Le concept critique de nation de Hannah Arendt à la lumiere de sa polémique secrete avec Carl Schmitt
Abstract
Carl Schmitt ayant interprété de manière nationaliste le concept de nation issu de la Révolution française, Hannah Arendt se voit contrainte de rejeter cette notion dangereuse à cause de so fatale association a la souveraineté nationale de l' État-Nation et au nationalisme potentiellement raciste qui en ressort. Car le potentiel national-raciste que l'État-Nation a effectivement développé au cours de l' histoire repose sur la fabrication d'un unanimisme national qui permet l'oppression des minorités autant que la destruction de l'espace politique. L'option de la nation républicaine ayant été écartée, le concept de nation ne peut plus être que dans un état critique.
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177 LE CONCEPT CRITIQUE DE NATION DE HANNAH ARENDT À LA LUMIÈRE DE SA POLÉMIQUE SECRÈTE AVEC CARL SCHMITT HANNAH ARENDT’S CRITICAL CONCEPT OF NATION IN LIGHT OF HIS SECRET POLEMIC WITH CARL SCHMITT CHRISTIAN FERRIÉ Université de Strasbourg RÉSUMÉ Carl Schmitt ayant interprété de manière nationaliste le concept de nation issu de la Révolution française, Hannah Arendt se voit contrainte de rejeter cette notion dangereuse à cause de sa fatale association à la souveraineté nationale de l’État-Nation et au nationalisme potentiellement raciste qui en ressort. Car le potentiel national-raciste que l’État-Nation a effectivement développé au cours de l’histoire repose sur la fabrication d’un unanimisme national qui permet l’oppression des minorités autant que la destruction de l’espace politique. L’option de la nation républicaine ayant été écartée, le concept de nation ne peut plus être que dans un état critique. Mots-clefs: nation, État-nation, nationalisme, racisme, révolution nationale ABSTRACT Carl Schmitt having interpreted the concept of nation resulting from the French Revolution in a nationalistic way, Hannah Arendt is forced to reject this dangerous notion because of its fatal association with the national sovereignty of the Nation-State and the potentially racist nationalism which comes from it. For the nationalist potential that the Nation-State has effectively developed over the course of history rests on the fabrication of a national unanimity that allows the oppression of minorities as much as the destruction of the political space. The option of the republican nation having been rejected, the concept of nation can only be in a critical state. Keywords: Nation, State-Nation, Nationalism, Racism, National Revolution
178 RESUM El concepte crític de nació d’Hannah Arendt a la llum de la seva controvèrsia secreta amb Carl Schmitt Havent interpretat Carl Schmitt de manera nacionalista el concepte de nació sorgit de la Revolució francesa, Hannah Arendt es va veure en l’obligació de rebutjar aquesta perillosa noció a causa de la seua associació fatal amb la sobirania nacional de l’Estat-nació i amb el nacionalisme potencialment racista que emergeix. I això perquè el potencial racista nacional que l’Estat-nació ha desenvolupat al llarg de la historia es fonamenta en la fabricació d’una unanimitat nacional que permet tant l’opressió de les minories com la destrucció de l’espai polític. Havent-se rebutjat l’opció de la nació republicana, el concepte de nació no pot estar més que en un estat crític. Paraules clau: nació, estat-nació, nacionalisme, racisme, revolució nacional http://http://dx.doi.org/10.6035/Millars.2018.44.8 - ISSN: 1132-9823 - VOL. XLIV 2018/1 - pp. 177-208
179 CHRISTIAN FERRIÉ Le concept critique de nation de Hannah Arendt Hannah Arendt n’envisage pas la nation comme une donnée naturelle et intangible de la vie politique qu’il serait possible de considérer abstraction faite de son histoire. N’est pas tant en jeu le fait que toute nation se constitue au cours du temps, même si Arendt ne peut que rendre justice à cette évidence culturelle. C’est surtout que le concept de nation est historiquement et culturellement déterminé, depuis la Révolution française, par son association au nationalisme et à la souveraineté nationale de l’État-Nation. Dans ces conditions, Arendt ne peut qu’adopter un rapport critique à cette notion bien souvent confondue avec celle de peuple. Ce n’est pas le cas chez Kant qui prend soin de distinguer peuple (populus) et nation (gens): «On entend par le mot peuple (populus) la foule d’êtres humains unis sur un territoire dans la mesure où elle forme un Tout. La foule ou bien la partie de la foule qui se reconnaît unie en un Tout civil par son origine commune s’appelle nation (gens), alors que la partie qui se soustrait à ces lois (la foule sauvage au sein de ce peuple) s’appelle populace (vulgus)».1 Si la nation civile et citoyenne n’inclut donc pas la canaille du peuple qui ne respecte pas les lois, elle se caractérise néanmoins, en amont de cette civilité assumée, par une provenance ou souche commune (Abstammung) qui renvoie à la racine étymologique de la natio comme issue de la natura: le grec et le latin s’accordent pour enraciner la nation et son génie naturel dans une souche commune (genos vs gens) à l’origine des peuples naturels (ethnè vs nationes) qu’il convient de démarquer du peuple policé des cités 1 KANT, Anthropologie dans une perspective pragmatique (1798), c. «Caractère du peuple»: c’est la définition liminaire.
