Genotexte, phenotexte, situation sociolinguistique: quelques concepts fondamentaux du fonctionnement textuel
Abstract
Génotexte, phénotexte et situation sociolinguistique sont des concepts importants de la théorie sociocritique. Aussi, pour aider à leur meilleure compréhension, nous avons choisi la grille d’un roman africain de la transition vers les indépendances, dans la mesure où précisément celui-ci fait écho à la fois au discours du roman colonial et au discours hérétique véhiculé précisément par le courant littéraire de la négritude, forgé dans le génotexte de la transition.
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GENOTEXTE, PHENOTEXTE, SITUATION SOCIOLINGUISTIQUE: QUELQUES CONCEPTS FONDAMENTAUX DU FONCTIONNEMENT TEXTUEL GENOTEXTE, PHENOTEXTE, SOCIOLINGUISTICS SITUATION: SOME BASIC TEXT OPERATIONS CONCEPTS Th éophile KOUI Université Felix Houphouet-Boigny, Cote D’Ivoire [email protected] Mots clés: génotexte, phénotexte, sociocritique, polyphonie, texte, discours Résumé: Génotexte, phénotexte et situation sociolinguistique sont des concepts importants de la théorie sociocritique. Aussi, pour aider à leur meilleure compréhension, nous avons choisi la grille d’un roman africain de la transition vers les indépendances, dans la mesure où précisément celui-ci fait écho à la fois au discours du roman colonial et au discours hérétique véhiculé précisément par le courant littéraire de la négritude, forgé dans le génotexte de la transition. Key words: Genotexte, Phenotexte, Sociocritic, Polyphony, Text, Speech Abstract: Genotexte, phenotexte and sociolinguistic situation are important concepts of the theory sociocritique. So, to help in their best understanding, I chose the railing of an African novel of the transition to the independences, as far as exactly this one echoes at the same time the speech of colonial novel an d
12 Sociocriticism 2018 - Vol. XXXIII, 1 y 2 the heretical speech conveyed exactly by the literary movement of the negritude, forged in the genotexte of the transition. Palabras clave: genotexto, fenotexto, sociocrítica, polifonía, texto, discurso Resumen: Genotexto, fenotexto y situación sociolingüística son conceptos importantes de la teoría sociocrítica. Su comprensión no es evidente. Para ayudar a su comprensión me parece interesante valerme de una novela africana del período de la transición hacia las independencias africanas, en la medida en que precisamente esta obra hace eco a la vez del discurso de la novela colonial y del discurso herético vehiculado por la corriente literaria de la negritud, nacida en el genotexto de la transición. INTRODUCTION Dans le dispositif théorique de la sociocritique les concepts de génotexte et de phénotexte jouent un rôle primordial en tant que catégories du fonctionnement du texte. Le génotexte est en eff et l’espace où s’inscrit le rapport contradictoire qui codifi e le dynamisme de la production de sens. C’est le principe même de la génétique textuelle, fondée sur la polysémie du texte. Rappelons que la notion même de texte, concept de base de la sociocritique, appelle nécessairement celle d’écriture. Or voici comment dans Th éorie et pratique sociocritiques, Edmond Cros établit le rôle de l’écriture dans le fonctionnement du texte. «Le travail de l’écriture consiste à déconstruire sans cesse ce mixte sous la forme de phénotextes voués à réaliser à tous les niveaux textuels en fonction de la spécifi cité de chacun d’entre eux la syntaxe des messages préalablement programmés » (Cros, 1983: 10). Le mixte dont il est question ici n’est rien d’autre que le génotexte, défi ni à son tour de la façon suivante: «Une énonciation non grammaticalisée en ce sens que cette énonciation n’est pas encore mise en formule. Elle n’est pas une structure mais appelée à le devenir en se structurant elle-même
