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Recettes fiscales et financement du développement au Sénégal : une analyse ARDL

Abdoulaye DIEYE

Abstract

Tax revenues are important for the functioning of a state, constituting an endogenous source of financing public expenditures and playing a central role in the implementation of economic and social policies. The purpose of this article is to concretely study the role that these revenues play in financing development in Senegal, in particular the financing of the public administration wage bill, public investment, public social spending (in education and health) and debt service. Using modeling using the ARDL approach, with annual data covering the period 1990-2024, the results we found suggest that Senegal's tax revenues are mainly absorbed by the payment of civil service salaries and debt service. This situation severely limits the fiscal space for investing in productive sectors essential to the development. Keywords: Tax revenue - Public wage bill - Debt servicing - ARDL - Senegal

Full text

International Journal of Economics, Management and Finance (IJEMF) Vol. 4, No. 2, October 2025 This is an open access article under the CC BY-NC-ND license. http://www.ijemf.com 32 Recettes fiscales et financement du développement au Sénégal : une analyse ARDL Dr. Abdoulaye DIEYE Laboratoire de Recherche en Économie de Saint-Louis, Université Gaston Berger ABSTRACT Tax revenues are important for the functioning of a state, constituting an endogenous source of financing public expenditures and playing a central role in the implementation of economic and social policies. The purpose of this article is to concretely study the role that these revenues play in financing development in Senegal, in particular the financing of the public administration wage bill, public investment, public social spending (in education and health) and debt service. Using modeling using the ARDL approach, with annual data covering the period 1990-2024, the results we found suggest that Senegal's tax revenues are mainly absorbed by the payment of civil service salaries and debt service. This situation severely limits the fiscal space for investing in productive sectors essential to the development. Keywords: Tax revenue - Public wage bill - Debt servicing - ARDL - Senegal Digital Object Identifier (DOI): https://doi.org/10.5281/zenodo.17272404 1. Introduction La fiscalité est consubstantielle au pouvoir de l’État. Elle est intimement liée à sa nature, à son existence et à l'exercice de sa souveraineté (IMF, 2011). Elle est aussi déterminante de sa capaciter à assurer le financement du développement. La problématique du financement du développement se révèle particulièrement prégnante pour les pays en développement confrontés aux nécessités impérieuses de mobilisation de ressources et de maîtrise de l'endettement, dans un contexte d’irrégularité des flux entrants d'aide publique. En effet, un consensus s’est établi sur le rôle de la fiscalité comme source durable et souveraine de financement du développement (Compaoré, 2021). Une mobilisation efficace de ces recettes est non seulement cruciale pour réduire la dépendance vis-à-vis de l'aide extérieure et de International Journal of Economics, Management and Finance (IJEMF) http://www.ijemf.com 33 l'endettement, mais est aussi fondamentale pour construire un État légitime, capable de fournir des services publics essentiels à ses citoyens (Moore, 2007 ; Di John, 2008), et de favoriser une croissance et un développement socioéconomique (Ramírez, Díaz, and Bedoya 2017). L’économie sénégalaise, à l'instar de nombreuses économies en développement, repose sur un équilibre délicat entre ses recettes publiques et les dépenses nécessaires à son développement. La mobilisation de recettes fiscales est dès lors un pilier fondamental pour la mobilisation des ressources permettant de financer ses besoins croissants en matière d’investissement, de dépenses d’éducation, de dépenses de santé, de gestion d’une masse salariale croissante, de service de la dette, etc. En effet, la masse salariale publique au Sénégal, en constante augmentation, est passée de 175,7 milliards de FCFA en 2000 (Cour des comptes, 2000) à 392,3 milliards de FCFA en 2010 (Cour des comptes, 2010), puis à 831,3 milliards de FCFA en 2020 (Ministère des Finances et du Budget, 2020) et enfin à 1 442,5 milliards de FCFA en 