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Dėl prūsų Enchiridiono vertimo

Jurgis Gerulis

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LIETUVIŲ KALBOTYROS KLAUSIMAI XXXVI (1996) LIETUVIŲ KALBA: TYRĖJAI IR TYRIMAI Des archives From Archives Aus Archiven Jurgis GERULIS Leipzig À PROPOS DE L’ÉVALUATION DE L’ENCHIRIDION PRUSSIEN* Il est bien connu et compréhensible que la langue de l’Enchiridion prussien est évaluée de manière assez diverse. En effet, il est impossible de démontrer avec une précision mathématique combien la mauvaise langue de ce texte reflète la langue parlée de l’époque, ou dans quelle mesure sa forme désordonnée est imputable à l’incompétence d’Abel Willis. Leskien, Brückner, Berneker, Endzelīns et d’autres ont sévèrement condamné Willis. Bezzenberger, Trautmann et peut-être van Wijk adoptent une position plus modérée, mais, au fond, les deux opinions ne sont pas aussi différentes qu’il semble à première vue à la lecture de leurs travaux. Les savants cités souscriraient probablement à ce que dit Bezzenberger dans KZ** 41,67: « Afin... de ne pas être mal compris, je tiens à préciser définitivement que je considère moi aussi sa langue prussienne comme affreuse et sa traduction souvent très négligée. Ce qui m’importe, c’est de formuler correctement le reproche à son égard et à l’égard de sa langue. » Comme on l’a dit, c’est uniquement sur le degré du reproche qu’il est impossible de s’entendre. Eduard Hermann pense autrement. Dans son article KZ 47, 147 et suiv., il affirme qu’Abel Willis est un bon connaisseur du prussien, qui a accompli son travail avec conscience et méthode. En d’autres termes, cela signifie probablement que Willis a mené sa tâche aussi bien ou aussi mal que ses contemporains Mažvydas ou Vilentas; en réalité, même mieux, car, à mon avis, les traductions de Mažvydas sont par endroits pour le moins mauvaises et, sans l’original, tout simplement incompréhensibles. En effet, comment peut-on démontrer qu’une expression ou une forme unique, que Hermann considère comme correcte, c’est-à-dire employée partout vers 1560 dans les environs de Pobethen, est fautive? On peut aisément le faire, par exemple, pour le catéchisme letton de 1586, en s’appuyant sur la langue vivante. Même si cette région m’était connue, je pensais néanmoins qu’il serait inutile de compter et d’étayer plus ou moins de façon convaincante ce qui, à mon avis, dans l’Enchiridion n’est pas prussien et est donc imputable à Willis. Je me limiterai ici à quelques remarques essentielles ou purement historiques, recueillies dans des sources qui ne sont pas toujours faciles à comprendre. Je ne traiterai de la traduction elle-même qu’occasionnellement. * Traduit de: Georg Gerullis, Zur Beurteilung des altpreussischen Enchiridions. — Streitberg-Festgabe, Leipzig: Markert u. Petters Verlag, 1924, 96—104. Les éditeurs de ce volume du LKK remercient chaleureusement le professeur Ikuo Murata (Tokyo), qui leur a fait don de l’ouvrage susmentionné. ** KZ = Zeitschrift für vergleichende Sprachforschung auf dem Gebiete der indogermanischen Sprachen. Fondée par A. Kuhn. Berlin, à partir de 1952. — Réd. 199 Lorsqu’on examine les mérites ou les défauts de l’Enchiridion, deux questions sont finalement importantes: 1. Willis maîtrisait-il bien le prussien?; 2. s’il le maîtrisait, la langue mêlée du texte reflète-t-elle fidèlement le prussien de 1560, ou s’explique-t-elle par l’incapacité de Willis à traduire? Comme on le sait, Abel Willis était pasteur à Pobethen, en Sambie (Samland), non loin du « coin des Sudoviens » (Sudauischer Winkel). Il y est mentionné pour la première fois en 1554, mais il y exerçait probablement déjà auparavant, car son prédécesseur Michaelis Willis quitta Pobethen en 1540, D. H. Arnoldt, Kurzgefaßte Nachrichten von allen seit der Reformation... in Ostpreußen gestandenen Predigern, 1777, p.29 (Samland). Le