Le souci des origines dans Livret de famille et Pedigree
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lasemaine.fr2015 FLUP 16-21 mars Organisation Ana Paula Coutinho Maria de Fátima Outeirinho José Domingues de Almeida ISBN: 978-989-8648-64-8
Título: lasemaine.fr 2015 Organizadores: Ana Paula Coutinho, Maria de Fátima Outeirinho, José Domingues de Almeida Editor: Universidade do Porto. Faculdade de Letras Local: Porto Ano de edição: 2016 ISBN 978-989-8648-64-8
lasemaine.fr 2015 28 Le souci des origines dans Livret de famille et Pedigree José Domingues de ALMEIDA Université de Porto – ILC ML – APEF jalmei[email protected] Dans un essai autant provocateur que satirique, Pierre Bayard évoquait les recettes, les complexes et les rituels, voire les discours, mis en jeu quand il s’agit de parler des livres que l’on n’a pas lus, et que l’on ressent le devoir moral et académique d’avoir lus. Comme le souligne Bayard, « (…) le mensonge est général, puisqu’il est à la mesure de l’importance qu’y occupe le livre » (Bayard, 2007: 15). La légitimé accrue de l’œuvre de Patrick Modiano, du fait de l’attribution du prix Nobel de littérature, aura pris de court des « nonlecteurs » (idem: 13) qui, comme nous, se sont senti le devoir et la « culpabilité » (idem: 15) d’entrer dans la biobibliographie modianienne audelà de l’anthologie et des commentaires de circonstance sur un nouveau lauréat de langue française. Toutefois, notre démarche ici, dans un cénacle de spécialistes, se veut modeste et chancelante, mais marquée par le plaisir de la découverte dans le texte au risque de la redite et du déjà lu. Quoi qu’il en soit, Patrick Modiano apparaissait déjà bien avant le Nobel comme incontournable dans le panorama de la littérature française contemporaine, tant et si bien que les différentes anthologies officielles des services culturels, à charge de critiques et universitaires autorisés comme Jean-Pierre Salgas, Alain Nadaud, Joël Schmidt (Salgas et alii., 1997) ou Dominique Viart (Braudeau et alii., 2002) n’hésitaient pas à le signaler et l’encenser dans la mouvante plurielle des mutations en cours dans la fiction française au tournant des années quatre-vingt ; lui qui ne s’est pas plié aux modes scripturales en vogue dans les années septante, ou encore aux constellations plus ou moins cohérentes qui s’imposeront dans la critique et
lasemaine.fr 2015 29 à l’Université à partir du règne mitterrandien, même s’il est vain de penser, comme le rappelle Hélène Maurud Müller, que le Nouveau Roman n’ait pas influencé le travail scriptural modianien (cf. Müller, 2009: 24) Mais il conviendrait de s’attarder sur le discours de Stockholm de Modiano, à maints égards fort distinct dans la substance de ceux de Claude Simon ou de Jean-Marie Gustave Le Clézio, en tous cas plus introspectif et personnel. Il s’y définit comme « intermédiaire » entre les classiques, qui prenaient le temps d’écrire, et les contemporains, pris de court par l’accélération du temps 1 . Aussi pourrait-on voir chez Modiano une transition à même de se passer du purement textuel, de rendre la fable, de s’y dépeindre dans les conventions du romanesque, mais dans un souci de prise de parole fondé sur la mesure et la perception du temps, étranger à la logique bibliométrique et commerciale éditoriale ; ce qui en fait, comme l’a bien vu l’Académie Nobel, « un Proust de son temps » 2 ; ce que l’écrivain ne dément pas 3 dans son discours, et surtout dans son œuvre, véritable « à la recherche d’une jeunesse perdue ». Ainsi, Jean-Pierre Salgas parle de Modiano comme du « centre de gravité de la prose française (Salgas, 1997: 47), et le placera plus tard dans le cadre multiple du « pacte autobiographique » (Salgas, 2002: 85) en tant qu’« auteur de cet autre Recherche du temps perdu qui va de La Place de l’Étoile (1968) à Dora Bruder (1997) (…) » (idem: 105) ; alors que Dominique Viart l’inscrit dans le souci d’une écriture de « travail de mémoire », car « L’évolution des romans de Modiano (…) est le signe de cette conscience interrogeante à l’œuvre » (Viart, 2002: 149). 1 http://www.lemonde.fr/prix-nobel/article/2014/12/07/verbatim-le-discours-de-receptiondu-prix-nobel-de-patrick-modiano_4536162_1772031.html#v2xqWbecb4xlOlWj.99 (consulté le 15-02-2015). 2 http://www.lanouvellerepublique.fr/France-Monde/Loisirs/Livres-cddvd/n/Contenus/Articles/2014/10/10/Nobel-de-litterature-2014-Patrick-Modiano-le-Proustde-notre-temps-2075762 (consulté le 15-02-2015). 3 http://www.lemonde.fr/prix-nobel/article/2014/12/07/verbatim-le-discours-de-receptiondu-prix-nobel-de-patrick-modiano_4536162_1772031.html#v2xqWbecb4xlOlWj.99 (consulté le 15-02-2015).
