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31 Un monde médiéval sans dragons ? Mahmud de Kachgar (Turkestan, XIe-XIIe siècles) Stéphane de Tapia La mapa mundi qui illustre les couvertures des trois volumes du roman de Patrick Schmoll nous plonge dans l’univers des représentations cartographiques anciennes, celles d’une époque où les confins, mal connus, étaient figurés par des blancs ou habilement masqués par quelque rose des vents. Ces contrées lointaines et effrayantes, n’ayant pas de nom, étaient désignées par la formule qui inspire son titre au roman : « Hic sunt dracones », ici sont les dragons. En l’occurrence, cette planisphère, dite « carte Borgia », est une représentation du monde connu au début du XVe siècle. Il s’agit d’un disque de cuivre percé de trous qui ont dû servir notamment à fixer l’objet au mur. La carte inspire tout un chapitre du livre, qui la fait trôner au milieu de la bibliothèque de la commanderie de l’Ordre teutonique, où le jeune Tilmann passe de longues heures à l’explorer, fasciné par ses illustrations et commentaires (vol. 1, p. 67 sq.). Mais le jeune homme ne reprend pas à son compte la fameuse formule « Ici sont les dragons » : il pose la question du point de vue d’où les dragons nous regardent, nous. « Hic sunt dracones ». Tilmann avait noté que l’auteur indiquait à chaque fois « ici » pour préciser que l’on y rencontrait des êtres fabuleux. Ici, et non là-bas. « Hic », et non « ibi sunt dracones ». C’était, de la sorte, parler d’autorité, car le
PENSER L’AILLEURS 32 commentateur faisait comme s’il y était allé voir, et comme s’il s’y trouvait encore au moment où il écrivait. Quand quelqu’un vous dit « ici sont les dragons », c’est qu’il y est, ou qu’il y a été, et les a vus. Pour Tilmann, c’était un « là-bas », un ailleurs ou un àvenir, mais à quoi ce « hic » donnait force de réalité, et qui l’appelait depuis les confins (id., p. 75). Le titre du roman, Là-bas sont les dragons, est, d’une certaine façon, plus rigoureux, car il situe l’énoncé du point de vue de celui qui l’écrit et porte son regard au loin, vers un horizon dont il ne sait pas grand-chose. Dans une forme d’anthropologie symétrique, on serait fondé à se demander comment les dragons de ce « là-bas » se représenteraient les humains d’ici : inscriraient-ils sur leurs cartes « Ici sont les singes nus » ? Sans aller aussi loin, la société du Turkestan des XIeXIIe siècles, aux abords d’une Chine dont l’Occident connaît à peine le nom, nous permet d’apprécier cet effet de miroir, à travers précisément la cartographie du monde vue du point de vue de « l’autre ». C’est ce que nous proposons d’illustrer avec l’entreprise cartographique de Mahmud de Kachgar. Mahmud de Kachgar, de son véritable nom et selon la tradition arabo-musulmane : Mahmud ibn ul Husayn ibn Muhammad al Kashgarî, soit Mahmud fils de Huseyin fils de Mohammed de Kachgar, est un « noble » de l’époque karakhanide, la première dynastie turque ayant opté pour l’islam, religion officielle. Né à Kachgar vers 1005-1008, actuellement située au Xinjiang, il meurt à Opal, petite cité située non loin de Kachgar, en 1102/5. Il est connu comme étant l’un des premiers littérateurs turcs pour avoir écrit le Diwan-it Lughat-it Türk, soit un dictionnaire ou compendium des langues turques. Rédigé à Bagdad, capitale du califat abbaside, autour de 1075, donc très loin de son lieu de naissance comme de décès, cet ouvrage a pour objectif affiché d’apprendre aux dirigeants arabes musulmans le
UN MONDE MÉDIÉVAL SANS DRAGONS ? 33 turc, langue politique d’avenir ! Il est d’autant plus saisissant de constater qu’un second monument littéraire voit le jour dans la même région et à la même époque, le Kutadgu Bilig de Yusuf Has Hacib (1018/9-1077) de Balasagun (actuelle Kirghizie). Les deux ouvrages, rédigés en turc, sont didactiques, il s’agit d’expliquer aux princes de ce monde soit la langue et la géographie, soit la bonne méthode de gouvernance. Celui de Mahmud est un dictionnaire arabo-turc composé en quatrains, mais donnant de riches informations sur les langues turciques parlées au Turkestan. Le manuscrit du Diwan d’Al Kashgarî (l’œuvre d’Al Kashgarî) comprend une carte, conservée à Istanbul, illustrant ce que l’auteur connaît d’un monde qui n’est pas que turc. Ce monde y est circulaire, orienté selon les points cardinaux, très abstrait en matière de cartographie