les discordes civiles, on reprit avec aideur le projet d’un.
MÉLANGES LITTÉRAIRES. 3 EE ——————————————— I ——— pères de Brébeuf et Daniel visitèrent les magnifiques déserts des Hurons , entre le lac de ce nom, le lac Michigan et le.lac Érié; le père de Lamberville fit connaître le lac Ontario et les cinq cantons iroquois. Attirés par l'espoir du martyre et par le récit des souffrances qu'enduraient leurs compagnons, d’autres ouvriers évangéliques arrivèrent de toutes parts, et se répandirent dans toutes les soliludes. « On les envoyait, dit l'historien de la Nou- « velle-France , et ils allaient avec joie. ; ils accomplissaient «la promesse du Sauveur du monde, de faire annoncer son « Évangile par toute la terre. » La découverte de l'Ohio et du Meschacébé à V’occident, du lac Supérieur et du lac des Bois au nord-ouest , du fleuve Bourbon et de la côte intérieure de la baie de James au nord , fut le résultat de ces courses apostoliques. Les missionnaires eurent même connaissance de ces montagnes Rocheuses (1), que M. Mackeuzic a franchies pour se reudre à l'océan Pacifique, et du grand fleuve qui devait couler à louesl : c’est le fleuve Colombia. Il suffit de jeter les yeux sur les ancieunes cartes des jésuites, pour sé convaincre que je n'avance ici que la vérité. Ré œnt Voutes les grandes découvertes étaient donc faites ou indiquées dans l'intérieur de l'Amérique septentrionale lorsque les Anglais sont devenus les maîtres du Canada. En imposant de nouveaux noms aux lacs, aux montagnes, aux fleuves et aux rivières, ou en corrompant les anciens noms français , ils n’ont fait que jeter du désordre dens la géographie. Il n'est pas même bien prouvé que les latitudes el les longitudes qu'ils ont données à certains lieux soient plus exactes que les latitudes et les longitudes fixées par nos savants missionnaires (2). Pour se faire une idée nette du point de départ et des voyages de M. Mackensie, voici donc peut-être ce qu’il est essentiel d'observer. | | Les missionnaires français et les coureurs canadiens avaient ussé les découvertes jusqu'au lac Quinipice où Quinipigon (3), à l'ouest, et jusqu’au lac des Assiniboïsl ou Cristinauæ, au nord. Le premier semble être le lac de l'Esclave de M. Mackenzie. La sociélé auglo-canadienne , qui fait le commerce des pelleune factorerie au Chipiouyan (4), sur un lac apes a établi ; #8 Montagnes, et qui communique au lac de l'Espelé le lac des M clave par une riviere: | Du lac de l'Esclave sort un fleuve qui coule au nord, et que M. Mackeuzie à nommé de son nom, Le fleuve Mackenzie se jette dans Ja mer du pôle par le 69° i4 de latitude septentrionale, et les 13° de longitude ouest, méridien de Greenwich. ts | La découverte de ce fleuve et sa navigation jusqu'à l'océan Boréal sont l’objet du premier voyage de M. Mackenzie. Parti du fort Chipiouyan le 3 de juin 1789, il est de retour à ce fort le 12 de septembre de la même année, | : Le 10d’octobre 1792, il part une seconde {ois du fort Chipiouyan pour faire un nouveau voyage. Dirigeant sa course à l’ouest, il traverse le lac des Montagnes, et remonte une rivière appelée Oungigah, ou la rivière de la Paix. Cette rivière prend sa source dans les montagnes Rocheuses, Un grand fleuve, descendant du revers de ces moulagnes , coule à l'ouest, et va se perdre dans l'océan Pacifique. Ce fleuve s appelle Tacoutché-Tessé, ou la rivière de Colombia. UE La counuissance du passage de la rivière LS Patent de Colombia, la facilité de la navigation de cette dernière, du moins jusqu'à l'endroit où M. Mackenzie abandonna son canot ! pour se rendre par terre à l’océan Pacifique : telles sont les découvertes qui résultent de la seconde expédition du voyageur. (4) Ils les appetlent les montagnes des Picrres brillantes. (2) M. Arrowsmith est à présent le géographe le plus célèbre en Angleterre : si l’on preud sa graude carte des Etats-Uuis, et qu’on la compare aux deruières cartes d'Imley, ou y trouvera une prodigicuse difiéreuce, surtout dans ki partie qui s'étend entre lus lacs du Canada et l'Ohio; les cartes des missionnaires, au contraire, se rapprochent beaucoup des cartes d’[mley. (3) Les cartes françaises le placent vu 50€ degré de latitude nord, et les cars augluises au 53e. (4) 5° 40° latitude uord, et400 30 lougitude ouest, méridien de Greenwich, Après une absence de onze mois, ilrevint au lieu de son départ. Il faut observer que la rivière de la Paix, sortant des montagnes Rocheuses pourse jeter dans un bras du lac des Montagnes; que le lac des Montagnes communiquant au lac de l'Eselave par une rivière qui porte ce dernier nom; que le lac de l'Esclave, à son tour, versant ses eaux dans l'océan Boréal par le fleuve Mackenzie,, il en résulte que la rivière de la Paix, la rivière de l'Esclave et le fleuve Mackenzie, ne sont réellement qu’un, seul fleuve qui sort des montagnes Rocheuses à l'ouesl, else précipite au nord dans la mer du pôle. Partons maintenant avec le vovageur, et descendons avec lui le fleuve Mackeuzie jusquà cette mer hyperborée. « Le mercredi 3 juin 1789, à neuf heures du malin . je partis « du fort Chipionyau , situé sur la côte méridionale du lac des « Montagnes. J'étais embarqué dans un canot d’écorce de bou- « leau, et j'avais pour conducteur un Allemand et quatre Ca- « nadiens, dont deux élaient accompagnés de leurs femunes, « Un Indien, qui portait le titre de chef anglais, me suivait « dans un petit canot avec ses deux femmes; et deux autres « jeunes Indiens, ses compagnons ,‘*élaieni dans un autre petit « canot. Les Sauvages s’élaient engagés à me servir d'interprètes A A qui conduisit M. Hearne à la rivière des Mines de cuivre. » M. Mackenzie traverse le lac des Montagnes, entre dans la rivière de l’Esclave, qui le couduit au lac du même nom, côtoie le rivage septentrional de ce lac, et découvre eufiu le fkuve Mackenzie. « Le cours du fleuve prend une düeciion à l'ouest, et dans « un espace de vingl-quatre milles; son lit se rétrévcit graduelle- « ment, et finit par n'avoir qu'un demi-mnille de large. « Depuis le lac jusque-là, les terres du côlé du nord sont basses et couvertes d'arbres ; le côté du sud est plus élevé, mais il y a aussi beaucoup de bois... Nous y vines beaucoup d'arbres renversés et noircis par le feu , au milieu desquels s’élevaient de jeunes peupliers qui avaient poussé depuis Fincendie. Une chose très-digne de remarque, c’est que lorsque le feu dévore une forêt de sapins et de bouleaux, il y croit des peupliers, quoique auparavant il n’y eût dans le même en- « droit aucun arbre de cette espèce. » Les naturalistes pourront contester l’exactitude de cette observation à M. Mackenzie , car en Europe tout ce qui dérange nos systèmes est traité d’ignorance ou de rêve de l'imagination; mais ce que les savants ne peuvent nier, et ce que tout l'art ne saurait peindre, c'est la beauté du cours des eaux dans les solitudes du Nouxeau-Moude. Qu'on se représente un fleuve imineuise ,-eou= lant au travers des plus épaisses forêts; qu'on se figure tousdes accidents des arbres qui accompagnent ses rives : des chênessaules, tombés de vieillesse, baignent dans les flois leur tête chenue; des planes d’occident se mirent dans l’onde avec les écureuils noirs, et les bermiues blanches, qui grumpent sur leurs troncs, ou se jouent dans leurs dianes ; des sycomores du Canada se réunissent en groupe; des peupliers de la Virginie croissent solitaires, ou s'allongent en mobile avenueTantôt une rivière, accourant du fond du désert, vient former avec le fleuve, au carrefour d’une pompeuse futaie, un confluent magnifique ; tantôt une cataracte bruyante tapisse le flanc des monts de ses voiles d'azur. Les rivages fuient, serpentent, s'élugissent, se resserrent : ici ce sont des rochers qui surploibeut ; à de jeunes ombrages dont la cime est nivelée , comine la plaine qui les nourrit. De toutes parts règnent des murmmuresindélinissables 2 il y a des grenouilles qui mugissent COIHne des laureaux (4); il ven a d’autres qui vivent dans le tronc des vieux saules (2),'et dont le cri répeic ressemble tour à lour au luleient de dasons nette d’une brebis et à l'aboiement d’un chien (3); le Voyigeur, SR REARR « d'Europe, mais peudaut li nuit cils aboieut comme des chicus, » (Le pere Du Terrne, Hiist. natureue des Aniiies., tom. lui.) et de chasseurs. Le premier avait autrefois accompagné le chef
sé «fes: me CR PET TT, RSI IIS DS CN is dé os De # ë 4 VTC. V7 TT STE TON ON ENNEMI F MÉLANGES LITTÉRAIRES, LE 7 7 DR PSS ES agréablement trompé dans ces lieux sauvages, croit approcher de la chaumière d’un lahoureur, et entendre les murmures el la marche d’un troupeau. Enfin de vastes harmonies élevées tout à coup par les vents, remplissent la profondeur des bois, comme le chœur universel des Hamadryades ; mais bientôt ces concerts s’affaiblissent et meurent graduellement dans la cime de tous les cèdres et de tons les roseaux, de sorle que vous ne sauriez dire le moment même où les bruits se perdent dans le silence , S ils durent encore, ou s'ils ne sont plus que dans votre imagination, M. Mackenzie, continuant à descendre Île fleuve, rencontre bientôt des Sauvages de la tribu des Te Ceux-ci lui apprennent qu'il trouvera plus bas, sur le cours des eaux, d'autres Indiens appelés Indiens-Lièvres; et enfin plus bas encore, en approchant de la mer, la nation des Esquimaux. « Pendant le peu de temps que nous restämes avec cette pe- « tite peuplade, les naturels cherchèrent à nous amuser en dan « sant au son de leurs voix... [ls sautaient, et prenaient di- « versés postures... Les femmes laissaient pendre leurs bras, « comme si elles n'avaient pas eu la force de les remuer, » Les chants et les danses des Sauvages ont toujours quelque chose de mélancolique où de voluptueux. « Les uns jouent de la « flûte, dit le père du Tertre, les autres chantent, et forment «une espèce de musique qui à bien de la douceur, à leur goùt Selon Lucrèce, on cherchait à rendre avec la voix le gazouillement des oiseaux, longtemps avant que de doux vers, aCCOMpPagnés de la lyre, charmassent l'oreille des hommes, Atque liquidas avium' voces imitatore Ante fuit multo quam lævia carmina cantu Concelebrare homines possent, auresque juvare, Quelquefois vous voyez une pauvre fudienne dont le corps est tout courbé par l’excès du travail et de la faligue, etun chasseur qui ne respire que la gaieté. S'ils viennent à danser ensemble, vous êtes frappé d’un contraste élonnant : la première se redresse et se balance avec une mollesse inattendue; le second fait entendre les chants les plus tristes. La jeune femme semble vouloir imiter les ondulations gracieuses des bouleaux de son désert, et le jeune homme, les murmures plaintifs qui s'échappent de leurs cimes. Lorsque les danses sont exécutées au bord d’un fleuve, dans la profondeur des bois; que des échos inconnus répèlent pour la première fois les soupirs d'une voix humaine ; que l'ours des déserts regarde du haut de son rocher ces jeux de l’homme sauvage, on ne peut s'empêcher de trouver quelque chose de grand dans la rudesse même du tableau, de s’attendrir sur la destinée de cet enfant de la nature, qui naît inconnu du monde, danse un mooriental du Meschacébé, se prolonge au nord-est, sous les divers noms d'Alleganys, de montagnes Bleues, de montagnes des Lauriers, derrière les Florides, la Virginie, la Nouvelle-Angleterre, el va par l’intérieur de l'Acadie aboutir au golfe Saint-Laurent, Elle divise les eaux qui tombent dans l'Atlantique de celles qui grossissent le Meschacébé, l'Ohio et les lacs du Canada inférieur. Il est à croire que cette chaine bordait autrefois Atlantique, et lui servait de barrière, comme la première chaine borde encore l'océan Indien. Vraisemblablement l’ancien continent de l'Amérique ne commencçaitque derrière ces montagnes, Du moins les trois différents niveaux de terrain, marqués si régulièrement depuis les plaines de la Pensylvanie jusqu'aux savanes des Florides, semblent indiquer que ce sol fut à différentes époquescouvert et puis abandonné par les eaux. . Vis-à-vis le rivage du golfe Saint-Laurent (où, comme je l'ai dit, cette seconde chaine vient se terminer), s'élève, sur la côte du Labrador, une troisième chaine presque aussi longue que les deux premières. Elle court d'abord au sud-ouest jusqu'à l’Oulaonas, en formant la double source des fleuves qui se précipitent dans la baie d'Hudson ; et de ceux qui portent le tribut de leurs ondes au golfe Saint-Laurent, De là, tournant au nord-ouest, et longeant la côle septentrionale du lac Supérieur, elle arrive au lac Saint-Anne, où elle forme une fourche sud-ouest et nord-ouest. Son bras méridional passe au sud du grand lac Ouinipie, entre les marais qui fournissent la rivière d’Albaine, à la baie de James, et les fontaines d’où sort le Meschacébé, pour se rendre au golfe Mexicain. Son bras septentrional rasant le lac du Cygne, la faclorerie. d'Onasburgk, et traversant la rivière de Severn, alteint le fleuve du port Nelson en passant au nord du lac Ouinipie, et vient se nouer enfin à la quatrième chaîne des montagnes. Celle-ci, moins étendue que toutes les autres, prend naissance vers les bords de la rivière Susfçatchiouayne, se déploie au nordestentre la rivière de l'Élan et la rivière Churchill, s’allonge au nord jusque vers le 57° degré de latitude, se partage en deux branches, dont l’une, continuant à remonter au septentrion, alteint les côtes de la mer Glaciale, tandis que Ï autre, courant à l’ouest, rencontre le fleuve Mackenzie. Les ne Es Sent ces montagnes sont couronnées ; side en des La 1 SR Se ui descendent dans le nord de la baie FEU son, ct ae L'autre celles qui s'engloutissent dans océan Boréal. 