2024 (MFB, 2024). Ainsi, entre 2000 et 2024, elle a cru de 721%. Les investissements publics au titre du budget général sont passés de 104,1 milliards de FCFA en 2000 (cour des comptes, 2000) à 728,389 milliards de FCFA en 2010 (Cour des compte, 2010), puis à de 1426,71 milliards FCFA en 2020 (MFB, 2020) et enfin à 1 113 milliards de FCFA en 2024 (MFB, 2024). Les dépenses sociales sont passées, entre 2016 et 2023, de 585 milliards de FCFA à 903 milliards de FCFA en crédits ordonnés hors dépenses de personnel (OSBS, 2024). Le service de la dette est passé de 128,6 milliards de FCFA en 2000 (Cour des Comptes, 2000) à 1414,5 milliards en 2020 (Cour des comptes, 2022). Cette hausse progressive des charges publiques dans un contexte de tensions récurrentes sur les marchés financiers internationaux et d’augmentation rapide du taux d’endettement, adresse la problématique d’une mobilisation efficace de ressources propres, notamment fiscales. Pourtant en valeur absolue, les recettes fiscales sont passées de 498,7 milliards de FCFA en 2000 (Cour des comptes, 2000) à 1 210 milliards de FCFA en 2010 (cour des comptes, 2010), puis à 2 381 milliards de FCFA en 2020. Elles sont projetées à 3 620 milliards FCFA pour 2024 (MFB, 2024). Elles ont beaucoup augmenté, même si le taux de pression fiscale est projeté à 17,8% en 2024 (MFB, 2024), en deçà de la norme communautaire. Malgré cette augmentation et le consensus sur l’importance des ressources fiscales pour le développement, la question de sa contribution concrète au financement du développement national reste à élucider. Si la mobilisation des recettes fiscales est un objectif affiché, il convient de se demander précisément à quoi elles servent. Autrement dit, à quoi elles sont destinées et quel rôle jouent-elles dans le financement du développement au Sénégal ? Plus spécifiquement, cet article a pour objectif d’étudier dans quelle mesure les impôts et taxes collectés au Sénégal participent au financement de la masse salariale de la fonction publique, de l’investissement public, des dépenses publiques sociales (notamment dans la santé et l'éducation), et du service de la dette. Il s’articule autour de quatre parties après l’introduction et la conclusion. Dans la première partie est présentée la revue de la littérature. La deuxième International Journal of Economics, Management and Finance (IJEMF) http://www.ijemf.com 34 partie présente les faits stylisés sur les recettes fiscales. La troisième partie présente les variables et la méthodologie. Enfin, la quatrième partie présente les résultats et les interprétations. 2. Revue de la littérature 2.1. Revue théorique La compréhension du rôle de la fiscalité dans le financement du développement des nations a significativement évolué, passant d'une perception de simple levier budgétaire à celle de pilier fondamental de la construction étatique et du progrès socio-économique. Si les débats initiaux sur le financement du développement se sont focalisés sur l'aide ou l'endettement, des travaux pionniers Keynésiens, ont souligné le rôle de l’impôt comme facteur du niveau d'activité économique, pouvant être utilisé par l'État pour stimuler ou freiner la demande globale, et intervenir pour atténuer les cycles économiques et assurer la stabilité macroéconomique. L’économiste post keynésien Kaldor (1963) a aidé à rediriger l'attention vers la mobilisation des recettes intérieures, notamment fiscales. Il a non seulement mis en lumière le potentiel de cette mobilisation pour le développement, mais a également analysé les défis inhérents aux systèmes fiscaux des pays en développement. Son analyse a servi de catalyseur à de nombreuses réformes fiscales dans ces nations. La théorie de la fiscalité optimale de Mirrlees (1971) a aussi contribué à mettre la lumière sur l'imposition optimale du revenu, étudiant la façon dont les gouvernements devraient concevoir un système fiscal non linéaire pour maximiser le bien-être social, tout en tenant compte de l'information asymétrique concernant les capacités de travail des individus. Son idée centrale est que la taxation optimale doit équilibrer l'objectif de redistribution des revenus et l’objectif d’incitation au travail. En effet, elle soutient que la taxation sur les revenus du travail ou du capital peut créer des distorsions, incitant les contribuables à modifier leurs choix, ce qui risque de réduire les recettes fiscales. Les