13 Genotexte, phenotexte, situation sociolinguistique dans diff érentes réalisations phénotextuelles d’un même texte » (Cros, 1983: 10). Structure virtuelle, le génotexte n’existe qu’à travers ses réalisations multiples et concrètes que sont les phénotextes. En fait, pour mieux appréhender la question centrale du fonctionnement du texte sociocritique, il est fondamental que soit rappelée la question épistémologique de la médiation. Comment les tracés idéologiques, vecteurs du social et de l’historique s’inscrivent-ils dans le texte fi ctionnel? C’est ici que se trouve l’un des points de divergence important avec l’approche de la sociologie traditionnelle qui entretient l’illusion référentielle. Pire, dans la plupart des cas, l’œuvre est réduite au contenu de la conscience individuelle de son auteur. Ce qui revient à nier la spécifi cité de l’œuvre littéraire dans le sens où Iouri Lothman parle de la littérature en tant que système modélisant secondaire. En d’autres termes, toute parole impliquée dans ce système se retrouve dans un réseau de connotations qui rendent toute lecture univoque impossible dans la mesure où les connotations sont des vecteurs de l’ambiguïté. Aussi, la sociocritique répond-elle à la question en proposant les structures de médiation. Celles-ci peuvent être de diverses natures, sémiotiques, langagières, mythiques… Elles ont l’avantage d’ancrer le texte sur le hors-texte de façon objective et d’organiser un ensemble discursif intratextuel qui se reproduit tout au long du texte. Et ce sont ces structures de médiation qui sont les vecteurs de la socialité dans l’objet culturel. Ce rappel des acquis était nécessaire pour baliser notre démarche. Dans cette réfl exion sur le génotexte et le phénotexte, nous partirons du système colonial tel qu’il fonctionne dans Une vie de boy, un roman de Ferdinand Oyono publié en 1956. La colonie en tant que formation sociale et formation discursive saisie dans une période de crise inhérente aux changements qui se sont opérés dans l’empire colonial français au lendemain de la Deuxième gue-
14 Sociocriticism 2018 - Vol. XXXIII, 1 y 2 rre mondiale est l’objet central de cette réfl exion. Les sociolectes idéologiques contradictoires que véhiculent les éléments textuels du roman et qui en sont la substance langagière sont le produit d’une situation sociohistorique engendrée par le cours de l’histoire et par des mesures dictées à l’Etat colonial par sa stratégie de conservation de son empire. Organisée en 1944, la conférence de Brazzaville procède à des changements notables dans le statut du colonisé africain. Erigé en citoyen, celui-ci pouvait désormais participer à la gestion des aff aires de son territoire et jouir des droits civiques. Tout cela a été traduit dans la constitution de 1946 de l’union française. Ces changements ont permis la création des organisations politiques et syndicales africaines, ouvrant ainsi des perspectives d’évolution des colonies vers l’autodétermination. Dans la droite ligne de cette évolution, l’ensemble des colonies africaines accèdent au statut d’Etats en 1956 grâce à la loi cadre qui institue des gouvernements autonomes. Ainsi, entre 1945 et 1960, date des indépendances, la société coloniale va subir des mutations substantielles imposées par des luttes multiformes, malgré la résistance des institutions coloniales. Notre hypothèse est que dans cette période de transition vers l’indépendance, se met en place dans la société coloniale une situation sociolinguistique nouvelle dans la mesure où les changements opérés vont aff ecter considérablement le langage et surtout les mentalités aussi bien dans la métropole que dans les colonies. Les catégories sociales les plus sensibles aux changements furent notamment celles des africains ayant eu accès à l’école coloniale. Ils seront les principaux agents de la crise du système colonial. Mais qu’est ce qu’une situation sociolinguistique? Quels sont ses rapports avec le génotexte? Nous empruntons le concept à Pierre Vaclav Zima qui le défi nit de la façon suivante:
