Femme pécheresse: vices féminins dans "Le Mesnagier de Paris" (1393)
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Femme pécheresse: vices féminins dans Le Mesnagier de Paris (1393) Emma Bahíllo Sphonix-Rust* Recibido: 11/10/2016 / Aceptado:27/02/2017 Résumé. Pendant la période médiévale il existe une pensée dominante qui considère la femme comme fille d’Ève. Pécheresse donc par excellence, elle devient la cible de nombre d’ouvrages qui cherchent à épargner toute la société des tourments dont on la soupçonne : il s’agit du courant didactique. Son aspect original est que les auteurs ne sont plus des religieux mais des laïcs. Parmi ces textes il en est un fort révélateur : Le Mesnagier de Paris. L’auteur est un vieux bourgeois parisien qui s’adresse à sa jeune épouse et lui prodigue des conseils pour qu’elle devienne l’épouse exemplaire aux yeux du monde. L’étude de ce texte pédagogique, et tout particulièrement de la partie consacrée aux vices féminins, nous permet d’approfondir nos connaissances sur l’image négative de la femme que l’on projetait à cette époque-là. Mots clés : Moyen-Âge, littérature didactique, image de la femme, vices. Mujer pecadora: vicios femeninos en Le Mesnagier de Paris (1393) Resumen. Durante la Edad Media existe un pensamiento generalizado para el que la mujer es hija de Eva. Por lo tanto, aparece como la pecadora por excelencia, convirtiéndose así en el blanco de numerosas obras literarias cuyo objetivo es proteger a toda la sociedad de los peligros que atrae. Nace así la corriente pedagógica. Su originalidad reside en que los autores ya no son religiosos, sino laicos. Le Mesnagier de Paris, un tratado donde un viejo burgués parisino se dirige a su joven esposa para prodigarle todo tipo de consejos con el fin de que se convierta en una esposa ejemplar para la sociedad burguesa, se inscribe en ella. El estudio de esta obra, y en concreto del artículo dedicado a los vicios femeninos, nos permite ahondar en el conocimiento de la imagen negativa de la mujer que se transmitía en esta época. Palabras clave: Edad Media, literatura didáctica, imagen de la mujer, vicios. Sinner Woman: Female Vices in Le Mesnagier de Paris (1393) Abstract. During the Middle Ages there was a widespread belief that woman is the daughter of Eve. Women are thus the archetypal sinner. For this reason, the female becomes the focus in many books whose objective is to save society of feminine dangers. A new genre appears: women’s conduct books. The strength of these books lies in the author: they are not members of religious orders, but laymen. From all these conduct books, we choose the example of the fourteenth-century household book Le Mesnagier de Paris, written by an old man for his teenage wife. The author’s aim is to educate his wife to become a perfect wife in medieval culture. Through the study of this book—in particular the article dedicated to female vice—we extend our knowledge of the negative picture of women during the Middle Ages. Key words: Middle Ages, conduct books, woman’s picture, vices. Thélème. Revista Complutense de Estudios Franceses ISSN-e: 1989-8193 http://dx.doi.org/10.5209/THEL.53833 ARTÍCULOS Thélème (Madr., Internet). 32(1) 2017: 9-21 9 * Universidad de Valladolid [email protected]