1 | Ce futunedes cimes de cette dernière chaîne queM. Mackenzie voulut gravir avec son chasseur. Ceux qui n ont vu que les Alpes et les Pyrénées ne peuvent se former une idée de l'aspect de ces solitudes hyperboréennes, de ces régions désolées, où l'on voit, comme après le déluge, « de rares animaux errer sur des mon- & Lagnes inconnues : » ment dans des vallées où il ne repassera jamais, el bientôt cache sa Lombe sous la mousse de ces déserts, qui n’a pas même gardé l'empreinte de ses pas: Fuissem quasi non essem (1)! En passant sous des montagnes stériles, le voyageur aborde au rivage, et gravit des roches escarpées avec un de ses chasseurs Rara per ignotos errant animalia montes. Des nuages, ou plutôt des brouillards humides, fument sans Indiens. « Mais, dit-il, nous n'élions pas à moitié chemin du sommet, € que nous fûmes assaillis par une si grande quantité de mäarin- « gouins, que nous ne pûmes pas aller plus loin, Je remarquai € que la chaîne des monts se lerminait en cet endroit. » Quatre chaines de montagnes forment les quatre grandes diviSions de l'Amérique septentrionale. 4 première, partant du Mexique, et n'étant que le prolonge - ment de s’élend s’abaissant toujour franchie, sous le de la rivière de la p à l’océan Pacifique. La seconde chaîne Commence (1) Jos. ; € la chaine des Andes, qui traverse listhme de Panama, 4 midi au nord, le long de la grande mer du Sud, en S jusqu’à la rivière de Cook : M. Makenzie l'a nom de montagnes Rocheuses, entre la source aix et de la rivière Colombia, en se rendant aux Apalaches, sur le bord cesse autour des sommets de ces monts déserts. Quelques rochers battus par des pluies éternelles percent de leurs flancs noircis.ces vapeurs blanchâtres , et ressemblent par leurs formes et leur immobilité à des fantômes qui se regardent dans un affreux silence. Entre les gorges de ces montagnes on aperçoit de profondes vallées de granit, revêlues de mousse où coule quelque torrent, Des pins rachitiques, de l’espèce appelée spruce par les Anglais; et de petits étangs d’eau saumâtre, loin de varier la monotonie du tableau, en augmentent l'uniformité et la tristesse, Ces lieux ne retentissent que du cri extraordinaire de l'oiseau des terres boréales. De beaux cygnes qui nagent sur ces eaux sauvages, des bouquets de framboisiers qui croissent à l'abri d'un roc , sont là comme pour consoler le voyageur, et l'empêcher d oublier cette Providence qui sait répandre des grâces et des parfums jusque sur ces affeuses contrées. Mais la scène ne se montre dans toute son horreur qu’au bord même de l'Océan. D'un côté s'étendent de vasles champs de glaces ren Fame
MÉLANGES LITTÉRAIRES. contre lesquels se brise une mer décolurée , où jamais n’apparut une voile ; de l’autre s'élève une terre bordée de mornes stériles. Le long des grèves on ne voit qu’une triste succession de baies dévastées et de promontoires orageux. Le soir, le voyageur se réfugie dans quelque trou de rocher, dontil chasse Paigle marin, ui s'envole avec de grands cris. Toute la nuit il écoute avec effroi Je bruit des vents que répèlent les échos de sa caverne, et les gémissements des glaces qui se fendent sur la rive. M. Mackenzie arriva au bord de l'océan Boréal le 42juillet1789, ou plutôt dans une baie glacée, où il aperçut des baleines, et où Le flux et le reflux se faisaient sentir. Il débarqua sur une île, dont il détermina la latitude au 69° 14° nord; ce fut le terme de son premier voyage. Les glaces, le manque de vivres, et le découragement de ses gens, ne lui permirent pas de descendre jusqu'à la mer, dont il était sans doute peu éloigné. Depuis longtemps le soleil ne se couchait plus pour le voyageur, et il voyait cet astre pâle et élargi tourner tristement autour d'un ciel glacé. Miserable they Who, he entangled in the gath’ring ice Take their last look of the descending sun! While, full of death, and fierce with tenfold frost, The ‘ong, long night, in cumbent o’er their head, Falls horrible (4). « Malheureux celui qui, embarrassé dans les glaces crois- « santes, suit de ses derniers regards le soleil qui s'enfonce sous « l'horizon, tandis que, pleine de frimas et pleine de mort, la « longue, longue nuit, qui pendait sur sa tête, descend horrible! » En quittant la baie pour remonter le fleuve et retourner au fort Chipiouyan, M. Mackenzie dépasse quatre élablissements indiens, ui semblaient avoir été récemment habités. «Nous abordâmes, dit le voyageur, une petite île ronde très-rapprochée de la rive orientale, et qui, sans doute, avait quelque chose de sacré pour les Indiens, puisque l’endroit le plus élevé contenait un grand nombre de tombeaux. Nous y vimes un elit canot, des gamelles, des baquets, et d’autres ustensiles ui avaient appartenu à ceux qui ne pouvaient plus s’en servir; dans ces contrées, ce sont les offrandes accoutumées que ent les morts. » M. Mackenzie parle souvent de la religion de ces peuples et de leur vénéralion pour les tombeaux. Donc un malheureux Sauvage bénit Dieu sur les glaces du pôle, et tire de sa propre misère des espérances d’une autre vie, tandis que l’homme civilisé renie son âmé et son Créateur sous un ciel clément, et au milieu de tous les dons de la Providence. | Ainsi, nous avons vu les babitants de ces contrées danser À la source du fleuve dont le voyageur nous a tracé le cours, et nous trouvons maintenant leurs tombeaux près de la mer, à l’embouchure de ce même fleuve, emblème frappant du cours de nos années, depuis ces fontaines de joie où se plonge notre enfance, cet océan de l'éternité qui nous engloutit. Ces‘cimetières indiens, répandus dans les forêts américaines, sont des espèces à « car « reçolv jusqu’à de clairières, ou de petits enclos dépouillés de leurs bois. Le sol en est tout hérissé de monticules de forme conique; et des carcasses de buffles et d'orignaux, ensevelies sous l'herbe, s’y mélent çà et là à des squelettes humains. Jai quelquefois vu dans ces lieux un pélican solitaire perché sur un ossement blanchi et à moitié rongé de mousse, semblable, par son silence et son attitude pensive, à un vieux Sauvage pleurant et méditant sur ces débris. Les coureurs de bois, qui font le commerce de pelleteries profitent de ces terrains à demi défrichés par la mort, pour y Fe mer en passant différentes sortes de graines. Le voyageur rencontre tout à coup ces colonies de végétaux européens, avec leur port, leur costume étranger, leurs mœurs domestiques, au milieu des plantes nalives et sauvages de ce climat lointain. Elles émigrent souvent le long des collines, et se répandent à travers (1) Tuows, Winter, 5 les bois, selon les habitudes et les amours qu’elles ont apportées de leur sol natal. C’est ainsi que des familles exilées choisissent de préférence daus le désert les sites qui leur rappellent la patrie. Le 12 de septembre 1789, après une absence de cent deux jours, M. Mackenzie se trouve enfin au fort Chipiouyan. Je vais maintenant rendre compte de son yoyage à l'océan Pacifique, montrer ce que les sciences et le commerce ont gagné aux découvertes de ce courageux voyageur, et ce qui resle à faire pour compléter la géographie de l'Amérique septentrionale. J'ai déjà fait observer que la rivière de la Paix, la rivière de l'Esclave et le fleuve Mackenzie ne sont qu’un seul et même fleuve qui prend sa source dans les montagnes Rocheuses, à l’ouest, et se jette, au nord, dans les mers du pôle. C’est en descendant ce fleuve que M. Mackenzie a découvert l'océan Boréal, et c’est en le remontant qu'il est arrivé à l’océan Pacifique. Le 10 d'octobre 14792, trois ans après son premier voyage, M. Mackenzie part une seconde fois du fort Chipiouyan, traverse le lac des Montagnes, et gagne la rivière de la Paix. Il en refoule les eaux pendant vingt journées, et arrive le 4° de novembre dans un endroit où il se propose de bâtir une maison, et de passer l'hiver. Il emploie toute Ja saison des glaces à faire le commerce avec les Indiens, et à prendre des renseignements sur son voyage. « Parmi les Sauvages qui vinrent me visiter, étaient deux In- « diens des montagnes Rocheuses.. Ils prétendirent qu’ils étaient « les vrais et seuls indigènes du pays qu'ils habitaient, ajoutant « que celui qui s'étendait de là jusqu'aux montagnes offrait par- « tout, ainsi que le haut de la rivière de la Paix, le même aspect « que les environs de ma résidence; que le pays était rempli « d'animaux, mais que la navigation de la rivière était inter- « rompue près des montagnes et dans les montagnes même, par « des écueils multipliés et de grandes cascades. « Ces Indiens m’apprirent aussi qu’on trouvait du côté du midi « une autre grande rivière qui courait vers le sud, et sur les bords de laquelle on pouvait se rendre en peu de temps, en traversant les montagnes. « Le 20 avril (1793), la rivière était encore couverte de glaces. Sur l’autre rive, on voyait des.plaines charmantes ; les arbres « bourgeonnaient, et plusieurs plantes commencaient à fleurir. ». Ce qu'on appelle le grand dégel, dans l'Amérique septentrionale, offre aux yeux d’un Européen un spectacle non moins pompeux qu'extraordinaire.… Dans les premiers quinze jours du mois d'avril, les nuages; qui jusque-là venaient rapidement du nord-ouest, s'arrêtent peu à peu dans les cieux, et flottent quelque temps incertains de leur course. Le colon sort de sa cabane et va sur ses défrichements examiner le désert. Bienlôt on entend un cri: Voilà la brise du sud-est! A l'instant un vent tiède tombe sur vos mains et sur votre visage, el les nuages commencent à refluer lentement vers le septentrion. Alors tout change dans les bois et dans les vallées. Les angles moussus des rochers se montrent les premiers sur l'uniforme blancheur des frimas, les flèches rougeâtres des sapins apparaissent ensuile, et de précoces arbrisseaux remplacent, par des festons de fleurs,-les cristaux glacés qui pendent à leur cime. . La nature, aux approches du soleil, entr’ouvre par degrés son voile de neige. Les poëles américains pourront un Jour la comparer à une épouse nouvelle, qui dépouille timidement et comme à regret sa robe virginale, décelanten partie et essayant encore de cacher ses charmes à son époux. C’est alors que les Sauvages dont M. Mackenzie allait visiter les déserts sortent avec joie de leurs cavernes. Comme les oiseaux de leurs climats, l'hiver les rassemble en troupe, et le printemps les disperse : chaque couple retourne à son bois solitaire, pour bâtir son nouveau nid et chanter ses nouvelles amours. Cette saison, qui met tout en mouvement dans les forêts américaines, donne le signal du départ à notre voyageur. Le jeudi 9 mai 1793, M. Mackenzie S'embarque dans un canot d'écorce avec sept Canadiens et deux chasseurs sauvages. Si des bords de & A A
EE ED -—————— — 6 MÉLANGES LITTÉRAIRES. la rivière de la Paix il avait pu voir-alors ce qui se passait en Europe chez une grande ation civilisée, la hutte de l'Esquimau lui eût semblé préférable au palais des rois, et la solitude au commerce des hommes. | Le traducteur du voyage de M. Mackenzie observe que les compagnons du marchand anglais, un seul excepté, étarent tous d’origine française. Les Français s'habituent facilement à la vie sauvage, et sont fort aimés des Indiens. Lorsqu'en 1729 le Canada tomba entre les mains des Anglais, les naturels s'aperçurent bientôt du changement de leurs hôtes, « Les Anglais, dit le père Charlevoix, dans le peu de temps «€ qu’ils furent maîtres du pays, ne surent pas gagner l'affection « des Sauvages : les Hurons ne parurent point à Québec; les « atitres, plus voisins de celle capitale, et dont plusieurs, pour « des mécontentements particuliers, s'étaient ouvertement détlarés contre nous à l’approche de l’escadre anglaise, s’y montrèrent même assez rarement. Tous s’étaïent trouvés un pe déconcertés, lorsque ayant voulu prendre avec ces nouveaux venus les mêmes libertés que les Français nè faisaient aucune difficulté de leur permettre, ils s'apérçurent que ces manières ne leur plaisaient pas. re « Ce fut bien pisencore au bout de quelqne temps, lorsqu'ils a À À À À À il étaient entrés aussi librement que dans leurs cabanes. Ils bientôt instruils de l'impression qu’elle avait déjà faite sur eUx, AARAAAA AA les affectionner à la nation française. » Les Francais ne cherchent point à civiliser les Sauvages, celà coûte trop de soins; ils aiment mieux se faire Sauvages euxmêmes. Les forêts n'ont point de chasseurs plus adroits, de étrerriers plus intrépides. On les à vus supporter les tourments dû bûcher avec une constance qui étonnait jusqu'aux lroquois, ét malheureusement devenir quelquefois aussi barbares que leurs bourreaux. Serait-ce que les'extrémités du cercle se rapprochent, et que le dernier degré de la civilisation, comme la perfection dè Part, touche de près la nature? ou plntôt est:ce une sorte de talent universel ou de mobilité de mœurs qui rend le Francais propre à tous les climats et à tous les genres de vie? Quoi qu'il en soit, le Français et le Sauvage ont laimême bravoure, la nrême indifférence pour la vie, la même imprévoyance du lendemain, la même haine du travail, la même facilité à se dégoûter des biens qu’ils possèdent, la même constance en amitié, la même légèreté en amour, le même goût pour la danse et pour la guerre, pour les fatigues de 4a chasse ‘et Les loisirs du festin Ces rapports d'humeur entre le Français et le Sauvage leur donnent un grand penchant l'un pour l’autre, et font aisément de l'habitant de Paris un coureur de bois canadien. M. Mackenzie remonte la rivière de la Paix avec ces FrançaisSauvages, et décrit la beauté de la naluré autour de lui : « De l'endroit d'où nous étions partis le matin, jusque-là, da a rive occidentale présente le plus beaû paysage que j'aie vu. Le «terrain s'élève par gradins à une hauteur considérable, et & étend à une très-grande distance. A chaque gradin on voit de % pelits espaces doucement inclinés, et ces espaces sont entreCoupés de rochers. perpendiculaires qui s’élèvent jusqu’au derMer sommet, où du moins aussi loin que l'œil peut le distinSuer. Ge spectacle magnifique est décoré de toutes les espèces d’arb: ©; est peuplé de tous les genres d'animaux que puisse pe re le pays. Des bouquets de peupliers varient la scène, a k ‘Slervalles paissent de nombreuxtroupeauxde buffles it NE re cherchent toujours les hauteurs et les aber . 