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127 Désarroi du sujet, vacillement du monde Richard Hellbrunn Psyché est étendue, n’en sait rien… Sigmund Freud1 Le faux-semblant, le double, l’idole, l’ersatz, le rôle et la contrefaçon ont besoin du vrai pour être faux.Mais le jeu, l’imitation, la construction, l’essai, l’erreur, l’esquisse sont aussi des moyens de prêcher le faux pour connaître le vrai. Michel Neyraut2 Dans son roman Là-bas sont les dragons, Patrick Schmoll fait revivre un de ses ancêtres, Tilmann, qu’il installe et insère de façon réaliste dans le monde de l’époque, en faisant appel à toutes les ressources de l’Histoire, pour mieux nous raconter la sienne, sous la forme fluide et dynamique d’une grande aventure. Il est également question d’amour dans cette histoire, et notre auteur, fidèle à lui-même jusque dans la fiction, n’a jamais, que je sache, reculé devant la complexité de la chose ! Mais je n’en dirai pas plus ! Je le connais trop bien pour oser toucher à ce thème, craignant 1. Résultats, idées, problèmes (II) (1921-38), trad. fr. PUF, Paris, 1985, p. 288. 2. Alter Ego, Ed. Penser/Rêver, Paris, 2008
PENSER L’AILLEURS 128 que l’amitié que je lui porte depuis tant d’années ne vienne trop interférer avec ma lecture de son œuvre3. Je vais donc aborder son ouvrage à partir d’un épisodecharnière, un moment de bascule qui fait passer son héros du déploiement de son histoire d’amour à la dynamique de son engagement dans l’action, ce qui ne simplifie pas nécessairement sa vie, mais permet d’avancer résolument, d’une complexité à l’autre. Je propose, à partir de cet épisode, d’ouvrir à une réflexion qui se promène dans un espace entre Schmoll et Freud, comme on dirait, pour marquer le temps, entre chien et loup. Je la développerai essentiellement à partir de deux axes : 1. Du combat réel au combat psychique. 2. De l’émergence de la figure du double au dévoilement de son monde : l’inquiétante étrangeté. Mais venons-en tout d’abord à notre histoire. Nous sommes au début du XVe siècle. Notre héros laisse derrière lui la femme de sa vie pour accompagner en tant qu’écuyer le chevalier Paul de Rusdorf, futur Grand Maître de l’Ordre Teutonique, dont il va devenir le messager auprès du SaintSiège de Rome afin de défendre la cause de l’Ordre contre ses ennemis polonais et lituaniens. Ils naviguent ensemble sur la mer Baltique, dans une cogue qui fait voile vers Dantzig. Mais suivons le texte original qui se situe au tout début du tome 2 : Tilmann, agrippé à la lisse, était malade. Il se sentait prisonnier de ce petit monde fermé en suspension entre l’immensité du ciel et l’immensité de l’eau, et considérait la terre au loin avec nostalgie. Dans la cale où tous s’installaient la nuit pour dormir, équipage et passagers, le jeune terrien accoutumé de courir sur des étendues solides ne pouvait oublier que seule l’épaisseur d’une planche 3. Je ne ferai que renvoyer le lecteur à son essai sur les amours dans leurs rapports aux technologies de réseau (Schmoll, 2014 [2020]).
DÉSARROI DU SUJET, VACILLEMENT DU MONDE 129 séparait cet intérieur exigu d’un extérieur sombre, sans bords, et invivable pour l’homme. Une nuit qu’il était dans cet état torpide que cause le malaise moral s’ajoutant à la nausée, au manque de sommeil et à la faiblesse de n’avoir pas mangé pendant plusieurs jours, il fut saisi d’une vision. (…) Alors qu’il était sur le point d’enfin s’endormir, il se sentit soudainement étouffer et se réveilla. Un homme penché sur sa couche l’avait saisi à la gorge et l’étranglait. Il se débattit, affolé. L’homme était vêtu d’une coule noire dont la capuche maintenait le visage dans l’ombre. C’était un visage âgé et Tilmann eut le temps de s’étonner de la force physique du vieillard. Déjà affaibli par le manque d’air, il n’arrivait pas à se dégager. La pensée lui vint, un peu étrangement, qu’il était en train de mourir et qu’il ne saurait jamais pourquoi. Mais, alors que sa vue se brouillait et qu’il allait sombrer dans l’inconscience, son agresseur le relâcha soudainement. Quelqu’un avait saisi l’homme par derrière et l’empêchait de poursuivre son entreprise assassine. Les deux hommes se débattirent. Tilmann se redressa. Son sauveur était pareillement vêtu de noir, la capuche rabattue de même sur le visage. Une