Sommaire: Introduction. 1. L’orgueil. 2. Espace de péchés: le corps féminin. 2.1. Péchés de la bouche : « gloutonnie ». 2.2. La luxure. 2.3 La paresse. Conclusion. Cómo citar: Bahíllo Sphonix-Rust, E. (2017). « Femme pécheresse: vices féminins dans Le Mesnagier de Paris (1393) ». Thélème. Revista Complutense de Estudios Franceses, 32(1), 9-21. A ce que j’entends, ma Dame, les femmes peuvent posséder tous les biens et toutes les vertus. Comment se fait-il donc que les hommes affirment qu’il en existe si peu de chastes ? S’il en est ainsi, toutes leurs autres vertus ne compteraient pour rien, puisque pour une femme la chasteté est la vertu souveraine. Mais d’après ce que vous dites, il en va tout autrement qu’ils ne disent. Christine de Pizan, Le Livre de la Cité des Dames Introduction Le Mesnagier de Paris est un traité pédagogique datant de la fin du XIVesiècle. L’identité de l’auteur nous est inconnue. On connaît pourtant quelques données essentielles à son égard : il s’agit d’un vieux bourgeois qui vient de se marier à une jeune fille qui ne compte que quinze ans. Dans le prologue de l’ouvrage il prend soin d’expliquer quelles sont les raisons qui le poussent à dédier un traité à son épouse. La genèse de cet ouvrage se trouve essentiellement dans la jeunesse femme et par conséquent, dans son inexpérience à accomplir le nouveau rôle social qui lui a été accordé : celui d’épouse. Consciente de son incapacité, c’est elle qui prend l’initiative et sollicite son époux pour corriger ses erreurs dans l’intimité de la chambre conjugale : […] en moy priant humblement en nostre lit, comme en suis recors, que pour l’amour de Dieu je ne vous voulsisse mie laidement corrigier devant la gent estrange ne devant nostre gent aussi, mais vous corrigasse chascune nuit, ou de jour en jour, en nostre chambre et vous ramenteusses les descontenances ou simplesses de la journée ou journees passees et vous chastiasse s’il me plaisoit (Prologue, 9-16)1. Un fort sentiment de peur pousse la jeune femme à faire cette demande, peur de ne pas satisfaire aux devoirs d’épouse et des conséquences que cela entraînerait, comme l’humiliation par son mari en public. Il existe toutefois chez le bourgeois une certaine sensibilité. En effet, pour le Moyen Âge la responsabilité de l’éducation des jeunes filles revient tout d’abord à la mère. En l’occurrence la jeune épouse se retrouve loin de ses parents à cause du mariage avec l’auteur. Lui, poussé par un sentiment de compassion, se propose d’assumer lui-même cette tâche: […] ay pensé pluseurs foiz et intervalles se je peusse ou sceusse trouver de moy mesmes aucune generale introduction legiere pour vous aprendre, et par laquelle, sans moy donner charge telle comme dit est dessus, par vous mesmes vous peus10 Bahíllo Sphonix-Rust, E. Thélème (Madr., Internet). 32(1) 2017: 9-21 1 Les citations renvoient à l’édition de Karin Ueltschi, (1994) Le Mesnagier de Paris. Paris, Librairie Générale Française.
siez introduire par my vostre paine et labour. […] c’estassavoir que une lecçon generale vous sera par moye scripte et a vous baillee sur trois distinctions contenans dixneuf articles principalement (Prologue, 75-80 ; 83-85). Cette œuvre s’inscrit donc dans le courant didactique qui naît à la fin du Moyen Âge et où les auteurs sont, non pas des religieux mais des laïcs qui prennent la plume pour s’adresser spécifiquement à des femmes. Pourquoi ce genre de texte normatif s’est-il répandu ? Ils existent d’abord pour répondre à un besoin social, c’est-à-dire créer des modèles de comportement pour les femmes. C’est ainsi que Le Mesnagier de Paris se situe au carrefour de deux courants de pensées répandu lors du MoyenÂge à l’encontre de la femme : il s’agit d’un être faible, imparfait, inévitablement porté vers le mal, et de ce fait nécessite de vivre sous l’impitoyable surveillance de l’homme. La pensée médiévale est clairement dominée par le clergé, qui offre une image de la femme fortement influencée par les récits bibliques de la Création et de la Chute. Tous deux servent pour soutenir son infériorité, voire sa subordination à