décisions économiques des individus sont directement influencées par les politiques fiscales, pouvant entraîner des effets comme l'évasion fiscale ou des trappes à inactivité, d’où la « courbe de Laffer » en 1970 qui montre que des taux d'imposition trop élevés peuvent être préjudiciables à l'économie et même aux recettes de l'État. Ainsi, la taxation optimale devrait permettre la maximisation des recettes fiscales et la minimisation des désincitations (Saez et Châteauneuf-Malclès, 2010). En outre, la théorie de la capacité fiscale (Besley et Persson, 2009) souligne l'importance de l’aptitude des gouvernements à collecter des impôts pour le financement du développement. Elle suggère que la capacité des États à collecter l'impôt est non seulement un reflet de leur force institutionnelle, mais aussi un facteur déterminant de leur capacité à promouvoir le développement. En parallèle, la théorie des finances publiques a souligné le rôle de la fiscalité dans le financement des biens et services publics essentiels. Musgrave & Musgrave (1989) ont établi que des fonctions régaliennes cruciales telles que la défense nationale, la justice, ainsi que des International Journal of Economics, Management and Finance (IJEMF) http://www.ijemf.com 35 services fondamentaux comme l'éducation et la santé, sont dépendantes d'une fiscalité stable et suffisante. Toujours dans le sens des conceptions théoriques sur la fiscalité, il est à considérer les effets d’éviction soutenues par Yamarik (2000). Ils suggèrent que les incitations fiscales offertes aux entreprises pour stimuler l'investissement privé peuvent paradoxalement nuire à la croissance. En réduisant les recettes fiscales, ces incitations limitent la capacité de l'État à financer les investissements et à promouvoir le développement. Enfin, la théorie de la « Debt Overhang » de Krugman (1988) aborde les rapports entre les recettes fiscales et le service de la dette. Elle soutient qu’un niveau excessif de dette agit comme une taxe sur les recettes fiscales futures. Autrement dit, une bonne partie des recettes collectées pourrait aller au remboursement de la dette, plutôt qu’au financement de projets productifs. Globalement, la littérature théorique suggère que la fiscalité est un levier incontournable pour le financement des charges publiques. La diversité des approches théoriques souligne l’importance d’une meilleure mobilisation de recettes fiscales. Elle a été à la base de nombreux travaux empiriques. 2.2. Revue empirique Une littérature empirique croissante démontre de manière récurrente qu'une mobilisation fiscale efficace renforce de manière significative la capacité d'un État à promouvoir une croissance inclusive et durable. Les recherches récentes confirment qu'au cours des dernières décennies, la fiscalité a été reconnue comme un instrument puissant non seulement pour financer le développement à long terme, mais aussi pour influencer positivement la répartition des revenus (Alassani et al., 2022). Cette évidence souligne la transition de la fiscalité, d’une simple contrainte vers un outil stratégique d'autonomie financière. En Afrique, les recettes fiscales constituent la pierre angulaire du financement endogène du développement (Jacquemot et Raffinot, 2018). Sur le cas du Nigeria, Olaoye et al. (2023) ont trouvé que ces recettes provenant des bénéfices pétroliers ont un effet positif de18% sur l'indice de développement humain. La littérature empirique établit aussi une corrélation significative entre les recettes fiscales et la capacité d'un État à financer sa masse salariale. Cette interdépendance est fondamentale pour la fonctionnalité de l'appareil étatique et la qualité de la prestation des services publics. Dans cette optique, Moore (2007) a mis en évidence le lien direct entre de faibles recettes fiscales et une fonction publique affaiblie, caractérisée par des salaires bas et une propension accrue à la corruption. L'auteur soutient qu'un État ne parvenant pas à collecter des impôts suffisants est incapable de rémunérer adéquatement ses fonctionnaires. Complétant cette perspective, Besley et Persson (2013) ont démontré que la propension d'un gouvernement à mobiliser efficacement les ressources fiscales détermine sa capacité à couvrir ses dépenses publiques et contribue à l'établissement d'institutions de meilleure qualité et à la fourniture de biens publics. Cette capacité fiscale est ainsi présentée