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pg. 99 VOL. 9, NO.2, MAY, 2025: BEYOND BABEL: BU JOURNAL OF LANGUAGE, LITERATURE AND HUMANITIES LA MEMOIRE DE L'ESCLAVAGE COMME MATRICE DE L'HISTOIRE ANTILLAISE : UNE LECTURE CROISEE DE LE QUATRIEME SIECLE ET TEXACO Pascal Iheanacho Ohanma Achievers University, Owo, Ondo State [email protected] 08035972015 And Chris Micheal Kuju University of Jos, Jos, Plateau State [email protected] 08035774835 DOI : https://doi.org/10.5281/zenodo.17370364 RESUME Cet article propose une lecture comparée de Le Quatrième Siècle d’Édouard Glissant et de Texaco de Patrick Chamoiseau en examinant la mémoire de l’esclavage comme matrice de l’histoire antillaise. Au-delà d’une perspective purement historique ou postcoloniale, l’étude intègre une approche psychanalytique, en particulier à travers les concepts de trauma, de mémoire refoulée et de fantôme. La mémoire de l’esclavage y est envisagée comme une blessure transgénérationnelle, transmise par les silences, les récits fragmentaires et les rêves. Dans Le Quatrième Siècle, la lignée des Longoué et des Béluse tente de réinvestir une généalogie occultée, inscrite dans des espaces de résistance (les mornes) et dans une temporalité onirique, marquée par l’hallucination et la hantise. Glissant développe ainsi une « mémoire opaque » qui relève davantage de l’inconscient collectif que de l’archive. Chez Chamoiseau, la figure de Marie-Sophie Laborieux incarne une mémoire communautaire où le trauma initial de l’esclavage est intégré dans un processus de réécriture identitaire. Le quartier Texaco devient le lieu d’une reconstruction symbolique du moi collectif, analogue à une cure psychanalytique où la parole libérée agit comme catharsis. Les récits oraux, les écritures discontinues et les voix spectrales forment un tissu narratif où le passé, loin d’être dépassé, hante et structure le présent. Ainsi, la littérature antillaise, dans sa poétique de la créolité, propose une forme de traitement du trauma colonial par le récit, le mythe et l’imaginaire. MOTS-CLES : Mémoire de l’esclavage, Trauma, Créolisation, Spectre, Contre-histoire.
pg. 100 VOL. 9, NO.2, MAY, 2025: BEYOND BABEL: BU JOURNAL OF LANGUAGE, LITERATURE AND HUMANITIES ABSTRACT This article offers a comparative reading of Le Quatrième Siècle by Edouard Glissant and Texaco by Patrick Chamoiseau, examining the memory of slavery as a foundational matrix of Antillean history. Moving beyond a purely historical or postcolonial perspective, the study incorporates a psychoanalytic approach, particularly through the concepts of trauma, repressed memory, and ghost. The memory of slavery is interpreted as a transgenerational wound, transmitted through silences, fragmentary narratives, and dreams. In Le Quatrième Siècle, the Longoué and Béluse lineage attempts to reclaim an occluded genealogy, inscribed in spaces of resistance (the mornes) and in a dreamlike temporality marked by hallucination and haunting. Glissant thus develops an “opaque memory” that pertains more to the collective subconscious than to any archival record. In Chamoiseau’s Texaco, the figure of Marie-Sophie Laborieux embodies a communal memory in which the foundational trauma of slavery is integrated into a process of identity rewriting. The Texaco district becomes a symbolic site for the reconstruction of the collective self, akin to a psychoanalytic cure where the liberated word acts as catharsis. Oral narratives, discontinuous writing, and spectral voices form a narrative fabric in which the past far from being overcome haunts and structures the present. Thus, Antillean literature, through the poetics of creolization, offers a form of working through colonial trauma via storytelling, myth, and imagination. KEY WORDS: Slavery memory, Trauma, Creolization, Spectra, Counter-history. Introduction La littérature antillaise contemporaine se fonde sur un passé qui refuse de passer. Il s’agit de celui de l'esclavage et de la traite transatlantique. Ce passé, trop souvent dénié dans les récits historiques européens, constitue une mémoire souterraine, transmise par des voix marginales, par des lieux de résistance et par une langue hybride. Dans Le Quatrième Siècle d'Edouard Glissant et Texaco de Patrick Chamoiseau, cette mémoire douloureuse devient matrice de création et fondement identitaire. Ce travail propose une étude comparative des deux romans en articulant plusieurs niveaux d’analyse : historique, littéraire, et psychanalytique. L'objectif est de mettre en lumière les modalités par lesquelles la mémoire de l’esclavage agit comme matrice narrative, politique et poétique. Nous commencerons par un état des lieux critique sur la place de l’esclavage dans les écritures antillaises postcoloniales, en mobilisant les apports de la critique littéraire (Dash, Lionnet, Ngal) et de la philosophie de la mémoire (Derrida, Glissant). Ensuite, nous