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Les pouvoirs du parvis: pour une comparaison des élites ecclésiastique et municipale à Lisbonne (1325-1377)

Farelo, Mário

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LES POUVOIRS DU PARVIS: POUR UNE COMPARAISON DES ELITES ECCLESIASTIQUE ET MUNICIPALE A LISBONNE (1325-1377) ___________________________________________________________ Mário Farelo1 IEM-Universidade Nova de Lisboa e CEHR-Universidade Católica Portuguesa Il est aujourd’hui un pléonasme insister sur la fonction d’hommes d’État que les prélats dès l’époque médiévale étaient appelés à jouer sur la scène politique des souverainetés émergentes de la Chrétienté. Symbiose remarquablement souligné jadis par Bernard Guenée (Guenée, 1987; Galland, 2003), ces hommes se retrouvaient à l’intersection de l’influence de plusieurs «maîtres». Hommes de l’Église, ils l’étaient tout autant de leurs rois et de leurs familles. Au demeurant, il est parfois difficile de déceler l’impact de chacun de ces intercesseurs dans la promotion sociale, institutionnelle et même politique d’une groupe familier déterminé, puisque, très souvent, leur arrangement précis nous échappe sous le coup des limitations documentaires et de la méconnaissance de l’étendue de ces mêmes groupes familiers et de la société même dans laquelle ceux-ci étaient normalement insérés. C’est donc un véritable coup de chance lorsqu’il est possible d’étudier cette question en ayant recours, non seulement à la documentation royale conservée dans les registres de chancellerie de la royauté portugaise ou dans les fonds d’institutions ecclésiastiques, mais surtout à la documentation de nature particulière produite par un de ces groupes de parenté2. La conjonc1 Boursier de post doctorat de la Fundação para a Ciência e a Tecnologia (POCI2010/FSE). Membre de l’Instituto de Estudos Medievais de l’Universidade Nova de Lisboa, du Centro de Estudos de História Religiosa de l’Universidade Católica Portuguesa et du Laburatoire du Médiénistique Occidentale de Paris. 2 Très souvent, dans ces derniers fonds, se retrouvent des typologies documentaires absentes de la traditionnelle typologie royale ou notariale conservée dans les archiCentros Periféricos de Poder na Europa do Sul, Lisboa, Edições Colibri/CIDEHUS-UÉ, 2012, pp. 115-141 116 Centros Periféricos de Poder na Europa do Sul (Séculos XII-XVIII) tion de ces différentes sources d’information permet de jeter une lumière tout nouvelle sur un processus d’affirmation sociale et institutionnelle basé sur un enchevêtrement d’allégeances ayant pour cadre la ville de Lisbonne à partir de la fin du XIIIe siècle (Farelo, 2007: 145-168). À part l’attrait suscité par service royal, l’une des tactiques les plus visibles dans ce processus d’affirmation socioéconomique passe par l’insertion de certains membres du groupe de parenté dans les institutions urbaines de pouvoir. L’exemple ici analysé montre bien que ces dernières ne sont plus seulement les traditionnels lieux de pouvoir qu’étaient les Câmaras3, mais aussi les institutions ecclésiastiques à partir desquelles les évêques, les dignités et les chanoines contribuent pour façonner les élites d’une ville comme l’a souligné Hélène Millet en termes globaux (Millet, 1997: 319-334), ainsi qu’Ana Maria Rodrigues et Hermínia Vilar pour le cas spécifique portugais (Rodrigues, 2000: 237-254; Vilar, 2007: 1-19). Sous cette tournure, la mise en évidence des relations existantes entre le recrutement municipal et capitulaire d’une ville est d’une très grande importance pour comprendre l’organisation et les fluctuations dans la composition de ses élites. Il reste, toutefois, que cet objectif dans le cas lusitanien n’a pas été en mesure jusqu’à présent de surmonter d’importants écueils. En effet, la qualité et la géographie de la documentation médiévale portugaise conservée, comme les propres modes d’écrire l’histoire, ont privilégié, sauf des rares exceptions, la connaissance des élites dirigeantes des villes médiévales portugaises à partir de l’étude sectorielle des institutions de pouvoirs implantées dans son sein. Cela provient d’une limitation heuristique et de conservation de la documentation. Le manque, par exemple, des archives gérées par la bureaucratie royale local amène l’élaboration des études – dans la ligne de l’éclaircissement des groupes de pouvoir présentes dans villes – sur un Conseil municipal, un couvent ou un chapitre cathédral, des institutions en règle mieux abonnées sur le point de vue documentaire4. Ce sont alors mis en ives nationales, départementales (Distritais) ou municipales. Sur cette question, voir les contributions dans le collectif: Arquivos de familia, sécs. XIII-XIX. Que presente, que futuro? A publicar pelo IEM em 2012. 3 Selon toute vraisemblance, il n’existe aucun mot en français qui rende dans toute sa justesse la notion de la Câmara portugaise médiévale, puisqu’elle désigne tant l’institution proprement dite (Conseil municipal) que le lieu où se tenaient les sessions municipales (hôtel-de-ville). Nous préférerons ces termes à celui de mairie, dans la mesure où cette dernière implique l’existence d’un dirigeant spécifique que les conseils municipaux dans le Portugal médiéval n’ont jamais eus. 4 Dans cette perspective c’est flagrant pour l’étude des villes médiévales portugaises le manque des archives des confréries, des hôpitaux, des mitres et des notaires, sans compter bien sûr la documentation, privée, laquelle peut heureusement être reconstitué parfois à partir des fonds d’église ou de familiers nobles qui ont pré- Les pouvoirs du parvis: pour une comparaison des elites 117 œuvre des travaux à caractère social et institutionnel dans le but de déceler les modes de fonctionnement et les logiques de leur recrutement, à la suite d’une exploration prosopographique destinée à déterminer et à définir la composition humaine de ces mêmes institutions. Cette façon de faire réduit la perspective d’analyse. En fait, comme nous le savons, l’utilisation de cette méthode présuppose l’établissement d’un corps d’individus très bien