comme un pilier de la force institutionnelle de l'État. International Journal of Economics, Management and Finance (IJEMF) http://www.ijemf.com 36 Sur le Mali, Kiendrebeogo (2023) a analysé les déséquilibres macroéconomiques et les problèmes de soutenabilité budgétaire résultant de l'insuffisance des recettes fiscales face à une masse salariale publique en croissance. Ses travaux illustrent la tension entre des dépenses salariales et des ressources fiscales limitées, soulignant l'impératif d'une adéquation entre les deux pour préserver la stabilité financière et macroéconomique du pays. Sur l’investissement, Besley et Persson (2013) ont souligné que la capacité fiscale est un pilier de la fourniture de biens publics. Ils montrent que les pays développés, dotés d'une forte capacité fiscale, financent mieux leurs infrastructures et services publics que les pays en développement. Ayeni et Afolabi (2020) ont trouvé pour le Nigéria une causalité bidirectionnelle entre les recettes fiscales et le développement des infrastructures. L’impact positif des recettes fiscales sur le financement du service de la dette est ressorti dans la littérature empirique. Mutiyat et al. (2024) ont montré qu’en Afrique Subsaharienne, la capacité à générer des recettes fiscales soutient la capacité à assurer le service de la dette. Dans ce sens, Yared (2018) soutient que pour éviter le surendettement, les recettes fiscales doivent permettre le financement du service de la dette dans les pays d’Afrique subsaharienne à faible revenu. Abondant dans le même sens, Kasekende et Kituyi (2020) soutiennent que parce que les recettes fiscales jouent un rôle essentiel dans le financement du service de la dette, il est important pour les États de développer des stratégies fiscales efficaces. Plus globalement, il apparait que des systèmes fiscaux efficaces sont cruciaux pour réduire la dépendance à l'aide étrangère et renforcer l'autonomie financière des nations en développement (Addison & Roe, 2004). Les auteurs soulignent que la croissance, la réduction de la pauvreté et la paix sociale sont sapées lorsque la gestion des dépenses publiques et la taxation sont faibles, et que le déficit budgétaire et la dette publique ne sont pas gérés avec succès. Cependant, augmenter les recettes fiscales ne suffit pas. L’efficacité dépend de leur structure et leurs niveaux, et de la gouvernance (Easterly Rebelo, 1993). Les auteurs soulignent que les taxes sur les revenus sont négativement corrélées à la croissance ; les impôts indirects ont un impact moins négatif ; et les taxes sur le commerce international sont généralement associées à une croissance plus faible. Ainsi, ils suggèrent que les gouvernements devraient privilégier les dépenses d'investissement productives et opter pour des structures fiscales qui minimisent les distorsions sur les incitations. Anastasiou et al. (2018), pour la Grèce entre 1972 et 2018, ont montré que les impôts sur les revenus ont eu un effet négatif sur la croissance. Arnold (2008) trouve aussi, pour 21 pays de l’OCDE entre 1971 et 2004, que les impôts sur les revenus affectent négativement la croissance. Sur le Sénégal, Diandy et Mbaye (2022) trouvent que les taxes ont un effet négatif sur la croissance, suggérant ainsi une réforme pour mieux répartir la charge fiscale, particulièrement en allégeant l'imposition sur le travail. Globalement, la littérature empirique confirme que les recettes fiscales sont un levier pour la construction étatique, la prestation de services publics, le financement des infrastructures, la International Journal of Economics, Management and Finance (IJEMF) http://www.ijemf.com 37 réduction de la dépendance à l'aide extérieure et le financement du service de la dette. Toutefois, elle montre que l'efficacité dépend de sa structure et de la qualité de la gouvernance et des administrations fiscales. 