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Les bords du monde et au-delà

Schmoll, Patrick

Abstract

Postface à l'ouvrage dirigé par S. Deboos, Penser l'ailleurs.

Full text

159 Les bords du monde et au-delà Patrick Schmoll J’ai hésité à proposer une manière de postface à cet ouvrage que mes amis et collègues me font le plaisir et l’honneur de m’offrir, à la suite d’une journée d’études dont Salomé Deboos a eu l’initiative. Je ne sais pas s’il est approprié que l’impétrant s’immisce dans ce qui lui est offert, comme s’il participait à un cadeau qu’il se ferait dès lors à lui-même. Ce sont les mots de Salomé en introduction qui m’y incitent, d’une part parce qu’elle cite plus largement mes terrains de recherche et que je me dois de l’en remercier ; d’autre part, et plus précisément, parce qu’elle souligne une communauté d’intérêt autour de cette question du décentrement du regard, qui annonce une suite, la création aux Éditions de l’Ill d’une collection dont le titre reprendra celui, si bien choisi, du présent collectif. Il est bien sûr flatteur que l’intitulé d’une journée d’études, puis d’un ouvrage sur mon roman, devienne celui d’un projet-cadre pour d’autres écrits, et j’espère pouvoir y contribuer moi-même, dans un échange d’idées prometteur avec d’autres. L’introduction de Salomé au présent ouvrage, qui a les dimensions d’un programme de travail, m’incite donc à réfléchir à mes propres pistes de recherche pour le proche avenir, celles qui pourraient s’inscrire dans cette ambition : penser l’ailleurs. Et il me faut bien admettre qu’à lire ce qu’écrivent mes collègues et amis sur mon roman, cette question de l’effort de la pensée pour comprendre le monde, ses limites et son au-delà, est une thématique effectivement centrale de la fiction : rédiger cette dernière m’a permis de mettre en scène, PENSER L’AILLEURS 160 de faire vivre, un ensemble de considérations que j’aurais eu (et ai encore) quelques difficultés à formuler dans le registre de l’argumentation scientifique, mais qui sont tout de même un point de départ pour celle-ci. Salomé cite le passage du roman où Tilmann réfléchit au travail des cartographes (tome 3, p. 111-112). On voit généralement ces derniers dessiner leurs cartes à partir du récit des découvreurs, mais la chronologie est inverse : pour que les découvreurs comme Christophe Colomb se soient lancés dans l’aventure vers les confins, il aura fallu que les Anciens formulent l’idée que la Terre était ronde, et qu’Ératosthène, inventeur de la géographie, en calcule la circonférence, non pas, bien sûr, en la mesurant directement, mais en la déduisant d’un raisonnement sur un objet en fait insaisissable par les sens. Et c’est parce que les cartographes ont dessiné cette réalité contre-intuitive, que des aventuriers ont pu se prendre à rêver d’aller y voir de plus près. Si la science peut ouvrir de nouveaux champs de connaissance (Deboos 2021), c’est parce que, quoi qu’en laisse croire la doxa gestionnaire et technologique de notre époque, elle entretient des liens étroits, consubstantiels, avec l’imagination. « Le jeu est la forme la plus élevée de la recherche », disait Einstein. Découvrir les lois qui gouvernent le monde, c’est tenter d’appréhender ce dernier comme de l’extérieur, comme un objet que l’on pourrait manipuler. Et c’est donc forcer la pensée à effectuer un saut hors du monde, et hors de soi-même puisque nous faisons partie de ce monde. Rien d’étonnant, dès lors, que même les mathématiques, l’astrophysique, la cosmologie doivent intégrer la question paradoxale de l’observateur dans la modélisation d’un observé dont le scientifique fait partie (Braccini & Petitjean 2022). Salomé évoque le passage du roman où Tilmann rend visite à son ami Enea Silvio Piccolomini à Florence (tome 2, p. 262 sq.). Celui-ci l’emmène à l’église Santa Maria LES BORDS DU MONDE ET AU-DELÀ 161 Novella contempler une fresque qui est l’une des premières représentations picturales à faire usage de la perspective géométrique. Nous sommes en 1429, le peintre Masaccio vient de la terminer quelques mois auparavant. La fresque est une Trinité, représentant Dieu le Père soutenant la croix de son fils, et le Saint-Esprit sous la forme d’une colombe entre eux. De part et d’autre sont Marie et Jean, et en contrebas sont agenouillés deux personnages en prière qui devaient être les commanditaires de l’œuvre. Il faut se placer en un point précis, à une certaine distance de l’ouvrage, pour être à l’origine des