défini. L’étude d’une institution devient alors une forme très récurrente d’approcher le sujet, puisque l’historien peut très facilement établir l’appartenance à l’institution comme le critère préférentiel pour définir sa population d’étude, en détriment d’autres liens plus flous de nature conceptuelle comme celui, par exemple, de la notabilité (Dutour, 1998). Tout ceci contribue au morcellement de l’enquête et à la réduire souvent à l’établissement du degré de perméabilité des élites face à la noblesse5 et à survaloriser, presque instinctivement, les exemples de familles qui ont placé ses effectifs dans plus d’une institution de pouvoir en ville. L’opportunité que nous avons eue dans ces dernières années d’étudier les entités municipale et capitulaire de Lisbonne au bas Moyen Âge permet aujourd’hui de risquer un prolongement de cette méthodologie (Farelo, 2003 et 2008). Nonobstant, cet exemple lisbonnais, il faut le dire, ne peut guère constituer de paradigme pour les restants centres urbains du royaume étant donné ses singularités. En fait, la ville de Lisbonne demeure de loin la plus grande ville portugaise au Moyen Âge, la plus peuplée, celle où existe le plus grande nombre de paroisses et celle où la vie commerciale est la plus active. La compétition y est alors plus grande, tout comme les possibilités d’encadrement dans les divers réseaux religieux, caritatif et scolaire qu’elle servé leurs archives. Même pour les institutions ci-dessus mentionnées, le manque complet d’actes des réunions capitulaires et d’actes de réunion municipales, comme de la presque totalité de la documentation comptable, rend très difficiles des approches quantitatives comme celle que l’ont peut rencontrer pour d’autres historiographies. 5 Le panorama est l’inverse dans les études sur la noblesse, où les sources très particulières comme les livres de lignages aidèrent à l’élaboration des études d’une grande amplitude qui ont renouvelé l’historiographie sur cette question. Cela permet de confronter les membres des élites municipales ainsi trouvés avec les familles nobiliaires avec ou sans assisse curiale dont les parcours sont établies dans ces même études (Ventura, 1992; Pizarro, 1999; Sousa, 1991; Cunha, 1991; Oliveira, 1999; Sousa, 2000; Cumbre, 2007 et, pour une période antérieure Mattoso, 1985). La perspective de l’insertion à la cour royale des familles provenant des oligarchies municipales a été aussi adressée dans l’excellente étude de Rita Costa Gomes sur la Cour des rois portugais à la fin du Moyen Âge (Gomes, 1995). 118 Centros Periféricos de Poder na Europa do Sul (Séculos XII-XVIII) développe. Son caractère cosmopolite rend les relations avec l’autre beaucoup plus diversifiées, bien que le contrôle soit toujours présent6. C’est donc dans ce cadre d’exception que nous devons centrer l’analyse qui s’en suit. Celle-ci portera d’avantage sur les modèles de recrutement décelés pour le chapitre cathédral et pour le conseil municipal lisbonnais que sur le strict abordage biographies des familles qui placèrent les effectifs dans les deux institutions. Cette dernière façon de faire trouvera néanmoins sa raison d’être dans la conjoncture sociale particulière trouvée à Lisbonne pendant le règne d’Alphonse IV. En d’autres mots, il sera question de répondre à deux questions de fond: quelle valeur tient l’insertion dans ces institutions de pouvoir pour la promotion des différents groupes familiers établis dans la ville et quelle est la place du roi dans ce processus? La chronologie retenue pour le présent travail remet donc pour l’intercession temporelle des deux études effectuées, à savoir une période comprise entre le début du deuxième et le troisième quart du XIVe siècle. Les facteurs qui conditionnent l’insertion oligarchique Il est acquis que l’insertion dans des institutions de pouvoir est une étape importante dans le processus d’affirmation sociale d’un groupe familial déterminé. On dirait même que, si nous voulions transposer cette évidence en termes méthodologiques, celle-ci assume l’indicateur et la mesure de cette même progression. En termes pratiques, ces insertions fonctionnent comme des tactiques destinées à garantir l’efficacité d’une stratégie familiale qui vise la promotion sociale, fonctionnelle et certainement économique d’une partie du groupe ou, dans l’éventualité, du groupe dans son entier. Ce n’est pas facile d’éclaircir les raisons à partir desquelles certains groupes familiers réussissent ce processus d’ascension sociale et d’autres non. En effet, très rarement la documentation laisse percevoir les motivations réelles de tels chemins. Cependant, il est possible penser que le succès d’une telle démarche reposait dans un premier degré sur des facteurs biologiques et juridiques de base. Ainsi, il était nécessaire que le groupe ait possédé un nombre d’hommes suffisant et que ceux-ci aient pu correspondre aux critè6 Ce contrôle de la population reste l’un des trait des communautés urbaines que le historien a le plus de mal à saisir, à cause de l’absence de listes de paroissiens, de listes de dénombrement à but fiscal, etc. Nous savons néanmoins que le Règlement des Corregedores (officiel royal d’actuation au niveau périphérique ou régional) ordonne que celui-ci nomme dans chaque paroisse deux hommes qui devaient connaître les noms de ceux pouvant servir le roi, enquêter du train de vie des paroissiens et maintenir un registre des aubains qu’y arrivaient. Si ceux-ci restaient plus que deux jours, leur nom devait être transmit au juge municipal (Farelo, 2008: 103-104). Les pouvoirs du parvis: pour une comparaison des elites 119 res d’éligibilité exigés par chaque institution. Le Conseil municipal préconisait l’insertion d’hommes liés juridique, fonctionnel ou familièrement avec la cité, porteurs de maturité, connaisseurs des vicissitudes de la vie et des pratiques de l’institution, comme il paraît de l’obligation des oligarques municipales à être mariés et avoir au moins vingt-cinq ans. En termes sociaux, ils devraient appartenir soit à la noblesse/chevalerie roturière, soit aux nombre des