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Remarques sur la règle de Winter

Witold Mańczak

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ACTA LINGUISTICA LITHUANICA LIII (2005), 33-37 Remarques sur la régle de Winter Witotp MANczak Cracovie The author presents a few observations concerning Winter’s Rule, among which the most important are the following: (1) the author knows of no language in which a phonetic change similar to that ascribed to Balto-Slavic by Winter would have occurred; and (2) certain exceptions to Winter’s Rule could be explained by what the author calls irregular phonetic development due to frequency. 1. Entre la constatation que Napoléon est mort en 1821 4 Sainte-Héléne et celle que l'homme (ou, plus généralement, tout étre vivant) est mortel, il y a une différence fondamentale. La premiére constatation, limitée dans le temps et l’espace, s’applique a un événement historique, tandis que la derniére, valable toujours et partout, est une loi biologique. Mutatis mutandis, il existe des différences semblables dans la linguistique. Les grammairiens romains connaissaient une seule régle de phonétique historique: vocalis ante vocalem corripitur (par exemple, habére, habemus, habétis, habébat mais habed, audire, audimus, auditis, auditum mais audid, audiunt, audiébat). La régle en question concerne une seule langue (le latin), tandis que la loi de Zipf s’applique a toutes les langues et a toutes les périodes de leur histoire. Comme, dans le monde, il y a au moins 3000 langues, la différence entre la régle vocalis ante vocalem corripitur et la loi de Zipf est énorme, elle est comparable a celle qui existe entre 1 et 3000. Etant donné que la “loi de Winter” ne concerne qu’une langue (le balto-slave) et que, de ce fait, elle ressemble a la régle vocalis ante vocalem corripitur, et non la loi de Zipf, il est plus exact de l’appeler “régle”. Que la grande majorité des linguistes confondent lois et régles s’explique par le fait qu’ils ne s’intéressent nullement a l’aspect quantitatif de faits linguistiques et ne voient aucune différence entre 1 et 3000. 2. Winter (1978: 444-445) a écrit ce qui suit: “Is a development of the type VD > V:D a natural one? Or is what we seem to find in Baltic and Slavic languages an unusual phonemenon? Rather than attempt to give a long list of parallels from other languages, I will limit myself to a brief discussion of a well-known development within Polish. Ina very large number of Polish words, we find an alternation of the type dwor, dworu... The change, which from present conditions would have to be called a vowel raising, is interpreted as vowel lengthening... The conditions for the introduction of length seem to have been as follows: a short 0, whether derived from older o or older e, was 34 | WitoLp MaNczak lengthened 1n a position before voiced nonnasal consonant, provided this consonant was followed (in terms of present-day Polish) by word boundary or morphonic boundary plus stop. It is interesting to note both similarities and differences between the conditions for lengthening in medieval Polish and in Balto-Slavic: For Polish, the decis1ve fact seems to be that a consonant have the feature [+ voiced], for Balto-Slavic, that this feature be a distinctive one — thus lengthening would occur before r in medieval Polish, but not in early Balto-Slavic. In Polish then, the phenomenon has a wider range as far as the immediately following phonemes are concerned; on the other hand, there is no requirement in Balto-Slavic that the phoneme triggering the lengthening process occur in a specific environment. Lengthening in medieval Polish and in early Balto-Slavic are, therefore, similar, but by no meansidentical, processes; there was in medieval Polish no revival, as it were, of an ancient rule but similar conditions merely led to similar results.” Ily aune différence essentielle entre l’allongement de voyelles en ancien polonais et en balto-slave. Dans la vieille langue polonaise, il s’agissait d'un changement semblable a ce qui se passe actuellement dans fr. ruse par rapport 4 russe ou dans angl. dog par rapport a dock, c’est-a-dire que les voyelles s’allongent devant consonne sonore finale, tandis qu’en balto-slave un allongement devait se produire devant consonne sonore non finale, cf. lit. ioga ou v. slave vinjaga. Personnellement, nous ne connaissons aucune langue ow aurait eu lieu un changement identique a celui que Winter postule pour le balto-slave. Et cela pose un probléme: est-il possible qu’en balto-slave se soit produit un changement phonétique qui n’a eu lieu dans aucune autre langue? 