180 grecques tout comme du peuple romain (dèmos vs populus). C’est en ce sens que Hegel entend le terme: «L’extension de la famille comme passage dans un autre principe est, dans l’existence, pour part l’extension tranquille de la famille en un peuple, une nation, qui a par là même une origine commune naturelle, pour part le rassemblement de communautés familiales dispersées».2 Le caractère national contenant le germe qui se développe au cours de l’histoire des nations, il constitue, selon Hegel, une différence aussi durable que la différence raciale: c’est que la constance invariable du climat et des caractères propres à un territoire (désert, proximité ou éloignement de la mer, etc.) contribue à la constance invariable du caractère national.3 Mais c’est sans compter sur l’histoire effective qu’Arendt analyse dans les Origines du totalitarisme pour y voir la transmutation nationaliste de la nation souveraine, devenant État-Nation au XIXe siècle dans le cadre des sociétés de classe avant de se dissoudre en race transnationale au XXe siècle dans le contexte des sociétés de masse. Ce diagnostic de l’époque à l’origine du concept critique de nation engendre une critique de la violence nationaliste de la Révolution française: «Il importe peu aujourd’hui que le nouvel absolu que l’on a substitué à la domination des monarques absolus ait été, au début de la Révolution, la nation de Sieyès ou bien la Révolution elle-même, quatre ans plus tard sous Robespierre. Car ce qui a mis le monde en flammes depuis lors est la fatale combinaison de la révolution et du nationalisme, la révolution nationale ou le nationalisme révolutionnaire, à savoir un nationalisme qui parle la langue de la Révolution et des révolutions qui déchaînent en premier lieu les passions nationales».4 2 HEGEL, Philosophie du droit (1821), remarque du §181. 3 HEGEL, Encyclopédie des sciences philosophiques (1830), ajout au §394. 4 Hannah ARENDT (1963:206, trad. 1967: 232) («soulevant les masses avec des slogans nationalistes»). Toutes les traductions sont effectuées à partir de la version allemande, bien plus complète: voir Christian FERRIÉ (2008), «Une politique de lecture: Hannah Arendt en allemand», Tumultes, n°30, Hannah Arendt abroad, pp.246-264. http://http://dx.doi.org/10.6035/Millars.2018.44.8 - ISSN: 1132-9823 - VOL. XLIV 2018/1 - pp. 177-208
181 CHRISTIAN FERRIÉ Le concept critique de nation de Hannah Arendt L’assimilation pour le moins polémique de la Révolution française à une révolution nationale, qui fait immanquablement penser au IIIe Reich et à la France de Vichy, converge avec la compréhension de l’État-Nation comme État national potentiellement nationaliste pour justifier, au nom d’une politique républicaine ouverte à la pluralité des opinions, le rejet arendtien de tout ce qui relève du national. Arendt suppute ainsi dans la volonté générale de Rousseau la matrice antirépublicaine d’un unanimisme national5 que Sieyès postule en plaçant la nation au-dessus de toute loi.6 Cette lecture au plus haut point problématique est inspirée par l’interprétation tout aussi contestable de Rousseau que Schmitt formule à l’époque de la République de Weimar.7 Pour bien comprendre les tenants et les aboutissants de la position prise par Hannah Arendt sur la question nationale, il convient donc de retracer la polémique secrète qu’elle mène contre Carl Schmitt dans l’essai Sur la révolution (1963) après avoir mis soin de préciser au préalable la conception schmittienne de la nation. LE SENS SCHMITTIEN DE LA NATION Selon Schmitt, la Révolution française voit s’affronter deux conceptions antithétiques de la nation: d’un côté, la doctrine démocratique d’inspiration rousseauiste «du peuple (ou plus exactement de la nation) en tant que sujet du pouvoir constituant»;8 de l’autre, la doctrine libérale ou antidémocratique de la représentation de la volonté du peuple par l’Assemblée nationale constituante que Sieyès a malencontreusement reliée à la première.9 C’est en effet à l’occasion de la Révolution que l’idée rousseauiste a pris son essor en corrélation avec la critique de l’absolutisme monarchique par Sieyès :10 elle inaugure la forme moderne de la domination démocratique de l’autorité du représentant de l’unité politique du peuple par le pouvoir plébiscitant de la nation qui constitue la substance même de son unité politique dans 5 Ibid., p.96-99, trad. p.107-111. 6 Ibid., p.203, trad. p.229 7 Voir à ce propos mon article en ligne: «Le Rousseau de Carl Schmitt», Dictionnaire de la réception de J. J. Rousseau, http://rousseaustudies.free.fr/Dictionnairereception.html. 8 Carl SCHMITT, Verfassungslehre (1928), Duncker & Humblot, 1993, p.77 (Subjekt der verfassungsgebenden Gewalt), trad. fr. de la Théorie de la constitution, PUF, 1993, p.213. 9 Ibid., p.80, trad. p.216. 10 Ibid., p.77, trad. p.213.
182 l’État. Mais la Révolution est habitée par deux tendances contradictoires qui sont perceptibles chez Sieyès :11une tendance démocratique qui reste absolutiste,12 et une tendance libérale qui aboutit à la monarchie constitutionnelle comme établissement d’une double représentation. Au cours de la Révolution, le peuple s’est ainsi vu dépossédé de son pouvoir par sa double représentation, par le roi et par l’Assemblée nationale, et la démocratie a été abandonnée au profit d’une aristocratie libérale13 qui soutient l’État fondé sur la législation au XIXe siècle. Aux yeux de Schmitt, l’époque libérale a de la sorte entravé l’avènement de la démocratie en tant que forme de l’État, d’une part, en en faisant une méthode de gouverner ou de légiférer14 et, d’autre part, en confortant le principe de la représentation par l’institution antidémocratique d’une représentation parlementaire du peuple15 qu’il s’agissait d’opposer à la représentation de la nation par le roi.16 C’est ce qui explique que la démocratie ne puisse être reconnue à l’époque libérale que comme élément du système parlementaire.17 Alors que la forme démocratique de l’État est constituée par l’identité du peuple uni,18 la démocratie moderne de masse prend, pendant la période libérale, la forme de la démocratie représentative, un régime mixte qui peut faire figure de compromis avec le passé absolutiste, c’est la monarchie constitutionnelle, ou encore de transition vers l’avenir totaliste:19 c’est par exemple le régime présidentiel de la République de Weimar qui est scindé entre parlementarisme et démocratie plébiscitaire. Comme tout État contient en réalité les deux éléments structurels de l’identité immédiate du peuple et de sa représentation,20 la forme politique de l’État est en vérité déterminée par la domination d’un principe sur l’autre. Ce qui signifie que la forme politique de l’État peut prendre forme soit à partir du 11 Ibid., p.80, trad. p.216. 12 Ibid., p.216, trad. p.354. 13 Ibid., p.80, trad. p.216. 14 Ibid., p.224, trad. p.362. 15 bid., p.219, trad. p.356. 16 Ibid., p.80, trad. p.216. 17 Ibid., p.220, trad. p.357. 18 Ibid., p.223, trad. p.361. 19 Carl SCHMITT, Der Staat als Mechanismus bei Hobbes und Descartes (1936), Archiv für Rechtsund Sozialphilosophie, t.XXX, 1936/1937, p.623. 20 Id., Verfassungslehre, p.205, trad. p.343. http://http://dx.doi.org/10.6035/Millars.2018.44.8 - ISSN: 1132-9823 - VOL. XLIV 2018/1 - pp. 177-208