3. Fiscalité au Sénégal : recettes, dépenses et fraudes 3.1. Volumes et structures des recettes fiscales Depuis 2000, les recettes fiscales ont augmenté au Sénégal, passant de 537 à 3 567 milliards de FCFA en 2024. Si elles sont de loin supérieures à celles du Togo, elles sont toutefois en deçà de celles de la Côte d’Ivoire qui ont atteint en 2024, 7 534 milliards de FCFA (Figure 1). Toutefois considérant le taux de pression fiscale, le Sénégal a connu une progression constante, passant de 12 % environ en 2000 à plus de 19 % en 2024. Cette tendance contraste avec celles de la Côte d'Ivoire et le Togo, qui ont enregistré des baisses de leur taux de pression fiscale au cours de la période. Ainsi, le Sénégal se démarque par ses efforts continus et réussis pour accroître la mobilisation de ses recettes fiscales. Figure 1 : évolution des recettes fiscales (milliards FCFA) et de la pression fiscale (% du PIB) Source : auteur, sous Excel, à partir de données de la BCEAO Considérant la structure des recettes, OCDE/CUA/ATAF (2024) révèle pour le Sénégal une dépendance notable aux impôts sur les biens et services, bien que la part des impôts sur le revenu, les bénéfices et les gains en capital ait montré une progression significative. En effet, historiquement et sur l'ensemble de la période, les impôts sur les biens et services ont constitué la principale source de recettes fiscales pour le Sénégal, représentant régulièrement plus de 60 % du total des recettes. Bien que cette part ait connu une légère diminution relative depuis 2000, elle reste dominante, oscillant entre un pic de 69,19 % en 2000 et un creux de 57,90 % en 2020. Parallèlement, la part des Impôts sur le revenu, les bénéfices et les gains en capital a affiché une tendance haussière, allant de 22,14 % en 2000 à 29,60 % en 2022. Cette progression suggère des efforts accrus dans le recouvrement de l'impôt sur les bénéfices des entreprises et des revenus des particuliers. Elle indique aussi une diversification progressive de l'assiette fiscale. 0 1000 2000 3000 4000 5000 6000 7000 8000 2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017 2018 2019 2020 2021 2022 2023 2024 Evolution des recettes fiscales Côte d'Ivoire Sénégal Togo 9,00 11,00 13,00 15,00 17,00 19,00 21,00 2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017 2018 2019 2020 2021 2022 2023 2024 Taux de pression fiscale Côte d'Ivoire Sénégal Togo International Journal of Economics, Management and Finance (IJEMF) http://www.ijemf.com 38 Figure 2 : structure des recettes fiscales (en % des recettes fiscales totales) Source : auteur, sous Excel, avec des données de OCDE/CUA/ATAF (2024) Les Cotisations de sécurité sociale représentent une part modérée et relativement stable des recettes fiscales, allant de 3,97 % en 2000 à 4,67% en 2022, avec un pic de 6,76 % en 2018. Cette part encore faible est sans doute due à la taille faible des emplois formels qui ne représentent que 3,6% des emplois en 2019 (ANSD, 2019). Cette situation explique également la faiblesse des impôts sur les salaires ou la main d’œuvre. Les autres impôts restent marginaux. En comparaison avec la Côte d'Ivoire et le Togo, le Sénégal se distingue par une part plus élevée des impôts sur le revenu et les bénéfices. La Côte d'Ivoire montre également une forte dépendance aux impôts sur les biens et services, mais avec une contribution plus fluctuante des impôts sur le revenu et des cotisations sociales. Le Togo, quant à lui, affiche une dépendance encore plus marquée aux impôts sur les biens et services (souvent au-dessus de 70 %) et une part des impôts sur salaires quasiment négligeable à partir de 2010. En somme, la structure fiscale du Sénégal, bien que toujours dominée par les impôts sur les biens et services, montre une dynamique positive de croissance des impôts sur le revenu et les bénéfices. Cette évolution pourrait conduire à un système fiscal plus diversifié et équitable. - 20,00 40,00 60,00 80,00 100,00 2000 2005 2010 2015 2018 2019 2020 2021 2022 Sénégal Impôts sur revenu, bénéfices et gains en capital Cotisations de sécurité sociale Impôts sur salaires ou main d'oeuvre Impôts sur le patrimoine Impôts sur les biens et services Autres impôts - 50,00 100,00 2000 2005 2010 2015 2018 2019 2020 2021 2022 Côte d'Ivoire Impôts sur revenu, bénéfices et gains en capital Cotisations de sécurité sociale Impôts sur salaires ou main d'oeuvre Impôts sur le patrimoine Impôts sur les biens et services Autres impôts - 20,00 40,00 60,00 80,00 100,00 2000 2005 2010 2015 2018 2019 2020 2021 2022 Togo Impôts sur revenu, bénéfices et gains en capital Impôts sur salaires ou main d'oeuvre Impôts sur le patrimoine Impôts sur les biens et services Autres impôts International Journal of Economics, Management and Finance (IJEMF) http://www.ijemf.com 39 3.2. Dépenses et autres pertes de recettes fiscales Considérées comme des dispositions dérogatoires, les dépenses fiscales sont croissantes au Sénégal, passant, entre 