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Sous le regard d'Hermes = Bajo la mirada de Hermes

Ringler, Suzanne

Abstract

La autora, intérprete de conferencia, expone su visión de su profesión tal como se manifiesta en el revelador mito de Hermes, intérprete entre los dioses y el pueblo, y en la hermenéutica a lo largo de su historia en Europa. Examina esa visión en la experiencia de los primeros intérpretes de América y concluye que esa visión lleva en sí un concepto de interpretación como la capacidad de vivir en varias culturas dentro de la gran cultura unitaria del planeta actual, la República Universal, preconizada por Víctor Hugo. Demuestra la vigencia de este concepto de la profesión tal como se ha constituido en el siglo XX, con la conferencia internacional y la interpretación simultánea

Full text

Hermēneus. Revista de Traducción e Interpretación Núm. 1 - Año 1999 SOUS LE REGARD D’HERMES Suzanne RINGLER Intérprete independiente QUl EST HERMES? Depuis mémoire d'homme , et en tout cas depuis Babel, il y a tou jours eu pluralité des langues et donc il y a toujours eu des interprètes . L'interprète est le médiateur entre deux cultures , entre deux façons d'ê tre homme , c'est-à-dire entre deux langues . L'interprète est un être ambi gu qui appartient à deux mondes qui a vécu ici mais aussi là, qui est à la fois membre d'un peuple et étranger à son peuple . C'est un être frontalier qui, comme l'oiseau d'Evtouc henko , ne connaît pas des frontières mais justement pour cela et paradoxalement habite les frontières . C'est dans les textes d'Hérodote que l'on mentionne les interprè tes pour la premiére fois dans l'histoire . I l s'agit des interprétes des pha raons et des rois de P e rse . L'Anabasis de Xenophon et les "hermeneutès" qui les accompagnaient. Le mot "hermeneutès" vient de Hermés , le dieu qui était l'interprète des dieux pour les hommes . " Hermes transmited the messages of the gods to the mortals , that is to say , he not onl y announced them verbatim but acted as an "interpreter" who render s their words intelligible –and meaningful –whic h may require some point of clarification or othe r , additional, commentary " 1 . Dans l’interprétation de W alter F . Otto 2 , que j’aime beaucoup , Hermés , l'interprète des dieux, n'est pas un dieu indoeuropéen, il n'est pas venu a v ec les tribus sauvages des blonds aux yeux bleus , qui envahirent la civilisation orientale qui occupait les terres qui devinrent après la Gréce. Ces tribus du nord ont trouvé Hermès dans la terre occuppée . ll était déjà là. Hermès est un dieu plus ancien. Mais les indoeuropéens fini rent par l'assimiler et l'adopter , et il fut fait frère d'Apollon auquel il fit cadeau de la lyre qu'il inventa. C'est-à-dire , Hermès appartient à deux mondes , à deux cultures , à deux civilisations . C'est pour cela qu'il fonc tionne comme "intermédiaire", internuntius , interprète entre les dieux, qui étaient indoeuropéens , et le bas peuple , qui était au départ le peuple de la civilisation pré-grecque . Mais Hermès ne devint jamais tout à fait un dieu olympien, noble et aristocratique , il resta un dieu ambigu, popu laire , familier , quotidien, patron des tous les débrouillards , des 1 J o sef Bleic her , " Contemporary Hermeneutics , Hermeneutics as Method, Philosophy and Criti que ", Routledge & K e gel P a ul, Londres 1980. 2 W alter F . Otto , Die Goetter Griec h enlands , F rankfurt 1961. - 1 - Hermēneus. Revista de Traducción e Interpretación Núm. 1 - Año 1999 voleurs et des marc hands , lui-même voleur , un dieu pratique , débrouillard lui-même , connaissant les c h emins d'un pa ys qui était plus le sien que des indoeuropéens . Dans la Grèce antique , il y a vait aux carrefours des c h e mins des tas de pierre qui indiquaient les directions , on les appellait des "hermaïon". Chaque fois que sur la route vous c h erc h ez votre c h emin pérmi les écriteaux et les signaux, Hermés est a v ec vous, il fait son appa rition, son "épiphanie". ll apparait au bord des routes pour aider les éga rés , ceux qui c h erc hent le sens . Or , trouver le c h emin n'est pas une opé ration de la Raison Physique et T e xtuelle , noble, aristocratique et olympienne , mais de la raison du "bison fûté". C'est ainsi que Hermés , le fûté , accompagne les voyageurs ... et les âmes qui vont dans autre monde . ll est alors appelé "psyc hopompos" dans les textes anciens , guide des âmes qui s'ac heminent dans les contrées au-délà de la mort. Hermés , dieu popu laire et quotidien. Lorsque le silence se faisait dans la conversation, les grecs disait "c'est Hérmès qui entre". L'HlST OlRE DE L'HERMENEUTlQUE. Hermès parle pour les dieux, il est la bouc he des dieux. En grec c lasique "profemi", parler pour l'autre , à sa place , prophetès , prophète . Moïse , interprète de J é hova, se sert d'Aaron, sa bouc he pour les hébreux, dont il ne parle pas la langue . Hermeneutiké , l'art de comprendre et d'expliquer les textes d'Ho mère et des auteurs anciens , les textes c lassiques et tout texte , l'art de l'e xégèse, de l'interprétation, Ausdeutung . ll faut faire une distinction entre "mantiké" et "hermeneutiké". La "mantiké" est l'art d'interpréter les pré sages et les augures mais surtout les dires étranges des sybilles et pytho nisses . Un des fragments d'Héraklitéos dit: Le seigneur qui habite le "manteïon" à Delphes ne parle pas , ne cac he pas , il montre ." ( outé léguei, outé kryptei, alla sémainei ). Le "manteïon" était le temple où la sybille "aux lévres tremblantes" ( maïnoméno stomati ) laissait éc happer ses mots "hermétiques" inspirés par le seigneur de Delphes , Apollon. T a ndis que l'herméneutiké est l'art d'interpréter les dires humains des textes . Dans un dialogue où Platon parle de ce qui est ou peut être considéré comme vrai sa voir ou vraie science, nous trouvons cette phrase: ni la mantiké ou art de la divination ni l'herméneutiké ou art de l'interprétation non plus (ne peuvent être des sciences) car elles savent ce qui a été dit (to legome non), mais ne savent rien de la vérité des c h oses . Nous disons aujourd’hui: l’interprète peut reproduire le sens mais il n’a pas à se prononcer sur la vérité du message . P o ur Platon le vrai sa voir est le sa voir sur la vérité du monde réel. Or , la sybille et l'interprète , selon lui, ne nous disent rien sur ce qui est vrai mais seulement nous parlent de ce que quelqu'un a dit. La logique du XXè sièc l e , néanmoins , nous permet d'appliquer aux dires des interprètes le critère du Vrai et de F a ux, car toute phrase d'un interprète commence du point de vue logique par une première proposition logique: "Il est vrai que le délégué a dit que ... " De ce point de vue , toute phrase d'interprète a une valeur V (vraie) ou F (fausse). - 2 - Hermēneus. Revista de Traducción e Interpretación Núm. 1 - Año 1999 L'HERMENEUTIQUE EUROPEENNE L'herméneutique ou art de l'interprétation a connu un développe ment extraordinaire en Europe en tant que l'art de l'exégèse des textes de la Bible. Dans la révolution culturelle introduite par Luther , l'interpréta tion de la Bible ne doit pas être réservée aux autorités de Rome -qui jus que là en a vaient l'exc lusivité - elle est un droit de tout croyant. Donc , Luther donna sa propre interprétation de la Bible en la traduisant en allemand à partir des textes hébreux et grecs . Interpréter est comprendre et... traduire , c'est-à-dire "redire", les trois activités n'étant qu'une seule et même activité . La traduction de Luther fut critiquée et il se defendit en écrivant le celèbre "Sendbrief des Dolmetc hens" (la mission du traduc teur), où il invoque la nécessité de traduire le sens et non pas les mots . Le "legomenon" se trouve dans l'intention de dire , pas dans les mots . LA CLEF D'OR DE L'INTERPRET A TION La révolution luthérienne fut condamnée par l'Eglise catholique dans le Concile de Trente , en particulier lors de la session du 8 a vril 1546. La position catholique était que les Saintes Ecritures , en tant qu'écriture , que mots , n'étaient pas tout à fait compréhensibles sans l'aide de la Tra dition, celle-ci étant l'opinion des P è res de l'Eglise telle que conservée