15 Genotexte, phenotexte, situation sociolinguistique Le contexte social n’est pas la langue en tant que système neutre et statique, mais une constellation dynamique marquée par des antagonismes collectifs qui s’articulent sur le plan du langage, de la structure discursive. J’ai appelé cette constellation la situation socio-linguistique. Cette situation socio-linguistique change sans cesse dans la mesure où les divergences sociales mènent à des innovations linguistiques tant dans le domaine lexical que dans celui de la sémantique (Zima, 1988: 18-19). I. GENOTEXTE ET SITUATION SOCIOLINGUISTIQUE Les concepts de génotexte et de situation sociolinguistique nous renvoient au même espace linguistique virtuel saisi à un moment donné de l’histoire d’une formation sociale. Dans le cadre de cette étude nous nous intéresserons à la période de la transition vers l’indépendance des colonies françaises d’Afrique. En eff et, pendant cette période relativement brève (1945-1960) la société coloniale s’était considérablement enrichie sur le plan linguistique. En eff et, de nombreux sociolectes à la lutte multiforme pour la libération font leur apparition. Au stade de son apogée entre 1917 et 1939, le système colonial avait un discours essentiellement dominé par le sociolecte fascisant, centré sur la justifi cation de l’entreprise coloniale et sur la négation de l’idée d’humanité, impliquant l’origine commune de l’espèce humaine: Articulé sur les théories racistes en vogue au XIXe siècle et selon lesquelles les Noirs et les Jaunes seraient des races inférieures, ce discours s’imposait aussi bien en métropole que dans l’espace colonial. Certaines catégories de colonisés, éblouies par l’éclat ou le clinquant de la culture européenne avaient commencé même à avaliser le discours raciste. Aussi dans la conscience collective, ces théories
16 Sociocriticism 2018 - Vol. XXXIII, 1 y 2 fonctionnaient-elles comme des vérités révélées. C’est que ces théories s’articulaient elles-mêmes sur des mythes forgés par des siècles de traite négrière et d’esclavage. La légitimation du rapport maître/esclave découlait de la croyance en une hiérarchie immuable des races humaines voulues par Dieu lui-même. Robert Cornevin confi rme cette réalité de la société coloniale en ces termes: Tous les Blancs, sans exception, pensent et agissent à cette époque en fonction d’une hiérarchie immuable des races humaines. Dans ce classement les Blancs viennent en tête sans discussion. Les jaunes et les Bruns suivent dans un ordre variable selon les opinions mais les Noirs sont indiscutablement à la queue. Cette vision s’inscrit dans une tradition bien établie, car le colonialisme français ne date pas de l’époque de la troisième République. On peut rappeler, en eff et, que la première édition du code Noir, cadre juridique de la gestion des esclaves dans les colonies françaises d’Amérique date de 1685 sous le règne de Louis XIV. Quant aux conquêtes coloniales sur le continent africain, pensées et organisées par la Troisième République dans le dernier quart du XIXe siècle, elles vont donner lieu à la création d’un courant littéraire connu dans l’histoire sous le nom de littérature coloniale. Son pionnier est André Demaison. Sa production littéraire est considérable et l’ensemble de son œuvre s’inscrit dans la droite ligne des théories racistes des Gobineau, Paul Leroy-Beaulieu et autres… Auteur du guide de l’exposition coloniale de 1931, André Demaison était un véritable idéologue du système colonial. Diato, roman de l’homme noir qui eut trois femmes et en mourut apparaît en 1924 comme l’archétype du roman colonial. Biographe de Faidherbe, l’une des grandes fi gures coloniales, intitulé Faidherbe, parut en 1932, André Demaison écrit plusieurs autres romans dont les plus signifi catifs sur le plan des sociolectes racistes véhiculés sont pour nous, Tropiques ( 1933a ), Menaces dans le ciel ( 1933b ), Intrigues de la forêt (
