Le naturel et l’apparence : l’enseignement moral à travers les Fables de La Fontaine
Abstract
Departamento de Filología Francesa y Alemana
Full text
Universidad de Valladolid Departamento de filología francesa y alemana GRADO EN LENGUAS MODERNAS Y SUS LITERATURAS TRABAJO FIN DE GRADO Le naturel et l’apparence : l’enseignement moral à travers les Fables de La Fontaine Presentado por: Laurine Annequin Tutelado por: Luis Javier Benito de La Fuente Año 2018-2019. 1° convocatoria (junio de 2019) V° B°
Universidad de Valladolid 2 Laurine Annequin Résumé Ce travail de Fin de Grado tente d’étudier la critique sociale de la bourgeoisie française au XVIIe siècle, réalisée par La Fontaine dans son œuvre Fables, en s’attardant surtout sur le jeu des apparences et du naturel. Nous analyserons los moyens utilisés par les bourgeois du Grand Siècle pour atteindre leurs buts, en passant par l’hypocrisie, la rhétorique ou encore l’injustice. Nous ferons aussi ressortir les avantages de la fable, afin d’indiquer à quel point elle appuie l’argument critique. De plus, nous insisterons sur l’importance de la morale, qui participe à la fois à soutenir l’aspect didactique et ludique de ce genre. Enfin, nous comparerons les idées de La Fontaine avec celles d’autres penseurs contemporains. Resumen : Este Trabajo de Fin de Grado intenta estudiar la crítica social de la burguesía francesa del siglo XVII, hecha por La Fontaine en su obra Fábulas, enfocando sobre todo el juego de las apariencias y de lo natural. Analizaremos los medios utilizados por los burgueses del Grand Siècle para alcanzar sus metas, pasando por la hipocresía, la retórica o la injusticia. También destacaremos las ventajas de la fábula, para indicar cómo sirve el argumento crítico. Además, insistiremos sobre la importancia de la moraleja, que participa a la vez en el aspecto didáctico y lúdico de este género. Por fin, compararemos las ideas de La Fontaine con otros pensadores contemporáneos, como Molière. Mots-clés : Fable. Critique de la société du XVIIe siècle. Hypocrisie. Apparences. Injustice. Bourgeoisie. Palabras claves : Fábula. Crítica de la sociedad del siglo XVII. Hipocresía. Apariencias. Injusticia. Burguesía.
Universidad de Valladolid 3 Laurine Annequin Table des matières Table des matières ........................................................................................... 3 1. Introductions............................................................................................. 4 1.1. Introduction générale ................................................................................. 4 1.2. Introduction contextuelle ........................................................................... 6 1.2.1. Jean de La Fontaine, un auteur de taille ............................................. 6 1.2.2. Le genre : qu’est-ce qu’une fable ? ..................................................... 8 2. Le jeu du naturel et des apparences : une critique sociale de La Fontaine .. 12 2.1. L’hypocrite, un personnage rusé et manipulateur ................................... 12 2.1.1. La démagogie, le point fort de l'hypocrite. ....................................... 12 2.1.2. Le destinataire de l’hypocrite ............................................................ 14 2.1.3. Les limites de la manipulation ........................................................... 16 2.2. Le siècle des ambitions ............................................................................. 19 2.2.1. L’excès d’ambition ............................................................................. 19 2.2.2. La jalousie, le noyau de la convoitise ................................................ 21 2.2.3. La morale : savoir se contenter de ce que l’on a ............................... 23 2.3. L'apparence physique ............................................................................... 25 2.3.1. Narcissisme et amour-propre ............................................................ 25 2.3.2. Le naturel revient au galop ............................................................... 27 2.4. La pédanterie comme moyen de maintenir les apparences .................... 29 2.4.1. Le caractère prétentieux ................................................................... 29 2.4.2. Le matérialisme comme défaut conjoint à la pédanterie ................. 32 2.4.3. L’égoïsme, le maître-mot du prétentieux. ........................................ 32 2.5. La justice : une illustration de l’hypocrisie ............................................... 35 2.5.1. La loi du plus fort ............................................................................... 35 2.5.2. Un cadre juridique arbitraire ............................................................. 37 2.5.3. Une morale réconfortante : l’égalité pour tous ................................ 38 3. Conclusions ............................................................................................. 41 3.1. Conclusion du travail ................................................................................ 41 3.2. Impressions personnelles ......................................................................... 43 Bibliographie .................................................................................................. 44
Universidad de Valladolid 4 Laurine Annequin 1. Introductions 1.1. Introduction générale De nos jours, la Littérature est bien trop souvent considérée par les élèves comme un fléau, une tâche rébarbative à accomplir et, qui plus est, qui prend beaucoup de temps. Pourtant, elle renferme un nombre infini de ressources, extrêmement variées, avec de nombreux points de vue selon les époques, le contexte historique, l’auteur ou les courants à la mode. Il convenait à chaque auteur d’être dans le courant ou à contre-courant. Malgré une alternance de périodes de censure et de liberté, la Littérature reste l’un des majeurs moyens de liberté d’expression, de dénonciation, ou au contraire, d’éloge. Il m’a paru que les Fables de La Fontaine étaient un tout en soi. Cette œuvre ne représente pas l’expression d’une opinion, mais bien d’une multitude d’avis sur la société du XVIIe siècle. Sous leurs apparences enfantines et musicales, les Fables de La Fontaine sont à elles-mêmes un reflet, certes subjectif, du contexte historique, social et culturel du Grand Siècle. Grâce à la brièveté de chacune d’elles, nous pouvons dénombrer une centaine de thèmes. Face à une telle jouvence d’axes possibles, il a été obligatoire de faire des choix, et donc d’approfondir certains aspects, et d’en délaisser d’autres. Avant toute chose, il serait insensé de ne pas commencer par présenter l’auteur dans son contexte. Je définirai ensuite la fable, genre bien particulier, avec ses caractéristiques et ses évolutions, sans quoi il est impossible de considérer sa dimension. Enfin, l’analyse de la critique de la société, divisée en cinq parties, se concentrera sur les aspects suivants : l’utilisation de l’hypocrisie, avec l’exemple de la démagogie comme moyen d’arriver à ses fins, l’ambition et ses limites, le thème de l’apparence physique, la pédanterie et les défauts qu’elle implique, et enfin le thème de l’injustice et de l’inégalité. L’expression de ces caractéristiques du XVIIe siècle ne vient pas seulement dans l’œuvre sous forme de dénonciation, mais aussi sous forme didactique de leçon moralisatrice. Dans le but de respecter la manière entreprise par l’auteur, je révèlerai donc les défauts de la société, mais j’accentuerai aussi l’aspect moral que La Fontaine en tire.
Universidad de Valladolid 5 Laurine Annequin Je voudrais par ailleurs insister sur le fait que mon travail s’appuiera évidemment sur les Fables de La Fontaine mais aussi de façon systématique sur les œuvres de Molière, grand Moraliste du Grand Siècle, car les idées de ces deux célèbres auteurs se recoupent bien souvent. C’est ici qu’il est intéressant de voir que plusieurs genres, la fable ou le théâtre, sont capables de faire jaillir des idées dérangeantes, voire polémiques, et de remettre en question une société et ses individus. Par conséquent, j’ai décidé d’insister sur un grand nombre de textes littéraires du XVIIe siècle et, au contraire, sur peu de textes théoriques. Il me semble que la comparaison d’œuvres similaires est ici plus pertinente, puisque mon travail s’inscrit dans une dynamique plus illustrative que conceptuelle. C’est un choix qui participe à une plus grande possibilité de dégager des conclusions totalement personnelles. Néanmoins, il reste indispensable de citer quelques références théoriques, et de se référer notamment à Pierre Bénichou.