l’homme. En effet, Adam a été le premier à être créé par l’Éternel Dieu ; Ève ne l’est que plus tard, lors du sommeil d’Adam et à partir d’une des ses côtes. La création féminine répond à un besoin utile, car dès le début elle existe pour accompagner l’homme, autrement dit elle apparaît pour lui donner une « aide qui lui fut assortie » (Gn, II, 20). Dans l’Épître aux Corinthiens l’apôtre Paul Saint-Paul développe cette idée : « L’homme, lui, ne doit pas se voiler la tête : il est l’image et la gloire de Dieu ; mais la femme est la gloire de l’homme. Car ce n’est pas l’homme qui a été tiré de la femme, mais la femme de l’homme » (Épître aux Corinthiens I, 11, 7-8). Ses sources constituent l’auctoritas, qui contribuent à légitimer au cœur de la société médiévale l’inévitable assujettissement de la femme à l’homme. La femme est l’origine du mal, ce dont témoigne le récit de la Faute. En tant que responsable du péché originel, « c’est d’elle que proviennent tous les péchés particuliers de l’existence humaine ». Aussi aime-t-on à l’identifier comme un « êtrevers-le-mal » (Dion, 2000 : 9), chargé de le perpétuer tout au long de l’histoire. Chez la femme la vertu est donc rare. C’est du moins l’idée que semble vouloir transmettre la production littéraire de l’époque. On citera pour exemple ces vers du Roman de la Rose : Qui preudefame veult connoistre, Soit seculiere soit en cloistre, Se travaill veult metre en li querre, C’est oiseaus clairsemez en terre, Si legierement connoissable Qu’il est au cigne noir sanblable (Le Roman de la Rose, v. 8705-8710). Pour sa part, André Le Chapelain énumère dans un passage du Traité de l’amour courtois les vices reprochés aux femmes : Toutes les femmes, d’ailleurs, ne sont pas seulement avares de nature ; elles sont aussi curieuses et médisent de leurs pareilles ; elles sont voraces, esclaves de leur ventre, volages, inconstantes dans leurs paroles, désobéissantes, rebelles aux interdits ; elles sont souillées par le péché d’orgueil et elles convoitent la vaine gloire ; elles sont menteuses, intempérantes, bavardes, elles ne respectent aucun secret ; Bahíllo Sphonix-Rust, E. Thélème (Madr., Internet). 32(1) 2017: 9-21 11
elles sont luxurieuses à l’extrême, portées à tous les vices et elles n’ont enfin aucune affection véritable pour les hommes (Le Chapelain, 1974 : 196). Il nous semble évident que l’image de la femme que l’on essaie de propager est extrêmement négative. C’est elle la racine de tous les malheurs de l’homme (radix omnia malorum). Remplie de vices et de faiblesses, la femme est incapable de se gouverner droitement. C’est là que surgit l’homme, qu’il soit père ou époux, le seul être capable de la (re)conduire vers le chemin de la vertu. Précisons que dans ce genre de textes on assiste à une sorte métamorphose : la femme n’est plus conseillée en tant qu’entité abstraite mais comme des femmes bel et bien réelles, c’est-à-dire des filles et des épouses qui malgré tout contribuent à la prospérité de la famille et de l’économie ménagère. C’est dans ce contexte que le bourgeois va composer son traité. Dès la génèse du texte il manifeste sa supériorité au sein du couple conjugal car c’est lui qui va assumer le rôle de pédagogue : « du mari, l’épouse a tout à apprendre » (Duby, 2002 : 160). Et de ce devoir surgit cette entreprise didactique. En réalité, à travers son projet d’écriture le mesnagier exprime le désir de contrôler sa jeune épouse. Et, comme l’explique Georges Duby, contrôler revient à « surveiller sa conduite, l’entourer d’une attention répressive qui pallie sa faiblesse physique et sa légèreté morale, l’écarter de toute occasion de péché, corriger ses comportements vaniteux