17 Genotexte, phenotexte, situation sociolinguistique 1940 ). Ces romans, dans leur ensemble, foisonnent d’abondantes professions de foi raciste qui se manifestent dans des stéréotypes et des préjugés que véhicule le discours colonialiste. La littérature coloniale connaît un essor considérable avec notamment les frères Th arand, Pierre Mille, etcetera. Cependant, dès 1921, on observe l’apparition d’autres types de discours et notamment du discours hérétique à travers le roman de René Maran: Batouala ( 1921 ). Ce roman annonce l’émergence d’un discours contradictoire et dans cette perspective, Paul Vigné d’Octon va jouer un rôle essentiel en tant que pionnier de l’anticolonialisme. Il dénonce avec véhémence les crimes du colonialisme. Paul Vigné d’Octon est l’auteur d’un essai retentissant, Les crimes coloniaux de la Troisième République ( 1911 ), qui vient couronner le combat mené avec la publication de son premier roman Chair noire publiée en 1889. La nouvelle confi guration de l’interdiscours dans l’espace colonial apparaît ainsi comme le produit des luttes des peuples colonisés contre le système, mais aussi celui de l’opposition résolue de certains secteurs sociaux de la métropole qui jugent le système inhumain, rétrograde et criminel. En ce qui concerne l’éveil de la conscience des Africains, il s’est opéré, certes grâce aux expériences concrètes vécues au quotidien dans leurs rapports avec les colons, mais aussi sur les champs de bataille au cours des deux guerres mondiales. Massivement mobilisés pour défendre la France, les Africains vont découvrir que l’Européen n’était guère un surhomme, insensible à la peur. Ce constat fait perdre au soldat africain toutes les formes de complexes qui l’habitaient. Aussi, face aux sociolectes idéologiques colonialistes et racistes, surgissent des sociolectes de valorisation des cultures et des civilisations africaines. Ces derniers discours mettent en lumière la vacuité de la prétendue mission civilisatrice au nom de laquelle s’opéraient la domination et les prélations. L’oppression, les pillages,
18 Sociocriticism 2018 - Vol. XXXIII, 1 y 2 la spoliation que subissaient les peuples colonisés n’avaient plus d’explications rationnelles. Le mouvement littéraire de la négritude a été dans une large mesure le fer de lance de cet éveil de conscience et de la valorisation des cultures négro-africaines. Les œuvres d’Aimé Césaire, de Léopold Sédar Senghor, de Léon Gontran Damas, etc. diff usées dans l’espace colonial notamment au cours de la transition étaient des modèles de révélation. Manifestement ces œuvres ont contribué à un changement notable des mentalités surtout au sein des «évolués», c’est-à-dire cette minorité qui a eu accès, grâce à l’école coloniale, à la culture du Blanc. Comme l’on peut le constater, cet interdiscours construit à la fois sur la base du hors-texte et des textes de la littérature coloniale et raciste et aussi de la littérature anticoloniale, constituera le tremplin de la naissante littérature africaine. Comme nous le verrons, dans une démarche critique, le discours colonialiste et raciste est abondamment parodié et consciemment soumis au sarcasme. Cependant, le contenu idéologique de cette littérature reste les frustrations de «l’évolué» africain qui aurait voulu être reconnu et associé à la gestion de la colonie à l’image de Joseph Toundi. II. UNE VIE DE BOY: UNE PARODIE DU ROMAN COLONIAL Du point de vue diégétique, une vie de boy se présente comme le journal intime de Joseph Toundi, le protagoniste du roman. Tenir un journal intime est une pratique sociale que le jeune Africain qui venait d’apprendre à lire et à écrire, a copiée sur le père Gilbert. Le journal intime s’apparente à la confession dans la mesure où cela consiste à noter ses impressions ou les questions que le vécu pose à la conscience du sujet concerné. Cette pratique sociale s’inscrit en fait dans la tradition chrétienne de l’examen de conscience.