Universidad de Valladolid 6 Laurine Annequin 1.2. Introduction contextuelle 1.2.1. Jean de La Fontaine, un auteur de taille « La Fontaine présente à nos yeux un exemple privilégié d’identification entre un genre et un homme. » (Collinet, 1988, p.153). En effet, il est rare d’associer systématiquement un genre à un auteur en particulier. Cependant, c’est une prouesse qu’a réussi à accomplir Jean de La Fontaine. Né le 8 juillet 1621 à Château-Thierry et mort le 13 avril 1695 à Paris, il est, dès sa naissance, impliqué dans le contexte royal puisqu’il est fils du Conseiller du Roi et Maître des Eaux et des Forêts. Après avoir tenté de rentrer dans les Ordres, puis d’entamer des études de droit jusqu’à devenir avocat, Jean de La Fontaine commence déjà à composer quelques vers. Pourtant, « La Fontaine a mis longtemps pour découvrir que dans la fable se trouvait son génie. » (Collinet, 1988, p.153). Fréquentant les salons, il rencontre et côtoie de grands auteurs du Grand Siècle comme Boileau ou Molière, ce qui le décide véritablement à prendre la voie de la Littérature. Face à de nombreuses difficultés financières, il sera protégé par de nombreuses figures du XVIIe siècle telles que Nicolas Fouquet, Surintendant des Finances du Cardinal Mazarin, la Duchesse d’Orléans ou encore Madame de la Sablière. En 1668, il publie Fables choisies et mises en vers, qu’il dédie au fils de Louis XIV, qui correspondent en fait aux six premiers livres des Fables ; le second recueil a été publié entre 1978 et 1979, et le dernier recueil, qui correspond finalement au livre XII, est paru en 1693, peu de temps avant sa mort. En 1683, il est admis à l’Académie Française et tout pense à croire que le fabuliste est apprécié de la Cour. Malgré les apparences, il est confronté à de nombreuses critiques ou même impliqué dans certaines affaires peu avantageuses. Par exemple, après la disgrâce de Fouquet, il reçoit un franc mépris de la part de Louis XIV et de Colbert. Il Figure 1. La Fontaine au travail, C.N Cochin le jeune, 1743. Gravure sur cuivre. (Madison Wisconsin,Memorial Library)
Universidad de Valladolid 7 Laurine Annequin faut aussi rappeler que lors de la Querelle des Anciens et des Modernes, qui naît de la lecture de Le siècle de Louis le Grand de Charles Perrault, La Fontaine se range du côté des Anciens, ce qui déplaît fortement au Roi. Somme toute, La Fontaine est un artiste indépendant, qui refuse d’être au service quiconque, ce qui n’est pas vraiment du goût du Roi Soleil.
Universidad de Valladolid 8 Laurine Annequin 1.2.2. Le genre : qu’est-ce qu’une fable ? Avant de pouvoir analyser sereinement le contenu des Fables, il est indispensable de comprendre ce qu’est et ce que représente la fable. Il est certain que le genre choisi par un auteur n’est jamais anodin car il l’aide à appuyer son argument de manière personnelle ; et c’est en cela aussi que se trouve la richesse d’une œuvre. Le mot « fable » vient du latin fabula qui signifie une fiction, un récit. On lui donne parfois comme synonyme le mot « apologue », mais Aristote (-384/-322), philosophe grec, fait une différence. Il rapproche trois notions : la fable, l'apologue et l'exemple. La fable, selon lui, serait un récit imaginé où les personnages sont des animaux (« Je me sers d’animaux pour instruire les hommes. » (v.6) (p.50), nous dit La Fontaine (2016) dans « A monseigneur le Dauphin » ; au contraire de l'apologue, qui relate des faits aussi inventés que dans la fable, mais dont les personnages sont des plantes ou des Hommes. Le type de protagonistes constituerait donc la différence entre ces deux éléments. Enfin, l'exemple raconte des faits réels passés. Le Larousse en donne trois définitions : « Apologue, récit allégorique d'où l'on tire une moralité. », « Ensemble des récits mythologiques de l'Antiquité. » et enfin « Récit, propos mensonger, histoire, allégation inventée de toute pièce. ». Les deux premières définitions feront l'objet de notre analyse. Premièrement, la fable vient alors de l'Antiquité. En effet, La Fontaine s'inspire d'auteurs tels qu’Ésope (VIe siècle avant J-C), Phèdre (Ier siècle), ou encore d'auteurs indiens tels que, par exemple, Pilpay ou Bidpay. La fable constitue donc une tradition reprise et perpétuée par Jean de La Fontaine, d’où sa vénération pour les Anciens lors de la Querelle. Par ailleurs, la première définition évoque une moralité. Chaque fable présente effectivement deux caractéristiques incontournables : le divertissement et l'apprentissage. Il faut « instruire et plaire. » (v.5) (« Le pâtre et le lion », (Livre VI, fable I) (La Fontaine, 2016, p.318)). La fable plaît par sa musicalité, par le choix des personnages, ou encore par sa brièveté. En opposition, elle instruit grâce à la morale, implicite ou explicite, dans chacune d'elle. Elle est parfois présentée au début, mais elle peut aussi faire office de conclusion ou ne pas apparaître explicitement. C'est alors au lecteur de trouver la morale qu'il peut en tirer. La Fontaine (2016), quant à lui, nous fait part de sa propre définition dans « Le
Universidad de Valladolid 9 Laurine Annequin pâtre et le lion » (Livre VI, fable I). Il commence par indiquer que « Les fables ne sont pas ce qu'elles semblent être. » (v.1) (p.318), propos qu'il éclaire avec le deuxième vers « Le plus simple animal nous y tient lieu de maître. ». Par l'opposition ente l'adjectif « simple » et le substantif « maître », nous pouvons remarquer que ce qui peut paraître de caractère faible et enfantin (l'animal), est converti en objet de puissance. Nous commençons dès lors à entrevoir que la fable a une portée au-delà de son apparence. Cependant, le contexte social semble présenter une certaine discordance avec le type de personnages de ce genre littéraire : Pour des nobles, gens de salons, une belette, un rat, ne sont que des êtres roturiers et malpropres. Une poule est un réservoir d’œufs, une vache un magasin de lait, un âne n'est bon qu'à porter les herbes au marché. On ne regarde pas de tels êtres, on se détourne quand ils passent ; tout au plus on en rit, et on en vit, comme des paysans leurs compagnons d'attelage ; mais on passe vite ; ce serait encanailler la pensée que de l'arrêter sur de pareils objets. (Taine, 1924, p.115) Cette citation met bien en évidence le fait que l'animal était fortement déprécié par les protagonistes de la vie de salon ; mais La Fontaine « a défendu ses bêtes contre Descartes qui en faisait des machines » (Taine, 1924, p.116). Alors, l'animal est-il à l'égal de l'Homme ? Si l'on s'attarde sur « Les deux rats, le renard et l’œuf » (Livre IX, dernière fable (La Fontaine, 2016), il n'en fait aucun doute : « Qu'on m'aille soutenir après, un tel récit, / Que les animaux n'ont point d'esprit. » (v.19-20) (p.589). L'auteur donne l'impression que non seulement il expose son avis, mais qu'il cherche aussi à convaincre ses lecteurs, en utilisant une tournure quelque peu véhémente, ce qui renforce la supériorité des animaux. Pourtant, tous les penseurs du XVIIe siècle ne sont pas d'accord avec cette humanisation des animaux. En effet, Descartes, dans sa Lettre au Marquis de Newcastle exprime son opinion : Ce qui me semble un très fort argument pour prouver que ce qui fait que les bêtes ne parlent point comme nous, est qu'elles n'ont aucune pensée, et non point que les organes leurs manquent. Et on ne peut dire qu'elles parlent entre elles mais que nous ne les entendons pas ; car, comme les chiens et quelques autres animaux nous expriment leurs passions, ils nous exprimeraient aussi bien leurs pensées, s'ils en avaient. (1646)