et répréhensibles » (2002 : 161). Son intention est sans ambages : il veut écarter son épouse des comportements nuisibles propes aux femmes. Le projet éducatif du bourgeois est présenté de façon très ordonné et ainsi divisé en trois parties qu’il appelle distinctions. Chacune est sous divisée en articles et traite d’une matière différente. Pour notre part nous ne nous intéresserons à la première distinction, car c’est ici qu’il envisage les vices féminins : La premiere distinction d’icelles trois est neccessaire pour acquerir l’amour de Dieu et la salvacion de vostre ame, et aussi neccessaire pour acquerir l’amour de vostre mary et donner a vous en ce monde la paix que l’en doit avoir en mariaige. Et pour ce que ces deux choses, c’estassavoir la salvacion de l’ame et la paix du mary, sont les deux choses plus principalment necessaires qui soient, pour ce sont elles mises cy premierement ; et contient icelle premiere distinction .ix. articles (Prologue, 86-98). L’auteur dresse un classement des vices et des vertus qui s’y opposent. Pour ce système septénaire l’auteur s’inspire de la Somme le Roi (1279), un traité d’instruction morale et religieuse écrit par le frère Laurent du Bois. Par souci de clarté nous les avons disposés dans un tableau que nous reproduisons ci-dessous : 12 Bahíllo Sphonix-Rust, E. Thélème (Madr., Internet). 32(1) 2017: 9-21 VICES VERTUS Orgueil Humilité Envie Amitié Ire Debonnaireté Paresce Diligence Avarice Largesse Gloutonnie Sobresse Luxure Chasteté
De cette liste se déduit que le bourgeois conçoit la faute comme un domaine parfaitement structuré. C’est ainsi qu’il s’inscrit dans la ligne de pensée médiévale pour qui « le discours sur les vices engendre un système » (Casagrande, 2009 : 276). Ce « système dualiste » où le Mal est l’image inversée du Bien a indubitablement dominé la pensée médiévale. Et la femme apparaît liée au côté négatif de ce système dichotomique des valeurs. L’auteur reprend dans son ouvrage l’idée des « vices capitaux ». Absente dans la Bible, l’idée des vices capitaux est abordée pour la première fois par Évagre, puis par Cassien. Pour eux, les vices capitaux sont au nombre de huit : Il y a huit principaux vices qui font au genre humain la guerre : le premier est la gourmandise ou folie du ventre ; le deuxième, la fornication ; le troisième, l’avarice ou l’amour de l’argent ; le quatrième, la colère ; le cinquième, la tristesse ; le sixième, l’acédie, ou l’inquiétude et l’ennui du cœur ; le septième, la vaine-gloire ; le huitième, l’orgueil (Jean Cassien, 1955 : 190). Grégoire le Grand y apporte des changements − il élève l’orgueil au premier rang, unifie tristesse et acédie puis ajoute envie − donnant lieu au septénaire ; celuici va perdurer au Moyen-Âge. Pour les décrire, le pape Grégoire utilise l’image d’une armée qui s’attaque à la citadelle qu’est le corps humain. Cette image − souvent reprise aussi bien par la tradition théologique que littéraire − nous semble pertinente dans la mesure où elle correspond à l’idée exprimée par le bourgeois : les vices sont une menace incessante pour l’épouse-modèle. Ils sont divisés en deux groupes différents. D’une part les vices spirituels, où il range des vices tels que la vaine-gloire, la colère ou l’envie, et d’autre part les vices charnels, où l’on trouve la gourmandise et la luxure. Contrairement au vice spirituel, le vice charnel demande « le soutien nécessaire d’un organe du corps humain, le ventre, l’estomac, la gorge précisément, et comme il ne saurait être perpétué sans le corps, on ne saurait le combattre qu’à travers la mortification du corps » (Casagrande, 2009 : 198). Pour représenter l’univers du Mal, le bourgeois