L’héritage familial de la Shoah : approches et perspectives des historiens et des romanciers
Abstract
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Full text
L’héritage familial de la Shoah: approches et perspectives des historiens et des romanciers1 Silvia Rybárová Académie slovaque des sciences silvia.rybaro[email protected] https://orcid.org/0000-0003-4688-0982 THE HOLOCAUST AS FAMILY HERITAGE. APPROACHES AND PERSPECTIVES OF HISTORIANS AND NOVELISTS The memory of the Holocaust has been long shaped by the testimonies of camp survivors or other witnesses of the times rather than by historians. Over time, the perspective of the victims continues to dominate research, but eyewitnesses are no longer those who speak out. Descendants of those deported to Auschwitz retrace and put into words their family experience of the Jewish genocide. Nevertheless, revisiting history requires adifferent approach due to amediated access to the past, the family/collective forgetting and the “sacred” nature of the experience. Investigation shows the closeness of the practices of historians and novelists and blurs the line between literature and history. Through contemporary narratives of the French historians Ivan Jablonka and Annette Wieviorka and novelists Anne Berest and Santiago H.Amigorena, the article examines historical and literary modes of writing about the family experience with Holocaust, and their intersecting perspectives. KEYWORDS: Holocaust— History— Fiction— Investigation— Traces— Inter-generational Transmission MOTS-CLÉS: Shoah— Histoire— Fiction— Enquête— Traces— Transmission intergénérationnelle DOI https://doi.org/10.14712/23366729.2024.3.14 Depuis quelques décennies déjà, on connaît en France un intérêt particulièrement vif pour les événements de la Seconde Guerre mondiale et l’expérience concentrationnaire. Ce phénomène, présent également dans les pays post-communistes, acontribué àla transmission de la mémoire de la Shoah qui s’est construite moins àpartir du discours des historiens que celui des récits de rescapés des camps ou de simples témoins de l’époque. Le temps passant, la perspective des victimes continue às’imposer dans la recherche sur l’Histoire récente, mais ce ne sont plus les témoins oculaires des 1 This work was supported by the Slovak Research and Development Agency under the Contract no. APPV-21-0198. OPEN ACCESS
SILVIA RYBáROVá 161 événements survenus qui prennent aujourd’hui la parole. Les petits-enfants des déportés àAuschwitz, profondément affectés par le génocide, semblent tenaillés par le passé obscur qu’ils s’essayent de retracer et de mettre en mots. De «l’ère du témoin2», pour reprendre le terme de l’historienne Annette Wieviorka, on passe à«l’ère des petits-enfants3». Pourtant, ce retour en arrière àla fois intime et lucide exige de toute évidence une autre approche: d’abord, parce que les descendants n’ont accès au passé qu’àtravers les archives, les récits familiaux ou les témoignages des autres; ensuite, parce qu’il yatrop d’oubli, volontaire ou pas, dans la mémoire familiale et collective dont ont d’ailleurs rendu compte «les récits des fils» comme celui de Georges Perec; enfin, aussi àcause du caractère «sacré» de l’expérience des camps nazis qui suscite une sorte de réticence chez ceux qui ne l’ont pas vécue. Le point de départ partagé, les romanciers tout comme les historiens s’efforcent de dissiper les brumes et les brouillards autour de la Shoah par une enquête, démarche inévitable— ils font des recherches, scrutent le terrain, inspectent les archives. Le rapprochement de leurs pratiques entraîne un débat sur ce qui sépare en fait le vrai de l’histoire du «mentir-vrai» supposé de la littérature jusqu’àrendre floue la frontière entre les deux4. Àtravers les récits contemporains des historiens Ivan Jablonka et Annette Wieviorka et des romanciers Anne Berest et Santiago H.Amigorena, qui témoignent chacun àleur manière du rapport particulier àl’héritage familial de la Shoah, nous nous interrogerons sur les deux modes d’écriture, historique et littéraire, et sur leurs perspectives croisées. FACE ÀL’HISTOIRE EFFACÉE, COMMENT ÉCRIRE? Chez les deux historiens et les deux romanciers