citoyens dont l’identification remettait justement pour leur participation civique au nom de la ville (Farelo, 2008: 169-224). L’institution capitulaire maintenait certainement ces mêmes critères de sagesse et d’âge dans son recrutement, tout en insistant sur d’autres éléments d’ordre statutaire, comme l’obligation au statut ecclésiastique. Étaient également des critères d’éligibilité qui rendaient plus difficile la participation simultanée dans les deux institutions, puisque le groupe devrait avoir des membres distincts pour chaque une des insertions. L’impossibilité des clercs à exercer des charges publiques, à cause de l’exemption de la juridiction laïque (par exemple Cortes, 1986: 40-41), bien que certainement violée ici et là, ne manquait pas de faire son effet. De plus, il faut avoir à l’esprit que l’insertion capitulaire obligeait à un statut ecclésiastique qui collait plutôt mal aux activités des chevaliers et des citoyens qui dominaient la ville. En ce sens, il est particulièrement notoire le cas de ceux qui changent leur parcours de chanoines prébendés très bien fournis pour la vie dans le siècle. Nous ne parlons pas ici des quasi clercs, de ceux qui maintiennent une vie conjugale malgré les ordres ecclésiastiques mineures détenues7, mais de ceux qui ont échangé la stalle capitulaire pour des fonctions militaires ou administratives au service du roi comme les lisbonnais Gomes Lourenço do Avelar8, Martinho Afonso Valente9 ou même Lourenço Eanes Fogaça, chancelier de Jean Ier (Farelo, 2008: 643-644, 347-349, 552-554). Cela montre que les parcours individuels étaient beaucoup plus souples que l’on peut aujourd’hui penser et que les allégeances spécifiques à chaque institution pouvaient se plier aux modifications des stratégies promotionne7 Dont l’archétype demeure, au XIVe siècle, João das Regras, chancelier de Jean Ier (1385-1433), issu d’une famille de l’oligarchie municipale lisbonnaise retracée dans la documentation dès la fin du règne d’Alphonse IV. 8 Dans les comptes d’un collecteur apostolique au Portugal (1368-1371) s’énonce clairement que Gomes Lourenço do Avelar était jadis chanoine de Lisbonne et maintenant était chevalier. Cette mention est due au fait qu’il devait cent libres au chantre de Lisbonne Guillaume Piloti, dont le dit collecteur Bertrand du Mazel était chargé de recueillir le droit de dépouille (ius spolii) (Archivio Segreto Vacitano [dorénavant ASV], Camera Apostolica, Collectoriae 179, fl. 18v; Armadio XXXIII, tome 18, fl. 18v). 9 Voir infra. 120 Centros Periféricos de Poder na Europa do Sul (Séculos XII-XVIII) lles individuelles et familiales. En fait, chacune de ces institutions comporte des caractéristiques et des fonctionnalités qui se distinguent. Malgré le partage d’un espace de pouvoir commun – le parvis de la cathédrale – et la communion des valeurs tels la dévotion à saint-Vincent, les deux institutions étaient intrinsèquement différentes. Pour les oligarques municipaux, le conseil ne valait pas seulement par les dividendes économiques qu’ils en pouvaient retirer. S’il est vrai que ces derniers pouvaient très facilement dévaliser la caisse municipal, il n’en demeure pas moins que les institutions municipales semblent avoir été déficitaires sur le point de vue financier tout au long de la période médiévale portugaise, de même que ces officiers délibératifs (juges (alvazis et almotacés), trésoriers) ne semblent pas avoir perçu des salaires au-delà des gratifications chargées sur des activités spécifiques. Ce qui intéressait pour une famille de Lisbonne était la prééminence d’action et la symbolique conférée par l’appartenance à un groupe restreint, doté d’une juridiction «publique», qui puisait dans le service des autres et dans la recherche et manutention du bien commun son propos fondamental. Une juridiction qui misait de surcroît sur un pouvoir de décision effectif dans les champs liés notamment à la justice et aux activités commerciales, lesquelles étaient justement le socle financier de nombreuses familles de la ville. Il ne sera ainsi une coïncidence que, lors de la période ici considérée, les seuls titulaires de charges délibératives au sein de l’institution municipale de Lisbonne appartenant au peuple soient justement les marchands, c’est-à-dire, les commerçant les plus prestigieux et ceux qui détiennent d’importantes fortunes dans la cité. La relation statutaire avec la ville est moins visible dans le cas du chapitre cathédral, puisque ses critères d’éligibilité se puisent, comme l’on a vu, du coté du statut ecclésiastique. En vérité, dans le chapitre intervenaient les médiateurs d’un pouvoir religieux qui s’exprimait dans la matérialité. S’il est vrai que les capitulaires partageaient avec les oligarchies municipaux le pouvoir aristocratique d’être les meilleurs par leur appartenance à un groupe restreint, du reste amplifié pour les clercs par l’existence d’un numerus clausus au chapitre et d’un temps d’attente pour la provision bénéficiale, leur pouvoir symbolique est encore consolidé par leur fonction d’intercesseur entre l’Homme et Dieu. Les groupes familiers qui pouvaient voir l’un ou plusieurs de ses membres intégrer le corps capitulaire bénéficiaient alors d’un puissant levier social. Et si rares furent les membres de ces groupes qui ont réussi à se faire promouvoir au siège épiscopal de Lisbonne, du moins leur entrée au chapitre leur permit d’user d’une façon d’influencer les négoces ecclésiastiques de la ville. Par ailleurs, il ne faut pas ignorer qu’être dignité ou chanoine représentait dans la pratique un surplus de valeur par les immunités juridiques et économiques que le statut ecclésiastique prodiguait. La mise en effet des fonctions liturgiques, appuyé dans un degré de vocation Les pouvoirs du parvis: pour une comparaison des elites 121 variable selon les individus, se déclinait également en fonction de rémunérations qu’accompagnaient l’appartenance à l’institution et la célébration de l’office divin. Le chapitre cathédral et le conseil municipal représentaient ainsi deux milieux différents par lesquels les groupes familiers