et pourtant précis dans les mentions de villes et régions, états et royaumes de l’époque. Et bien évidemment apparaissent sur les marges des mondes légendaires comme celui de Gog et Magog. Cette géographie, bien sûr très étudiée par les turcologues médiévistes, mérite pourtant que l’on y revienne… en français cette fois. Qui était l’auteur du Divan ? Ce que l’on sait de sa biographie, de son milieu d’origine… Mahmud, dit de Kashgar, ville aujourd’hui chinoise (Kashi au Xinjiang) serait né à Barsgan, (actuelle bourgade de Barskoon), au sud du lac Issık Köl (actuelle Kirghizie), vers 1005. Husayn, son père aurait été un notable de Barsgan, appartenant à l’administration du khanat karakhanide (célèbre dans l’histoire turque pour avoir été la première dynastie à s’être convertie à l’islam, autour de l’année 920). Il serait mort près de Kachgar en 1102, à un âge avancé, et inhumé à Opal, à quelques dizaines de kilomètres de la
PENSER L’AILLEURS 34 ville, son mausolée y est d’ailleurs conservé, après avoir été détruit par la Révolution culturelle puis reconstruit. Barskoon s’enorgueillit d’être le lieu de naissance de Mahmud, aujourd’hui bourgade endormie, qui se trouvait sur l’une des pistes de la mythique route de la Soie joignant la Kirghizie à la Chine par le col de Bedel (4 284 m. alt.). On y trouve les ruines d’un ancien caravansérail, mais les Soviétiques ont détourné la route vers un autre col transfrontalier (Torugart, 3 752 m. alt.). Un autre personnage historique, Abu Mansur Sabuktigin, y est né, et après avoir été l’esclave d’un général turc des Samanides, il est le père de Mahmud de Ghazni, fondateur de la dynastie des Ghaznévides (962-1187, actuels Afghanistan et Pakistan). Mahmud de Kachgar est reconnu comme le premier lexicographe turc, ayant jeté les bases de la connaissance endogène des peuples turcs (ou turciques), avec une volonté spécifique d’expliquer aux autres musulmans, en particulier au califat abbaside siégeant à Bagdad, combien il était utile d’apprendre le turc pour dominer le monde. De ce fait, il est revendiqué par l’historiographie contemporaine aussi bien par les Turcs (de Turquie) que par les Ouïghours ou les Kirghizes. Il est intéressant de constater que d’autres grands noms de la littérature médiévale turque apparaissent à la même époque dans la même région et s’expriment dans la même langue, celle des Karakhanides dite parfois hakaniyye (langue du khan ou khagan), car langue de la cour : Yusuf Has Hacib de Balasagun (1019-1079), auteur du Kutadgu Bilig (le Savoir qui donne le bonheur) et Hoca Ahmet Yesevî (1093-1166, né à Sayram, mort à Yasî, actuelle Türkistan au Kazakhstan) auteur du traité des (sages) Sentences, soit le Divan-i Hikmet. Tous trois naissent et meurent autour du centre du pouvoir karakhanide. Dans et autour de Kachgar, on remarquera que dans la région sont nés de très grands savants médiévaux comme le mathématicien Al
UN MONDE MÉDIÉVAL SANS DRAGONS ? 35 Kharizmi (780-850), le médecin et philosophe Ibn Sina (980-1037, « notre » Avicenne), Al Birunî (973-1048), Al Farabî (870-950). La grande région et le pays des Karakhanides sont donc à l’époque un centre culturel rayonnant ; il précède celui des Seldjoukides qui créeront les bases du pays que l’on nommera plus tard Turquie. Cet empire rassemble à la fois les sédentaires des oasis, d’origines iraniennes (les futurs Tadjiks) et des nomades turcs au pouvoir. Les limites ne sont pas connues avec précision (Kočnev 2001), mais on sait que comme pour beaucoup de ces états créés par des nomades, il y a dédoublement de capitale selon les saisons (été/hiver). Les textes ne sont pas toujours très clairs, mais l’archéologie a permis de mieux préciser les conditions de ce pouvoir. Les actuelles Burana renvoient à Kuz-Ordu et Balasagun, et Uzkend/Özkent à l’actuelle Özgön (Gorâčeva 2001). En un peu plus de trois siècles, la société karakhanide semble avoir beaucoup évolué, donnant à l’islam turc un réel ascendant préfigurant ce que seront un peu plus tard les Seldjoukides en Iran et en Anatolie (vers 990-1157 pour l’Iran et même 1308 pour l’Anatolie). La dynastie karakhanide (vers 840-1212) remplace en Asie centrale (actuelle Kirghizie, Transoxiane [actuel Ouzbékistan], Kachgarie [sud de l’actuel Xinjiang] la dynastie persane des Samanides (874-999) mais devra céder devant les attaques des Turcs seldjoukides, puis des Kara-Kitay (1130-1218) venus de Chine du nord, ou à l’ouest par les Shahs de Khwarezm (eux aussi turcophones, 1077-1231). Histoire difficile de concurrence entre états issus de tribus turques, avec des épisodes brillants… dans un monde médiéval violent entre Persans et Chinois, en attendant l’arrivée des Mongols. Revenons ici sur la qualification de turc/turque/turcique. L’ethnonyme Türk apparaît clairement dans les stèles épigraphiques de l’Orkhon (actuelle Mongolie) au