183 CHRISTIAN FERRIÉ Le concept critique de nation de Hannah Arendt principe de l’identité substantielle du peuple, soit à partir du principe de la représentation de l’unité politique du peuple par le gouvernement: «[…] là où le peuple entre en scène en tant que sujet du pouvoir constituant, la forme politique de l’État se détermine à partir de la représentation d’une identité: la nation est là; elle n’a pas besoin et ne peut être représentée, une pensée qui donne aux exposés souvent cités de Rousseau (Contrat social, III, 15) leur caractère incontestablement démocratique. La monarchie absolue n’est en vérité qu’absolue représentation et repose sur la pensée que l’unité politique est produite seulement par représentation, par présentation. La phrase: “l’État c’est moi” signifie: moi seul représente l’unité politique de la nation ».21 La distinction politique du peuple comme nation L’usage alternatif des termes de peuple et de nation ne signifie pas leur confusion par Schmitt qui conçoit bien plutôt une distinction décisive entre les deux: la nation est la modalité de l’existence proprement politique du peuple. C’est la Révolution qui a révélé le peuple comme nation non plus au sens d’une donnée naturelle, mais au sens du produit historique de la volonté consciente et spirituelle de vivre ensemble: «La constitution moderne, qui mêle des éléments libéraux et démocratiques, naît pendant la Révolution française de 1789. […] Le pouvoir constituant présuppose le peuple comme une grandeur politiquement existante; le mot “nation” désigne de manière significative un peuple éveillé à la conscience politique et capable d’action. […] le peuple français en tant que porteur du pouvoir constituant se constitue; il devient conscient de sa capacité d’action politique et se donne à luimême une constitution sur le présupposé, ainsi explicitement affirmé, d’une unité et d’une capacité d’action politique qui sont bien là. Si le processus fut aussi efficace et énergique, c’est que la décision politique fondatrice consistait à devenir conscient de sa qualité propre en tant que sujet capable d’action et à déterminer lui-même son destin politique. Le peuple français se constitue ainsi de lui-même en un certain sens. En se donnant une constitution, il anticipe déjà l’acte suivant: la décision à prendre sur un type et une forme particulière d’existence. Le peuple devient nation, c’est-à-dire conscient de son existence politique. 21 Ibid., p.205, trad. p.342.
184 Mais cela ne signifie pas qu’il n’existait pas auparavant et qu’avec la saisie consciente de son pouvoir constituant, il constitue aussi son État. L’être politique précède la donation de constitution ».22 La substance prépolitique se transforme en sujet politique: le peuple n’est plus simplement constitué, il se constitue comme nation. Cette transfiguration est décisive: issue de la Révolution française, elle semble soumettre la forme de l’État à la volonté du peuple23 et imposer la démocratie moderne contre toute domination dynastique.24 Mais le processus d’éveil à la conscience politique25 est fondé sur un présupposé26 dédoublé: l’existence de l’État constitué qui assure l’unité politique du peuple,27 dont celui-ci prend conscience comme capacité d’action; et, par là même, l’existence même du peuple qui ne pourrait pas prendre de décision s’il n’était pas là au préalable.28 La décision politique29 et totale à propos du type et de la forme d’existence politique propre30 est prise par le peuple, auto-constitué en nation,31 qui est, comme sujet du pouvoir constituant, le fondement originaire de toute la vie politique:32 «Selon cette nouvelle doctrine, la nation est le sujet du pouvoir constituant. Nation et peuple sont souvent considérés comme des concepts équivalents, mais le terme “nation” est plus précis et prête moins au malentendu. Il désigne en effet le peuple comme unité capable d’ac22 Ibid., p.50, trad. p.183. 23 Ibid., p.9, trad. p.137-138 vs. p.75, trad. p.209. 24 Ibid., p.81, trad. p.217. 25 Ibid., p.50, trad. p.182; et p. 51, trad. p.183 (zum politischen Bewußtsein erwacht). 26 Ce qui est présupposé, c’est ce qui existe (bestehend, bestand) au préalable, c’est-à-dire l’existence d’un fond(s) (Bestand: p.95, trad. p.232) que la prise de conscience manifeste publiquement (p.209-210, trad. p.347). 27 L’État monarchique est le présupposé de la prise de conscience de son identité nationale par le peuple français (p.50, trad. pp.182-183 vs p.79, trad. p.215). 28 Ibid., pp.61, 205, 223, trad. pp.195, 342, 361 (vorhanden). 29 Ibid., p.76, trad. p.211. 30 Ibid., p.78, trad. p.213. 31 Ibid., p.50, trad. p.183. 32 Ibid., p.81, trad. p.217. http://http://dx.doi.org/10.6035/Millars.2018.44.8 - ISSN: 1132-9823 - VOL. XLIV 2018/1 - pp. 177-208
185 CHRISTIAN FERRIÉ Le concept critique de nation de Hannah Arendt tion politique de par la conscience de sa particularité politique et sa volonté d’exister politiquement, alors que le peuple qui n’existe pas comme nation n’est qu’un rassemblement d’êtres humains liés par des appartenances d’ordre ethnique ou culturelle sans nécessairement exister de manière politique. La doctrine du pouvoir constituant du peuple présuppose la volonté consciente de l’existence politique et, donc, une nation. Ce ne fut historiquement possible qu’après que la France, grâce à la monarchie absolue, soit devenue une unité étatique dont l’existence est présupposée comme allant de soi malgré tous les changements de constitution. Le peuple français n’a trouvé sa forme en tant que nation que dans son existence politique. […] Le peuple, la nation, reste le fondement originaire, la source de toute force, qui s’exprime dans des formes toujours nouvelles […] sans pourtant jamais soumettre elle-même son existence politique à une