analyserons comment Glissant et Chamoiseau construisent des récits-généalogies marqués par le trauma et le fantôme. Enfin, nous montrerons que leurs œuvres, à travers la poétique de la créolité, proposent une forme de traitement du trauma colonial analogue à une cure psychanalytique, où les figures d’ancêtres, les espaces symboliques et les voix fragmentées permettent une reconstruction identitaire et historique. Etat des lieux critique sur la mémoire de l’esclavage dans la littérature antillaise Depuis plusieurs décennies, la mémoire de l’esclavage est devenue une matrice incontournable de l’écriture antillaise. Elle n’est non seulement un motif thématique, mais un véritable principe structurant des œuvres, tant sur le plan narratif que poétique. Dans ce contexte, Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau s’imposent comme deux figures majeures dont les œuvres constituent des paradigmes d’une écriture de la mémoire. Cette mémoire est envisagée comme « mémoire-monde
pg. 101 VOL. 9, NO.2, MAY, 2025: BEYOND BABEL: BU JOURNAL OF LANGUAGE, LITERATURE AND HUMANITIES » (Glissant, Poétique, 64), c’est-à-dire une mémoire qui déborde les cadres strictement nationaux ou historiques pour proposer une poétique de la trace, de l’errance et du tremblement. Edouard Glissant, dès les années 1980, développe une conception de l’Histoire non linéaire, fragmentée et ouverte à la multiplicité. Dans Le discours antillais, il affirme que « la mémoire de l’esclavage est une mémoire sans monument » (217), soulignant ainsi l'absence d’archives visibles et la nécessité de reconstituer cette mémoire par la fiction et le langage. Cette idée est reprise par Michael Dash dans son étude sur Glissant : « L’histoire glissantienne est moins une reconstruction qu’une réinvention, une mise en récit de ce que les archives ont tu » (89). Dans le sillage de Glissant, Patrick Chamoiseau reprend cette idée d’une mémoire à la fois enfouie et vivante. Dans Ecrire en pays dominé, il écrit : « Nous avons reçu l’esclavage en héritage, non pas comme une histoire racontée, mais comme une vibration dans les silences » (52). Ce silence, loin d’être vide, devient le matériau même d’une écriture de la créolité. En effet, dans Eloge de la créolité, Chamoiseau, Bernabé et Confiant plaident pour une littérature qui assume le chaos originel, l’hybridité et la violence de la fondation coloniale et selon eux: « Notre histoire commence dans les cales d’un bateau négrier » (26). Cette littérature de la mémoire se heurte à plusieurs défis. Le premier est celui de la transmission. Comme le note Françoise Lionnet : « La mémoire transnationale, dans les contextes post-esclavagistes, s’articule souvent par des récits oraux, des rêves, des gestes, des bribes » (59). Le second défi est celui de la temporalité. La mémoire de l’esclavage ne s’inscrit pas dans une chronologie claire ; elle revient sous forme de spectres, d’hallucinations, de répétitions. Jacques Derrida, dans Spectres de Marx, parle de « l’hantologie » (48), une forme d’être-au-monde hantée par ce qui a été tu, nié ou occulté. Ainsi, dans Texaco, Marie-Sophie Laborieux incarne cette mémoire hantée décrite comme, « métisse de récits et de songes » (74), qui tente de transmettre à l’urbaniste la contre-histoire de son peuple. Dans Le Quatrième Siècle, la lignée des Longoué-Béluse devient l’allégorie d’une mémoire qui refuse l’oubli. Longoué, le premier marron, est celui par qui commence une histoire non officielle, transmise oralement et perpétuée par des descendants en quête de sens. Les critiques s’accordent sur le fait que la mémoire de l’esclavage, dans ces romans, se donne moins à lire qu’à ressentir. Elle n’est pas archivée, mais incarnée. Georges Ngal, dans La quête de la mémoire chez Chamoiseau, souligne que « le récit chamoisélien opère comme une cure psychanalytique où l’écriture tient lieu de parole libératrice » (47). Cette interprétation rejoint celle d’Achille Mbembe, qui, dans Critique de la raison nègre, insiste sur la dimension psychique du trauma colonial, inscrit dans les corps et les imaginaires. Enfin, cette écriture de la mémoire s’inscrit dans une stratégie de subversion : contre l’histoire écrite par les colons, elle oppose une poétique du fragment, du palimpseste et du tremblement. La créolité devient ainsi une réponse esthétique et politique au silence des archives. Comme l’écrit Glissant : « Il ne s’agit pas de reconstituer un passé, mais de le laisser résonner » (Poétique, 112). Ce bref état des lieux permet donc de situer les enjeux esthétiques, politiques et psychiques d’une mémoire de l’esclavage dans la littérature antillaise. En croisant les approches critiques (postcoloniale, psychanalytique, poétique), on comprend que cette mémoire ne vise pas la restitution mais la résonance car elle est une manière de dire l’indicible, d’incarner l’absence, et de construire une identité relationnelle.
