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Amour et admiration en tant qu’égalisateurs des relations. La relation amoureuse et intellectuelle de Diderot et Sophie Volland dans l’oeuvre épistolaire Lettres à Sophie Volland

Núñez Román, María

Abstract

Departamento de Filología Francesa y Alemana

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FACULTAD DE FILOSOFÍA Y LETRAS GRADO EN LENGUAS MODERNAS Y SUS LITERATURAS TRABAJO DE FIN DE GRADO Amour et admiration en tant qu’égalisateurs des relations. La relation amoureuse et intellectuelle de Diderot et Sophie Volland dans l’œuvre épistolaire Lettres à Sophie Volland Presentado por Dª María Núñez Román Tutelado por Dª Claudia Pena López Departamento de Filología Francesa y Alemana Curso 2023-2024 Résumé Ce Trabajo de Fin de Grado (TFG) présente une étude de la littérature française du XVIIIe siècle à travers le genre épistolaire. Nous analyserons tout particulièrement les Lettres à Sophie Volland, de Diderot, penseur fondamental du Siècle des Lumières. Cette œuvre rassemble les dernières années de la correspondance envoyée par Diderot à son véritable amour. Nous accorderons plus d’attention aux extraits montrant l’évolution de ses sentiments et la manière dont il réussit à transmettre par ses écrits son désir d’être avec elle. De la même façon, nous proposons une lecture critique à propos de l’amour, argumentant que seules les relations égalitaires le rendent possible. À cet égard, nous analyserons les multiples dynamiques relationnelles de l’écrivain avec les femmes de son entourage, en opposant sa relation avec son amante à celle qu’il a entretenue avec son épouse, Anne-Antoinette. Pour finir, nous constaterons comment le contexte socio-historique interfère dans le développement des situations amoureuses. Mots-clés : amour, correspondance, égalité, femmes, littérature épistolaire, XVIIIe siècle Resumen Este Trabajo de Fin de Grado (TFG) presenta un estudio de la literatura francesa del siglo XVIII a través del género epistolar. Concretamente, nos centraremos en Lettres à Sophie Volland, de Diderot, pensador fundamental del Siglo de las Luces. Esta obra recoge los últimos años de la correspondencia que Diderot envió a su gran amor. Prestaremos mayor atención a los pasajes que muestran la evolución de sus sentimientos y cómo consigue transmitir mediante su escritura el deseo de estar con ella en todo momento. Del mismo modo, llevaremos a cabo una lectura crítica del amor, argumentando que este solo es real cuando se manifiesta en relaciones igualitarias. Para ello, analizaremos las diferentes dinámicas relacionales del escritor con las mujeres de su entorno, contraponiendo especialmente la relación con su amante y con su esposa, Anne-Antoinette. Por último, constataremos cómo el contexto sociohistórico interfiere en el desarrollo de las situaciones amorosas. Palabras clave: amor, correspondencia, igualdad, literatura epistolar, mujer, siglo XVIII TABLE DES MATIÈRES 1.Introduction et Justification .......................................... 2 2. Contexte historique du Siècle des Lumières ................. 3 2.1 Contexte historique .................................................. 3 2.2 Idées du Siècle des Lumières ................................... 6 2.3 Les salons ................................................................. 7 2.4 Situation des femmes au Siècle des Lumières .......... 9 3. La correspondance ......................................................11 3.1 Le pacte épistolaire de Diderot ............................... 13 4. Lettres à Sophie Volland ............................................. 14 4.1 Denis Diderot ......................................................... 14 4.2 Contexte de l’ Œuvre .............................................. 16 4.3 Les personnages principaux ................................... 17 5. L’amour comme égalisateur des êtres humains ........... 19 5.1 Angelique : Diderot et la paternité .......................... 20 5.1.1 L’importance du lexique ................................... 22 5.2 AnneAntoinette : Diderot et le mariage ................ 23 5.2.1 L’importance du lexique ................................... 27 5.3 Sophie Volland : Diderot et l’amour ....................... 28 5.2.1 L’importance du lexique ................................... 31 6. Conclusions ................................................................ 32 7. Bibliographie .............................................................. 35 8.Annexes ...................................................................... 39 1 2 1.INTRODUCTION ET JUSTIFICATION Dans ce Travail de Fin de Grado (TFG) nous avons décidé de diriger nos recherches vers la littérature française du XVIIIe siècle, la littérature ayant eu une place capitale dans notre formation tout au long de notre licence. L’objectif principal de ce mémoire est de réfléchir à la littérature, plus concrètement à la correspondance, et aux relations égalitaires au sein des couples hétérosexuels d’après l’étude de l’œuvre Lettres à Sophie Volland de Denis Diderot. Nous ne nous consacrerons pas à analyser les thèmes des lettres individuellement, mais à approfondir et analyser les relations personnelles, que l’auteur même montre par écrit. Ces lettres ressemblent à un journal intime abordant les différentes problématiques de l’époque de même que l’amour, le désir et le respect partagés par les amoureux pendant la durée de leur relation. Nous remarquerons moins l’amour que Sophie porte à Diderot que les effets de l’amour sur l’auteur, car les lettres qu’elle lui a écrites n'ont pas été retrouvées. Afin d’achever notre propos, le travail a été divisé en trois parties fondamentales: le contexte historique du Siècle des Lumières, la correspondance et le pacte épistolaire et, finalement, la figure de Diderot autour des femmes les plus importantes de sa vie. Le dégrée de respect et d’amour dans les trois relations (conjugale, familiale et extra-conjugale) est notre sujet d’étude et nous poserons l’hypothèse sur comment l’amour réel peut être un symbole et une représentation du respect et de l’admiration dans une relation égalitaire. Premièrement, nous nous intéresserons au Siècle des Lumières, aux nouvelles idées imposées par les philosophes et le contexte particulier des femmes, ainsi qu’à l’éducation, en évoquant les salons et la vie sociale du siècle. Ensuite, nous aborderons la présence et l’utilisation de la correspondance au XVIIIe siècle, plus précisément nous nous consacrerons à l’œuvre de Diderot. L’échange des lettres entre le philosophe et la jeune Louise-Henriette conditionne leur relation d’amitié ainsi que d’amour. Après, nous analyserons la figure de Denis Diderot 3 et l’importance de son œuvre. En même temps, nous parlerons des personnages principaux des lettres et de la présence des femmes dans la vie de Diderot. Pour finir, nous développerons la conception de l’amour en tant qu’un sentiment nécessaire dans les relations de Diderot. Cette analyse est fondée principalement sur la relation extraconjugale d’amitié, de respect et d’amour avec Sophie Volland. Aux antipodes de cette relation, nous aborderons la relation de Diderot avec son épouse, Anne-Antoinette, ainsi que la relation avec sa fille, Angélique. Le lexique utilisé par Diderot fait partie de notre étude, accordant plus d’attention à notre choix de phrases et aux mots affectueux employés par le penseur. L’objectif général de ce travail est de comprendre comment le respect et l’admiration changent la perception des relations pour instaurer l’égalité au sein du couple, ainsi que de constater l’importance de ces deux qualités dans la conception d’un amour réel et réciproque. 