7 ns que les autres préfèrent les plaines. « Lorsqne je traversai ce canton , les femelles des buffles étaient « suivies par leurs pelits, qui bondissaient autour d'elles, et les ARR SARA se virent chassés à coups de bâton des maisons, où jusque-là | prirent done le parti de s'éloigner; et rien ne les a, dans Ja | suite, attachés plus forieirent à nos intérêts que cette diffé- | rence de manières et de‘caractère des deux peuples qu'ils ont ! vus s'établir dans leur voisinage. Les missionnaires, qui furent | sürent bien en profiter pour les gagner à Jésus-Christ, et pour | PR Re enr Rne mens en « femelles d’élans ne devaient pas tarder à avoir des faons. Toute « Ja Campagne se parait de la plus riche verdate; les arbres qui € fleurissent étaient prêts à s’épanouir, et le velouté de leurs . C branches, réfléchissant le soir et le matin les rayons obliques «€ de Pastre du jour ajoutait à ce spectacle une magnificence que & nos éXpressions ne peuvent rendre. » . Ces paysages en ‘ampbithéâtre Sont assez communs en Amérique. Aux environs d’Apalachuela, dans les Florides, le térrain à partir dù fleuve Chata-Uche, s'élève graduellement, et monte dans les aïrs en se retirant à l'horizon; maïs ce n’est pas par une inclinaison ordinaire, comme celle d’une vallée ; C’est pat des térrasses posées régulièrement les unès au-dessus des autres, Comme les jardins artificiels de quelque puissant poténtat. Ces terrasses sont plantées d’arbres divers et arrosées d'une multitude de fontaines, dont les eaux, exposées au soleil lévant, brillent parmi les gazons, où ruissellent ‘en filets d'or le long des roches moussues., Des blocs de granit sarmontent cette vaste structure, et sont eux-mêmes dominés par de grands sapins. Lorsque du bord de la rivière vous découvrez cette superbe échelle et la cime des rochers qui la couronnent au-dessus des nuages, Vous croiriez voir le sommet des colonnes du temple de Ja mature , et le magnifique perron qui y conduit, Le voyageur arrive au pied des montagnes Rochéuées, ets'engage dans leurs détours. Les obstacles et les périlsse multiplient; là on est obligé de porter les bagages par terre, pour éviter des cataractes et desrapides ; ici on refoule l’impétuosité du courant, en halant péniblement le canot avec une cordelle. I faut entendre M. Mackenzie lui-même : « Quand le canot fut rechargé, moi et ceux dé mes gens qui « n'avaient pas besoin d'y rester, RAS LYANES le bord de Ja « rivière. J'étais si élevé au-dessus de l'eau . que les hommes « qui conduisaient le canot et doublaent une Pointe ne purent « pas m'entendre lorsque je leur criaide toute ma force de mettre « à terre une partie de la cargaison, pour alléger le canot. « Je ne pusalors m'empêcher d’éprouver beaucoup d'anxiété «en voyant combien mon entreprise était hasardeuse, La rupture « de la cordelle, ou un faux pas de ceux qui la tiraient, aurait « fait perdre le canot et tout ce qui était dedans, EL franchit « l'écueil sans accident; mais il fut bientôt exposé à de nouve « périls. Des pierres, les unes grosses, les autres petites, ron- « laient sans cesse du haut des rochers, de sorte que ceux qui. « halaient le canot au-dessous couraient le plus grand risque « d'être écrasés ; en outre, la pente du terrain les exposait À « tomber dans l'eau à chaque pas. En les voyant, je tremblais : et « quandjeles perdais de vue, mon inquiétude NE ME Quittait pas. » Tout le passage de M. Mackenzie à travers les Montagnes Rocheuses est d'un grand intérêt. Tant, pourse frayer un chemin, il est forcé d'abatire des forêts, et de tailler des inarches dans les hautes falaises; tantôt il saute de rochers en rochers au péril de ses jours, et reçoit l’un après l’autre ses Compagnons sur ses épaules. La cordelle se rompt, le canot beurte des écueilss les Canadiens se découragent, et refusent d'aller plus loin, En vain M. Mackenzie s’égare dans le désert pour découvrir le passage at fleuve de l'ouest; quelques coups de fusil, qu'il entend avec effroi retentir dans ces lieux solitaires, lui font supposer l'approche des Sauvages ennemis. Il monte sur un grand arbre ; mais il n’a çoil que des monts couronnés de neige, au milieu de laquelle on distingue quelques bouleaux flétris, el au-dessous des bois qui se prolongent sans fin. Rien nest triste comme l'aspect de ces bois, vus du sommit des montagnes, dans le Nouveau-Monde. Les vallées que vous avez traversées, et que vous dominez de toutes parts, apparaissent au-dessous de vous régulièrement ondées, comine les houles de la mer après une tempè'e. Elles semblent diminuer de largeur à mesure qu’elles s'éloignent. Les plus voisines de votre œil son! d’un vert rousedire; celles qui s ivent prennent une légère teinte d'azur; et les dernières forment des zones parallèles d'un bleu céleste, aux . été tnt non RSS TER
MÉLANGES 1 M. Mackenzie descend de son arbre, etcherche à rejoindre ses compagnons. Îl ne voit point le canot an bord de la rivière: il tire des coups de fusil, maïs on ne répond point à son signal. Il va. revient, monte et descend le long du fleuve. {l retrouve enfin ses Anis : Mais ce n’est qu'après vingt-quatre heures d’angoisses et de mortelles inquiétudes. Îl ne larde pas à rencontrer quelques Sauvages. Interrogés par le voyageur, ils leignent d'abord d'ignorer l'existence du fleuve dé l'orest ; mais un vieillard, bientôt gagné ar les caresses et les présents de M. Mackenzie, lui dit, en montrant de la main le haut de la rivière de la Paix : « I ne faut traverser que trois petits lacs et autant de portages « pour atteindre à une petite rivière qui se jetle dans la grande. » Qu'on juge des transports du voyageur à cetie heureuse nouvelle! 11 se hâte de se rembäarquer avec un Indien , qui consent à lui servir de guide jusqu’au fleuve inconnu. Bientôt il quitte la rivière de la Paix, entre dans une autre petite rivière qui sort d'un lac voisin, traverse ce lac, et de lacs en lacs, de rivières en _ rivières, après Un naufrage et divers acridents, il se trouve enfin, le 18 de juin 1793, sur le Tacoutché-Tessé, ou le fleuve Colombia, qui porte ses eaux à l'océan Pacifique. Entre deux chaînes de montagnes s'étend une superbe vallée qu'ombragent des forêts de peupliers, de cèdres et de bouleaux. Au-dessus de ces forêts montent des colonnes de fumée qui décè-. lent au voyageur les invisibles habitants de ces déserts, Des argiles rouges et blanches, placées dans l’escarpement des montä- : x et là des ruines d’antiens châteaux. Le fleuve gnes, imitent Çà Colombia serpente au milieu de ces belles retraites ; et, sur les iles nonnbreuses qui divisent son cours, on voit de grandes cabanes à moitié cachées dans des bocages de pins, où les naturels viennent passer les jours de l'été. Quelques Sauvages s'étant montrés sur la rive, le voyageurs’en approcha, et parvint à tirer d'eux quelques renseignements utiles. « La rivière, dont le cours est très-étendu, lui dirent les indigènes, va vers le soleil du midi; et, selon ce que nons avons des hommes blancs bâtissent des maisons à son em- « appris ; es eaux coulent avec une force toujours égale; « bouchure. | mais il y à trois ent mement v “us endroits, les eaux se précipitent par-dessus des rochers perpen- « « “< « diculaires, beautoup plus hauts et plus escarpés que daus le « haut de la rivière; mais, indépendamment des diflicultés et « des dangers de la navigation , il faut combattre les divers habi- « tants de ces contrées, qui sont très-nombreux. » Ces détailsetèrent M. Mackenzie dans une grande perplexilé, et découragèrent de nouveau ses COIMpagnons. Il cacha le mieux qu'il put son inquiétude , et suivit encore pendant quelque temps le cours des eaux. Il rencontra d’autres indigènes qui lui conlirmèrent le récit des prémiers, mais qui lui dirent que s’il voulait quitter le fleuve, et marcher. droit au couchant à travers les bois, il arriverait en peu de jours à la mer par un chemin fort aisé, et fort connu des Sauvages. | M. Mackenzie se détermine à prendre aussitôt celte nouvelle route. {l remonte Je fleuve jusqu'à l'embouchure d’une petite rivière qu’on jui avait indiquée , et , laissant là son canot, il s’enfonce daus les bois. sur la foi d’un Sauvage qui lui servait de guide, etqui, au moindre caprice, pouvait le livrer à des hordes ennemies , ou l'abandonner au milieu des déserts. Chaque Canadien portait sur ses épaules une charge de quatrevingt-dix livres, indépendamment deson fusil, d’un peu de poudre et de quelques balles M. Mackenzie, outre ses armes et son télescope, portait lui-même un fardeau de vivres et de quincailleries, du poids de soixante-dix livres. La nécessité, la fatizue, et je ne suis quelle confiance qu’on ler ‘ ET : 3 Sri A 4,2 : Ag: À acquiert pa l’accoutumance des périls, ôtèrent bientôt à nos voyageurs toule inquiétude. Après de longues journées de marche an travers des buissons et-des halliers, tantôl exposés à un soleil brûlant, tantôt inondés par de grandes pluies, le soir ils s’endormaient paisiblement au chant des Indiens. LITTÉRAIRES. EE lroits où les cascades et des courants extréapides en interceptent la navigation. Daus les trois | 7 « I consistait, dit M Mackenzie, en sons doux, mélancoli- « ques, d’une mélodie assez agréable . et ayant quelque rapport « avec le chant de l’Église. » Lorsqu'un voyageur se réveille sous un arbre, au milieu de la nuit, dans les déserts de l'Amérique ; qu'il entend le concert lointain de quelques Sauvages, entrecoupé par de longs silences et par le murmure des vents dans la forêt, rien ne lui donne plus l'idée de cette musique aérienne dont parle Ossian, et que les bardes décédés font entendre, aux ravons de la lune, sur les sommets du Slimora. “Bientôt nos voyageurs arrivèrent chez des tribus indiennes, dont M. Mackenzie cite des traits de mœurs fort touchants. I vit une femme presque aveugle, et accablée de vieillesse, que ses parents porlaient tour à tour, parce que Vâge l’empêchait de marcher. Dans un autre endroit, une jeune femme avec son enfant lui présenta un vase plein d’eau , au passage d’ufie rivière, comme Rebecca pencha son vase pour le serviteur d'Abraham au puits de Nachor, et lui dit: Bibe, quin et camelis tuis dabo potum. « Buvez, je donnerai ensuite à boire à vos chameaux. » | J'ai passé moi-même chez une peuplade indienne qui se prenaït à pleurer à la vue d’un voyageur, parce qu'il lui rappelait des amis partis pour læ Contrée des Ames, et depuis longtemps en voyage. « Nos guides, dit M. Mackenzie, ayant aperçu des Indiens... « hätèrent le pas pour les rejoindre. A leur approche, lun des « étrangers s’avança avec une hache à la main. Cétait le seul « homme de la troupe. [1 avait avec lui deux femmes et deux « enfants. Quand nous les joignimes , la plus âgée des femmes, « qui probablement était la mère de l'homme, s'occupait à « arracher les mauvaises herbes dans un espace circulaire « d'environ cinq pieds de diamètre, et notre présence n’inter- « rompit point ce travail, prescrit par le respect dà aux morts. « C’est dans ce lieu, objet des tendres soins de cette femme, « qu'étaient les restes d’un époux et d’un fils; et toutes les fois qu’elle y passait, elle s’arrêtait pour leur payer ce pieux «€ tribut. » Tout est important pour le voyageur des déserts. La trace des Ee d’un homme, nouvellement imprimée dans un lieu sauvage, ; e A Smee VOL lui que les vestiges de l'antiquité dune VAR pe Mu rèce. Conduit par les indices d'une peuplade es due enzie traverse le village d’une nation hospitalière > où chaque cabane est accompagnée d'un tombeau. De là, aprés avoir franchi des montagnes, il atteint les bords de la rivière du Saumon, qui se décharge dans l'océan Pacifique. Un peuple nombreux , plus propre , mieux vêtn et mieux logé que les autres Sauvages , le reçoit avec cordialité. Un vieillard perce la foule et vient le presser dans ses bras ; on lui sert un grand festin, on lui fournit des vivres en abondance. Un jeune homme détache un beau manteau de ses épaules, pour le suspendre aux siennes. C’est presque ure scène d’Homère. M. Mackenzie passa plusieurs jours chez cette nation. Il examina le cimetière , qui n'était qu’un grand bois de cèdres où l’on brûlait les morts; etle temple où l’on célébrait deux fêtes chaque année, l'une au printemps, l’autre en automne. Tandis qu’il parcourait le village, on lui amena des malades pour les guérir : naïvelé touchante d’un peuple chez qui l’homme est encore cher à l'homme , et qui ne voit qu'un avantage. dans la supériorité des lumières , celui de soulager des malheureux. Enfin le chef de la nation donne au voyageur son propre fils pour l'accompagner, et un canot de cèdre pour le conduire à la mer. Ce chef raconta à M. Mackenzie que, dix hivers auparavant, s'étant embarqué dans de même canot avec quarante Indiens, il avait rencontré sur la côte deux vaisseaux remplis d'hommes blancs; c'était le bon Toolcce (4), dont le souvenir sera longtemps cher aux peuples qui habitent les bords de l’océan Pacitique. | Le sainedi 20 de juillet 4793, à huit heures du matin, M. Macà (1) Le capitaine Cook.