lutte étonnamment silencieuse, au milieu des hommes endormis, s’était engagée, comme entre deux ombres. L’agresseur de Tilmann, retenu par l’autre qui, dans son dos, lui avait enlacé le cou de son bras droit, reculait avec lui tout en essayant de se dégager. Évoluant ainsi à reculons, les deux lutteurs atteignirent la paroi de la cale. Ils disparurent, comme avalés par quelque porte invisible dans l’obscurité. Tilmann se tâta la gorge, puis se pinça. Il ne dormait pas (Schmoll, 2020, p. 8 sq.). Éros et Thanatos sont dans un bateau, comme Pincemi et Pince-moi. Pince-mi tombe à l’eau… Ébranlé par cette expérience – on le serait à moins ! – Tilmann utilise les moyens de l’époque, qui se trouvent être ici en convergence avec les moyens du bord, pour se confesser auprès d’un prêtre faisant partie des passagers. Une
PENSER L’AILLEURS 130 aubaine ! Celui-ci diagnostique un songe plutôt qu’un rêve, puisque Tilmann avait les yeux ouverts, et fait l’hypothèse qu’il peut s’agir d’un message divin. Il évoque deux extraits de la Bible : le sacrifice d’Isaac par son père Abraham, dont Dieu, ou son Ange émissaire, retient finalement le bras armé, cette scène s’étant déroulée dans la réalité, et le combat de Jacob avec l’Ange, qui s’est lui aussi déroulé la nuit, comme dans un songe. Le prêtre ne peut aller plus loin dans son interprétation et demande à Tilmann d’appliquer une laborieuse pénitence pour avoir aimé une femme adultère. Brassens n’était pas encore derrière ! Mais revenons à Jacob pour définir le combat psychique, avec toute l’aide apportée par Freud, que je ne remercierai jamais assez pour la puissance libératrice de sa pensée. 1. Du combat réel au combat psychique Jacob Cette première réflexion consacrée au combat ne vise qu’à donner quelques repères pour aider à nous orienter dans cette dimension riche et complexe qui a tellement été répétée tout au long de l’histoire humaine. Il semblerait d’ailleurs que nous ne soyons pas au bout de notre peine en ce domaine, malgré les formules conjuratoires qui suivent inévitablement chaque massacre, considéré comme étant le « dernier » : « Plus jamais ça ! ». Commençons en douceur par le combat précédemment évoqué de Jacob avec l’Ange. Jacob, déjà très âgé, se rend chez son père Isaac, qui battait, quant à lui, tous les records de longévité, et qu’il n’a pas vu depuis 20 ans. Il ne peut traverser le Jourdain car le Pays de Canaan est occupé par les Hyksos. Il avance donc en sachant qu’il ne pourra éviter une rencontre qui pourrait bien devenir problématique avec son frère Ésaü, qu’il avait quelque peu arnaqué jadis en troquant le droit d’aînesse de
DÉSARROI DU SUJET, VACILLEMENT DU MONDE 131 ce dernier contre un plat de lentilles. Une satisfaction orale immédiate contre un plaisir différé : tout un programme ! Il fait franchir à sa famille le torrent Yabboq, puis retourne seul, la nuit, le retraversant dans l’autre sens, pour chercher quelques objets qu’il aurait laissés sur l’autre rive. Le franchissement de cette limite représentée par ce torrent permet à son combat de trouver lieu. Le voilà donc seul, la nuit, sur l’autre rive, préoccupé par l’anticipation angoissée d’un danger certes attendu, mais non connu précisément, non délimité, faute d’une connaissance suffisante des intentions de l’adversaire potentiel. Le « combat » qui advint alors aurait-il simplement apaisé Jacob en transformant une tension intrapsychique en décharge musculaire ? Il se pourrait que la portée de l’évènement psychique, ce combat qui se déroule entre deux mondes, suivi d’une nomination et d’une blessure venant l’inscrire dans le corps, précipite Jacob pour le reste de sa vie dans une nouvelle identité, ouverte à un autre espace qui dépasse ce qu’il pouvait attendre de sa seule habileté. Un homme lutta avec lui, Jusqu’à la montée de l’aurore. Il vit qu’il ne pouvait l’emporter ; Alors il le frappa à l’emboîture de la hanche, Et la hanche de Jacob se démit En luttant avec lui. Il dit : « laisse-moi partir, car l’aurore est montée » . Jacob répondit : « je ne te laisserai pas, que tu ne m’aies béni ». Il dit : « Quel est ton nom ? » – « Jacob » répondit-il. Il dit : « Ton nom ne sera pas dit Jacob mais Israël, Car tu as jouté avec Elohim et les hommes et tu l’as emporté. (Genèse XXXII, 24-29) Quelle histoire !