implantés à Lisbonne pouvaient s’affirmer dans le contexte urbain. Reste à savoir s’ils l’on réussi. Les condition de recrutement L’insertion institutionnelle des familles de Lisbonne dépendit toujours du jeu des forces en présence dans chacune de ces institutions, lesquelles très rarement un quelconque groupe familier lisbonnais a été en mesure de contrôler. Théoriquement, l’entrée de membres liés à la ville se trouvait facilité à l’hôtel-de-ville, non seulement par la liaison juridique, juridictionnelle et géographique que l’institution maintenait avec la cité, mais aussi par l’absence des étrangers et par le nombre certainement réduit des clercs y présents. Dans la réalité, cependant, cette insertion se retrouvait conditionnée par l’intervention royale, laquelle se matérialisait, entre autres aspects, par l’immixtion au conseil municipal d’officiaux nommés par roi qui étaient, très souvent, originaires d’autres villes de l’Estrémadure et de l’Alentejo comme Coimbra, Santarém et Évora (Farelo, 2008: 276). De la même façon, l’on remarque que l’accès aux charges municipales délibératives de nomination cooptative était réservé aux chevaliers/écuyers, aux citoyens, aux marchands et, à partir de la décennie 1370, à ceux que la société reconnaissait comme détenteurs d’un savoir technique attesté par un degré universitaire. Tous ces aspects limitent les possibilités d’intégration au conseil aux éléments statutairement significatifs de la ville, dont un certain nombre atteste d’ailleurs une histoire de permanence géographique à Lisbonne. Le même phénomène se trouve plus difficulté au chapitre cathédral par l’importance que les pouvoirs exogènes à Lisbonne maintenaient en son sein. Nous pensons notamment à la capacité d’intercession montrée par la Couronne en termes de l’insertion capitulaire des clercs de Denis (1279-1325) et de son fil Alphonse IV (1325-1357), laquelle s’efface postérieurement en faveur de l’intercession liée au pouvoir pontifical (Farelo, 2003: 93). Celle- -ci, plus visible à partir du pontificat de Clément VI, notamment à la suite de la Peste noire, se lie à la pratique croissante du recours à la Curie pour obtenir la nomination de bénéfices, tout comme à la nécessité de satisfaire les demandes des évêques étrangers à Lisbonne (de façon ordinaire ou en sollicitant directement au pontife) en termes de rétribution de ses propres clientèles. A ce sujet, il est significatif aussi le groupe de pression formé par les agents de la Chambre apostolique en service au Portugal. Outre le fait qu’ils sont parmi les clercs qui ont le moins de temps à attendre pour des 122 Centros Periféricos de Poder na Europa do Sul (Séculos XII-XVIII) prébendes ou des églises paroissiales lusitaniennes, ces fonctionnaires bénéficiaient par les réserves spéciales ou générales apostoliques d’un mécanisme que leur permettaient les transmettre aux autres officiers de cette même institution (Farelo, 2010). Comme il se déprend de cet abordage très rapide des conditions de recrutement, la résistance que les groupes familiers retrouvaient à leur insertion dans chacune de ces institutions faisait que le processus d’ascension social respectif dépendît fondamentalement d’éléments dépourvus le plus souvent d’une assise statutaire au sein de ces mêmes instituions. Tandis qu’au Conseil le problème se situait dans la mise en oligarchie du travail municipal et des conditions d’éligibilité qu’exigeaient des personnes bien fournies, au Chapitre la question était posé en termes de la domination de l’institutions par les éléments connotées avec la Couronne et avec les «étrangers» qui fermaient ainsi la porte aux élites locales et qui bloquait de forme efficace l’accès d’un des leurs à l’évêché lisbonnais. À travers ces observations se dessine deux modèles de participation des familles lisbonnaises dans ces institutions. D’un côté, il y avait celles qui en pouvaient rarement rêver avec une telle promotion. Ne pouvant attester d’autres solidarités que celles au niveau local, l’insertion au Chapitre ou au Conseil dépendait probablement de la compétence de l’un de ces membres ou de l’efficacité d’un acostamento auprès d’un Grand. Ces participations difficilement seraient conjuguées de façon simultanée. Leur affirmation sociale était d’un rayonnement tout à fait local. De l’autre, il y avait des rares groupes comme les Nogueiras qui montèrent socialement d’une façon si rapide et si haut que leur affirmation au niveau de Lisbonne est devenue accessoire dans tout leur processus d’ascension sociale. Il n’est jamais trop d’insister que ce dernier groupe ne peut d’aucune façon être considéré comme un paradigme. La mainmise de celui-ci sur la ville résulte d’une situation spécifique adjuvée par une relation de proximité tout aussi particulière avec la royauté. Mais, puisque ce processus d’affirmation a pour cadre Lisbonne et qu’il se décline aussi par la pénétration de leurs membres dans ces propres institutions, il devient tout à fait pertinent de procéder à une analyse plus fine de ce processus, bien documenté pour ce groupe10. Chemin faisant, nous seront en mesure de soupeser de quelle forme la royauté usa (ou non) des élites de la cité afin de l’aider dans le gouvernement du royaume. 