3. Il y a des cas dont l’interprétation semble douteuse. Parmi les mots que cite J. H. Holst (2003: 164) pour étayer sa thése, on trouve “Jit. stdgas; pbsl. *stagos < *stdgos”. Il ne se rend pas compte qu’il existe une contradiction entre le lituanien et les langues slaves, ott il y a des mots commepol. stég, tchéque stoh ou russe et slovéne stog, qui proviennent de *stogs. Un allongement, qui a eu lieu en lituanien, ne s’est pas produit dans les langues slaves. Ailleurs, le méme auteur (2003: 149) a écrit: “Werner Winter hat die Aussage gefallt, ein kurzer Vokal werde vor einem stimmhaften Plosiv im Balto-Slavischen gelangt... ob sie zutrifft, ist jedoch stark umstritten. In diesem Beitrag wird gezeigt, da& aus ihr durch eine Modifikation eine richtige Aussage gemacht werden kann: Die angesprochene Langung fand nur unter dem Wortakzent statt. Da& der Wortakzent eine Rolle in der Lautgeschichte spielt, kommt haufig vor. Das wohl beriihmteste Beispiel ist das Vernersche Gesetz.” Il faut insister sur le fait que la grande majorité des germanistes congoit la régle de Verner comme Jespersen, qui a eu recours 4 deux mots fictifs: dsasa > dsaz(a) et asdsa > azds(a), c’est-a-dire que les fricatives se sonorisent en position médiane et finale sauf quand elles suivent la voyelle tonique (Mariczak 1990: 92). Conformément a cela, tous les germanistes reconstruisent des mots protogermaniques du type REMARQUES SUR LA REGLE DE WINTER | 35 *wulfaz. Par conséquent, il y a une différence entre la régle de Winter, qui, selon la modification proposée par Holst, concerne la position “unter dem Wortakzent”, et la régle de Verner, qui s’applique 4 la position aprés une syllabe protonique et a celle aprés une syllabe posttonique. 4, Depuis de longues années, nous affirmons que, dans toutes les langues, la forme des mots dépend de trois facteurs principaux, non seulement du développement phonétique régulier et du développement analogique, mais aussi de ce que nous appelons un développement phonétique irrégulier di a la fréquence. Dans toutes les langues, les morphémes, mots et groupes de mots trés employés subissent des réductions irréguliéres. Nous y avons dédié trois monographies (Maniczak 1969, 1977 et 1987) ainsi que de nombreux articles. En ce qui concerne la régle de Winter, elle souffre des exceptions, ce qui fait que les opinions a son sujet sont partagées et qu’on a entrepris plusieurs tentatives pour la modifier. Nous n’avons pas l’intention de discuter ici la question de savoir si cette régle est vraie ou non, mais voudrions uniquement attirer l’attention sur le fait que certaines exceptions a la régle de Winter pourraient étre expliquées par un développement phonétique irrégulier dé a la fréquence. V. sl. bogs. A cété du développement phonétique irrégulier dfi a la fréquence, il existe une autre évolution irréguliére qui consiste en des accidents phonétiques connus depuis longtemps sous le nom d’assimilations, dissimilations ou métathéses, en formes hypercorrectes ou formes expressives. Toute cette évolution irréguliére se caractérise par le fait qu’elle a lieu, dans différentes langues, dans des mots divers. Par exemple, le mot latin caeruleus présente une dissimilation, mais il serait difficile de trouver, dans une langue indo-européenne, un mot signifiant “caeruleus” qui présenterait une dissimilation. Au contraire des assimilations, des dissimilations, etc., le développement phonétique irrégulier df a la fréquence a lieu, dans des langues diverses, d’une maniére plus ou moins paralléle, ce qui s’explique par le fait que les mots les plus fréquents sont partout plus ou moins les mémes. Le nom de Dieu apparait sous une forme réduite dans différentes expressions fréquemment usitées: pol., russe, slovaque bodgj, pol. dial. bdaj, russe spasibo “merci” < svpasi Boge, ukr. spasybi, tchéque bohdd (< Biih dd), bodejt, bopomozi, tchéque dial. pdnbiéek (tiré du vocatif pdnbiéku < pane na nebicku). L’adjectif slovaque bohovity est un dérivé de boh ho vie, 4 ceci prés qu’une réduction irréguliére a eu lieu dans l’adjectif. En outre, on peut citer le slovaque pomajbo “aide, Dieu”, pomodaj Stastia, tchéque zdarbu < zda¥ Buh, nazdar < nazdarbih, pol. dial. dalbo < dalibég, pol. dial. pomagabég, bas sorabe pomgaj Bog, bas