évoqués, les histoires familiales sont presque les mêmes: une ascendance juive polonaise et/ou russe dont le parcours aété marqué par les persécutions et une vie difficile en Pologne, une émigration en France ou en Argentine, l’Occupation, les rafles et la déportation pour disparaître àjamais àAuschwitz. De ces fragments, quels récits se donnent àlire? Dans sa «biographie familiale» Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus sous-titrée Une enquête (2012), Ivan Jablonka emmène le lecteur sur les traces de ses grands-parents paternels Matès et Idesa Jablonka, juifs communistes fervents, originaires de la ville de Parczew et émigrés en France dans les années 1930. En remontant l’Histoire, l’auteur évoque leur vie dans un shtetl polonais, le militantisme, la montée de l’antisémitisme ainsi que les destins bouleversés d’autres membres de la famille. Dès le début du livre constituant une sorte d’avant-propos, l’historien 2 Cf. A.Wieviorka, L’ère du témoin. Paris: Plon, 1998. 3 Nous nous référons àla réflexion d’Ivan Jablonka («Après l’ère du témoin et de l’historien-survivant, l’ère des petits-enfants s’ouvrirait-elle?») dans son article «Ànouvelle histoire, nouvelle mémoire», dans I.Jablonka— A.Wieviorka (dir.), Nouvelles perspectives sur la Shoah. Paris: P.U.F., 2013, p.98. 4 Sur ce sujet, voir P.Nora, «Histoire et roman: où passent les frontières?», Le Débat. Historique, politique, société. L’Histoire saisie par la fiction, no 165, 2011, p.6–12. OPEN ACCESS
162 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE avoue avoir toujours connu «la terrible vérité5» sur la disparition de ses grands-parents, sans pour autant en savoir plus: comme il le constate, ils «n’ont laissé derrière eux que deux orphelins, quelques lettres, un passeport. Folie que de vouloir retracer la vie d’inconnus àpartir de rien! Vivants, ils étaient déjà invisibles; et l’histoire les apulvérisés6». D’où Jablonka, aidé par son père, affirme sa volonté de retrouver leurs traces avant «l’effacement définitif7». Désignant ses aïeuls en tant qu’«anonymes», pas les siens, mais «les nôtres8», il envisage sa démarche non seulement comme un acte personnel mais aussi comme une œuvre d’historien. Pareillement, la spécialiste mondialement reconnue de la Shoah, Annette Wieviorka, reconstitue dans son livre récent Tombeaux (2022), couronné par le prix Femina Essai 2022, la vie des membres de deux branches de sa famille juive, Wieviorka et Perelman, dont plusieurs ont été assassinés àAuschwitz. Sous-titré Autobiographie de ma famille, le livre fait penser au récit de vie àla première personne, sauf que celui-ci devient multiple, puisque le «je» s’efface la plupart du temps au profit d’«eux», cette famille àlaquelle l’auteure souhaite donner une sépulture commune. Au fond de cette initiative, il yala disparition des êtres: celle plus proche de la tante de l’auteur décédée sans descendance et donc vouée àl’oubli, mais aussi celle plus lointaine du grand-père paternel Wolf Wieviorka, nouvelliste et journaliste de langue yiddish, massacré par les nazis. Envisagé depuis longtemps pour «combler les gouffres9» de l’émigration de ses ancêtres et de leur mort pendant la guerre, le livre d’Annette Wieviorka se voit comme «un écrit testamentaire10», un tombeau àelle et àtous les siens. Donc, un livre-tombeau(x). Le roman Le Ghetto intérieur (2019) de Santiago H.Amigorena, écrivain et réalisateur français d’origine argentine, révèle que le silence ancestral sur le passé douloureux peut se muer jusqu’en traumatisme transgénérationnel. L’auteur décrit l’histoire de son grand-père maternel Vicente Rosenberg, un juif polonais émigré dans les années 1920 en Argentine, qui se claquemure dans son ghetto intérieur après avoir pris conscience des horreurs vécues par sa mère dans le ghetto de Varsovie, puis de sa déportation et mort dans le camp nazi de Treblinka II. Or, pour Amigorena, il s’agit moins de raconter la vie du grand-père que l’origine de son silence déguisant en fait son sentiment de culpabilité d’avoir survécu àsa famille disparue en Pologne. C’est bien ce mutisme provenant de son ancêtre et ressenti comme un fardeau par le petit-fils devenu écrivain, qui caractérise la plupart des romans autobiographiques d’Amigorena (Une enfance laconique, 1998; Une jeunesse aphone, 2000; Une adolescence taciturne, 2002, etc.), et dont il lui faut se libérer par l’écriture. Dans son roman La Carte postale (2021), récit àla fois intime et familial, Anne Berest retrace les pérégrinations de la famille de sa grand-mère maternelle Myriam Rabinovitch, d’origine russe et polonaise, dont les parents, la sœur et le frère ont tous disparu àAuschwitz. Son roman-enquête est constitué de ses propres recherches 5 I.Jablonka, Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus. Paris: Seuil, 2012, p.10. 