PENSER L’AILLEURS 36 VIIe siècle de notre ère. Les Annales chinoises de la dynastie Sui (581-617) les signalent (Tu-kiue ou en pinyin TuJue) et la traduction, au XIXe siècle, permet de vérifier la véracité et l’historicité des deux sources. Les Turcs se disent Gök Türk, Turcs célestes ou peut-être plutôt orientaux (le bleu étant la couleur de l’Est dans les cosmogonies chinoise, turque et mongole). Il s’agit là d’un « empire » fondé sur une fédération de tribus nomades pastorales, de diverses origines mais le plus souvent turcophones. Ces fédérations suivent celles des Xiong-Nu (au nord de la Grande Muraille) ou des Huns d’Attila, préfigurent celles des Mongols gengiskhanides. Aujourd’hui « turc » désigne les Turcs de Turquie et « turcique » les Turcs d’Asie centrale, origines communes mais divergences historiques puis évolutions différentes sur des terrains éloignés (de la Méditerranée à la Sibérie arctique et au Xinjiang, autrefois Turkestan chinois, Roux 1984). L’anglais distingue ainsi Turkish et Turkic, ce qui est moins le cas du français et encore moins du turc qui peut employer Türk pour toutes les populations turcophones, bien qu’une pratique assez récente propose Türk pour les Turcs et Türkî pour turciques. Ceci explique que les historiens turcs, azerbaïdjanais, kirghizes, ouïghours, kazakhs, ouzbeks, turkmènes… puissent revendiquer ces écrivains dans leurs histoires nationales, alors que la notion même d’État-nation, et même de Nation, n’est que pur anachronisme. Le contenu de l’ouvrage, ses caractéristiques Le manuscrit, trouvé par hasard en 1915 dans le marché aux livres d’Istanbul par un intellectuel ottoman, Ali Emîri, attire l’attention des premiers turcologues du pays, puis d’un universitaire allemand de Breslau [Wroclaw], pour être une première fois traduit en turc moderne en 1940 par Besim Atalay. Il est ensuite traduit et édité en anglais à Harvard par Robert Dankoff et James Kelly (1982). Historique
UN MONDE MÉDIÉVAL SANS DRAGONS ? 37 caractéristique d’une grande partie des manuscrits turcs anciens, comme le Kitap-i Dede Korkut (le Livre de Dede-Korkut), là ce sont les très rares manuscrits du Vatican et de Dresden qui font autorité, or ils sont souvent des copies de copies de copies bien postérieures à l’original. Il s’agit bien d’un dictionnaire raisonné turc-arabe en caractères arabes, écrit pour un motif clairement politique (au XIe siècle !), avec pour les turcologues un aperçu précis de nombreux dialectes et/ou langues turcs que connaît l’auteur car il n’hésite pas à signaler les variantes locales de ce qui deviendront beaucoup plus tard les langues kazakhe, kirghize, tatare, ouzbèke, ouïghoure, etc. Il donne des exemples en basmil, çigil, kyptchak, kirghize, toksı, yagma, ugrak, çaruk, karluk, uygur, argu, bulgar, petchénègue…, langues ou dialectes aujourd’hui disparus – sauf le uygur ou le kirghize, mais ces langues n’ont plus grand-chose de commun avec les originales – par intégration dans des ensembles plus vastes comme le kazakh ou l’ouzbek, peuples et langues apparus bien plus tard, aux XVe-XVIe siècles, à la suite de longues évolutions politiques. Les Basmil et les Ҫomul nomadisaient dans les bassins de l’Irtish et de l’Ülüngür, les Ҫigil, Toksı, Yagma, Ugrak, se répartissaient dans celui de l’Ili, les Ҫaruk quelque part du côté de Samarkand. Tous ne figurent pas sur la carte qui n’est selon Schönig (2004) pas toujours très claire, voire parfois contradictoire. La différenciation entre langues oghouz (le turc occidental, aujourd’hui turc, azerî et turkmène) et langues kyptchak (le turc central, actuels kazakh, kirghize et tatar) ou karluk (le turc oriental, actuels ouzbek et ouïgour) semble déjà être en marche, Kachgarî donne d’assez nombreux exemples « dialectaux », mais les linguistes bien postérieurs discutent abondamment les filiations qui partent des stèles de l’Orkhon aux langues actuelles.