formation définitive».33 Au moment de la Révolution, le peuple français se constitue comme nation animée par une volonté d’exister au niveau politique: Sieyès postulant que la volonté de la nation est suffisante, le pouvoir constituant n’est tenu à aucune procédure juridique. Tout est donc affaire de volonté nationale: «À l’existence politique appartient l’auto-détermination. La constitution au sens positif est une expression de cette possibilité de choisir type et forme de l’existence propre par l’énergie de sa propre décision».34 Or Schmitt comprend l’existence politique dans le sens, d’inspiration heideggérienne, d’une ek-sistence conçue comme élévation (Heraushebung) à la sphère de l’être public: le politique relevant du «principe spirituel de l’existence politique»,35 c’est-à-dire du principe de la représentation, cet autre type d’être, plus intensif, que permet la représentation politique du peuple est supérieur à d’autres types d’être36 qui consistent à être simplement, c’est-à-dire naturellement là ou présent; ce qui revient à dissocier l’existence politique d’un peuple de sa présence naturelle.37 Mais Schmitt contredit la conception 33 Ibid., p.79, trad. p.215 (Urgrund). 34 bid., p.71, trad. p.205. 35 Ibid., p.212, trad. p.350 (Vorhandensein). 36 Ibid., p.210, trad. p. 347 (andere Arten ihres Daseins). 37 Carl Schmitt démarque sémantiquement l’existence politique de la nation, distinguée par le terme Existenz, de la présence naturelle du peuple, caractérisée comme être-là (da sein): natürliches Dasein (p.210, trad. p.347) vs natürliches Vorhandensein (p.212, trad. p.350).
192 même race (genos) ou encore de la même espèce (Art). L’identité se joue à l’origine sur le sol de l’appartenance commune à une même race ou espèce: l’identité du peuple est homogénéité, c’est-à-dire identité du genos comme espèce (Gleichartigkeit) ou encore identité d’espèce (Artgleichheit) ou de race. Dans État, Mouvement, Peuple (1933), Schmitt conçoit désormais l’homogénéité spécifique du peuple allemand comme identité de la race (Rasse): «Si, lors du Congrès national-socialiste des juristes allemands de Leipzig en 1933 dans le grandiose discours final du Führer […], la pensée de la race a été constamment placée au centre, ce n’était pas un postulat théoriquement inventé. Sans le principe de l’identité de race, l’État national-socialiste ne pourrait subsister et la vie de son droit serait impensable ».72 Conformément à la sémantique omniprésente de la stabilité, l’État (Staat) ne peut se maintenir (bestehen) comme unité politique du peuple qu’en se tenant sur ce fondement statique73 qu’est la sub-stance du peuple74 allemand dont l’identité se distribue à même la diversité des régions, des peuples (Stämme vs Stamm)75 et des états (Stände), comme l’ordre des fonctionnaires et des juristes76 qu’il s’agit de restaurer en les purifiant des éléments étrangers (fremdgeartet).77 Le principe de l’identité de race sans lequel l’État total du Führer ne pourrait subsister un seul jour78 est un concept fondamental du droit national-socialiste dans la mesure où la discrimination entre étrangers (Artfremde) et compatriotes ou congénères (Volksgenosse) est fondatrice de la distribution inégale des droits entre les égaux entre eux (Gleichen) et les autres79 qui ne leur sont pas égaux (Nicht-Gleiche). 72 Id., Staat, Bewegung, Volk, Hanseatische Verlagsanstalt Hamburg, 1933, p.42 (Artgleichheit), trad. fr. État, Mouvement, Peuple, Kimé, 1997, p.59. 73 Id., Legalität und Legitimität (1932), Duncker & Humblot, 1998, p.29. 74 Id., Staat, Bewegung, Volk, p.42, trad. p.59. 75 Id., p.19, trad. p.32. 76 Ibid., p.44, trad. p.63. 77 Ibid., p.19, trad. p.32. 78 Ibid., p.46, trad. p.63. 79 Ibid., p.19, trad. p.32. http://http://dx.doi.org/10.6035/Millars.2018.44.8 - ISSN: 1132-9823 - VOL. XLIV 2018/1 - pp. 177-208
193 CHRISTIAN FERRIÉ Le concept critique de nation de Hannah Arendt La traduction nationalraciste des concepts de la démocratie nationale en confirme la signification polémique. Pour Schmitt qui joue du double sens de gleich (égal vs identique), toute démocratie présuppose la discrimination du dèmos comme communauté des identiques ou égaux (entre eux) par opposition aux autres: égaux par leur identité substantielle à l’intérieur du cercle des identiques,80 c’est-à-dire par leur appartenance au peuple (compris notamment comme race), ces identiques sont égaux entre eux en tant que citoyens,81 c’est-à-dire par leur appartenance à l’État comme unité politique du peuple. L’identité (Gleichheit) comme homogénéité de substance est la substance préalable qui fonde l’égalité (Gleichheit) de droit, l’égalité démocratique c’est-à-dire l’identité de citoyen étant la condition préalable de toutes les autres égalités (égalité devant la loi, droit égal de voter, conscription, accès égal aux postes administratifs).82 Le concept démocratique de la nation républicaine est en vérité absorbé par la logique identitaire de l’identité nationale du peuple. La nation politiquement consciente de soi que la Révolution avait révélée voit sa capacité d’action politique réduite à l’approbation plébiscitaire de l’autorité, c’est-à-dire à l’incapacité politique d’un peuple destiné à se soumettre au pouvoir. Loin d’être effectivement sujet du pouvoir constituant, le peuple de la démocratie totale83 est bien plutôt sujet au pouvoir constitué de l’autorité représentative de l’unité politique du peuple. Défini positivement par son identité substantielle, ce peuple est défini par la négative en tant que «masse inorganisée» des non privilégiés, non distingués, non possédants qui ne gouvernent pas plus qu’ils n’administrent: la présence effective sur la place publique d’un peuple (Rousseau) qui n’existe que dans l’espace public se réduit néanmoins à acclamer un meneur ou une proposition.84 Le plébiscite comme décision du peuple (Volksentscheid) est la seule et unique activité de cette masse inorganisée: «Le sens de l’expression plébiscitaire de la volonté n’est pas de normer, mais de décider par la volonté. Il est dans la nature des choses que des plébiscites ne puissent être mis en place que de manière inter80 Ibid., p.60, trad. p.108. 81 Verfassungslehre {1928}, p.227, trad. p.365 (Théorie de la constitution). 82 Ibid., p.227, trad. p.365. 83 Christian FERRIÉ (2010), «Carl Schmitt, la représentation national(rac)iste du peuple», inYves VARGAS (dir.), De la puissance du peuple, t.IV, Le temps des Cerises, pp.230-235. 84 SCHMITT, Verfassungslehre, pp.241-243, trad. pp.380-382.