lasemaine.fr 2015 30 Ce qui ressort de ces appréciations critiques, c’est la place rapidement et définitivement acquise par l’écriture de Patrick Modiano dans l’institution littéraire française, que de nombreux prix, dont le Goncourt en 1978, sont venus certifier. De fait, très spontanément, la fiction modianienne ne s’est pas contentée de s’inscrire dans les nomenclatures et les nouvelles taxinomies littéraires dégagées par la critique pour cerner les mutations en cours dans la fiction française à côté, ou après le nouveau roman et la textualité. Elle a fini par s’imposer comme repère et chef de file de mouvances ou de tendances pour d’autres romanciers. Dans son « Que sais-je ? » sur le roman français depuis 1900, Dominique Rabaté inscrit Modiano dans la rubrique de la « quête » puisque « Le charme de tous ses romans, à l’atmosphère en demi-teinte, baignée de la nostalgie d’un passé idéalisé [qu’il faut quand même nuancer], tient à l’incertitude des identités » (Rabaté, 1998: 95) ; alors que la poétique modianienne ponctue décisivement l’essai de Dominique Viart et Bruno Vercier sur le présent de la littérature hexagonale, notamment pour son attachement à une certaine approche affranchie du l’écriture autobiographique (Viart & Vercier, 2005). À ce propos, force est de reconnaître l’importance de l’étude de Thierry Laurent (1997) sur la portée et les implications romanesques de l’autofiction dans le roman modanien ; notion qu’il faut prendre comme dérogation au pacte autobiographique canonique mis en orbite par Philippe Lejeune ; lequel implique le principe absolument nécessaire et explicite de l’identité entre l’auteur, le narrateur et le personnage principal ; ce que Lejeune désigne par « l’identité assumée » ou le « protocole nominal » (Lejeune, 1975: 14s). Contrairement à ce pacte contraignant, l’autofiction, - dans laquelle la critique inscrit Modiano, en vertu de l’écart qu’il se permet à maintes reprises par rapport au matériau mémoriel et biographique -, pointe un « pacte romanesque », reconnu et glosé dans les travaux de Serge Doubrovsky et de Vincent Colonna quant au dégagement d’une « identité de l’auteur, du narrateur et du personnage, certes, mais dans le fictif d’un leurre convoqué et provoqué par l’écriture » (Robin, 1992:
lasemaine.fr 2015 31 232ss) ; c’est-à-dire « la libre invention d’un moi qui n’est plus astreint à la ressemblance » (Colonna apud Lejeune, 1991: 48). Bruno Blanckeman y voit l’émergence de « L’autre du moi, la dimension imaginaire d’une identité [qui] se met en scène (…) » (2000: 21). Mais la spécificité thématique et narrative de l’œuvre modianienne se réfère aussi à son traitement particulier et tout à fait concomitant de l’Occupation dans ce que l’on a pu définir comme « Mémoire et enquête : la Seconde guerre mondiale » (Viart & Vercier, 2005: 158). À cet égard, si Jean Bessière ne s’attarde curieusement pas beaucoup sur Modiano, il ne lui attribue pas moins, avec des écrivains tels que Philip Roth ou Cynthia Ozick, la capacité de revisiter la shoah dans une démarche fictionnelle que Bessière nomme « l’archéologie du contemporain » (Bessière, 2010: 136) ; celle-là même qui chapeaute notre rendez-vous d’aujourd’hui, et qu’il y a lieu de rapprocher de ce que Marianne Hirsch désigne comme « génération de la post-mémoire » (cf. Hirsch, 2012). En fait, chez Patrick Modiano, les démarches autofictionnelle et inquisitive vont de pair ; histoire personnelle et Histoire de l’Occupation s’enchevêtrent, impossibles de démêler dans la trame narrative. Raison pour laquelle on détecte un souci diffus et multiple des origines dans deux textes, séparés de quelque trente ans (Livret de famille, 1977) et (Un pedigree, 2005), mais qui établissent entre eux un intense dialogue intertextuel et autofictionnel. Dans Livret de famille, il est question d’une juxtaposition assez libre de plusieurs séquences narratives, proche du recueil de nouvelles, et qui n’assume pas explicitement un propos biographique par rapport au narrateur, même si les coïncidences ou les clins d’œil ne manquent pas. Dans Un pedigree, l’attention biographique est plus ouvertement affichée, avec un narrateur nommé Patrick Modiano : « Je suis né le 30 juillet 1945 à Boulogne-Billancourt, 11 allée Marguerite, d’un Juif et d’une Flamande qui s’étaient connus à Paris sous l’Occupation » (Modiano, 2005: 7), la séquence narrative apparaît plus nettement chronologique et le retour