6 Ibidem. 7 Ibidem. 8 Ibidem. 9 A.Wieviorka, Tombeaux. Autobiographie de ma famille. Paris: Seuil, 2022, p.23. 10 Ibidem, p.348. OPEN ACCESS
SILVIA RYBáROVá 163 ainsi que de celles de sa mère. La narratrice dit avoir été pendant plusieurs années dans l’ignorance de l’histoire familiale, de s’en être même désintéressée jusqu’au moment d’être sur le point de devenir mère. Ce n’est que plus tard, face àla remarque tout aussi innocente que troublante adressée àl’école àsa fille par son copain— celle qu’on n’aimait pas beaucoup les Juifs dans sa famille— que Berest décide de sortir du silence imposé par sa grand-mère Myriam qui «ne disait jamais rien11». Elle se lance donc àl’aide de sa mère dans une véritable enquête sur la tragédie familiale. La trame du récit se tisse autour de l’enquête sur la carte postale anonyme portant les quatre prénoms des ancêtres presque oubliés, qu’areçue la mère de l’auteure quelques années plutôt. Chez Jablonka, Wieviorka, Amigorena et Berest, l’écriture de l’histoire familiale s’impose malgré— ou bien àcause de— l’absence de traces. Leurs récits accompagnés d’une enquête laborieuse et sur le long terme racontent non seulement le passé familial mais aussi les sombres réalités historiques. Les héritiers deviennent des enquêteurs qui assument leur part de subjectivité en se projetant dans leurs textes, comme le suggère notamment l’emploi du «je», l’indication du genre («une biographie familiale» chez Jablonka, l’«autobiographie de ma famille» chez Wieviorka) ou l’évocation des souvenirs personnels. Les historiens et les romanciers rendent aussi compte de leurs recherches et des difficultés qu’ils ont dû surmonter dans le texte même. Ainsi, Jablonka fait part de nombreux déplacements et entretiens (en Pologne, en Argentine, en Israël) qu’il afaits pour accéder aux documents et du fait qu’il s’est fait même aider par des traducteurs de yiddish, de polonais et d’hébreu; Wieviorka dévoile l’histoire et le contexte de l’écriture de son œuvre (l’échec de sa première tentative dans les années 1970 ou son apprentissage de la langue yiddish); Berest, quant àelle, renseigne le lecteur sur toutes les initiatives qu’elle aentreprises pour retrouver l’expéditeur de la carte postale anonyme (la rencontre d’un détective privé, le déplacement sur les lieux du passé, l’interrogation des témoins involontaires des événements, etc.). En plus, ils mettent en avant leurs réflexions sur l’identité juive et les rapports entre leur histoire familiale et la Shoah, comme le montre par exemple la constatation de Berest («Je n’arrive pas àfaire coïncider l’idée de ma famille avec cette référence mythologique qu’est le génocide12») ou de Wieviorka («Il ne m’était jamais venu àl’esprit qu’Auschwitz était un lieu réel, j’yvoyais juste un immense trou noir qui avait englouti les miens13»). Cette expérience familiale traumatisante est àl’origine de leurs recherches, voire de leur vocation d’historien ou de romancier14. Face àla disparition des traces, les uns comme les autres sollicitent l’imagination. 11 A.Berest, La Carte postale. Paris: Grasset, 2021, p.533. 12 Ibidem, p.544. 13 A.Wieviorka, Tombeaux…, op. cit, p.301. 14 «[…] l’obsession de leur destin [de ma famille] était l’origine de l’historienne que je suis devenue» (A.Wieviorka, Tombeaux…, op. cit., p.304); «Je crois que je suis devenu historien pour faire un jour cette découverte», écrit Jablonka après avoir consulté les archives policières concernant son grand-père (I.Jablonka, Histoire des grands-parents…, op. cit., p.164); «Il yavingt-cinq ans, j’ai commencé àécrire un livre pour combattre le silence qui m’étouffe depuis que je suis né» (S.H.Amigorena, Le Ghetto intérieur. Paris: P.O.L, 2019, p.7). OPEN ACCESS