PENSER L’AILLEURS 38 La discussion entre langue turque (Türk Dili, celle de Turquie et d’Istanbul) et dialectes turcs (Türk Lehçeleri, celles que parlent tous les autres !) est parfois vive et ne satisfait pas les « autres » (Kazakhs, Kirghizes, Tatars, Ouzbeks, etc.) qui emploient l’expression Ana Dili/Ana Tili pour qualifier leurs langues officielles. Un peu comme si on considérait que l’italien de Rome étant la langue issue du latin classique, les français, espagnol, portugais, roumain, romanche, catalan… ne seraient que des dialectes de l’italien. La géographie de Mahmoud de Kachgar, les éléments réalistes L’historien turc Saadettin Gömeç (2008) dans un article détaillé de 34 pages analyse 13 toponymes, noms de pays, 26 ethnonymes ou noms de tribus (iller), 45 toponymes urbains, 11 toponymes « ruraux » (ou petites bourgades), 33 toponymes divers difficilement repérables, mais avec cependant des cols et fleuves connus (comme le col de Bedel, actuelle frontière sino-kirghize)1. Exercice reprenant un texte plus ancien de Tahsin Banguoglu (1958) qui se penche sur l’historicité des Ouïghours anciens. Les montagnes ne sont figurées que par de longs et épais traits de couleur rouge, or elle occupe une place centrale autour de Barskoon et Balasagun. On y reconnaît les Pamirs, le Tian Shan, les Alatau/Alatoo, le Karakorum, l’Himalaya et plus à l’ouest le Caucase et l’Oural. Elle n’est nommée qu’exceptionnellement : le Karaçuk (actuel Karatau kazakh) autour duquel vivent les Oguz, ancêtres des Turcs occidentaux, or il s’agit là d’une chaîne de montagne très secondaire (point culminant à 2176 m. alt. seulement, face aux 7 000-8 000 mètres des chaînes centrasiatiques), mais qui barre l’horizon de Yes (actuelle Türkistan, avec le 1. Bizarrement traduits en sarp yer, soit lieu abrupt !
UN MONDE MÉDIÉVAL SANS DRAGONS ? 39 mausolée de Hoca Ahmet Yesevî, l’un des fondateurs du soufisme médiéval (1093-1166). Cet horizon est aussi celui qui séparait sédentaires des oasis du Syr-Daria et nomades restés « païens ». Fig. 1 – La carte de Mahmoud de Kachgar, reproduction en caractères latin d’après l’original. Source : Kaşgarlı Mahmud, Wikimedia Commons. En ligne : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Mahmud_al-Kashgari_map_(T%C3%BCrk%C3%A7e).png Ceci étant, la toponymie des grands ensembles, massifs montagneux, fleuves, n’est pas toujours très précise, elle peut être parfois erronée (Schönig, 2004 Banguoglu 1958). Deux raisons sans doute, perdurant jusqu’à aujourd’hui : les Alatoo, Alataw, Aladag (montagne de couleur bigarrée)
PENSER L’AILLEURS 46 seront vaincus par Gengis Khan. Le Tibet stricto sensu est bien noté sous la forme Tübüt/Tüpüt (mongol Töböd). Les eaux « avalées » ne sont pas rares dans le désert continental, s’agissant de reliefs calcaires karstiques (gouffres), de deltas intérieurs comme celui de l’Etsin Gol, ou de nappes phréatiques affleurant à la fonte des neiges (les paysages étonnants de Badain Jaran en Mongolie intérieure). Dans l’est du désert du Takla-Makan, se trouve le légendaire Lop Nor, aujourd’hui connu pour ses brusques changements de site à la faveur de tempêtes de neige, voire de disparition totale lors de longues sécheresses. Or ce phénomène naturel pourrait correspondre à la place citée sur la carte. K(h)atun Sını et la « ville des femmes » (Kadınlar Şehri) figurent pour la première entre le pays des Ouïghours et la Chine (Maçin) et la seconde sur la rive droite de l’Ob (Yamar). Katun Sını (tombe des femmes ?) renverrait à une branche des Ouïghours exilés vers le sud et la Grande Muraille, soient les actuels Ouïghours jaunes ou Yugu en chinois, ou une cité de la vallée de l’Etsin Gol au sud du désert de Gobi (Bangüoglu (1958, Gömeç 2008). La seconde semble n’intéresser aucun commentateur…, mais si une étude récente (Erdogan 2016) s’intéresse au contraire au genre féminin dans le texte, elle ne cite pas cette ville ; il s’agit du lexique appliqué au genre (parentèle, titres, statuts et même sexualité jugée déviante !), en distinguant les étymologies (turc, arabe, persan, sogdien…). Une autre curiosité, paraissant anachronique, est la mention d’une « ville des Alevîs », donc bien avant que ce terme soit appliqué en Turquie. Selon une analyse récente (Demirel Dönmez 2018), il s’agirait d’une présence chiite ancienne et géographiquement très marginale car située au sud-est des sources de l’Ob sibérienne, au nord de l’Altaï (non loin d’une région où vivent « beaucoup de Turcs »)