lasemaine.fr 2015 32 fictionnel sur un vécu, parfois douloureux, autorise une mise en parallèle contrastive avec les données biographiques en péritexte sur l’écrivain et l’homme Patrick Modiano. À ce propos, rappelons que Patrick Modiano lui-même conseille explicitement son lectorat à prendre ces données pour grille de lecture valable pour entrer dans la fiction : « Seule la lecture de ses livres nous fait entrer dans l’intimité d’un écrivain et c’est là qu’il est au meilleur de luimême et qu’il nous parle à voix basse sans que sa voix soit brouillée par le moindre parasite » 4 . Ou encore, de façon plus personnelle : « (…) je crois que certains épisodes de mon enfance ont servi de matrice à mes livres, plus tard » (ibidem). Aussi, le lecteur modianien peut-il escompter un intense dialogue intertextuel interne entre tous les romans, et entre ces deux retenus ici en particulier. Lors de son discours, Modiano évoquait la raison d’être de cette pratique : « (…) souvent les mêmes visages, les mêmes noms, les mêmes lieux, les mêmes phrases reviennent de l’un à l’autre, comme dans un demi-sommeil. Un demi-sommeil ou bien un rêve éveillé » (ibidem). Et de fait, Livret de famille et Un pedigree, à quelques années d’intervalle jouent sur des renvois onomastiques (le personnage Koromindé de Livret n’est pas sans rappeler « un certain Jean Koporindé » (idem: 17), - un des nombreux personnages louches à avoir orbité autour du père, lui-même aux affaires douteuses) -, et diégétiques (la chasse à courre à laquelle aurait participé contre son gré le petit Patrick, et qui fait l’objet d’un retour narratif dans les deux textes (Modiano, 1977: 58-85 à confronter avec Modiano, 2005: 93), mais surtout concourent à traduire un souci commun des origines de l’auteur-narrateur-personnage. D’emblée, force est de reconnaître l’attachement identitaire de l’écriture romanesque. Un « livret de famille » est bien un document officiel administratif de l’état civil alors que le « pedigree » revoie à la généalogie 4 http://www.lemonde.fr/prix-nobel/article/2014/12/07/verbatim-le-discours-de-receptiondu-prix-nobel-de-patrick-modiano_4536162_1772031.html#v2xqWbecb4xlOlWj.99 (consulté le 15-02-2015).
lasemaine.fr 2015 33 et aux racines. Ce terme ponctue d’ailleurs le récit des deux romans (cf. Modiano, 1977: 134, 184), et le narrateur d’Un pedigree, - roman sur la couverture duquel la collection Folio de Gallimard a choisi de faire figurer un chien inoffensif et bâtard, mais soi-disant « méchant » -, se rapporte au souvenir de sa mère et résume sa jeunesse de la sorte : « Parfois, comme un chien sans pedigree et qui a été un peu trop livré à lui-même, j’éprouve la tentation puérile d’écrire noir sur blanc et en détail ce qu’elle m’a fait subir (…) » (Modiano, 2005: 90 ; cf. idem: 11). Alors que, dans la première nouvelle, le narrateur, jeune papa, observe le livret de famille qui vient de lui être attribué à l’hôpital, et ce document engage une profonde réflexion : « Ce titre m’inspirait un intérêt respectueux comme celui que j’éprouve pour tous les papiers officiels, diplômes, actes notariés, arbres généalogiques, cadastres, parchemins, pedigree… » (Modiano, 1977: 12). Et, de fait, ces deux romans se trouvent étayés par une recherche et une consultation documentaires affichées qui fondent et orientent la quête identitaire. Férus d’« arbres généalogiques » (Modiano, 2005: 39), comme son homonyme et son frère dans Un pedigree, le personnage modianien interroge des documents qu’il fait revivre au gré de la mémoire. Ainsi, la quatrième nouvelle de Livret se penche sur le passé de la mère, comédienne flamande engagée dans plusieurs revues et films de l’époque de l’Occupation : « J’ai retrouvé le contrat qu’elle signa à cette occasion. Deux pages d’un papier bleu ciel, très épais et filigrané, à l’en-tête d’Openfeld-Films » (Modiano, 1977: 49), tandis que la huitième revient sur le baptême des deux frères Modiano à Biarritz. Là encore, la source documentaire s’avère d’une extrême importance : « J’aurais voulu consulter le registre des baptêmes (…) » (idem: 110). De même, dans Un pedigree, alors qu’il s’enquiert du passé de son père, le narrateur, alias Patrick Modiano, s’empresse d’exposer l’existence atypique d’un certain Alberto, - « mais on l’appelle Aldo », que l’intertextualité interne référait dans le Livret : « Vous êtes content, Aldo, que votre fils participe à une chasse à courre ? » (Modiano, 1977: 68) -, et fonde sa démarche sur une recherche documentée : « J’ai gardé plusieurs