Universidad de Valladolid 16 Laurine Annequin démentir mes yeux, et mon jugement. » (Acte I, scène 3) (Molière, 1665, p.11). Les caractéristiques typiques des cibles choisies par l'hypocrite sont donc la naïveté et la faiblesse, et ses victimes sont souvent forcées de reconnaitre par elles-mêmes, ou par leur bourreau, leur impuissance face au manipulateur insensible. 2.1.3. Les limites de la manipulation Mais la ruse fonctionne-t-elle toujours ? Bien que souvent gagnante dans les Fables de La Fontaine, choix de l’auteur pour dénoncer la naïveté dont nous venons de parler et pour montrer la cruauté de ce monde où la manipulation sort trop souvent vainqueur, la ruse a bien évidemment des failles que le fabuliste nous expose. En effet, dans « La grenouille et le rat » (Livre IV, fable XI), la grenouille, ayant su détecter les penchants du rat (la nourriture, « Un rat plein d'embonpoint, gras, et des mieux nourris » (v.6) (La Fontaine, 2016, p.236)), décide de l'inviter à dîner. Pour l'aider à nager, la grenouille propose de les lier tous deux par la patte. Grâce à cette tactique, la grenouille tente de dévorer le rat, mais celui-ci se débattant, ils attirent l’œil d'un oiseau qui vient les manger tous les deux : « La ruse la mieux ourdie / Peut nuire à son inventeur. / Et souvent la perfidie / Retourne sur son auteur. » v.42-45 (p.238). Cette morale énoncée si explicitement prouve que la justice fait parfois son travail afin de punir celui qui tente de jouer avec le mal. Ainsi, elle permet de démontrer que la manipulation ne triomphe pas en toutes circonstances. Par ailleurs, cette morale rappelle évidemment les Fourberies de Scapin, de Molière (1671). Octave, fils d'Argante, ainsi que Léandre, fils de Géronte, ont respectivement épousé Hyacinthe et Zerbinette, profitant de l'absence de leurs pères, qui les avaient promis à d'autres femmes. Octave et Léandre, ayant besoin de l'aide d'un fourbe, décident de recourir à l'aide de Scapin, valet rusé et prêt à tout. Après de multiples fourberies réalisées par le personnage, la célèbre scène des coups de bâton constitue le moment où Scapin est découvert. Après avoir caché Géronte dans un sac et le rouant de coups de bâton, Scapin se retrouve face à l’échec de sa fourberie : « SCAPIN, lui remettant sa tête dans le sac.— Prenez garde, voici une demi-douzaine de soldats tout ensemble. (Il contrefait plusieurs personnes ensemble.) « Allons, tâchons à trouver ce Géronte, cherchons partout. N'épargnons point nos pas. Courons toute la ville. N'oublions aucun lieu. Visitons tout. Furetons de tous les côtés. Par où irons-nous ? Tournons par là. Non, par Ici. À gauche. À droit. Nenni. Si fait. » Cachez-vous bien. « Ah, camarades, voici son valet. Allons, coquin, il faut
Universidad de Valladolid 17 Laurine Annequin que tu nous enseignes où est ton maître. » Eh, Messieurs, ne me maltraitez point. « Allons, dis-nous où il est. Parle. Hâte-toi. Expédions. Dépêche vite. Tôt. » Eh, Messieurs, doucement. (Géronte met doucement la tête hors du sac, et aperçoit la fourberie de Scapin.) « Si tu ne nous fais trouver ton maître tout à l'heure, nous allons faire pleuvoir sur toi une ondée de coups de bâton. » J'aime mieux souffrir toute chose que de vous découvrir mon maître. « Nous allons t'assommer. » Faites tout ce qu'il vous plaira. « Tu as envie d'être battu. » Je ne trahirai point mon maître. « Ah! tu en veux tâter? » Oh! Comme il est près de frapper, Géronte sort du sac, et Scapin s'enfuit. GÉRONTE. — Ah infâme! ah traître! ah scélérat! C'est ainsi que tu m'assassines. » (Acte III, scène 2) (Molière, 1671, p.46) Nous pouvons ici observer l'habilité de Scapin, et ce tout au long de la scène, à mettre en marche son plan. Il est évident que manipulateur a souvent plusieurs cordes à son arc et dispose d’une grande panoplie de visages cachés : le personnage est ici, par exemple, capable d'imiter des voix et des accents. Malgré tout, dans cette œuvre, le valet réussit à tromper jusqu'au bout et à gagner puisque, dans la dernière scène de l'acte III, Scapin est « apporté par deux hommes, et la tête entourée de linges, comme s'il avait été blessé. » (p.55) puis continue à ruser : « Ahi, ahi. Messieurs, vous me voyez… Ahi, vous me voyez dans un étrange état. Ahi. Je n'ai pas voulu mourir, sans venir demander pardon à toutes les personnes que je puis avoir offensées. » (p.55). Ainsi, Géronte et Argante le pardonnent. Si dans le cas des Fourberies de Scapin la ruse est à demi récompensé-à demi punie, le châtiment est plus important dans le cas de Dom Juan, puisque le personnage est condamné par la mort : « Dom Juan, l'endurcissement au péché traîne une mort funeste, et les grâces du Ciel que l'on renvoie, ouvrent un chemin à sa foudre. » (Acte V, scène VI) (Molière, 1665, p.70). Nous verrons un peu plus tard que l’injustice est caractéristique de la société hypocrite du XVIIe siècle. Cependant, l’éthique refait parfois surface et condamne ceux qui tentent de s’éloigner du bien, du respect, et des valeurs sociales. En conclusion, l’hypocrite sait choisir à qui s’adresser pour mettre en application son plan. Il dispose ensuite de deux qualités extrêmement habiles : tout d’abord, l’hypocrite est un démagogue et domine l’art du langage, de la persuasion et de la conviction ; mais il a aussi besoin d’une intelligence tactique. En effet, pour mettre un plan en œuvre, il faut, et on l’oublie souvent, savoir l’élaborer en s’assurant qu’il ne contienne aucune faille. D’ailleurs, la ruse, bien pensée et bien construite, échappe parfois
Universidad de Valladolid 18 Laurine Annequin au châtiment. Mais les Moralistes du XVIIe siècle ont prévenu : la sentence est parfois irrévocable.