10 Celui-ci a trouvé un aide majeur avec la consultation d’une partie des archives médiévales de la famille, grâce à la généreuse autorisation concédée par l’eng. Luís Vasconcelos e Sousa, à qui nous adressons nos plus vifs remerciements. Les pouvoirs du parvis: pour une comparaison des elites 123 La période d’alphonse IV (1325-†1357) Cette période est caractérisée par une liaison très formelle entre le roi et les oligarchies de Lisbonne, par le truchement du groupe familier qu’à la fin du XIVe siècle adoptera le nom de Nogueiras. Il est plus que probable que celle-ci ait été une situation ponctuelle motivée par une proximité exceptionnelle à la Couronne, rarement détectée au niveau des oligarchies urbaines médiévales portugaises jusqu’à présent11. Nous rencontrons pour la première fois ce groupe vers la fin de la centurie antérieur par le biais de deux frères, maître Pierre, un ecclésiastique et médecin du roi Denis et Lourenço Peres Senior, un officier municipal et puis officier royale d’actuation locale. Ce sera la descendance de ce dernier, en consonance avec ses cousins Vivas, que veillera à la promotion du groupe via le service indéfectible du dauphin puis roi Alphonse IV12. Concernant les stratégies d’affirmation du groupe, et même si le lien avec le roi demeure toujours présent avec maître Pierre, la famille a besoin avant tout de s’affirmer sur la scène municipal. C’est dans ce sens qu’il faut lire l’assomption de Lourenço Peres Senior à l’office de juge municipal vers la fin du XIIIe siècle, un élément qui a favorisé très certainement l’entrée dans l’institution de son cousin João Vivas. Nous ne possédons pas aucune information sur la forme sous laquelle il s’est acquitté de cette charge. Nonobstant, son travail au tribunal municipal a dû avoir été remarqué, puisque le monarque fera de lui l’un des officiais responsables par les finances royales à Lisbonne (almoxarife) pendant la première décennie du XIVe siècle. Sensiblement au même temps, son fils homonyme et premier-né entame une carrière à la bureaucratie royale tout en consolidant les liens à Lisbonne par son mariage avec une représentante d’une importante famille de marchands de la ville (Martins, 1997-1998: 35-93; Silveira, 2007: 197-213)13. Il reste que le futur de la famille sera pour toujours dépendante de leur appui au dauphin pendant les années de guerre civil, à partir de la fin de la seconde décennie du XIVe siècle. Ce soutien n’est guère visible dans les chroniques qui subsistent des règnes de Denis et d’Alphonse IV, mais il fut 11 Elle est plus fréquente au niveau de la noblesse de cour, ne serait-ce que par les fluctuations de la présence curiale des lignages selon les règnes. 12 Nous reprenons dans les paragraphes suivants les principaux faits des biographies des membres de cette famille pendant les règnes d’Alphonse IV à Ferdinand Ier, dont nous avons déjà eu la possibilité d’esquisser de forme plus soutenue (Farelo, 2007: 145-168). Nous mentionnerons en cours de route les nouveaux faits biographiques entretemps trouvés sur ces personnages. 13 Sur le mariage de Lourenço Peres II avec Constança Eanes Palhavã, voir spécifiquement Silveira, 2007: 197; Farelo, 2007: 147-148; Farelo, 2008: 486. 130 Centros Periféricos de Poder na Europa do Sul (Séculos XII-XVIII) rent très certainement des grandes amitiés à la cour de Pierre Ier. Il fut arrêté à une date inconnue et, dans cette condition, il se maintenait au début des années 136030, alors qu’il était considéré comme vassal du roi31. Il était maintenu financièrement pendant cette période difficile par l’évêque de Lisbonne, Lourenço Rodrigues, celui même qui avait remplacé son demi- -frère Afonso Dinis à l’évêché de Guarda32. Sans aucune fonction administrative, maître João disparait de la documentation royale. Il refait néanmoins surface au long de cette décennie dans les loyers qu’il établit dans la condition de gestionnaire des majorats familiers recensés dans les archives conservés de la famille. Il est désormais appelé de João das Leis tout court33; voisin/habitant de Lisbonne34 ou, beaucoup moins souvent, ancien privat du roi Alphonse35. Le cas des Nogueiras laisse présager l’influence que la monarchie eut sur l’arrangement des élites d’une ville, notamment lors que cette dernière représentait un atout économique et administratif important pour la Couronne. Face aux données qu’il a été possible recueillir, le règne de Pierre Ier semble avoir été une période de réarrangement dans les relations de domination au 30 ASV, Collectoriae 275, fl. 202. 31 L’intitulation de vassal du roi est tirée d’un loyer qu’il fit en tant qu’administrateur de la chapelle de maître Pierre daté du 6 Janvier 1360 (ANTT, Arquivo da Casa dos Viscondes de Vila Nova de Cerveira, boîte 10, n.º 5). 32 La relation avec l’évêque de Lisbonne a été sans doute bien plus profonde, puisque maître João das Leis sera un de ses exécuteurs testamentaires (Saraiva, 2005: 438). De plus, il ne faut pas oublier que maître João mariera une de ces filles à Martinho Vasques Valente, neveu de cet évêque. 33 ANTT, Mosteiro de Sta. Maria de Chelas, liasse 24, n. 476 (1358, Dez. 30); Mosteiro de Santos-o-Novo, n.º 702 (1359, Jul. 29); Mosteiro de S. Vicente de Fora de Lisboa, 1.ª inc., liasse 13, n.º 7 (1359, Set. 14); Colegiada de S. Lourenço de Lisboa, liasse 1, n.º 3 (1360, Fev. 18); Arquivo da Casa dos Viscondes de Vila Nova de Cerveira, boîte 3, n.º 19 (1360, Mar. 22); Mosteiro de Santos-o-Novo, n.º 704 (1361, Jan. 23); Mosteiro de Sta. Maria de Chelas, liasse 61, n.º 1220 (1361, Abr. 27); Mosteiro de Sta. Maria de Chelas, liasse 59, n.º 1168 (1364, Fev. 4); Colegiada de Nossa Senhora da Várzea de Alenquer, liasse 1, n.º 56 (1365, Jan. 3); Arquivo da Casa dos Viscondes de Vila Nova de Cerveira, boîte 3, n.º 29c (1366, Dez. 19); ib., n.º 21 (1367, Nov. 9). 34 ANTT, Arquivo da Casa dos Viscondes de Vila Nova de Cerveira, boîte 3, n.º 19 (1360, Mar. 22); ib., n.º 20 (1366, Mar. 6). 35 ANTT, Mosteiro de Santa Cruz de Lisboa, liv. 3, fl. 49 (1365, Mar. 22). Dans ce document il est élu enquêteur sur les biens que le monastère de Sainte-Croix de Coimbra détenait à Santarém et qui étaient l’objet d’un différent avec la veuve de Lopo Fernandes Pacheco. Voilà donc un autre lien entre les Pachecos et les Nogueiras! Les pouvoirs du parvis: pour une comparaison des elites 131 sein des deux institutions de pouvoir ici étudiés. L’alignement de certaines familles lisbonnaises avec les Nogueiras dicta logiquement leur effacement de la scène publique. Cette réalité fut visible surtout au niveau du conseil municipal avec le départ des Palhavã et, très possiblement, d’autres familles comme les Alvernazes ou les Pão e Água (Farelo, 2008: 261). Curieusement, les Carregueiros, famille jadis liée aux Nogueiras, s’enracinent de plus en plus dans l’institution avec Vasco Afonso (Farelo, 2008: 649-654). Ici, cependant, il peut être question d’une trajectoire particulière