194 mittente; on ne peut pratiquement pas organiser le fameux “plébiscite de tous les jours”. Le peuple ne peut dire que oui ou non; il ne peut conseiller, délibérer ou discuter; il ne peut pas gouverner, ni administrer; il ne peut pas non plus produire de norme, mais uniquement sanctionner par un oui une proposition de norme qui lui est présentée. Surtout, il ne peut pas même poser de question, mais uniquement répondre par oui ou non à une question qui lui est proposée ».85 C’est la quintessence du troisième sens du peuple comme «grandeur non formée»: la masse informe et uniforme n’est capable de décider que sous la forme d’un plébiscite (c’est le sens1c).86 Le peuple en tant que nation (c’est le sens1a du peuple comme sujet du pouvoir constituant) ne fait donc qu’acclamer la Constitution proposée par l’élite démocratique issue du peuple. En tant que porteur de l’opinion publique, le sujet des acclamations qu’est le peuple (c’est le sens 1b) s’avère être une grandeur négativement déterminée: Schmitt ayant rejeté la fiction libérale d’un peuple constitutionnellement formé, il ne reste qu’une foule ou masse de personnes, qui, quelles que puissent être les prédispositions substantielles du peuple (son identité comme homogénéité naturelle ou historique), ne peut finalement accéder à l’existence politique que par la représentation politique.87 La nation souveraine dont Schmitt emprunte la notion à Sieyès et Rousseau n’est en fin de compte qu’une fiction qui dissimule une plèbe acclamant le pouvoir en place. LA CRITIQUE ARENDTIENNE DU CONCEPT DE NATION Hannah Arendt développe, de son propre point de vue, un concept critique de nation qui prend le contrepied de la position adoptée par Carl Schmitt. Dès les années 1930, Arendt aborde la question nationale sous l’angle de l’antisémitisme, c’est-à-dire du rapport polémique d’une nation dominante à une minorité nationale, en prenant tout d’abord dans Rahel Varnhagen la perspective d’une juive allemande de l’époque romantique. Selon Herder, la fixation des Juifs sur leur histoire et leur religion passées en fait un peuple asiatique qui est resté étranger en Europe: signe d’un at85 Id., Legalität und Legitimität, p.86. 86 Id., Verfassungslehre, p.251, trad. p.390. 87 Ibid., p.212, trad. pp.349-350. http://http://dx.doi.org/10.6035/Millars.2018.44.8 - ISSN: 1132-9823 - VOL. XLIV 2018/1 - pp. 177-208
195 CHRISTIAN FERRIÉ Le concept critique de nation de Hannah Arendt tachement national, «la religion étrangère devient la religion d’une nation autre ».88 De ce fait, il convient à ses yeux de déplacer la question juive du terrain de la tolérance religieuse sur le plan de l’émancipation civile de la nation juive qui a dû jusqu’à présent s’adapter de manière parasitaire à un monde étranger: il s’agit donc de radicaliser l’exigence d’assimilation en proposant d’intégrer cette nation autre, étrangère, à l’Allemagne,89 c’est-àdire «d’incorporer une autre nation au peuple allemand et à l’Europe».90 Mais la dissolution du statut privilégié des Juifs (d’exception) au sein de «la nation toute entière» revient à «extirper le Juif en nous» du point de vue de Rahel qui s’assimile à travers les Discours à la nation allemande de son ami Fichte, proche de «l’antisémitisme patriotique» qui sévit à cette époque.91 Selon Arendt qui parle désormais de peuple juif à la fin des années 1930,92 il existe une solution politique permettant d’éviter une assimilation qui équivaut à renoncer au judaïsme. La fédération des nations En janvier 1940, Arendt envisage l’émancipation nationale du peuple juif dans le cadre d’un système fédéral en Europe où l’appartenance à un territoire serait remplacée par l’appartenance à une union de nations où seule l’union en tant qu’ensemble serait un acteur politique: «une politique européenne donc avec maintien simultané de toutes les nationalités» pour lesquelles un droit des minorités retrouverait son sens.93 C’est que la «collusion entre l’État et la Nation» au XIXe siècle, qui a obligé les Juifs à 88 Hannah ARENDT, «Aufklärung und Judenfrage» (1932), Die verborgene Tradition, Suhrkamp, 1976, p.120. 89 Ibidem. 90 Id., Rahel Varnhagen, Piper, 2003, p.45, trad. de l’allemand, «Petite Bibliothèque Payot», 2016, p.56 (einverleiben est traduit par intégrer). 91 Ibid., p.139 vs pp.142-143 (die ganze Nation), trad. p.177 vs pp.181-182. 92 Ibid., pp.226-227, trad. pp.289-290. Pour la datation des deux derniers chapitres, voir l’avant-propos (p.9, trad. p.11). Dans les deux derniers chapitres de Rahel Varnhagen, écrits à Paris à la fin des années 1930, l’expression de peuple juif (confronté à ses ennemis) fait son apparition: pp.226-227, 230-231, trad. pp.289-290, 294-295. L’idée d’une «masse obscure du peuple» (die dunklen Masse des Volkes) décrit une réalité sociale, la masse des Juifs pauvres (p.227, trad. p.290) plutôt qu’elle ne désigne une entité politique: celle d’un peuple international confronté à ses ennemis (pp.230-231, trad. pp.294-295). 93 Voir la lettre d’Arendt à Erich Cohn-Bendit de janvier 1940: Vor Antisemitismus ist man nur noch auf dem Monde sicher, Piper, 2000, p.231, trad. de «À propos du problème des minorités», inÉtienneTASSIN et allii (2007), Hannah Arendt. Crises de l’État-Nation, Sens&Tonka, 2007, p.374.