164 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE Ainsi, Jablonka décrit des scènes de la vie privée de ses grands-parents qu’il introduit par des formules comme «j’imagine que» ou «je me représente la scène» alors que Wieviorka se pose des questions concernant soit la vie quotidienne de ses ancêtres («Que font-ils de leurs jours? Wolf écrit-il?15», soit les détails de leur déportation («Que se passe-t-il donc sur la rampe pour les miens?16»), ce qui est aussi une façon de faire travailler l’imagination. Amigorena, en tant que romancier, s’interroge sur le passé soit àtravers son personnage («Vicente s’était-il douté de la sinistre immensité de ce qui se passait en Europe? […] Non. […] Vicente n’avait pas pu imaginer ce qu’il allait savoir plus tard17»), soit àtravers sa propre implication dans le texte («Je ne sais pas si Vicente, avant de mourir, acompris que se taire n’était pas une solution18». Les récits des romanciers et des historiens semblent se rapprocher considérablement. Or, cette recherche partagée de la vérité, qui est en plus une affaire fort intime, ne brouille-t-elle les perspectives des uns et des autres? LES PERSPECTIVES HISTORIENNES Les historiens, on le sait, sont assujettis aux contraintes de vérité et d’objectivité. Leur écriture est forcément précédée par les phases «documentaire» et «explicative», comme l’asouligné Paul Ricœur19. Ils reconstruisent le passé, selon Paul Veyne, àpartir «des documents ou des témoignages, disons à travers des tekmeria, des traces20» et en donnent, malgré leur effort, une image toujours incomplète et susceptible d’éventuelles modifications21. L’attachement aux sources, le traitement méthodique et rigoureux d’un sujet étudié et la prétention au réel sont garants de la crédibilité de l’historien et de son récit, et par là de la confiance du lecteur. Dans les récits de Jablonka et de Wieviorka, cette perspective historienne se voit tout de suite àtravers le nombre d’archives dans lesquelles puisent les deux historiens. Afin de retracer le destin de ses grands-parents, Jablonka n’apas seulement recours aux archives familiales (les cartes postales, les souvenirs du cercle familial étroit et plus large), mais aussi policières et judiciaires, aux témoignages oraux, aux écrits historiques (S.Friedländer, G.Wellers, S.Klarsfeld) et littéraires (H.Berr, P.Levi, A.Schwarz-Bart), qui sont tous appuyés par des notes de bas de page. La valeur scientifique de son œuvre est attestée par une rigueur historique, dont témoigne entre autres la mention de plusieurs noms d’organisations et de mots étrangers (allemands, yiddishs, hébreux) expliqués àla fin du livre. En cas de doutes, l’historien dote ses affirmations d’expressions comme «peut-être», «probablement», «selon toute vraisemblance», etc. Le souci de vérité historique de Jablonka est néanmoins explicite: 15 A.Wieviorka, Tombeaux…, op. cit, p.235. 16 Ibidem, p.300. 17 S.H.Amigorena, Le Ghetto intérieur, op. cit., p.108–109. 18 Ibidem, p.189. 19 Cf. P.Ricœur, La Mémoire, l’histoire, l’oubli. Paris: Seuil, 2000, p.71–72. 20 Cf. P.Veyne, Comment on écrit l’histoire. Paris: Seuil, 1971, p.14. 21 Cf. J.Le Goff, Histoire et mémoire. Paris: Gallimard, 1988, p.193. OPEN ACCESS
SILVIA RYBáROVá 165 […] je veux que mon récit soit indubitable, fondé sur des preuves, au pire des hypothèses et des déductions, et, pour honorer ce contrat moral, il faut tout àla fois assumer ses incertitudes comme faisant partie d’un récit plein et entier et repousser les facilités de l’imagination, même si elle remplit merveilleusement les blancs22. Son récit foisonnant de faits historiques qui sont d’une minutie extraordinaire ne fait que confirmer ses objectifs. Chez Wieviorka, on reconnaît également un vaste travail de recherche et une abondante documentation rassemblée pendant un demi-siècle, comme elle le précise dans la partie «Bibliographie et remerciements» placée àla fin du livre. Elle cite plusieurs documents: des archives, bien évidemment, mais aussi des témoignages familiaux enregistrés