Universidad de Valladolid 19 Laurine Annequin 2.2. Le siècle des ambitions L’ambition est, tout d’abord, sans nul doute une qualité remarquable. Les ambitieux ont une capacité sans égal à savoir persister afin de réaliser leurs rêves ou d’obtenir ce à quoi ils aspirent. Par ailleurs, elle est souvent le fondement de la réussite, mais requiert aussi un travail ardu qui vise à la satisfaire. D’ailleurs, lorsque le courage n’est pas à la hauteur de l’ambition, se crée un décalage qui mène à l’insatisfaction, voire à la frustration. C’est à partir de ce moment-là que l’insatiabilité présente des risques qu’il est difficile d’éviter. 2.2.1. L’excès d’ambition « L'homme est ainsi bâti : quand un sujet l'enflamme / L'impossibilité disparaît à son âme. » (v.31-32) nous suggère La Fontaine (2016, p.506) dans « Les deux chiens et l'âne mort » (Livre VIII, fable XXV). L'homme est assurément un être ambitieux. Ce peut être avant tout une qualité, mais si elle est contemplée avec excès, elle peut rapidement devenir un défaut. En effet, pour l’individu ambitieux, le prestige représente l'image à atteindre ; et pour atteindre le prestige, il faut aspirer, égaler, être le meilleur. L'une des fables qui illustre le mieux ce sujet est « La grenouille qui se veut faire aussi grosse que le bœuf » (Livre I, fable III). Nous remarquons que dans la morale, située à la toute fin de la fable, La Fontaine expose clairement une opinion sur le sujet : « Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs, / Tout petit prince a des ambassadeurs / Tout marquis veut avoir des pages. » (v.12-14) (La Fontaine, 2016, p.58). Nous voyons ici, premièrement, une critique à l'ambition démesurée qui, pour La Fontaine, relève du rêve. La dimension onirique est alors pointée du doigt par l’auteur, Figure 5. La grenouille qui se veut faire aussi grosse que le bœuf, J.I. Grandville, entre 1837 et 1847, gravure sur bois. (Paris, la bibliothèque de l’Heure Joyeuse)
Universidad de Valladolid 20 Laurine Annequin qui paraît préférer le rationalisme. En effet, dans « La laitière et le pot au lait » (Livre VII, fable IX), Perrette rêve déjà de projets futurs avant de penser à se concentrer sur ce qui pourrait lui permettre de mettre en œuvre ces ambitions : le lait contenu dans le pot au lait. « Chacun songe en veillant, il n’est rien de plus doux : / Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes. » (v.34-35) (La Fontaine, 2016, p.400). Il ne faut donc pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué, ce que nous rappelle aussi La Fontaine « L’ours et les deux compagnons » (Livre V, fable XX). Par ailleurs, nous constatons aussi que dans les vers cités de « La grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf » ci-dessus, les exemples ne sont probablement pas choisis au hasard. En effet, La Fontaine n'opte pas pour une personne X, mais choisit d'attaquer le système et les grandes instances (le bourgeois, le prince, le marquis). Ainsi, la moralité que l'on peut tirer de cette fable acquiert un peu plus de force véhémente. Cependant -une fois n’est pas coutume-, Jean de La Fontaine n'est pas le seul écrivain à penser de même. Pierre Bénichou (1946) nous indique à propos du Bourgeois gentilhomme : « Le ridicule y frappe la prétention roturière, l'effort laborieux du petit monde pour égaler le grand. » (p.288-289). Nous rappelons que cette œuvre nous présente un personnage, M. Jourdain, qui n'a qu'une seule obsession : celle de devenir gentilhomme. Molière tourne son personnage en ridicule, afin de dénoncer de manière humoristique le manque de recul des bourgeois. L'aspiration à outrance ne serait donc pas l'objet d'une subjectivité de la part de La Fontaine, mais bien un phénomène de société général, dénoncé par d'autres Moralistes du Grand Siècle. Par ailleurs, l'aspiration excessive rappelle à l'homme son caractère vain. Lorsqu'il cherche à atteindre son objectif mais que ses capacités l'en empêchent, il se rend compte de sa vanité : « Pour fournir aux projets que forme un seul esprit / Il faudrait quatre corps ; encore loin d'y suffire / A mi-chemin je crois que tout demeurait » (v.40-42) (La Fontaine, 2016, p.506) (« Les deux chiens et l'âne mort », (Livre VIII, fable XXV)). Nous comprenons ainsi que l’homme n’a pas les capacités d'accomplir ses envies1. Il désire trop, puis se rend compte de sa limite et s'en lamente, au lieu de se contenter de ce qu'il est et de ce qu'il a. La convoitise est donc l'un des vices du Grand siècle, comme nous en voyons la morale dans « Le loup et le chasseur » (Livre VIII, fable XXVII) : le chasseur, 1 Cette idée n'est pas seulement typique du XVIIe siècle. Nous savons aussi que le XIXe et le XXe siècle, évoquent, eux aussi, cette vanité de l'homme et son impossibilité à accomplir tous ses désirs. Nous pouvons citer l'exemple de Claude Roy, dans son poème « L'inconnue » dans A la lisière du temps (1986) : «Je ne saurai l'allemand pour lire Rilke dans le texte / Je n'irai probablement pas à Kyoto ni à Bali / Il se fait un peu tard pour maîtriser le piano / Et je respecte sans pourvoir y entrer le savoir en mathématiques» (v.15-18). La différence réside dans le fait que le bourgeois du XVIIe siècle ignore ses limites, alors que les poètes romantiques et du XXe siècle, eux, les connaissent.
Universidad de Valladolid 21 Laurine Annequin par soif d'acquérir le plus grand nombre de gibier possible, meurt des coups d’un sanglier. « L’homme, sourd à ma voix comme à celle du sage, / Ne dira-t-il jamais : « C’est assez, jouissons ? » » (v.5-6) (La Fontaine, 2016, p.512). En clair, si ce chasseur était resté dans la juste mesure, il serait rentré chez lui avec un bon repas. En revanche, en raison de son incapacité à se contenter de la suffisance, une sentence mortelle lui a été infligée. 2.2.2. La jalousie, le noyau de la convoitise Mais pourquoi l’ambitieux s’enfonce-t-il dans son défaut ? Ne peut-il pas s’apercevoir que la convoitise présente des limites infranchissables ? L'excès d'ambition cacherait donc un vice qui en serait la cause : la jalousie. Nous ne parlons pas ici de la jalousie dans un cadre sentimental, mais bien de la jalousie dans une acception plus ample, à savoir un sentiment envieux. Balzac disait dans Pierrette (1868) à propos de la jalousie : « La jalousie, passion éminemment crédule, soupçonneuse, est celle où la fantaisie a le plus d’action ; mais elle ne donne pas d’esprit, elle en ôte. » (p.168). En effet, voir ce que l'on n'a pas créé une sensation d'envie et pousse à l'imitation, c’est-à-dire à une reproduction machinale, dépourvue d’originalité et parfois même dépourvue de bon sens. Bien que cet aspect puisse se trouver dans « La grenouille voulant se faire aussi grosse que le bœuf » (Livre I, fable II) déjà citée précédemment, les exemples en sont nombreux. Nous pouvons nous attarder sur « Le corbeau voulant imiter l’aigle » (Livre II, fable XVI) qui prouve que, par complexe d'infériorité, le petit veut toujours imiter le grand. Cependant, la dimension morale de la fable prend toute sa valeur dans ce cas précis : l'envieux est toujours puni. La Fontaine (2016), dans cette fable, confronte son personnage à l'échec. Le corbeau, voulant attraper un mouton tel un aigle, voit ses serres coincées dans la laine du mouton : « Elle empêtra si bien les serres du corbeau / Que le pauvre animal ne put faire retraite. » (v.19-20) (p.144), puis lui inflige une punition qui lui sert de leçon : « Le berger vient, le prend, l'encage bien et beau / Le donne à ses enfants pour servir d'amusette. » (v.21-22) (p.146). Le corbeau a agi par envie et sans réfléchir. Cette attitude rappelle l’expression vulgairement dénommée « être un mouton », instinct qui par manque de bon sens ou par jalousie, nous pousse à suivre le mouvement tracé par autrui. Nous pourrions ici rebondir sur Le quart livre, de Rabelais (1552), qui nous explique ce concept :