nr ECTS — aptes Dh tvme EE. Aie Bar de nn — memes rom Be - + maman patin à thin tent PS no EL Mu chtis sl cÈbée e RE 8 a EE, kenzie sortit de la rivière du Saumon, pour entrer dans le bras de mer où cette rivière se jette par plusieurs embouchures. 11 serait inulile de le suivre dans la navigalion de cette baie, où il trouva partout des traces du capitaine Vancouver. Il observa la latitude -à 52° 21° 33”, et il écrivit avec du vermillon sur un rocher : Alexandre Mackenzie est venu du Canada ici par terre, le 22 juillet 1793. Les découvertes de ce voyageur offrent deux résultats très-importants, l’un pour le commerce, l'autre pour la géographie. Quant au premier, M. Mackenzie s’en explique lui-même : « En ouvrant cette communication entre les deux océans, et « en formant des élablissements réguliers dans l'intérieur du «pays et aux deux extrémités de la route, ainsi que tout le long « des côtes et des îles voisines, on serait entièrement maitre de « tout Je commere « ce des pellete- « ries de l’'Améri- « que septentrio- « nale, depuis le «€ quarante - hui- « tième degré de « latitude jus- « qu'au pôle, ex< « cepté la partie « de la côte qui « apparlient aux « Russes, : dans « l'océan Pacifi- « que. » « On peut ajou- « ter à cet avan- « lage celui de la «pêche dans les « deux mers, et « la facilité d'aller « vendre les pel- « leteries dans les « qualre parties « du globe, Tel est « le champ ouvert «à une cntre- « prise commer- « ciale. Les pro- « duits de cette entreprise se- € raient incalcu- « lables, si elle « élait soutenue par une partie du crédit et des capitaux dont la Grande-Bretagne possède une si grande accumulation. » Ainsi l'Angleterre voit, par les découvertes de ses voyageurs, s'ouvrir devant elle une nouvelle source de trésors, et une nouvelle route à ses comptoirs des Indes et de la Chine. Quant aux progrès de la géographie, qui, en dernier résultat, lournent également au profit du commerce, le voyage de M. Maceuzie à l’ouest est, sous ce point de vue, moins important que Sn Yoyage au nord. Le capitaine Vancouver avait suffisamment prouvé qu’il n’y a point de passage sur la côle occidentale de mérique , depuis Nooatka-Sund jusqu’à la rivière de Cook. “ice aux {ravaux de M. Mackenzie, ce qui reste maintenant à re au nord est très-peu de chose. Le fond de la baie du Refus se trouve à peu près par les 68°-de latitude nord, et les 85° de longitude occidentale , méridien de Greenwich. $ x En714; Hearne, parti de la baie d'Hudson, vit la mer à l'embouchure de la rivière des Mines de Cuivre, à peu près par Je 69° de latitude, et par le 1400 etquelques minutes de longitude. Il n’y à donc que cinq ou six degrés de longitude entre la mer yue par Hearne et la mer du fond de la baie d'Hudson. 2 il: imelière indien. Pélican dans un cimelit MÉLANGES LITTÉRAIRES, a ——————_———— —— À une ju: Le si élevée, les degrés de longitude sont fort petits. Supposez. les de douze lieues, vous n'aurez guère plus de soixante-douze lieues à découvrir entre les deux points indiqués. À cinq degrés de longitude, à l’ouest de l'embouchure de la rivière des Mines de Cuivre, M. Mackenzie vient de découvrir la mer par les 69° 7° nord. En suivant notre premier calcul, nous n’aurons que soixante lieues de côtes inconnues entre la mer de Hearne et celle de M. Mackenzie (1). _ Continuant de toucher à l'occident, nous trouvons enfin le détroit de Behring. Le capitaine Cook s’est avancé au delà de ce détroit jusqu’au 69° ou 70° dégré de latitude nord et an 273: de longitude occidentale. Soixante-douze lieues, ou tout au plus six degrés de longitude, séparent l'océan Boréal de Cook de l’océan Boréal de M, Mackenzie. Voilà donc une chaîne de points connus; où l'on a vu la mer autour du pôle, sur le côté seplentrional de JAmérique, depuis le fond du détroit de Behring jusqu'au fond de la baie d'Hudson. I ne s'agit plus que de franchir par terre les trois intervalles qui divisent ces points (et qui ne peuvent pas composer entre eux plus de deux centcinquante lieues d’étendue), pours’assurer né de toutes par l'Océan etqu'i règne à son extrémil seplentriona le une mer peutêtre accessible aux Vaisseaux. Me permetlra-t-on une réflexion? M. Mackenzie a fait, au profit de l’Angleterre , des découvertes que j me Le et proposées jadis au gouvernement, pour | rs e la France. Du moins le projet de ce voyage, qui vient d êlre achevé RE un étranger, ne paraitra plus chimérique. Comme d’autres sollicitent la fortune et le repos, J'avais sollicité I honneur de porter, au péril de mes jours, des noms français à des mess HEURES de donner à mon pays une colonie sur l océan Pacifique, d’enlever les trésors d’un riche commerce à une puissance rivale, et de l'empêcher de s'ouvrir de nouveaux chemins aux Indes. En rendant comple des travaux de M. Mackenzie, j'ai donc pu mêler mes observations aux siennes, puisque nous nous somrnes rencontrés dans les mêrnes desseins, et qu'au moment où il exécutail son premier voyage, je parcourais aussi les déserts . de V'Amérique; mais 1l a été secondé dans son entreprise; il avait derrière lui des amis heureux et une pairie tranquille : je n’ai pas eu le même bonheur. (1) Tous ces calculs ne sont pas exacts, et les découvertes du capitaine ’ « art eine & Franklin et du capitaine Parry opt xépandu une grande clarté sur la géogra phie de ces régions polaires, que le Continent de. l’Amériqueest bor.. ”
MÉLANGES LITTÉRAIRES. 9 SOS PS donner Paris, les lettres, et pour ainsi dire son génie, qu'il SUR LA LÉGISLATION PRIMITIVE nous donne sa Législation primitive : Platon couronna ses ouvrages par ses Lois, et Lycurgue s’exila de Lacédémone après DR MUR D HE avoir établi les siennes. Malheureusement nous n'avons pas, comme les Spartiates, juré d'observer les saintes lois de notre AN RUIEE nouveau législateur. Mais que M. de Bonald se rassure : quand on joint comme lui l'autorité des bonnes, mœurs à l'autorité du “« Peu d'hommes naissent avecune disposition particulière et déterminée à un seul objet, qu'on appelle talent; bienfait de la nature, si des circonslances favorables ensecondent le développement, en permettent l’emploi; malheur réel, tourment del’homme, si elles le contrarient. » Ce passage est tiré du livre même que nous annonçons aujourd'hui au public. Rien n’est plus touchant et en même temps plus triste que les plaintes involontaires qui échappent quelquefois au véritabletalent. L'auteur de la Législation primilive, ComIme tant d'écrivains célèbres, semble n'avoir reçu les dons de Ja nature que pour en sentir les dégoûts. Comme - Épictète, il a pu réduire la philosophie à ces deux maximes : QSOUÉ-. frire et s'abstenir, » dvéyou ui GTÉGOV: C’est dans l'obscu - re chaumière d'un paysan d’Allemagne, au fond d’une terre étrangère, qu'il a composé sa Théorie du pouvoir politique el religieux (4); c'est au milieu de toutes les privations de la vie, ét enco= re sous la menace d'une loi de proscription, qu'il a publié ses observalions sur le divorce ; traité admirable, dont les dernières pages surtout sont un modèle de cette éloquence de pensées, bien supérieure à Péloquence de mots, et qui soumet tout, comme le dit Pascal, par droit de puissance; enlin c’est au moment où il va aban- (1) Cet ouvrage, qui parat en 1796, fut supprimé par le Directoire, et n’a pas lé réimprimé, Le jeune Edvin gardant son troupeau, génie; quand on n’a aucune de ces faiblesses qui prétent des armes à la calomnie el consolent la médiocrité, les obstacles tôt ou tard s’évanouissent, et l’on arrive à cetle position où le talent n’est plus un malheur, mais : un bienfait. Les jugements que l'on porte sur notre littérature modernenoussem:- blent un peu exagérés. Les uns prennentnotrejargon scientifique et nos phrases ampoulées pour les progrès des lumières et du génie; selon eux, la langue et la raison ont fait un pas de- : puis BossuctetRacine : quel pas ! Les autres, au contraire, ne trouvent plus rien de passable; et, si on veut les en croire, nous navons pas un. seul bon écrivain. Cependant n’est-i] pasà peu près cer . ain qu'il y a eu des. époques en France où les lettres ontétéau-dessous de ce qu’elles sont aujourd'hui? Sommes-nous ju- ” gescompéteritdans cette cause, et pouvons-nous bien apprécier les écrivains qui vivent avec nous? Tel auteur contemporain dont nous sentons à peine la valeur sera peut-être un jour Ja gloire de notre siècle. Combien y a-t-il d années que les grands hommes du siècle de Louis XIV sont mis à leur véritable place? Racine et La Bruyère furent presque méconnus de leur vivant. Nous voyons Rollin, cet homme plein de goût et de savoir, bajancer le mérite de Fléchier et de Bossuet, et faire assez comprendre qu'on donnait généralement la préférence au premier. La mauie de tous les âges a été de se plaindre de la rareté des
16 ——————————— mm) © MÉLANGES LITTÉRAIRES. Ed héréditaires dans sa famille. Le prêtre institua des juges et leva des soldats, où même jugea et combattit lui-même; et l'esprit de chaque ordre fut altéré, en même temps que les propriétés furent confondues. € Enfin l'époque de la grande révolution religieuse arrive: elle est d'abord préparée dans l'Église par l'imprudente institution des ordres mendiants, que la cour de Rox me crut devoir opposer au clergé riche et corrompu; mais ces corps deviennent bientôt bytérianisme dans l’Église. Le ministère public passa au peuple en allendant qu’il s’arrogeât le souverain pouvoir, et alors furent proclamés les deux dogmes parallèles et correspondants de la démocratic religieuse et de la démocratie politique : l’un, que l'autorité religieuse est dans le corps des fidèles ; l'autre, que la souveraineté politique est dans l'assemblée des citoyens. « Avec le changement dans les principes vient le changément dans Jes mœurs. Les nobles abandonnent en France, chez les belles fonctions unenationélégante et spirituelle, de juges, pour embrasser uniqueVobjet des sarcasment le mélier des mesdessavants(1). En même tem ps armes. La licence militaire vient reque Rome avait établi ses milices, l'État avait fondé les siennes. Les croisades, les usurpations de la couronne, ayant appauvri l'ordre des nobles, il fallut avoir recours pour la défense de l'Élat aux troupes soldées. La force militaire, sous Charles VIT, passe au peuple armé ou aux troupes soldées; la force judiciaire,sous François fr, passe au peuple lettré, par la vénalité des offices judiciaires. La réformalion dans l'Eglise vient concourir avec les innovations dans l'État. Les simples citoyens avaient pris la place des magisrats, conslilués dans les fonctions politiques ; lessimples fidèles usurpèrent sur les prètres les fonctions religieuses, Luther at{enta au sacerdoce public: Calvin le remPlaça dans la famille, Le popularisme entra dans État, et le pres- (D Lorsque les ordres mendiants furent établis dans l'Église, peut-on ES ni pe Français fussent alors une nation ÉLÉGANTE? D'ailleurs Pauteur n’ouM Pas les services innombrables que ces ordres ont rendus à l’humaLi Savants qui parurent à “enaissance des lettres étaient bien loin de t qui parurent à la re urner les ordres mendiants en ridicule, puisqu’un grand nombre de ces savants étaient eux P - mèmes des religieux. Il nous semble donc que l’auteur confond ici les ép z 0 : à ques ; mais on peut lui accorder qu’il eût été bon de diminuer insensiblement les ordr RG es mendiants, à mesure que l'élégance des mœurs françaises s'est développée, .” Le fleuve Mackenzio, licher les nœuds de la morale; les femmes influent surle ministère public ; le luxe s’introduit à Ja cour ct dans les villes; un peuple de citadins remplace une nation agricole : au défaut de considéralion on veut ob= tenir des titres; I noblesse est vendue , en même temps que lesbien: de l'Église sont mis à l’encan; les grands noms s'étcignent, les premières familles de PEtallombent dans Jlapaus relé; le clergé perd son autorité el sa considéra= tion ; enfin, le philosophisme, sorant du fond de ce chaos religicux et politique ,. achève de renverser la morale ébranlée. » Ce morceau trèsremarquable eslliré de la Théorie du pouvoir politique et religieux, Ou= vrage supprimé par le Directoire, et dont il n’est échap= pé qu’un {rès-pelit nombre d'exemplaires: 11 serait à désirer qu'on donnât uu ré sumé de ce livre important, supérieur même à la Fégisiaus primitive, et dont celui-ci n’est, pour ainsi dire, qu'un extrait. ON saurait alors d'où sortent toutes ces idées si neuves en politique, et que des écrivains mellent aujourd’hui en avant, Sans indiquet la source où ils les ont puisées, 4 Au reste, nous avons trouvé partout (et nous nous Ë Le gloire), dans l'ouvrage de M. de Bonald, Ja ES fi Ps. cipes littéraires et religieux que nous avons énoncés «ans c
gerer précaulions MÉLANGES LITTÉRAIRES. 17 ee ——————— ie ————— nie du Christianisme. Il va même plus loin que nous à quelques égards; car nous ne nous sen{ons pas assez d'aulorité pour oser dire, comme lui, qu'il faut prendre aujourd'hui les plus grandes pour n'étre pas ridicule en parlant de la mythologie. Nous croyons qu'un heureux génie peut encore tirer bien des trésors de celte mine féconde; mais nous pensons aussi, et nous avons peut-être été le premier à l'ayancer, qu'il y 4 plus de ressource la poésie draSK SSSR À | pour la poésie S SIA NA matique dans Ja religion chrétienne que dans la religion des anciens; que les merveilles sans nombre qui résultent nécessai- | rement pour, le | | poëte de la lutte É des passions et d'une religion chaste et inflexible, peuvent compenser amplement la perte des beautés mythologiques. Quand nous n’aurions fait naître qu’un doute sur celte importante question littéraire, sur celte question décidée, en faveur de la Fable, par les plus grandes autorités, ne serait-ce pas avoir obtenu une es” . . Li pècede victoire (1)£ M. de Bonald s'élève aussi contre ces esprils timides qui, par respect pour la religion, laisseraient volontiers la religion périr. Il s'exprime presque dans les mêmes termes que nous : « Lorsqu'on méconnaît d’un bout de l'Europe à l’autre ces vérités né- | cessaires à l'ordre social... serait-il besoin de se justifier devant des esprits limides et des âmes timorées, d'oser soulever un coin du voile qui dérobe ces vérilés aux regards inattentifs? et y aurait-il des chrétiens d’une | = | q D { pal | ll f \| Hi L, (1) Madame de Staël elle-même, dans la préface d’un roman, veut bien nous accorder quelque chose, et convenir que les idées religieuses sont favorables au développement du génie ; cependant elle semble avoir écrit son livre pour combattre ces mêmes idées , et pour prouver qu'il n’y a rien de plus sec que le Christianisme, et de plus tendre que la philosophie. A-t-elle atteint ou manqué son but? c’est au public à prononcer. Mais du moins elle a donné de nouvelles preuves d'un esprit distingué et d’une imagination 28° LAGNY,— Imprimerie de VraLart et Cie, | A, Lo Jaboureur dénnant asile au proscrit, “ foi assez faible pour penser qu’elles seront moins respectées à mesure qu’elles seront plus connues?» Au milieu des violentes critiques qui nous ont assailli dès nos premiers pas dans la littérature, nous avouerons qu'il est extrémement flatteur et consolant pour nous de voir aujourd’hui notre faible travail sanctionné par une opinion aussi grave que celle de M. de Bonald. Cependant nous prendronsla liberté de lui dire que, dans l'ingénieuse comparaison qu'il fait de son ouvrage au nôtre, il prouve qu'il sait se servir mieux que nous des armes de limagination, etque s’il ne les emploie pas plus souvent, c'est qu'il les déN daigne. Il est, quoi qu'il en puisse dire, le savant architecte du temple dont nous ne sommes que l'habile décorateur. On doit beau. coup regretter que M. de Bonald n'ait pas eu le temps ni la fortune nécessaire pour ne faire qu'un seul ouvrage de sa Théorie du Pouvoir, deson Divorce (1), de sa Législation primitive, et de ses divers Traités de politique. Mais Ja Providence, qui dispose de nous, & marqué d’autres devoirs à M. de Bonald; elle a demandé à son cœur le sacrifice de son génie. Cet homme rare et modeste consacré aujourd’hui ses moments à une famille malheureuse, et les soucis paternels lui font oublier les soins de sa gloire. On fera de lui l'é{ loge que l’Écriture fait des patriarches : Homines divites in virtute, pulchritudinis studium habentes,pacificantes indomibus suis. Le génie de M. de Bonald nous semble encore plus profond PAT À A 2 2 IS LOOD CL / LD ir ÊTL Lu CASE LS ALL PP 2 Re PIS ES pr CLS IL LL SL Cho LE i2= CLIS 0 HALL Le © CZ LZ brillante ; et quoiqu’elle essaie de faire valoir des opinions qui glacent et dessèchent le cœur, on sent percer dans tout son ouvrage cette bonté que les systèmes philosophiques n’ont pu altérer, et cette générosité que les malheureux n’ont jamais réclamée en vain. (4) M. de Fontanes, dans un extrait de cet excellent ouvrage, a placé le premier M. de Bonald au rang qu’il doit occuper dans les lettres, 2