PENSER L’AILLEURS 132 Jacob s’est-il vraiment battu contre un autre aussi réel qu’énigmatique quant à ses intentions combatives ? Ou a-t-il vécu tout cela sur un mode hallucinatoire ? Nul témoin ne viendra attester la chose, mais reste, à cette place, la trace réelle de la blessure à la hanche qui permettra à Jacob de reprendre le cours de sa vie en boitant résolument dans sa nouvelle identité. Ensuite, le combat lui-même, « techniquement », relève de la lutte, de l’empoigne, et non de la destructivité plus directe consistant à frapper, de préférence avec un objet contondant, si l’on veut tuer efficacement. Il s’agit donc ici de mettre en scène une opposition qui permet à chaque adversaire – et non pas ennemi – à la fois de survivre à la rencontre et de garder la face. Reste le seul coup porté, on ne sait comment, à un endroit bizarre pour quelqu’un qui aurait un peu l’expérience du combat rapproché : à l’emboîture de la hanche ! Ce coup était nécessaire pour rompre un équilibre épuisant, une impasse symétrique dont il fallait bien sortir à l’appel de l’aurore. Encore une limite, amenée cette fois par la lumière du jour et non par la traversée de l’eau. Comme si les étapes de la Création, signant une intervention divine, étaient tour à tour convoquées pour délimiter la scène de l’affrontement ! Il fallait donc frapper et blesser juste ce qui était nécessaire pour pouvoir se séparer. Il s’agit là d’une grande innovation, d’une économie de la violence à l’endroit même où il est traditionnellement plus simple de donner la mort pour résoudre la question d’une manière définitive et indiscutable. La séparation ainsi obtenue permet alors à Jacob d’énoncer la demande qui le maintenait dans son irréductible ténacité : il veut être béni ! L’autre lui donne alors le nom contenu, dévoilé, puis transmis par son combat même. Jacob, qui s’appellera désormais Israël, « celui qui
DÉSARROI DU SUJET, VACILLEMENT DU MONDE 133 lutte avec Dieu », n’est plus celui qu’il était avant sa traversée du gué et du combat. Tout se passe comme si ce combat avait constitué une matrice d’identité permettant au sujet de déployer par une projection dans l’espace ambiant les tensions qui fragmentaient sa vie psychique en une conflictualité interne, avant de se retrouver, réunifié, apaisé, et « altéré » par sa rencontre avec l’Autre, sur l’autre rive de soi-même. César Nous sommes en janvier 49. Jules César vient de vaincre les Gaulois après avoir remporté l’incroyable bataille d’Alésia, en combattant à la fois Vercingétorix assiégé dans son oppidum et affamé, et, dans l’autre direction, tout autour, l’immense armée de secours qui attaquait les Romains de l’extérieur. Ils ont donc combattu dans un anneau entre deux remparts contre une armée largement supérieure en nombre, mais moins organisée et moins tactique. César, donc, après sa victoire, traverse le Rubicon qui marque la frontière avec la Gaule Cisalpine, pour amener ses légions à Rome – ce qui était expressément interdit à un général avec ses soldats en armes – afin d’y prendre le pouvoir contre Pompée qu’il va vaincre ultérieurement lors de la bataille de Pharsale. Il s’agit-là d’une transgression majeure pour un Romain, que de traverser cette rivière. Et César s’y engage résolument, sachant qu’une fois cette traversée effectuée, rien ne serait plus comme avant. Il ne change pas de nom, comme Jacob, mais il change de position, et doit ensuite aller jusqu’au bout de l’aventure. À la différence de Jacob, il ne change pas de monde en traversant le gué, il reste dans le même monde. Il change seulement de position sur son échiquier bien balisé. Il continue sur sa lancée conquérante qui vient mordre dans la réalité de son monde : le risque maîtrisé, la stratégie, la tactique, l’anticipation, la conduite de la guerre, la politique, la conquête du pouvoir, même le
PENSER L’AILLEURS 134 sexe ! Tout ceci se « tient » dans une cohésion romaine où fusionnent implacablement ingénieurs, politiciens et guerriers pour assurer une emprise illimitée sur le monde environnant. Alésia et Pharsale : le combat réel, au maximum de ce qu’il est possible d’attendre du meilleur usage possible des forces en présence. Quels courages ! De Jacob, seul dans sa dimension intrapsychique voire spirituelle, qui voit vaciller son propre monde pour mieux en entrevoir un autre, à César, qui a puissamment ébranlé le monde environnant avec la meilleure armée de l’époque, s’agit-il du même courage, de la même ténacité ? Sans doute, si on le ramène à la force subjective qu’il faut déployer pour tenir debout, donc aussi « tenir contre » les forces du dedans et du dehors. C’est donc sur deux fronts que le moi doit lutter, il lui faut