utilise une image très répandue à l’époque médiévale : celle de l’arbre. C’est ainsi que chaque vice se dessine comme une branche d’où surgissent d’autres ramifications et que les différentes relations entre eux se font visibles. L’auteur l’introduit dans un but clairement didactique, c’est-à-dire montrer à son épouse les conduites condamnables qui constituent un péché, dans la mesure où il s’agit de l’acte volontairement commis qui découle du vice. À côté, les vertus « sont propres medicines et remede contre iceulx pechiez quant le pechié est advenu, et si contraires a iceulx pechiez que tantost que la vertu vient, le pechié s’en fuit du tout » (I, iii, 353-356). Il lui explique que ces sept péchés sont appelés « mortelz » car « pour la mort a quoy l’ame est traictié quant l’ennemi peut le cuer embesoingnier a l’ouvraige d’iceulx » (I, iii, 348-350). Le discours du bourgeois tient compte de son audience féminine. Il s’intéresse tout particulièrement aux vices qu’une femme doit éviter puisqu’ils l’éloignent de l’exemplarité qu’elle est amenée à cultiver. C’est ainsi qu’il met en garde son épouse contre l’orgueil, la gloutonnerie, la luxure et la paresse. Bahíllo Sphonix-Rust, E. Thélème (Madr., Internet). 32(1) 2017: 9-21 13
1. L’orgueil L’auteur rejoint les paroles de l’Écriture en affirmant que le péché d’orgueil est « la racine et commencement de tous autres pechiez » (I, iii, 374-375). Depuis Grégoire, on considère l’orgueil comme l’origine de tous les vices. On lui attribue en quelque sorte « une primauté dans la généalogie du mal ». Il s’agit de « la faute première et archétypique qui a déformé l’œuvre de Dieu et subverti l’ordre de la création ». En effet, c’est le péché d’orgueil qui provoque la chute de Lucifer introduisant ainsi le Mal dans la Création : « jaloux de l’homme, l’ange déchu essaie d’entraîner d’abord Ève, puis Adam dans sa faute, et la tentation revêt les signes persuasifs de l’orgueil » (Casagrande, 2009 : 20). Aussi bien Lucifer que le premier couple désirent une égalité avec Dieu et le méprisent. C’est pour cette raison qu’il représente l’origine de la faute et sous-tend tous les péchés : Examine en effet en quoi consiste un péché quel qu’il soit, et vois si tu trouves un péché sans une note d’orgueil. Le raisonnement est celui-ci : chaque péché, si je ne me trompe, est mépris de Dieu et toute forme de mépris de Dieu est orgueil. Et y a-t-il plus orgueilleux que de mépriser Dieu ? Donc, tout péché est orgueil (Augustin, 1913 : 23). L’orgueil apparaît comme un vice typiquement « féodal ». En effet, comme le fait remarquer Huizinga, il est associé à l’une de ses composantes essentielles : « l’essence de l’idéal [chevaleresque] est l’orgueuil » (Huizinga, 2002 : 108). Pourtant, il s’avère particulièrement dangereux lorsqu’il surgit chez une femme, dans la mesure où il apparait comme une menace qui nuit à l’équilibre de la société. Pour l’auteur du Mesnagier de Paris, il compte cinq branches, à savoir « inobedience, jactence, ypocrisie, discorde et singularité » (I, iii, 376-377). Il entraîne donc tout d’abord la désobéissance qu’il définit ainsi :«Inobedience est la premiere branche, et par celle la personne pert Dieu et laisse ses commandemens, et en desobeissant a Dieu elle fait la voulenté de la char et acomplist ce que son cuer desire contre Dieu et contre raison : et tout ce vient d’orgueil » (I, iii, 378-382). Sur ce modèle de désobéissance divine, l’auteur fait l’éloge de l’obéissance qui devient un devoir inexorable de l’épouse. Elle doit se rapprocher de la Vierge Marie et se montrer humble car « Humilité est contre orgueil » (I, iii, 1116). 