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L'engagement social
L'engagement social LUC K. AUDEBRAND; PATRICE C. AHEHEHINNOU; ET GABRIEL HUOT UNIVERSITÉ LAVAL QUÉBEC (QC) CANADA
L'engagement social Droit d'auteur © par Luc K. Audebrand; Patrice C. Ahehehinnou; et Gabriel Huot est sous licence License Creative Commons Attribution - Pas d’utilisation commerciale - Partage dans les mêmes conditions 4.0 International, sauf indication contraire.
Table des matières Comment citer cet ouvrage vii Introduction ix Pourquoi une ressource éducative libre? xvi Une définition de l'engagement social Chapitre 1: POURQUOI Luc K. Audebrand; Patrice C. Ahehehinnou; et Gabriel Huot 3 Chapitre 2: POUR QUOI ET POUR QUI Luc K. Audebrand; Patrice C. Ahehehinnou; et Gabriel Huot 25 Chapitre 3: COMMENT Luc K. Audebrand; Patrice C. Ahehehinnou; et Gabriel Huot 52 Chapitre 4: QUI Luc K. Audebrand; Patrice C. Ahehehinnou; Gabriel Huot; et Sarah Goussard 87 Chapitre 5: QUOI Luc K. Audebrand; Patrice C. Ahehehinnou; et Gabriel Huot 128
Des retombées de l'engagement social Chapitre 6: l'engagement social et l'apprentissage Luc K. Audebrand; Patrice C. Ahehehinnou; et Stephanie Beck 155 Chapitre 7: l'engagement social comme saine habitude de vie Vicky Drapeau; Lesly Joyce Nkuindja; et Patrice C. Ahehehinnou 206 L'engagement social et les Premiers Peuples Chapitre 8: l’engagement social et les Premiers Peuples 243 Conclusion Conclusion Luc K. Audebrand; Patrice C. Ahehehinnou; et Gabriel Huot 265 Annexe I: présentation de la matrice des projets engagés Matthias Pepin; Luc K. Audebrand; Ericka Rose Calvin; et Gabriel Huot 271 Annexe II: modèle de pratique réflexive sur l’engagement social Luc K. Audebrand; Patrice C. Ahehehinnou; et Gabriel Huot 278 Annexe III: santé et engagement social - un guide de réflexion Vicky Drapeau 282
Comment citer cet ouvrage Citer cet ouvrage Audebrand, L., Ahehehinnou, P. C., & Huot, G. (2025). L’engagement social. Université Laval. Repéré à: https://pressbooks.etsmtl.ca/engagementsocial/. Sous licence CC BY-NC-SA (Creative Commons Attribution – pas d’utilisation commerciale – partage dans les mêmes conditions). Dépôt légal À préciser Auteurs Luc K. Audebrand, Patrice C. Ahehehinnou et Gabriel Huot Révision Chantal Roberge et Louise Leblanc Comment citer cet ouvrage | vii
Collaboration Vicky Drapeau; Lesly Joyce Nkuindja; et Stephanie Beck Maquette de couverture Véronique Roy Numéro international normalisé du livre – ISBN ISBN 978-2-925526-03-2 viii | Comment citer cet ouvrage
Introduction 0.1 Pourquoi parler d’engagement social? Loin d’être en marge de la société, l’engagement social joue un rôle primordial au cœur de celle-ci. Que seraient nos collectivités sans les organismes à but non lucratif et les organismes de bienfaisance? Le secteur de l’action communautaire et de l’économie sociale regroupe 18 643 organisations (incluant les coopératives) qui emploient un total de 438 931 personnes (Binhas, 2023, p.6). Que seraient ces dernières sans leurs bénévoles? On estime d’ailleurs que les bénévoles ont consacré au Canada « environ 5 milliards d’heures à des activités bénévoles, un nombre d’heures qui équivaut à plus de 2,5 millions d’emplois à temps plein à l’année » (Hahmann, 2021, p.5). Que ferait-on sans l’argent donné à Centraide Québec et Chaudière-Appalaches pour qu’elle puisse appuyer les organismes communautaires de son territoire? Non seulement l’engagement social est essentiel à nos collectivités, mais les besoins auxquels il répond sont en croissance. Nos sociétés sont confrontées à des crises politiques, sociales, économiques, sanitaires, démographiques et environnementales, allant de la crise de la confiance à l’égard du domaine politique, aux inégalités sociales en passant bien sûr par la crise climatique. S’ajoutent à celles-ci les problèmes sociétaux complexes qui font interagir les systèmes politiques, sociaux, économiques et écologiques. Les solutions à ces crises et à ces problèmes ne peuvent reposer que sur la responsabilité des gouvernements et appellent aux actions individuelles et collectives. Introduction | ix
Pourquoi une ressource éducative libre? Afin d’être cohérent avec le sujet qu’est celui de l’engagement social, cet ouvrage est publié sous la forme d’une ressource éducative libre, sous la licence CC BY-NC-SA. L’équipe de rédaction de ce manuel a jugé essentiel que le contenu de celui-ci puisse être partagé, utilisé, adapté et réutilisé gratuitement. Publier cet ouvrage en tant que ressource éducative libre est un acte concret d’engagement social. Dans un esprit de démocratisation des savoirs, l’équipe de rédaction consacre son expertise et son temps en appui à des valeurs de générosité, de partage et de dévouement pour le bien commun, sans oublier le fait que la licence de propriété intellectuelle utilisée constitue un don de biens. Cet accès n’étant pas limité par les moyens financiers dont une personne dispose, cela permet de toucher un public plus vaste et de diffuser plus largement les concepts et pratiques de l’engagement social. xvi | Pourquoi une ressource éducative libre?