UN MONDE MÉDIÉVAL SANS DRAGONS ? 47 alors que la ville des femmes se trouve au nord-ouest du même fleuve. Nesnâs (arabe Nasnâs) est un monstre mythique arabe, homme coupé en deux de la tête aux pieds (une seule jambe, un seul bras, une demi-tête, un demi-corps…) qui rappelle bien les « unipodes », ou les « hommes à tête de chien » (cynocéphales) des chrétiens médiévaux, mais de fait ces mentions sont finalement assez rares. Et les dragons dans tout ça ? Force est de constater qu’ils ne sont guère présents dans ce monde turc médiéval, en tous cas bien moins que dans les cultures chinoises ou japonaises. Souvent dénommés yilan (tout bêtement serpent), ils peuvent avoir été dénommés lo/luu (dragon en chinois) en turc oriental. Pour Emmanuel Lincot (2021, p. 105), la représentation du dragon luu aurait pu être véhiculée de l’Extrême-Orient à l’Occident à l’époque mongole. On le dit souvent aussi pour la coiffure féminine du « hennin », haute coiffe conique entourée de voiles descendant sur les épaules.5 Ejderha (persan), Abran, Abraǧan, Awraǧan, Evreǧen, Ewreǧen, Ebreǧen, Ebren, Evren (diverses langues turciques) sont les dénominations turques de l’animal qui, comme le serpent, « s’enroule » (evirmek) sur lui-même. Le mot a fini par désigner le cosmos en turc. Avraga est ainsi un titre mongol de lutteur exceptionnel, champion de ce sport traditionnel aussi pratiqué par les Turcs… ou les Bulgares, sous des formes un peu différentes, mais pas tant que cela quant aux rituels, or il signifie Titan ou Géant. Les dragons ne sont pas absents de l’œuvre de Mahmut de Kachgar, même s’ils n’apparaissent pas sur la carte. Au5. Le hennin du XIIIe siècle ressemble à certaines coiffures féminines mongoles comme le bokhtaxh (boxtax) ou kazakhes comme le saukele.
PENSER L’AILLEURS 48 delà de l’ejderha (mot persan) et des variations d’evren (mot turc), il existe bien des occurrences qualifiant les dragons dans le monde turco-mongol (Büke, Sarkan, avec la même image qu’Evren : l’enroulement de la queue, du corps, du reptile), mais l’œuvre de Mahmut précède la dynastie seldjoukide qui naît non loin du domaine des Karakhanides et a fortiori la dynastie ottomane. Le dragon semble plus relever de la croyance populaire de sociétés marginalisées que de la mythologie ancienne qui s’écroule avec l’islamisation des élites (Bayat 2007, Duman 2019). La mythologie turque a été très largement écrasée par l’islam et il n’en reste aujourd’hui plus grand-chose, si ce n’est que des courants ultranationalistes turcs ou kirghizes tentent de relancer le tengrisme, religion des Turcs préislamiques, faisant référence au Dieu céleste. L’Anatolie turque n’est pas exempte de croyances et de créatures inquiétantes, magiques, surnaturelles, rythmant la vie des paysans et des nomades, mais le djinns (en turc : cin) ont finalement écrasés les mythes originels qui ont perduré bien plus à l’Est de l’Asie (le Manas des Kirghizes, Monts Altaï, Tuva, Sibérie, Iakoutie…). On pourrait citer les öcü (monstres) qui font peur aux enfants pas sages, les alkızı ou albastı (esprits féminins maléfiques « rouges » correspondant à la fièvre puerpérale qui enlevait les nouveaux nés)6. 6. Pour éviter que ces mauvais esprits féminins viennent enlever les nouveau-nés, on les affublait de guenilles dites en turc it gömleǧi (kazakh it kömleǧi). Le terme it pour qualifier le chien est devenu en turc très insultant, il a été remplacé par köpek, qui est à son tour devenu une insulte (même si c’est le terme pour nommer le chien), mais un vizir seldjoukide de Konya s’appelait bien Sadettin Köpek. Les militants de gauche traitent ceux de la droite extrême de köpekçi (partisans du chien), car ils sont les partisans du Loup Gris (Bozkurt) qui eux se nomment les Idéalistes (ülkücüler). Le lexique turc est friand de ces glissements dus à des tabous de type totémique au départ ou des oublis de l’étymologie ancienne. Le loup en est un merveilleux exemple, de börü,