concernant un individu aux compétences reconnues plutôt qu’une stratégie familiale concertée, d’autant plus que les dissensions au sein de la famille sont notoires, notamment au niveau du différend que Vasco Afonso a maintenu avec ses frères au sujet d’une question structurante comme l’administration du majorat familier (Rosa, 1995: 171 entre autres). La stratégie de bénéficier certains groupes familiers s’est aussi poursuivit pendant ce règne, ne serait-ce que par la projection de la fratrie Martim Vasques de Góis, ambassadeur du roi et de Gonçalo Vasques de Góis, sécrétaire de celui-ci ou des Lobatos dans la reposteria du Cruel (Silveira, 2005: 68, Farelo, 2008: 625-626, 706). Tout comme son père, Pierre Ier semble vouloir consolider son emprise sur la ville à travers le concours d’un groupe familier36. Celui qui aurait pu correspondre le mieux à cette description semble être la famille de João Esteves, o Privado, figure très proche de Pierre dès l’époque qu’il était encore dauphin. Originaire d’une famille de Coruche et de Santarém qui s’était établi fonctionnement à Lisbonne pendant le règne d’Alphonse IV, ce groupe partage avec les Nogueiras la double insertion dans le monde séculier et ecclésiastique, sans toutefois pouvoir prétendre à la même prééminence. Tout comme le groupe de maître João, elle valorisera des alliances avec des familles insérés à la cour et, au moins, avec les Filipes, une famille lisbonnaise qui avait été liée à l’oligarchie municipale pendant le règne dionysien, mais qui, entretemps, avait perdu de la visibilité institutionnelle en échange de la poursuite d’activités reliées au commerce, certainement beaucoup plus lucratives du point de vue économique (Farelo, 2008: 706-707). Quoi qu’il en soit, le changement de règne dite une certaine transformation dans l’élite municipale de Lisbonne. Elle se présente alors plus collégiale, n’ayant plus une poignée d’individus qui se superposent à tous les autres en termes de mandats accomplis. Dorénavant l’oligarchie s’ouvre plus 36 Du moins il est possible vérifier que certains offices dans la bureaucratie centrale du monarque était alors dans les mains des lisbonnais comme le poste «de celui qui à la charge de surveiller la chancellerie» (vedor da chancelaria) dans la personne de maître Afonso das Leis et ledit João (Farelo, 2008: 342 et voir supra). 132 Centros Periféricos de Poder na Europa do Sul (Séculos XII-XVIII) aux officiers royaux et aux lisbonnais d’une certaine projection comme les Barbudos (Farelo, 2008: 261). L’influence que Pierre a pu exercer sur le recrutement capitulaire fut beaucoup moins importante du point de vue numérique, dans la mesure où la prosopographie effectuée a recensé seulement trois individus avec une liaison attestée avec la cour royale (Farelo, 2003: 93). Cette proportion reflète le rôle alors joué par la papauté dans l’obtention des bénéfices ecclésiastiques et la conséquente pénétration des clercs étrangers dans le chapitre de Lisbonne, surtout en termes des respectives dignités (Farelo, 2003: 62, 89- -90; Rodrigues-Vilar, 2003 et 2004). La période de Ferdinand Ier (1367-1377) Le fait que le règne du fils de Pierre Ier soit marqué par une conjoncture endémique d’instabilité sociopolitique et de trois guerres avec Castille ne peut pas manquer les Lisbonnais37. Ville la plus importante du royaume portugais, elle demeurait l’objectif primordial de toutes les stratégies d’invasion entreprises par les rois castillans à l’époque38. Lisbonne, tout comme les autres villes du royaume, se prépare et est affectée pendant cette période par la guerre. C’est un climat spécifique, où la Couronne assume un rôle primordial via, par exemple, l’établissement d’une législation moins permissive sur les activités quotidiennes ou la fortification des châteaux et le renforcement des murailles des agglomérats. Le trésor royal se fait plus pressant sur les rendements fiscaux et sur la gestion de ressources humaines de chacun de ces mêmes agglomérats. Toute cette conjoncture façonne les relations que la Couronne établit et entretient avec Lisbonne et ses élites dirigeantes39. D’une part, Ferdinand Ier a besoin d’hommes d’expérience. Or, fruit de stratégies d’assomption sociale basée sur la proximité de la monarchie, de nombreux Lisbonnais étaient alors rompus au service fiscal et administratif de la municipalité ou de la monarchie dès le règne da fin du XIIIe ou le début du XIVe siècle. Ils connaissaient les rouages de la gouvernança. Ils étaient donc parmi les mieux placés pour soutenir la Couronne dans cette nouvelle période d’incertitude. 37 Diverses concessions de privilèges faites à Lisbonne par le futur Jean Ier sont justifiés par les sacrifices effectués par les Lisbonnais lors des sièges castillans. Sur les conséquences de la guerre médiévale au royaume portugais, voir Martins, 2006: 125-146. 38 Sur le rôle géostratégique de Lisbonne, voir Martins, 2001: 67-68. 39 Les faits concernant cette période d’instabilité sont très bien recensés dans des divers ouvrages sur le thème, notamment dans les classiques Arnaut, 1960 et Tavares, 1983: 45-89. Les pouvoirs du parvis: pour une comparaison des elites 133 Cela signifiait pour eux une opportunité de changer l’agencement social jusqu’alors présent. Par le truchement du service militaire, c’était dorénavant posible de dépasser les cloisons sociales généralement étanches. La guerre conférait du prestige et de nouvelles possibilités d’alliance; le service personnel du monarque apportait des nouvelles sources de rendement40. Sous cette perspective, il est tout à fait logique que Ferdinand Ier se soit entouré de conseillers lisbonnais, certains choisis parmi des anciens fonctionnaires de son père. Plus surprenant demeure cependant la réintroduction à la cour des expérimentés officiers encore vivants de son grand-père Alphonse IV. Il s’agit en effet d’une réhabilitation. Il faut donner crédit à Ferdinand Ier d’avoir su récupérer l’allégeance d’hommes rompus au service administratif et diplomatique dont l’archétype demeure alors le retour de Diogo Lopes Pacheco, après