UNE DÉFINITION DE L'ENGAGEMENT SOCIAL Une définition de l'engagement social | 1
2 | Une définition de l'engagement social
Chapitre 1: POURQUOI LUC K. AUDEBRAND; PATRICE C. AHEHEHINNOU; ET GABRIEL HUOT Introduction Comme l’indique Sinek (2015), le pourquoi détermine le rapport qu’une personne entretient avec la cause dans laquelle elle s’engage. C’est sa mission, sa cause, sa croyance, la raison ou ce qui la pousse à faire ce qu’elle fait. Le pourquoi, ici, ne fait pas référence au résultat de ses actions, mais plutôt à ce qui l’inspire, lui donne envie de s’engager. Parler du pourquoi revient à se focaliser sur le lien entre les valeurs, les aspirations ou les expériences de vie de la personne engagée, qui la poussent à agir. Sinek (2015) estime que lorsqu’une personne connaît pourquoi elle s’engage, cela facilite un engagement à long terme. Le pourquoi, c’est aussi avoir une conviction profonde ou croire en un but commun. Sinek (2015) recommande alors de toujours commencer par déterminer le pourquoi de nos actions et donc de notre engagement avant d’exprimer le comment et le quoi. Nous décidons ainsi de commencer ce livre en nous focalisant sur le pourquoi de l’engagement social d’une personne ou d’un groupe dans une cause. Le pourquoi de notre engagement peut provenir de plusieurs sources dont les plus importantes rapportées dans les écrits scientifiques sont nos valeurs, nos aspirations ou nos expériences de vie. Nous développerons chacun de ces concepts, d’abord en le définissant selon notre conception, puis en montrant le lien avec le sens donné à l’engagement social. Chapitre 1: POURQUOI | 3
1.1 Causes Une cause est un ensemble d’intérêts que l’on soutient ou que l’on défend en faveur d’une personne, d’une communauté ou de l’ordre des choses (Larousse, 2025). Une cause est souvent associée à un problème social qui correspond à une difficulté majeure vécue par une partie ou l’ensemble d’une société donnée. Un problème social peut être défini comme suit : manque, privation, ou besoin non ou mal satisfait par les moyens officiels, vécu dans le présent ou pressenti comme une situation difficile par des acteurs sociaux, jugé problématique et réclamant une solution, c’est-àdire devant être corrigé ou prévenu grâce à un processus de résolution de problème et la mise en œuvre d’actions. Le problème peut mener à la mise en œuvre d’une lutte collective et/ou d’une innovation sociale. (Bouchard et al., 2016, p. 146) Un préalable à l’engagement social est d’avoir une conscience du monde et des enjeux sociétaux qui le traversent. Ainsi, il y a une nécessité de prendre conscience de l’état du monde, d’où naîtra une urgence d’agir et, conséquemment, un passage à l’action. Nolywé Delannon, professeure agrégée, Faculté des sciences de l’administration, 2022 Il existe une multitude de causes. À titre d’exemple, la chaire de leadership en enseignement sur l’engagement social a catégorisé les causes de la façon suivante dans le tableau 1.1 : 4 | Chapitre 1: POURQUOI
Tableau 1.1 Les catégories de causes en engagement social Cause Exemple Arts et culture Organisation d’un festival, troupe de théâtre amateur); Association au service de ses membres Association étudiante, professionnelle, syndicale ou d’affaires Loisirs et sport amateur Coaching d’une équipe sportive Défense de droits et justice sociale Droits des minorités ethniques ou de genre, droits des personnes vivant avec un handicap, en situation d’itinérance, autochtones Solidarité internationale Secours d’urgence, projet de solidarité internationale Éducation Conseil d’établissement des écoles, fondation scolaire, aide aux devoirs, recherche Environnement Action climatique, protection des animaux, recyclage Politique Participation bénévole au sein d’un parti politique Religion ou activités spirituelles Animation de groupes de paroles, catéchèse, préparation de la messe Santé Bénévolat à l’hôpital, accompagnement des bénéficiaires de soins Services sociaux et conditions de vie Soutien aux personnes âgées, aux familles, aux jeunes, aux banques alimentaires, au logement Vie de quartier Jardin collectif, ruelle verte, sécurité et prévention Le choix d’une personne de s’engager dans une cause repose souvent sur le sens que cette personne donne à l’action qu’elle entend poser. Qu’est-ce qui construit l’engagement dans une cause sociale chez une personne? Comment s’opère la construction sociale du désir de se dévouer à telle ou telle Chapitre 1: POURQUOI | 5
cause? Plusieurs facteurs favoriseraient la rencontre d’une personne et d’une cause sociale. Pour Becquet et Goyette (2014), « les pratiques sont directement influencées par la possession de dispositions à l’engagement et de propriétés sociales spécifiques, en particulier en termes [sic] d’origine sociale, de niveau d’étude, de genre et de situation sociale » (p. 2). Plus spécifiquement, l’engagement dans une cause sociale peut avoir comme source de motivation une transmission de la fibre d’engagement par les parents aux enfants. Une personne peut aussi s’engager dans une cause, car celle-ci la touche personnellement ou parce qu’elle a été marquée par des expériences de vie liées à cette cause. Certaines personnes avec des profils sociaux liés à leurs trajectoires ou aux différents lieux de socialisation tels que la famille, les réseaux d’amis ou l’environnement professionnel seront plus à même de s’engager dans une ou des causes qui s’y rapportent directement. Partant de ce principe, le choix de s’engager dans une cause sociale pourrait bien trouver son sens dans les dispositions intériorisées par une personne durant ses différentes socialisations (Mathieu, 2010). Ce postulat s’inscrit dans une approche plus structurelle qui part du principe que la compréhension du sens de l’engagement doit être reliée à la position et à la trajectoire sociale des personnes. Cependant, pour qu’il y ait un véritable engagement à long terme, il faut que la cause corresponde à des valeurs et à des aspirations qui animent la personne, le groupe ou l’organisation. Lorsqu’il y a une corrélation entre les valeurs d’une personne et la cause à laquelle elle se dévoue, son engagement a davantage de sens à ces yeux. 6 | Chapitre 1: POURQUOI
1.2 Les valeurs La théorie des valeurs de Schwartz En termes simples, une valeur est un principe qui guide l’action. En prenant l’exemple de l’indépendance, Schwartz (2006) affirme que « les personnes pour qui l’indépendance est une valeur importante sont en état d’alerte si leur indépendance est menacée, désespérées quand elles ne parviennent pas à la préserver, et heureuses quand elles peuvent l’exercer » (p. 931). Schwartz (2006), dans sa théorie des valeurs, utilise une conception des valeurs basée sur six caractéristiques majeures : (a) « les valeurs sont des croyances associées de manière indissociable aux affects »; (b) « les valeurs ont trait à des objectifs désirables qui motivent l’action »; (c) « les valeurs transcendent les actions et les situations spécifiques »; (d) « les valeurs servent d’étalon ou de critères »; (e) « les valeurs sont classées par ordre d’importance les unes par rapport aux autres »; et (f) « l’importance relative de multiples valeurs guide l’action » (p. 931). Dans la première caractéristique, Schwartz lie les valeurs à l’état d’esprit d’une personne. Ainsi, ses émotions et ses sentiments ont une incidence sur ses motivations. Une personne qui a comme valeur l’égalité laissera exprimer ses émotions et ses sentiments dans des contextes ou des situations d’inégalités sociales. L’engagement dans des causes visant à promouvoir une égalité sociale permettra à cette personne de se sentir en accord avec ces valeurs. Dans la deuxième caractéristique, l’auteur met l’accent sur l’adéquation entre les valeurs et les raisons de l’engagement social d’une personne. Comme nous l’avons mentionné plus haut, c’est bien le lien entre les valeurs d’une personne et les causes dans lesquelles elle s’engage qui motivent son action. Chapitre 1: POURQUOI | 7