défendre son existence à la fois contre un monde extérieur qui menace de le détruire et contre un monde intérieur (Freud, 1940 [1973], p. 77). Mais ce courage s’inscrit aussi dans des exigences collectives portées par la culture, voire à travers les mythes qu’elle véhicule. Le héros n’est pas un personnage réel, c’est un rôle dans un scénario. Il a une existence par rapport à un mythe, dans lequel il prend une certaine place : celle du représentant de l’humanité contre les forces de la vie et de la mort qui la menacent ; que ces forces soient des dieux, des monstres ou des principes abstraits ; la place d’un humain qui doit dépasser son humanité, et de ce fait la nier, au point de se mettre, ou d’être mis, au ban des hommes alors même que c’est l’humanité qu’il sauve (Schmoll, 1997 [2023], p. 212). L’acte de « tenir », qui signe au fond l’adhésion à la vie d’un sujet, génère, à l’intérieur de son espace psychique un
DÉSARROI DU SUJET, VACILLEMENT DU MONDE 135 fragment d’extériorité fantasmée, comme l’a très bien vu Lacan. Si c’était vrai, l’âme ne pourrait se dire que de ce qui permet à un être – à l’être parlant pour l’appeler par son nom – de supporter l’intolérable de son monde, ce qui la suppose y être étrangère, c’està-dire fantasmatique. Ce qui, cette âme, ne l’y considère – c’està-dire dans ce monde – que de sa patience et de son courage à y faire tête. Cela s’affirme de ce que, jusqu’à nos jours, elle n’a, l’âme, jamais eu d’autre sens (Lacan, 1975, p. 78). Combat psychique ? La formulation « combat psychique » m’était venue un peu hâtivement pour titrer la scène relatée par Patrick Schmoll, ainsi que le combat nocturne de Jacob. Je dois cependant aller plus loin. En effet, tout combat est nécessairement psychique en ce qu’il engage inévitablement le sujet tout entier. Il est investi psychiquement par ce dernier et ne peut manquer de produire des effets dans son psychisme ; alors, à quelle spécificité renvoie finalement cette notion ? Il s’agit pour moi de définir un combat qui se déroule, non dans la réalité extérieure, mais exclusivement dans la réalité psychique du sujet concerné, comme dans les exemples cités plus haut, ou alors d’un combat se déroulant à l’extérieur du sujet, dans la vie réelle mais dont le déclenchement, ou les modalités, sont essentiellement déterminés par cette même réalité psychique, comme dans un passage à l’acte. Nous voilà bien avancés ! Avant d’illustrer mon propos de quelques exemples, je ne peux éviter de définir, à partir de Freud, ce qu’il entend par réalité psychique. En 1897 déjà, Freud abandonne sa théorie dite « de la séduction ». Il résume sa position ainsi dans une conférence donnée en 1904 à la Clark University et publiée en 1910 :
PENSER L’AILLEURS 142 ment aux détours laborieux que nous imposent la langue – et la culture ? – françaises pour essayer de le définir et de l’illustrer, est facile à éprouver, directement, en quelque sorte tout d’un bloc, par tout sujet ayant baigné dans la culture germanique, comme si la précision et la concision du mot « unheimlich » avait définitivement ouvert dans la sensibilité de chacun à son environnement une faculté perceptive lui permettant d’associer immédiatement sensations corporelles parfois diffuses et affect qualitativement éprouvé afin de pouvoir le nommer précisément pour en partager l’expérience. Ne sommes-nous pas « pensés par la langue » ? Mais revenons à Freud. Son aventure du train, et sa rencontre du sosie napolitain ont ceci en commun qu’il s’agit d’une rencontre soudaine, liée à une perception globale, à une représentation qui nous ramène au stade du miroir si brillamment pensé par Jacques Lacan en sa contribution originale et nouvelle à la pensée psychanalytique. L’épisode freudien n’est pas sans évoquer aussi celui où Tilmann découvre le miroir au cours de sa visite d’un atelier de verrier à Venise, en se faisant surprendre par son propre reflet (Schmoll, 2020, p. 106). Patrick Schmoll en profite là pour mettre en scène une thématique qu’il traite ailleurs (Schmoll 2012 [2020]), en lien avec le stade du miroir, celle du rôle historique des miroirs « exacts » dans l’invention du moi dans la modernité. Il en va cependant autrement dans la lettre à Arthur Schnitzler. Le sentiment d’étrangeté est une hypothèse déduite par Freud de sa longue attitude d’évitement d’une relation pourtant attirante avec Arthur Schnitzler. Il rend compte dans cette lettre « intime » de son ambivalence qu’il attribue à une identification, dont il déploie les traits, non sans donner alors, au-delà de la fermeté unifiante construite par l’effet « unheimlich » induit, une impression de morcellement, qu’il dépasse en l’interprétant.