2. Espace de péchés: le corps féminin En ce qui concerne le corps de la femme nous citerons les paroles d’Odon de Cluny, car elles nous montrent bien comment le perçoit-on à cette période : La beauté du corps ne réside que dans la peau. En effet, si les hommes voyaient ce qui est sous la peau, la vue des femmes leur donnerait la nausée. Alors que, pas même du bout des doigts, nous ne souffrons de toucher un crachat ou une fiante, comment pouvons-nous désirer embrasser ce sac de fiente ? (Duby, 2002 : 38). La peau féminine n’est qu’un appât. Pour cette raison, le corps de la femme est, comme le note Didier Lett, « du côté du caro » donc « il est davantage à surveiller » 14 Bahíllo Sphonix-Rust, E. Thélème (Madr., Internet). 32(1) 2017: 9-21
(Lett, 2013 : 27). Cependant, sous cette belle enveloppe quelque chose de dégoûtant et méprisable se cache; le corps féminin apparaît comme une véritable ordure. Nous aborderons par la suite les vices corporels qui, chez la femme, sont partculièrement périlleux pour la stabilité de son foyer. 2.1. Péchés de la bouche : « gloutonnie » Pour les prédicateurs médiévaux, le premier péché de l’homme est la gourmandise : « La gourmandise est un vice détestable parce que le premier homme chuta part péché de gourmandise. De fait, même si le premier péché fut, comme beaucoup le disent, un péché d’orgueil, si Adam n’y avait ajouté le péché de gourmandise, jamais il n’aurait été condamné, ni le genre humain avec lui » (Thomas de Chobham, 1997 : 209). Le bourgeois ne partage pas cette idée : « Il [Dieu] ne s’en courrouça pas pour la pomme, mais pour la desobeissance [d’Adam] et le petit compte qu’il tenoit de lui » (I, vi, 1233-1235) et rejoint ainsi la théologie scolastique qui « ne peut pas ne pas reconnaître dans le péché originel une faute qui est fondamentalement de désobéissance et de superbe » (Casagrande, 2009 : 36). Quoi qu’il en soit, la gourmandise apparaît certainement comme « un péché des origines » dans la mesure où « il s’agit d’un vice d’où découlent d’autres vices, et d’un vice qui se situe au tout début de l’humanité » (Vecchio, 2009 : 36). D’une part la gourmandise est, comme le remarque Grégoire le Grand (1985 : 1611), à l’origine d’autres vices telle la luxure. Il paraît évident qu’il existe une correspondance entre abuser des plaisirs de l’amour et ceux de la table, d’autant plus qu’elle est favorisée par la contiguïté des parties du corps engagées dans les deux péchés. D’autre part ce péché renvoie également au péché originel, ce qui permet d’étayer la théorie de la culpabilité féminine. Au paradis il existait en effet un équilibre entre désir et nécessité. Cet état harmonieux est rompu par la consommation du fruit défendu. Dans le Mesnagier de Paris la gloutonnerie appartient aux péchés de la bouche et se divise en deux parties : « l’une est quant l’en prent des viandes trop habondament, et l’autre de parler trop gouliardeusement et oultrageusement » (I, iii, 938-940). Comme bien des moralistes, l’auteur associe le vice de gourmandise au péché de la langue. Non seulement les deux surgissent dans le même endroit, mais ils « s’alimentent réciproquement ». En effet, « ingurgités avec excès, la nourriture et le vin déchaînent un ouragan de paroles désordonnées » (Casagrande, 2009 : 213). À cause de ces deux péchés la bouche est un organe dangereux. Il s’agit du point faible de cette forteresse qu’est le corps humain : « la bouche est la porte par ou le Deable entre ou chastel pour soy combatre aux bonnes vertus, et y entre par les faulx traitres seigneurs Gloutonnie et Male Langue qui laissent la porte de la bouche ouverte au Deable » (I, iii, 1302-1306). Vient ensuite l’énumération de différentes manifestations de ce péché : manger avant l’heure, manger plus souvent qu’on ne le doit et sans en avoir besoin, manger trop au point de tomber malade, manger avec avidité puis manger des nourritures trop délicieuses et chères. Ce péché est associé au Diable : « Le péchié de trop boire et de trop mengier est le pechié au Deauble » (I, iii, 941-942) dit-il à son épouse. Pour l’expliquer, l’auteur nous renvoie à l’Évangile où le Diable, par l’intermédiaire de Dieu, entre dans le Bahíllo Sphonix-Rust, E. Thélème (Madr., Internet). 32(1) 2017: 9-21 15