Une personne animée d’une justice climatique s’engagera dans le but de combattre toute injustice climatique. Dans la troisième caractéristique, Schwartz fait la différence entre les valeurs et les normes ou encore les attitudes qui se limitent uniquement à des actions, à des objets ou à des situations spécifiques. Pour lui, les valeurs sont donc d’un ordre supérieur à ces concepts. En mettant en avant le rôle des valeurs dans le choix des actions et des causes dans lesquelles une personne pourra s’engager, l’auteur révèle, dans la quatrième caractéristique, l’importance des valeurs d’une personne dans l’identification « de ce qui est bon ou mauvais, justifié ou illégitime, de ce qui vaut la peine d’être fait ou de ce qui doit être évité en fonction des conséquences possibles pour les valeurs que l’on affectionne » (Schwartz, 2006, p. 931). Pour une personne qui décide de s’engager dans une cause sociale, ses valeurs serviront donc de boussole pour guider ses actions, mais également de référent pour poser un diagnostic sur les actions à mener ou non pour ne pas être en opposition à ses valeurs. La cinquième caractéristique fait référence à la hiérarchisation des valeurs d’une personne. Toute personne possède normalement plusieurs valeurs, mais souvent à des degrés d’importance différents. Bien qu’une personne possède des valeurs comme la justice sociale, l’égalité, la solidarité, la réussite ou encore l’équité, ne signifie pas qu’elle accorde la même importance à chacune de ces valeurs. La cause dans laquelle elle est engagée ou elle veut s’engager peut nécessiter l’expression d’une ou de plusieurs valeurs plus que d’autres. Enfin, la sixième caractéristique renvoie à l’implication de plusieurs valeurs dans les actions d’une personne. L’engagement social dans une cause nécessite que la personne engagée fasse appel à plus d’une valeur pour guider son action. Lorsqu’une personne s’engage, par exemple, pour la justice climatique, elle fera sans doute appel à des valeurs comme la justice sociale ou l’égalité. L’apport et l’utilité des 8 | Chapitre 1: POURQUOI
valeurs à l’action résident dans deux éléments selon Schwartz : les valeurs sont appropriées et convenables dans le contexte où l’action est posée et également parce qu’elles sont essentielles pour la personne concernée. L’approche de Heinich Dans son approche sociologique, Heinich (2017) distingue trois significations principales de la notion de valeur : valeurgrandeur, valeur-objet et valeur-principe. Dans la première signification, valeur-grandeur, la valeur correspond intrinsèquement à la grandeur octroyée à un objet qui détermine son estimation. La valeur-grandeur peut avoir un sens identique à des notions comme l’importance, le mérite, la qualité, la quantité, la vertu ou encore le prix. C’est la définition la plus courante utilisée au sens commun et qui répond souvent aux questions suivantes : quelle est la valeur de cet objet? Que vaut cet objet? Quel prix est-on disposé à payer pour cet objet? Le plus souvent, la valeur qu’on accordera à un objet déterminera le prix auquel on souhaite l’acheter ou le vendre. Dans la deuxième signification, valeur-objet, la « valeur est un objet crédité d’une appréciation positive, c’est-à-dire un objet communément considéré comme doté de valeur au premier sens du terme » (Heinich, 2017, p. 134). La valeur est ici un bien, par exemple, une lettre de change, une action, une obligation ou encore un billet de banque. La notion de bien peut s’appliquer à la fois à des objets de manière concrète comme une maison ou une voiture, mais également à des entités auxquelles nous accordons de l’importance telles que la famille, le travail, la religion ou l’art. Enfin, dans la troisième signification, valeur-principe, la notion de valeur n’équivaut pas à une appréciation (valeurgrandeur) ni à un bien concret ou abstrait (valeur-objet), mais correspond davantage au principe qui est à la base de Chapitre 1: POURQUOI | 9
Nous déclarons notre volonté à nous engager socialement. (Université Laval, 2024, 2e et 3e puces). 1.4 Les liens entre les causes, les valeurs et les aspirations Jusqu’ici, nous avons visé à définir et à mieux appréhender le sens de trois concepts que sont les causes, les valeurs et les aspirations. Nous avons défini les causes sociales comme un ensemble d’intérêts ou d’enjeux sociaux qu’un individu ou encore un groupe soutient ou défend en faveur d’une personne, d’une communauté ou de l’ordre des choses. Les valeurs réfèrent à tout principe qui guide l’action d’une personne et influence son engagement. Une personne s’engagera prioritairement dans des causes qui sont en lien avec ses valeurs personnelles. Il en est de même pour les aspirations qui renvoient à l’idéal social qu’une personne ou un groupe souhaite atteindre à travers son engagement et ses actions. Les aspirations dépendent également des valeurs personnelles ou de groupe. Les valeurs et les aspirations doivent être explicitées, surtout s’il s’agit d’un engagement collectif. Les concepts de valeur et d’aspiration peuvent parfois prêter à confusion selon la façon dont leur sens est perçu. Prenons l’exemple de la notion d’égalité qui peut être considérée par certaines personnes comme une valeur et par d’autres comme une aspiration. L’égalité est souvent définie comme un principe selon lequel toute personne, peu importe son origine sociale ou ethnique, sa race ou son sexe, doit être traitée de la même façon qu’une autre. Dans le domaine de l’éducation, par 16 | Chapitre 1: POURQUOI
exemple, l’égalité des chances vise à garantir à tous les enfants les mêmes chances de réussite au début de leur parcours scolaire. Pour certaines personnes, cette égalité des chances est une valeur qu’ils promeuvent à travers leurs actions. Elle peut toutefois être également vue comme un idéal à atteindre, donc comme une aspiration. Les concepts de valeur et d’aspiration ne sont pas absolus, le sens qu’on leur donne peut varier d’un contexte à un autre ou d’une personne à une autre. 1.5 Les expériences comme source de causes, de valeurs et d’aspirations Dans les précédentes sections de ce chapitre, nous avons défini les construits, les causes, les valeurs et les aspirations, montré les liens entre eux et expliqué comment ces liens peuvent influencer l’engagement social d’une personne ou d’un groupe. Les causes, les valeurs et les aspirations qui peuvent être à la base du choix de s’engager peuvent provenir de différentes sources. L’engagement social ayant un caractère évolutif dans le temps comme dans l’espace, les expériences de vie d’une personne ou les événements historiques peuvent contribuer à changer ou à faire évoluer les causes dans lesquelles une personne s’implique, de même que ses valeurs et ses aspirations. Nous évoquerons ici l’engagement social sous l’angle successivement de la transmission familiale, d’une cause qui nous touche personnellement et d’autres expériences vécues. Une transmission de la fibre d’engagement par les parents L’environnement familial demeure, pour plusieurs personnes, le premier et principal lieu de socialisation dans leur vie. Chapitre 1: POURQUOI | 17