196 s’assimiler, a engendré un nationalisme dont les horribles transferts de population et les massacres divers, des Arméniens aux pogroms ukrainiens, ont été l’ultime conséquence au XXe siècle.94 En revanche, le Commonwealth anglais indique un autre modèle dans lequel on ne cesse pas d’être Indien ou Canadien lorsqu’on appartient à l’Empire britannique.95 Il ne s’agit donc pas de croire à l’utopie d’une nation européenne unitaire, mais d’espérer «une reconnaissance du peuple juif» qui passerait par sa représentation au sein d’un parlement européen»: «Cela ne me semble pas être une utopie que d’espérer en la possibilité d’une fédération de nations avec un parlement européen. […]. Dans une telle fédération, nous pourrions être reconnus en tant que nation européenne avec représentation dans un parlement européen. Pour cette “solution” de la question juive, le jeu du miroir déformant d’un peuple sans terre qui cherche une terre sans peuple –c’est-à-dire la lune ou encore la délivrance de la politique par le folklore– perdrait enfin tout sens ».96 Comme il n’y a rien à attendre d’une politique des minorités, les Juifs doivent rechercher la solidarité du côté non des minorités mais des petites nations européennes dont l’existence territoriale est menacée: en tant que membre de l’union des nations européennes et d’un État européen, la nation juive pourrait peut-être chercher une région de colonisation ou garder effectivement la Palestine à condition qu’une telle colonie à l’extérieur de l’union soit garantie par cette union.97 Bien que la corrélation entre État-Nation et nationalisme soit déjà évoquée, le concept de nation n’est pas encore devenu critique dans la mesure où Arendt s’inscrit, dans les années 1940, dans la logique d’un mouvement de libération nationale du peuple juif qu’attestent les articles publiés dans le journal new-yorkais Aufbau.98 94 Ibid., p.231, trad. p.374. 95 Ibid., p.231, trad. p.375. 96 Ibid., p.232, trad. p.375. 97 Ibid., p.234, trad. p.377. 98 Engagée comme éditorialiste en novembre 1941 par le journal de langue allemande Aufbau, Arendt écrit un article en allemand tous les quinze jours de 1941 à 1942, puis de manière moins régulière jusqu’à 1945: Marie Luise Knott a réédité ces articles dans Vor Antisemitismus ist man nur noch auf dem Monde sicher, Piper, 2000, p.73 (17-07-42) vs pp.98-99 (9-11-42). Il en existe une traduction partielle en français dans Auschwitz et Jérusalem, Presses Pocket, 1993. http://http://dx.doi.org/10.6035/Millars.2018.44.8 - ISSN: 1132-9823 - VOL. XLIV 2018/1 - pp. 177-208
197 Si la «souveraineté de l’État-Nation» qui décidait souverainement d’attribuer ou non la citoyenneté de l’État a démontré sa propre absurdité en livrant des centaines de milliers de ses citoyens à «l’arbitraire souverain d’autres nations», le sort des apatrides «exclus de la vie nationale des peuples» au XXe siècle fait écho au destin du peuple juif au XIXe siècle, le premier peuple européen à être déclaré paria: maintenant que toutes les nations européennes sont devenus des peuples parias sans droits, c’est l’occasion pour le peuple juif d’entrer dans le concert des nations en luttant pour son émancipation au sein même du combat pour la libération de l’Europe.99 Dans le contexte où l’antisémitisme nazi menace effectivement l’existence du peuple juif, Arendt considère que «la libération nationale du peuple juif» passe par la participation active d’une armée juive à la guerre.100 Son plaidoyer en faveur du «mouvement national juif», qu’il faudrait conforter contre les ploutocrates par un véritable mouvement révolutionnaire du peuple, est tout sauf nationaliste: c’est qu’à ses yeux l’antisémitisme ne peut être liquidé, comme aux États-Unis, qu’en corrélation avec une «solution juste et très moderne de la question des nationalités».101 Cela passe par un changement de paradigme conceptuel qui rende justice à la catastrophe française: l’occupation allemande de Paris prouve très clairement le «déclin de la nation dans son ancienne forme».102 Cette recension de Simon (1942) fait écho au diagnostic antérieur d’Arendt: Hitler a commencé par «liquider la nation allemande» en lui substituant le sang, la race et l’empire, avant de menacer de déclin «la nation française qui, née de la Révolution, était devenue la nation européenne par excellence».103 Dans le contexte du déclin de l’État-Nation et de l’État de droit que prouve la persécution actuelle des Juifs, l’indignation du peuple français contre les déportations de Juifs est néanmoins le premier signe d’un réveil de la conscience nationale de peuples sortant des ruines du déclin national un peu partout en Europe, de sorte qu’une même «volonté politique» de redevenir une nation pourrait unir tous les peuples : 99 Ibid., pp.25-28 (28-11-1941). 100 Ibid., p.73 (17-07-1942). 101 Ibid., pp.99-100 (06-11-1942). 102 Ibid., p.113 (26-03-43). 103 Ibid., pp.90-91 (25-09-1942). CHRISTIAN FERRIÉ Le concept critique de nation de Hannah Arendt