pg. 102 VOL. 9, NO.2, MAY, 2025: BEYOND BABEL: BU JOURNAL OF LANGUAGE, LITERATURE AND HUMANITIES 1. Généalogies blessées et mémoires rhizomateuses La mémoire de l’esclavage dans Le Quatrième Siècle et Texaco ne s’inscrit pas dans un ordre généalogique classique. Elle surgit comme une mémoire disloquée, fracturée, marquée par la violence de la Traite et de la plantation, mais réinventée à travers des formes alternatives de filiation, de transmission et de narration. Ces romans mettent en scène des lignées brisées, traversées par la douleur, mais capables d’engendrer une mémoire rhizomateuse, c’est-à-dire non hiérarchique, en réseau, et résolument antihistoriciste au sens occidental du terme. Cette section analyse la façon dont les deux auteurs réélaborent la mémoire de l’esclavage à travers des figures généalogiques décentrées, des voix multiples et une logique de la trace, du tremblement et de la relation. 1.1. Le marronnage comme origine d’une généalogie alternative Dans Le Quatrième Siècle, Glissant substitue à la lignée biologique une généalogie du marronnage. L’histoire commence non pas avec la capture ou la vente des esclaves, mais avec la fuite de Longoué, figure fondatrice d’un lignage insoumis. Le personnage incarne l’ancêtre mythique d’une histoire subalterne qui échappe aux récits coloniaux. Il devient l’origine d’une filière non documentée, mais vivante, qui s’oppose à l’Histoire officielle. Le narrateur insiste ainsi sur « la voix de Longoué qui n’avait pas été entendue des maîtres » (47), soulignant le caractère clandestin et résistant de cette parole généalogique. Cette parole est mémoire, mais une mémoire qui se transmet par l’oralité, par le récit, par la réinvention, non par les archives. L’acte de marronner fonde donc une mémoire souterraine. C’est un geste inaugural qui brise la chaîne de l’esclavage, mais aussi celle de l’histoire linéaire. Longoué, dans sa fuite, devient à la fois ancêtre et fondateur d’un espace-temps nouveau : celui du morne, territoire d’élévation et de repli, mais aussi de recréation. Glissant écrit : « C’est là, dans les hauteurs, que l’histoire commença pour eux » (Le Quatrième Siècle 61). L’espace du morne devient ainsi le lieu matriciel d’une généalogie réparatrice, où la mémoire ne se transmet pas par la filiation du sang, mais par celle du récit et de la résistance. Ce principe est repris dans Texaco, où Marie-Sophie Laborieux se pense elle-même comme l’héritière d’une généalogie blessée. Son père, Esternome, ancien esclave affranchi, refuse le modèle colonial d’ascension sociale et s’ancre dans une posture de contre-histoire. Marie-Sophie déclare : « Mon père ne voulait pas grimper la société, mais la quitter » (89). Ce refus de l’intégration dans l’ordre colonial fonde une autre lignée : non celle des notables noirs assimilés, mais celle des marginaux, des rêveurs, des bâtisseurs clandestins. Ici encore, le morne symbolisé par le quartier de Texaco devient un espace de redéfinition mémorielle. 1.2. Filiation éclatée et figures féminines de mémoire Les généalogies dans ces deux romans sont également marquées par la fragmentation, la discontinuité, voire l’opacité. Dans Texaco, Marie-Sophie Laborieux est elle-même incertaine de sa lignée : « Je suis de femmes muettes, de chairs sans souvenirs » (107). La mémoire de l’esclavage est donc portée par des absences, des silences, des non-dits. La lignée est moins un arbre qu’un rhizome au sens deleuzien, c’est-à-dire une forme mouvante, éclatée, souterraine, dont les connexions sont multiples et non hiérarchiques. Cette mémoire rhizomateuse correspond à ce que Glissant théorise comme la Relation : « La Relation est cette mise en contact des cultures, des imaginaires, qui ne vise pas l’unité, mais la mise en commun » (Poétique, 152).