fait qu’ils portent tous deux le même nom de famille et que, de plus, en 1527, un certain Mathijus Willis se soit vu attribuer le moulin de droit de Kulm à Pobethen (Altpreuß. Monatschrift 11, 536) permet de penser qu’Abel Willis était issu d’une famille allemande locale et que, puisqu’on lui avait confié la traduction de l’Enchiridion, on savait probablement qu’il parlait le prussien. Je présenterai bientôt des documents qui le confirment également. Mais comment Abel Willis maîtrisait-il le prussien? On cite souvent ici la lettre d’Abel Willis à Funk, dans laquelle il se plaint qu’on lui ait retiré son interprète (Neue Preuß. Prov.-Blätter, andere Folge VII, 396 t.); toute personne qui en jugerait objectivement en tirerait la même conclusion que Leskien, Die Declination im Slav.-Lit.u.Germ., p. 60., dans sa remarque: « Ce texte n’a probablement besoin d’aucun commentaire: le pasteur ne maîtrisait pas du tout le prussien, ou le maîtrisait très mal. » Car celui qui fait appel à un interprète le dimanche (les jours de semaine, cet homme devait travailler ses propres terres ou celles de son propriétaire foncier) est évidemment incapable de prêcher lui-même en prussien, etc. Pourtant, je ne comprends pas que Hermann, ainsi que Bezzenberger et Trautmann, ne s’indignent pas de la présence de l’interprète! Après tout, la lettre est ici sans valeur, comparée à ce que les deux parties n’ont pas remarqué. Il ressort de l’ouvrage précité d’Arnoldt, op. cit., p. 30, qu’en raison de sa taille, la paroisse de Pobethen avait, pendant un certain temps, en plus de son pasteur, un autre « diacre » (ecclésiastique auxiliaire) et qu’Arnoldt déclare, sous le titre « Diaconi »: « Au début, ils avaient un interprète ». Nous savons avec certitude que Paul Sunder, diacre d’Abel Willis, lorsqu’il arriva à St. Lorenza en 1558 pour y exercer son ministère pastoral, remplissait ses fonctions dans la synagogue avec l’aide d’un interprète (Arnoldt op. cit., p. 27, 28), tandis que les actes de la visite de 1569 (Ostpreuß. Foliant 1277, Archives d’État de Königsberg) montrent qu’il n’y avait alors aucun interprète à Pobethen (p. 68)1. Ce n’est que dans ce cas 1 K.N. Plus tard, dans Ostpreuß. Foliant 1271, p. 187r, j’ai trouvé cette note, datée d’après 1543 (ou 1541?): « P o b e t h e n. Inter Parochum et Molitorem Meister Mats Bübisch oder Will (qui domini Michaelis frater est) discordia Viguit aliquamdiu... Vult enim Molitor domini Michaelis filium habere parochum Pobethensis Ecclesiae. Accusabat parochum Quod... Item das Er Nicht durch Einen Tolcken prediget ». /« Pobethen. Le pasteur et le meunier Matas Bübischas ou Willis (il est le frère de messire Michaelis) furent longtemps en désaccord... Le meunier veut en effet que le fils de messire Michaelis soit pasteur de l’église de Pobethen. Il accusait le pasteur de... Il prêchait également sans interprète. »/ Abel Willis prêchait-il dans un prussien médiocre? Pourtant, se passer d’interprète était considéré comme un honneur. L’évêque le souligne clairement, op. cit., p. 189v, lors de la visite à Heiligenkreutz (« dans le coin des Sudoviens »): « S. Crux. Parochus est diligens in Officio. Exacte Nouit Prutenice. Nec eget Interprete Oder eines Tolcken ». /« S. C r u x. Le pasteur s’acquitte de ses fonctions avec soin. Il connaissait bien le prussien. Il n’a pas besoin d’interprète. »/ En outre, puisque ce pasteur avait attiré l’attention du visiteur, en 1543 (ou 1541?), par sa connaissance du prussien, il contribua à la traduction du Catéchisme prussien de 1545. Il s’agissait probablement de Casparas Sanderis qui, selon Arnoldt, op. cit., p. 6, fut le premier ecclésiastique dont le nom soit connu à Heiligenkreutz. Il mourut 200 il aurait pu être engagé un interprète si le successeur d’Abel Wllio ne maîtrisait pas le prussien (p.432. Le fait qu’il ait été aidé par un ancien interprète, « qui connaissait