198 «La catastrophe européenne a provoqué le déclin non seulement des anciens États-nations, mais encore des conflits et des différences entre les peuples qui étaient parvenus à devenir des nations et les autres qui étaient restés “seulement” des peuples; tous sont redevenus ensemble de “simples” peuples ».104 Associant nation et État, Arendt semble ainsi assimiler l’«émancipation nationale» à la création d’un État. Mais l’échec patent de la Société des Nations à résoudre le problème national sur la base d’États souverains et de formations multinationales protégeant les minorités invite à trouver une autre solution, fédérale: pour la Palestine, Arendt plaide à plusieurs reprises pour une intégration à un Commonwealth britannique rassemblant les nations anglo-saxonnes et tous les peuples jusqu’alors dominés dans le cadre de l’empire colonial105 en un «véritable Commonwealth des Nations».106 Si beaucoup des Juifs qui combattent les armes à la main en Pologne partiront volontairement en Palestine pour obtenir «liberté et égalité de droit en tant que nation et sécurité en tant que peuple», tous les Juifs qui resteront en Europe devront jouir d’un «même statut de la nationalité juive» qui garantira «l’intégration du peuple juif à la communauté future des peuples européens».107 Cette solution d’une fédération inter-nationale au sein de l’Europe, qui découplerait la nationalité du territoire pour en faire un statut personnel, est mentionnée dans une recension de 1946108 qui préfigure l’argument qu’Arendt développera dans les Origines du totalitarisme: le nationalisme résulterait de la conquête de l’État par la nation qui est à la source de l’État-Nation du XIXe siècle.109 104 Ibid., p.93. 105 Ibid., pp.122-123 (17-12-1943), trad. pp.62-63. (17 & 31-12-1943). Dans la seconde partie de la contribution, publiée en anglais dans Aufbau le 31 décembre 1943, Arendt envisage également l’intégration de la Palestine à une Fédération méditerranéenne: celle-ci pourrait être élargie à une plus grande Fédération des nations européennes qui reconnaîtrait la Palestine comme foyer national pour les Juifs européens et du monde entier (pp.123-125, non traduit en français dans Auschwitz et Jérusalem). 106 Ibid., p.141, cf. p.143 (02-06-44). 107 Ibid., p.132 (21-04-44). 108 Id., recension de The Nation (janvier 1946), Essays in Understanding, Schocken Books, 1994, p.210. 109 Ibid., p.208. Dans The Origins of Totalitarianism (1951 vs 1958), Arendt cite Delos: la conquête de l’État par la nation (p.489, trad. p.511) l’empêche de garder sa position d’État au-dessus des classes et des partis (p.750, trad. p.674). Les citations sont des traductions de http://http://dx.doi.org/10.6035/Millars.2018.44.8 - ISSN: 1132-9823 - VOL. XLIV 2018/1 - pp. 177-208
199 Nationalisme de l’État-Nation Contre la confusion habituelle entre peuple et nation, entre nationalisme et patriotisme, l’ouvrage de J. T. Delos intitulé La Nation (Montréal, 1944) a l’insigne mérite, selon Arendt, de définir les termes qui permettent de cerner le problème de notre temps: la réalité politique étant basée sur des nations menacées par le nationalisme, comment conjurer ce développement fatal?110 Comprendre que le problème naît de l’État-Nation présuppose de distinguer au préalable nation et État: un peuple devient une nation en prenant conscience de soi à travers son histoire, laquelle histoire a laissé des traces sur le territoire auquel la nation est attachée en tant que société fermée hostile aux migrations où règne le droit du sang; étranger au corps national, l’État est une puissance qui tend à la conquête agressive de territoires.111 Pourtant, ce qui constitue «le mal de notre temps», ce n’est pas la déification de l’État, mais la nation112 qui s’empare de l’État comme instrument pour défendre la souveraineté nationale: le nationalisme provient en effet de «l’identification de l’État et de la Nation» en un État-Nation qui garantit les droits des seuls nationaux et s’octroie le droit national à l’expansion impérialiste avant d’aboutir aux «formes totalitaires de nationalisme».113 C’est que le sentiment national ne sert plus simplement de ciment à une société libérale menacée par une atomisation individualiste, comme ce fut le cas au XIXe siècle: au XXe siècle, l’État-Nation prend désormais la figure d’un État totalitaire qui rend le nationalisme fasciste.114 Dans les Origines du totalitarisme (1951), Arendt reprendra le diagnostic de cette maladie du XIXe siècle115 qui empire pendant l’époque impérialiste116 avant que le déclin ne s’achève en effondrement lors de la seconde l’allemand: Elemente und Ursprünge totaler Herrschaft (1955) Piper, 1986, trad. fr. à partir de l’anglais dans Les origines du totalitarisme. Eichmann à Jérusalem, Gallimard, «Quarto», 2002. 110 Ibid., p.207. 111 Ibid., p.208. 112 Ibid., p.209. 113 Ibid., pp.208-209. 114 Ibid., p.209. 115 Id., Les origines du totalitarisme, p.221, trad. p.433. Le trait barrant la pagination indique que le passage invoqué n’existe pas dans la version américaine et, donc, dans la traduction française. 116 Ibid., p.744, trad. p.669 («L’impérialisme prépare le déclin de l’État-Nation»). CHRISTIAN FERRIÉ Le concept critique de nation de Hannah Arendt