2. CONTEXTE HISTORIQUE DU SIÈCLE DES LUMIÈRES 2.1 CONTEXTE HISTORIQUE Les premières années du XVIIIe siècle, ou Siècle des Lumières, sont marquées par une régression économique provoquée par la gestion du règne de Louis XIV, « il commence par une crise et finit par une autre » (Didier, 2003, p.8-12). Cette période commence, pour beaucoup d’experts, avec la mort de Louis XIV en 1715 et finit avec la Revolution française de 1789. En raison d’une mauvaise gestion de l’agriculture, la campagne connait des famines et le nombre de morts est exorbitant. Par conséquent, le siècle est marqué par des crises politiques mais aussi économiques lors de la régence de Philippe d’Orléans et des règnes de Louis XV et de Louis XVI. La révocation de l’édit de Nantes (1685) entraîna une catastrophe économique provoquant le départ pour l’étranger des pasteurs et de leurs fidèles, des personnes très actives dans le commerce et la finance. Nous nous retrouvons, en revanche, face à une émigration protestante qui 4 modifie la circulation des idées entre la France et les nations protestantes (Didier, 2003, p 8-12). La reprise en main du pouvoir par Louis XV, dont la première moitié du règne est équilibrée, se fait grâce à l’ordre et à la paix instaurées par Dubois. D’un côté, le domaine de la politique internationale est marqué par l’alliance avec l’Angleterre, qui favorise la circulation des idées entre les pays. De l’autre côté, la guerre de succession de Pologne entre en scène suivie de la guerre de succession d’Autriche, ce qui dérive dans une période de la politique internationale troublante. Louis XV participe pour défendre les droits de son beau-père qui devient duc de Lorraine et de Bar (Didier, 2003, p. 50-59). Quant à l’intérieur de la France, le calme est général, la famine et les épidémies sont en recul malgré des difficultés d’approvisionnement encore grandissantes et la hausse de morts, comme l’affirme Didier (2003, p. 50-59). Il existe un mécontentement sur la façon de régner et les décisions prises par Louis XV, qui avait à ses côtés JeanneAntoinette Poisson, plus connue comme Marquise de Pompadour. Elle fut la maîtresse et conseillère de Louis XV jusqu’à sa mort en 1764 et elle joue un rôle important dans la prise de décisions en raison de son influence sur le roi, détenant de même un rôle de mécène artistique. Louis XVI essaie de réorganiser les finances mais les difficultés augmentent. De plus, les mouvements de grève et les protestations débutent dans les manufactures de tout le pays (Didier, 2003, p.50-59). En ce qui concerne l’ascension de la bourgeoisie riche, celle-ci gagne en force politique et montre ses désirs publiquement. Cette catégorie socio-économique née au XIe siècle augmente son pouvoir économique et politique tout au long du XVIIIe et XIXe siècle. Nous percevons ainsi les débuts du capitalisme et du commerce. Un aspect important ayant un impact dans l’esprit des Lumières est la formation et l’éducation des jeunes. La jeunesse occupe une place prépondérante dans le programme philosophique des Lumières car leur objectif est la construction des individus, d’après Didier (2003). « Dans l’article « Éducation » publié dans L’Encyclopédie 1 (1751), son rédacteur confronte l’individu à trois projets de formation : 1 Ouvrage majeur du XVIIIe siècle, publié en 1751, qui rassemble tous les savoirs de l’époque. Nous aborderons plus en détail au chapitre 4 de notre travail. 11 3. LA CORRESPONDANCE Au cours du XVIIIe siècle, et notamment lors de sa deuxième moitié, la correspondance occupe une place prépondérante dans la littérature en raison de la forte présence d’épistoliers, lorsque des grands écrivains viennent compléter leur œuvre avec des lettres personnelles. Ce fut une sorte d’épanouissement pour eux. Nous comprenons le terme correspondance d’après la définition de Sami Khouzeimi (2013) pour qui elle consiste à « un échange régulier de lettres entre deux personnes ». Le mot signale aussi « l’ensemble des lettres qui alimentent cet échange ». Pendant un peu plus d'un siècle, le roman épistolaire va connaître une croissance considérable et va être très bien reçu par le public, car il dresse un portrait de la vraie vie des personnes avec leurs conversations quotidiennes. C´est ainsi que l’usage de la lettre fonctionne comme un puissant effet de réel. Les Liaisons dangereuses, de Laclos (1782), marquent peut-être le point culminant du genre : l´ordre des lettres, le calendrier de leur circulation, leur rôle en tant qu’objets (Simonet-Tenant, 2004). Ce roman épistolier fut écrit soixante ans après la parution des Lettres persanes de Montesquieu en 1721 : « Entre ces deux œuvres, toute l’aventure des Lumières se dessine, de sa naissance et ses remises en jeu à son apogée et son déclin » (Chamayou, 1998, p. 3). Au quotidien, la correspondance est un moyen de communication dont tout le monde se sert. Elle constitue un acte de convivialité, dans un indispensable processus de socialité qui a ses propres règles (Simonet-Tenant, 2004, p. 1). Pour Anne Chamoyou (1998, p. 7) les lettres ont toujours été un modèle de référence stable tout au long de la période classique : les lettres familières de Cicéron et celles de Sénèque sont la source la plus complète d’exemples pour les épistoliers qui enseignent l’art de bien écrire. Ensuite, la correspondance se présente sous forme de journal intime, montrant de cette manière un véritable reflet de l’époque, de l’état d’esprit et des conditions de vie. La principale distinction réside dans la confidentialité : les sentiments sont réservés à la correspondance et les pensées sont confiées aux journaux. La lettre fait partie du mouvement exceptionnel de liberté de pensée et de liberté de penser définissant le