L’engagement des parents dans une cause peut créer chez une personne des dispositions à s’engager afin de perpétuer cette culture familiale. L’engagement, ici, peut alors trouver son sens dans cette perspective de continuité d’une valeur ou d’une aspiration familiale qui serait transmise de génération en génération. Les raisons de l’engagement d’un individu peuvent être façonnées par la culture, la tradition ou les valeurs développées au fil des années, voire des décennies, dans sa famille. La transmission de cette fibre d’engagement favorise une implication, de la part des enfants, dans une cause sociale rappelant celle soutenue par leurs parents. Cette fibre d’engagement est donc transmise en héritage. Dans une même famille, les désirs et les aspirations d’engagement semblent se conserver d’une génération à une autre, bien que les initiatives plus personnelles aient gagné en popularité sur des actions collectives. Les différentes expériences d’engagement social vécues avec les parents participent à la construction chez l’enfant d’une volonté permanente de défendre une cause pour laquelle l’importance est bien saisie et la nécessité de la soutenir est comprise. Les enfants qui, par exemple, participent à des activités de mobilisation ou à des manifestations de soutien à la justice climatique auront développé un rapport particulier avec cette cause. La probabilité demeure très forte que ces enfants aient trouvé, à travers la participation à ces activités, les raisons de la défense de la justice climatique comme cause sociale. En nous touchant de façon personnelle L’engagement peut trouver son sens du fait qu’une personne au sein de la famille, des proches ou des collègues soit directement concernée. C’est le cas, par exemple, des parents d’un enfant autiste qui s’engagent dans des organismes communautaires œuvrant dans la défense de cette cause. L’implication des parents par des contributions financières ou 18 | Chapitre 1: POURQUOI
du bénévolat permet que leur enfant reçoive l’aide nécessaire et le soutien requis dans son développement. En s’engageant dans une cause qui les touche personnellement et en se dévouant volontairement à cette cause, les parents semblent souvent avoir la conviction de l’utilité de leur implication, de son importance pour leur enfant et ensuite pour d’autres enfants vivant avec une condition similaire. Un autre exemple très parlant est la hausse brusque du bénévolat pendant la pandémie de COVID-19, notamment dans les centres d’hébergement de soins de longue durée qui abritent des adultes en grande perte d’autonomie ne pouvant plus vivre dans leur environnement habituel. Plusieurs proches aidants ont choisi de s’engager en tant que bénévoles dans ces centres afin de contribuer au mieux-être de leurs parents. Cela étant, certaines expériences de vie marquantes peuvent contribuer à l’engagement dans une cause sociale. Les expériences marquantes Certaines expériences peuvent exercer une influence sur l’engagement d’une personne. Le fait de vivre certains événements historiques peut changer la trajectoire d’engagement d’une personne. L’exposition à ces événements aura pour conséquence de changer sa vision du monde et sa perception quant à certains enjeux sociaux, ce qui la conduira à s’engager pour défendre ou soutenir une cause sociale. En ce sens, certains individus trouvent dans leur engagement social une manière d’exprimer leur révolte ou leur indignation par rapport à une injustice sociale. Toutes les formes d’injustices sociales créent des bases à l’engagement social des individus. S’engager dans une cause sociale liée à des expériences marquantes permet à certains individus de donner sens à leurs actions, mais également de trouver la voie de leur accomplissement social. Chapitre 1: POURQUOI | 19
Les chemins menant à l’engagement social sont multiples. On peut décider de s’engager socialement, par exemple, à la suite de la lecture d’un livre sur la crise climatique qui nous a interpellés. L’engagement peut aussi naître d’un traumatisme personnel et du désir de redonner qui nous vient par la suite. Ainsi, les motivations déterminées sont variées et propres aux cheminements individuels de chaque personne, mais elles passent toujours de près ou de loin par une expérience vécue qui aura pour conséquence de réorienter nos conduites. D’un point de vue sociologique, cela se décrit par des processus de politisation et de socialisation, qui permettent de reconnaître et de valoriser cet engagement. À titre d’exemple, je travaille avec le Mouvement des sansterres au Brésil. Ces personnes occupent les terres illégalement et montent des campements afin de revendiquer lesdites terres. L’expérience politique d’une forme de vie collective et démocratique dans les campements a pour effet, chez la plupart des paysans et paysannes, de changer leur rapport à l’autre et au monde. Leurs choix de vie, et plus généralement leurs conduites, sont dorénavant teintés de cette expérience politique. Pour plusieurs, c’est donc le début d’une vie militante et engagée. Dan Furukawa Marques, professeur agrégé, Faculté des sciences sociales, Université Laval, 2022 20 | Chapitre 1: POURQUOI
L’engagement social repose souvent sur les différentes formes d’injustice dont nous avons conscience. L’injustice peut être de nature sociale, économique, environnementale ou même épistémique. Nolywé Delannon, professeure agrégée, Faculté des sciences de l’administration, 2022 La cause première de l’engagement, c’est l’indignation. C’est notre capacité à nous indigner devant les inégalités, les injustices, qu’elles soient cognitives, économiques, sociales ou de toute autre nature. À la suite de ce constat, il y a une volonté de faire œuvre utile, de faire bouger les choses, à sa mesure, en participant à un mouvement plus large visant à changer la commune façon de penser. Thierry Belleguic, professeur titulaire, Faculté des lettres et des sciences humaines, 2022 Conclusion Ce chapitre a abordé le pourquoi de l’engagement social, ce qui inspire l’action; d’où l’expression « une cause conforme à ses valeurs et aspirations ». Ce chapitre ne pouvait donc viser à proposer une liste préétablie de causes, de valeurs et d’aspirations devant nécessairement sous-tendre Chapitre 1: POURQUOI | 21
l’engagement social d’une personne, d’un groupe ou d’une organisation. Il visait plutôt à présenter un cadre permettant de faciliter la différenciation entre les causes, les valeurs et les aspirations pour ainsi mieux comprendre le pourquoi de l’engagement. Ce chapitre permet ainsi d’accompagner la pratique réflexive dans un contexte d’engagement social, afin d’en analyser le pourquoi et, le cas échéant, de se réapproprier les causes, aspirations et valeurs qui le sous-tendent. Questions de réflexion 1. Quelle cause(s) me touche(nt) profondément, au point de ressentir un besoin d’agir ? 2. À quelle(s) cause(s) se consacre mon engagement social? 3. Quels événements de ma vie m’ont sensibilisé à certaines réalités sociales ? 4. Ai-je hérité de certaines causes (famille, milieu, culture) ou les ai-je choisies ? 5. Dans quelle mesure mon engagement est-il influencé par mes expériences personnelles ou professionnelles ? 6. Est-ce que je me sens plus interpellé par des causes locales ou globales ? Pourquoi ? 7. Quelles sont les valeurs qui sous-tendent mon engagement social ? 8. Quelles aspirations vise mon engagement ? 9. Y a-t-il des causes que j’admire, mais pour lesquelles je n’ai jamais osé m’engager ? 10. Comment réagis-je face aux conflits entre différentes causes qui m’interpellent ? 22 | Chapitre 1: POURQUOI