Universidad de Valladolid 22 Laurine Annequin Soubdain, ie ne sçay comment, le cas feut subit, ie ne eu loisir le consyderer. Panurge sans autre chose dire iette en pleine mer son mouton criant & bellant. Tous les aultres moutons crians & bellans en pareille intonation commencèrent soy iecter & saulter en mer après à la file. La foulle estoit à qui premier saulteroit après leur compaignon. Possible n’estoit les en guarder. Comme vous sçavez estre du mouton le naturel, tous iours suyvre le premier, quelque part qu’il aille. Aussi le dict Aristoteles lib. 9. de histo. animal. estre les plus sot & inepte animant du monde. Le marchant tout effrayé de ce que davant ses yeulx perir voyoit & noyer ses moutons, s’efforçoit les empecher & retenir tout de son povoir. Mais c’esttoit en vain. Tous à la file saultoient dedans la mer, & perissoient. Finablement il en print un grand & fort par la toison sus le tillac de la nauf, cuydant ainsi le retenir, & saulver le reste aussi consequemment. Le mouton feut si puissant qu’il emporta en mer avecques soy le marchant, & feut noyé, en pareille forme que les moutons de Plolyphemus le borgne Cyclope emportèrent hors la caverne Ulyxes & ses compaignons. Autant en feirent les aultres bergiers & moutonniers les prenens uns par les cornes, aultres par les iambes, aultres par la toison. Lesquelz tous feurent pareillement en mer portez & noyez miserablement.. (Chapitre VIII) (Rabelais, 1552, p.297) Cette image des moutons de Panurge pourrait être appliquée à la société du XVIIe siècle. Dans le cas de « Le corbeau voulant imiter l'aigle » (Livre II, fable XVI), le corbeau se méprend en voulant imiter l'aigle puisqu'il ne pense pas aux conséquences possibles de son acte. En revanche, La Fontaine va encore plus loin dans « L'âne chargé d'éponges et l'âne chargé de sel » (Livre II, fable 10) en incriminant l'imitation stupide. L'âne chargé d'éponges, voyant l'âne chargé de sel aller dans l'eau, décide d'en faire de même : « Celle-ci devint si pesante / Et de tant d'eau s’emplit d'abord / Que l'âne succombant ne put gagner le bord. » (v.27-19) (La Fontaine, 2016, p.130-132). Si le corbeau a agi par instinct -certes de manière démesurée mais il est naturel de vouloir rassasier sa faim-, l'âne chargé d'éponges n'avait aucune nécessité d'aller dans l'eau : l'éponge était légère et il n'avait aucune difficulté à en supporter le poids. Ce dernier se comporte simplement comme un suiveur qui prend comme modèle celui qui se conduit, en apparence, de la meilleure façon, en oubliant d'analyser la situation de manière personnelle. La Fontaine dénonce l’imitation, et donc le manque de réflexion et de perspicacité de la société du XVIIe siècle. Nous pourrions d’ailleurs ici soulever un paradoxe. La Fontaine critique l’imitation et le manque d’originalité. Or, les Figure 6. Le corbeau voulant imiter l’aigle, F. Chauveau, 1668. Gravure sur cuivre. (Versailles, bibliothèque municipale centrale)
Universidad de Valladolid 23 Laurine Annequin Fables constituent une imitation des fables de l’Antiquité, certes remaniée, comme nous l’avons montré dans l’introduction. La Fontaine est donc fondamentalement un imitateur, et relève pourtant négativement ce principe, à l’intérieur-même de son œuvre imitatrice. 2.2.3. La morale : savoir se contenter de ce que l’on a Contre cet excès d’ambition, La Fontaine, comme le veut la coutume, propose une morale : il faut savoir se contenter de ce que l’on a. En effet, l’ambition, comme nous l’avons vu, est une qualité à double-tranchant. Raisonnable, elle est utile et estimée. Excessive, elle est condamnable et même parfois dangereuse. Dans « Les grenouilles qui demandent au roi » (Livre III, fable IV), « Les grenouilles, se lassant / De l’Etat démocratique / Par leurs clameurs firent tant, / Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique. » (v.1-4) (La Fontaine, 2016, p.174). Leur vient premièrement un Roi « débonnaire et doux » (v.36) (p.174). Insatisfaites, il leur est envoyé un tyran qui les dévore ; mais les dernières survivantes, n’ayant pas retenu la leçon malgré la succession de dirigeants de plus en plus dangereux, demandent à nouveau un autre monarque. A ceci, Jupin répond : « De celui-ci contentez-vous / De peur d’en rencontrer un pire. » (v.37-38) (p.176). La critique est parfois facile, et les désirs se font de plus en plus grands. Ce qui est mis à notre disposition peut toujours être mieux. Néanmoins, il faut aussi savoir reconnaître qu’il pourrait alors exister bien pire. Dans ce cas, il faut apprendre à mesurer ses envies et savoir quelques fois se contenter de ce que l’on a, car On sait ce que l’on perd, mais on ne sait pas ce que l’on gagne. Par ailleurs, cette idée de savoir se contenter de ce que l’on a peut se retrouver encore une fois chez Molière, dans Le médecin malgré lui (1666) : « Enfin, j'ai, toujours, ouï dire, qu'en mariage, comme ailleurs, contentement passe richesse. » (Acte II, scène I) (p.14). En effet, malgré le fait que l’accomplissement de ses projets est une manière d’arriver à un but qui satisfait et qui permet d’atteindre le bonheur, ce dernier réside souvent plutôt dans la plus grande simplicité. Celui qui ne connaît pas l’envie, la jalousie ou la soif de pouvoir, sait apprécier ce dont il dispose déjà. Paradoxalement, c’est fréquemment celui qui possède déjà fortune qui désire acquérir davantage. En revanche, celui qui ne dispose de rien demande seulement le strict minimum nécessaire à avoir pour survivre. La jalousie représente donc un tourbillon vicieux, dans lequel une fois entré, il est difficile d’en sortir indemne.
Universidad de Valladolid 24 Laurine Annequin Nous avons donc pu constater que le Grand Siècle est le siècle de l’ambition et de la convoitise. L’imitation dépourvue d’originalité constitue l’un des fondements de la société bourgeoise du XVIIe siècle. Cependant, ce vice est une spirale infernale, qui en apparence permet d’être heureux, et qui pourtant cache bien des conséquences désastreuses. La Fontaine est impartial : contentez-vous de ce que vous avez, vous n’accèderez au bonheur que plus facilement.