siècle des Lumières. Ainsi, la lettre se transforme en une pensée engagée. En effet, c’est grâce aux échanges personnels que nous arrivons à repérer des 12 moments clés de l’histoire extérieure et des moments de la vie personnelle des expéditeurs. Les lettres et les ouvrages écrits sous forme de lettres font partie du genre épistolaire (Chamayou, 1998, p. 7). Le développement de la pratique épistolaire à l’époque moderne est accompagné de la création de nombreux manuels qui offrent des modèles de lettres et des instructions pour les rédiger. Les règles de l’art d’écrire sont établies dans la manière de tenir la plume, dans la posture ou encore dans le choix des calligraphies (Daumas, 1993, p. 1). Il ne faut pas omettre la proximité entre la littérature et la peinture. Les peintres veulent montrer les moments les plus intimes et rendre le public agent d’un moment clé de l’histoire, tout comme les auteurs. Ils le font souvent à l’aide d’une peinture éloignée de la raison mythologique classique et plus proche de l’intime. Johannes Vermeer (1632-1675) figure parmi les artistes ayant peint de nombreuses femmes, dont plusieurs écrivent ou reçoivent des lettres, tel est le cas de son tableau intitulé Jeune femme écrivant une lettre (1665) 2 ou encore de La Lettre d’amour (1775) 3 de Jean-Honoré Fragonard, artiste français (1732-1806). Probablement, le plus grand représentant de l’art du XVIIIe siècle avec Watteau. La représentation des images montre des scènes épistolaires à travers lesquelles nous pouvons percevoir l’esprit de l’époque et les émotions inscrites dans les visages de ces femmes. Ces images sont une représentation fidèle des vies des femmes vertueuses, lors de moments de solitude qu’elles consacrent majoritairement à l’écriture ou à la pratique de la musique. Ces espaces dénommés boudoirs sont très liés à la vie des femmes, à leur aspect le plus privé et réel. Le boudoir est défini pour la première fois dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1740 comme « un petit cabinet où l’on se retire quand on veut être seul ». Il a des fonctions très diverses et peut être utilisé comme espace de lecture et écriture ou de retraite intellectuelle (Grimm, 2019, p. 21), mais aussi comme un lieu de rencontre intime ou libertine. Diderot dans ses Salons, une série de critiques d’art publiées entre 1759 et 1781 à la demande de son ami F.M. Grimm, exprime dans l’un des tomes : « il faut des scènes tirées de la vie quotidienne, où elle (la femme) retrouvera des personnages qui lui rassemblent de très près et qui emporteront d’emblée son adhésion » (Fernandes, 2014, 2 Tableau Jeune femme écrivant une lettre. Voir l’Annexe 1 3 Tableau La Lettre d’amour dans l’Annexe 2 13 p. 4). Dans ce cas, la correspondance est très populaire parmi la population, et notamment parmi les femmes. Le public peut ainsi se reconnaître dans un art en communion avec sa réalité quotidienne. 3.1 LE PACTE ÉPISTOLAIRE DE DIDEROT En ce qui concerne la thématique de ce mémoire, nous allons nous concentrer sur les lettres d’amour entre Diderot et Sophie-Volland, au cœur de cette étude. Les lettres comprennent une durée de dix ans, de 1759 jusqu’à 1769, alors que Diderot est marié avec une autre femme et la jeune Sophie réside à Paris avec sa famille, issue d´un milieu de financiers. La France était sous le règne de Louis XV et subissait les difficultés financières et économiques accompagnant cette période (les pertes d’argent public à cause des guerres, l’essor de la bourgeoisie). Par ailleurs, l’influence de L’Encyclopédie est évidente dans les lettres étant donné qu’elle fut éditée à la même période que sa correspondance, ce pourquoi Diderot annonce ses doutes philosophiques et la progression de l’Encyclopédie à Sophie : « voilà un petit bout de philosophie qui m’est échappé » (Diderot & Varloot, 1986, p.65). Nous observons que grand nombre des lettres sont en relation avec le Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, évoquant les thèmes qui sont au sein de cette œuvre : « L’ignorance et l’stupidité compagnes de l’injustice, de l’erreur et de la superstition sont toujours des maux » (Diderot & Varloot, 1986, p.171). Tout au long de cette correspondance, nous percevons comment le sentiment d’absence se manifeste par le désir de s’écrire, de partager des moments communs ainsi que de mieux se connaitre. En effet, la naissance primordiale des lettres est « une absence dont l’éloignement physique prolongé est la manifestation la plus évidente » (Khouzeimi, 2013, p. 9). Il s’agit aussi d’un pacte épistolaire qui joue un rôle sentimental très important. Diderot, physiquement loin de sa bien aimée, est constamment inquiet par son bien-être, ainsi que par le moment de leur rencontre finale : « …Elle s´en va, et qui sait quand elle reviendra. Elle dit, elle, qu´elle ne reviendra plus… » écrit à son ami Grimm le 5 juin 1795 : « …Je regrette un jour qui me tient éloigné de vous. » (10 août 1759, p. 14 64) 4 . À la fin de leur correspondance, les lettres conservent également cette perception de proximité physique liée à l’amour : « Ah, si vous étiez ici ou si j´étais là ; le beau bouquet que je vous offrirais ! (…) je vous embrasse de tout mon âme, comme il y a douze ans (…) » (24 août 1768, p. 339). Diderot ressent le besoin débordant de montrer ses sentiments et ce désir constant d’être tous les deux ensemble. C’est ainsi que la lettre peut être comprise comme un voyage vers l’autre, comme une méthode de rapprochement et de persévérance afin de maintenir l’espoir, de faire vivre l’amour : « Mademoiselle Volland, c’est comme le premier jour, et quand nous nous reverrons ce sera comme la première fois » (9 septembre 1767, p. 318). Le seul moyen de préserver leurs liens est de respecter la promesse d’une correspondance : « je m´imposerai la loi de vous écrire tous les jeudis et tous les dimanches » (7 octobre 1762, p. 227). En revanche, il montre ce sentiment nostalgique, s’imprégnant d’inquiétudes comme la mort ou la vaporisation des sentiments amoureux. La préoccupation de Diderot est visible, il énonce ses sentiments de manière répétée si Sophie cesse de répondre à ses lettres, ou si elle met du temps à lui répondre : « combien de temps va me durer, si je pars sans avoir rien lu de vous » (5 août 1759, p. 61) « un silence de vingt jours est bien propre à me donner les plus vives inquiétudes sur mon compte ou sur le vôtre » (13 octobre 1768, p. 347). Finalement, la préoccupation et les sentiments de l’écrivain nous permettent d’analyser cette relation d’amour et de respect, dont la promesse fut de maintenir ce pacte épistolier. 