et gérée par les autorités de Rome . Il fallait donc démontrer qu'il suffisait de lire les textes ... a v ec des méthodes et des règles de lecture , pour com prendre le sens . Ces règles et ces méthodes "herméneutiques" furent énnoncées par Matthias Flacius Illyricus dans son livre De ratione cog noscendi sacras literas , aussi appelé Clavis Scripturae Sacrae (1567), d'où le nom de c l ef d'or de l'herméneutique donné à sa doctrine . Flacius accuei lle dans son système la tradition de la rhétorique c lassique -l'art de bien parler et de faire de beaux discours - mais telle qu'elle a vait été modifiée par Melanc h ton, le disciple de Descartes , qui fit d'elle l'art de restituer les textes c lassiques dans leur pureté originale et l'art de les comprendre . Ainsi, le sens de la rhétorique glisse vers l'art -et donc la théoriede la compréhension qui deviendra le grand thème de l'herméneutique . La premiére règle de Flacius est le principe de la totalité , que l'on trouve déjà mentionné comme principe d'interprétation des textes des lois dans le Digeste de J u stinien, l'empereur codificateur de Byzance (5è siè c l e): " incivile est, nisi tota lege per s pectae , una aliqua particula eius pro posita iudicare vel respondere ", il n'appartient pas au droit civil - incivile est - de se prononcer , soit en tant que juge - iudicare - soit en tant qu'opinion d'a v ocat - respondere -, sur une partie sans a v oir regardé le tout de la loi. Le principe de la totalité dit que l'on doit comprendre un texte -ou un dis coursen fonction de sa totalité et non pas en fonction de l'une de ses par ties . T o ute partie doit étre comprise selon le tout. Mais pour comprendre le tout, il faut d'abord comprendre les parties ... lesquelles sont incompré hensibles sans le tout. Vo ici le cerc le vicieux qu'on appelle le "cerc le her méneutique". L'interprète comprend ce que l'orateur veut dire parce qu'il connaît la totalité de la situation dans laquelle se situe le discours et il comprend c h aque partie du discours en fonction de cette double totalité , la totalité - 3 - Hermēneus. Revista de Traducción e Interpretación Núm. 1 - Año 1999 de la situatton et la totalité du discours . Selon moi, la totalité du discours est perçue comme l'intention du vouloir dire ou sens intenté par l'orateur . LA FORCE DU SENS La deuxiéme règle de Flacius est justement le principe de l'inten tionalité du sens intenté , qui réapparait dans l'oeuvre du grand philolo gue français Emile Benveniste et dans la philosophie du langage de J o hn Searle . P o ur cerner ce principe , Fla vius emploie trois mots latins , scopus , finis , intentio : "... ut primum scopum, finem aut intentionem totius eius scripti... notum habeas ". Le principe du "sens" ou force de l'intention est déjà énoncé par la rhétorique c lassique et dans le Digeste: " scire leges non hoc verba earum tenere sed vim et potestatem ", connaître les lois -nous dirions aujourd'hui "comprendre"- n'est pas "tenir ses mots" mais sa force (vis et potestatem). PENETRER LE V O ULOlR DlRE DE L'ORA T EUR P a rmi les successeurs de Flacius , il faudrait citer J o hann J acob Rambac h, dont les " lnstitutiones hermeneuticae sacrae ", de l723, introdui sent la notion de l'état d'âme dans l'herméneutique . L'interprète , selon Rambac h, devrait se plonger dans le vouloir dire de l'orateur ou de l'au teur dans un élan d'identification psyc hologique. Ce thème est développé par Hermann Franc k e a v ec sa théorie de "l'affectus". " omni, quem homi nes proferunt sermoni, ex ipsa anime destinatione unde is procedit, affec tus inest ". T o ut discours (sermo) proféré par l'homme est habité par un "affectus" qui vient de l'âme même de laquelle il (le discours) émane . Cette âme du discours , qui est immédiatement présente dans la parole orale , reste cac hée dans le texte - propter defectum vivae vocis - et l'inter prète de textes doit la faire rejaillir en surmontant la distance et l'étran géité qui le sépare du vouloir dire de l'auteur . Le psyc hologisme herméneutique fut développé par le grand représentant de