Bibliographie Becquet, V. et Goyette, M. (2014). L’engagement des jeunes en difficulté. Sociétés et jeunesses en difficulté – Revue pluridisciplinaire de recherche, (14). http://journals.openedition.org/sejed/7828 Bouchard, M. J., Briand, L., Klein, J.-L., Lévesque, B., Trudelle, C., Duchesnes Blondin, A., Longtin, D., Olivier-Nault, J. et Pelletier, M. (2016). Base de donnefes sur les eftudes de cas en innovation sociale produites dans le cadre des activitefs du CRISES : Prefsentation gefnefrale et manuel de codification. Centre de recherche sur les innovations sociales. https://crises.uqam.ca/wp-content/uploads/2018/10/ CRISES_ET1602.pdf de St Aubin, E. E., McAdams, D. P. et Kim, T. C. E. (2004). The generative society: Caring for future generations. American Psychological Association. Heinich, N. (2017). Des valeurs : une approche sociologique. Gallimard. Kasser, T. et Ryan, R. M. (1996). Further examining the American dream: Differential correlates of intrinsic and extrinsic goals. Personality and Social Psychology Bulletin, 22(3), 280-287. https://doi.org/10.1177/0146167296223006 Larousse (2025, 4 avril). Cause. Dans Le dictionnaire Larousse. https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/cause/13860 Lewin, K. (1939). Field theory and experiment in social psychology: Concept and methods. American Journal of Sociology. 44(6), 868-896. Mathieu, L. (2010). Les ressorts sociaux de l’indignation militante. L’engagement au sein d’un collectif départemental du Réseau éducation sans frontière. Sociologie, 1(3), 303-318. https://doi.org/10.3917/socio.003.0303 Quéniart, A. et Jacques, J. (2008). Trajectoires, pratiques et sens de l’engagement chez des jeunes impliqués dans diverses Chapitre 1: POURQUOI | 23
formes de participation sociale et politique. Politique et Sociétés, 27(3), 211–242. https://doi.org/10.7202/029853ar Ryan, R. M. et Deci, E. L. (2000). Self-determination theory and the facilitation of intrinsic motivation, social development, and well-being. American Psychologist, 55(1), 68–78. https://doi.org/ 10.1037/0003-066X.55.1.68 Schwartz, S. H. (2006). Les valeurs de base de la personne : théorie, mesures et applications. Revue française de sociologie, 47(4), 929-968. https://doi.org/10.3917/rfs.474.0929 Sinek, S. (2015). Commencer par pourquoi. Performance exdition. Université Laval. (2024). Déclaration d’engagement social. https://www.ulaval.ca/engagement-social/declaration 24 | Chapitre 1: POURQUOI
Chapitre 2: POUR QUOI ET POUR QUI LUC K. AUDEBRAND; PATRICE C. AHEHEHINNOU; ET GABRIEL HUOT Introduction Ce chapitre portera sur l’explication du pour qui ou pour quoi qui représente une partie de l’engagement social selon la définition de la Chaire de leadership en enseignement sur l’engagement social. Cette partie met en lumière envers qui ou quoi s’engagent une personne, un groupe et une organisation, soit afin de contribuer au mieux-être de leurs proches, d’une communauté, de l’humanité ou plus largement de la vie sur Terre. Le chapitre abordera dans un premier temps la notion de mieux-être incluant le mieux-être collectif, le mieux-être de la personne engagée et les interactions entre le mieuxêtre collectif et le mieux-être individuel. Une fois ces nuances établies, il abordera, dans un deuxième temps, plus directement le pour qui ou pour quoi de l’engagement social, soit les proches, les communautés, l’humanité et la vie sur Terre. 2.1 Le mieux-être La définition retenue de l’engagement mobilise le terme mieux-être plutôt que celui de bien-être. Le concept de mieuxêtre est cohérent avec une vision dynamique des choses (où l’on cherche par exemple à améliorer les choses de jour en jour) Chapitre 2: POUR QUOI ET POUR QUI | 25
humeur ou son estime de soi, échapper à ses problèmes ou apprendre une nouvelle compétence. Les motivations animées par l’amélioration de l’estime de soi peuvent notamment être liées au sentiment d’utilité sur le plan social par la contribution au mieux-être d’autrui. L’engagement social, par des initiatives personnelles ou communautaires, peut constituer une occasion d’acquérir de nouveaux savoirs ou d’approfondir son savoir-faire, son savoir-être, son savoir-apprendre ou savoir-agir. (voir chapitre 6). L’ensemble de ces savoirs acquis après une réflexion sur son engagement social peut permettre de nourrir le curriculum vitae et d’améliorer l’employabilité de la personne engagée. La progression dans une carrière peut faire partie des motivations de l’engagement social d’une personne. L’engagement permet aussi à une personne de construire ou d’agrandir son réseau social au contact d’autres personnes également impliquées socialement. Clary et al. (1988), de leur côté, ont développé un modèle à six dimensions sur les récompenses ou les satisfactions que peuvent tirer certains individus de leur engagement social, notamment en tant que bénévoles. Les six dimensions ou récompenses se présentent comme suit : (a) l’expression des valeurs, (b) la compréhension, (c) les relations sociales, (d) la gestion de la carrière, (e) la protection et enfin, (f) le développement personnel. L’expression des valeurs réside dans la satisfaction que ressent une personne en exprimant son intérêt pour le mieuxêtre des autres. De son côté, la compréhension est liée à la récompense que reçoit une personne engagée dans l’acquisition de nouvelles expériences d’apprentissage, mais également dans l’exercice des connaissances, des compétences et des aptitudes qui n’est possible qu’à travers son engagement. Les relations sociales, quant à elles, sont la possibilité qu’offre l’engagement social de renforcer ses liens sociaux avec ses amis et ses proches, mais également d’exercer une action qui est bien perçue par son entourage. La 32 | Chapitre 2: POUR QUOI ET POUR QUI
quatrième dimension, la gestion de la carrière, est liée à l’acquisition de différentes expériences et aux avantages que cela procure sur la carrière d’une personne. La protection, quant à elle, permet à la personne engagée de réduire le sentiment de culpabilité en lien avec le fait d’être plus privilégié que les autres et de résoudre ses difficultés individuelles. Enfin, le développement personnel est la satisfaction liée au renforcement de l’estime de soi, à l’épanouissement personnel puis à des sentiments positifs. Allant dans le même sens, le modèle de consommation de biens privatifs et le modèle d’investissement de Prouteau (2002), comme mentionné un peu plus haut, sont liés au mieux-être personnel. Dans le modèle de consommation de biens privatifs, l’engagement social d’une personne est motivé par les différentes satisfactions qu’elle en tire comme la satisfaction psychologique que lui procure son implication. Dans le modèle d’investissement, la motivation de la personne engagée provient de « l’anticipation de « retours » futurs qui prennent essentiellement la forme d’opportunités [sic] nouvelles » (paragr. 10). L’engagement social a un vaste éventail de retombées sur la santé des personnes engagées. Les motivations orientées vers les autres contribuent notamment à « de meilleures conditions de santé pour les personnes qui s’y engagent en ce sens qu’elles peuvent aider à promouvoir un sentiment de bien-être profond et durable provenant du service à quelque chose de plus grand que soi, mais également protéger les bénévoles contre les facteurs de stress potentiels qui se produisent dans la vie quotidienne, ou même qui peuvent résulter de l’expérience de bénévolat elle-même » (Lesemann, 2002, p. x). Les retombées positives peuvent toucher autant la santé physique, mentale que sociale, jusqu’à faire de l’engagement social une saine habitude de vie à part entière (voir chapitre 7). Les interactions entre le mieux-être collectif et le Chapitre 2: POUR QUOI ET POUR QUI | 33