18 te qu’il n’est haut ; il creuse plus qu'il ne s'élève. Son esprit nous paraît à la fois solide et fin : son imagination n’est pas toijours, : comme les imaginations éminemment poétiques, portée par un sentiment vif ou une grande image, mais aussi elle est spirituelle, ingénieuse, ce qui fait qu’elle a plus de calme que de mouvement, plus de lumière que de chaleur. Quant aux sentiments de M. de Bonald, ils respirent partout cet honneur français, cetie probité, qui font le caractère dominant des écrivains du siècle de Louis XIV. On sent que ces écrivains ont découvert la vérité, moins encore par la force de leur esprit que par la droiture de leur cœur. | On à si rarement de pareils hommes et de pareils ouvrages à annoncer au public, qu’on nous pardonnera la longueur de cet extrait. Quand les clartés qui brillent encore sur notre horizon littéraire se cachent ou s’éleignent par degrés, on arrête complaisamment ses regards sur une nouvelle lumière qui se lève. Tous ces hommes vieillis glorieusement dans les lettres, ces écrivains depuis longtemps connus, auxquels nous succéderons mais que nous ne remplaceronspas, ont vu des jours plus heureux. Ils ont vécu avec Buffon, Montesquien et Voltaire ; Voltaire avait connu Boileau ; Boileau avait vu mourir le vieux Corneille ; et Corneille enfant avait peut-être entendu les derniers accents de Malherbe. Cette belle chaine du génie français s’est brisée. La révolution a creusé un abîme qui a séparé à jamais l'avenir et le passé. Une génération moyenne ne s'est point formée entre les écrivains qui finissent et les écrivains qui commencent. Un seul homme pourtant tient encore le fil de l’antique tradition, et s'élève dans cet intervalle désert. On reconnaïtra sans peine celui que l'amitié n'ose nommer, mais que l’auteur célèbre, oracle du goût el de la critique, a déjà désigné pour son successeur, Toutefois si les écrivains de l'âge nouveau, dispersés par la tempête, n’ont pu s’instruire auprès des anciennes autorités, s’ils ont été obligés de tirer tout d'eux-mêmes, la solitude et l'adversité ne sont-elles pas aussi de grandes ecoles? Compagnons des mêmes infortunes : amis avant d’être auteurs, puissent-ils ne voir jamais renaître parmi eux ces honteuses jalousies qui ont trop souvent déshonoré un art noble et consolateur ! Ils ont encore besoin d'union et de courage ; les lettres seront longtemps orageuses. Elles ont produit la révolution, et elles seront le dernier asile des haines révolutionnaires. Un demi-siècle suffira à peine pour calmer tant de vanilés compromises, tant d'amovrs-propres blessés, Qui peut donc espérer de voir des jours plus sereins pour les Muses? La vie est trop courte , elle ressemble à ces carrières où l'on célébrait les jeux funèbres chez jes anciens, et au bout desquelles apparaissait un tombeau. 3 "Ecnx:Étyoy voy Gœov, etc. __« De ce côté, dit Nestor à Antiloque , s’élève de terre le tronc « dépouillé d'un chêne; deux pierres le soutiennent dans.un « chemin étroit ; C’est une lobe antique, et la borne marquée à « votre course. » es eee er DES ‘SUR LE PRINTEMPS D'UN PROSCRIT, AAA De S POEMX, "Hi yes à < ; PAR M. J. MICHAUD. Janvier 1803. . Voltaire a dit : € On chantez vos plaisirs, ou laissez vos chanRER Ne Pourraitcon ‘pas dire avec autant de vérité : « Ou « “chante VOS malheurs, où laisséz vos chansons? » Condamné à. mort pendant les jouts de la Terreur, obligé de fuir une seconde fois après le 48 fructidor, l’auteur du Printemps MÉLANGES LITTÉRAIRES. SA À De A ons are d'un proscrit est recu, par des cœurs hospitaliers, dans les monlagnes du Jura, et trouve dans le tableau de la nature à la fois de quoi consoler et nourrir ses regrets. Lorsque la main de la Providence nous éloigne du cornmerce des hommes, nos yeux moins distraits se fixent sur le spectacle de la création, et nous y déconvrons des merveilles que nous naurions jamais soupconnées. Dn fond de la solitude on contemple les tempêtes du monde comme un homme jeté surune ile déserte se plait, par une secrète mélancolie, à voir les flots se briser sur les côtes où il fit naufrage, Après la perte de nos amis, si nous ne suceombons pas à la douleur, notre cœur se replie sur lui-même; il forme le projet de se détacher de tout autre sentiment , et de vivre uniquement avec ses souvenirs. Nons sommes alors moins propres à la société, mais notre sensibilité se développe aussi davantage. Que celui qui.est abattu par le chagrin s'enfonce dans l’épaisseur des forêts; qu'il erre sous leur voûte mobile; qu'il gravisse la montagne d'où l'on découvredes pays immenses, ou le soleil se levant sur lesmers; sa douleur ne tiendra point contre un tel spectacle : non qu'il oublie ceux qu’il aima (car alors qui ne craindrait d’être consolé?); mais le souvenir de ses amis se confondra avec le calme des bois et des cieux ; il gardera sa douceur, et ne perdra que son amertume. Heureux ceux qui aiment la nature! ils la trouveront, et ne trouveront qu’elle, au iour de l’adversité (1). : | ; Ces réflexions nous ont été fournies par l'ouvrage aimable que nous annonçons. Ce n’est point un poële qui cherche seulement la pompe et la perfection de l’art; c'est un infortuné qui s'entretient avec lui-même, et qui touche la lyre pour autre Î express sion de sa douleur plus harmonieuse; € est un proscrit qui dità son livre, comme Ovide au sien : Re « Mon livre, vous irez à Rome, et vous Îrez à Rome -sans & moi! .….... Hélas! que n'est-il permis à volre maitre d'y aller € lui-même ! Partez, mais sans appareil, comme il convient au « livre d’un poëte exilé, » Le: L'ouvrage, divisé en trois chants, s ouvre par une description des premiers beaux jours de l'aunée. L'auteur compare la tran= quillité des campagnes à la terreur qui régnait alors dans les villes; il peint le laboureur donnant asile à des proserits : 1e: SORA Re Ne EE © € . ; Dans cet âge de fer, ami des malheureux, I pleure sur leurs maux, console leur misère x Et comme à ses enfants leur ouvre sa chaumière, Les bois qu'il à plantés, sous leurs rameaux discrets Dérobent aux méchants les heureux qu’il à faits, Le pâle fugitif y cache ses alarmes ; Et, loin des factions, loin du fracas des armes, Pleure en paix sur les maux de l'Etat ébranlé, La religion, perséeutée danses villes, trouve à son tour un asile dans les forêts, bieu qu elle y aitaussi perdu sesautels et ses temples. Quelquefois le hameau, que rassemble un saint zèle, Au Dieu dont il ehérit la bonté paternelle Vient, au milieu des nuits, offrir, au lieu d’encens, Les vœux de l'innocence et les fleurs du printemps. L’écho redit aux bois leur timide prière. Hélas! qu'est devenu l’antique presbytère, Cette croix, ce clocher élancé dans les cieux, Et du temple sacré l’airain religieux, Et le saiut du hamcau, dont le vitreau gothique Montrüit l'éclat pieux et l’image rustique? Ces murs, où de Dicu même on proclamait les lois, D'un pasteur révéré w’entendent plus la voix. Ces vers sont naturels et faciles; quant aux sentiments du poëte , ils sont doux ét pieux, et se mèlent bien aux objets dont il compose le fond de son tabieau. Nos églises donnent à nos (4) Ce paragraphe est emprunté de l’Essai historiques
MÉLANGES LITTÉRAIRES. 19 mm — hameaux et à nos villes un caractère singulièrement moral. Les yeux du voyageur viennent d’abord S’attacher sur la flèche religieuse de nos clochers , dont l’aspect réveille dans son sein une foule de sentiments et de souvenirs. Cest la pyramide funèbre autour de laquelle dorment les aïeux ; mais c’est aussi le monument de foie où la cloche annonce la vie du fidèle. C'est là que les époux s'unissent; c’est là que les chrétiens se prosternent au jed des autels : le faible pour prier le Dieu de force, le coupable pour implorer le Dieu de miséricorde, l’innocent pour chanter le Dieu de bonté. Un paysage paraît il nu, triste et désert, placez-y un clocher champètre, à l’instant tout va s'animer : les douces idées de pasteur et de troupeau, d'asile paur le voyageur, d’aumône pour le pèlerin, d’hospitalité et de fraternité chrétienne, vont naître de toules parts. Un curé de campagne frappé d’une loi de mort, ne voulant pas abaridonner son troupeau, et allant la nuit consoler le labourent, était un tableau qui devait naturellement s'offrir à un poëte proscrit : Il erre au sein des bois : à nuit silencieuse! Prête ton ombre amie à sa course pieuse. S'il doit souffrir encore, à Dieu! sois son appui; C'est la voix du hameau qui t’implore pour lui. Et vous, qu’anime encore une rage cruelle, Pardonnez aux vertus dont il est le modèle, Aux cächots échappé, vingt fois chargé de fers, I1 préche le pardon des maux qu'il a soufferts ; Et chez l'infortuné qui se plait à l'entendre, IL va sécher les pleurs que vous faites répandre. En: fuyant à travers ces fertiles vallons, Pauvre et sans espérance il bénit les sillons ; Seul au courroux céleste il s'offre pour victime; Et dans ce siècle impie où regue en paix le crime, Lorsqu'un destin cruel nous condamne à souffrir, 1 Fi nous apprend à vivre, et nous aide à mourir. [1 nous semble que ces vers sont pleins de simplicité at d’oncNous somines-no:s donc beatcoup trompé lorsque nous outenu que la religion est favorable à la poésie, et qu’en ive d'un des plus grands moyens de remuer tion. avons $ Ja repoussant on 56 pr les cœurs ? L'auteur, verra plus. caché dans son désert, se rappelle les amis qu'il ne Oh! que ne puis-je voir dans mon humble retraite Du poëte romain l'immortel interprète ! C’est lui qui m'iuspira le goût si pur des champs; Aux spcetacles que j'aime il consacra ses chants ; Mariant son génie à celui de Virgile, D s’éleva, semblable à la vigne fertile, Qui s'unit à l’ormeau devenu son appui, Suit lés mêmes penchants, et s'élève avec lui. IH n’est plus avec nous, et sa muse exilée LR] Érre sur d’autres bords, plaintive et désolée (4), SORT MO SE SIUS PLACES Pi 0 2 FAN EU 0 O chantre du malheur, je ne t’entendrai plus ! Et vous dont j’almirais les talents, les vertus, Près de vous aux leçons de l’austére sagesse Je perds l'espoir heureux de former ma jeunesse: Fontanes, dont la voix consola les tombéanx ; Saint-Lambert, qui chautas les vertus des hameaux ÿ Morellet, dont la plume cloquente.et hardie Plaida pour le malheur devant la tyrannie ; Suard, qui réunis, émule d’Addison ; Le savoir à l'esprit, la grâce à la raison; La Harpe, qui du goût proclamas les oraeles ; Sicard, dout les travaux sont presque dés miracles: Jussieu; Laplace, et toi, vertueux Daubentou, Qui m'apyris des secrets incouuus à Buffon ; Je ne vous verrai plus! Ces regrels sont touchants, et les éloges que l'auteur donne ici . (1) M. Dulille était alors en Angleterre, a ———————— à ses amis ont le mérite bien rare d'être d’accord avec l’opinion publique : d’ailleurs, tout cela nous semble dans le goût de Pantiquité. N'est-ce pas ainsi que le poëte latin que nous avons déjà cité s'adresse aux amis qu’il a laissés à Rome? «Il y a, dit Ovide, « dansle pays natal, je ne sais quoi de doux qui nous appelle, « qui nous charme, et ne nous permet pas derl’oublier.… Vous « espérez, cher Rufin, que les chagrins qui me tuent céderont « aux consolations que vous m’envoyez dans mon, exil; com- « mencez donc, Ô mes anis! à être moins aitnables, afin qu’on « puisse vivre sans vous avec moins de peine, » Hélas! en lisant le nom de M. de La Harpe dans les vers de M. Michaud, qui ne se senlirait attendri? A peine avons-nous retrouvé les personnes qui nous sont chères, qu'il faut encore ; et pour {oujours, nous séparer d’elles ! Nul.ne comprend mieux que, nous toute étendue du malheur qui menace, en ce moment, les lettres et la religion. Nous avons vu M. de La Harpe abattu, comme Ézéchias, sous la main de Dieu; il n’y a qu'une foi vive et une sainte espérance qui puissent donner une résignation aussi parfaite, un courage aussi grand , des pensées aussi hautes et aussi touchantes, au milieu des douleurs d’une lente agonie et | des épreuves de la mort. + Les poêles aiment à peindre les malheurs de l’exil, si féconds en sentiments tendres et tristes. Ils oni chanté Patrocle réfugié aux foyers d'Achille, Cadmus abandonnant les murs de Sidon, Tydée retiré chez Adraste, et Teacer trouvant un abri dans l'ile de Vénus. Le chœur, dans JZphigénie en Tauride, voudrait pouvoir traverser les airs : & J’arrêterais mon vol sur la inaison pa- « ternelle; je reverrais ces lieux si chers à mon souvenir. où, « sous les yeux d'une mère, je eélébrais un innocent hyinen. » Eh ! qui ne connait le Dulces moriens reminiscitur Argos? Qui ne se rappelle Ulysse errant loin de sa patrie , el désirant, pour tout bouheur, d'apercevoir seulement la fumée de son palais ? Mereure le trouve assis tristement sur le rivage de l'ile de Culypso : il regardait, en versant des pleurs, crite mer éternellement agitée (irrequielum), Hévrov èr àrpüyerov dzpréorito, darpua k=iGov. Vers admirable, ile Her Er | ‘s Troyennes exilées : ce £ LUE Ex l'appliquant aux es... Cuñcteque profundum Pontum aspectabant flentes. Ce flentes rejeté à la fin de la phrase est bien beau! Ossian a. peint avec des couleurs différentes. mais qui ont au si beaucoup de charmes, une jeune femme morte loin de son pays, dans une terre étrangère : «There lovely Moina is often seen when thee sunbeam darts on: « the rock, and all around is dark. There sheis seen, Malvina;, « but not like the daughters of the hill. Her robes are from the: « slranger’s land, and she is still alone, » tre 5} 6.908135 R « Quand un rayon du soleil frappe le rocher, et que tout est obseur alentour, c’est là ‘au tombeau de Carthon et de Ulessamor) qu'on voit souvent Porubre de la charmante Moïna : on l'y voit souvent, ô Malvina! mais non telle que les filles de la colline. Ses vêtements sont du pays de l'étranger, et elle est encore solitaire. » x CPE a On devine, par la douceur des plaintes de l’auteur du poëme | du Printenps, qu'il avait ce mal du pays ce: mal qui attaque surtout les Français loin de-leur patrie. Monime, aucmilieu des Barbares. ne pouvait oublier le doux sein de la Grèce, Les médecins ont appelé cette tristesse de l'âme nostalÿié, de deux mots grecs, viaros, letonr, et &}y05, douleur, parce 4#'on ne pent la guérir qu'en relournant aux foyers paternels, Eh! comment M. Michaud . qui sait faire soupirer sa 1yre, n’eñt-il pusanis de la sensibilité dans un. sujetque Gresset lui-même ua pu chanter « & « « LC = À À