l'herméneutique romantique , Sc hleiermac her , a v ec son concept de la Einfühlung . Ce concept a été critiqué de nos jours , en parti culier par Gadamer , le disciple de Heidegger . On parle aussi de l'inter prétation psyc hologique dans les conversations des interprètes de confé rence . P e ut-on parler d'une pénétration "psyc hologique" des intentions de dire de l'orateur? Ou bien d'un phénomène d'identification selon lequel l'interprète devient la personne de l'orateur? Gadamer reproc he à Sc hleiermac her le péc hé de "psyc hologisme" mais peut-être Gadamer a oublié que le psyc hisme romantique n'est pas "psyc hique" dans le sens moderne du mot mais dans le sens romantique où il est plutôt... l'esprit. P é nétrer les intentions de dire de l'orateur n'est pas ressentir ses états psyc hologiques ou états d'âme mais ressentir ce qu'il ressent lors qu'il sent le sens , c'est-à-dire reconstruire et reproduire sa production de sens . Ou bien, si vous préférez, comprendre sa logique, se placer dans le point de vue de son raisonnement, - 4 - Hermēneus. Revista de Traducción e Interpretación Núm. 1 - Año 1999 comprendre pourquoi il dit ce qu'il dit, de quel ensemble des circonstances jaillit son vouloir dire . Et dans ce sens , s'identifier à son vouloir dire , l'assumer et le re-vivre lorsqu'on parle dans une autre langue pour re-dire ce qu'il a dit. L'identification est un phénomène réel vécu comme tel par des collègues qui en parlent et qui se manifeste dans le "je" de l'interprète qui est le "je" de l'orateur . LE T O URNANT HERMENEUTlQUE DE LA PHlLOSOPHlE CONTEMPORAlNE Spinoza dédie le septième c hapitre de son T r actatus theologicuspoliticus à l'herméneutique utilisant pour la premiére fois dans l'histoire de l'herméneutique le concept de "situation" (contexte). ll s'agit de la situation historique du texte et de son auteur . Plus important encore: Spinoza veut construire une base scientifi que sûre pour l'herméneutique de telle façon que les sciences qui utilisent l'interprétation comme méthode , l'histoire , par exemple , puissent a v oir la même dignité que les sciences de la nature , ce qui est une anticipation du projet de W ilhelm Dilthe y , lequel, se situant à la fin du développement de l'histoire de l'herméneutique européenne , et développant les idées hermé neutiques de Sc hleiermac her , voulut donner une base aux sciences socia les . C'est ainsi que l'herméneutique entre dans sa phase contemporai ne , où elle devient, a v ec Dilthe y , Heidegger et Gadamer , le problème essentiel de la philosophie . Non pas en tant que méthode des sciences sociales mais en tant que le premier principe de la philosophie et de tou tes les sciences , naturelles et sociales . Car tout ce que les hommes pensent surgit de leur vie quotidienne , de leur façon de vivre , de leur vécu social, lequel plonge ses racines dans l'oralité quotidienne du langage oral, qui est le milieu de tra vail de l'interprète . C'est dans la logique du parler oral que se troùve le secret de toute pensée , de tout sentiment, de l'esprit, de l'lmaginaire . La Raison, la celèbre Raison des philosophes , est un produit de la Raison Orale , de la façon de penser typique de l'oralité de la parole orale qui, est ô combien différente de la façon de penser de la parole écrite ou texte . L'abîme qui sépare l'oralité de la textualité , le Discours du T e xte se révèle a v ec éc lat dans la différence entre l'interprétation, parfois appélée aussi traduction orale , et la traduction écrite . Les études sur la traduction sont encore dominées par des lin guistes qui n'ont pas une expérience directe , un vécu, d'aucune sorte de traduction mais qui pensent toujours à la traduction de textes et au texte . Même des études faites par des traducteurs de textes ignorent totalement l'existence du Discours , c'est-à-dire l'existence de l'oralité . - 5 - Hermēneus. Revista de Traducción e Interpretación Núm. 1 - Año 1999 LA RAlSON ORALE OU RAlSON HERMENEUTlQUE Hermès n'est donc pas olympien: les dieux olympiens sont des étres rationnels qui ont renoncé à la magie , typique des réligions "orien tales". Hermès reste magicien, son c h apeau magique le rend invisible ... destin de tout interprète qui, n'assumant pas ses mots , reste secondaire , invisible , "latéral" au drame du discours . Hermès a sa baguette magique , ses c h aussures ailées . Donc , l'intelligence de Hermès n'est pas la Raison Olympienne , l'intellecte noble des sciences , mais le sa voir pratique de celui qui retrouve le sens des c h emins et des dires . ll est le patron des débrouillards et le dieu de la débrouillardise , c'est-à-dire de la raison qui fonctionne dans le langage oral, quotidien... considéré par la philosophie herméneutique comme base , fondement et origine de toute pensée , de toute raison, même l'olmpyienne . F o rmidable renversement de la pensée , Hermès , patron des interprètes ou la raison de l'oralité , est devenu plus intéressant, plus ancien, que son illustre frère Apollon. LES lNTERPRETES DANS LE NOUVEA U MONDE ET LE NOUVEA U MONDE DES lNTERPRETES Le premier interprète du Nouveau Monde connu de l'histoire est l'espagnol Cristóbal Rodríguez, dit "La Lengua". (Dans l'espagnol de l'é poque on disait "los lenguas" pour les interprètes). Cristóbal Rodríguez est probablement allé aux "lndes" dans l'un des premiers voyages de Colomb et il a dû rester dans l'île fa vorite de celui-ci, l'Hispaniola ou Espagnole , aujourd'hui Saint-Domingue , car lorsqu'il apparaît dans l'his toire , il a vécu longtemps a v ec le peuple "taino" dont il connait la culture et la langue ... ce qui lui permet de faire l'interprète entre les espagnols et les "tainos", mais aussi d'être le premier défenseur des lndiens contre la cruauté des espagnols de l'époque ... bien a vant le dominicain Bartolomé de las Casas , qui est le défenseur attitré des populations américaines . Nous voyons dans le cas du premier interprète d'Amérique les ingrédients essentiels de l'interprète: a v oir vécu dans cet autre pa ys , a v oir assimilé sa culture , ses valeurs , a v oir réalisé une sorte de transformation culturelle jusqu'au point de se sentir comme l’un d'eux et en conséquence d'être prêt à le défendre , à l'expliquer aux autres . LA MALlNCHE Mais l'interprète le plus connu parmi ceux de la première époque est Doña Marina, la Malinc h e . Vo ici ce que Tzvetan T odorov dit d'elle 3 : " Le deuxième per s onnage essentiel dans cette conquête de l'inf ormation est une femme , que les lndiens appellent Malintzin et les Espagnols , doña Marina, sans qu'on sac h e lequel de ces deux noms est une déf ormation de l'autre; la f o rme la plus fréquemment donnée à ce nom est la Malinc he. Elle est offerte en cadeéu aux Espagnols au cour s d'une des premières 3 Dans " La conquête de l'Amérique , La Question de l'A utre " (Seuil, P aris , l982). - 6 - Hermēneus. Revista de Traducción e Interpretación Núm. 1 - Año 1999 rencontres . Sa langue maternelle est la nahuatl, la langue des Aztéques; mais elle a été vendue comme esclave c h ez les Mayas , et possède aussi leur lan gue . Il y a donc au début une c h aîne assez longue: Cortés parle à Aguilar (son premier interprète), qui traduit ce qu'il dit à la Malinc he, qui à son tour s'adresse à l'interlocuteur aztèque . Ses dons pour les langues sont évi dents , et peu de temps après, elle apprend l'espagnol, ce qui augmente enco re son utilité . On peut imaginer qu'elle a gardé une certaine rancune enver s son peuple d'origine , ou enver s certains de ses représentants; tou jour s est-il qu'elle c h oisit résolument le camp des conquistadores . En effet, elle ne se contente pas de traduire; il est évident qu'elle adopte aussi les valeurs des Espagnols , et contribue de toutes ses f o rces à la réalisation de leur s objectifs . D'un côté , elle opère une sorte de conver sion culturelle , inter prétant pour Cortés non seulement les mots mais aussi les comportements; de l'autre , elle sait prendre l'initiative quand il le faut, et adresse à Mocte zuma des paroles appropriés (notamment dans la scéne de son arrestation), sans que Cortés les ait prononcées auparavant. T o us s'accordent à reconnaitre