mieux-être individuel La reconnaissance de la dignité des personnes est une valeur centrale à l’engagement social […]. Celle-ci apparaît particulièrement importante afin de démarquer les pratiques contemporaines de l’engagement social des pratiques du passé, plus ancrées dans un esprit d’obligation où la personne devait se dévouer sans souci d’elle-même. Dominique Morin, professeur titulaire, Faculté des sciences sociales, Université Laval, 2022 Il y a lieu de voir le mieux-être collectif et le mieux-être de la personne engagée comme étant complémentaires et pouvant donc cohabiter à travers le geste de l’engagement social. Le mieux-être individuel et le mieux-être collectif peuvent être vus comme étant interreliés dans un contexte d’engagement social. Le bénévolat génère des bienfaits sur la santé de la personne engagée, tout en étant source d’apprentissage pour celle-ci. Le fait de se départir de sommes monétaires ou de biens dans le cadre d’un don peut contribuer positivement au mieux-être de la personne donatrice (voir chapitre 7). Il y a également une pertinence à laisser une place à la bienveillance à l’égard des personnes engagées, souvent susceptibles de surmenage et d’épuisement professionnel. La notion de sacrifice est d’ailleurs à transcender. Du fait de leur implication totale dans leur engagement, une personne engagée peut atteindre un état de fatigue physique, émotionnelle et mentale qui peut l‘handicaper ou la freiner dans la poursuite de ses actions sociales. L’organisation aidée cessera de bénéficier de cet engagement si le tout mène à 34 | Chapitre 2: POUR QUOI ET POUR QUI
l’épuisement Plusieurs causes peuvent conduire à cet épuisement chez une personne engagée dont la surcharge de travail et la pression temporelle, le faible contrôle de son travail, les récompenses insuffisantes, la perte de sentiment d’appartenance et soutien social, le manque d’équité ou encore le conflit de valeurs (Cottin-Marx, 2023). L’individualisme n’est pas nécessairement source de mieuxêtre individuel, il peut en fait avoir l’effet inverse comme le souligne ici Yvon Charest dans les deux citations suivantes: La face sombre de l’individualisme, c’est de nous éloigner du souci des autres et de la communauté. Cette face sombre amène un repli sur soi qui aplatit et rétrécit nos vies pour utiliser les propos de Charles Taylor, philosophe québécois, qui a écrit le livre « Grandeur et misère de la modernité ». […] Se pourrait-il que l’individualisme contribue assez fortement à se mettre soi-même une belle couche de pression qui mène à l’anxiété, au surmenage, voire à l’envie et à la jalousie? Se pourrait-il que l’individualisme qui pousse à la perfection explique en bonne partie la montée en flèche du nombre de personnes souffrant des problèmes de santé mentale? Et si c’est le cas, est-il possible de renverser la vapeur et de laisser à autrui le soin d’être parfait et merveilleux, de consacrer une partie de notre temps à la communauté, de faire preuve d’entraide que nos gestes soient reconnus ou pas, de penser un peu moins à la réussite individuelle et un peu plus à celle des gens dans le besoin? Chapitre 2: POUR QUOI ET POUR QUI | 35
Yvon Charest, ex-président et chef de la direction d’iA Groupe financier, 2024 Le « chacun pour soi » a plusieurs adeptes. Selon cette philosophie, les gens sont divisés entre gagnants et perdants. Les gens se comparent tout le temps aux autres pour les dépasser. […] le « chacun pour soi » est associé à des émotions parfois désagréables comme l’envie, la jalousie ou l’inquiétude de ne pas toujours être le meilleur ou la meilleure. […] Les « tous pour un » sont également très motivés à réussir leur vie, mais leur approche est différente. Ces gens se comparent aux autres pour s’améliorer personnellement, et non pas pour clamer qu’ils sont les meilleurs. […] la philosophie du « tous pour un » est souvent associée à des émotions agréables comme la satisfaction de contribuer à une société vivante et responsable. À mon avis, l’individualisme dans une société ne fait que des perdants… des perdants parce que les relations humaines s’effritent et des perdants parce que le stress se glisse dans la peau des gens. Yvon Charest, ex-président et chef de la direction d’iA Groupe financier, 2024 Pendant longtemps, les motivations de l’engagement social 36 | Chapitre 2: POUR QUOI ET POUR QUI
chez une personne ont été évaluées à la lumière du spectre de la dualité entre l’altruisme et l’égoïsme. L’altruisme est défini comme une « disposition de caractère qui pousse à s’intéresser aux autres, à se montrer désintéressé » (Larousse en ligne, 2024a) alors que l’égoïsme est pour sa part défini comme un « attachement excessif porté à soi-même et à ses intérêts, au mépris des intérêts des autres » (Larousse en ligne, 2024b). Ainsi, les raisons qui poussent une personne à s’engager dans une cause étaient liées soit à des intérêts personnels, soit à des intérêts tournés vers les autres. Cette dualité est toutefois problématique. Tel qu’illustré dans les paragraphes précédents, l’engagement social d’une personne peut contribuer à son mieux-être, tandis que l’individualisme peut avoir l’effet inverse. De plus, les sacrifices d’une personne engagée peuvent mener à son épuisement et ainsi limiter sa contribution au mieux-être collectif. Afin de transcender la dualité altruisme-égoïsme, il est intéressant de s’inspirer des perspectives du philosophe du XVIIe siècle, Baruch Spinoza, qui connaît un regain d’intérêt depuis les dernières décennies. Dans la philosophie de Spinoza, la séparation entre une personne et les autres est tenue pour illusoire (Brykman, 1973). Dans cette perspective, un engagement social pourrait donc reposer sur une vision qui dissout cette séparation. Spinoza n’utilise pas le terme « engagement social » bien évidemment, mais Santerre-Crête (2011) mentionne qu’il utilise toutefois celui de générosité, où celle-ci serait basée sur une fusion de l’intérêt pour autrui et de l’intérêt pour soi. Selon Lazerri (cité dans Santerre-Crête, 2011, p. 106), chez Spinoza, l’intérêt personnel peut devenir altruiste, permettant de « dépasser la problématique de l’opposition entre égoïsme et altruisme ». Chapitre 2: POUR QUOI ET POUR QUI | 37