pg. 103 VOL. 9, NO.2, MAY, 2025: BEYOND BABEL: BU JOURNAL OF LANGUAGE, LITERATURE AND HUMANITIES Dans les deux romans, ce sont les femmes qui incarnent cette mémoire rhizomateuse. MarieSophie dans Texaco, Mathieu Béluse dans Le Quatrième Siècle (qui, bien que masculin, hérite de la parole féminine de son ancêtre Sylaï), et les figures anonymes des mères, des conteuses, des gardiennes de l’oralité. Ces femmes transmettent la mémoire non par le biais d’une histoire stabilisée, mais à travers des récits décousus, des fragments, des visions. Ce mode de transmission renvoie à ce que Françoise Lionnet appelle la « mémoire par éclats » (61), une mémoire qui ne reconstitue pas le passé, mais en laisse apparaître des bribes sensibles. Dans Le Quatrième Siècle, Sylaï, la mère d’Esdras, apparaît comme une figure centrale de cette mémoire corporelle et spirituelle. Elle est décrite comme une femme silencieuse, mais dont la douleur, transmise à son fils, fait de lui un « porteur de mémoire » : « Il [Esdras] savait ce que sa mère n’avait pas dit » (143). Cette transmission muette fait écho à l’idée d’une mémoire incorporée, que Derrida désigne comme « hantologie », une manière d’être hanté par ce qui n’a pas été dit. Chez Glissant comme chez Chamoiseau, la mémoire ne passe pas par la clarté du récit, mais par l’opacité de l’expérience. 1.3. Le récit comme reconstitution affective et politique Cette filiation éclatée n’empêche pas la construction de récits puissants, mais ceux-ci ne cherchent pas à reconstituer une vérité historique. Ils visent plutôt une vérité affective, incarnée, qui redonne une densité à la mémoire de l’esclavage. Le récit devient ainsi un espace de réinvention, un « archipel de mémoires » (Glissant, Poétique, 98) où chaque voix est une île, reliée aux autres par des courants invisibles. C’est cette logique que suit Texaco, où le roman se présente comme un palimpseste de récits, de confessions, de lettres, de bribes, qui recomposent la mémoire du quartier à travers les paroles de Marie-Sophie. Loin d’être linéaire, ce récit se déploie en spirales, en retours, en réminiscences, en digressions. Il épouse la logique du traumatisme, qui ne se dit jamais frontalement, mais toujours de biais. Georges Ngal parle à ce titre de « récit thérapeutique » (47), où l’écriture devient une forme de réparation psychique. Marie-Sophie, en racontant sa vie à l’urbaniste figure de l’Etat moderne cherche à inscrire sa mémoire dans une nouvelle temporalité. Elle écrit : « Ce que je dis est pour que tu écrives, que tu dessines, que tu n’effaces pas » (Texaco, 452). La mémoire devient ici un geste politique cherchant à résister à l’effacement par la parole. Dans Le Quatrième Siècle, le récit suit une logique similaire. Le roman est structuré par une alternance de voix, de points de vue, de fragments d’histoire. Glissant refuse la linéarité pour proposer une esthétique du tremblement, où chaque chapitre redonne voix à un silence. Le narrateur omniscient cède parfois la parole à des personnages, parfois à des récits oraux rapportés, ou même à des visions. Cette polyphonie crée un effet de densité mémorielle, où l’histoire n’est jamais close, mais toujours en reconstitution. Comme le dit Glissant : « L’Histoire que l’on vit est un éclatement, un vertige de vérités » (Poétique, 73). 1.4. Le refus de la clôture : vers une mémoire en mouvement L’un des enjeux majeurs de ces deux romans est le refus de toute clôture mémorielle. La mémoire de l’esclavage ne saurait être stabilisée, fixée, muséifiée. Elle est en perpétuel devenir, en tremblement constant. Glissant insiste sur cette idée dans Poétique : « Ce qui compte n’est pas le passé que l’on retrouve, mais la relation que l’on tisse avec lui » (114). Ce principe de relation se manifeste dans la structure même des récits, qui avancent par bifurcations, digressions, errances. La mémoire n’est pas un monument, mais un mouvement. Cette poétique du mouvement est visible dans le motif du déplacement constant des personnages. Ainsi, dans Texaco, Marie-Sophie est sans cesse contrainte de déménager, de reconstruire, de fuir. Ce nomadisme est à la fois une contrainte