Universidad de Valladolid 25 Laurine Annequin 2.3. L'apparence physique Si la convoitise permet en apparence d’accéder au bonheur, nous venons de voir que cette apparence était bien trompeuse. Cette dernière dissimule en effet des facettes ambitieuses dont, une fois pris dans ses filets, il est difficile de déceler le vrai du faux. Cependant, à cette période, le thème du paraître est bien plus général. Quand nous évoquons l’apparence, c’est bien sûr l’apparence physique qui nous vient à l’esprit. Le maquillage, la tenue vestimentaire, même la façon de se comporter est impliquée dans le thème du paraître. De ce fait, l'obsession pour l’image à renvoyer est typique du XVIIe siècle. 2.3.1. Narcissisme et amour-propre Siècle des salons où il fallait faire bonne impression, du théâtre où le maquillage et les costumes permettaient de jouer un rôle, et des dames et chevaliers, préoccupés en grande partie par l’aspect afin de briller, l’apparence est le maître mot du Grand Siècle. Cette culture du paraître peut mener à un bien vilain défaut, que La Fontaine (2016) traite dans « L'homme et son image » (Livre I, fable XI). Cette fable nous présente le thème du narcissisme. Tout d'abord, le personnage est, dans la fable, surnommé « Narcisse » (v.11) (p.78), ce qui fait référence au mythe de Narcisse, qui, si fier de sa beauté, n'est capable de se détacher de son reflet dans la rivière. Éperdument amoureux de lui-même, il oubliera les nécessités les plus basiques, telles que manger ou boire, et deviendra peu à peu une fleur, appelée Narcisse. Ici, dans la fable de La Fontaine, nous pouvons extraire plusieurs leçons. La première est la plus apparente : il dénonce le vice du narcissisme chez l'homme qui est toujours attaché à son apparence : « Un homme qui s'aimait sans avoir de rivaux / Passait dans son esprit pour le plus beau du monde. » (v.12) (p.76). L'homme du XVIIe siècle fait preuve de beaucoup d'amour-propre. Cependant, Figure 7. L’homme et son image, J.I. Grandville, entre 1837 et 1847. Gravure sur bois (Paris, bibliothèque l’Heure Joyeuse)
Universidad de Valladolid 32 Laurine Annequin 2.4.2. Le matérialisme comme défaut conjoint à la pédanterie La Fontaine met en exergue le matérialisme dont font preuve les mentalités du XVIIe siècle. En parallèle avec le jeu des apparences, le prétentieux doit montrer ce qu’il possède afin d’exhiber ses moyens. Par exemple, nous pouvons le voir dans la fable « Parole de Socrate » (Livre IV, fable XVII) : « Socrate un jour faisant bâtir, / Chacun censurait son ouvrage. / L'un trouvait les dedans pour ne point lui mentir, / Indignes d'un tel personnage. » (v.1-4) (La Fontaine, 2016, p.252). Bien que nous puissions observer l'importance des apparences à maintenir, c'est ici l'aspect matérialiste qui nous intéresse : un habitat, quel qu'il soit, doit être à la hauteur de l'homme qui y habite. Le paraître devrait donc être équivalent à l'être, comme si le prestige intellectuel devait correspondre à ce que l'on possède. Dans le cas de cette fable, il serait possible d’évoquer une suggestion : ne pourrait-on pas interpréter cette fable comme une critique indirecte à Louis XIV ? En effet, si au XVIIe siècle nous devions trouver l'exemple par excellence de conjugaison de l'être et du paraître par le biais du matérialisme, c'est bien le Château de Versailles. « Ce n’est pas un palais, c’est une ville entière. Superbe en sa grandeur, superbe en sa matière. » (Charles Perrault, 1826, p.300). Bien que la construction fût entreprise en 1623 par Louis XIII, c'est sous le règne de Louis XIV qu'il subira des agrandissements majestueux, et deviendra l'illustration parfaite de L'Etat, c'est moi. 2.4.3. L’égoïsme, le maître-mot du prétentieux. « Mon cher seigneur, pour les hommes et pour les femmes, le premier trésor de l’âme, c’est une bonne renommée. Qui dérobe ma bourse, dérobe une bagatelle. » (Acte III, scène IV) (Shakespeare, 1604, p.130). Malheureusement, le prétentieux du XVIIe siècle est loin de suivre les conseils de Jago. Au contraire, le pédant est égoïste et obsédé par l'argent. En effet, bien que parfois justifié, le non-partage fait partie des sujets traités par La Fontaine. Nous pouvons l’apercevoir dans la fable « La cigale et la fourmi » (Livre I, fable I). La fourmi pourrait simplement représenter la Figure 9. La cigale et la fourmi, J.I. Grandville, entre 1837 et 1847. Gravure sur bois. (Paris, bibliothèque l’Heure Joyeuse)
Universidad de Valladolid 33 Laurine Annequin caricature de la préoccupation économique, sachant que le XVIIe siècle est le siècle du mercantilisme. Il faut rappeler que les marchands du Grand Siècle sont les bourgeois, fortement méprisés par Jean de La Fontaine. De son côté, la cigale pourrait représenter l’aristocratie, reconnue pour son oisiveté, et son goût pour l'art : « Je chantais, ne vous déplaise. » (v.20) (La Fontaine, 2016, p.56). Il est difficile, dans cette fable, de comprendre la morale, car elle est absente. Cependant, le manque d'affection de La Fontaine pour les bourgeois est reconnu ainsi que son amour pour l'art qu’il exprime dans « Eloge à la volupté », extrait de Les amours de Psyché écrit en 1669 : « J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique ». Il est alors possible que la fourmi représente l'égoïsme de la bourgeoisie. Cet égoïsme est souvent accompagné d'une grande avarice, implicitement liée au matérialisme. Bien que deux défauts différents, l’amour pour les choses (le matérialisme) et celui de l’argent (l’avarice) sont en fait intimement proches. Tout d’abord, l’argent permet d’acheter les biens dont nous pouvons nous vanter ; mais l’argent lui-même est déjà suffisant aux yeux d’un matérialiste pour pouvoir exercer son pouvoir de prétention. Il est vrai que dans « L'avare qui a perdu son trésor » (Livre IV, fable XX), La Fontaine (2016), pour qui « Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux » (v.1) (p.764) (« Philémon et Baucis », Livre XII, fable XXV), tourne en ridicule la cupidité de la bourgeoisie. Le personnage étant un humain et non pas un animal, cette fable acquiert encore plus de véracité. Un avare, son trésor ayant été dérobé, se lamente sur son sort. Néanmoins, lorsqu'on lui suggère qu'il aurait pu le garder près de lui au lieu de l'enterrer pour pouvoir y recourir plus facilement, il s'exclame : « Je n'y touchais jamais » (v.34) (p.260). La Fontaine convertit alors l'avarice en objet d'incompréhension : le paraître est poussé encore plus loin que ce qu’il était possible d’imaginer. Le bourgeois ne veut pas seulement « paraître » devant autrui, mais « paraître » pour lui-même, autrement dit, se convaincre d’« être », comme pour assouvir sa propre estime de soi. En bref, l'avare ne montre pas qu'il a de l'argent ; cependant, il est fier d'avoir une certaine fortune. Le lecteur se trouve alors dans la confusion, parce que cette confusion se présente à l’intérieur-même de l’avare. L’hypocrite se perd dans son propre jeu puisqu’il n’est plus seulement attaché à l’image qu’il renvoie à l’autre, mais à se persuader lui-même de ce qu’il n’est pas. Cette fable de La Fontaine rappelle la scène où, dans L'avare de Molière (1668), Harpagon se rend compte qu'on lui a volé son trésor : « Au voleur, au voleur ! À l'assassin, au meurtrier, juste Ciel. Je suis perdu, je suis assassiné, on m'a coupé la gorge, on m'a dérobé mon argent. » (Acte IV, scène VII) (Molière, 1979, p.79). L'avarice, chez Molière, est aussi
Universidad de Valladolid 34 Laurine Annequin tout à fait tournée en ridicule : « Quand il y a à manger pour huit, il y en a bien pour dix. » (Acte III, scène I) (p.51), puis cette avarice est méprisée, grâce au personnage de La Flèche : « La peste soit de l'avarice et des avaricieux » (Acte I, scène III) (p.16). Bien que comédie, L'avare de Molière consiste en une dénonciation franche et appuyée contre ce défaut de la haute société. Pourtant, cette société n’était pas destinée à devenir si vénale. En effet, à soif d'argent, elle s'est créée de toute pièce, puisqu’elle a refusé l’héritage humaniste : « L'humanisme naissant s'appuyait sur le renouvellement d'une culture antique fermement attachée au stoïcisme, à une ascèse morale individuelle. Or, le stoïcisme passé dans la traduction médiévale, puis humaniste frappait de discrédit l'acquisition de la fortune et le maniement de l'argent. » (Patrick Gilli, 1997, p.309). La montée soudaine de la bourgeoisie serait-elle responsable de ce tournant de la société ? Est-ce Louis XIV le responsable de cette hypocrisie ? Ou le XVIIe siècle est-il simplement une réponse aux courants de pensée du XVIe siècle, tout comme les courants littéraires se contredisent afin de changer de mode ? Il est certain que le XVIIe siècle voit la prétention monter peu à peu vers le sommet de la pyramide des défauts. Recours incontournable pour servir l’hypocrise, la pédanterie cache, en réalité, d’autres défauts : le matérialisme et l’avarice. Cependant, nous avons découvert un paradoxe. Ces défauts, souvent placés à côté du jeu des apparences, finissent par ne plus être un prétexte pour paraître, mais bien un moyen de se convaincre soi-même de son propre prestige.