200 guerre mondiale. Pour Arendt, l’essor et le déclin de l’État-Nation a constitué la splendeur et la misère de la modernité politique :117la splendeur, c’est le principe de l’égalité de droit de tous les citoyens;118 la misère, c’est l’exclusion hors de la communauté homogène de la nation des éléments hétérogènes (comme les Juifs)119 qui finit par se manifester par un chauvinisme sauvage120 qui va sombrer dans le racisme national ou supranational. Les Juifs ayant toujours refusé de «se laisser nationaliser et assimiler», les nationalistes les ont accusés d’être un «corps étranger dans la famille des peuples européens»,121 alors qu’ils ne formaient en réalité qu’un «corps fermé à l’intérieur de la nation».122 Avant de dégénérer en racisme,123 le nationalisme européen s’est laissé contaminé par l’infection impérialiste: la lutte des classes ayant fissuré le sentiment national et fait éclater «le corps de la nation», l’expansion parut réunifier «la nation éparse» de sorte que les impérialistes, qui parasitaient le patriotisme en invoquant la pérennité de la nation, devinrent aux yeux des patriotes un «dangereux ennemi à l’intérieur de la nation».124 Car la domination bureaucratique de l’Inde provoque une discrimination raciale qui menaçait en retour de «transformer toute la nation en faisant d’un peuple une race».125 Néanmoins, la relative modération de la domination anglaise qui a constamment respecté un minimum de droits de l’homme a non seulement empêché la «destruction de l’État-Nation en métropole», mais encore préparé «la seule nouvelle fondation politique de ce siècle: la transformation de la nation anglaise […] en un Commonwealth des peuples anglais».126 L’Angleterre est le seul pays qui a pu liquider ses acquisitions impérialistes sans que l’effet boomerang ne se solde par la destruction de «la structure politique de la nation», alors que l’Europe continentale a subi 117 Ibid., pp.212-213, trad. p.327. 118 Ibid., p.88, trad. p.253. 119 Ibid., p.114, trad. p.268, cf.p.126, trad. p.276 (il est question des Juifs alsaciens comme élément hétérogène dans la France homogène). 120 Ibid., p.69, trad. p.242. 121 Ibid., p.71, trad. p.243. 122 Ibid., p.138, trad. p.283. 123 Ibid., p.356, trad. p.419. 124 Ibid., p.342, trad. p.407, cf. p.346, trad. p.410. 125 Ibid., p.403, trad. p.448. 126 Ibid., p.471, trad. p.499. http://http://dx.doi.org/10.6035/Millars.2018.44.8 - ISSN: 1132-9823 - VOL. XLIV 2018/1 - pp. 177-208
201 de plein fouet l’influence de groupes annexionnistes, comme la mouvance pangermaniste, qui tentaient d’«impérialiser la nation» en la mettant au service de l’oppression d’autres peuples :127 en Allemagne, ce nationalisme raciste (völkisch) qui s’est substitué à l’émancipation nationale128 a mobilisé la «conscience nationale raciste des Allemands» en vue des guerres nationales.129 En France, Arendt décèle au XVIIIe siècle dans l’opposition de la race aristocratique à la nation citoyenne les premiers germes du «concept de race qui a détruit la nation et anéanti l’idée d’humanité née de la nation».130 Dans le chapitre consacré au «Déclin de l’État-Nation», Arendt enracine la déception des peuples auxquels la souveraineté nationale et l’autodétermination n’ont pas été accordées dans l’acceptation de la matrice théorique qui prend l’autodétermination nationale pour un droit de l’homme: «c’est la Révolution française qui a fondé la tradition des États-Nations en identifiant la souveraineté nationale et la jouissance des droits de l’homme».131 Le conflit latent entre État et Nation provient de cette confusion entre la déclaration universelle des droits de l’homme et la revendication particulière de «droits spécifiquement nationaux d’un peuple souverain qui les devait à sa lutte de libération et à son histoire nationale», dans la mesure où la souveraineté de l’État chargé de faire respecter les droits nationaux a de plus en plus perdu le caractère d’un État de droit rationnel fondé sur la volonté populaire pour être divinisé de manière romantique comme incarnation pseudo-mystique de l’âme nationale: «Là où le nationalisme dépassa les limites tracées par le patriotisme, il fut l’expression de ce processus par lequel l’État a été perverti en instrument de la nation et le citoyen de l’État confondu avec le membre d’une nation déterminée».132 127 Ibid., p.347, trad. p.411. 128 Ibid., p.365, trad. p.424. 129 Ibid., p.368, trad. p.427. 130 Ibid., p.358, trad. pp.419-420. 131 Ibid., p.570, trad. pp.567-568. 132 Ibid., p.490, trad. p.512. Dans la réécriture allemande de 1955 du texte de 1951 apparaît plusieurs fois la notion de volonté du peuple (souverain). CHRISTIAN FERRIÉ Le concept critique de nation de Hannah Arendt
208 ARENDT, Hannah (1955), Elemente und Ursprünge totaler Herrschaft, Piper, Munich, 1986 (trad. fr., Les Origines du totalitarisme. Eichmann à Jérusalem, Paris, Gallimard, «Quarto», 2002). ARENDT, Hannah (1963), Über die Revolution, Piper, Munich, 1974 (trad. fr. Essai sur la révolution, Gallimard, Paris, 1967). ARENDT, Hannah (1994), Essays in Understanding, Schocken Books. RENAN, Ernest, Qu’est-ce qu’une nation? (11 mars 1882), Pocket, Paris, 1992. SCHMITT, Carl (1923), Die geistesgeschichtliche Lage des heutigen Parlementarismus, Duncker & Humblot, Berlin, 8e édition 1996 (trad. fr. Parlementarisme et démocratie, Seuil, 1988). SCHMITT, Carl, Verfassungslehre (1928), Duncker & Humblot, Berlin, 8e édition 1993 (trad. fr. Théorie de la constitution, PUF, 1993). SCHMITT, Carl, Legalität und Legitimität (1932), Duncker & Humblot, Berlin, 6e édition 1998. SCHMITT, Carl, Der Begriff des Politischen (1932), Duncker & Humblot, Berlin, 1963 (trad. fr. La notion de politique, Calmann-Lévy, 1972). SCHMITT, Carl, Staat, Bewegung, Volk (1933), Hanseatische Verlagsanstalt Hamburg (trad. fr. État, mouvement, peuple, Paris, KIMÉ, 1997). SCHMITT, Carl, Positionen und Begriffe im Kampf mit Weimar – Genf – Versailles 1923-1939 (1940), Hanseatische Verlagsanstalt Hamburg (trad. fr. Parlementarisme et démocratie, Paris, Seuil, 1988). SCHMITT, Carl, Theorie des Partisanen (1963), Duncker & Humblot, Berlin,1995 (trad. fr. Théorie du partisan, Paris, Calmann-Lévy, 1972). http://http://dx.doi.org/10.6035/Millars.2018.44.8 - ISSN: 1132-9823 - VOL. XLIV 2018/1 - pp. 177-208