pg. 104 VOL. 9, NO.2, MAY, 2025: BEYOND BABEL: BU JOURNAL OF LANGUAGE, LITERATURE AND HUMANITIES sociale : celle des exclus, des marginalisés et une posture existentielle : celle de ceux qui refusent la sédentarité de l’histoire dominante. De même, dans Le Quatrième Siècle, les personnages traversent la forêt, les mornes, les champs, les rivières ; l’espace est une mémoire en marche, chaque lieu conservant une trace du passage des ancêtres. La mémoire devient alors cartographique. Elle n’est non seulement temporelle, mais spatiale. Elle se grave dans les lieux, les corps, les gestes. Le roman antillais, tel que le conçoivent Glissant et Chamoiseau, est un espace-temps mémoriel, un réseau de lieux chargés de sens. L’esclavage y est présent non comme un fait historique clos, mais comme un palimpseste vivant. C’est ce que montre la structure de Texaco, où chaque strate du quartier correspond à une époque, à une lutte, à une mémoire : « Le quartier était fait de toutes ses couches, de toutes ses douleurs superposées » (399). 1.5. Rhizome, tremblement et créolisation : vers une mémoire-poétique La mémoire de l’esclavage, telle qu’élaborée par Glissant et Chamoiseau, devient finalement un vecteur de poétique. Elle ne vise pas la simple remémoration, mais la création. Elle s’inscrit dans une dynamique de créolisation : un processus de transformation, de métissage, d’invention. Le rhizome est ici plus qu’une métaphore : il est une méthode. Il permet de penser une mémoire non unifiée, non hiérarchisée, mais vivante, mouvante, féconde. La créolisation devient une forme de résistance esthétique car elle refuse le modèle de l’histoire unique, linéaire, coloniale. Elle propose une mémoire plurielle, traversée par des voix multiples, par des imaginaires hybrides. Comme le résume Patrick Chamoiseau : « Ce n’est pas l’origine qui nous fonde, c’est la rencontre » (Ecrire, 104). Cette poétique de la rencontre permet de sortir de la victimisation mémorielle pour envisager l’esclavage non seulement comme trauma, mais aussi comme source de création. Ainsi, la mémoire de l’esclavage dans Le Quatrième Siècle et Texaco se donne à lire comme une mémoire blessée mais active, fragmentée mais féconde, silencieuse mais vibrante. Elle s’incarne dans des figures de transmission alternatives marrons, femmes silencieuses, conteurs marginaux et dans des formes narratives non linéaires, éclatées, tremblantes. Elle permet de penser une généalogie antillaise qui n’est pas fondée sur l’origine pure, mais sur le métissage, l’errance et la résistance. 2. Espaces de mémoire : du morne au bidonville, cartographies de la résistance L’histoire de l’esclavage, dans les imaginaires antillais, ne s’inscrit pas seulement dans les archives ou les généalogies orales, elle se grave dans le paysage, dans les plis du territoire. Le roman antillais contemporain, à travers des figures comme Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, investit ces lieux marqués par la douleur, mais aussi par la résistance, comme des espaces mémoriels vivants. Le morne et le bidonville, loin d’être de simples décors, deviennent des scènes symboliques où se rejouent les tensions entre oubli et mémoire, entre oppression et refondation. En ce sens, Le Quatrième Siècle et Texaco se donnent à lire comme des cartographies affectives du trauma colonial, où l’espace devient texte. 2.1 Le morne : lieu d’opacité et de survivance Chez Glissant, le morne n’est non seulement une montagne ou une colline typique des reliefs antillais. Il est un lieu de refuge, de retrait, de mise en retrait volontaire face à l’ordre colonial. A cet effet, dans Le Quatrième Siècle, le morne devient la scène d’un marronnage existentiel autant que politique. Il est ce « lieu où l’histoire officielle ne va pas », selon une formule glissantienne qui résume parfaitement sa fonction symbolique. Lorsque Longoué, ancêtre marron et figure