4. LETTRES À SOPHIE VOLLAND 4.1 DENIS DIDEROT Denis Diderot nait à Langres, une petite ville du Bassigny, le 5 octobre 1713. Son père l’influence sur une bonne éducation qui fait suite à des études scientifiques et 4 Diderot, Denis, & Varloot, Jean. (1986). Lettres à Sophie Volland. Editions Gallimard. Date d’écriture originale de la lettre afin de mieux comprendre la progression des sentiments et le temps. 15 religieuses tout au long de son adolescence. Il reçoit une instruction des Jésuites au collège de sa ville natale. Bientôt, il part à Paris pour faire des études de droit à la Sorbonne. Forestier (1961) indique qu’en 1745, le libraire Le Breton confie son entreprise à Diderot. Comme projet, il propose non seulement une traduction de la Cyclopedia de Chambres parue à Londres en 1727, mais une nouvelle œuvre conjointement avec d’Alembert. L’Encyclopedia est le symbole même du siècle ; « c’est une œuvre à la fois scientifique et de vulgarisation, un inventaire raisonné de toutes les connaissances humaines. En même temps, c’était une œuvre de philosophie militante, elle affirme la confiance dans les sciences et les techniques qu’elle réhabilite ; elle revendique le droit à la liberté, à l’égalité » (Forestier, 1961, p.124-125). C’est une production riche, variée et moderne ainsi qu’un admirable chant de confiance et de triomphe. Elle représente l´expression enthousiaste d’un siècle qui croit en l’Homme, la Nature et le progrès et qui marche, serein, vers un destin meilleur (Forestier, 1961, p. 127). Castex et al. (1986) évoquent que Diderot a produit un nombre considérable d’ouvrages de tout genre, souvent inconnus et inédits. En 1749 après la parution de la Lettre sur les aveugles à l´usage de ceux qui voient, Diderot est emprisonné pendant trois mois à cause de son inclination à l’athéisme et au matérialisme. En 1760, il écrit La Religieuse, un roman libertin et anticlérical ; la publication en 1769 de Jacques le fataliste et son maitre, son œuvre la plus commentée, invite à faire un véritable raisonnement philosophique à travers une satire sociale qui critique la société du XVIIIe siècle en utilisant des personnages ordinaires et la tradition mimétique du récit, en accumulant des éléments vrais appliqués à créer une illusion romanesque. Il développe un style de vie plus bohème depuis son arrivée à Paris, il commence à développer une inquiétude littéraire, apprend l’anglais et écrit ses premiers articles. C’est à dire, il envisage une liberté différente à celle qu’il n’avait pas à Langres. Il fréquente les cafés et les salons. Le salon du baron d’Holbach était l’un des centres les plus brillants et les plus bruyants du mouvement de la philosophie du temps où assistaient beaucoup de ces contemporains, D’Alembert, Jean-Jacques Rousseau, Baron von Grimm entre des intellectuelles anglais, afin d’échanger des idées et maintenir des débats. 16 4.2 CONTEXTE DE L’ŒUVRE Le récit sentimental a une dimension religieuse et moralisatrice où « l´amour se développe à travers un dialogue et se termine tout au long des échanges des lettres entre les deux amants » (Garguilo, 2002, p.14). Tout d’abord, le père de L’Encyclopédie évoque dans ses lettres les problèmes de la société des Lumières, les avancées de L'Encyclopédie et les pensées philosophiques, ainsi que cette construction mythique d’une philosophie qui remet en question l’humanité ainsi que la quête du bonheur. Lettres à Sophie Volland est une œuvre présentant un large choix thématique, près d’un journal intime pour partager les expériences vécues : « Mes lettres sont une histoire assez fidèle de la vie » (Diderot & Varloot, 1986, p.184) ; mais nous nous centrerons seulement dans les lettres attestant de la relation entre Mme. Volland et Diderot, ainsi que de sa relation avec son épouse et sa fille. Dans ce cas, la correspondance entre Diderot et la jeune Sophie Volland est motivée par une relation personnelle. L'échange de lettres se développe autour de leur relation d´amour, de respect et d’affection ; elle commence quatre ans après leur rencontre en 1755 et continue pendant plus de dix ans en respectant la promesse d’amour éternel épistolaire qu’ils s’étaient fait (1759-1769) : « Il y a quatre ans que vous me parûtes belle ; aujourd´hui je vous trouve plus belle encore. C’est la magie de la constance, la plus difficile et la plus rare de nos vertus » (Diderot, 1759, p.11). Parallèlement, leur amour dure trente ans, rempli de hauts et de bas jusqu’à la mort de Sophie en février 1784. Quelques mois plus tard, la même année, meurt Denis Diderot, en juillet 1784. Nous pouvons constater cette relation d’amour et respect à travers le langage des lettres, très précis et évoquant le sentiment de respect, avec la présence d’une Sophie éloignée physiquement du penseur et décrite comme une muse par l’écrivain. En définitive, une description de l’image idéale de la femme parfaite pour lui. Sophie est omniprésente dans des lettres abordant des thématiques diverses, mais jamais nous ne trouvons ses réponses. La disparition des lettres écrites par Sophie est en grande partie la faute de sa propre mère, qui cachait les lettres afin de préserver l’intégrité de sa fille. De même, de nombreuses lettres reçues pendant les premières cinq années de leur amitié sont disparues. Nous ne conservons que les lettres écrites par Diderot, n’ayant donc accès qu’à « un roman épistolaire à une voix où toutes les 17 informations que nous recevons sur l’interlocuteur sont transmises par l'écriture de l'épistolier, Diderot. Il nous montre sa vision de la relation, des actes et décisions prises par son amant » (Tremblay, 2014, p. 1). Il faut remarquer que l’interlocuteur devient ici coauteur. Nous pouvons ainsi voir l'essence de Sophie grâce aux déductions, aux hypothèses et aux formules de l’expéditeur (Tremblay, 2014, p.2). En publiant les lettres, on met les amants sur le devant de la scène. Le lecteur-spectateur doit voir naitre et se développer l’amour ainsi que les problèmes entre le couple et les gestes d’admiration entre eux. 4.3 LES PERSONNAGES PRINCIPAUX Les personnages principaux et plus influents dans la vie de Diderot sont des femmes, il est toujours entouré de femmes importantes et fortes qui ont marqué sa vie. Il reflète cette présence dans ses œuvres avec la création de personnages féminins puissants. Dans ce cas, elles sont des personnes réelles : sa femme Anne Antoinette, sa fille Angélique, son amante Sophie Volland et la famille de cette dernière. En particulier, la présence de sa mère et sa sœur nous éclaire sur la situation des femmes au XVIIIe siècle. Elles ont toutes les deux une relation étroite avec la religion et les traditions. Le premier de ces personnages féminins serait Louise-Henriette Volland (17161784), baptisée par Diderot comme Sophie, amante et amie de l’auteur. Elle vivait avec sa famille à Paris. Par conséquent, toujours sous sa surveillance, sa mère exerce une grande influence sur elle, surtout dans tous les aspects religieux, conditionnant aussi ses relations amoureuses. Le choix du prénom Sophie n’est pas anodin. Ce pseudonyme vient du grec ancien Sophia (Σoφíα) qui signifie sagesse. La définition de sagesse selon la religion judéo-chrétienne est « Omniscience, discernement parfait entre le bien et le mal, bonté infinie, sainteté, qui sont inhérents à la personne divine » (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, s.f., définition C-1a). Pour Diderot, sa bienaimée conforme tout son univers. Il trouve en elle une amie, une confidente, une amante, une personne à qui confier tous ses défis : « Avec vous je sens, j’aime, j’écoute, je regarde, je caresse. J’ai une sorte d’existence que je préfère à toute autre… » (Diderot & Varloot, 1986, p.88). 