probablement cette langue mieux que les autres », et que celui-ci « ait corrigé la traduction » ne permet pas, vu la difficulté du texte, de tirer de conclusions sur une maîtrise insuffisante de la langue. De même, le reproche de Hermann, KZ 47, 149, signifie que le duc Albrecht disposait pourtant d’autres ecclésiastiques parlant prussien et qu’il n’avait pas besoin de choisir quelqu’un « qui ne distinguait même pas les cas et les nombres en prussien ». C’est le prédicateur de cour Funk qui s’occupait de choisir l’interprète, et Willis s’adresse à lui, son « parrain ». Funk avait acquis la faveur suprême du duc, mais vivait dans la plus grande discorde avec la noblesse et presque tout le clergé. Seuls quelques ecclésiastiques étaient osiandristes et, par là même, partisans de Funk. Ils n’étaient que trois en Sambie, dont Abel Willis (Ch. Hartknoch, Preuß. Kirchen-Historia 1686, p. 366). Willis utilisa également dans son Enchiridion l’agenda de 1558, que beaucoup rejetèrent comme osiandriste3. Lorsque les ennemis de Funk le renversèrent et le firent même exécuter en 1566, Willis fut jeté en prison (Arnoldt op. cit., p. 29). Au vu de la haine fanatique qui opposait alors osiandristes et non-osiandristes, il était impossible que Funk eût confié cette tâche à l’un de ses adversaires plutôt qu’à un partisan, indépendamment du fait qu’un autre aurait peut-être refusé de prendre pour base l’agenda de 1558 que Funk et le duc Albrecht s’efforçaient d’imposer. Sur ces odieuses querelles religieuses, cf. C. A. Hase, Herzog Albrecht von Preußen und sein Hofprediger, p. 205 t.t. Nous ne devons tenter de répondre à la question de savoir si Willis maîtrisait bien ou seulement mal le prussien qu’à partir de preuves directes, ce qui est pour l’instant impossible. On a seulement établi que Willis célébrait lui-même les offices en prussien. Ainsi, le seul critère reste néanmoins la langue. Elle est, bien sûr, extraordinairement confuse. Les cas, les terminaisons et les nombres changent presque à leur guise. Quiconque, comme moi, a grandi dans une région bilingue se rappellera plus d’un pasteur allemand qui, le dimanche, prêche dans un jargon de potier lituanien du même genre. Les paroissiens comprennent peu de chose à ce bredouillis. (Que l’on me pardonne cette expression forte, mais elle est malheureusement parfois appropriée.) Les fidèles prussiens comprenaient-ils mieux le contenu? Mon intuition linguistique, qui est bien sûr entièrement subjective, me souffle qu’ils pouvaient en comprendre encore moins, surtout dans cet Enchiridion. Hermann, bien entendu, est tout aussi fermement convaincu du contraire. À ses yeux, la traduction est réussie, si l’on ne tient pas compte des détails, et était, à l’époque, véritablement prussienne. Pour rendre cela plausible, il avance diverses affirmations au sujet du prussien de l’époque, dont certaines avaient déjà été formulées par d’autres, mais avec moins de réserves. À la lumière des travaux actuels, vérifions dans quelle mesure il a raison! Jusqu’à présent, non seulement Hermann, mais nous tous, disons qu’aux alentours de 1560, le prussien était une langue moribonde, ou presque. Cela n’est vrai qu’en ce qui concerne la période 1575. 2 Parmi les églises de Sambie recensées dans ce volume, en 1569, une seule — celle de Juditten, près de Königsberg — n’avait pas besoin d’interprète. À Rudau, Pobethen et St. Lorenza, il fallait un interprète si le pasteur ne maîtrisait pas le prussien; les pasteurs de l’époque connaissaient donc le prussien. À Wargen, Schaken, Postnicken et Caymen, des salaires étaient versés aux interprètes. 3 Dans A fsl Ph XXXIX, 66, je mentionne une agenda « inspirée par Osiander », mais je ne remarque pas qu’Osiander était déjà mort en 1552. 