pg. 105 VOL. 9, NO.2, MAY, 2025: BEYOND BABEL: BU JOURNAL OF LANGUAGE, LITERATURE AND HUMANITIES fondatrice du roman, s’échappe du bateau négrier et se terrer dans les hauteurs, le morne devient le premier lieu de résistance. « Il s’était terré dans les mornes », lit-on dès la première page (11). Cette spatialisation de la fuite inscrit une dynamique verticale dans la narration : s’élever pour disparaître, grimper pour se dérober au regard du maître. Le morne, par son inaccessibilité, devient le contraire de la plantation, espace quadrillé, surveillé, rationalisé. Le morne est aussi un lieu d’opacité, concept fondamental dans la pensée de Glissant. Dans Poétique, il écrit : « Comprendre, c’est réduire. Le monde se donne à co-naître, non à comprendre » (190). De même, le morne se refuse à l’explication, au savoir colonial. Il abrite des existences qui échappent à l’historiographie, des récits souterrains, fragmentaires, faits de silences. L’opacité est ainsi une modalité de la mémoire : ce que l’on ne peut ni dire complètement ni comprendre totalement, mais seulement éprouver. Le morne incarne ce type de mémoire, transmise par les songes, les sensations, les bribes de récits. D’un point de vue anthropologique, cette élévation vers le morne réactualise un geste cosmique : remonter vers les ancêtres, vers un lieu sacré où la parole se libère du carcan rationnel. Dans certaines traditions afro-caribéennes, la montagne est perçue comme lieu de médiation entre le monde des vivants et celui des esprits. Glissant réinvente ce symbolisme dans une perspective littéraire. Ainsi, le morne devient un théâtre de la survivance, pour reprendre un concept de Michel de Certeau « La survivance, c’est ce qui résiste sans bruit à l’effacement » (107). On retrouve dans les descriptions de Glissant une sensualité du paysage, un art de faire parler les lieux. Par exemple : « Le morne le soir devenait tout à fait noir, puis irradiait de lucioles qui passaient sur les tombes » (Le Quatrième Siècle, 103). Le paysage est hanté, mais aussi vivant. Il porte la trace des morts tout en restant traversé par une énergie lumineuse, fugitive. Cette poétique de l’imperceptible permet de penser la mémoire non comme un monument figé, mais comme une circulation diffuse, un « tremblement », pour reprendre un autre mot-clé de Glissant. Enfin, le morne agit comme une archive non institutionnelle. Il conserve les traces, les gestes, les paroles non dites. Il est, dans ce sens, un « lieu-archive » vivant, en résonance avec ce qu’Achille Mbembe appelle « les zones de non-savoir » : tout en s’expliquant : « Ce sont des lieux où l’archive officielle se tait, mais où la vie continue à parler autrement » (98). C’est précisément cette parole « autre », poétique et résistante, que Glissant cherche à faire entendre par la fiction. 2.2 Texaco : le bidonville comme lieu de fondation A première vue, le bidonville de Texaco, tel qu’il est décrit par Chamoiseau, semble à l’opposé du morne glissantien. Il s’agit d’un espace urbain, anarchique, précaire, construit sur les marges de Fort-de-France. Pourtant, il joue un rôle similaire dans la mémoire collective : celui de lieu-refuge et de refondation. C’est dans Texaco que Marie-Sophie Laborieux, narratrice du roman, retrace l’histoire de sa famille et de sa communauté. Comme le morne, le bidonville devient ici un lieu de parole, de résistance et de mémoire. Chamoiseau définit Texaco comme un espace paradoxal : « Il était né dans l’exclusion, mais il nous avait faits puissants » (147). Cette phrase résume la force de ce lieu : marginalisé par les pouvoirs publics, méprisé par l’urbanisme colonial, le quartier devient néanmoins un creuset de création sociale et culturelle. Texaco, c’est l’envers de la ville coloniale : un lieu sans droit, mais plein de récits. Ce lien entre lieu et parole est au cœur du projet narratif de Chamoiseau. Il écrit : « La ville nous avait jetés là, mais nous avions inventé un monde» (199). Le bidonville devient un laboratoire d’expériences, où les habitants redéfinissent leur rapport au temps, à l’espace, à l’histoire. La mémoire de l’esclavage y circule dans les récits, les légendes, les conversations : « Je ne savais plus si ce que je disais m’avait été dit, ou si je l’avais rêvé » (145). Ce flou témoigne d’une mémoire vivante, en perpétuelle mutation, une mémoire « créole »