18 Le prénom Sophie est récurrent dans la littérature de l’époque. Rousseau l’utilise dans son œuvre Émilie ou De l’éducation, traité publié en 1762. Il décrit une femme fictive, surnommée Sophie, dans le cinquième livre consacré au mariage, à la famille et à l’éducation des femmes : « Sophie est femme : cœur sensible, imagination prompte, esprit pénétrant plutôt que juste, humeur facile et pourtant inégale, une physionomie qui promet une âme et qui ne ment pas, un accord des qualités les mieux assorties pour faire un heureux caractère ; elle sait tirer parti de ses défauts mêmes, et si elle était plus parfaite, elle plairait moins » (Souquet, 1880, p.179-180). Il fait une description assez complète de l’idéal de jeune fille à marier avec une description physique et morale des vertus incarnées par Sophie. Nous pouvons remarquer l’usage du prénom Sophie dans différents écrivains de l’époque toujours en relation avec l’idée et la description de la femme que chacun estimait parfaite. Si la Sophie de Diderot est son égale, la femme qui le rend plus heureux et le complète, celle de Rousseau serait l’idéal d’épouse soumise parfaite. Notre deuxième personnage féminin est la fille de Diderot, Angélique, que nous percevons à travers la voix de son père. Il parle assez souvent de l’éducation de sa fille et de comment sa naissance a changé sa perception de la vie. Rosso (1992) signale que l’écrivain a expérimenté l’amour paternel avec une rare intensité et une richesse qui n’est autre que le reflet de sa propre richesse intellectuelle et sentimentale. Pour lui, ce qui compte est la satisfaction d’avoir élevé une jeune fille et de voir reflétées en elle toutes ses idées, un acte narcissiste propre de l’être humain. Cette notion se manifeste avec sa décision de donner à sa fille une éducation musicale et en physiologie pour éviter le couvent et la formation religieuse qui l’aurait attendue, comme la plupart des filles à l’époque. Le choix d’éducation n’était pas insignifiant. Diderot choisi la musique car il s’est toujours intéressé à cette discipline, ce qui lui permettait, en plus, de faire découvrir à travers la physiologie l’étude de la philosophie et poursuivre sa recherche existentielle. Bien que sa relation avec sa fille soit étroite, celle qu’il entretient avec le troisième personnage féminin, son épouse Anne Antoinette, ne l’est point. Au début, leur relation n’était pas individualiste, car ils ont dû se battre pour parvenir à se marier. Leur mariage a subi une suite d’événements difficiles, la fuite de Diderot de sa maison et le retour à Paris ainsi que le temps d’attente de 30 ans pour parvenir a leur objectif 19 final de se marier. Le père de Diderot n’approuvait le mariage car la jeune fille était « un mauvais choix ». Finalement, le mariage secret se tient le 6 novembre 1743 à l’église de SaintPierre-aux Bœuf de Paris. Dans un rôle secondaire, quoique très présentes dans les lettres de l’auteur, nous trouvons les personnages de Grimm et de plusieurs femmes de la haute société française de l’époque. Il est vrai que Diderot se réfère à ces femmes et appelle à leur amitié, mais jamais il ne les met au niveau de sa relation avec la jeune Sophie : « Demain ou après, j’irai voir mademoiselle Boileau, et peut-être madame de Salignac, - mais je ne réponds de rien. Mon respect à qui vous savez bien. Mes caresses les plus tendres à qui vous savez bien encore » (Diderot & Varloot, 1986, p. 154). La distance est évidente et il répète plusieurs fois à son amante qu’elle n’a pas de quoi s’inquiéter. 5. L’AMOUR COMME ÉGALISATEUR DES ÊTRES HUMAINS L’amour se présente souvent comme fil conducteur de la vie dans les œuvres artistiques et littéraires. Le besoin d’être avec une autre personne peut être compris comme un bienfait ou une faiblesse. L’amour est : « une attirance, affective ou physique, qu’en raison d’une certaine affinité, un être éprouve pour un autre être, auquel il est uni ou qu’il cherche à s’unir par un lien généralement étroit. L’amour de n’importe que type : paternel, conjugal, fraternel, est compris comme principe et comme fin de la société humaine. Il est compris également comme principe d’union universelle » (Cntrl, s.f, définition 1). Des points négatifs peuvent surgir lorsqu’il existe une dépendance émotionnelle et physique, sans ne jamais négliger les points positifs (Jeammet, 2014, p. 8-9). En définitive, notre bonheur se construit en écoutant et en partageant notre vie avec les personnes que nous choisissons volontairement et pour lesquelles nous exprimons des sentiments de respect, amour et admiration. C’est pour cette raison que l’objet d’étude de ce travail est axé sur la relation de Diderot avec les trois femmes de sa vie : sa fille, son épouse et Sophie Volland. Nous essaierons de théoriser les différences entre l’amour qu’il portait à ces trois femmes ainsi que d’expliquer comment grâce à ses sentiments purs envers Sophie, leur relation est devenue égalitaire, tandis que, en 20 absence d’égalité et de respect, les relations tombent dans la monotonie et parfois même dans le mépris, tel fut le cas de son mariage. Afin de définir ces relations, nous allons analyser thématiquement les différentes lettres envoyées à Sophie au sujet de la relation extraconjugale qu’il entretient avec elle, de son mariage, et de sa relation avec sa fille, ainsi que le lexique affectif et la sémantique sentimentale choisis par Diderot. 