20 MÉLANGES LITTÉRAIRES. sans attendrir? Dans son ode sur l'Amour de la Patrie , On trouve celte strophe touchante : Ah! dans sa course déplorée, S'il succombe au dernier sommeil Sans revoir la douce contrée Où brilla son premier soleil ; Là son dernier soupir s'adresse, Là son expirante tendresse Veut que ses os soient ramenés : * D'une région étrangère La terre serait moins légère À ses mânes abandonnés! Au milieu des douces consolations que la retraite fournit à notre poëte exilé, il s’écrie : O beaux jours du printémps! à vallons enchantés! Quel chef-d'œuvre des arts égale vos beautés? Tout Voltaire vaut-il un rayon de l'aurore £ Ou la moindre des fleurs que Zéphyr fait éclore? Mais, Voltaire (dont nous détestons d'ailleurs les impiétés tout autant que M. Michaud n’exprime-t-il pas quelquefois des sentiments aimables (1)? N'a-t-il pas connu jusqu'à ces doux regrets de la patrie? « Je vous écris à côté d’un poële, dit-il à madame « Denis, la tête pesante ét le cœur triste, en jetant les yeux sur « la rivière de la Sprée, parce que la Sprée tombe dans l’Elbe, « l'Elbe dans la mer, et que la mer recoit la Seine , et que notre « maison de Paris est assez près de cette rivière. » L On dit qu'un Français, obligé de fuir pendant la Terreur, avait acheté de quelques deniers une barque sur le Rhin. Il s’y était logé avec sa femme et ses deux enfants. N'ayant point d'argent, il n’y avait point pour lui d'hospitalité. Quand on le chassait d’un rivage, il passait sans se plaindre à l’autre bord; souvent poursuivi sur les deux rives, il était obligé de jeter l’ancre au milieu du fleuve. {1 pêchait pour nourrir sa famille, mais les hommes lui dispulaient encore les secours de la Providence, et lui enviaient quelques petits poissons qu’avaient mangés ses enfants. La nuit, il cueillait des herbes sèches, pour faire un peu de feu; et sa femme demeurait dans de mortelles a retour. Cette famille, à qui l’on ne pouvai malheurs, n'avait pas sur le vaste globe un seul coin de terre où elle osât reposer sa tête. Obligée de se faire sauvage entre quaire grandes nations civilisées , toute sa consolation était qu’en errant dans le voisinage de la France, elle pouvait quelquefois réspirer un air qui avait passé sur son pays (2). : M. Michaud errait ainsi sur les montagnes, d’où il pouvait du moins découvrir la cime des arbres de la patrie. Mais comment passer le temps sur un sol étranger? comment occuper ses journées ? N’est-il pas tout naturel alors d'aller visiter ces tombeaux champêtres où, pleines de joie, des âmes chrétiennes ont terminé leur exil? C’est ce que fait l'auteur du poëme du Printemps; et, grâce à la saison qu’il a choisie, l'asile de la mort est un beau champ couvert de fleurs. ngoisses jusqu’à son t reprocher que ses Sous ces débris couverts d’une mousse légère, Sous cet antique ormeau dont l'abri solitaire Répand sur l'horizon un deuil religieux ,. Reposent du hameau les rustiques aïeux, Bravant les vains mépris de la foule insensée, Jamais l'ambition ne troubla leur pensée, Peut-être en ce cercueil , d'humbles fleurs entouré, Dort un fils d’Apollon, d’Apollon ignoré, n héros dont le bras eût fixé la victoire, Un'& point su combattre, et qui mourut sans gloire Qu Cromwell, un Sylla, du hameau dédaigné, te ANT les Jois et qui n’a point régné. Si Sur Qui nait sur les monts solitaires (1) M. Michaud a depuis corri Sé ce passage. (2) Ge morceau est emprunté du Génie du Christianisme. Ne montre qu’au désert ses couleurs passagères ; Et l'or, roi des métaux, cache en des souterrains Son éclat trop funeste au repos des humains, Peut-être l’auteur eût-il mieux fait de se rapprocher davantage du poëte anglais qu’il imite. Il a substitué l’image de l’or enfoui dans les entrailles de la terre, à celle de la perle cachée dans le sein des mers; la fleur qui ne montre qu'au désert ses couleurs Passagères n'est peut-être pas exactement La [leur qui est née Pour rougir sans être vue (is born to blush unseen (1). Full many a gem of purest ray serene $ The dark unfathom’d caves of ocean bear; Full many a flower is born to blush unseen, And waste its sweetness in the desert air, Nous avions essayé autrefois de rendre ainsi ces quatre vers, qu’on doit juger avec indulgence, car nous ne sommes pas poële : Ainsi brille la perle au fond des vastes mers : Ainsi passent aux champs dés roses solitaires Qu’on ne voit point rougir, et qui, loin des bergères, D'inutiles parfums embaument les déserts, La vue de ces paisibles tombeaux rappelle au poëte ces sépulcres troublés où dormaient nos princes anéantis (2). Leurs monuments ne devaient s'ouvrir qu’à la consommation des siècles ;. mais un jugement particulier de la Providence a voulu les briser avant la fin des temps. j | : Une effroyable résurrection a dépeuplé les CU funèbres de Saint-Denis; les fantômes des rois sont sortis de l’ombre éternelle; mais, comme s'ils avaient été épouvantés de reparaître seuls à la lumière, de ne pas se retrouver dans le monde avec tous les morts, comme parle le prophète, ils se sont replongés dans le sépulcre : Et ces rois exhuméS par la main des bourreaux, Sont descendus deux fois dans la nuit des tombeaux. On voit par ces beaux vers que M. Michaud sait prendre tous Son sans doute une chose bien remarquable que quelquesuns de ces spectres, noircis par le cercueil (3), Eussent conservé une telle ressemblance avec la vie, qu on les a facilement reconnus. On a pu distinguer sur leur front jusqu'aux Caractères des passions, jusqu'aux nuances des idées qui les avaient jadis occupés. Qu'est-ce donc que celte pensée de l'homme, qui laisse des traces si profondes jusque dans Ja poudre du néant? Puisque nous parlons de poésie, qu'il nous soit permis d'emprunter une comparaison d’un poële : Millon nous dit qu'après avoir achevé le monde, le Fils divin se rejoignit à son Principe éternel, et que sa route à travers la matière créée fut marquée longtemps après par un sillon de lumière : ainsi notre âme, en rentrant dans le sein de Dieu, laisse dans le corps mortel la trace glorieuse de son passage. sen On doit louer M. Michaud d’avoir fait usage de ces contrastes qui réveillent l'imagination des lecteurs. Les anciens les employaient souvent, même dans la tragédie. Un chœur de soldais veille à la garde du camp des Troyens; la nuit fatale à Rhésus vient à peine de finir sa course. Dans ce moment critique croyezvous que les gardes parlent de combats, de surprises ; qu'ils se relracent des images terribles? Voici ce que dit le demi-chœur : « Écoutez! ces accents sont ceux de Philomèle qui, sur mille « tons variés, déplore ses malheurs et sa propre vengeance, Les « rives sanglantes du Simoïs répètent ses accents plainlifs, J'en- (1) M. Michaud a depuis rectifié ces deux vers de la manière suivante ; « Ainsi, vain ornement d’une rive inconnue, « La rose du désert rougit sans être vue, etc. » (2) Bossuer. — (3) Le visage de Louis XIV était d’un noir d’ébène, or
MÉLANGES LITTÉRAIRES. 21 « tends le son de la cornemuse; c’est l'heure où les bergers de « l'Ida sortent pour paître leurs troupeaux dans les riant(s val- « lons. Un nuage se répand sur mes paupières appesanties ; une « douce langueur s'empare de mes sens : le sommeil versé par « l'aurore est le plus délicieux. » Avouons que nous n'avons pas assez de ces choses-là dans nos tragédies modernes, toutes parfaites qu’elles puissent être; et soyons assez justes pour convenir que Shakespeare a quelquefois trouvé ce naturelde sentiment elcette naïveté d'images. Ce chœur d’Euripide rappellera facilementau lecteur le dialogue de Roméo et de Juliette : Est-ce l'alouette qui chante, etc.? Mais si nous avons banni de la scène tragique ces peintures pastorales qui , en adoucissant la terreur, augmentaient la pitié, parce qu’elles faisaient sourire sur un fond d'agonie, comme s'exprime Fénelon, nous les avons transportées ces peintures (et avec beaucoup de succès), dans des ouvrages d’un autre genre. Les modernes ont étendu et enrichi le domaine de la poésie descriptive. M. Michaud lui-même en fournit de beaux exemples : De la cime des monts, tout prêt à disparaître Le jour sourit encore aux fleurs qu'il a fait naître. Sur ces toits élevés, d’un ciel tranquille et pur L’ardoise fait au loin étinceler l’azur ; Et le vitreau qui brille à la rive lointaine, ; D'un vaste embrasement allumé dans la plaine } Montre aux regards trompés les feux éblouissants, Et ranime du jour les rayons pâlissants. Le chantre du printemps, à ces vallens fidèle, Charme l'écho du soir de sa plainte nouvelle ; Et, caché dans les bois, dans les bosquets touffus, 11 chante des malheurs aux Muses inconnus. Tandis que la forêt, à sa voix attentive, Redit ses doux accents et sa chanson plaintive, Au buisson épineux, au tronc des vieux ormeaux La muette Arachné suspend ses longs réseaux. Un reste de clarté perce encor le feuillage, Glisse sur l’eau du fleuve et meurt sur le rivage. L'insecte qu'un soleil voit naître et voit périr Aux derniers feux du jour vient briller et mourir. La caille, comme moi sur ces bords étrangère, Fait retentir les champs de sa voix printanière. Sorti de son terrier, le lapin imprudent Vient tomber sous les coups du chasseur qui l'attend; Et, par l’ombre du soir la perdrix rassurée, Redemande aux échos sa compagne égarée. C’est ici le lieu de parler d’un reproche que M. Michaud nous a fait dans sa dissertation préliminaire ; il combat avec autant de goût que de politesse notre opinion touchant la poésie descriplive. « L'auteur du Génie du Christianisme, dit-il, attribue l’origine « de la poésie descriptive à la religion chrétienne... qui, en dé- « truisant le charme attaché aux fables mythologiques, a réduit « les poëtes à chercher la source de l'intérêt dans la vérité et « l'exactitude de leurs tableaux, etc. » L'auteur du poème du Printemps pense que nous nous sommes trompé. D'abord nous n'avons point attribué l’origine de la poésie descriptive au christianisme ; nous lui avons seulement attribué son développement, ce qui nous semble une chose fort différente. De plus , nous n'avons eu garde de dire que le christianisme détruit lecharme des fables mythologiques; nousavons cherché à prouver au contraire que tout ce qu'il y a de beau dans la mythologie, tel, par exemple, que les allégories morales, peut être encore employé par un poëte chrétien, et que l£ véritable religion n’a privé les muses que des fictions médiocres ou dégoûtantes du paganisme. La perte des allégories physiques est-elle donc si regrettable? qu'importe que Jupiter soit l'éther, que Junon soit l'air, etc.? Mais puisqu’un critique (1) dont les jugements son! des (A) M. DE Fonranes, lois a cru devoir aussi combattre notre opinion sur l'emploi de la mythologie, qu'on nous permette de rappeler le chapitre qui fait l’objet de la discussion. Après avoir montré que les anciens n’ont presque pas connu la poésie descriptive dans le sens que nous attachons à ce mot; après avoirfait voir que ni leurs poëles, ni leurs philosophes, ni leurs naturalistes, ni leurs historiens n’ont fait de descriptions de Ja nature, nous ajoutons : « On ne peut guère soupçonner que des hommes aussi sensibles que l’étaient les anciens aient manqué d’yeux pour voir la nature, et de talent pour la peindre. Il faut donc qu’une cause puissante les ait aveuglés. Or, cette cause était la mythologie, qui, peuplant l'univers d’élégants fantômes, Ôtait à la création sa gravité, sa grandeur, sa solitude et sa mélancolie. Il a fallu que le christianisme vint chasser toutce peuple de faunes, de satyres et de nymphes, pour rendre aux grottes leur silence, et aux bois leur rêverie. Les déserts ont pris, sous-notre culte, un caractère plus triste, plus vague, plus sublime ; le-dômne des forêts s’est exhaussé, les fleuves ont brisé leurs petites urnes, pour ne plus verser que les eaux de l’abime , du sommet des montagnes. Le vrai Dieu , en rentrant dans ses œuvres, a donné son immensité à la nature. « Des sylvains et des naïades peuvent flatter agréablement l’imagination, pourvu toutefois qu’ils ne soient pas sans cesse reproduits. Nous ne voulons point | .. Chasser les Tritons de l'empire des eaux, Oter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux. « Mais enfin, qu'est-ce que tout cela laisse au fond de l'âme? qu’en résulte-t-il pour le cœur ? quel fruit peut en tirer la pensée? Oh ! que le poële chrétien est bien plus favorisé dans la solitude où Dieu se promène avec lui! Libres de ce troupeau de dieux ridicules qui les bornaïent de toutes parts, les bois se sont remplis d’une Divinité immense. Le don de prophétie et de sagesse, le mystère et la religion, semblent résider éternellement dans leurs profondeurs sacrées. Pénétrez dans ces forêts américaines aussi vieilles que le monde, etc., etc. » .… Le principe étant ainsi posé, il nous semble qu’il est du moins inaltaquable par le fond ; mais on peut disputer sur quelques détails. On demandera peut-être si nous ne trouvons rien de beau dans les allégories antiques. Nous avons répondu à celte question dans le chapitre où nous distinguons deux sortes d'allégories, l’allégorie morale et l'allégorie physique. M. de Fontanes nous a objecté que les anciens connaissaient aussi cette divinité solitaire et formidable qui habite les bois. Mais n’en étions-nous pas convenu nous-même? n’avions-nous pas dit : « Quant à ces dieux « inconnus que les anciens plaçaient dans les bois déserts et sur « les sites sauvages , ils étaient d'un bel effet sans doute, mais ils « ne tenaient plus au système mythologique : l'esprit humain « retombait ici dans la religion naturelle. Ce que le voyageur « tremblant adorait en passant dans les solitudes était quelque chose d’ignoré, quelque chose dont il ne savait point le nom, « et qu'il appelait {a divinité du lieu. Quelquefois il lui donnait « le nom de Pan, et l’on sait que Pan était le dieu universel. Les « grandes émotions qu’inspire la nature sauvage n’ont point cessé « d'exister, et les bois conservent encore pour nous leur formi- « dable divinité (4). » L'excellent critique que nous avons déjà cité soutient encore qu’il y a des peuples païens qui ont connu la poésie descriptive. Sans doute, et nous avions fait valoir cetle circonstance même en faveur de notre opinion, puisque les nations qui n’ont point connu les dieux de la Grèce ont entrevu cette belle et simple nature que masquait le système mythologique. On dit que les modernes ont abusé de la poésie descriptive. Avons-nous avancé le contraire? Telles sont encore nos propres paroles : « On nous objectera peut-être que les anciens avaient = À = (1) Génie du Christianisme, liv, 1v.