201 à cet égard, mais pas tout à fait comme nous nous le représentons. En réalité, il ne saurait y avoir de doute qu’aux environs de 1700, le vieux-prussien était, de façon générale, une langue morte (cf. Trautmann, Altpreuß. Sprachdenkmäler, t. VII). Cependant, même après 1700, il a pu subsister quelques décennies encore comme langue domestique dans quelque endroit isolé, comme aujourd’hui dans telle ou telle famille de Courlandais (lettons) de la péninsule de Courlande, où l’on ne parle letton qu’à la maison et, pour le reste, lituanien, ou, mutatis mutandis, dans certains villages lituaniens biélorussifiés de l’ancienne province de Vilnius. Les contemporains ne remarquent souvent pas de tels vestiges linguistiques. Le vieux-prussien s’est probablement éteint très rapidement, car vers 1625 il était encore relativement répandu; il a donc disparu définitivement 75 ans plus tard! Jusqu’à présent, on s’était fié aux paroles de la préface du Psautier de David de 1625, selon lesquelles, à cette époque, on ne parlait le vieux-prussien que par endroits le long du littoral de la Sambie: « l’ancienne langue prussienne, encore employée en Prusse par certaines personnes à Fischhausen, à Žiokai et sur le littoral de Labiau ainsi qu’au bord de la lagune de Courlande ». Or, M. le Dr Krollmann de Königsberg4 a trouvé dans les archives familiales du prince Dohna une note datant d’environ 1620, où le burgrave prussien Christoph Dohna (né en 1583) rapporte que, durant son enfance, les maîtresses de maison devaient connaître trois langues — l’allemand, le polonais et le vieux-prussien — afin de pouvoir communiquer avec les domestiques. Son oncle, le burgrave Fabianus Dohna, lui avait raconté que, lorsque Melchior, baron de Rödern (cf. Allgem. Deutsche Biographie 29, 23), rendit visite aux Dohna à Mohrungen en 1581, elle l’étonna par sa langue prussienne. Comme il apprenait les langues très rapidement, il écrivit ensuite plusieurs lettres en vieux-prussien à la mère du jeune comte. Ainsi, en 1581, le vieux-prussien était encore parlé même à l’ouest de son aire, en Pomesanie; et si, durant l’enfance du comte, vers 1590, les domestiques prussiens n’étaient pas encore bilingues, les Prussiens employaient toujours leur ancienne langue, parallèlement à l’allemand, vers 1620. Arnoldt le confirme également, op. cit., p. 28, en déclarant qu’à St. Lorenz, situé à 7 km de Pabėčiai par le chemin le plus direct, les sermons devaient être prononcés avec un interprète jusqu’en 1602. Ainsi, les Prussiens de Sambie ne devinrent bilingues, dans l’ensemble, qu’après 1600, et n’eurent plus besoin d’interprète pendant les offices religieux. Les noms de famille des habitants des villages prussiens de cette époque (dans les registres de visite pastorale) ne doivent pas nous induire en erreur. Presque tous sont chrétiens et allemands, tandis que les registres des fermes et des parcelles de Sambie de 1404, ainsi que des actes ultérieurs, sont rédigés principalement en vieux-prussien. Cela découle de l’édit (1425) strictement appliqué par Michael, évêque de Sambie (H. F. Jacobson, Geschichte der Quellen des Kirchenrechts I, 1, p. 127, en annexe): « ut pueros suos per corum plebanos baptisatos nec in fluminibus nec aliis rebaptisent aut alia nomina imponant quam eis in baptismo sunt imposita ». /« qu’ils ne rebaptisent pas leurs enfants, baptisés par leurs curés, ni dans les fleuves ni ailleurs, et ne leur donnent pas d’autres noms que ceux qui leur ont été donnés lors du baptême »./ Pourtant, dès l’époque de Willis, on peut parler d’une langue prussienne en voie d’extinction avec autant de raison que de la langue lituanienne actuelle en Prusse-Orientale, au sud du Nemunas. Mais ce qu’Hermann et les autres entendent par « en voie d’extinction » ne peut être admis tant que les preuves n’en auront pas été apportées. Il est certain que, durant cette période de la langue, tout ce que le lecteur ordinaire, pourtant indulgent, considère comme les plus grossières erreurs de traduction a pu se produire. Par exemple, « C’est pourquoi nous devons craindre sa colère » se lit ainsi dans la traduction prussienne d’Abel Willis: « Stesse paggan turrimai mes noūmas biāwi per tennēison nertien (Trautmann op. cit. 4 Qu’il me soit permis de renouveler ici mes remerciements pour cette aimable communication. 