UN MONDE MÉDIÉVAL SANS DRAGONS ? 49 Le tengrisme, forme plus évoluée, plus élégante, plus acceptable que le chamanisme, tente de revivre en Turquie ou en Kirghizie. Allah y est parfois appelé Ulu Tanrı (Dieu majestueux) chez les Alévis modernes pour se démarquer de la majorité sunnite tout en s’inscrivant dans l’islam, autour d’un culte vivant rendu à Ali. Les légendes sont bien présentes, nous explique Behiye Köksel (2009), mais il s’agit souvent de légendes liées aux origines des tribus, des peuples cités, de toponymes, mais si Albastı, karabasan (rêves et cauchemars), djinns, peri (fées), hayalet et hortlak (fantômes) sont présents, ces êtres surnaturels sont communs souvent à tous les musulmans et bien au-delà. Le dragon n’est pas absent dans les légendes anatoliennes (Aslan 2014). Mais seule Albastı/ Alkızı serait vraiment turque. La belle et attirante, mais sorcière horrible à ses heures, Jeztyrnak, aux longs ongles de cuivre, en serait une version kazakhe. Les termes cités relèvent bien plus du fond arabo-persan islamique (comme les Milles et Une Nuits) que du fond turco-mongol qui restera bien plus vivace chez les Turcs les plus orientaux (Tuva, Sakha-Iakoutie). En guise de conclusion L’ouvrage de Mahmud de Kachgar tient une place particulière dans l’émergence d’une littérature turque au Moyen-Age. Cette place est soulignée par l’importante masse d’écrits, dans de très nombreuses langues, traductions du manuscrit, articles, ouvrages, actes de colloques et congrès à son sujet. L’auteur médiéval est revendiqué par une grande part des intellectuels turcs et turciques (Turcs, Azerbaïdjanais, Ouzbeks, Ouïghours…), avec comme très souvent des accents nationalistes et quelque peu anachroil devient kurt (sens premier, vermine, asticot) puis localement canavar (monstre en persan) alors que l’extrême-droite en fait son emblème.
PENSER L’AILLEURS 50 niques (tout comme les stèles de l’Orkhon, textes épigraphiques se trouvant sur l’actuel territoire mongol). Il est l’un des premiers à avoir proposé, au XIe siècle (!) un « dictionnaire » (lûǧat) turco-arabe avec une vision quasiment géopolitique et surtout un exercice linguistique décrivant non seulement sa langue, mais aussi les nombreuses variantes qu’il connaissait, ce qui en fait un document d’une réelle richesse, bien que parfois sujet à caution sur certains aspects. La carte proposée par ce manuscrit, à la fois « naïve » dans sa configuration et précise, mais parfois incomplète ou erronée dans les informations contenues, ne donne pas toutes les indications du manuscrit. Il n’est pas juste de minimiser l’effort d’un cartographe médiéval. L’histoire de la cartographie grecque, arabe ou chinoise est connue. Ce document ancien permet de visualiser les connaissances d’un auteur très original pour son époque, en aucun cas géographe ou même historien au sens classique de ces termes, mais plutôt lexicographe et porteur d’un message politique. Éléments de bibliographie 2. Uluslarası Türkiyat Araștırmaları Bilgi Şöleni Bildirileri: Kașgarlı Mahmut ve Dönemi, 2009, Ankara, Türk Dil Kurumu Yay n° 980. Aslan Ferhat, 2014, The Dragons motif in Anatolian Legends, Uluslararası Sosyal Araștırmalar Dergisi, 7(29), p. 30-46. Atalay Besim (Trad.), 1941, Divanü Lûgat-it-Türk Tercümesi [Traduction du Divanü Lûgat-it Türk], Türk Dil Kurumu, Ankara, en trois volumes, préfacée par le Secrétaire général, N. İ. Dilmen et dédié au Premier Ministre, İsmet İnönü. Aventures merveilleuses sous terre et ailleurs de Er-Töshtürk, le géant des steppes, Paris, NRF, Gallimard, collection Caucase-UNESCO d’œuvres représentatives. Épopée du cycle de Manas traduit du kirghiz par Pertev Naili Boratav, introduction et notes de Pertev Boratav et Louis Bazin.