pg. 106 VOL. 9, NO.2, MAY, 2025: BEYOND BABEL: BU JOURNAL OF LANGUAGE, LITERATURE AND HUMANITIES au sens de Bernabe, Chamoiseau et Confiant dans Eloge de la créolité. La mémoire du bidonville ne repose pas sur des faits stabilisés, mais sur des affects, des impressions, des voix mêlées. Elle relève de ce que Walter Benjamin appelait « la mémoire involontaire » : une mémoire surgissant au détour d’une odeur, d’un objet, d’un mot. L’espace urbain devient ici un palimpseste où s’écrit une histoire alternative, échappant à l’historiographie coloniale. Le personnage de l’Urbaniste, qui vient tenter de rationaliser l’espace de Texaco, incarne cette violence du savoir colonial qui cherche à réduire, à classer, à expulser. Marie-Sophie lui oppose la logique du récit, de la parole libre, de la mémoire vibrante. Texaco est aussi un espace de lutte, un lieu où les traces de l’esclavage sont transfigurées en acte de création. Lorsque Marie-Sophie raconte comment son père Esternome, ancien esclave affranchi, a contribué à fonder le quartier, elle inscrit l’histoire de Texaco dans une continuité marronne. Elle affirme : « Nous étions les enfants des fuites » (123). Le bidonville, comme le morne, devient ainsi un avatar contemporain du marronnage; un espace en marge, mais porteur d’un pouvoir symbolique immense. Le travail de Chamoiseau consiste à poétiser cet espace stigmatisé, à en faire le support d’un imaginaire réparateur. Il s’agit de substituer au stigmate social une valeur esthétique et politique. C’est là que le bidonville devient un lieu de mémoire au sens de Pierre Nora: « Lieu où la mémoire travaille, s’élabore, se transmet, parfois contre l’histoire officielle » (17). Mais cette mémoire est ici profondément créolisée, hybridée, orale, mouvante. Elle n’a rien de monumental ; elle est diffuse, tactile, respirée. 2.3 Poétique de la topographie antillaise Glissant et Chamoiseau construisent ainsi une topographie poétique et politique des Antilles. Le morne et le bidonville, l’un rural, l’autre urbain, sont les pôles de cette géographie mémorielle. Ils représentent deux temporalités du trauma : le passé esclavagiste et la modernité postcoloniale. Mais loin d’opposer ces deux lieux, les auteurs les mettent en résonance. Tous deux accueillent des subjectivités blessées, des récits fragmentaires, des tentatives de recomposition. Comme le dit Marie-Sophie Laborieux dans Texaco, « Les histoires de chacun faisaient ce lieu, comme les grains d’un sable mêlé de tout » (143). Le roman devient alors une cartographie sensible de l’histoire antillaise. Il s’agit de tracer non pas une carte topographique, mais une carte affective, où chaque lieu devient porteur de sens, d’émotion, de mémoire. Cette géopoétique de la mémoire post-esclavagiste s’inscrit dans une esthétique du tremblement (Glissant), de la créolisation (Chamoiseau), et du fragment. Edouard Glissant évoque le morne comme un espace sacré de survivance, « le morne de l’enfouissement, de l’éloignement, le lieu où s’est inventée notre errance intérieure » (Le Quatrième Siècle, 154). Le bidonville, quant à lui, devient chez Chamoiseau un espace de parole et de résistance, où « les cases, rafistolées, se multipliaient dans une sève d’histoires, de paroles et d’inventions » (Texaco, 27). Ce n’est plus un simple espace de misère, mais un lieu de recomposition collective. En cela, les romans de Glissant et Chamoiseau participent à une réinvention radicale de l’espace antillais. Ils refusent les découpages hérités du colonialisme pour faire émerger une spatialité nouvelle, fondée sur la résistance, la fuite, la parole. Selon Celia Britton, « la créolisation chez Chamoiseau transforme les marges en centres, les déchets de l’histoire en fondements d’une nouvelle esthétique » (181). Cette réinvention passe par l’écriture : le texte devient la nouvelle carte du territoire, une carte où les marges deviennent le centre, où les lieux méprisés acquièrent une dignité poétique. MarieSophie témoigne : « Le bidonville était une écorce du monde, blessée, mais vivante » (Texaco, 245).