lignes de fuite et apprécier la perspective : une voûte en trompe-l’œil, au-dessus de la Trinité, semble alors s’enfoncer dans le mur. Je me permets de citer la réflexion que suscite chez Tilmann cet effet de la perspective, qui est d’associer, et pour ainsi dire intégrer, l’artiste dans sa propre œuvre : C’est d’abord le peintre qui s’affirme là, en ce que l’image dans son entier, ordonnée par les lois de la perspective, définit un point virtuel, et un seul, qui le représente, lui, en tant qu’origine de l’œuvre. C’est bien sûr un point qui est à l’extérieur du tableau, le lieu d’où il faut l’observer, mais il est en même temps partie intégrante de l’œuvre. Les êtres dans le tableau, s’ils étaient vivants, tourneraient la tête autour d’eux, cherchant ce lieu qu’ils ne peuvent voir, puisqu’il n’est pas de leur monde. Ils auraient pourtant l’intuition de son existence, en raison des lois qui semblent gouverner ce qu’ils sont et ce qui les entoure, et qui sont pour nous, de leur dehors, les lois de la perspective. Il se peut même que l’un d’eux, un peu plus savant, arrive à formuler à partir de son expérience les lois en question, et en déduise l’existence nécessaire de l’artiste, hors du monde et pourtant dans le monde. Certes, ils ne pourraient pas voir leur créateur de là où ils sont, car l’artiste n’est présent qu’indirectement dans sa peinture. Mais ils pourraient se représenter très exactement, par la connaissance, le point d’où leur créateur les regarde, et qui est aussi le point d’origine de leur univers (tome 2, p. 264-265). PENSER L’AILLEURS 162 Je n’ai pu manquer d’utiliser cette image pour illustrer la tentative de nos recherches dans le cadre des Cahiers de systémique, pour surmonter le paradoxe de l’observateur en imaginant ce que serait un méta-observateur (qu’il s’agisse de Dieu, de quelque daemon personnel, ou de l’Intelligence Artificielle), hors du monde directement observable, capable d’appréhender la globalité de ce dernier, nous y compris, et dont nous pourrions obtenir, par quelque moyen à découvrir, une information ne serait-ce que parcellaire (Schmoll 2022). Il est inscrit dans l’humain, comme une curiosité qui lui est essentielle, de s’aventurer au-delà du connu, et même du connaissable, de se projeter au-delà de lui-même, en cherchant ainsi à combler dans la réalité extérieure une béance, un manque qui est en fait à l’intérieur de lui, structurel. La psychanalyse, notamment dans son approche structuraliste avec Jacques Lacan, y voit l’effet du processus propre à la construction du sujet : c’est originellement par le regard d’un autre que ce dernier arrive à se penser comme unité. Or cette quête de l’unité de soi est (topo)logiquement vouée à l’échec, toujours, ce qui nous pousse à rechercher l’autre qui idéalement réaliserait cette unité, qu’il pourrait posséder mais qui paradoxalement le possède. À cet égard, Là-bas sont les dragons est pour commencer un roman de la passion. Passion amoureuse de l’autre, passion de l’ailleurs, celle-ci est ce qui lance la pérégrination du personnage et à quoi, à la fin, il ne peut que revenir, car les voyages ne mènent qu’à cela : à soi-même. Ce sont des projections dans le monde d’un voyage qui n’est jamais qu’intérieur. Les contributeurs au présent ouvrage soulignent aussi que l’époque du roman, la Première Renaissance, est opportunément bien choisie. Elle s’imposait à moi puisque c’est l’époque où vivait le personnage principal, Tilmann, dont Salomé, vendant la mèche, me contraint de confirmer LES BORDS DU MONDE ET AU-DELÀ 163 que c’est mon ancêtre, sorte d’Urvater à qui je voulais au départ ne consacrer qu’un petit ouvrage historique, avant que lui-même m’emporte dans ses voyages. Mais j’ai découvert en cours de route que ce moment de l’émergence de la modernité convenait remarquablement à de multiples réflexions sur les limites. La modernité est ce moment de l’histoire humaine qui rompt avec la tradition sur cette question de la sortie du monde. La tradition est permanence d’un monde clos, qui se répète, toujours le même. La modernité est révolte, contestation des évidences et des autorités, fuite, découverte des différences, relativisation de l’existant, idée du progrès, possibilité du changement. C’est pourquoi le voyage, l’exploration, et bien sûr la conquête, sont au cœur de l’Occident moderne : une curiosité, une avidité pour les trésors cachés, même si ces trésors cachent à leur tour en eux que le vrai trésor n’est jamais qu’en soi-même. Cet