ou écrits (yfigurent, entre autres, les enregistrements des entretiens avec son père, de courts mémoires de sa mère, les mémoires de son oncle Roger Perelman publiés en 2008 sous le titre Une vie de Juif sans importance, etc.), des nouvelles de Wolf Wieviorka, des anecdotes ou des récits d’autres témoins de l’époque. Le choix de donner la parole àdes témoins particuliers fait preuve de la volonté de l’auteure de «reconstruire l’histoire de [sa] famille et celle du monde dans lequel elle avécu23» plutôt que de faire une œuvre d’historien au sens propre, comme c’est le cas de ses ouvrages précédents. Àplusieurs reprises, l’auteure souligne les blancs du passé au lieu de les remplir. Même si elle voudrait bien connaître les détails de la vie de ses grands-parents paternels, par exemple comment ils se sont rencontrés ou ont vécu les quelques semaines avant leur arrestation, elle constate tout simplement: «Nous n’en savons rien24». Malgré le semblant d’échec de ses recherches («Je n’ai trouvé que peu de traces de la famille Wieviorka25»), elle finit par rassembler des fragments épars et reconstituer l’histoire tragique de sa famille avec une véritable maîtrise d’historienne. Tout comme Jablonka. LES PERSPECTIVES LITTÉRAIRES Le romancier est au contraire libre de jouer de la matière historique, d’imaginer les possibles, de penser les non-dits, ou bien de se servir de toutes sortes d’artifices. Le roman qualifié d’«historique» se distingue, selon Jean-Yves Tadié, du récit des historiens justement par la description de la psychologie des personnages, par la présence fréquente de dialogues, par la stylisation ou encore par le libre choix de détails: «Le roman n’apas àretracer la totalité des causes d’un événement. Il est libre de choisir, de réduire, de montrer des points de vue opposés, sans trancher entre eux26». Ainsi, 22 I.Jablonka, Histoire des grands-parents…, op. cit., p.267. 23 A.Wieviorka, Tombeaux…, op. cit., p.32. 24 Ibidem, p.35. 25 Ibidem, p.372. 26 Voir J.-Y. Tadié, «Les écrivains et le roman historique au XXe siècle. Esthétique et Psychologie», Le Débat. Historique, politique, société. L’Histoire saisie par la fiction, no 165, 2011, p.137–138. OPEN ACCESS
166 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE dans les récits d’Amigorena et de Berest désignés en tant que «romans», le lecteur n’est pas étonné de retrouver des dialogues entre les personnages ou les commentaires sur leurs états d’âme et pensées, sans doute inventés et exceptionnels dans les écrits historiques pour des raisons évidentes27. L’étiquette «roman» dispense les écrivains du souci de vérité, critère incontournable pour les historiens, et leur permet de réfléchir aux sujets difficiles àaborder par le récit historique: comme l’est, par exemple, celui du traumatisme et de la transmission intergénérationnelle. Dans Le Ghetto intérieur, Amigorena renonce àdétailler tout le parcours de ses ancêtres comme c’était le cas de Jablonka ou de Wieviorka. Il ne dit presque rien sur son arrière-grand-mère déportée et le récit des origines de son grand-père ne couvre qu’une dizaine de pages. Par contre, il décrit en profondeur le vécu intime de son grand-père Vicente lié àla disparition de ses proches polonais dans les années 1940. Le recours àl’imagination permet àAmigorena de reconstituer ce que Wieviorka regrette ne pouvoir jamais écrire dans le récit historique, faute de savoir: ce qui atraversé l’esprit de ceux qui sont déjà morts28. Le Vicente fictionnel peut se demander alors àla première personne ce que le Vicente réel s’est peut-être, ou pas du tout, demandé: «Mais pourquoi je suis juif? Pourquoi, aujourd’hui, je ne suis que ça? Pourquoi je ne peux pas être juif et continuer d’être tout ce que j’étais auparavant?29». Malgré beaucoup d’invention au niveau des personnages et du déroulement de l’intrigue, le roman fait preuve de la riche documentation historique implicite de l’auteur. Aussi certains détails deviennent-ils extrêmement précis et rappellent plutôt une approche historienne (l’auteur anticipe par exemple en disant: «Il [Vicente] saurait que fin 1941 un Juif du ghetto mangeait en moyenne 180 calories par jour, c’est-à-dire 15% du minimum