DÉSARROI DU SUJET, VACILLEMENT DU MONDE 143 Le thème du double avait déjà été travaillé par Otto Rank en 1914, et se voit ensuite repris par Freud dans son texte ultérieur (1919) sur l’inquiétante étrangeté. Rank considérait le double, dans ses différentes déclinaisons, âme, miroir, ombre, portrait, sosie, jumeaux, automates, marionnettes, diable, etc., comme une assurance contre la destruction du moi, un « énergique démenti à la puissance de la mort », comme en témoigne la représentation d’une âme immortelle. Mais cette situation est loin d’être stable. Freud : Mais ces représentations ont pris naissance sur le terrain de l’égoïsme illimité, du narcissisme primaire qui domine l’âme de l’enfant comme celle du primitif, et lorsque cette phase est dépassée, le signe algébrique du double change et, d’une assurance de survie, il devient un étrangement inquiétant signe avant-coureur de la mort (Freud, 1919 [1933], p. 186). Dans la langue allemande, « Doppelgänger » a une connotation plus active qu’un simple « double », si je puis m’exprimer ainsi. Le double renvoie à l’original dont il est la « copie », étant ainsi encapsulé dans son origine première située en-dehors de lui. Le Doppelgänger, lui, est en quelque sorte lâché dans la nature : il « va », il est plein d’allant, en parcourant sa trajectoire propre, il pourrait donc occasionner plus d’effets de surprise s’il nous arrivait de le rencontrer, dans la mesure où il est bien plus potentiellement agissant qu’un reflet ou une ombre. Fylgja Cette oscillation de la figure du double à l’endroit de la mort n’est pas sans évoquer une des composantes de l’âme scandinave, la Fylgja, ainsi décrite par Régis Boyer : Comme son nom l’indique (verbe fylgja : suivre, accompagner, allemand folgen, anglais to follow), la fylgja désigne, physiologiquement, le placenta, les membranes qui « suivent » l’expulsion du nouveau-né et, symboliquement la figure tutélaire, l’esprit, le
PENSER L’AILLEURS 144 double qui suit (mais elle peut aussi d’aventure précéder) un homme et même un clan. Le rapport avec notre idée d’ange, notamment d’ange gardien (qui se dira fylgjuengill en islandais, où engill = ange) est immédiat, de même qu’est patente l’idée de double spirituel d’un individu (fetch, disent les Anglais) familière à notre monde mental (Boyer, 1986, p. 49). Cette figure se dédouble elle-même en deux acceptions, la plus ancienne étant la fylgja animale : L’âme, le moi interne s’émancipant de son enveloppe corporelle, non chez certains individus privilégiés à cet égard comme pour le hamr5 : mais pour tout le monde, non à la faveur de circonstances spéciales mais normalement, régulièrement. Dédoublement purement spirituel, par conséquent, quand bien même la figuration qu’il prend serait animale. Tout homme a sa fylgja animale, il arrive très fréquemment que l’intéressé la voie, presque toujours en rêve ou à la faveur d’états semi-seconds, somnolences, bâillements qui ne vont pas sans évoquer les interventions du hugr. Toutefois, la croyance veut qu’il ne fasse pas bon voir sa propre fylgja : c’est signe de feigdh, annonce que l’on est feigr, voué à une mort prochaine… (id., p. 50). La deuxième figure, apparemment de conception plus récente, est une figure féminine, toujours bénéfique quant à elle – ce qui ne manque pas d’optimisme – et renouant sans doute par là avec son origine placentaire. C’est ainsi que le Viking le plus sanguinaire emporte avec lui, au cœur du massacre, un fragment de tendresse toute maternelle qui poursuit son enveloppement après la séparation due à la naissance : une vraie mère veille ! 5. Autre composante de l’âme scandinave permettant notamment de changer de forme, cette notion est propre à chaque sujet, et sa force est variable d’un sujet à l’autre, contrairement au hugr, la troisième composante de l’âme, qui correspond à un fond universel et transversal à la fois aux éléments naturels et à la vie animale et humaine, et auquel il est possible d’avoir accès, voire de l’utiliser à des fins magiques.