2010 et 2021, de 220 milliards de FCFA (18,40% des recettes fiscales et 3,40% du PIB) à 952 milliards FCFA en 2021 (37,10% des recettes fiscales et 6,20% du PIB). Figure 3 : évolution des dépenses fiscales au Sénégal Source : auteur, sous Excel, avec des données de la DGID. En comparaison avec la Côte d’Ivoire et le Togo, elles sont plus importantes au Sénégal (Table 1). En 2021 par exemple, elles sont estimées à 952 milliards FCFA pour le Sénégal, contre 459 milliards FCFA pour la Côte d’ivoire et 143 milliards pour le Togo. Cette situation met en lumière une politique d'incitations fiscales particulièrement généreuse au Sénégal, interrogeant sur l'efficacité de ces dépenses face aux priorités budgétaires et à l'équité fiscale. Table 1 : dépenses fiscales en Côte d'Ivoire et au Togo 2019 2020 2021 2022 2023 Côte d’Ivoire Coût (en milliards FCFA) 353 334 358 492 459 En % des recettes fiscales 8,39% 7,68% 7,02% 8,76% 7,05% En % du PIB 1,0% 0,9% 0,9% 1,1% 1,0% Togo Coût (en milliards FCFA) 63,52 93,6 106,39 114,69 143,19 En % des recettes fiscales 10,16 14,29% 13,65% 14,08% 14,46% En % du PIB 1,55% 2,20% 2,30% 2,25% 2,57% Source : ministères des finances de la côte d’Ivoire et du Togo Les autres pertes de recettes fiscales intègrent le potentiel du secteur informel et les fraudes fiscales. Faye et al. (2022) estiment qu’en 2021, si le taux de formalisation avait atteint 44%, le potentiel fiscal serait estimé à 20,4% du PIB, contre une réalisation 16,9%. En outre, spécifiquement au secteur minier, Davis (2024) note qu’en raison des évasions fiscales, le Sénégal pourrait perdre annuellement jusqu’à 153 millions USD (1 à 3 % des recettes fiscales). 4. Méthodologie 4.1. Variables et données 4.1.1. Variables Les variables à expliquer correspondent à la masse salariale (MS), à l’investissement public (FBCFp), aux dépenses sociales notamment dans l’éducation et la santé (DPES) et au service de la dette (SD). Parmi les variables explicatives, la variable d’intérêt correspond aux recettes 0,00% 5,00% 10,00% 15,00% 20,00% 25,00% 30,00% 35,00% 40,00% 45,00% 0 200 400 600 800 1000 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017 2018 2019 2020 2021 En % des recettes fiscales et du PIB Coût (en milliards FCFA) Coût (en milliards FCFA) En % des recettes fiscales En % du PIB International Journal of Economics, Management and Finance (IJEMF) http://www.ijemf.com 40 fiscales (RF). Il est question ainsi, prioritairement, de voir la nature des rapports entre d’un côté les recettes fiscales et d’un autre la masse salariale, l’investissement public, les dépenses sociales et le service de la dette. À côte de la variable d’intérêt, des variables de contrôle sont considérées, notamment la dette publique (DP) et l’aide publique au développement (APD). 4.1.2. Données et statistiques descriptives Les calculs sont faits avec le logiciel Eviews 12. Les données proviennent de la BCEAO et couvrent la période de 1990 à 2024. Les statistiques descriptives sont ci-dessous présentées. Table 2 : caractéristiques descriptives des variables APD DP DPES FBCFp MS RF SD Mean 142.6091 3994.202 437.6917 452.4896 405.2003 1224.449 266.4955 Median 131.3000 2165.700 389.8634 442.9978 328.6000 1041.400 107.6000 Maximum 324.5200 20983.80 1096.651 1101.051 1100.000 3567.400 2115.800 Minimum 16.70000 864.0000 95.59309 0.000000 126.8000 219.0000 21.84000 Std. Dev. 89.95861 4835.942 300.4008 293.4822 286.3359 951.1477 491.9891 Skewness 0.304239 2.416648 0.695395 0.629444 0.990061 1.032018 2.943521 Kurtosis 1.773564 7.995427 2.259510 2.326453 2.868616 3.190419 10.43111 Jarque-Bera 2.733486 70.45945 3.620490 2.972761 5.743127 6.265736 131.0730 Probability 0.254936 0.000000 0.163614 0.226190 0.056610 0.043593 0.000000 Sum 4991.320 139797.1 15319.21 15837.14 14182.01 42855.70 9327.341 Sum Sq. Dev. 275146.8 7.95E+08 3068182. 2928482. 2787600. 30759186 8229810. Observations 35 35 35 35 35 35 35 Source : calculs de l’auteur, sous Eviews Sur les 35 observations, que les variables « service de la dette », « dette publique » et « recettes fiscales » présentent une asymétrie positive notable. 