5.1 ANGELIQUE : DIDEROT ET LA PATERNITÉ La figure de Diderot en tant que père avec sa fille unique, Angélique, est l’un des objets de notre étude. À travers l’analyse des lettres envoyées à Sophie, nous pouvons percevoir la croissance de l’amour paternel. Angélique devient une partie importante de la vie de l’écrivain au point de montrer les moments les plus durs et décisifs en tant que figure paternelle à son aimée, mais jamais il n’essaie de forcer une relation entre Sophie et sa fille. Il fait une différence entre les relations, mais il rêve d’un jour les voir ensemble : « (…) Je voudrais que vous la vissiez, à côté de moi, tout à l’heure » (Diderot et Varloot, 1986, p.198). Diderot ne présente pas sa fille à sa maitresse parce qu’il ne veut pas que Sophie devienne une sorte de mère adoptive, car il considère que ces deux femmes vivent dans deux univers différents. La discrétion et le respect de la mère de son enfant l’empêchent de rapprocher sa maitresse et sa fille. Angélique n’a rencontré Sophie qu’en 1773, lors du voyage de Diderot en Russie, comme l’explique Perol (1988, p. 22). Même si Angélique est présente dans les lettres, nous ne trouvons aucune lettre d’Angélique à son père, nous ne connaissons la figure d’Angélique que par le biais des représentations épistolaires de son père (Rosso, 1992, p. 683), mais cette esquisse d’Angélique nous permet déjà de constater la relation de proximité entre père et fille. Le premier rapprochement entre Diderot et sa fille se fait quand il commence à s’occuper de son éducation à l’âge de neuf ans, ce qui naît dans un premier temps comme une nécessité mais qui devient rapidement une habitude, un rituel dont il profite pour créer des liens avec Angélique. L’éducation de sa fille est sa principale préoccupation. Elle incarne à ses jeux ce qu’il aurait voulu être. Il se découvre lui-même tout en découvrant intellectuellement et sentimentalement sa propre fille : « Elle est la 27 quelle est la sante qui résisterait à la vie qu’elle mène ? Point sortir ; toujours travailler. Vivre de rien, et crier depuis le matin jusqu’au soir. Le bronze n’y résisterait pas » (Diderot et Varloot, 1986, p.130). Même si elle n’exprime pas qu’elle est consciente de la liaison de son mari, son corps et son attitude montrent son mal-être et sa place dans la vie de Diderot. 5.2.1 L’importance du lexique Quant au lexique, nous pouvons constater leur éloignement dans le choix des mots de Diderot pour nommer Anne-Antoinette : « ma femme », « ma malade ». Il utilise les déterminants possessifs afin de montrer la possession contractuelle. Le mariage montrait la supériorité de l’homme dans le couple. Il n’exprime pas une possession affective comme il le fait avec sa fille. Malgré les problèmes de leur relation, Anne-Antoinette est présente dans ses lettres à Sophie, il ne la cache pas. En outre, il l’appelle « madame Diderot » à plusieurs reprises, exprimant ainsi les liens de mariage qui les unissent. Seul ce contrat et leur fille Angélique les maintiennent ensemble. Comme nous venons de l’expliquer, Diderot fait un choix lexical pour expliciter une relation juridique avec sa femme, leur mariage, ainsi que son conséquent rôle d'homme de famille, en tant que mari et père. De plus, le lexique utilisé dans les fragments en rapport avec Anne-Antoinette sont toujours en relation avec la maladie, la souffrance et l’épuisement : « pas un moment de repos (..) » (Diderot et Varloot, 1986, p. 125), « (…) attaque de la fièvre et d’un grand mal de gorge (…) » (Diderot et Varloot, 1986, p. 125) « demain je m’installe chez moi pour n’en sortir que sur le soir » (Diderot et Varloot, 1986, p. 222). En guise de conclusion, la relation de Diderot avec son épouse Anne-Antoinette n’est pas une relation basée ni fondée sur l’amour et le respect, contrairement à celle avec sa fille. Nous pouvons déduire et même défendre qu'ils étaient amoureux lors de leur relation, car ils se sont mariés malgré tous les obstacles. En revanche, à mesure que la relation progresse, l’amour s’efface et devient indifférence. Diderot montre à Sophie sa perception de la relation, comment il ne trouve pas des moments suffisamment agréables et commence à rejeter leur alliance car il n’y reconnait pas les caractéristiques d’une relation saine et équitable. 28 5.3 SOPHIE VOLLAND : DIDEROT ET L’AMOUR La figure de Diderot en tant qu’amant et ami se reflète dans sa relation avec Sophie Volland, jeune femme avec qui il a un pacte épistolaire : ils se sont professé leur amour à travers des lettres pendant plus de quatre ans. Grâce aux lettres écrites par le philosophe, nous suivons l’évolution de la relation, les différents moments où l’amour et le respect sont très présents. Parmi toutes les relations de Diderot avec des femmes, celle-ci est la seule à posséder un caractère de respect et à refléter un rapport égalitaire. Ce n’est pas qu’une relation amoureuse, elle est aussi intellectuelle, rejoignant le spirituel. L’absence de désir sexuel nous permet de penser que cette liaison est fondée sur l’attraction intellectuelle et la sensibilité. Il aime la manière dont Sophie reçoit ses idées et il se sent libre d’exprimer tous ses problèmes en recevant une opinion sincère, mais surtout savante, de la part de son amante. Dans ce cas, Diderot considère Sophie comme une égale, une personne au niveau de ses connaissances, et c’est pour cela que le prénom de Sophie n’est pas anodin : c’est un surnom commun entre les philosophes de l’époque pour évoquer cette femme idéale pour eux, celle qui représentait toutes les caractéristiques d’une bonne épouse et femme (Souquet, 1880, p.181). Il s’adresse à cette muse parfaite, Sophie, et non à Louise-Henriette. Le nom évoque des éléments profondément philosophiques, en relation avec la sagesse et la femme parfaite, entrainant des qualités comme la vertu, l’éducation et les mœurs : « dites-moi pourquoi je vous trouve plus aimable de jour en jour. Ou me cachiez-vous une partie de vos qualités, ou ne les apercevais-je pas. Je ne saurai vous rendre l’impression que vous faites sur moi, pendant le petit moment que nous passâmes ensemble avant-hier. C’est, je crois, que vous m’aimez davantage… » (Diderot et Varloot, 1986, p. 47). L’écrivain montre également le reflète de sa propre personne, un acte narcissique de sa part : « L’amie devient la dépositaire de l’image idéale que l’artiste se fait de luimême » (Richard-Pauchet, 2005, p.3). La passion pour Sophie c’est aussi la passion pour ses qualités, dont il sent qu’il est le créateur, de même qu’avec l’éducation de sa fille Angélique. La sensation de maturité de Sophie est l’une des caractéristiques que Denis trouve séduisantes. Le pacte épistolaire représente le point d’initiation de leur relation. C’est un moment important, ainsi qu’un fait à remarquer, étant donnée l’importance de son 29 accomplissement. Respecter le pacte est respecter leur relation. Nous pouvons établir même un parallèle entre leur pacte d'amour et le pacte de mariage (il était déjà marié et ne pouvait pas rompre le contrat matrimonial avec sa femme Anne-Antoinette). Le pacte et