vital […]30». Àpart les extraits de textes authentiques (lettres, journaux, témoignages), les événements historiques apparaissent dans le roman soit du point de vue de Vicente (àla première ou àla troisième personne), soit àtravers les dialogues de ce dernier avec ses amis ou témoins (inventés?). Il yadonc un mélange de la part fictionnelle et de la part factuelle plus ou moins identifiable. Une approche similaire se fait voir dans le roman La Carte postale. Malgré le cadre considéré comme vrai (personnages, événements historiques), l’appellation «roman» est justifiée par la présence de nombreux dialogues et scènes fictifs. Il s’agit par exemple des propos et des gestes des personnages lors d’une réunion de famille, des pensées des membres de la famille de Berest déportés dans le wagon pour Auschwitz ou des réactions de sa grand-mère liées àl’attente du retour de ses proches— toutes ces «inventions» donc dont les historiens en manque de preuves doivent se passer. 27 S’il yades dialogues, par exemple dans le livre de Jablonka, ils concernent l’échange de paroles entre l’auteur et les témoins interviewés par lui, jamais entre les personnes historiques supposées réelles. 28 «J’aurais tant aimé restituer les discussions qui n’ont pas manqué d’agiter la famille Wieviorka avant que ne fussent prises les décisions qui, nous le savons aujourd’hui, ont décidé de la vie ou de la mort de chacun de ses membres. Et je m’en veux terriblement de n’avoir pas questionné Méni et Aby sur ce point». A.Wieviorka, Tombeaux…, op. cit., p.238. 29 S.H.Amigorena, Le Ghetto intérieur, op. cit., p.70. 30 Ibidem, p.89. OPEN ACCESS
SILVIA RYBáROVá 167 Pourtant, le lecteur n’yadhère pas automatiquement parce que la question du réel et de l’imaginaire résonne constamment dans le roman. La romancière yrapporte entre autres un dialogue entre la sœur de sa grand-mère et une femme médecin, survivante quant àelle, dans le camp de Drancy avant que celle-là ne soit déportée et disparue àjamais àAuschwitz. Si le lecteur est plutôt enclin àconstater le caractère fictif du dialogue, la narratrice le renseigne qu’il n’en est rien. Car face au questionnement de l’auteure elle-même sur l’origine de ce savoir que lui transmet sa mère Lélia, cette dernière insiste sur l’authenticité des faits rapportés dans le dialogue en s’exclamant «je n’invente rien!31». Pour soutenir ses propos, Lélia se réfère au témoignage écrit de la femme médecin rescapée des camps de concentration nazis dont elle cite un extrait32. La mère de Berest souligne ainsi le caractère authentique non seulement de ce dialogue mais aussi de l’histoire familiale, dont la reconstitution lui apris vingt ans, en affirmant de n’avoir consulté que des archives, des livres et des brouillons de sa mère retrouvés après sa mort. La même volonté de véracité est évidente chez Anne Berest dont l’enquête apris quatre ans. Malgré le caractère apparemment fictif de la plupart des dialogues, l’auteure affirme dans un entretien qu’elle voulait être «“juste”, d’un point de vue historique» et qu’elle n’arien inventé, sauf les détails de la vie pour lesquels elle s’est inspirée des romans de l’époque, des témoignages ou des ouvrages historiques33. Qualifié de «vrai», le roman l’est dans la mesure où la romancière respecte des faits attestés même si elle emploie des techniques romanesques. Son approche consiste àjouer sur la forme qui mêle dialogue et récit, exactitude historique et invention, quête et enquête. ÀNOUVELLE HISTOIRE, NOUVEAU RÉCIT34? (EN GUISE DE CONCLUSION) Nous pourrions dire avec Vincent Jouve que «[la] distinction entre la «réalité» (qu’analyse l’historien) et l’«existence» (dont se préoccupe le romancier) est fondamentale35». Au fond, le théoricien araison: d’un côté, l’histoire peut essayer d’expliquer la Shoah de plusieurs façons— par la description des structures sociales, par 31 A.Berest, La Carte portale, op. cit., p.186. 32 Anne Berest fait mention du nom de la survivante— il s’agit de la psychiatre française Adélaïde Hautval— et de ses mémoires Médecine et crimes contre l’humanité, écrits en 1946 et publiés après sa mort en 1991. 33 Cf. B.Roger-Lacan— M.Roger-Lacan, «La vertu de l’œuvre d’art est d’être une porte d’entrée vers la découverte des témoignages et des travaux des historiens». Entretien avec Anne Berest, Le Grand Continent, 2022. URL: <https://legrandcontinent.eu/fr/2022/01/27/ la-vertu-de-loeuvre-dart-est-detre-une-porte-dentree-vers-la-decouverte-des-temoignages-et-des-travaux-des-historiens-une-conversation-avec-anne-berest/> [Consulté le 28/07/2023]. 34 Nous faisons allusion au titre de l’article d’Ivan Jablonka, «Ànouvelle histoire, nouvelle mémoire», art. cit., p.91–105. 35 Voir V.Jouve, Pouvoirs de la fiction. Pourquoi aime-t-on les histoires? Malakoff: Armand Colin, 2019, p.129. OPEN ACCESS