4.2. Méthode économétrique Le modèle général se présente sous la forme suivante. (1) Modèle générique : 𝑌𝑡=𝐶+ ∑𝑎𝑖𝑌𝑡−𝑖 𝑝 𝑖+1 + ∑𝑏𝑗 𝑞 𝑗=1 𝑋𝑡−𝑗 +ℇ𝑡 Yt représente les variables endogènes ; Xt représente un ensemble de variables exogènes ; p et q les ordres de retard respectifs ; C représente une constante ; εt représente un terme d'erreur ; b0 représente l’effet à court terme de Xt sur Yt. Si la relation de long terme donnée par la relation « 𝑌𝑡=k+ φ 𝑋𝑡+ µ », l’effet à long terme de Xt sur Yt est représenté par φ= ∑𝑏𝑗 1− ∑𝑎𝑖. Avec la variable endogène retardée parmi les variables exogènes, notre modèle est dynamique. Plusieurs méthodes économétriques peuvent être utilisées pour l’estimation d’un tel modèle, dont le modèle Autorégressif à retard échelonné (ARDL) ; le modèle Vector AutoRegressive / International Journal of Economics, Management and Finance (IJEMF) http://www.ijemf.com 47 Table 15 : résultats d’estimation des coefficients de long terme du modèle 3 Variable Coefficient Std. Error t-Statistic Prob. LRF 0.148363 0.367390 0.403830 0.6924 LDP 0.798407 0.270859 2.947684 0.0106 LAPD 0.260987 0.431643 0.604637 0.5551 C -1.356237 1.148791 -1.180578 0.2574 EC = LDPES - (0.1484*LRF + 0.7984*LDP + 0.2610*LAPD - 1.3562) Source : calculs de l’auteur, sous Eviews 5.2.4. Modèle 4 : déterminants du service de la dette - Décalage optimal et estimation de l’ARDL Le modèle ARDL (1, 4, 4, 1) est plus optimal. L’estimation, avec un R2 de 97,03% montre que les recettes fiscales expliquent positivement le service de la dette au seuil de 5% (coefficient de 2,81 et p-value de 0,029). Table 16 : estimation ARDL du modèle 4 Dependent Variable: LSD Variable Coefficient Std. Error t-Statistic Prob.* LSD(-1) 0.438973 0.185053 2.372144 0.0298 LRF 2.812831 1.179367 2.385034 0.0290 LRF(-1) -0.454762 1.503462 -0.302477 0.7660 LRF(-2) 0.941367 1.092281 0.861836 0.4008 LRF(-3) -0.665144 1.047619 -0.634910 0.5339 LRF(-4) -1.796856 0.952973 -1.885526 0.0766 LDP 0.751206 0.346145 2.170206 0.0444 LDP(-1) 0.852714 0.405124 2.104823 0.0505 LDP(-2) -0.586112 0.352337 -1.663498 0.1145 LDP(-3) -0.306781 0.360373 -0.851287 0.4064 LDP(-4) -0.593970 0.278619 -2.131838 0.0479 LAPD -0.072596 0.249215 -0.291301 0.7743 LAPD(-1) -0.716290 0.192998 -3.711388 0.0017 C -1.083850 1.101737 -0.983765 0.3390 R-squared 0.970314 Mean dependent var 4.963137 Adjusted R-squared 0.947613 S.D. dependent var 1.027643 S.E. of regression 0.235208 Akaike info criterion 0.245758 Sum squared resid 0.940487 Schwarz criterion 0.893365 Log likelihood 10.19075 Hannan-Quinn criter. 0.456862 F-statistic 42.74357 Durbin-Watson stat 2.307603 Prob(F-statistic) 0.000000 Source : calculs de l’auteur, sous Eviews Cependant, pour les périodes suivantes, l'impact devient non significatif, et négativement significatif au quatrième retard. Cela suggère une dynamique complexe et un décalage temporel dans l'allocation des fonds publics. - Test de cointégration de Pesaran Les tests de cointégration montrent qu’il n’est pas possible de rejeter l'hypothèse nulle. International Journal of Economics, Management and Finance (IJEMF) http://www.ijemf.com 48 Table 17 : test de cointégration aux bornes du modèle 4 Test Statistic Value Signif. I(0) I(1) Asymptotic: n=1000 F-statistic 3.072408 10% 2.37 3.2 k 3 5% 2.79 3.67 2.5% 3.15 4.08 1% 3.65 4.66 Actual Sample Size 31 Finite Sample: n=35 10% 2.618 3.532 5% 3.164 4.194 1% 4.428 5.816 Source : calculs de l’auteur, sous Eviews - Relation à court terme À court terme, une augmentation de 10% des recettes fiscales entraine une augmentation de 28,128% du service de la dette. Ce même effet est constaté durant les trois années décalées. Table 18 : résultats des estimations à court terme et coefficient d’ajustement du modèle 4 Variable Coefficient Std. Error t-Statistic Prob. D(LRF) 2.812831 0.730638 3.849828 0.0013 D(LRF(-1)) 1.520633 0.955563 1.591348 0.1300 D(LRF(-2)) 2.462000 0.716702 3.435180 0.0032 D(LRF(-3)) 1.796856 0.660444 2.720678 0.0145 D(LDP) 0.751206 0.256653 2.926938 0.0094 D(LDP(-1)) 1.486863 0.260347 5.711078 0.0000 D(LDP(-2)) 0.900751 0.272165 3.309584 0.0041 D(LDP(-3)) 0.593970 0.227362 2.612442 0.0182 D(LAPD) -0.072596 0.154999 -0.468367 0.6455 CointEq(-1)* -0.561027 0.128788 -4.356218 0.0004 Source : calculs de l’auteur, sous Eviews - Relation de long terme Les résultats des estimations indiquent qu’à long terme les recettes fiscales et l’APD impactent respectivement positivement et négativement au seuil de 5% le service de la dette. Table 19 : résultats d’estimation des coefficients de long terme du modèle 4 Variable Coefficient Std. Error t-Statistic Prob. LRF 1.492683 0.640669 2.329881 0.0324 LDP 0.208648 0.442670 0.471339 0.6434 LAPD -1.406148 0.635346 -2.213202 0.0408 C -1.931904 1.726793 -1.118781 0.2788 EC = LSD - (1.4927*LRF + 0.2086*LDP -1.4061*LAPD - 1.9319) Source : calculs de l’auteur 6. Conclusion et implications Cet article étudie le rôle des recettes fiscales dans le financement du développement au Sénégal, considérant particulièrement la masse salariale de l’administration publique, l’investissement International Journal of Economics, Management and Finance (IJEMF) http://www.ijemf.com 49 public, les dépenses publiques sociales dans l’éducation et la santé, et le service de la dette. Les tests de stationnarité ont permis de voir que les variables sont intégrées d’ordre 0 et d’ordre 1. Les tests d'autocorrélation, d'hétéroscédasticité et de stabilité ont été concluants. Ces résultats combinés attestent de la fiabilité et de la robustesse de tous les modèles analysés. La modélisation ARDL a permis de déterminer les dynamiques de court et long terme. Les résultats font constater d’abord une relation de court terme entre les recettes fiscales et la masse salariale. Cela met en exergue une dépendance directe et immédiate entre les dépenses de personnel et les recettes fiscales. Une telle situation est un déterminant de la stabilité et la souveraineté budgétaire de l’État du Sénégal. Il apparait aussi que les recettes fiscales ne semblent pas expliquer l’investissement public. Cette absence de relation est surprenante et suggère que l'investissement public au Sénégal pourrait être davantage influencé par des cycles politiques ou des priorités de développement fluctuantes, plutôt que par des déterminants financiers stables sur une longue période. L'analyse des dépenses publiques sociales dans l’éducation et la santé révèle une relation de cointégration. Dans le même sens, à court terme, l'impact des recettes fiscales est paradoxalement négatif. Ce résultat contre-intuitif pourrait indiquer des phénomènes d'arbitrage budgétaire où des recettes additionnelles sont allouées en priorité à d'autres postes de dépenses perçus comme plus urgents, ou un décalage temporel dans l'absorption et l'affectation des fonds. En effet, le quatrième retard des recettes fiscales montre un impact positif et significatif, soulignant que les ajustements budgétaires en matière sociale sont lents. Enfin, concernant le service de la dette, à court terme, les recettes fiscales ont un impact positif. Cela pourrait indiquer que des recettes fiscales plus élevées sont effectivement mobilisées pour honorer les obligations de la dette, potentiellement pour régulariser des arriérés ou faire face à des échéances immédiates. Ce même effet positif est constaté pour les trois années décalées des recettes fiscales. Globalement, les résultats obtenus mettent en évidence d’abord une dépendance entre, d’un côté, les recettes fiscales, et d’un autre, la masse salariale et le service de la dette. Autrement dit, ils suggèrent que les recettes fiscales servent prioritairement au paiement des salaires de la fonction publique et du service de la dette. Cette situation soulève des questions sur la marge de manœuvre budgétaire pour d'autres dépenses productives, d’autant plus que les résultats ne permettent pas de voir que les recettes fiscales servent au financement de l’investissement ou des dépenses sociales. Ainsi le gouvernement devrait s’atteler à favoriser des dépenses productives à partir de ses ressources propres, notamment fiscales. Cela pourrait passer par une mobilisation plus importante de recettes fiscales à travers une plus grande formalisation de l’économie, une minimisation des dépenses fiscales, une lutte contre les fraudes et les évasions fiscales, une exploitation de nouvelles niches fiscales comme le secteur du numérique. De telles actions International Journal of Economics, Management and Finance (IJEMF) http://www.ijemf.com 50 permettraient sans doute plus d’espace budgétaire permettant d’assurer des investissements productifs à partir des ressources fiscales. 7. Références bibliographiques [1] Addison T., & Roe A. (2004). Fiscal Policy for Development: Poverty, Reconstruction and Growth. Palgrave Macmillan Ltd. [2] Alassani A., Laporte B. et Semedo G. (2022). How does tax structure affect income inequality? Empirical evidence from Sub-Saharan Africa. 2022. hal-04638863. [3] Anastasiou A. and Kremastioti V. (2018). L’impact de la fiscalité sur la croissance : le cas de la Grèce. 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