29 LE) « raison de regarder la poésie descriptive comme la partie nécéssaire , et non comine l’objet priccipal du tableau; nous le «pensons aussi, et lon fait de nos jours un grand abus du geure « descriptif, Mais l’abus n'est pas la chose ; mais il n’en est pas € moins vrai que la poésie descriptive, telle que nous l’avons € aujourd'hui, est in moyen de plus entre nos mains, et qu’elle € à étendu la sphère des images poëtiques sans nous priver de la « peinture des mœurs et des passions, telle que cette peinture « existait pour les anciens (1). » : Enfin M. Michaud pense que le genre de poésie descriptive, tel qu'il est aujourd'hui fixé, n'a commencé à ètre un genre à part que dans le siècle dernier. Mais est-ce bien là le fond de la question? cela prouverait-il que Ja poésie desctiplive n'est pas due à la religion chrétienne? est-il bien certain d’ailleurs que celle poésie ne remonté qu’au siècle dernier ? Dans notre chapitre intitulé, Partie historique de la poésie descriptive chez les modernes, nous avons suivi les progrès de cette poésie; nous l'avons vue: Commencer dans les écrits des Pères du désert ; de là se répandre jusque dans l’histoire, passer chez les romanciers etles poëtes du Bas-Empire ; bientôt se mêler au génie des Maures, et atteindre, sous Île pinceau de l’Arioste et du Tasse, un genre de perfection trop éloigné de la vérité. Nos grands écrivains du siècle de Louis XIV rejelèrent cette poésie descriptive italienne . qui ne parlait que de roses, de claire fontaine el de bois touffus. Les Anglais, en l’adoptant, lui firent perdre son afféterie , mais ils la jelèrent dans un autre excès, en la surchargeant de détails. Enfin, elle revint en France dans le siècle dernier, se perfectionna sous la muse de MM. Delille, Saint-Lambert et Fontanes, et acquit dans la prose de Buffon et de Bernardin de Saint-Pierre une beauté qu'elle n'avait point encore connue, Nous n’en jugerons pas par notre propre sentiment, car il est trop peu de chose , el nous n'avons pas même, comme Chaulieu, pour le lendemain, Un peu de savoir-faire et beaucoup d’espérance : mais nous en appellerons à M. Michaud lui-mêrne. Eûtses vers de tant d’agréables desc tianisme n’avail pris soin de d Dryades et des éternels Zé temps n'aurait-il point été un Usage Charmant de 1 il rempli ‘iptions 4e Ja nature, si de chrisébarrasser les bois des vicilles phyrs? L'auteur du poëme du Prin: séduit par ses propres succès ! Al a fait a Fable dans ses lettres sur Le sentiment de la pitié, et Von sait que Pygmalion adora sa statue. «Psyché, « dit M. Michaud, voulut voir l'Amour ; elle approcha la lampe « fatale, et l'Amour disparut pour toujours. Psyché signifie dme a dans la langue grecque. L'antiquité a voulu prouver, par « celle allégorie, que l’âme voyait s'évanouir ses plus doux sen- « timenis à mesure qu'elle cherchait à en pénétrer l'objet. » Celte explication est ingénieuse ; mais l'antiquité a-t-elle vu cela dans la fable de Psyché? Nous avons essayé de prouver que le charme du mystère , dans les sentiments de la vie, est un des bienfaits Que nous devons à la délicatesse de notre religion. Si l'antiquité païenne a conçu la fable de Psyché , il nous semble que c'est un chrétien qui l'interprète aujourd’hui. 1 y a plus : le christianisme, en bannissant les fables de la Nature, a non-seulement rendu la graudeur aux déserts , imais il a même introduit pour le poële une autre espèce de mythologie pleine de charmes, nous voulons dire la personnification des Plantes. Lorsque l'héliotrope élait toujours Clytie,. le mürier toujours Thysbé, etc , l’imagination du poële était nécessaire ment bornée; il n'aurait pu animer la nature par des fictions autres que les fictions consacrées, sans Cominettre une impiélé, Mais la muse Moderne transforme à son gré toutes les plantes en nymphes, sans Préjudice des anges et des esprits célestes qu’elle peut répandre sur les montagnes , le long des fleuves et dans les toreèls. Sans doute il est possible d’abuser encore de la personnt- (1) Génie du Christianisme, tv. iv, note 46. . MÉLANGES LITTÉRAIRES. RE fication, et M. Michaud se moque avec raison du poëte Darwin, qui, dans ses Amours des plantes, représente le Genisla, le genêt, se promenant tranquillement à l’ombre des bosquets de myrte. Mais si l’auteur anglais est un de ces poëtes dont parle Horace, qu? sont condamnés à faire des vers Pour avoir déshonoré (minxrRIT) {es cendres de leurs pères, cela ne prouve rien quant au fond de la chose. Qu'un autre poëte , avec plus de goût et de jugement, décrive les Amours des plantes, elles lui offriront d'agréables tableaux. Lorsque dans les chapitres que M. Michaud altaque nous avons dit : « Voyez dans un profond calme, au lever de l'aurore, toutes « les fleurs de cette vallée : immobiles sur leurs üiges , elles se « penchenten mille attitudes diverses , et semblent regarder tous « les points de l’horizon. Dans ce moment même, où vous « croyez que tout est tranquille , un grand mystère s'accomplit; « Ja nature conçoit, et ces plantes sont autant de jeunes mères « tournées vers la région mystérieuse d’où leur doit venir la fé- « condité. Les sylphes ont des sympathies moins aériennes, des & cominunications moins invisibles. Le narcisse livre aux ruis- « seaux sa race virginale ; la violette confie aux zéphyrs sa mo- « deste postérité ; une abeille cueille du miel de fleurs en fleurs, « el, sans le savoir, féconde toute une prairie; un papillon porte «un peuple entier sur son aile; un monde destend dans une « goutte de rosée. Cependant toutes les amours des plantes ne « sont pas également tranquilles : il y en a d orageuses , comme « celles des hommes. Il faut des tempêtes pour marier, sur des « hauteurs inaccessibles, le cèdre du Liban au cèdre du Sinaï, « tandis qu'au bas de la montagne le plus doux vent suflit pour « établir entre les fleurs un commerce de volupté; N'est.ce « ainsi quele souffle des passions agite les rois de la terre Sur leurs « trônes , tandis que les bergers vivent heureux à leurs pieds ?» Cela est bien imparfait sans doitle; mais du Mons on entrevoit, par cette faible ébauche, ce qu’un poëte habile pourrai tirerd'un pareil sujet. PATES Ce sont vraisemblablement ces rapports des choses inanimées aux choses animées qui ont été une des premières sources de la mythologie Lorsque l’homme sauvage, erfant au milieu des bois, eut satisfait aux premiers besoins de la vie, il sentil un autre besoin dans son cœur, celui d'une PO Surnaäturelle pour appuyer sa faiblesse. La chute d'une te < Burmure du vent solitaire, tous les bruits qui s élèvent de la nature » tous les mouvements qui animent les déserts, lui parurent tenir à celte cause cachée. Le hasard lia ces effets locaux à quelques circonstances heureuses ou malheureuses de ses chasses. Une couleur partieulière, un objet singulier ou nouveau le frappa peut-être en même temps : de là le manitow du Canadien et le fétiche du nègre, la preinière de toutes les mythologies. Cet élément des fausses croyances une fois développé, on vit s'ouvrir la vaste carrière des superstitions humaines. Les affections du cœur se changèrent bientôt en divinités d'autant plus dangereuses qu’elles étaient plus aimables. Le Sauvage qui avait élevé le mont du tombeau à son ami, la mére qui avait rendu à la terre son pelit enfant, vinrent cliaque année, à la chute des feuilles, le premier répandre des larmes, la seconde épancher son lait sur le gazon sacré; tous les deux crurent que ces absents si regreltés, toujours vivants dans leurs pensées, ne pouvaient avoir cessé d'être. Ce fut sans doute l’Amitié en pleurs sur un monument qui retrouva le dogme de l'immortalité de l'âme, ét proclama la religion des tombeaux É ss Cependant l’homme sorti des forêts s'était associé à ses sem bfables, Bientôt la reconnaissance ou la frayeur des peuples placa des législateurs, des héros nt des rois au rang des divinités En même temps quelques” génies aimés du ciel, un Orphée, uñ Homère, augmenterent les habitants de l’Olympe; sous leurs pinceaux créaleurs, les accidents de la nature se transformèrent eu esprils célestes. Ces nouveaux dieux régnèrent lonx emps sur l'imagination enchautée des hommes : Anaxavore, |) mocrile » Épicure, essayèrent toutefois de lever l'étendard contre la religion DFE ere
Mais (triste enchainement des erreurs humaines!) Jupiter élaitsans doute undieu abominable, et pourtant des atomes mouvants, une malière éternelle valaient-ils mieux que Jupiter armé de la foudre, et vengeur du crime? C'était à la religion chrétienne qu’il était réservé d° renverser les autels des faux dieux sans plonger les peuples dans l'athéisme, etsans détruire les charmes de la nature. Car füt-il certain, comme il est douteux, que le christianisme ne puisse fournir aux poêles un merveilleux aussi riche que celui de la Fable, encore est-il vrai (et M. Michaud en conviendra) qu’il a une certaine poësie de l’âme, nous dirions presque une imagination du cœur , dont on ne trouve aucune trace dans la mytholouie. Les beautés touchantes qui émanent de cette source feraient seules une ample compensation pour les ingénieux mensonges de | antiquité. Tout est machine et ressort, tout est extérieur, tout est fait pour les yeux, dans les tableaux du paganisme ; tout est sentiment et pensée, tout est intérieur, lout est créé pour l'âme, dans les peintures de la religion chrétienne. Quel charme de méditation | quelle profondeur de rêverie! Il y à plus d'enchantements dans une de ces larmes divines que le christianisme fait répandre, que dans toutes les riantes erreurs de la mythologie. Avec une NotreDame des Douleurs , une Mère de Pitié, quelque saint obscur, patron de l’aveugle ; de l'orphelin , du misérable , un auteur pent écrire une page plus attendrissante qu'avec tous les dieux du Panthéon. C’est bien là aussi de la poésie, & est bien là du mer veilleux! Mais voulez-vous du merveilleux plus sublime? con= templez la vie et les douleurs du Christ, et souvenez-vous que votre Dieu s’est appelé le Fils de l'Homme. Nous oserons le prédire, un temps viendra que l'on sera tout étonné d'avoir pu méconnaitre les beautés admirables qui existent dans les seuls noms , dans les seules expressions du christianisme , et l’on aura de la peine à comprendre cominent on a pu se moquer de cette religion céleste de la raison et du malheur. de leur pays: SUR L'HISTOIRE DE LA VIE DE JESUS-CHRIST, DU PÈRE DE LIGNY, DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. Juin 1802, L'histoire de la vie de Jésus-Christ est un des derniers ouvrages que nous devons à cette société célèbre, dont presque tous les membres étaient des hommes de lettres distingués. Le père de Ligny, né à Amiens en 1710, survécut à la destruction de son ordre, et prolongea j1squ en 1758 une carrière commencée au temps des malheurs de Louis XIV, et finie à l'époque des désastres de Louis XVL. Si vous rencontriez dans le monde un ecclésiastique âgé , plein de savoir, d'esprit, d'aménité, ayant le ton de la bonne compagnie et les manières d'un homme bien élevé, vous étiez disposé à croire que cet ancien prêtre élait un jésuite, L'abbé Lenfant avait aussi appartenu à cet ordre, quia tant donué dé martyrs à l'Eglise. Il avait été l’ami du père de Ligny, et c'est luiqui le détermina à publierson Histoire de la vie de Jésus-Christ. Cette histoire n’est qu'un commentaire de l'Évangile, et c’est ce qui fait son mérite à nos yeux. Le père de Ligny cite le texte du Nouveau Testament, et paraphrase chaque verset de deux manières : l’une, en expliquant moralement et historiquement ce qu’on vient de lire; l’autre, en répondant aux objections que l’on a pu faire contre le passage cité. Le premier commentaire court dans la page avec le lexie, comme dans la Bible du père de Carrières ; le second est rejelé en note au bas de la page. Ainsi l'auteur offant, de suite et par ordre, les divers chapitres des évangiles, faisantobserver leurs rapports ou conciliaut leurs appaMÉLANGES LITTÉRAIRES. 