son exile en Aragon et à Avignon (Fernandes, 2000- -2001: 217). Cette récupération de l’expérience fonctionnelle de certaines familles lisbonnaises, engagés dans la voie du service royale depuis des règnes d’Alphonse IV et de Pierre Ier pour consolider son groupe de bureaucrates, peut d’ailleurs aider à expliquer l’observation d’Armando Luís de Carvalho Homem au sujet de la piètre présence de nobles et de clercs parmi les officiers centraux (Homem, 1995: 229) et les membres du Conseil du roi (Homem, 1987: 29). C’est dans ce contexte que nous renouons avec maître João das Leis et sa «bande». Après une longue «traversée du désert», il fait son entrée au Conseil royal dès l’accès du nouveau roi au trône41. Cette «renaissance» permettra consolider la présence du groupe dans le Conseil, dans la bureaucratie centrale et dans la cour du monarque42. Il reste tout de même que la nouvelle projection des Nogueiras, comme celle d’autres familles engagées sur une voie similaire, n’est plus de même nature qu’auparavant. C’est vrai que des caractéristiques importantes du processus se maintiennent telle la proximité du monarque, l’insertion dans la vassalité et dans la bureaucratie royale. Mais, en cour de route, la relation entre la Couronne et l’élite lisbonnaise semble se transformer. Cette transformation s’agence dans le sens d’une apparente innovation. À croire dans le témoignage du chroniqueur Fernão Lopes, il faut porter sur 40 Le service militaire en tant qu’un des facteurs d’anoblissement dans la période de Ferdinand Ier et le début du règne de Jean Ier a été mis en évidence par José Mattoso (Mattoso, 1987: 287-290). Voir infra. 41 ANTT, Arquivo da Casa dos Viscondes de Vila Nova de Cerveira, boîte 2, n.º 2 (1368, Jan. 23). 42 Nous pensons au docteur Gil do Sem, membre du conseil du roi en 1372 et beau- -fils de maître João das Leis, ainsi qu’à Gonçalo Miguéis, officier de Ferdinand I (élevé par maître João das Leis) (Farelo, 2008: 368-369, 682-688). 134 Centros Periféricos de Poder na Europa do Sul (Séculos XII-XVIII) la reine Leonor Teles le crédit de l’élaboration d’une stratégie ayant pour but le contrôle de la ville et de ses élites à la suite de la très grande place qui prend sur le panorama politique portugais de l’époque sa famille des Teles de Meneses (Lopes, 2004: 228)43. Concrètement, cette stratégie passe d’une part par la tutelle des plus importants offices royaux d’actuation local, dont le fait le plus remarquable demeure l’octroi de l’alcaidaria de la ville à son frère João Afonso Telo II dès 1372 (Caetano, s.d.: 67). De plus, cette mainmise institutionnelle se double d’une mainmise socio-juridique. En effet, c’est encore le propre chroniqueur Fernão Lopes qui souligne la nouvelle stratégie de resserrer les «bons» de la ville dans les liens de dépendance envers ce même João Afonso Telo II (Lopes, 2004: 228; Fernandes, 1996: 256,278-279; Martins, 2001a: 27; id., 2006a: 17-18, note 10) par la mise en vassalité des hommes comme Martim Afonso Valente44, Estêvão Vasques Filipe45, Afonso Eanes Nogueira46, Afonso Furtado47, Afonso Esteves de Azambuja48, Antão Vasques [de Almada]49, Pedro Vasques da Pedra Alça43 Sur la projection de cette famille à la cour portugaise, notamment lors du règne de Ferdinand Ier, voir entre autres Fernandes, 1996: 243-279. 44 Il a dû à son oncle Lourenço Rodrigues/Martins de Barbudo la poursuite d’une carrière ecclésiastique dans la qualité de chanoine de Guarda et de Coimbra, sièges détenues par le premier. Passé au laïcat avant 1363, il épousera une fille de maître João das Leis. La condition de vassal de João Afonso Telo lui permettra bénéficier de l’alcaidaria de la ville entre 1377-1378 et 1381-1383 (Farelo, 2008: 347-349; Martins, 2007: 32; Santos, 1968: 128-129). 45 Fils de l’oligarque municipal Vasco Afonso Filipe, il fut un des vassaux de Pierre Ier et de son fil. Il s’est marié à une fille de João Esteves, un des conseillers les plus proches de Pierre Ier et sa descendance bénéficia d’une insertion dans le conseil municipal au début du XVe siècle (Martins, 2001: 10-47; Farelo, 2008: 705-706). 46 Il fut, parmi les fils de maître João das Leis, celui qui a bénéficié de la plus grande visibilité. Pendant le règne de Jean Ier il sera alcaide-mor de la ville entre 1400 et 1425. Il s’est uni à Joana Vaz de Almada, sœur de João Vasque de Almada et de Antão Vasques [de Almada] (Gomes, 1994: 286-287; Farelo, 2008: 664-665, 735 entre autres). 47 Lisbonnais référé par Fernão Lopes dans le contexte des guerres ferrandines, il assumera des charges liées au commandement de la flotte portugaise sous Jean Ier. Sa liaison sociale à la cour passera par la famille des Távoras. Martins, 2001: 39; Soveral-Mendonça, 2004. 48 Frère de João Esteves, o Privado et, donc, oncle de la femme d’Estêvão Filipe. Il est connu comme resposteiro-mor de Ferdinand Ier entre 1374-1378 et alcaide d’Alenquer avant 1393. Il fut marié à Violante Lopes de Albergaria e après avec Maior Eanes, veuve de l’officier Pedro Afonso Mealha. Il fut encore père de l’archevêque de Lisbonne João Afonso de Azambuja (Farelo, 2008: 707). 49 Fils d’un important marchand lisbonnais qui détient des relations avec le conseil municipal de la ville. Il est ainsi beau-frère d’Afonso Eanes Nogueira. Antão Vas- Les pouvoirs du parvis: pour une comparaison des elites 135 da50, Pedro Eanes Lobato51 dont il écrira une cinquantaine d’années plus tard les exploits52. Cela n’est pas sans conséquences. Il est hormis de tout doute que les familles auxquelles appartiennent ces vassaux – pour la plupart entrelacées par des liens de alliance et reconnues par le service qu’elles ont prêté et qui continuaient à prêter à la royauté et à la ville – acquièrent ainsi de nouvelles possibilités d’affirmation53: leur entrée définitive à la cour, la création au sein de cette institution de leurs descendances, l’octroi d’importants postes dans les officialités centrales et locales de la monarchie. Le règne suivant verra alors l’aboutissement logique de cette stratégie d’affirmation sociale par l’anoblissement de ces vassaux et