202 29,11). En latin, cela donnerait… debemus nos timere per eorum iracundiam. Ou bien « Aux maîtres et aux maîtresses » Steinmans (datif pluriel) Buta Rikians (accusatif pluriel) the Buttas waispattin (accusatif singulier). La forme du génitif singulier féminin du pronom stas, « qui », varie tout particulièrement. Dans la traduction de Willis, elle peut prendre les formes suivantes: steises, stesses, stēisei, steisei, steise, stessei, stesse, stēison, stēisan, steison. Où trouve-t-on pareille chose dans une langue vivante!? La même situation devrait pourtant se reproduire aujourd’hui dans la partie méridionale de la Prusse-Lituanie, mais le lituanien y meurt tout autrement: après 1750, Donelaitis compose ses chants dans une langue lituanienne admirable à Tolminkiemis, où, vers 1850, le lituanien a déjà disparu. Abel Willis traduit entre 1550 et 1561, donc lui aussi environ cent ans avant la disparition de la langue. Au sud du Nemunas, on trouve encore des villages où les grands-parents parlent couramment le lituanien; naturellement, ils n’en confondent pas les formes comme Willis, mais leur vocabulaire comporte de nombreux germanismes, jusque dans les expressions quotidiennes. Leurs enfants comprennent encore la langue maternelle; certains la parlent également couramment, mais à contrecœur. Les petits-enfants ne parlent que l’allemand. Hermann affirme que, vers 1560, le vieux-prussien était une langue mélangée. Outre l’allemand, il avait subi l’influence du polonais, du lituanien, du letton et du sudovien. Pourtant, en Sambie, on ne constate pas d’influence polonaise5 ni lituanienne; cette dernière n’a jamais pénétré à l’ouest de la Deime, à l’exception de quelques établissements de réfugiés politiques ou de prisonniers venus du Grand-Duché de Lituanie. Quant aux Couroniens (déjà lettonisés?), ils vivaient vers 1550 en Sambie, surtout sur le littoral, mais seulement Vagi, Non diu Uno in loco Manentes /Vagabonds, ne séjournant pas longtemps au même endroit/ (Bezzenberger, Kur. Nehrung, p. 264/104/). Quoi qu’il en soit, je ne trouve dans le vieux-prussien de Willis ni lituanismes ni lettonismes, tandis que les polonismes sont anciens. Il ne resterait que les Sudoviens. Pendant près de 300 ans, ils vécurent près de Pabėčiai, et l’on en trouvait même dans la paroisse de Pabėčiai (cf. plus loin). Mais écoutons ce qu’écrit à leur sujet en 1535 l’ancien recteur de l’école Saint-Thomas de Leipzig, alors pasteur de Königsberg6: Prutenis et populus et regio Sudawen vocatur,... habetque supra XXXII vicos... /La nation sudovienne et son pays sont appelés prussiens… et ils ont plus de 32 villages…/ (A. Aurifaber, Succini historia /Histoire de l’ambre/, Königsberg, 1551, ne mentionne que 20 villages au chapitre 2.) Sunt autem indigenae, quorum pauci admodum germanicam linguam novēre, sed suam quandam linguam habent barbaram, qua etiam reliquum fere Prutenorum vulgus utitur. Pertinaciter semper studuit haec gens maiorum suorum vestitum, ritus et cultus servare, nec iunxerunt cum finitimis Prutenis matrimonia... Haec, inquam, et alia id genus multa pertinaciter servaverunt illi, donec cum vicinis Prutenis tandem ab annis viginti, instantibus praefectis, coniugia contrahere coacti sunt. Hinc etiam factum est, ut ab antiquis ritibus suis paulatim recesserint: aegre tamen adhuc a prisca sua idololatria et avitis superstitionibus abstinent, neque ex animo vel papae prius paruerunt, ut nunc evangelio assentiuntur plerique eorum, sed veteres suorum cultus tacitis suffragiis probare non desinunt. /Ils sont autochtones 5 Lorsque Praetorius écrit dans Acta Borussica II, 82 que le vieux-prussien de Sambie est devenu, à cause des « bateliers de Silésie et de Pologne », un confusum Chaos, Bezzenberger rapporte à juste titre cette remarque aux relations portuaires (Kur. Nehrung 266(106)). En Sambie même, il n’y avait pas de place pour les « bateliers ». 