UN MONDE MÉDIÉVAL SANS DRAGONS ? 51 Banguoğlu Tahsin, 1958, Uygurlar ve Uygurca üzerine [A propos des Ouïghours et de la langue ouïghoure], Ankara, Türk Tarih Kurumu, Türk Dili Araștırmaları Yıllıǧı-Belleten, p. 87113. Bayat Fuzuli, 2007, Kasgarlı Mahmut’un ‘Divanu Lugati-t Türk’ Eserinde Mitolojik Dünya Modeli ile İlgili Bazı Kavramlar [De quelques concepts dans le modèle du monde mythologique dans l’œuvre de Mahmoud de Kashgar « le Divanu Lugati-t Türk »], Journal of Turkish Linguistics, Vol. 1, https://turkoloji.cu.tr/fuzuli_bayat_kasgarli... Bombaci Alessio, 1968, Histoire de la Littérature turque, traduit par Irène Melikoff, Paris, Klincksieck. Dankoff Robert, in collaboration with James KELLY, 1982, Mahmud al-Kasggarî, Compendium of the Turkic Dialects, Harward University Printing Office. Demirel Dönmez Özlem, 2018, Dîvânî Lugati-t Türk’te geçen Alevî Şehri üzerine bir inceleme [Une analyse sur la ville des Alevîs citée dans le DLT], Türk Kültürü ve Hacı Bektaș Veli Araștırma Dergisi, 88, p. 85-95. Duman Harun, 2019, Türk Mitolojisinde Ejderha [le Dragon dans la mythologie turque], Uluslararası Beșerî Bilimler ve Eǧitim Dergisi, Vol. 5, n° 11, p. 482-493. Erdoğan İsmail, 2016, Divanu Lugati-t Türk’te Kadın ile ilgili Kavramlar [Notions relatives à la femme dans le DLT], Dini Araștırmalar, Kadın Özel Sayısı, p. 197-207. Favereau Marie, 2023, La Horde. Comment les Mongols ont changé le monde, Paris, Perrin. Goračeva Valentina, 2001, À propos de deux capitales du khaganat karakhanide, Cahiers d’Asie centrale, 9 (Études karakhanides), p. 91-124. Gömeҫ Saadettin, 2009, Divanü Lûgat’it Türk’de Geçen Yer Adları [les toponymes cités dans le Divan…], 2. Uluslarası Türkiyat Araștırmaları Bilgi Şöleni Bildirileri: Kașgarlı Mahmut ve Dönemi, Ankara, Türk Dil Kurumu Yay., 33 p. Guluruyar Nurgun Bootur. Saha (Yakut) Türklerinin Kahramanlık Destanı [Guluruyar Nurgun Baatur. Épopée héroïque des Turcs Yakoutes/Sakhas], récitée par Konstantin Grigoryevitch Orosin, recueillie par Eduard Karlovitch Pekarsky,
PENSER L’AILLEURS 52 traduction turque par Murat Ersoy, Ankara, Türsoy. Kamoliddin Shamsiddin, 2010, Ancient Turkic Toponyms of the Middle Age. Turkic place-names in Ancient and Medieval Textual Sources, Saarbrücken, Lambert Academic Publishing. Karahan Akartük, 2012, Kâsgarlı Mahmud’un Kayıtlarında İdil Boyu Türk Lehçeleri [Les dialectes des rives de la Volga dans les inscriptions de Mahmud de Kachgar], Türkbilig, 24, p. 2132. Karahan Akartük, 2014, Karahanlı Türkçesi Yazı Dili Hangi Lehçeye Dayanıyordu? [A quel dialecte se rattachait la langue écrite des Karakhanides ?], Uluslararası Türkçe Edebiyat Kültür Eǧitim Dergisi, 3-2, p. 13-28 Karahan Akartük, 2017, 11th Century Turkic Communities From Kashgari’s Perspective, The Journal of Academic Social Science Studies, n° 62, p. 117-126. Karahan Akartük, 2015, Divânü Lugâti-t Türk’e Göre Oguzca [La langue oghouz d’après le Divan], 5. Uluslararası Türkiyat Araștırmaları Sempozyumu Oǧuzlar: Dilleri, Tarihleri ve Kültürleri, p. 41-60. Kočnev Boris, 2001, Les frontières du royaume des Karakhanides, Cahiers d’Asie centrale, 9 (Etudes karakhanides), p. 41-48. Lebedynsky Iaroslav, 2007, Les Nomades. Les peuples nomades de la steppe des origines aux invasions mongoles (IXe siècle av. J.-C. – XIIIe siècle apr. J.-C.), Paris, Errance (Civilisations et cultures). Lebedynsky Iaroslav, 2013, La Horde d’Or. Conquête mongole et « joug tatar » en Europe, 1236-1502, Paris, Errance. Lincot Emmanuel, 2021, Chine et terres d’islam. Un millénaire de géopolitique. Paris, PUF. Roux Jean-Paul, 1984a, Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard (Réédition 1991). Roux Jean-Paul, 1984b, La religion des Turcs et des Mongols, Paris, Payot (Bibliothèque Historique). Roux Jean-Paul, 1993, Histoire de l'Empire Mongol, Paris, Fayard. Roux Jean-Paul, 1997, Asie centrale, Histoire et Civilisations, Paris, Fayard. Schönig Klaus, 2004, On some unclear, doubtfull and contradictory passages in Mahmund al-Kashgarîs ‘Diwan Lugat atTurk’, Türk Dilleri Araștırmaları, 14, p. 35-56.