19 Genotexte, phenotexte, situation sociolinguistique Attiré par le clinquant de la ville coloniale et ses supposées merveilles, le jeune adolescent Toundi Ondua rompt brutalement avec les siens. Il rejoint le père Gilbert à la Mission Catholique. Celuici l’accueille et lui apprend à lire et à écrire tout en l’initiant à la religion chrétienne. En fait pour le jeune homme, c’était un rêve qui se réalisait comme il le note dans son journal. J’étais heureux, la vitesse me grisait. J’allais connaître la ville et les Blancs, et vivre comme eux. Je me surpris à me comparer à ces perroquets sauvages que nous attirions au village avec des grains de maïs et qui restaient prisonniers de leur gourmandise ( Oyono, 1956: 22 ). Joseph rompt donc avec la communauté villageoise dans l’espoir d rompt donc avec la communauté villageoise dans l’espoir d’intégrer la communauté coloniale. La fuite de Toundi est une façon de sublimer l’effi cacité de l’idéologie coloniale matérialisée par un arsenal sémiotique dont use le système et ses appareils idéologiques pour séduire les jeunes générations, par ailleurs de moins en moins disposées à s’inscrire dans les traditions d’une société précoloniale vaincue et dépossédée de toute initiative historique. Les petits cubes sucrés dont se sert le père Gilbert pour attirer les enfants sont à cet égard un véritable appât auquel il faut ajouter la fascination qu’exerce la ville sur la jeunesse que s’y projette et nourrit un imaginaire sur la vie paradisiaque que l’on y mène. L’altruisme paternaliste du père Gilbert constitue un élément important de cet arsenal idéologique du système colonial dans la mesure où il s’oppose aux brutalités gratuites que le père de Toundi utilise comme instrument pour l’éducation de son fi ls. Aussi, Joseph Toundi ne retournera-t-il plus jamais au village. En eff et, non seulement il vouait au père Gilbert une véritable vénération, mais
26 Sociocriticism 2018 - Vol. XXXIII, 1 y 2 la dépréciation de l’image mythique du Blanc, s’eff ondre le mythe de la mission civilisatrice. Si le Blanc est pervers, hypocrite, menteur, cupide, peureux, il ne peut plus prétendre ériger son système de valeurs en modèle universel. A cet égard kalissia avait raison lorsqu’elle faisait observer à Toundi : « Comment pourraient-ils encore faire le gros dos et parler la cigarette à la bouche devant toi qui sais! Pour eux, c’est toi…» (1956: 152-153). La crise des valeurs colonialiste est d’abord et avant tout la conséquence d’une prise de conscience, d’un éveil de la conscience chez le colonisé. Celui-ci commence par prendre conscience des valeurs de sa propre culture jusque-là rejetée et méprisée comme nous le montre l’itinéraire de Joseph Toundi. Face à l’échec de son assimilation à laquelle il avait aspirée ardemment, et victime de la violence, Toundi prête une plus grande attention à l’environnement. La découverte de l’incirconcision du commandant va accélérer sa maturité et son retour aux codes des valeurs de la culture africaine. C’est ainsi qu’il retrouve les valeurs inhérentes à la circoncision, liées ici à toute une initiation, préparant l’homme à la vie, à l’acquisition de la sagesse et du sens des responsabilités. De ce point de vue, Une vie de boy s’inscrit dans la droite ligne du mouvement de la négritude pour faire le procès des maîtres devant l’histoire. III.3. Le procès des maîtres devant l’histoire Avec Cahier d’un retour au pays natal, Aimé Césaire avait ouvert le procès du système colonial. La traite et l’esclavage sont en eff et des crimes contre l’humanité étroitement liés au système colonial. Mais dans la décade de 1950, marquée par la controverse sur l’empire colonial, Césaire publie son Discours sur le colonialisme, un texte dans lequel l’écrivain déploie toute la puissance de son génie. S’érigeant en procureur, Césaire convoque l’Occident devant