DÉSARROI DU SUJET, VACILLEMENT DU MONDE 145 Clivage du moi Freud nourrit également cette figure du double des effets du clivage du moi, à partir des instances d’auto-observation et d’autocritique qui se développent avec la conscience morale. Mais il va plus loin : Cependant ce qui heurte la critique de notre moi, n’est pas la seule chose à pouvoir être incorporée au double ; le peuvent encore toutes les éventualités non réalisées de notre destinée dont l’imagination ne veut pas démordre, toutes les aspirations du moi qui n’ont pas pu s’accomplir par suite des circonstances extérieures, de même que toutes les décisions réprimées de la volonté qui ont produit l’illusion du libre arbitre (Freud, 1933, p. 187). Heil ! Ce dernier thème a été magnifiquement développé par Éric-Emmanuel Schmitt, dans son roman La part de l’autre. Il explore avec beaucoup de finesse ce qui se serait passé si l’École des Beaux-Arts de Vienne avait accepté, et non recalé comme dans la réalité, le jeune Adolf Hitler qui aurait alors pu épanouir son talent d’artiste… Son livre décrit en parallèle, dans une chronologie minutieuse, la carrière de l’artiste appelé Adolf H., et l’histoire de celui qu’il continue à appeler Hitler. Deux mondes ont ainsi pris naissance à partir de ce moment fondateur. L’entreprise d’Éric-Emmanuel Schmitt est loin d’être une sinécure, si l’on en croit les extraits de son journal publié en postface : Ce livre m’impose une telle tension mentale que je commence à avoir peur pour mon équilibre. Depuis des mois, j’avance en position de grand écart sur deux fils continuellement plus éloignés l’un de l’autre. Je crains de perdre prise. Raconter chaque jour deux êtres qui ne sont qu’un, l’un devenant un salaud, l’autre un homme bien (mais à quel prix !) m’essore les nerfs et le cerveau. Page après page, puisque j’écris le roman dans l’ordre où le lecteur le lira, je m’impose des souffrances. Si lundi je décris Hitler qui
PENSER L’AILLEURS 146 s’épargne la douleur mais me dégoûte, mardi je narre Adolf H. que j’apprécie mais qui en prend plein la figure. Jamais je ne risque de les confondre, ils tirent chacun de leur côté, ils m’épuisent. Et, en moi, ils sont un (Schmitt, 2001, p. 493-94). Impatient de se débarrasser d’Hitler, l’auteur change sa méthode de composition, il écrit désormais sans discontinuer tous les chapitres consacrés à Hitler, pressé de le voir mourir, ne le supportant plus. Je pense également que l’alternance même entre les deux personnages devient un exercice de plus en plus coûteux en énergie pour celui qui s’y engage, au fur et à mesure de l’avancée d’Hitler vers ce qui constitue à la fois sa chute inéluctable, pour lui et pour tous ceux qui l’ont suivi ou accompagné, mais la contrainte spécifique de l’approche historique, telle qu’elle peut nous parvenir, devient également de plus en plus serrée, et ne laisse plus aucune marge de liberté, jusqu’à la conclusion fatale. Plus loin : On me fait remarquer que je deviens taciturne, que je marche en boitant et que mes épaules se replient. Je me suis expliqué en disant que, « mon héros » étant comme cela, un mimétisme inconscient me poussait sans doute à lui ressembler. Où vais-je ? Je deviens taciturne. Comme lui. J’ai mal aux genoux. Comme lui. J’écoute du Wagner. Comme lui. Je n’ai pas envie de faire l’amour. Comme lui. Je ne pratique plus l’amitié. Comme lui. Où vais-je ? (id., p. 495-96). Je peux faire ici l’hypothèse que l’abandon provisoire du personnage d’Adolf H. au profit du seul Hitler décrit dans sa période la plus sombre, prive l’auteur lui-même de la présence protectrice de ce double qui, pour lui, faisait tiers et pouvait, quant à lui, recueillir, développer et restituer tout ce qui aurait pu devenir vivant dans ce personnage
DÉSARROI DU SUJET, VACILLEMENT DU MONDE 147 sombre dont le destin le tirait essentiellement vers la destruction et la mort. Le paradoxe est que ce choix avait été fait parce que l’auteur, ayant bien perçu le danger, voulait se débarrasser de lui au plus vite, mais ce faisant, il a dû s’approcher de lui plus intensément, et sans protection. Un train peut en cacher un autre… Pour rester encore un peu avec Adolf Hitler, qui s’avère ne pas être plus facile à fréquenter que simple à quitter, je ne peux résister à l’illustration de cette autre figure du double : une réminiscence embarrassante du passé. La scène se déroule en novembre 1942, juste avant la bataille de Stalingrad qui devait marquer le grand tournant de la guerre. Adolf Hitler circule à bord de son train spécial, mais il avait déjà mis fin à ses apparitions destinées à galvaniser ses troupes depuis l’été 1942 en faisant systématiquement baisser les stores des fenêtres donnant sur le quai. Mais écoutons le témoin de la scène, Albert Speer : La table était richement garnie, argenterie, verrerie, porcelaine et fleurs. Nous étions en train de commencer notre repas lorsqu’un convoi de marchandises s’arrêta le long de notre train, sans que personne d’entre nous n’y eût prêté attention ; dans les wagons à bestiaux des soldats allemands qui revenaient du front de l’Est ; affamés, blessés pour certains, ils regardaient, hagards, l’assemblée des convives. Hitler eut un haut-le-corps en apercevant, à deux mètres de sa fenêtre ce lugubre spectacle. Sans esquisser un salut, sans même manifester la moindre réaction, il ordonna à son domestique de baisser le store au plus vite. Ainsi se déroula une des rares rencontres que Hitler eut, pendant la seconde partie de la guerre, avec de simples soldats du front, semblables à celui qu’il avait été jadis (Speer, 1971, p. 109).