6 Dans la publication Festschrift A. Bezzenberger, p. 44 et suiv., j’ai malheureusement omis cette remarque par inadvertance. 203 des habitants, dont seuls quelques-uns savaient l’allemand, mais parlaient une sorte de langue barbare qui leur était propre, utilisée presque par tous les autres Prussiens. Cette tribu s’efforça toujours avec ténacité de conserver le vêtement de ses ancêtres, ses coutumes religieuses et son mode de vie, et ne se mariait pas avec les Prussiens voisins… J’affirme que cette tribu conserva opiniâtrement cela et bien d’autres choses, jusqu’à ce qu’enfin, depuis vingt ans, ses membres aient été contraints par les préfets de se marier avec les Prussiens voisins. Il arriva ainsi qu’ils s’éloignèrent peu à peu de leurs anciennes coutumes, mais qu’à ce jour ils ont encore du mal à renoncer à l’ancienne paganisme et aux anciennes superstitions. Beaucoup d’entre eux n’obéissaient autrefois guère volontiers au pape et, aujourd’hui encore, n’adhèrent pas sincèrement à l’Évangile, mais continuent secrètement d’observer leurs anciennes coutumes religieuses » / (P. Tschackert, Urkundenbuch zur Reformationsgeschichte des Herzogthums Preussen II, 335 t.). Ainsi, dix ans avant l’impression des premier et deuxième catéchismes prussiens, seuls quelques Sudoviens savaient l’allemand. Ils étaient, de manière générale, si repliés sur eux-mêmes que les autorités durent les contraindre à se marier, même avec des Prussiens; c’est ce qu’indique la préface des premier et deuxième catéchismes: Mais les Sudoviens, bien que leur langue soit quelque peu moins bonne, comprennent pourtant cette langue prussienne dans laquelle le catéchisme a été imprimé; ils utilisent et comprennent sans doute aussi tous les mots. Ir C. Hennenbergeris (Erclerung der Preüssischen grössern Landtaffel 1595, p. 445) pasakoja mums, kai gintarininkas Joh. Fuchsas († 1567) Merteno Windtmüllerio (1564 m. buvo Knypavos (Kneiphof) miesto tarybos narys) garbei liepė pakviesti 10 sūduvaičių šokėjų, nei viena iš jų nemokėjo vokiškai. De ces deux témoignages, nous apprenons deux choses. Premièrement, la langue sudovienne ne pouvait pas avoir corrompu le prussien. Elle n’était elle-même qu’un dialecte du prussien. Cela concerne-t-il aussi le pasteur de Heiligenkreutze, au milieu des Sudoviens (Ostpreuss. Fol. 1271, p. 189v): « Exacte Nouit P r u t e n i c e. Nec eget Interprete Oder eines Tolcken ». / « Il maîtrisait parfaitement le p r u s s i e n. Il n’a pas besoin d’interprète ». / Ensuite: à tout le moins, la langue sudovienne ne pouvait en aucun cas avoir été germanisée. Ces deux témoignages contredisent cette hypothèse. Mais Pobethen était limitrophe de la Sudovie, et des Sudoviens vivaient même dans la paroisse de Pobethen. Lorsque, en 1520 puis de nouveau en 1531, six ou huit villages prussiens de la paroisse de Pobethen célébrèrent une fête païenne sacrificielle7 (Lucas David, Preuß. Chronik ed. E. Hennig I, 117 t.t.; C. Hennenberger op. cit., p. 353), un Sudovien joua le rôle d’un officiant; pour cela, il dut faire pénitence publiquement toute l’année 1531 dans l’église de Pobethen (Ostpreuß. Foliant B 186, fol. 284v). Le pasteur de Laigytten (Legitten), appelé sur place, devait réprimander les pécheurs avec force. Le sermon devait, bien entendu, être prononcé en prussien. Dans de telles circonstances, est-il vraisemblable qu’en l’espace de 30 ans la langue des mêmes personnes se soit tant appauvrie qu’Hermann la décrive comme une langue mêlée? Dans la mesure où elle avait été germanisée — et le dictionnaire y avait probablement largement