ventre des pourceaux gloutons et les fait noyer dans la mer. À l’image des pourceaux, le Diable entre dans le « corps de gloutons qui mainent vie deshonneste, et les boute en la mer d’enfer » (I, iii, 945-947). Le moustier du Diable est la taverne. Il s’agit d’un lieu dangereux qui convertit les personnes au péché car « quant les personnes y vont, ilz vont droiz et bien parlans, saiges et bien actrempez et advisez ; et quant ilz reviennent, ilz ne se peuent soustenir, ne ne peuent parler. Ilz sont tous solz et tous enragiez ; et reviennent jurant, batant et desmentant l’un l’autre » (I, iii, 959-964). Dans Le Mesnagier de Paris la « gula » s’exprime au féminin. Pour l’auteur cette faute concerne tout particulièrement les femmes : Dieu commande a jeuner, et la gloute dit : « Mengeray ». Dieu commande aller au moustier et lever matin, et la gloute dit : « Il me fault dormir. Je fus hyer yvre. Le moustier n’est pas lievre ; il me actendra bien ». Quant ellest a quelque paine levee, savez vous quelles sont ses heures ? Ses matines sont : « Ha ! de quoy burons nous ? Y a il riens d’iersoir ? » Aprez dit ses laudes ainsi : « Ha ! nous beusmes hier bon vin » Aprez dit ses oroisons ainsi : « La teste me deult. Je ne seray mais aise jusques j’ay beu.» (I, iii, 947956). Dans cet extrait on propose une image de la femme gloutonne qui ne se soumet pas aux volontés divines. Elle mange quand il faut jeûner; elle se lève tard à cause des débauches de la veille ; ses heures consistent à se rappeler le bon vin qu’elle a bu. Chez une femme la gloutonnerie est particulièrement destructrice, puisqu’elle devient « ribaude, gouliarde et larronnesse » (I, iii, 957). Le remède à la gourmandise est la sobriété qui « n’est autrechose que droite mesure qui est moienne entre trop et peu » (I, iii, 1319-1320). Elle se situe au sommet des vertus, elle « a la premiere bataille de l’ost et garde les autres vertus » (I, iii, 1309-1310). Grâce à cette vertu on parvient à dominer son corps, tout comme le cheval qui se maîtrise par le frein. C’est ainsi que la sobriété apparaît comme un « instrument de garde de la chasteté féminine » (Duby, 2002 : 132) dans la mesure où elle étouffe ce désir de se livrer à la luxure, une lasciveté enflammé par nourriture et boissons. Si la bouche est bel et bien porteuse de péché elle l’est aussi de sobriété. Sa taille, elle est plus petite que celle d’autres créatures, et son nombre, il n’y en a qu’une contrairement aux yeux et aux oreilles, nous montrent que « l’omme doit sobrement mengier et boire et sobrement parler » (I, iii, 1317-1318). 2.2. La luxure La luxure est un vice du corps. Il existe un rapport très étroit entre le péché de la chair et le péché de la bouche puisque la gloutonnerie met en péril la chasteté féminine : « Car quant la meschant personne a bien beu et mengié, et plus qu’elle ne doit, les membres qui sont voisins et prez du ventre sont esmeuz a ce pechié et eschaufez. Et puis viennent desordonnees pensees et cogitacions mauvaises, et puis du pensé vient on au fait » (I, iii, 1028-1032). Pendant l’époque médiévale la luxure est ancrée dans l’espace corporel. Ce rapport est nécessaire : « où il n’y a pas de corps, il n’y a pas même de luxure » (Casa16 Bahíllo Sphonix-Rust, E. Thélème (Madr., Internet). 32(1) 2017: 9-21