PENSER L’AILLEURS 148 Un spectre en quête d’autonomie… Dans son ouvrage intitulé Alter Ego consacré à l’identification, Michel Neyraut propose un nouveau concept : « J’entends, par identitème, désigner la plus petite unité significative d’une identification dont elle représente à la fois le substrat et la fin » (Neyraut, 2008, p. 173). Il donne à ce propos l’exemple d’une parole d’André Malraux, répondant ainsi à la question concernant la place qu’il occupait auprès du général de Gaulle : « Je suis comme le chat qui disait : Je suis le chat qui fait le chat chez Mallarmé ». Personne mieux que ce chat ne définit ce que j’entends par identitème : ce vacillement de deux images, de deux personnages, de deux figures qui se ressemblent mais dont le calque et le modèle ne coïncident jamais. Ainsi en va-t-il de la personnification spectrale d’un remords qui, dans Hamlet, apparaît comme une hallucination, mais dont les témoins attestent la présence indubitable. Cet identitème exige une identification, au sens actif du terme, c’est-àdire une reconnaissance ; et au sens passif, c'est-à-dire une ressemblance (id., p. 174). Ce spectre, qui figure le défunt père d’Hamlet, se sépare ici de la stricte hallucination à partir de sa reconnaissance par les témoins. Il s’autonomise, en quelque sorte, et fait pleinement partie du « monde », après avoir pris naissance dans « le tourment d’Hamlet : d’être le cri d’une vengeance. Ce contenu déborde l’image, hante les glacis, harcèle la conscience » (ibid.). Ce vacillement spectral repéré par Michel Neyraut constitue, de mon point de vue, le trait fondamental du monde de l’inquiétante étrangeté défini par Freud. Ce vacillement, tout particulièrement, ne permet plus de différencier ce qui est produit, en termes d’affects et de fantasmes, par la seule réalité psychique d’un sujet bien identifié en son insistance répétitive, d’avec l’irruption d’une angoisse diffuse venant hanter le monde d’un malaise partagé.
DÉSARROI DU SUJET, VACILLEMENT DU MONDE 149 La charge de l’histoire En 2012, Sylvain Tesson décide de refaire avec des amis un périple commémoratif de la retraite de Russie en sidecar. En arrivant sur le site de la Bérézina, les voyageurs sont ébranlés par leur rencontre avec ce que l’un d’eux appelle un « haut lieu » : Un haut lieu, c’est un arpent de géographie fécondé par les larmes de l’Histoire, un morceau de territoire sacralisé par une geste, maudit par une tragédie, un terrain qui, par-delà les siècles, continue d’irradier des souffrances tues ou des gloires passées. C’est un paysage béni par les larmes et le sang. Tu te tiens devant et, soudain tu éprouves une présence, un surgissement, la manifestation d’un je-ne-sais-quoi. C’est l’écho de l’Histoire, le rayonnement fossile d’un évènement qui sourd du sol, comme une onde. Ici, il y a eu une telle intensité de tragédie en un si court épisode de temps que la géographie ne s’en est pas remise. Les arbres ont repoussé, mais la Terre, elle, continue à souffrir. Quand elle boit trop de sang, elle devient un haut lieu. Alors, il faut la regarder en silence car les fantômes la hantent. (Tesson, 2015, p. 123-124). Je n’habite pas très loin de Natzwiller, où se trouve le Struthof, le sinistre camp de concentration, toujours très visité. Je connais un des guides, qui s’occupait aussi de l’entretien du camp, tâche difficile et nécessaire à l’entretien de la mémoire. Un jour, je lui demande s’il croyait aux fantômes. Il me répond fermement que non. Je lui précise que moi non plus, je n’y crois pas, puis je lui demande si là où il travaille, il y en a… Il me répond qu’il est bien forcé d’admettre que oui ! Il m’explique qu’il y a dans ce camp des lieux que rien ne distingue des autres espaces, et qui semblent tellement « chargés » que personne ne peut y rester ne serait-ce que quelques instants. Il a effectué ce constat sur de nombreuses personnes qui ne connaissaient pas l’histoire du
PENSER L’AILLEURS 150 camp, qui n’étaient pas de la région, et qui toutes, ainsi que lui-même, évitaient radicalement les mêmes lieux… J’ai souvent constaté un lien étroit entre l’espace et la fixation d’un traumatisme psychique. La mémoire est souvent réactivée lorsque les victimes reviennent sur « les lieux ». Mais se pourrait-il que les lieux eux-mêmes en conservent une trace transmissible à ceux qui n’ont pas vécu la situation ? C’est là un exemple typique de ce que Freud évoque comme une croyance « surmontée », due à des superstitions anciennes qui n’ont plus cours, mais néanmoins capables de resurgir à l’occasion. Je ne peux m’empêcher de penser à cette parole de Mme du Deffand à qui l’on demandait si elle croyait aux fantômes. Elle répondit fort justement : « Non, mais j’en ai peur. » Tautologie et redoublement La langue comporte aussi ses figures du double, finement différenciées par Clément Rosset qui nous montre précisément en quoi la tautologie se sépare radicalement de la lapalissade, à partir de leur effet respectif. La lapalissade prête à rire, ce qui n’est pas le cas de la tautologie, qu’il définit de la manière suivante : La tautologie, ou le principe d’identité, ne se rendent pas du tout par la formule : A = A, mais bien et seulement par la formule : A est A (Rosset, 1997, p. 33-34). Il cite à cet égard Heidegger : La formule A = A indique une égalité. Elle ne présente pas A comme étant le même. La formule courante du principe d’identité voile précisément ce que le principe voudrait dire, à savoir que A est A, en d’autres termes que tout A est lui-même le même (Heidegger, Identité et différence, in Questions I & II, p. 257258).