le mariage représentent l’union inconditionnelle de deux personnes, dont la différence essentielle sont la religion et les actes civiles. Selon le dictionnaire CNTRL un pacte est : « une convention expresse ou tacite, en principe immuable, entre deux ou plusieurs parties » (Cntrl, s.f, définition 1). Nous repérons que cette liaison respecte toutes les caractéristiques d’un amour réel en raison de la façon dont Diderot montre répétitivement son amour et du rôle de Sophie dans la vie de Diderot. Elle est perçue comme une égale et est toujours dans ses pensées : « c’est vous, c’est vous seule qui m’occupez ; vous anéantissez tout dans mon cœur et dans mon esprit » (Diderot et Varloot, 1986, p. 81). L’expédition des lettres est le seul contact entre eux, et la négligence finale de la part de Sophie, ne respectant pas les jours d’écriture et le délai d’expédition, rend Diderot un homme malheureux et misérable par moments. Il sent que son chemin dans la vie est perdu, il va perdre la seule femme qu’il aime : « je ne t’ai plus ; je n’ai plus personne à qui parler de toi. La solitude où je suis tombé m’est affreuse… Ah ! Sophie, Sophie ! faible comme tu es, si tu offrais la moitié de ma peine, tu n’y résisterais pas » (Diderot et Varloot, 1986, p. 276). Diderot doit affronter des obstacles parfois difficiles : la jalousie, l’incertitude de la poste, la supervision de la mère de Sophie, entre autres. Il ressent une profonde tristesse quand il se sent éloigné de Sophie : « je sens à tout moment qu’il me manque quelque chose ; et quand j’appuie là-dessus, je trouve que c’est vous » (Diderot et Varloot, 1986, p. 52). La figure de Sophie comme complétant l’homme est récurrente chez Diderot, il exprime la nécessité de se nourrir de connaissances ensemble, de moments spéciaux : « Je regrette un jour qui me tient éloigné de vous » (Diderot et Varloot, 1986, p. 64). La solitude et l’idée de la mort sont longuement exposées dans la pensée de l’épistolier. L’un des moments les plus critiques de leur relation est la présence de la mère de Sophie, elle a un impact non seulement dans les choix de Sophie, mais elle tourmente aussi Diderot. Décrite tout au long des lettres comme une femme protectrice qui s’inquiète par la vertu de sa fille célibataire, issue d’une famille bourgeoise et séparée 30 de son amant la moitié de l’année : « J’augure mal de l’avenir. Votre mère a l’âme scellée des sept sceaux de l’Apocalypse. Sur son front est écrit mystère… » (Diderot et Varloot, 1986, p.42). La relation de Diderot avec Madame Volland est importante parce que malgré les difficultés, il respecte ses décisions et il pose constamment des questions sur son bienêtre : « mon respect à Madame votre mère » (Diderot et Varloot, 1986, p.122). L’estime de la mère de Sophie est fondamentale pour lui car il se sentira plus proche de Sophie, de sa famille et de leur relation. La relation de Sophie avec sa mère est importante pour lui car le bonheur de Sophie est ce qui l’inquiète le plus : « Diteslui que je suis un homme de bien, que rien ne me fera changer pour vous… Dites-lui que la plus grande considération dans la mémoire des hommes m’est assurée… Dites-lui que j’ai atteint l’âge où l’on ne change plus de caractère […] dites-lui combien je serai flatte, combien vous seriez heureuse de tenir, de sentir, de regarder elle et moi, moi et elle […] » (Diderot et Varloot, 1986, p.46). Finalement, cette relation a eu un impact symbolique dans la vie de Diderot car ils sont tous les deux décédés en 1784. Sophie meurt en premier, le 22 février ; le père de L’Encyclopédie, après, le 31 juillet. Nous percevons une idée poétique dans la mort très proche de ces deux amants, comme si l’amour transcendait le physique et le terrestre. Les âmes ont besoin de rester ensemble pour l’éternité et l’amour est perçu comme un sentiment plus fort et durable qui va au-delà du physique, jusqu’à la spiritualité la plus profonde : la compréhension et la compatibilité de deux âmes : « mais je me console, et je vis sur la certitude que rien ne séparera nos deux âmes. Cela s’est dit, écrit, juré si souvent. Que cela soit vrai, du moins une fois […] » (Diderot et Varloot, 1986, p.43). C’est une philosophie que le propre Diderot partage, l’union des âmes. Il est nécessaire de faire une distinction entre le désir physique et le désir spirituel, l’éros vulgaire et l’éros céleste défendus par Platon dans Le Banquet (380 av. J. -C). Le premier se base sur le désir des choses physiques, le second sur l’âme et la vertu. Le véritable amour ne peut pas se résumer à ce désir physique, mais plutôt au désir céleste. En effet, aimer l’autre non seulement dans son apparence, mais aussi et surtout dans son essence. D’après Platon, cet amour est perçu comme un manque, aimer 31 est ressenti comme le manque de quelque chose. Le désir et l’amour ont le même manque (Citot, 2000, 27-28). La relation de Diderot et Sophie est majoritairement une relation de désir spirituel, le besoin des âmes de partager des moments ensemble en écrivant des lettres. Le manque principal de Diderot dérive de l’absence d’amour et compréhension de la part de sa femme Anne-Antoinette, il veut aimer et être aimé. La mort de Sophie sera pour lui un moment dur, mais il soutient qu’il continuera de l’aimer car leur amour ne finirait jamais : « Ils me disaient : tu vieilliras, et je répondais en moi-même : ses ans passeront avec les miens. Vous mourrez tous les deux ; et j’ajoutais : si mon amie meurt avant moi, je la pleurerai, et je serai heureux, la pleurant. Elle fait mon bonheur aujourd’hui ; demain elle fera mon bonheur, et aprèsdemain, et après-demain encore, et toujours, parce qu’elle ne changera point, parce que les dieux lui ont donné le bon esprit, la droiture, la sensibilité, la franchise, la vertu, la vérité, qui ne changeront point » (Diderot et Varloot, 1986, p.97). La souffrance de vivre sans la personne aimée est ressentie par Diderot jusqu’à la fin de ses jours : « Avec vous je sens, j’aime, j’écoute, je regarde, je caresse. J’ai une sorte d’existence que je préfère à toute autre […] » (Diderot et Varloot, 1986, p. 88). LouiseHenriette lègue à Diderot, dans son testament 5 , plusieurs biens significatifs : « Je donne et lègue à monsieur Diderot sept petits volumes des Essais de Montaigne reliés en maroquin rouge plus une bague que j’appelle ma pauline » (Boussuge, 2012, p. 302). Ce sentiment de souffrance est associé au passage du temps, à la vitesse de leur relation et à l’impossibilité de profiter de chaque moment ensemble. Pour eux, mais surtout pour Diderot, tel qu’exprimé dans ses lettres, être ensemble est une façon différente de profiter des journées, de voir le monde. 