27 Genotexte, phenotexte, situation sociolinguistique le tribunal de l’histoire et étale ses contradictions et ses mensonges au lendemain d’une guerre mondiale, vécue comme la conséquence de ces mensonges. Les massacres et les camps de la mort avaient été organisés au nom de la supériorité d’une race. Mais à peine cette guerre terminée que de nouvelles guerres coloniales sont amorcées. «On peut tuer en Indochine, torturer à Madagascar, emprisonner en Afrique Noire, sévir aux Antilles. Les colonisés savent désormais qu’ils ont sur les colonialistes un avantage. Ils savent que leurs «maîtres» provisoires mentent» (Césaire, 1955: 8). Dès la première page de l’essai, Césaire annonce les couleurs: il s’agit d’une véritable mise en accusation de la bourgeoisie occidentale devant le tribunal de l’histoire. C’est en eff et le capitalisme, création de cette bourgeoisie qui a produit le prolétariat en tant que classe, incarnation de l’aliénation humaine et le système colonial, nécessaire à l’expansion du capitalisme et responsable de graves crimes contre l’humanité. Césaire écrit: Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. Le fait est que la civilisation dite «européenne», la civilisation «occidentale» telle que l’ont façonnée deux siècles de régime bourgeois, est incapable de résoudre les deux problèmes majeurs auxquels son existence a donné naissance: le problème du prolétariat et le problème colonial. […]. Et aujourd’hui il se trouve que ce ne sont pas seulement les masses européennes qui incriminent, mais l’accusation est proférée sur le plan mondial par des dizaines de millions d’hommes qui, du fond de l’esclavage s’érigent en juges ( Césaire, 1955 : 8 ). Comme l’on peut le noter, il s’agit d’un implacable réquisitoire contre le système colonial, contre l’occident et ses prétentions d’être
28 Sociocriticism 2018 - Vol. XXXIII, 1 y 2 l’unique dépositaire des valeurs fondamentales de l’humanité que sont la liberté, la démocratie, la culture… Dans Une vie de boy, l’inversion du regard du juge s’inscrit dans le même processus et il est particulièrement signifi catif que l’agent du mouvement d’inversion soit incarné par le personnage du boy. En eff et, dans la littérature coloniale dont le discours est parodié dans Une vie de boy. Le personnage de boy constituait l’objet privilégié des sarcasmes des maîtres. Il est le symbole de toutes les tares dont on aff uble le Noir dans le discours de justifi cation du système colonial. Ici, le boy accède au statut du sujet qui juge et c’est là que réside le rapport avec le génotexte. Le regard du boy va détruire les uns après les autres tous les mythes derrière lesquels le Blanc s’était barricadé pour légitimer l’exploitation et l’oppression. On remarquera à cet égard l’importance que revêt dans le texte la problématique de la nudité. Celle-ci acquiert toute son effi cacité corrosive au niveau lexical et sémantique. Etroitement associée au problème de la connaissance de l’autre, c’est-à-dire de la découverte de son être véritable au-delà de son paraître factice, elle marque chez le héros narrateur découvrant la nudité de l’opposant son passage du stade de l’admiration sans limite qu’il venait à la civilisation occidentale à la conscience critique qui le transforme en sujet de l’histoire. L’inversion du mouvement du regard qui juge apparaît ainsi comme le couronnement d’un long processus d’apprentissage qui amène le colonisé à soumettre à son tour le colonisateur à l’épreuve de la connaissance et du jugement déterministes. Voilà qui explique le manichéisme dans le discours et le caractère implacable du jugement. C’est une démarche de dévoilement, car le manichéisme du colonisé s’inscrit dans le procès de dépassement, de l’ambiguïté du discours mensonge des colonialistes. Et c’est précisément dans le cadre du dépassement de l’ambiguïté que le concept de nudité prend toute sa signifi cation en tant qu’élément
29 Genotexte, phenotexte, situation sociolinguistique du processus de démystifi cation du Blanc et du système colonial. La corrélation entre les deux phénomènes est régie par le code du savoir qui fonctionne dans le texte comme une matrice idéologique dont la réalisation s’opère à travers la confi guration actantielle du héros-narrateur. La spécifi cité de celui-ci réside dans sa dualité culturelle, dans son statut «d’évolué» Joseph Toundi est le boy qui sait lire et écrire et partant est capable d’accéder au secret de la puissance du Blanc. L’écriture et la lecture impliquent, en eff et, dans le contexte colonial africain, la connaissance de la langue et de la culture des maîtres. En conséquence, elles renvoient à la base morale de la bonne conscience du colonialiste. C’est la base implicite de la conviction établie de la supériorité des valeurs que véhicule la civilisation occidentale. A cet égard, on notera que ce n’est pas par hasard que l’écriture est considérée comme la seule source d’historicité. Le caractère problématique du personnage de Toundi résulte précisément de cette conviction. Mais c’est dans le divorce entre l’apparence et la réalité, le paraître et l’être dans le