Nous pouvons parfois avoir l’impression que nous devons nous sacrifier ou nous dépasser pour une cause qui nous est supérieure. Mais cela nous amène alors dans une logique dualiste, selon laquelle il y aurait une vie à l’extérieur de nous et une vie en nous, où ces deux choses seraient séparées, alors que ce n’est pas le cas. Cette logique dualiste peut pousser la personne à l’épuisement. Il est pourtant essentiel de prendre soin des personnes qui servent la vie et il est donc de notre responsabilité de prendre soin de nous-mêmes à travers notre engagement. Charles Baron, professeur titulaire, Faculté des sciences de l’administration, 2022 Une personne qui s’engage au sein d’un organisme œuvrant en faveur de la biodiversité peut baser son engagement sur le fait qu’elle ne conçoit pas de séparation entre son mieux-être et celui du reste de la vie sur Terre. L’organisme Conservation de la nature Canada (2024) fonde d’ailleurs ses actions sur une perspective similaire : « Le lien entre les humains et la nature constitue le fondement de Conservation de la nature Canada; l’idée est que nous ne faisons qu’un avec la nature » (1er paragr.). Spinoza (1994) fait une distinction intéressante entre le point de vue personnel, qu’il désigne sous le nom de sub specie durationis, et le point de vue de l’éternité, sub specie æternitatis. Ce dernier, le sub specie æternitatis, n’est pas associé au fait d’accorder plus d’importance à l’intérêt de l’autre, mais plutôt à celui d’adopter une perspective englobante qui n’est pas limitée par l’intérêt personnel. Si 38 | Chapitre 2: POUR QUOI ET POUR QUI
l’étincelle initiale de l’engagement est souvent une situation qui affecte une personne comme un membre de sa famille ou une connaissance, l’engagement social peut par la suite aller bien au-delà du point de vue personnel. Il est toutefois important de ne pas diminuer l’importance de cette étincelle initiale; celle-ci étant souvent le point de départ de l’habitude de l’engagement social. Les parents d’élèves qui s’engagent bénévolement dans la gouvernance scolaire et dans le fonctionnement de l’école de leurs enfants sont bien conscients que cela aura un impact sur la réussite éducative de leurs propres enfants, mais peu le font sur la seule base de l’intérêt personnel (Gagnon, 1995). 2.2 Le POUR QUI et le POUR QUOI de l’engagement social Dans cette section, il sera question des personnes identifiées comme bénéficiaires de l’engagement social, celles vers qui sont orientées les actions menées lorsqu’une personne s’implique dans une cause sociale. Les notions de proche, de communauté, d’humanité et de vie sur Terre y seront développées. 2.2.1 L’engagement envers les proches Comme mentionné dans le premier chapitre, l’engagement social d’une personne prend souvent sa source dans son environnement immédiat, ses premiers lieux de socialisation comme la famille, ses amis et amies ou ses collègues de travail. Lorsque des membres d’un cercle restreint sont touchés par une cause, l’engagement des autres personnes du cercle devient inévitable. Elles s’impliquent, car cette cause les touche personnellement et elles y trouvent une manière d’apporter Chapitre 2: POUR QUOI ET POUR QUI | 39
leur soutien à une personne proche. Selon le Bureau de normalisation du Québec (2010), une famille proche est définie comme « un groupe de personnes liées par la naissance, par alliance ou par d’autres relations, culturellement reconnues comme constituants la famille proche comme les conjoints, les partenaires, les parents, les frères et les sœurs, les enfants, les parents adoptifs et les grands-parents » (p. 5). La notion de proche, ici, est vue de manière un peu plus large que les personnes ayant des liens familiaux. Elle englobe également les autres personnes de l’environnement immédiat comme les amis et amies ainsi que les collègues avec qui des liens sociaux très forts sont partagés. La proche aidance s’inscrit dans ce type d’engagement visant le mieux-être des proches. Par proche aidance, nous entendons : une personne qui apporte un soutien à un ou à plusieurs membres de son entourage qui présentent une incapacité temporaire ou permanente de nature physique, psychologique, psychosociale ou autre, peu importe leur âge ou leur milieu de vie, avec qui elle partage un lien affectif, familial ou non. Le soutien apporté est continu ou occasionnel, à court ou à long terme, et est offert à titre non professionnel, de manière libre, éclairée et révocable, dans le but, notamment, de favoriser le rétablissement de la personne aidée et le maintien et l’amélioration de sa qualité de vie à domicile ou dans d’autres milieux de vie. Il peut prendre diverses formes, par exemple le transport, l’aide aux soins personnels et aux travaux domestiques, le soutien émotionnel ou la coordination des soins et des services. Il peut également entraîner des répercussions financières pour la personne proche aidante ou limiter sa capacité à prendre soin de sa propre santé physique et mentale ou à assumer ses autres responsabilités 40 | Chapitre 2: POUR QUOI ET POUR QUI
sociales et familiales. (Gouvernement du Québec, 2024, p. 1) Une étude réalisée en 2018 par Statistiques Canada (Hango, 2020) montre que 25 % de la population canadienne âgée de 15 ans et plus a prodigué des soins ou fourni de l’aide à une personne proche souffrant d’un problème de santé de longue durée, d’une incapacité ou de problèmes liés au vieillissement. Le soutien qu’apporte une personne proche aidante, à travers son engagement social, peut contribuer à diminuer certains effets négatifs sur la santé d’une personne, à favoriser le mieuxêtre physique et psychologique de la personne qui reçoit les soins, mais également à renforcer les liens sociaux. 2.2.2 L’engagement envers une communauté Il est fréquent d’entendre des personnes justifier ou motiver leurs actions sociales par « Je le fais pour le bien de ma communauté ». Que représente cette notion de communauté? La communauté peut être associée à un territoire ou à une partie d’un territoire (un quartier ou une région) regroupant des personnes ayant ou pas des affiliations entre elles. Les membres de ce type de communauté s’engagent souvent pour le mieux-être des habitants de leur territoire. La communauté peut aussi se définir comme « un groupement en constante évolution (dont la taille varie) qui, par les interrelations entre ses membres, produit un sentiment d’appartenance et une identité sociale permettant à ses membres de prendre conscience de leur existence comme groupe et favorisant leur unité et leur potentiel social » (Montero, 2007, p. 207). À partir de cette définition, Garneau et Adjizian (2020) ont développé un modèle intégrateur du concept de communauté qui se présente en deux parties : la première explique les trois composantes du concept de communauté et la deuxième, les trois environnements Chapitre 2: POUR QUOI ET POUR QUI | 41
et de l’humanité. Cela démontre l’interdépendance entre les objectifs poursuivis à travers l’engagement social d’une personne et ceux pour qui elle s’engage, y compris elle-même. Questions de réflexion 1. En m’appuyant sur des exemples tirés de mon expérience, envers qui ou quoi est-ce que je m’engage, parmi les catégories suivantes : mes proches, une communauté, l’humanité ou la vie sur Terre (un engagement peut être associé à plus d’une catégorie à la fois) ? 2. Quelles sont les retombées positives et négatives de mon engagement social sur mon mieux-être ? 3. De quelle façon mon engagement s’appuie sur les besoins et les savoirs des collectivités ? Bibliographie Anthropocentrisme. (2024, 2 octobre). Dans Wikipédia. https://fr.wikipedia.org/wiki/Anthropocentrisme Brykman, G. (1973). Spinoza et la séparation entre les hommes. Revue de métaphysique et de morale, 78(2), 174-188. Bureau de normalisation du Québec. (2010). Normes conciliation travail-famille. https://ftq.qc.ca/wp-content/ uploads/sites/8/ftqimport/894.pdf Centraide Québec et Chaudière-Appalaches. (2022). Cadre de référence – Fonds des organismes associés. https://www.centraide-quebec.com/app/uploads/2022/06/ Cadre-de-reference_FOA_juin22.pdf Centraide Québec, Chaudière-Appalaches et Bas-SaintLaurent. (2020). Du plomb dans les ailes : Avis sur les inégalités sociales. Septentrion. 48 | Chapitre 2: POUR QUOI ET POUR QUI