5.2.1 L’importance du lexique Quant au lexique, ceci témoigne également de leur relation de respect. Diderot s’adresse toujours à Sophie avec des formules de respect et en la vouvoyant. C’est ainsi qu’il établit une relation avec une certaine distance et lui montrant son respect, même s’ils entretiennent une relation intime. Dans la plupart des lettres il finit toujours avec une phrase de politesse qui montre son respect, ainsi que l’envie de la voir et d’être 5 Voir les images du testament original de Louise-Henriette dans l’Annexe 3. 32 ensemble : « Adieu, chère femme. J’attends un mot de vous » (Diderot et Varloot, 1986, p.81) « je vous embrase de tout mon cœur. Votre amant et votre ami Diderot » (Diderot et Varloot, 1986, p.88). Nous apercevons également l’utilisation des possessifs, accompagnés de substantifs qui dénotent son amitié et sa proximité. Il faut remarquer la nécessité constante de Diderot de présenter la relation entre eux, rappelant toujours leur amitié et comment il la perçoit : « ma tendre et solide amie » (Diderot et Varloot, 1986, p.44), « ma bonne, ma tendre, ma sensible amie » (Diderot et Varloot, 1986, p.63). Ensuite, il se sert d’adjectifs qualificatifs positifs quand il décrit Sophie : « … je vous trouve plus aimable de jour en jour… » (Diderot et Varloot, 1986, p. 47), « … vous êtes digne d’être aimée… » (Diderot et Varloot, 1986, p. 51). Le lexique utilisé par Diderot englobe tous les thèmes tourmentant leur relation : le temps qui passe, l’éloignement, les distractions... mais il se sert de mots positifs et respectueux : « Je brule de vous revoir » (Diderot et Varloot, 1986, p. 143). Finalement, le choix de mots montre aux récepteurs la relation du point de vue de Diderot, car la présence de la première personne du singulier est omniprésente. En conclusion, la relation de Diderot et Sophie est davantage la relation d’amitié, d’amour, de deux personnes qui se soutiennent par le respect et principalement par l’admiration mutuelle. La puissante présence des sentiments de Diderot tout au long des lettres nous montre sa perception de leur idylle. Nous assistons à une relation épistolaire, avec peu de rencontres physiques, mais remplie de moments partagés. Un amour croissant, un amour unique pour l’écrivain, une sensation de compréhension et d’acceptation rendant leur relation équitable, respectueuse et saine. 6. CONCLUSIONS L’amour et l’admiration en tant qu’égalisateurs des relations humaines est la thématique entourant ce mémoire de fin d’études. À travers ce travail, nous avons étudié la relation de Diderot avec les trois femmes les plus importantes de sa vie pendant une dizaine d’années afin de voir si ces relations étaient égalitaires ou non. 33 La relation avec sa fille Angélique, la relation conjugale avec son épouse AnneAntoinette et la relation extra-conjugale avec Sophie nous ont montré les différentes approches communicatives entre eux, mais aussi le respect et l’amour qu’il portait à Sophie Volland. Le lexique utilisé par Diderot ainsi que la façon de s’exprimer pour parler de ces femmes est considéré comme un trait décisif dans leurs relations. Le recueil des lettres que nous avons étudié s’étend entre 1759 et 1769, en plein milieu du Siècle des Lumières. Les idéaux de liberté et tolérance sont présents dans les lettres, de même que les sujets concernant l’éducation des filles et surtout l’image des femmes dans ce siècle. C’est grâce à la figure de Madame Volland, entre autres, que nous pouvons plonger dans cette éducation imposée aux femmes et leur place dans la société. Ce sont des sujets qui tourmentent Diderot et qu’il reflète dans ses textes. Finalement, le contexte historique et social conditionnent les relations et leur déroulement, témoignant de l’importance du mariage et de suivre les règles imposées. Nous avons constaté l’importance de la correspondance et comment grâce à ces écrits, à la manière d’un journal intime, nous pouvons accéder aux sentiments de son auteur. Le genre épistolaire est l’un des genres littéraires nous permettant de nous rapprocher du récit, grâce à l’intervention de la subjectivité. Ce n’est qu’en raison du pacte épistolaire entre les deux amants que nous sommes capables d’étudier et comparer les relations personnelles de Diderot. Nous soutenons l’idée que l’amour réel se traduit en respect et égalité. La relation de Sophie et Diderot est basée sur une amitié profonde et l’admiration intellectuelle. Ils admiraient l’intelligence de l’autre, ils étaient capables de débattre sur des sujets philosophiques ainsi que de manifester une compréhension mutuelle, rendant leurs conversations faciles. La commodité et la jouissance des moments partagés sont les ciments de leur relation depuis le début. La relation égalitaire est tracée grâce aux mots choisis par Diderot, nous pouvons percevoir le respect et déduire que Sophie ressent la même chose à cause des réponses de son amant. Au contraire, la relation avec son épouse tombe dans la monotonie et le mépris. La relation entre eux est dérivée dans l’effacement du respect et de la communication, ce qui mène à un désintérêt. Malgré les efforts pour se marier, l’amour éternel et réel entre eux n’arrivera jamais et leur seul lien est leur fille Angélique. Ils habitent toujours 34 dans la même maison mais ils ne se voient jamais. Diderot quitte la maison souvent pour voyager et passer plus de temps avec soi-même. En plus des relations avec son épouse et sa bien-aimée, nous trouvons celle avec sa fille, Angélique. L’amour et le respect sont aussi présents. Il se sert de l’éducation de sa fille pour exprimer ses idéaux. Pour lui, il était fondamental de former sa fille dans les idéaux de liberté, avec une bonne éducation, et de créer une femme forte, capable de se défendre et de ressentir l’amour réel et égalitaire qu’il souhaitait pour luimême. En somme, nous pouvons affirmer que Diderot n’arrivera jamais à ressentir un amour réel pour son épouse étant donné leur manque de respect et de communication. Avec Sophie le respect et l’admiration deviennent évidents dès la première lettre. Diderot ressent que sa vie est complètement différente grâce à Sophie. Par conséquent, nous pouvons répondre à l’hypothèse centrale de ce travail grâce à l’analyse de ces trois relations : l’amour réel ne peut être atteint que s’il existe un respect et admirations mutuels dérivant dans une égalité au sein du couple, comme nous l’avons constaté dans la relation de Diderot avec Sophie. 35 7. BIBLIOGRAPHIE Bianco, Jean-François. (2016). L’enfant naturel dans les Lettres à Sophie Volland de Diderot : réalité, fiction, légitimation. In Avignon, C. (Ed.), Bâtards et bâtardises dans l’Europe médiévale et moderne. 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