pg. 107 VOL. 9, NO.2, MAY, 2025: BEYOND BABEL: BU JOURNAL OF LANGUAGE, LITERATURE AND HUMANITIES Dans cette perspective, la mémoire de l’esclavage n’est pas une mémoire muséale, mais une mémoire dynamique, située, incarnée. Elle circule dans les corps, les gestes, les paysages. Elle se transmet par la parole, par le silence, par l’écriture. Comme le note Glissant, « la mémoire des peuples errants s’enracine dans le sol qu’ils ont inventé en marchant » (Poétique, 66). Et elle trouve dans le morne et le bidonville ses deux matrices principales : l’une verticale, enracinée dans le sol et le secret ; l’autre horizontale, étendue dans la ville et l’échange. Ces deux lieux, à la fois symboles et réalités, dessinent une poétique de la survivance, où l’histoire collective se dit dans le tremblement des voix et l’instabilité des formes. 3. La mémoire comme contre-histoire : écrire l’oubli et renverser le récit colonial Au cœur des romans de Glissant et Chamoiseau, la mémoire ne se limite pas à une simple remémoration des faits passés. Elle s’inscrit dans une démarche politique, une entreprise de réappropriation et de réécriture du passé colonial. Face à l’histoire officielle, souvent amnésique ou falsifiée, la mémoire telle que déployée dans Le Quatrième Siècle et Texaco agit comme une contre-histoire, une subversion narrative qui vise à redonner voix et visibilité aux invisibles, à restaurer l’humanité des victimes et à défier les logiques de pouvoir qui ont organisé l’oubli. 3.1 La contestation de l’histoire officielle et la réhabilitation des subalternes Le récit colonial antillais a longtemps occulté les souffrances, les résistances et les subjectivités des esclaves et de leurs descendants. Dans les manuels scolaires, les archives d’État, les discours dominants, l’esclavage est réduit à une simple période parmi d’autres, et les populations noires reléguées à une place marginale. Le roman, à travers sa force fictionnelle et son pouvoir d’incarnation, s’érige contre cette amnésie. Dans Le Quatrième Siècle, Glissant déconstruit la chronologie officielle en mêlant temporalités et récits pluriels. L’histoire coloniale y apparaît comme un système de violences répétées, mais aussi comme une construction idéologique. En multipliant les voix, souvent fragmentaires, le roman refuse une lecture univoque : « Ce n’est pas l’histoire que je raconte, mais les histoires qui résistent » (34). Cette phrase souligne le désir de faire entendre les « petites histoires », celles des esclaves, des marrons, des femmes ignorées. Par ailleurs, l’écriture de Glissant réhabilite les subalternes par la parole même qu’elle leur donne. Là où l’historien institutionnel impose son regard extérieur et souvent aliénant, l’écrivain offre un espace d’énonciation. Cette parole multiple déjoue les stratégies de domination, car elle déstabilise le monologue officiel. Par la polyphonie et le refus de la linéarité, Glissant institue une autre historicité, fondée sur la reconnaissance de la diversité des expériences. Chamoiseau, à travers Texaco, pousse plus loin cette démarche. Son roman est une contre-mémoire qui surgit des marges urbaines, un récit qui donne chair aux oubliés. Le quartier de Texaco, conçu comme un « non-lieu » par l’État, devient un espace de résistance narrative. Par l’intermédiaire de Marie-Sophie Laborieux, Chamoiseau restitue les mémoires de sa communauté, mais aussi ses revendications politiques : « Ecrire Texaco, c’est écrire contre l’effacement, contre le déni » (212). Le roman assume sa fonction de témoignage et de critique sociale, articulant mémoire individuelle et mémoire collective. Le geste d’écriture se présente comme un acte de justice, une réparation symbolique. La réappropriation du passé est ici un levier pour la reconnaissance des identités noires et pour la contestation des inégalités sociales toujours prégnantes.