ouvrage collectif annonce une collection, dont le premier opus, codirigé par Salomé Deboos, invite logiquement aux contributions des anthropologues (Deboos & Lartigue 2025). Ce qui fonde l’anthropologie opère comme un péché originel : l’humain se saisit de lui-même comme d’un objet, ce qui commence par un biais scientifique, puisque c’est d’abord l’humain « autre », colonisé, converti, qui va prendre cette place d’objet (Deboos 2023). On trouvera dans le collectif réuni par Salomé Deboos et Lucas Lartigue une émouvante contribution de Sophie Goedefroit qui revient sur son parcours d’anthropologue missionnée à Madagascar. Je n’ai pu m’empêcher de rire à l’évocation des pêcheurs parmi lesquels elle vit et qu’elle observe, et qui reviennent vers elle en lui disant : « Nous ne sommes plus au temps des rois et des esclaves, nous aussi nous voulons un anthropologue pour vous comprendre ». Surprise de la symétrie… Dans les confins où PENSER L’AILLEURS 164 vivent les dragons, n’est-il pas pour eux légitime d’étudier ces étranges bonobos qui s’agitent dans leur modernité ? Car la modernité elle-même pourrait rencontrer ses limites, quand vient aujourd’hui ce moment, également historique, où le monde que l’on pensait ouvert, semble se refermer sur sa propre globalité. Tout a été exploré et ce qui reste le sera bientôt, le sauvage qui entourait la civilisation est désormais cerné par elle, réduit à des réserves, des parcs « naturels ». Tel est bien le drame existentiel de l’anthropologue, qui n’observe plus de populations exempte de contacts avec la modernité : les sujets observés se jouent même parfois de lui, demandant à être rémunérés pour être pris en photo et interrogés. L’anthropologie demeure d’être cette lecture qui rend l’étrange familier et le familier étrange. Mais les différences s’estompent, et parfois l’autre du pays lointain, avec qui l’on peut converser via les technologies de réseaux, est moins étranger que notre voisin de palier. Voici donc que se redessine mon programme de travail des prochaines années, qui trouve sans doute son fil conducteur dans l’étude de confins que la structure, peut-être fractale, de la réalité nous fait retrouver paradoxalement au plus proche de nous, à l’intérieur de nous. Je peux ainsi remettre sur le métier des ouvrages dont la diversité thématique pourrait autrement donner l’impression de l’hétéroclite : – Le chantier ouvert au tournant des années 2000 sur ce que l’on appelait les « nouvelles techniques de communication », et que j’ai fini par désigner sous le terme de « Société Terminale », est loin d’être achevé, même si les publications sur ce thème sont un peu en suspens depuis une dizaine d’années (Schmoll 2011, 2012, 2014). Dans un monde globalisé, dont je viens de souligner qu’il tend à se refermer sur lui-même, et tant que les voyages spatiaux n’auront pas ouvert d’autres issues à l’hubris humaine, le LES BORDS DU MONDE ET AU-DELÀ 165 rôle des espaces virtuels, d’Internet, est essentiel, qui offre un horizon renouvelé de découvertes et de rencontres. Il nous faut nous pencher sur le paradoxe des techniques de communication qui relient toujours davantage les humains, mais de ce fait homogénéisent le monde, et poussent donc à le fuir pour découvrir à nouveau autre chose qui, en boucle, est la même chose. – L’ouverture par l’imagination est à cet égard aussi importante que celle que permettent les techniques. Il me faut ainsi reprendre cet autre terrain d’exploration qu’est le ludique, les « sciences du jeu » initiées il y a une quinzaine d’années dans la sphère francophone par un numéro de la Revue des sciences sociales (Le Breton & Schmoll 2011). Je ne peux que reprendre la citation plus haut empruntée à Einstein : le jeu est une exploration des limites, qui chez les mammifères, déjà, sert aux petits à faire l’expérience de l’inconnu en espace protégé. Cet espace est étrange (pour ne pas répéter que lui aussi est paradoxal), car les joueurs que nous sommes tous (Schmoll 2021) doivent tenter de se représenter que dans un lointain passé de notre enfance, avant que nous jouions, quelqu’un a joué avec nous pour nous introduire à la dimension du jeu. Nous avons d’abord été un jouet entre les mains de méta-joueurs, nos parents et éducateurs. C’est cette construction de soi par le jeu que je souhaite continuer à explorer, à partir de ses effets subjectifs – le fait que nous soyons par moment « pris » par le jeu » (Schmoll 2013, 2020) – mais aussi sociétaux – l’extension