Universidad de Valladolid 35 Laurine Annequin 2.5. La justice : une illustration de l’hypocrisie Dans la société du XVIIe siècle, c’est le pouvoir qui prime. Qu’il soit effectif ou -nous venons de le voiren apparence, c’est bien lui qui, malheureusement, s’impose le plus souvent. Le principe est simple : celui qui a le plus de force, de pouvoir, d’argent, de prestige, qui a le meilleur rang social ou encore n’importe quelle raison qui permette de justifier sa supériorité par rapport à autrui, gagne, quels que soit ses torts. C’est ce que l’on appelle communément la loi du plus fort. 2.5.1. La loi du plus fort Rien de mieux pour illustrer ce propos que « Le loup et l'agneau » (livre I, fable X), puisque la fable commence par « La raison du plus fort est toujours la meilleure / Nous l'allons montrer tout à l'heure. » (v.1-2) (La Fontaine, 2016, p.74). En plus de ces deux vers très explicites, il est à noter que ces derniers sont isolés dans une strophe détachée de reste du corps de la fable. Par ailleurs, la longueur de l’alexandrin vient prendre le pas sur l’octosyllabe, ce qui permet de faire ressortir la morale. Lorsque nous évoquons le concept de « la loi du plus fort », deux possibilités viennent à l'esprit : le plus fort est le plus rusé, ou le plus fort est le plus robuste. C'est bien cette deuxième possibilité que nous allons traiter ici, la supériorité de la ruse ayant déjà été abordée. En effet, le loup accusant l'agneau de troubler son eau, l'agneau le contredit de manière logique, argumentée et justifiée : « Que je me vas désaltérant / Dans le courant, / Plus de vingt pas au-dessous d'elle / Et que, par conséquent, en aucune façon, je ne puis troubler sa boisson » (v.1318) (p.74-76). Malgré le jeune âge de la brebis, nous pouvons considérer son explication comme une démonstration noble, appuyée de connecteurs logiques, qui prouvent bien son Figure 10. Le loup et l’agneau, J.I. Grandville, entre 1837 et 1847. Gravure sur bois. (Paris, bibliothèque de l’heure joyeuse)
Universidad de Valladolid 36 Laurine Annequin innocence. C'est alors que nous observons le contraste avec la manière de parler du loup. Quand le loup accuse l'agneau de l'avoir dupé, ce dernier dément ; alors le loup entreprend une surenchère d'accusations : « Si ce n'est toi, c'est donc ton frère. » (v.23) (p.76), l'agneau démentant une nouvelle fois de façon argumentée, le loup poursuit : « C'est donc quelqu'un des tiens / Car vous ne m'épargnez guère, / Vous, vos bergers, et vos chiens » (v.24-26) (p.76). Tout d'abord, le loup accuse de manière vague l'agneau, dessinant une excuse douteuse sur la race en général. Il faut ici relever ce procédé de généralisation, qui montre comment, au XVIIe siècle, l’appartenance a une grande importance. Il est de même indispensable de repérer cette tendance à ranger autrui dans une case, ou pire, dans une caste, ce qui suppose un ordre hiérarchique à l’intérieur-même de la société. Cette technique permet donc de pouvoir justifier, certes injustement, la supériorité de sa caste sur une autre. Par ailleurs, le loup se victimise : étant, communément admis, l'animal qui attaque le bétail, il tourne ici son acte de vengeance en acte de justice, incriminant ses victimes d'avoir le rôle de malveillant. En résumé, il inverse les rôles pour justifier ses sévices. Le parfait hypocrite se dessine alors ici, hypocrite qui au lieu d’assumer l’accomplissement de ses actes barbares, cherche à se justifier de quelque manière qu’il soit, et s’il le faut, il est prêt à se faire passer pour victime. Pour appuyer cet argument, il faut préciser que La Fontaine n’est pas le seul Moraliste à partager cette opinion, et c’est bien encore une fois Molière qui nous offre une scène dans Le Tartuffe, où ce dernier est capable de se faire passer pour victime alors qu’il incarne le rôle du manipulateur. Après avoir convaincu Orgon de déshériter son fils, Tartuffe endosse le costume de souffre-douleur : « Si vous pouviez savoir avec quel déplaisir / Je vois qu'envers mon frère, on tâche à me noircir… » (v.1142-1143) (p.68) puis « Le seul penser de cette ingratitude / Fait souffrir à mon âme un supplice si rude… / L'horreur que j'en conçois… J'ai le cœur si serré, / Que je ne puis parler, et crois que j'en mourrai. » (v.1145-1148) (p.69). Cette technique de victimisation au XVIIe siècle porte ses fruits, puisque dans la conception judiciaire du Grand Siècle, c’est le plus agile qui sort vainqueur.
Universidad de Valladolid 37 Laurine Annequin 2.5.2. Un cadre juridique arbitraire Dans la société actuelle, les lois marquent le cadre à respecter. Alors que la Justice est une instance relativement étanche, des peines différentes peuvent être appliquées selon les circonstances. Cependant, chacun dispose d’opinions variées selon les cas juridiques auxquels il est confronté : la subjectivité entre donc en compte. Si l’accusé est un membre de la famille ou un ami, notre jugement sera altéré par cette relation ; dans le cas contraire, il dépendra de notre caractère et de notre conception relative à l’application des lois. Par conséquent, la Justice est un corps qui, pour éviter une société anarchique réglementée par des jugements personnels, permet de juger le plus objectivement possible un cas, selon, nous le rappelons, des lois à respecter. Cependant, au XVIIe siècle, lorsque le corps de la Justice intervient dans un conflit, c'est parfois finalement l’injustice qui prend le dessus. En effet, comme nous venons de le voir, la loi du plus fort semble être la loi principale en vigueur. Dans la continuité de cette idée, il est important de savoir se défendre. L’hypocrisie étant la meilleure arme, tout manipulateur défie la loi de l’objectivité. La meilleure illustration pour ce propos n'est autre que « Les animaux malades de la peste » (Livre VII, fable I), dans laquelle le lion, le monde étant frappé par la peste, décide de proposer aux animaux de passer en revue leurs pêchés, « Que le plus coupable de nous, / Se sacrifient au prix du céleste courroux, / peut-être il obtiendra la guérison commune. » (v.18-20) (La Fontaine, 2016, p.372). Les animaux, les uns après les autres, se présentent donc devant le lion, et font part de leurs mauvais actes. Ce dernier avoue lui-même avoir dévoré moutons et hommes ; mais le renard pense que le lion leur fit « En les croquant beaucoup d'honneur. » (v.38) (p.372). Nous voyons ainsi, dans la parole du renard, l'expression de l'hypocrisie envers son Roi. Son commentaire n’a qu’une seule fonction : la flatterie. Les confessions, plus effroyables les unes que les autres, se poursuivent. Lorsque c'est au tour de l'âne de parler, celui-ci avoue : « J'ai souvenance / Qu'en un pré de moines passant, / La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense / Quelque diable aussi me poussant / Je tondis de ce pré la largeur de ma langue. » (v.49-53) (p.372-374). Devant cette confession, le peuple s'épouvante. C’est bien l'âne, le moins coupable de tous, qui sera accusé et sacrifié. Cette fable fait réfléchir sur l'absence de l'application de la justice à égalité pour tout le monde. D'ailleurs, la fable termine sur une morale explicite : « Selon que vous serez puissant ou misérable / Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » (v.63-64) (p.376). La Fontaine vient ici préciser que ce qui constitue la défense d'un individu devant la justice réside en fait dans l'influence que cet individu a, ou dans la