l'importance du rôle de la Malinc he. Cortés la considère comme un allié indispensable , et cela se voit bien à la place qu'il accorde à leur intimité physique . Alor s qu'il l'avait "offerte" à l'un de ses lieutenants aussitôt aprés l'avoir "reçue", et que, aprés la réd dition de Mexico , il la mariera à un autre conquistado r , la Malinc he sera sa maîtresse pendant la phase décisive, depuis le départ ver s Mexico jus qu'à la c hute de la capitale aztèque ... Mais même après la c hute de Mexi co nous la voyons toujour s aussi appréciée: "Cortés ne pouvait traiter sans elle aucune affaire avec les indiens". (Bernal Diaz). Ces dernier s aussi voient en elle beaucoup plus qu'un interprète; tous les récits la mention nent fréquemment, et elle est présente dans toutes les images . Celle qui illustre dans le Codex Florentin la premiére rencontre de Cortés et Mocte zuma est bien caractéristique à cet égard: les deux c hefs militaires occu pent les marges de l'image , dominée par le per s onnage central de la Malin c h e ... Les Mexicains d'après l'indépendance ont, en général, méprisé et blâmé la Malinc he, devenue une incarnation de la trahison des valeurs autoc htones , de la soumission servile à la culture et au pouvoir européens . ll est vrai que la conquête du Mexique eû été impossible sans elle (ou quel qu'un d'autre jouant le même rôle), qu'elle est donc responsable de ce qui s'est produit. J e la vois pour ma part sous un tout autre jour : elle est d'a bord le premier exemple , et par là même le symbole, du métissage des cul tures ; elle annonce par là l'Etat moderne du Mexique, et, au-délà, notre état présent à tous , puisque , à défaut d'être toujour s bilingues , nous som mes inévitablement biou triculturels ". Ces mots de T odorov révèlent, sans le vouloir, des éléments essen tiels de toute théorie de l'interprétation: nous y retrouvons la "conversion culturelle", l'appartenance à plusieurs façons d'être homme , tels que révé lés directement par la bi-culturalité de la Malinc h e mais aussi indirecte ment par le fait qu'elle , comme tout interprète , ne traduit pas les mots mais quelque c h ose de plus: elle prend l'initiative pour faciliter la com préhension. Leitmotif: "les mots et le sens". Il me semble évident que ces considérations ont des conséquences pratiques qui sautent aux... oreilles . - 7 - Hermēneus. Revista de Traducción e Interpretación Núm. 1 - Año 1999 LES lNTERPRÈTES FRANÇAIS A U C ANADA Notre collègue traducteur du Canada, J e an Delisle , théoricien de la traduction, a consacré un artic le aux "Pionniers de l'interprétation au Canada" dans un numéro spécial de MET A dédié à l'histoire de la tra duction dans ce pa ys bilingue 4 , dans lequel il nous parle des premiers interprètes français , deux lroquois , Dom Aga ya et T aignoagn y . Cartier les ramène en F rance où ils débarquent le 5 septembre l534 pour y apprendre le français . " Cartier les destinait au métier d'interprète . ll avait compris la nécessité de disposer de truchements pour les langues du pays , si rocai lleuses pour une oreille européenne ... ". Soixante ans plus tard, Samuel de Champlain, surnommé le père de la Nouvelle-F rance , mit en oeuvre un plan pour former des interprètes qui furent aussi agents commerciaux, diplomates , guides et explorateurs . Et le premier fut Etienne Brûlé qui, arrivé au Canada l'année de la fondation de Québec, " très tôt ressent un vif attrait pour la vie sauvage et aventureuse ". Champlain l'envoya séjourner c h ez les Algonquins durant l'hiver de 1610-1611. ll revient au printemps suivant " habillé à la sauva ge , qui se loua du traitement de ceux-ci ", écrit Champlain. Et Delisle d'a jouter: " Nous sommes le 13 juin 1611 et un per s onnage nouveau apparait en Nouvelle-F rance: l'interprète-résident ". Vo ici ce que Delisle dit de lui: "Connu surtout comme truc hement de la langue huronne; Brûlé servit d'intermédiaire à Champlain à l'occasion des cérémonies d'alliance ou d'expéditions de guerre . ll aurait aussi participé à la rédaction du diction naire de la langue huronne du F r ère