DÉSARROI DU SUJET, VACILLEMENT DU MONDE 151 La variation dite lapalissade ne dit pas la même chose que ce qui a déjà été dit, mais n’en dit pas moins quelque chose qui revient au même. Et c’est là tout le jeu de la lapalissade : d’éberluer un instant son auditeur en provoquant l’illusion d’un « autre dire » qui trouve moyen de n’être « ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre », pour parodier Verlaine. Nous pouvons ainsi mieux cerner la différence qui sépare la tautologie de la lapalissade : alors que la première répète ouvertement le même, la seconde le répète tout en s’efforçant de le faire passer pour un autre, en suscitant un instant l’hallucination d’une différence. C’est d’ailleurs cette prétention infondée à la différence qui explique le comique de la lapalissade, comme l’absence de toute prétention de cet ordre explique le caractère neutre et non risible de la tautologie pure ; ce qui résout le petit problème évoqué plus haut au sujet du rire engendré par la lapalissade et non par la tautologie. En sorte qu’il ne suffit pas de dire que la lapalissade n’est pas la tautologie. Pour en saisir l’essentiel, il faut ajouter qu’elle est une tautologie travestie, une tautologie qui n’admettrait pas qu’elle est tautologique ; bref, une dénégation de la tautologie au sein même de la tautologie, par la suggestion d’un « autre » fantomal qui viendrait interférer entre le même et le même (Rosset, 1997, p. 22-23). Tout se passe comme si ce redoublement du même dans la tautologie introduisait dans la langue une inquiétante étrangeté que l’« autre fantomal » évoqué par Rosset tenterait d’effacer, d’où, peut-être aussi, le comique de la lapalissade qui naîtrait d’un soulagement d’avoir « échappé » à l’effet de la tautologie dans ce qu’elle a de plus radical. Freud : l’inquiétante étrangeté C’est dans un texte paru en 1919 que Freud aborde cette question de « l’Unheimlich », qui nécessite deux termes dans sa traduction française, qui demeure malgré cela
PENSER L’AILLEURS 158 déterminante avec l'autre monde pour Jacob, repassant nuitamment le Yabbok avant de lutter longuement avec l'Autre. Combats réels et combats psychiques, combats tactiques et combats sacrés ne cessent tout au long de l'histoire de s'imbriquer et de se séparer, au prix parfois d'un malaise diffus dans la culture. Espace transitionnel entre les mondes, le combat renomme le sujet après l'avoir trempé dans une matrice d'identité. Abstract : Disarray of the Subject, Wavering of the World This chapter, drawing on an episode from Patrick Schmoll's novel Là-bas sont les dragons (There Be Dragons), which evokes the biblical story of Jacob's crossing of the River Yabbok, deals with the real and psychological conflicts that arise when crossing waters. Rivers and streams often serve as borders. When the psyche is involved in crossing them (‘psyche is extended’, said Freud), the effects are inevitable. A change of position through the revelation of the irreversibility of his commitment for Caesar crossing the Rubicon, a decisive encounter with the other world for Jacob, crossing the Yabbok at night before wrestling at length with the Other. Real battles and psychological battles, tactical battles and sacred battles continue throughout history to intertwine and separate, sometimes at the cost of a diffuse discontent in culture. A transitional space between worlds, battle renames the subject after immersing it in a matrix of identity. Mots-clés : Psychanalyse, Frontière, Franchissement, Combat, Combat psychique, Là-bas sont les dragons (roman). Keywords : Psychoanalysis, Boundary, Crossing, Struggle, Psychological struggle, Là-bas sont les dragons (novel).