23 —— ————_—— rentes contradictions, développe la vie entière du Rédempteur du monde. L'ouvrage du père de Ligny était devenu rare, et la Société Typographique a rendu un véritable service à la religion en réimprimant ce livre utile. On connail dans les lettres françaises plusieurs Vies de Jésus-Christ; mais aucune ne réunit, comme celle du père de Ligny, les deux avantages d’être à la fois une explication de VÉcriture etune réfulation des sophismes du jour. La Vie de Jésus Christ, par Saint-Réal, manque d’onction et de simplicité : il est plus aïsé d’imiter Salluste et le cardinal de Retz (1), que d'atteindre an ton de l'Évangile. Le père de Montreuil, dans sa Vie de Jésus-Christ, retouchée par le père Brignon, a conservé au contraire bien du charme du Nouveau Testament Son style, un peu vieilli, contribue peut-être à ce charme : l’ancienne langue française, et surtout celle qu'on parlait sous Louis XILE, était très-propre à renüre l'énergie et la naïveté de l'Écriture. Il serait bien à désirer qu’on en eût fait une bonne traduction à cette époque : Sacy est venu trop tard. Les deux plus belles versions modernes de la Bible sont les versions espagnole et anglaise. La dernière, qui à souvent la force de l’hébreu , est du règne de Jacques I"; la langue dans laquelle elle est écrite est devenue pour les trois royaumes une espèce de langüe sacrée, comme le texte samaritain pour les Juifs : la vénération que les Anglais ont pour l’Écrituré en paraît augmentée , et l'ancienneté de l’idiome semble encore ajouter à l'antiquité du livre. | Au reste, il ne faut pas se dissimuler que toutes les histoires de Jésus-Christ qui ne sont pas, conne celle du père de Ligny, un simple éommentaire du Nouveau Testament, sont, en général, dé mauvais et même de dangereux ouvrages. Cette manière de déligurer l'Évangile nous est venue des proleslants, et nous n’avons pas observé qu’elle ena conduit un grand nombre ausocinianisme. Jésus-Christ n’est point un homme; on ne doit point écrire sa vie comme celle d’un simple législateur. Vous aurez beau raconter ses œuvres de la manière la plus touchante, vous ne peindrez jamais que son humanité, sa divinité vous échappera. Les vertus de l’homme ont quelque chose de corporel ; Si nous osons parler ainsi, que l'écrivain peut saisir; hais il y à dans les vertus du Ghrist Un intellectuel, une spiritualité qui se dérobe à la malérialité de nos expressions. C’est cetle vérité dont parle Pascal, si fine et si déliée, que nos instruments grossiers ne peuvent la toucher sans en écacher La pointe (2). La divinité du Christ n’est donc et ne peut être que dans l'Évangile, telle brille parmi les sacrements ineffables institnéspar le Sauveur, et au milieu des miracles qu’il a faits. Les apôtres seuls ont pr la rendre, parce qu’ils écrivaient sous l'inspiration de l'Esprit Saint. Ils avaient été témoins de merveilles opérées par le Fils de l'Homme; ils avaient vécu avec lui : quelque chose de sa divinité est demeuré empreint dans leur parole sacrée , comme les traits de ce céleste Messie restèrent, dit-on, imprimés dans le voile mystérieux qui servit à essuyer ses sueurs. Sous le simple rapport du goût et des lettres, il y a d'ailleurs quelque danger à transformer ainsi l'Évangile en une Histoire de Jésus-Christ, En donnant aux faits je ne sais quoi d'hurrain el de rigoureusement historique ; en appelant sans cesse à une prétendue raison, qui n’est souventqu’une déplorable folie, en ne voulant prêcher que la morale entièrement dépouillée du dogme, les protestants ont vu périr chez eux la haute éloquence. Ce ne sont, en effet, ni les Tillotson, ni les Wilkins, ni les Goldsmith, ni les Bluir, malgré leur mérite, que l'on peut regarder comme de grands orateurs , et surtout si on les couipare aux Basile, aux (4) La Conjuration du comte de Fiesque, par le cardinal pe Rerz 5 semble avoir servi de modèle à la Conjuration de Venise, par Sainr-ReAL: il y a entre c°s deux ouvrages la différence qui existe toujours entre l'original et la éopie ; entre celui qui écrit de verve et de génie, et celui qui, à force de travail, parvient à imiter cette verve et ce génie avec plus ou moins de ressemblance et'de bonheur, (2) Pensées de PascaL,
MELANGES LITTÉRAIRES. Chrysostôme, aux Ambroise, aux Bourdalone et Toute religion qui se fait un devoir d’éloigner bannir la pompe du culle, se condamne à ] faut pas croire que le cœur l'imagination , soit assez aux Massillon. le dogme, et de a sécheresse. Il ne de l’homme, privé du secours de abondant de lui-même pour nourrir les flots de l’éloquence, Le sentiment meurt en naissant, s’il ne trouve autour de Jui rien qui puisse lesoutenir, ni images qui prolongent sa durée, ni spectacles qui le fortifient, ni dogme qui, l’emportant dans la région des mystères, préviennent ainsi son désenchantement, Le protestantisme se vante d’avoir banni la tristesse de la religion chrétienne : mais dans le culte catholique, Job et ses saintes mélancolies , l’ombre des cloîtres, les pleurs du pénitent sur le rocher, la voix d’un Bos feront plus d’hommesde génieque loute sans éloquence, et aussi nue que le temple où elle est prêchée. Le père de Ligny avait donc sagement considéré son sujet, lorsqu'il s’est borné dans sa Viede Jésus-Christ à une simple concordance des évangiles, Et qui pourrait se flatter d’ailleurs d'égaler la beauté du Nouveau Testament ? Un auteur qui aurait une pareille prétention ne serait-il pas déjà jugé ? Chaque évangéliste a un caractère particulier , exceplésaint Marc, dont l’évangile ne semble être que l'abrégé de celui de saint Matthieu. Saint Marc toutefois était disciple de saint Pierre, et plusieursont pensé qu'il a écrit sous la dictée de ce prince des apôtres. Il est digne de remarque qu'il a raconté aussi la faute de son mailre. Gelanous semble un mystère sublime et touchant , que Jésus-Christ ait choisi, pour chef de son Église, précisément le seul de ses disciples qui l’eût renié. Tout l'esprit du christianisme est là : saint Pierre est l’Adam de Ja nouvelle loi; il est le père coupable et lépentant des nouveaux Israélites: sa chute nous enseigne, en Outre, que la religion chrétienne est une religion de miséricorde, et que Jésus-Christ a établi sa loi parmi les hommes sujets à l’er- ‘eur, moins encore pour l'innocence que pour le repentir. évangile desaint Matthieu est surtout précieux pour la morale. C'est cet apôlre qui nous a transmis le plus grand nombre de ces Préceptes en sentiments qui sorlaient avec tant d’abondance des entrailles de Jésus-Christ, Saint Jean a quelque chose de plus doux et de plus tendre. On reconnait en lui Le disciple que Jésus aimait, le disciple qu'il voulut Voir auprès de Jui au jardin des Oliviers, pendant son agonie. Sublime distinction sans doute! car il n'y a que l’ami de notre âme qui soit digne d'entrer. dans le mystère de nos douleurs, Jean fut encore le seul des apôires qui accompagna le Fils de l'Homme jusqu’à la croix, Ce fut 1à que le Sauveur lui légua Suel aulour d'un cercueil, s les maximesd’une morale La tombe du proserit. ls sa mère : Mater, ecce filius tuus; discipulus , ecce mater tua, Mot céleste, parole ineffablel le disciple bien-aimé, qui avait dormi sur le sein de son mailre, avait gardé de lui une image ineffaçable : aussi le reconnut-il le me, Le cœur de Jean ne put se méprendre aux traits de son divin ami, et la foi lui vint de la charité, Au reste, l'esprit de tout l’évangile de saint Jean est renfermé dans celte maxime qu’il allait répétant dans sa vieillesse : cet apôtre, rempli de jours et de bonnes œuvres, ne pouvant plus faire de longs discours au nouveau peuple qu'il avait enfanté à Jésus-Christ, se contentait de lui dire : Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres. Saint Jérôme prétend que saint Lue était médecin , profession si noble et si belle dans l'antiquité > et que son évangile est la médecinede l'âme, Le langage de cet apôtre est pur et élevé : on voit que c'était un homme versé dans les lettres, et qui connaissait les affaires et les hommes de son temps, Il entre dans son récit à la manière des anciens historiens: vous croyezentendre Hérodote : «1. Comme plu- «sieurs ont enCtrepris d'écrire «lhistoire des «choses qui se «sont accomplies € parmi nous; ‘€ 2. Suivant le «rapportque nous «en Ont fait ceux «€ qui, dès le com= CMencement, les Contvues de leurs (propres yeux, et «qui ont été les €ministres de la €parole, « 3. J'ai cru que « je devais aussi, très-excellent Théophile, après avoir été exac- « tement informé de toutes ces choses depuis leur commence- « ment, vous en écrire par ordre toute l'histoire. » Notre ignorance est lelle aujourd’hui, qu’il y a peut-être des gens de lettres qui seront élonnés d'apprendre que saint Luc ce) un très-grand écrivain, dont l'évangile respire le génie de 1 nr. tiquité grecque et hébraïque. Qu'y a-t-il de plus beau que tout le morceau qui précède la naissance de Jésus-Christ ? à « Au temps d'Hérode, roi de Judée, il y avaitun prêtre nommé € Zacharie, du sang d’Abia : sa femme était aussi de la race « d’Aaron, et s’appelait Élisabeth. « Ils étaient tous deux justes devant Dieu.….Ils n'avaient point « d’enfants, parce qu'Élisabeth était stérile, et qu'ils étaient tous « deux avancés en âge, » Zacharie offre un sacrifice; un ange lui apparait debout à côté de l'autel des parfums. 1 lui prédit qu’il aura un fils, que ce fils s’appellera Jean, qu’il sera le précurseur du Messie, et qu'il réunira le cœur des pères et des enfants. Le même ange va trouver ensuite une vierge qui demeurait en Israël , et lui dit : « Je vous « salue, Ô pleine de grâce! le Scigneur est avec vous. » Marie s'en va dans les montagnes de La Judée; elle rencontre Élisabeth, premier après sa résurrection. 8 EE a PR PES PR
‘hommes sur laterMÉLANGES LITTÉRAIRES. 9ÿ ee et l'enfant que celle-ci portait dans son sein tressaille à la voix de Ja Vierge qui devait metlre au jour le Sauveur du monde. Elisabeth, remplie tout à coup de l'Esprit Saint, élève la voixet s'écrie : « Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le fruit de votre « sein est béni. « D'où me vient le bonheur que la mère de mon Sauveur « vienne vers moi ? « Car lorsque « vous m'aAVEZ Sa- « luée, votre voix an'a pas plutôt « frappé monoreil- «le, que mon en- «fant a tressailli « de joie dans mon « sein, » Marie entonne alors le magnifique cantique : «O0 « mon âme, glori- « fie le Seigneur l» L'histoire de la crèche et des bergers vient ensuite. Une troupe nombreuse de l'armée céleste chante pendant la nuit: Gloire à Dieu dans le ciel, et paix aux re! mot digne des anges, et qui est comme l'abrégé de ja religion chrétienne. Nous croyons connaitre un peu l'antiquité, etnous osonsassurer qu on chercherait longtemps chez les plus beaux génies de Rome et de la Grèce avant d'y trou - ver rien qui soit à la fois aussi simple et aussi merveilleux. Quiconque lira l'Évangileavecun peu d'attention y découvrira à tous moments des chosesadmirables, qui échappent d’abord, à cause de leur-extrême simplicité. Saint Luc, . par exemple, en donnant la généalogie du Christ, remonte jusqu’à la naissance du monde. Arrivé aux premières générations, et conlinuant à nommer les races, il dit : Cainan, qui fuit Henos, qui fuit Seth, qui fuit Adam, qui fuit Der; le simple mot qui fuit Dei, jeté là sans commentaire et sans réflexion pour raconter la création, l'origine, la nature, les fins et le mystère de l’homme , nous semble de la plus grande sublimité. Il faut louer le père de Ligny, qui a senti qu'on ne devait rien changer à ces choses, et qu'il n’y avait qu'un goût égaré et un Le prètre proscrit, christianisme mal entendu qui pouvaient ne pas se contenter de pareils traits. Son Histoire de Jésus-Christ offre une nouvelle preuve de celle vérité que nous avons avancée ailleurs; savoir, que les beaux-arts chez les modernes doivent au culte catholique Ja majeure partie de leurs succes. Soixante gravures, d’après les maitres des écoles italienne, française et flamande ; enrichissent Je bel ouvrage que nous annonçons : - chose bien remar-, quable, qu'en vouJant ajouter quelques tableaux à une Vie de JésusChrist, on s'est 11} Lil) {{{ | | fermé dans ce cadre tous les chefsd'œuvredela peinture moderne (1). On ne saurait trop donner d’éloges à la Société Typographique, qui, dans si peu de temps, nous a donné avec un goût et un discernement parfait, des ouvrages si généralement utiles: Jes Sermons choisis de Bossuetet de Fénelon, les lettres de saint François de Sales, et plusieurs autres excellents livres, sont tous sortis des mêmes presses et ne laissent rien à désirer Pour l'exécution. L'ouvrage du père de Ligny, embelli par la peinture, doit recevoir encore un autre ornement non moins précieux; M. de Bonald s’est chargé d’en écrire la préface : ce nom seul promet le talent et les lumières, et commande le respect et l'estime. Eh ! qui pourrait mieux parler des lois et des préceptes de JésusChrist que l’auteur du Divorce , de la UT primitive, et de la Théorie du pouvoir politique el religieux : N’en doutons point, ce culte insensé, cetle folie de la Croix, dont une superbe sagesse nous annonçait la chute prochaine, va renaître avec une nouvelle force; la palme de la religion croît L Î RU 3 $ | nn frouve avoir renQU | DU _(f) Raphaël, Michel-Ange, le Dominiquin, le Carrache, Paul Véronèse, Le Titien, Léonard de Vinci, Je Guerchin, Lanfrane, 1: Poussin, Le Suecr, Lebrun, Rubens, etc.
32 MÉLANGES LITTÉRAIRES. TT 2. 7 SNS ES RR exemple prouverait, en cas de besoin, qu’un homme qui a joui | sons jamais notre caractère; ne nous plaignons jamais de notre d’une grande consid éralion dans l'ordre politique et dans la pre- | destinée : qui se fait plaindre se fait mépriser ; que les Muses seules mière classe de la société peut être un savant distingué, un cri- | et non le public, sachent si nous sommes riches ou pauvres : tique délicat, un # écrivain plein d’aménité, et même un poëte de talent, Ces chevaliers de Béarn ont toujours courtisé les Muses; et l’on se souvient encore d’un certain Henri qui se battait d’ailleurs assez bien, et qui se plaignait en vers de sa départie lorsqu’it quittait Gabrielle, Toutefois, puisque mon adversaire n’a pas voulu se découvrir, j'éviterai de le nommer : je veux qu’il sache seulement que je j'ai reconnu à ses couleurs. Les gens de lettres, que j'ai essayé de venger du mépris de Pignorance, me permettront-ils, en finissant, de leur adresser quelques conseils dont je prendrai moi - même bonne part? Veulent-ils forcer la calomnie à se taire, et s’aitirer l’estime même de leurs ennemis, il faut qu'ils se déPouillent d’abord de cette morgue et de ces prétentions exagérées qui les ont rendus insupportables dans le dernier siècle. Soyons modérés dans nos opinions, indulgents dans nos criliques, sincèr ad miré. Pleins de respect pour la noblesse de notre art, n’abaises admirateurs de tout ce qui mérite d'être Le retour du proscrit, FIN, le secret de notre jndigence doit êlre Je plus délicat et le mieux gardé de nos secrets; que Jes malheureux soientsùrs de trouver en nous Un appui : nous SOMS. mes les défenseurs naturels des Sup= pliants ; notre plus beau droit est de sécher les larmes de l’infortune, et d'en faire couler des yeux de la prospérité : Dolor ipse disertum fe- | cerar. Ne prostituons jamais nolre talent à la puis sance, mais aussi n'ayons jamals. | d'humeur contre , elle : celui qui blä= me avec aigreuf admirera sans dis= cernement;s de l'esprit frondeur à l'adulation il n'ya qu'un pas. Enfin, pour l'intérêt mè= me de notre gloire et la perfection de nosouvrages, nous ne Saurions trop nous attacher à l& w vertu : cest la beauté des sentiments qui fait La beauté du style. Quand l'âme est élevée, les paroles tombent d'en haut, et l'expression noble suil toujours la noble pensée, Horace et le Stagyrile n’apprennent pas tout Vart: il y.a des délicatesses et des mystères de langage qui ne peuvent être révélés à l'écrivain que par la probité de son cœur, et que n’enseignent point les préceptes de la rhélorique. |