Gabriel Sagard. Plus que tout autre interprète , Brûlé fut prof ondément "transf o rmé" par ses contacts de tous les jour s avec les lndiens . Adoptant intégralement leur mode de vie, il en vint à abandonner la civilisation européenne et à renier ses origines. En s'i dentifiant aux indigènes , les interprètes qui, à l'instar de Brûlé , s'indiani saient, ont largement contribué à atténuer le c h oc culturel produit par la rencontre de l'homme de la Renaissance et de l'homme de l'âge néolithi que. lls établissaient un pont entre deux groupes qui n'étaient pas vrai ment "contemporains" . LA REPUBLlQUE UNlVERSELLE Le thème de la transculturalité de l'interprète n'est pas mince . Doit-on considérer que toute culture est une espèce de prison et que seul est libre celui qui, en apprenant à vivre d'une autre façon, s'éc h appe à l'emprise d'une seule? En plus , il s'agit d'un sujet d'importance primor diale pour le monde pluriculturel d'aujourd'hui qui a besoin des hommes et des femmes qui, dépassant l'esprit nationaliste , deviennent des cito yens de la République universelle dont parlait V i ctor Hugo: O République universelle , Tu n'es encor qu'une étincelle , Demain tu seras le soleil. Ou bien ceci: est-ce qu'en dépassant le monoculturalisme du fait de vivre dans plusieurs langues ne devient-on pas citoyen d'une nouvelle culture qui est en train de 4 MET A, Vo l.22, Nº 1, mars 1977. - 8 - Hermēneus. Revista de Traducción e Interpretación Núm. 1 - Año 1999 se créer? En d'autres mots: le dépassement d'une culture est la porte d'une nouvelle culture . Qui existe déjà. Elle s'a pella un jour le Nouveau Monde . Aujourd'hui, elle s'appelle le Tiers Monde . L'HOMME DOUBLE Le deuxième interprète canadien est J e an Nicolet. "Originaire de Cherbourg , J e an Nicolet peut être considéré comme l'interprète le plus représentatif du régime français ... Chez les Népissingues où il a vécu pen dant quinze ans , il logeait dans sa propre cabane ... Ces dures conditions de vie n'empêc hérent pas Nicolet d'assimiler la langue des Algonquins et celle des Hurons pendant ses deux premières années de séjour en milieu indigène . ll ne tarda pas non plus à mériter toute la confiance de ses frères d'adoption. ll sut d'ailleur s si bien gagner leur amitié et leur admiration qu'il fut nommé au Grand Conseil de la redoutable nation des Népissin gues et mérita le surnom d'Ac h érra c'est-à-dire "homme double" . Il y eut les autres: les Normands Nicolas Marsolet et F r ançois Marguerie , originaires de Rouen, les frères J e an et Thomas Godefro y , de Lintot, J acques Hertel, de F é camp ainsi que le parisien J e an-P aul Gode fro y , qui fut matelot a vant d'être interprète . Et Olivier Letardiff et Nico las V ignau et J e an Manet et J e an Ric her . La liste est longue . "Régulière ment des jeunes gens s'enf o nçaient dans les bois pour faire l'apprentissage du métier de truchement. Qui ne connait Pierre Bouc he r , Charles Le Moyne et Guillaume Couture , trois éminents interprètes qui ont acquis une répu tation enviable à plus d'un titre dans la colonie". P AS DE LANGUE SANS CUL TURE, P AS DE CUL TURE SANS VlE QUO TI DlENNE "Dès leur arrivée dans une tribu, les interprètes adoptaient inté gralement le mode de vie de leur s hôtes et ne tardaient pas à participer aux festins , danses et rites de sorcellerie qui se mêlaient aux actes de la vie quo tidienne des indiens . V ivre dans une tribu nomade constituait une des expériences les plus pénibles qui soient pour un Européen. Excellente école pour faire l'apprentissage d'une langue , la vie en milieu indigène compor tait de nombreux désagréments . Comme leur s hôtes, les jeunes F rançais vivaient dans des wigwams ou des maisons communes - quand ils né loge aient pas à l'enseigne des étoiles". LE TlERS MONDE QUl EST L'UN ET L'A U TRE Ce monde , comme le monde d'aujourd'hui, ne pouvait pas fonc tionner sans les interprètes . " Les marc hands , écrivit Bacqueville de la P o therie , auraient pour 100.000 escudos de marc handises qui'ils ne pou rraient vendre une livre de tabac sans le secour s - 9 -