sorabe léc Bog da > zbogda > zboda, ukr. probi (= pol. przebég) ou bien bozna < *Bog» znajets. La prononciation fricative du g dans russe Bog s’explique également par un développement phonétique irrégulier da a la fréquence (Mariczak 1997). Il y a des formes réduites également en lituanien: dieva% < dievazi(gi) < Dievas Zino(gi), sudie < sudieu < su Dievu, padedau < padék Dieve, lit. dial. Zegno(k) die < *Zegno(k) Dieve. En latin, il y a des milliers de mots commengant par d, mais, autant que nous sachions, Iuppiter est le seul mot qui ait perdu le d initial. Evidemment, ce mot, désignant le plus important dieu du panthéon romain, était tres employé. A notre avis, divus est une forme réguliére, tandis 36 | Witotp MaNnczaKk que deus s’explique par un développement phonétique irrégulier dfi a la fréquence (notre communication sur divus et deus paraitra dans les actes d’une conférence qui a eu lieu en 2004 a £6dz). En anglais God be with you est devenu good-bye. Dans la prononciation américaine, le mot God présente une double prononciation, non seulement avec [a], mais aussi avec [9], tandis que tous les autres mots en -od (nod, rod, trod, etc.), moins fréquemment usités que God, présentent uniquement [a]. II s’agit ici d'une réduction du degré d’aperture de la voyelle, qui est caractéristique du développement phonétique irrégulier di a la fréquence (Mariczak 1995). En allemand, adieu s’est réduit en ade, alors que tschiis est une forme abrégée du wallon adjuus, qui est comparable a l’esp. adids < ad + Deus. Que le mot slave bog» “dieu” soit un emprunt est peu probable si l’on tient compte de la signification de dérivés, cf. pol. bogaty “riche”, ubogi “pauvre”, nieboga “malheureuse”, zboge “blé” ou ukr. bahato “beaucoup”. V. sl. chod. Le verbe signifiant “aller” présente partout des réductions irréguliéres parce qu'il est trés employé. Il suffit de mentionner que le probleme numéro un de l’étymologie romane est celui de l’origine de verbes comme fr. aller, it. andare, esp. andar, prov. ana, rhét. la, ma, na, etc. Depuis le XVI* siécle, on a proposé une soixantaine d’étymologies pour expliquer ces formes, qui, en réalité, ne sont pas autre chose que des formes réduites de ambulare (Mariczak 1974 et 1975). Des verbes germaniques comme angl. go ou all. gehen ont subi également un développement phonétique irrégulier di a la fréquence (Mariczak 1987a). En ce qui concerne le verbe polonais chodzi¢, il est intéressant de noter que l’impératif est chodé, tandis que la forme a laquelle on aurait di s’attendre est *chddg (cf. ’impératif wédz de wodzi¢ “conduire”). L’impératif chodé au lieu de *chédé s’explique par le fait qu’au moyen age, oi! en polonais il y avait encore des voyelles longues, le 0 de chod a subi un abrégement irrégulier. V. sl. voda. Ce mot trés employé présente également un abrégement irrégulier. En ancien francais, le lat. aqua a abouti réguliérement a aive, tandis que la forme moderne eau s’explique par un développement phonétique irrégulier dfi a la frequence. Lit. a. La différence entre lit. as et v. sl. jazb s’explique aussi par un développement di la fréquence. V. sl. nevésta. Au sujet de ce mot, Winter (1978: 444) a écrit ce qui suit: “PIE wedh-... probably meant just ‘lead’. If the act of marriage involved not only the transfer of bridal presents, but also meant leading the bride away to the husband’s home (cf. Lat. in matramonium ducere), a confusion of the two roots could easily enough happen: the more commonly used “wedhwas introduced in items where *(E)wed should have been kept, and as a result forms like OInd. vadhiis ‘bride’, Lith. védinti ‘marry off’, etc., could come into existence.” A notre avis, l’étymologie la plus convaincante de nevésta est *newo-wedh-ta “die neu heimgefiihrte” et la réduction de *owe a é s’explique par un développement phonétique irrégulier dé a la fréquence. REMARQUES SUR LA REGLE DE WINTER | 37 REFERENCES Hotst, J. H. 2003. Eine Ausnahme des Winterschen Gesetzes. Historische Sprachforschung 116, 149173 Makczax, W. 1969: Le développement phonétique des langues romanes et la fréquence. Krakéw: Uniwersytet Jagiellonski. Maxczax, W. 1974: Une étymologie romane controversée: aller, andar, etc. Revue roumaune de linguistique 19, 89-101. Makczak, W. 1975: Etymologie de fr. aller, esp. andar, etc. et calcul des probabilités. 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Witold Mariczak Zakatek 13/59 PL-30-076 Krak6w, Pologne