168 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE l’interrogation sur les rapports entre la culture yiddish, les pratiques sportives et le militantisme communiste, comme l’ont fait Jablonka et Wieviorka dans leurs récits; de l’autre, le roman est apte ànous transmettre le vécu personnel le plus intime car il suscite en nous des émotions36. Cela explique aussi le fait que de nombreux écrivains contemporains plongent dans l’histoire familiale pour «mesurer les échos de la perte sur leur propre vie37», comme le note Wieviorka. Ainsi, les romans d’Amigorena et de Berest nous font comprendre ce que cela peut signifier d’être un descendant de survivants. Or, la spécificité de la Shoah rend la distinction entre histoire et littérature moins tranchée. On peut constater que plus le passé est flou, plus les historiens et les romanciers cherchent àle rendre net, «visible» et exact par la documentation historique. C’est pourquoi les romanciers renoncent àla fiction (au sens du caractère imaginé de textes) et deviennent soucieux de dépeindre la réalité historique, le réel, la vérité, de préférence par les moyens des historiens. Dominique Viart rend compte de cette tendance dans la littérature contemporaine par le terme de «roman historien38» qui remplace celui de roman historique. Fondé sur une enquête, celui-là se caractérise par une recherche historienne, un recours aux archives et aux documents. D’ailleurs, c’est aussi l’historien François Dosse qui met en avant l’intérêt du roman pour la réalité et pour l’histoire dans son ouvrage récent au titre emblématique Les vérités du roman (2023). Le souci de vérité n’empêche pas pour autant les romanciers de profiter pleinement des potentialités du genre romanesque, notamment quand il s’agit de l’usage de divers moyens stylistiques et techniques. Les historiens ne se contentent pas non plus d’écrire l’histoire comme avant. Ils cherchent non seulement àproduire du savoir, mais aussi àrendre compte de l’existence des hommes. Dissiper le flou signifie donner des contours précis aux hommes, les montrer en tant qu’êtres en chair et en os autrefois vivants. C’est ce que constate Jablonka àpropos de sa biographie familiale: «[l]es morts n’ont pas toujours été morts, et il importait de les rendre àla vie, àleur vie39». C’est pourquoi il évoque àpartir des témoignages, par exemple l’audace de son grand-père Matès et la beauté de sa grand-mère Idesa, détails apparemment insignifiants, mais qui nous les rendent plus proches, plus humains. Pareillement, la tonalité subjective du livre de Wieviorka qui dévoile son fantasme récurrent d’une réapparition possible de son grand-père40 36 «[…] est littéraire un texte considéré comme tel et qui, au moyen d’une forme, produit une émotion». I.Jablonka, L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales. Paris: Seuil, 2017, p.247. 37 Voir A.Wieviorka, «Comprendre, témoigner, écrire», dans I.Jablonka— A.Wieviorka (dir.), Nouvelles perspectives sur la Shoah. Paris: P.U.F., 2013, p.17. 38 Voir D.Viart, «Les littératures de terrain. Enquêtes et investigations en littérature française contemporaine», Repenser le réalisme. Cahier ReMix 7, Montréal: Figura, Centre de recherche sur le texte et l’imaginaire, 2018. [En ligne]. URL: <https://oic.uqam.ca/ fr/remix/les-litteratures-de-terrain-enquetes-et-investigations-en-litterature-francaise-contemporaine> [Consulté le 15/08/2023]. 39 Jablonka, «Ànouvelle histoire …», art. cit., p.100. 40 «J’ai longtemps imaginé ou rêvé que Wolf reviendrait». A.Wieviorka, Les Tombeaux…, op. cit., p.340. OPEN ACCESS