contribué —, elle ne pouvait avoir été influencée que par le bas allemand. Mais l’allemand de Luther domine dans l’Enchiridion! L’énigme de cette traduction se résout d’elle-même si nous admettons ce que tout lecteur objectif de ce texte remarque d’abord 7De même, dans la paroisse de Girmau (Germau), donc jusque dans le « coin sudovien », quelque 40 Prussiens furent encore punis en 1546 pour avoir participé à un tel sacrifice (Preuß. Chronik. des Joh. Freyberg fol. 113r, manuscrit de la bibliothèque municipale de Königsberg). En 1571, un cas semblable se produisit à Tapiau (Töppen, Neue Preuß. Prov. Bl. /1846/ II, 227). 204 il le sait: le traducteur ne maîtrisait pas suffisamment le prussien pour une telle tâche. Je veux volontiers ajouter qu’il pouvait tenir une conversation courante, à peu près comme un propriétaire terrien allemand de la Baltique comprend le letton. Mais cela ne suffit pas pour parler correctement du point de vue grammatical ni pour exposer quelque chose par écrit, surtout lorsque le texte est aussi complexe. Ici, même un bon traducteur ne pouvait guère aider, car il ne comprenait pas le sens des passages difficiles. Willis ou son traducteur n’entendait bien que l’intonation. Les Prussiens de Pobethen prononçaient probablement très clairement. Mais comment concilier cela avec une langue « déformée »? Bien entendu, pour ceux qui doivent qualifier de médiocre la traduction de Willis, tout ce qui ne correspond pas au lituanien ou au letton n’est pas pour autant erroné ou non prussien. De plus, la langue prussienne possède trop de caractéristiques marquées qui n’existent ni en lituanien ni en letton. Il est d’autant plus regrettable que l’Enchiridion de Willis demeure si ambigu; en effet, il sera difficile, à partir du travail médiocre de Willis, de déterminer de manière satisfaisante ce qui constitue une caractéristique proprement prussienne, différente du lituanien et du letton, et ce qui doit être attribué uniquement à une véritable influence allemande, c’est-à-dire à celle du bas allemand. Traduit par Nijolė Čepienė* LETTRE DE JURGIS GERULIS À JONAS JABLONSKIS Dans la bibliothèque de l’Institut de littérature et de folklore lituaniens (F 52—199) est conservée une lettre de J. Gerulis à J. Jablonskis, datée du 29 novembre 1922. Cette lettre est intéressante en raison de l’opinion de J. Gerulis sur la langue lituanienne standard et les questions d’orthographe, ainsi que de sa propre langue. La langue et la ponctuation de la lettre publiée n’ont pas été corrigées (seules quelques erreurs typographiques évidentes ont été rectifiées). A. Sabaliauskas 29. XI. 22 Très honoré Monsieur, je vous remercie chaleureusement de m’avoir envoyé la « Grammaire de la langue lituanienne ». Ne serait-il pas bon de vendre également en Allemagne les livres de Monsieur, ainsi que quelques autres, comme « Langue et Antiquité » de Būga, etc.? Švyturys et la Commission d’édition pourraient mettre en place un « dépôt-vente » pour de tels livres chez Winter, à Heidelberg. Il ne suffit pas d’écrire de bons livres, il faut aussi faire de la propagande! Certes, ce ne sera pas pour la gloire des auteurs, mais il faudra le faire pour la Lituanie. Le monde doit apprendre qu’en Lituanie on trouve un travail tout à fait sérieux, mais qu’on ne le connaissait pas. De tels dilettantes que ce Basanavičius nous font honte! (Je sais que B. a travaillé plus fermement pour la Lituanie que cent autres, mais le monde lit ses écrits sur les Thraces et se moque d’un tel « chercheur en langue lituanienne ».) Au sujet de l’orthographe, j’ai vivement recommandé à Būga, lorsqu’il était chez moi, de publier, de concert avec vous, un petit manuel d’orthographe. Voici mon avis: même imparfait, un manuel d’orthographe vaut beaucoup mieux qu’un manuel qui, certes, sans entente préalable1 * Les citations du latin ont été traduites par Kazys Eigminas. 205