Universidad de Valladolid 38 Laurine Annequin reconnaissance ou dans la considération qu'on lui porte, ou encore dans l'agilité à parler. Alors que, bien qu’inutile, l’âne a droit à la parole dans cette fable, il n’en est pas de même dans « Le chat, la belette et le petit lapin » (Livre VII, fable XV) où l’injustice atteint encore une autre dimension. En effet, le lapin et la belette, alors en querelle, décident de faire appel à Raminagrobis pour résoudre leur conflit, ce dernier fait preuve d’une cruauté déconcertante. Avant même de savoir l’objet de la venue des deux individus, il décide de les tuer : « Grippeminaud le bon apôtre / Jetant des deux côtés la griffe en même temps, / Mit les plaideurs d’accord en croquant l’un et l’autre. » (v.43-45) (p.422). Nous pouvons alors signaler l’abus de pouvoir dont fait preuve le chat, qui ne laisse même pas la possibilité de pouvoir expliquer son cas. L’hypocrisie est donc de mise, et il faut savoir manipuler pour arriver à ses fins, ou simplement être plus fort. 2.5.3. Une morale réconfortante : l’égalité pour tous Il est vrai que Fontaine aime dénoncer en montrant l’horreur. En effet, dans ces cas précédemment évoqués, nous n’assistions pas à la très connue Happy end, mais bien à une fin malheureuse où la loi du plus fort et l’injustice obtiennent gain de cause. La mort de l’âne, par exemple, provoque chez le lecteur un sentiment de tristesse et de haine face au système. Cependant, La Fontaine aime aussi montrer le contre-poids de ses arguments. S’il paraît effectivement que les décisions arbitraires et l’inégalité semblent favoriser les plus puissants, La Fontaine donne une lueur d’espoir. Il insiste sur le fait qu’il ne faut pas se fier aux apparences. Bien que, et nous l’avons vu, le XVIIe siècle repose sur l’image que l’on donne de soi, il est parfois forcé de constater que tous les membres d’une société sont utiles : « Celui qui a donné des rois aux hommes a voulu qu’on les respectât comme ses lieutenants, se réservant à lui seul le droit d’examiner leur conduite. Sa volonté est que, quiconque est né sujet, obéisse sans discernement » (Louis XIV, cité par Théophile Lavallée, 1845, p.135). Tel l’ouvrier qui est utile pour construire la bâtisse d’un seigneur ou tel le paysan qui cultive son champ afin de nourrir autrui, ceux qui ont parfois le moins de reconnaissance servent pourtant à tout un système. Louis XIV, dans ses instructions au Grand Dauphin, considère tous les individus de la même façon. La Fontaine tente, lui aussi, de nous le prouver. Tout d'abord, il fait l'éloge du système politique dans « Les membres et l'estomac » (Livre III, fable II). L'estomac, surnommé
Universidad de Valladolid 39 Laurine Annequin Messer Gaster, représente le pouvoir politique « Je devais par la Royauté, / Avoir commencé mon ouvrage. / A la voir d'un certain côté, / Messer Gaster en est l'image. » (v.1-4) (La Fontaine, 2016, p.168). Bien qu'il reconnaisse qu'en apparence, l'estomac ne travaille pas : « De travailler pour lui les membres se lassant, / Chacun d'eux résolut de vivre en gentilhomme, / Sans rien faire, alléguant l'exemple de Gaster. » (v.7-9) (p.168), cette concession ne sert qu'à mieux appuyer son argument sur le Dauphin. En effet, en évoquant l'estomac comme métaphore de l'instance par excellence, La Fontaine se réfère indirectement à Louis XIV. Alors qu'il paraît que La Fontaine s'adonne à une critique au Roi d'une violence inouïe, cette concession lui permet de mieux l'aduler. Lorsque les membres du corps, représentant ainsi les différents statuts sociaux, cessent de fournir à l'estomac ce dont il a besoin, tout le monde se meurt : « Ce leur fut erreur dont ils se repentirent. / Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur ; / Il ne se forma plus de nouveau sang au cœur : / Chaque membre en souffrit, les forces se perdirent. » (v.17-20) (p.168). L'auteur défend ici l'équité entre le pouvoir du Roi et le pouvoir du peuple : « Que celui qu'ils croyaient oisif et paresseux, / A l’intérêt commun contribuait plus qu'eux. / Ceci peut s'appliquer à la grandeur royale. / Elle reçoit et donne, et la chose est égale. » (v.22-25) (p.168). Nous sommes donc, dans un premier temps, dans une dimension d’égalité : chacun sert à l’autre et vice-versa. Ici, il convient par conséquent d’observer que parfois, nous avons besoin d’un plus petit que nous, ce qu’il est possible de remarquer dans la fable « Le lion et le rat » (Livre II, fable XI). Cette fable si célèbre s’ouvre sur un quatrain isolé du reste de la fable « Il faut, autant qu’on peut, obliger tout le monde : / On a souvent besoin d’un plus petit que soi. / De cette vérité deux fables feront foi / Tant la chose en preuve abonde. » (v.1-4) (p.132). Ces vers participent à l’expression d’une morale explicite et claire. Les « grands » ne disposent pas de l’exclusivité de la puissance. Ils doivent parfois le reconnaître : ils ont besoin d’un plus petit pour les aider. En conclusion, il est donc possible de tirer quelques leçons de ces fables précédemment citées. Elles appuient plusieurs arguments : tout d’abord, l’injustice, dont fait partie la loi du plus fort, montre à quel point la puissance régit la société du XVIIe siècle. Selon si l’on est « petit » ou « grand », l’influence s’imposera en conséquence. La Fontaine rappelle cependant que chaque partie d’une société -les « petits » comme les « grands »- servent au développement et au bon équilibre. C’est donc ici une relation d’interdépendance que l’on peut observer. Pour faire écho à cette idée d’interdépendance,
Universidad de Valladolid 40 Laurine Annequin La Fontaine a cherché à exprimer la nécessité de toujours avoir un plus petit que soi à ses côtés. La puissance ne fait alors pas tout. Cette démonstration, qui souligne que le peuple a autant d’importance que le pouvoir royal, et que chacun s’alimente de façon mutuelle ne serait-elle pas les prémices d’un désir de société égalitaire et donc d’une forme politique telle que la République, si chère au peuple en 1789 ?
Universidad de Valladolid 41 Laurine Annequin 3. Conclusions 3.1. Conclusion du travail Le XVIIe siècle est donc sans doute le siècle du naturel et des apparences. En effet, nous avons pu remarquer l’affluence de traits de caractère de l’hypocrite dans les Fables de la Fontaine. Considéré comme l’un des plus grands Moralisateurs du Grand Siècle, cet auteur nous propose une critique à la fois véhémente, didactique et ludique, grâce au genre choisi, idéal pour dépeindre une société et en tirer des conclusions, qui dans ce cas précis sont des morales. Alors, l’hypocrite, tout d’abord, est intelligent : il manie le langage à sa façon et sait qui tromper. Cependant, le fourbe manque de rationalisme et son excès d’ambitions est souvent ce qui le mène à sa perte. Il a ensuite une grande qualité : il utilise l’habit pour mieux se jouer des autres. En effet, le jeu des apparences est l’une de ses plus grandes armes, mais sa prétention le met souvent à découvert. Par ailleurs, par son comportement, l’hypocrite agace. Face à tous ces défauts évoqués par La Fontaine, le fabuliste propose souvent une solution, afin de ne pas seulement pointer du doigt mais aussi approfondir et donc souligner la dimension didactique, qui n’est autre qu’une morale. La ruse ne fonctionne pas toujours et le caractère ambitieux de celui qui manipule les apparences pousse à penser qu’il faut apprendre à se contenter de ce que l’on possède déjà. Par ailleurs, La Fontaine rappelle que l’on peut cacher le naturel sous de fausses apparences, mais que ce dernier finira toujours par ressurgir ; le rusé se perd même parfois parmi ses mensonges et son illusion. Enfin, nous nous sommes attardés sur un cas beaucoup plus spécifique qu’est le domaine de la justice. Le monde judiciaire est à lui seul un exemple des apparences et de l’hypocrisie. Il répond à un critère simple et efficace, mais paradoxalement bien injuste : la loi du plus fort. La Fontaine retient ici que la puissance ne fait pas tout, que chacun est utile à la société, et que dans certains cas, c’est même le plus petit le plus agile. Nous avons pu constater, de surcroît, que La Fontaine, certes excellent en