grande, 2009 : 237). Le refus du corps, même s’il a commencé sous l’Empire Romain, comme l’a démontré Michel Foucault, se développe durant la période médiévale. En effet, c’est la religion chrétienne qui transforme « le péché originel en péché sexuel » (Le Goff, 2003 : 56). Au début, « le péché originel […] est un péché de curiosité et d’orgueil » puisque « c’est la volonté de savoir qui conduit le premier homme et la première femme, tentés par le démon, à manger la pomme de l’arbre de la connaissance » (Le Goff, 2003 : 56). Cette transformation s’est faite grâce à « un système médiéval dominé par la pensée symbolique » (Le Goff, 2003 : 59). La grande victime est la femme. C’est sur sa chair que retombe cette interprétation sexuelle du péché. Le corps apparaît comme une forteresse qu’il faut préserver. Le ventre et les zones inférieures sont évidemment concernés, mais pas seulement. Il faut veiller à la sureté des cinq points faibles, les sens qui sont « les cinq portes et les cinq fenestres par ou le Deable vient rober la chasteté du chastel de l’ame et du chetif corps » (I, iii, 1347-1349). Il s’agit d’empêcher « les yeulx de folement regarder, les oreilles de folement escouter, les narrines de soy garder en souefves choses trop delicter et oudorer, les mains de folement touchier, les piez de aller en mauvaiz lieux » (I, iii, 1343-1347). Les sens sont coupables : regarder, écouter, sentir, toucher peut conduire à la faute. La luxure devient ainsi « le seule vice qui se serve des cinq sens du corps et le fasse suivant une progression qui commence en général par le goût, passe par la vue, l’odorat et l’ouïe, pour se terminer par le toucher » (Casagrande, 2009 : 234235). L’attention de l’auteur se porte sur le regard féminin qui s’avère particulièrement dangereux. Il apparaît en effet dans d’autres ouvrages pédagogiques et plus précisément dans Le Livre du Chevalier de la Tour Landry comme « la quarte folie de Eve »: La quarte folie de Eve si fut du fol regart, quant elle regarda l’arbre et le fruit de vie que Dieux leur avoyt deffendu. Si luy sembla trop bel et delitable, dont le desira par le regart et en fut temptée ; ainsy par le fol regart cheit en folle plaisance. Et pour ce a grant peril à regarder legierement. Car le saige dit que le pire ennemi est l’ueil, dont maintes ont été deceues par faulx regars. […] Car, quant l’ennemi les treuve en telx fols regars et delix, il les point et enflambe de fole temptacion, par quoy il les tient liez du fol delit, et du fol delit les fait cheoir en l’ort fait, dont elles perdent corps et ame ; doncques tout vient par fol regart (Le Livre du Chevalier de la Tour Landry. Pour l’enseignement de ses filles : 89-90). Le regard, et tout particulièrement l’usage qu’en fait la femme, est perçu comme une cause de désir, qui se manifeste notamment dans l’espace social, puisqu’il lui permet d’attirer l’attention d’autrui. Le bourgeois nous en offre une « géographie soigneusement mesurée » (Régnier-Bohler, 1986 : 492) dont le but est d’éloigner ce danger à un des rares moments où il imagine l’épouse dans l’espace communautaire : Et en alant ayant la teste droite, les paupières droites basses et arrestees, et la veue droit devant vous quatre toises et bas a terre, sans regarder ou espandre vostre regard a homme ou femme qui soit a destre ou a senestre, ne regarder hault, ne vostre regard changier en divers lieux muablement, ne rire ne arrester a parler a aucun sur les rues (I, ii, 7-3). Bahíllo Sphonix-Rust, E. Thélème (Madr., Internet). 32(1) 2017: 9-21 17