UN MONDE MÉDIÉVAL SANS DRAGONS ? 53 Sultanov Tulkin Irgashevitch, 2021, Mahmud Kashgari and his Work ‘Diwan Lughât al Turk’ in the Interpretation of World Kashgarî Scientists, EPRA International of Multidisciplinary Research (IJMR), (7), 4, p. 458-461. Süleymanoğlu Vali, 2020, La poésie turque ancienne. Essai poétique eu égard aux œuvres de Yusuf de Balasagun et Mahmud de Kachgar. Recueillis, traduits et présentés par VS, Paris, L’Harmattan (Regards turcs). Yasin Yusufcan, 2015, Divanü Lugat-it Türk’te Geçen Uygurlar ile ilgili bilgiler üzerine [A propos des informations sur les Ouïghours dans le Divanü Lugat-it Türk], Uluslararası Uygur Araștırmaları Dergisi, 5, p. 69-97. Annexe Fig. 2 – La carte de Mahmoud de Kachgar, reproduction d’après l’original. Source : Maytham Mahdipoor, Wikimedia Commons. En ligne : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Mahmud_al-Kashgari_map.jpg
PENSER L’AILLEURS 54 Pour citer ce chapitre : De Tapia S. (2025), Un monde médiéval sans dragons ? Mahmud de Kachgar (Turkestan, XIe-XIIe siècle). In Deboos S. (dir.), Penser l’ailleurs : autour du roman Là-bas sont les dragons, de Patrick Schmoll, Strasbourg, Éditions de l’Ill, p. 31-55. DOI : https://doi.org/10.5281/zenodo.17286038 Résumé : En écho à la cartographie médiévale européenne, qui représente les confins peuplés de personnages et d’animaux étranges, les mêmes confins ont eux aussi produit des cartes qui permettent d’apprécier comment nous étions perçus du point de vue de « l’autre ». C’est ce que ce chapitre propose d’illustrer avec l’entreprise cartographique de Mahmud de Kachgar, l’un des premiers littérateurs turcs, auteur d’un dictionnaire des langues turques au XIe siècle. Le manuscrit du Diwan d’Al Kashgarî (l’œuvre d’Al Kashgarî) comprend une carte, conservée à Istanbul, illustrant ce que l’auteur connaît d’un monde qui n’est pas que turc. Ce monde y est circulaire, orienté selon les points cardinaux, très abstrait en matière de cartographie et pourtant précis dans les mentions de villes et régions, états et royaumes de l’époque. Ce document ancien permet de visualiser les connaissances d’un auteur très original pour son époque, en aucun cas géographe ou même historien au sens classique de ces termes, mais plutôt lexicographe et porteur d’un message politique. Abstract: A Medieval World without Dragons? Mahmud of Kashgar (Turkestan, 11th–12th centuries) Echoing medieval European cartography, which depicts the edges populated by strange characters and animals, these same regions have also produced maps that allow us to appreciate how we were perceived from the perspective of ‘the other’. This chapter aims to illustrate this with the cartographic work of Mahmud of Kashgar, one of the first Turkish writers and author of a dictionary of Turkish languages in the 11th century. The
UN MONDE MÉDIÉVAL SANS DRAGONS ? 55 manuscript of Al Kashgarî's Diwan (the work of Al Kashgarî) includes a map, preserved in Istanbul, illustrating what the author knows of a world that is not only Turkish. This world is circular, oriented according to the cardinal points, very abstract in terms of cartography and yet precise in its references to cities and regions, states and kingdoms of the time. This ancient document provides a glimpse into the knowledge of an author who was highly original for his time, not a geographer or even a historian in the classical sense of these terms, but rather a lexicographer and bearer of a political message. Mots-clés : Aire culturelle turcophone, Géographie, Cartographie médiévale, Mahmud de Kachgar, Dīwān Lughāt al-Turk, Là-bas sont les dragons (roman). Keywords : Turkic cultural area, Geography, Medieval cartography, Mahmud of Kashgar, Dīwān Lughāt al-Turk, Là-bas sont les dragons (novel).