le conséquent resserrement des liens d’alliance (verflechtung) (Brito, 1993: 231-241) avec la noblesse curiale de l’époque. Nonobstant, et malgré les possibilités d’avancement, la relation entre la Couronne et les élites sociales de la ville sera placée dorénavant sous le signe de la médiation. En ce qui concerne les deux institutions à l’étude, le conseil municipal sera beaucoup plus affecté que l’institution canoniale par cette subordination à la famille de la reine. Dans la ligne d’influence sur les institutions de pouvoir de la ville, il s’y détecte maintenant une intervention plus remarquée du pouvoir royale, notamment par l’immixtion dans les affaires municipales et par l’insertion de créatures de la reine dans les officialités de la Camara (Farelo, 2008: 262-263). Cette stratégie touchera apparemment moins le chapitre cathédral, puisque rares semblent être les chanoines et les dignités lisbonnaises promues sur l’influence royale au-delà de rares clercs provenant de familles curiales comme les Avelar. De plus, la coexistence entre les intérêts royaux et les clercs étrangers bénéficiés à Lisbonne n’est pas toujours pacifique. Et même lorsqu’il se met en œuvre la substitution des clercs étrangers ques a pris de la notoriété à cause de son activité martiale au début du règne de Jean Ier (Martins, 2001a: 124-130; Farelo, 2008: 368-372). 50 Originaire d’une famille noble de fonctionnaires de Pierre Ier, il a été juge municipal dans la première décennie du XVe siècle et beau-fils d’un officier de Ferdinand Ier (Silveira, 2005: 63-76; Farelo, 2008: 625-626). 51 Il connu une insertion dans la bureaucratie royale dans la qualité de régisseur de la chancellerie des affaires civiles du monarque Jean Ier. Il fut beau-frère d’un oligarque de la ville (Freitas, 2001: 501-503; Gomes, 1995: 130; Rosa, 2005: 9, 620; Farelo, 2008: 415, 570). 52 En racontant les exploits de ces personnes, les chroniques de Fernão Lopes fonctionnent comme un livre de mémoire/légitimation des certaines lignages d’alors (milieu du XVe siècle) qui eurent ces oligarques pour aïeux. 53 La condition de vassal pouvait être considérée, dans les mots d’A. H. de Oliveira Marques, comme «un important facteur d’approximation à la noblesse» (Marques, 1987: 265). 136 Centros Periféricos de Poder na Europa do Sul (Séculos XII-XVIII) pour des portugais – dans le cas du chapitre de Lisbonne pendant de la décennie 1370 –, celle-ci ne se fait pas à l’avantage de la royauté, puisque les nouveaux dignitaires se retrouvent beaucoup plus liés à la Curie avignonnaise qu’à la Couronne (Farelo, 2010). En somme, la définition des élites dirigeantes de Lisbonne au long des règnes d’Alphonse IV à Ferdinand Ier se caractérise par une dépendance assumée face à la Couronne dans la mesure où une grande partie de leur promotion présuppose une liaison effective avec le pouvoir royale. Celui-ci s’entoure ainsi de groupes de parenté lisbonnais très bien enracinés à la ville, notamment du point de vue fonctionnel par leur capacité à influencer et à insérer leurs ses clientèles dans les institutions de pouvoir de la ville et social par leurs alliances tissés avec les importantes familles de marchands et d’officiers de la ville. La proximité de ces groupes avec le roi, très souvent une proximité découlant d’une tradition de service royal dès le règne de Denis Ier, finit pour transformer leur propre relation avec la ville. Celle-ci s’enracine d’avantage, soit par leur nouvelle projection locale proportionnée par la juridiction acquise avec le droit de patronage sur quelques paroisses de la ville, soit par les clientèles que ces groupes réussissent à faire pénétrer dans les institutions de pouvoir de la ville. En ce sens, et avec l’exception du règne d’Alphonse IV, cette insertion se fait beaucoup plus effective au conseil de la ville qu’au chapitre, où les élites de la ville doivent briguer les bénéfices avec les candidats très souvent étrangers épaulés par le pouvoir apostolique. Le conseil municipal sera ainsi le plus souvent un terrain de promotion pour ceux liés à un «bon» de la ville ou pour ceux dotés d’une projection tout à fait local ou régional, très souvent avec une liaison au corps des marchands de la ville et au groupe d’officiers d’actuation local du monarque. Mais, malgré cette nouvelle projection lisbonnaise, ces groupes de parenté très proches d’Alphonse IV, Pierre Ier et même de Ferdinand Ier visent plus loin. Cette proximité secondarise l’insertion lisbonnaise en relation à la consolidation de la présence de ces groupes à la cour, c’est-à-dire, la consolidation d’une projection nationale. Sous ce point de vue, les règnes d’Alphonse IV et de son fil constituèrent des étapes de consolidation qui ont permis à ces groupes d’être parmi les plus aptes à servir militairement la royauté pendant la crise ferrandine. Le service militaire, aidé de la conjoncture, fut la dernière pièce d’une stratégie qui culmina dans l’anoblissement et l’accès à l’ordre de la chevalerie au début du règne de Jean Ier. La curie royale devient de forme soutenue le lieu de l’insertion de ces groupes. C’est là que leurs membres sont dorénavant élevés; c’est là qu’ils trouvent les alliances au sein des familles engagés dans le même processus ou des familles de noblesse plus ancienne; c’est là aussi que leurs membres trou- Les pouvoirs du parvis: pour une comparaison des elites 137 veront emploi après un séjour d’étude et une graduation obtenue le plus souvent dans les universités de la péninsule italienne. Ils sont maintenant capables d’assumer de façon regulière les plus hautes officialités de la ville, non seulement celles de nomination royale, mais aussi celles qui relèvent du pouvoir ecclésiastique. Entre le roi et la ville, ces nouveaux alcaides, archevêques et chanceliers voient beaucoup plus loin que la ville même de Lisbonne. Avec des intérêts patrimoniaux et juridictionnels parsemés à travers toute l’Estrémadure et, même au-delà, ils deviennent une partie intégrante de l’élite dirigeante à l’échelle régionale. 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