lasemaine.fr 2015 34 de ses passeports dont l’un lui avait été délivré par le consulat d’Espagne à Alexandrie » (Modiano, 2005: 12). C’est également « au hasard de [s]es recherches » (idem: 21) que le narrateur se penche de façon plus précise sur les déboires de son père aux origines juives pendant l’Occupation allemande de Paris, « (…) comme le montre une lettre de la direction du statut des personnes du Commissariat général aux Questions juives au directeur d’une ‘Section d’enquête et de contrôle’ » (idem: 26, mais voir aussi idem: 14). La quête d’une jeunesse perdue et solitaire : « Ce soir-là [1973], j’ai senti que quelque chose touchait à sa fin. Ma jeunesse ? » (Modiano, 1977: 86) ; l’incompréhension face à l’abandon inexplicable et inexpliqué des parents se trouvent, au dire même de Patrick Modiano, à la base de l’écriture romanesque : (…) je crois que certains épisodes de mon enfance ont servi de matrice à mes livres, plus tard. Je me trouvais le plus souvent loin de mes parents, chez des amis auxquels ils me confiaient et dont je ne savais rien, et dans des lieux et des maisons qui se succédaient. Sur le moment, un enfant ne s’étonne de rien, et même s’il se trouve dans des situations insolites, cela lui semble parfaitement naturel. C’est beaucoup plus tard que mon enfance m’a paru énigmatique et que j’ai essayé d’en savoir plus sur ces différentes personnes auxquelles mes parents m’avaient confié et ces différents lieux qui changeaient sans cesse. Mais je n’ai pas réussi à identifier la plupart de ces gens ni à situer avec une précision topographique tous ces lieux et ces maisons du passé. Cette volonté de résoudre des énigmes sans y réussir vraiment et de tenter de percer un mystère m’a donné l’envie d’écrire, comme si l’écriture et l’imaginaire pourraient m’aider à résoudre enfin ces énigmes et ces mystères. (ibidem). On comprend mieux dès lors le ton foncièrement incompréhensif, inquisitif, voire incrédule ou dubitatif qui régit à plusieurs moments le récit modianien. Le doute et le soupçon corrodent le souvenir et le travail analeptique, et les parenthèses (auto)interrogatives sont nombreuses qui s’inscrivent dans une démarche plus générale du souci des origines. Dans le
lasemaine.fr 2015 41 BLANCKEMAN, Bruno (2000). Les Récits indécidables : Jean Echenoz, Hervé Guibert, Pascal Quignard. Paris: Presses Universitaires du Septentrion. BRAUDEAU, Michel et alii. (2002). Le Roman français contemporain. Paris: Ministère des Affaires Étrangères. HIRSCH, Marianne (2012). The Generation of Postmemory: Writing and Visual Culture After the Holocaust. New York: Columbia University Press. LAURENT, Thierry (1997). L’œuvre de Patrick Modiano : une autofiction. Lyon: Presses Universitaires de Lyon. LEJEUNE, Philippe (1975). Le Pacte autobiographique. Paris: Seuil. LEJEUNE, Philippe (1991). « Qu’est-ce qui ne va pas ? », Entre l’Histoire et le Roman, actes du séminaire de Bruxelles: ULB. MODIANO, Patrick (1977). Livret de famille. Paris: Gallimard, coll. Folio. MODIANO, Patrick (2005). Un pedigree. Paris: Gallimard, coll. Folio. MÜLLER, MAURUD, Hélène (2009). Filiation et écriture de l’histoire chez Patrick Modiano et Monika Maron. Thèse de Doctorat (inédite). RABATÉ, Dominique (1998). Le Roman français depuis 1900. Paris: Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je ?». ROBIN, Régine (1992). « L’autofiction. Le sujet toujours en défaut », Autofictions & Cie, Colloque de Nanterre, sous la direction de Serge Doubrovsky, Jacques Lecarme et Philippe Lejeune, RITH, n° 6. SALGAS, Jean-Pierre (1997). Roman français contemporain. Paris: Ministère des Affaires Étrangères. VIART, Dominique & VERCIER, Bruno (2005). La littérature française au présent. Héritage, modernité, mutations. Paris: Bordas.