système que le héros trouvera le plus riche matériau pour instruire le procès des maîtres. Il s’agit de témoigner à partir des valeurs authentiques que sont la connaissance, l’amitié, la compréhension entre tous les hommes, affi chées dans le paraître, que l’être véritable du colonialiste, se trouve aux antipodes de ces valeurs. Dans le procès, la pièce maîtresse du dossier est constituée par le personnage de Suzy Decazy. Rappelons que l’arrivée de la femme du commandant à Dangan avait été pour Toundi une véritable révolution sentimentale. La beauté physique (son apparence) de Suzy avait subjugué le boy qui l’identifi ait à une sorte de déesse qu’il était prêt à adorer. Mais très rapidement cette fi èvre sentimentale se transforme en un dédain froid, car l’épouse du commandant rapidement initiée aux pratiques coloniales et aux préjugés qui les justifi ent adopte des attitudes racistes et humiliantes à l’égard de
30 Sociocriticism 2018 - Vol. XXXIII, 1 y 2 ses domestiques et s’en prend particulièrement à Toundi qu’elle soupçonne d’être le colporteur de ses secrets: son adultère avec M. Moreau, le régisseur de prison. Dès lors, elle devient l’archétype de la nudité morale du colonialiste. Cette accusation et ce jugement sont d’autant plus fondés que le père Vandermayer s’en prend en permanence au nom de la morale chrétienne aux femmes indigènes pour adultère. Dans une dialectique de l’occultation et de la révélation, nous assistons à une véritable scène de déballage sur la vie de la communauté blanche de Dangan. Tout cela est résumé dans le discours du blanchisseur Baken. «Il y a deux mondes […], le nôtre est fait de respect, de mystère, de sorcellerie – le leur laisse tout en plein jour, même ce qui n’a pas été prévu pour ça» (Oyono, 1956: 123). On observe donc dans Une vie de boy la polyphonie des discours sociaux que capte et redistribue l’écriture. Ecrit dans la décade 1950, une période marquée par des convulsions idéologiques liées aux manœuvres de la métropole pour sauver l’empire coloniale, le roman de Ferdinand Oyono apparaît comme le produit d’un génotexte particulièrement contrasté idéologiquement. Mais au-delà des représentations du monde noir et du monde blanc sur lesquelles reposent les contradictions, la mort tragique de Joseph Toundi, épilogue de ce roman, doit être interprétée comme l’obsolescence d’un système, qui pourtant cherchait à se perpétuer. La révolte de Joseph Toundi était celle de l’évolué africain qui n’acceptait plus son statut d’indigène, taillable et corvéable à merci. CONCLUSION Génotexte, phénotexte et situation sociolinguistique apparaissent donc comme des éléments essentiels du fonctionnement d’un texte. L’éclosion du discours hérétique dans le roman africain de
31 Genotexte, phenotexte, situation sociolinguistique la transition vers les indépendances n’est guère une opération du Saint-Esprit. Elle est la conséquence d’une situation socio-historique dans laquelle, ébranlé par la barbarie des massacres et des camps de la mort de la Deuxième guerre mondiale le monde occidental était empêtré dans ses contradictions et ses mensonges. Les peuples colonisés qui ont par ailleurs massivement participé à la victoire des alliés n’acceptaient plus leur statut d’esclaves et avaient entrepris de dénoncer les crimes contre l’humanité dont ils ont été les victimes. En tant que réalisations phénotextuelles du génotexte complexe de la transition, Une vie de boy articule son discours sur celui du mouvement de la négritude qui avait posé le problème colonial en terme de l’un implacable réquisitoire sur les crimes contre l’humanité commis par le système colonial dans l’histoire. REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES ALBIN, Michel (1924), Diato, roman de l’homme noir qui eut trois femmes et en mourut, Paris: Albin Michel. — (1932) Faidherbe, Paris: Plon. — (1933a), Tropiques, Paris: Grasset. — (1933b), Menaces dans le ciel, Paris: Baudinière. — (1940), Intrigues de la forêt, Paris: Flammarion. CESAIRE, Aimé (1955), Discours sur le colonialisme, Paris: Présence Africaine. CROS, Edmond (1983), Th éorie et pratique sociocritiques, Montpellier: Editions du CERS. MARAN, René (1921), Batouala, Paris: Albin Michel. OYONO, Ferdinand (1956), Une vie de boy, Paris: Editions Juliard. VIGNÉ D’OCTON, Paul (1889), Chair noire, Paris: A. Lemerre. — (1911), Les crimes coloniaux de la Troisième République, Dijon: Éditions de la guerre sociale.
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