remarquable du ludique dans le social depuis une trentaine d’années (Schmoll 2010, 2021). – Le projet des Cahiers de systémique, qui est de porter les approches systémiques de troisième génération, recoupe cette question de l’exploration des limites et de leur audelà. L’observation que les systèmes complexes sont caractérisés par leurs enchâssements les uns dans les autres, dans une organisation en sous-systèmes et méta-systèmes, et par PENSER L’AILLEURS 166 des phénomènes d’émergence, de comportements difficiles à modéliser à distance de leurs bassins d’équilibre (Petitjean & al. 2025), conduit à s’intéresser à des thèmes qui sont, si l’on y regarde de près, présents en germes dans les discussions que le Tilmann du roman développe avec les autres personnages : le thème de la frontière, du dedans et du dehors ; le thème de la transcendance, de l’au-delà du visible, voire du connaissable ; le thème du temps, qu’évoque Serge Finck, du futur qui était au cœur de « l’anthropologie prospective » de Gaston Berger (Schmoll 2024a), mais aussi du passé qui, sous la forme du récit et de la généalogie, nous inscrit à la fois dans notre société, mais jusque dans notre biologie (Schmoll 2024b, 2025). Perspectives de travail foisonnantes, donc, sans doute trop ambitieuses : le temps, justement, n’y suffira sans doute pas. Encore que j’aie suggéré à mon ami Serge Finck que nous étudiions la longévité remarquable d’une forte proportion des chercheurs, Edgar Morin en tête, qui travaillent sur les systèmes complexes : la fonction supplée peut-être l’organe… Je tiens à remercier Salomé Deboos, de même que les collègues et amis qu’elle a réunis sur cette petite entreprise éditoriale, et qui me fournissent ainsi l’occasion de faire jouer à une postface son rôle de porte que l’on ferme et de fenêtre que l’on ouvre : bord ultime d’un livre, et tout en même temps regard vers une suite. Références : Braccini V. & Petitjean H., 2022, Le paradoxe de l’observateur, Dossier des Cahiers de systémique n° 1. Strasbourg, Éditions de l’Ill. DOI : https://doi.org/10.5281/zenodo.7447888 Deboos S. (eds.), 2021, Entre sciences et croyances/From sciences to beliefs, Strasbourg, Éditions de L’Ill Deboos S., 2023, Quand les Autres ne se rencontrent pas. Regards croisés des touristes et des Zanskarpas sur ces Autres, In Piermay J.L., Goerg O., Hamman P., Zanders P. (eds.) LES BORDS DU MONDE ET AU-DELÀ 167 Faire connaître les mondes en découverte : Explorer, représenter, diffuser les savoirs sur les mondes réels et imaginaires, Rennes, PUR, collection Espaces et Territoires. Deboos S. & Lartigue L. (eds), 2025, Pour une anthropologie engagée : Réflexivité, Terrains, Concepts. Strasbourg, Éditions de l’Ill. DOI : https://doi.org/10.5281/zenodo.17235564 Le Breton D. & Schmoll P. (eds), 2011, Jeux et enjeux, dossier de la Revue des sciences sociales n° 45. https://www.persee.fr/issue/revss_1623-6572_2011_num_45_1 Petitjean H., Finck S., Schmoll P. (2025), Comprendre et accompagner les systèmes loin de l’équilibre, Cahiers de systémique, 7, p. 5-8. DOI : https://doi.org/10.5281/zenodo.16420697 Schmoll P., 2010, Jeux sans fin et société ludique, in S. Craipeau, S. Genvo & B. Simonnot (eds), Les jeux vidéo au croisement du social, de l’art et de la culture, Metz, Questions de communication, Série Actes 8, p. 27-42. Schmoll P. & al., 2011 [2020], La Société Terminale 1 : Communautés virtuelles, Strasbourg, Néothèque. Nouvelle édition : Strasbourg, Éditions de l'Ill. Schmoll P. & al., 2012 [2020], La Société Terminale 2 : Dispositifs spec[tac]ulaires, Strasbourg, Néothèque. Nouvelle édition : Strasbourg, Éditions de l'Ill. Schmoll P., 2013, Relire Jacques Henriot à l'ère de la société ludique et des jeux vidéo, Sciences du jeu, 1, “30 ans de Sciences du jeu à Villetaneuse. Hommage à Jacques Henriot”. DOI : https://doi.org/10.4000/sdj.271 Schmoll P., 2014 [2020], La Société Terminale 3 : Amours artificielles, Strasbourg, Néothèque. Édition revue et augmentée : Strasbourg, Éditions de l'Ill. Schmoll P., 2017, Être amoureux d’un artefact. La fabrique du sentiment dans les jeux vidéo, Revue des sciences sociales, 58, p. 86-99. DOI : https://doi.org/10.4000/revss.312 Schmoll P., 2020, La fabrique du sentiment amoureux dans les jeux vidéo, in P. Schmoll, La Société Terminale 3. Amours Artificielles, nouvelle édition revue et augmentée, Strasbourg, Éditions de l'Ill, p. 301-332. Schmoll P., 2021, Tous joueurs !, 303 Arts Recherche Création, 68, novembre 2021, p. 7-13.