Clary, E. G., Snyder, M., Ridge, R. D., Copeland, J., Stukas, A. A., Haugen, J. et Miene, P. (1998). Understanding and assessing the motivations of volunteers: A functional approach. Journal of Personality and Social Psychology, 74(6), 1516-1530. Conservation de la nature Canada. (2024). Intentions et valeurs. La Société canadienne pour la conservation de la nature. https://www.natureconservancy.ca/fr/nous-connaitre/ intention-valeurs/ David, F. (2004). Le bien commun : pour l’égalité et la liberté. Éthique publique – Revue internationale d’éthique sociétale et gouvernementale 6(1). https://doi.org/10.4000/ ethiquepublique.2047 Deleuze, G. et Guattari, F. (2013). Mille plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2 [1980], Les Éditions de Minuit. Ducharme, É. (2012). La « nouvelle philanthropie » : Coup d’œil sur les impacts de sa présence en sol québécois. Nouvelles pratiques sociales, (1), 16-29. https://doi.org/10.7202/1008624ar Eisenberg, N., VanSchyndel S.K. et Spinrad T. L. (2016). Prosocial motivation: Inferences from an opaque body of work. Child Development, 87(6), 1668-1678. https://doi.org/10.1111/ cdev.12638 Gagnon, É. (1995). Engagement social, engagement identitaire – Parcours de femmes. Service social, 44(1), 49-67. https://doi.org/10.7202/706680ar Garneau, J. et Adjizian, J. M. (2020). Loisir et communauté : vers une dexfinition plus universelle du concept de communauté? Loisir et Société / Society and Leisure, 43(2), 217-228. https://doi.org/10.1080/07053436.2020.1788791 Gouvernement du Québec. (2024). Personne proche aidante. https://www.quebec.ca/famille-et-soutien-aux-personnes/ personne-proche-aidante Hango, D. (2020, 8 janvier). Soutien reçu par les aidants au Canada – Regards sur la société canadienne (publication no 75-006-X). Statistique Canada. https://www150.statcan.gc.ca/n1/ pub/75-006-x/2020001/article/00001-fra.htm#n6-refa Chapitre 2: POUR QUOI ET POUR QUI | 49
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Chapitre 3: COMMENT LUC K. AUDEBRAND; PATRICE C. AHEHEHINNOU; ET GABRIEL HUOT Introduction S’engager, c’est avant tout consacrer une partie de soi ou de ce que l’on possède au service d’une cause à laquelle on adhère. C’est, notamment, consacrer un peu de son temps, de son expertise, de son argent, de ses biens et de sa notoriété afin de contribuer au mieux-être de nos proches, de la communauté, de l’humanité ou de la vie sur Terre. Après avoir exposé, dans le chapitre 1, les raisons et les motivations (le « pourquoi ») de l’engagement social, ainsi que, dans le chapitre 2, les objectifs visés (le « pour quoi » ou « pour qui ») et pour qui les gens s’engagent, nous aborderons, dans ce chapitre, les diverses manières de s’engager (le « comment »). 3.1 La notion de « don » Il est important de souligner que l’engagement social n’est pas nécessairement un don au sens strict du terme. Cela étant dit, cette notion demeure incontournable lorsqu’il est question d’engagement social et ce chapitre en aborde plusieurs déclinaisons. Pour bien comprendre ce qui caractérise le don, Mahieu (2020) en évoque la nature pure et parfaite. La pureté du don, selon cet auteur, réside dans le fait qu’il est un geste gratuit et sans retour, définitif, mais également parce qu’il est libre en ce qui concerne son objet et son destinataire. Mahieu (2020) 52 | Chapitre 3: COMMENT
indique que le don pur est un acte autonome dont les seules motivations se trouvent dans la réalisation de l’acte lui-même. En d’autres termes, la seule raison qui pousse une personne à donner réside dans la satisfaction qu’elle tire juste du fait d’avoir donné. Un don est pur également lorsque la personne qui donne est autonome et agit sans aucune pression externe. Ainsi, le don pur est volontaire. Un don est parfait, selon Mahieu (2020), lorsqu’il n’est pas empoisonné, c’est-à-dire qu’il n’est pas personnalisé par le donneur afin de dévaloriser le receveur ou d’avoir du pouvoir sur lui. Un don qui n’incarne pas une attitude malveillante est parfait. Mahieu (2020) présente deux caractéristiques du don parfait, soit « équiprobabilité », qui signifie que toute personne peut en être bénéficiaire, et « librement accepté et optimal », qui veut dire que « le don n’est pas imposé ni l’expression d’une ingérence. Ce don ne brave pas une interdiction de donner et n’implique pas une obligation de recevoir » (Mahieu, 2020, p. 70). Les caractéristiques du don pur sont liées au donateur et celles du don parfait au receveur. Prenons l’exemple d’une entreprise manufacturière qui fait un don à un organisme de lutte contre le cancer. Cette entreprise fait un don sans restriction (voir section 3.4) et ne demande pas en contrepartie une visibilité qui transformerait ce don en une commandite. Certains dons visent à appuyer les stratégies d’affaires d’une organisation (p. ex. une entreprise finançant la recherche dans un domaine directement lié à son secteur d’affaires), mais, dans cet exemple, tout porte à croire qu’il n’y a pas de lien entre la cause et l’entreprise en question. Ce don pourrait donc être considéré comme parfait puisque son seul objectif réside dans l’accomplissement de l’acte en luimême (il vise à faire un don et non à appuyer une stratégie d’entreprise). Ce don pourrait également être considéré comme pur, puisqu’il est sans restriction, il ne vise pas, à titre d’exemple, à créer un projet sur mesure dont l’évolution est dictée par l’entreprise. Chapitre 3: COMMENT | 53
Il est intéressant de mettre en relation la conceptualisation du don proposée par Mahieu (2020) avec d’autres perspectives présentées dans ce livre. Tout d’abord, la pureté du don, telle que définie par l’auteur, s’aligne sur le caractère volontaire de l’engagement social. Il y a toutefois lieu de souligner que les points de vue adoptés dans ce livre offrent une possibilité de retour pour la personne engagée, en particulier en ce qui a trait à la santé et à l’apprentissage ; le mieux-être de la personne engagée et le mieux-être collectif pouvant être interdépendants. Toutefois, notre définition de l’engagement exclut une relation purement transactionnelle dans laquelle la personne reçoit une contrepartie pleinement équivalente à ce qu’elle a consacré. En ciblant le mieux-être d’une communauté, de l’humanité ou de la vie sur Terre, l’engagement social rejoint le caractère parfait du don tel que défini par Mahieu (2020). Le fait que le don ne soit pas lié à une relation de pouvoir entre le donateur et le bénéficiaire évoque également les approches d’égal à égal, basées sur des connexions volontaires, abordées dans le chapitre 2. Les conseils d’administration des OSBL sont formés de bénévoles, c’est une des raisons pour lesquelles l’engagement social des personnes est fondamental (…) Les bénévoles contribuent aux services auprès des personnes aînées, aux banques alimentaires, à l’aide aux devoirs, à plusieurs autres activités qui demandent de l’accompagnement et aux services que les organismes ne peuvent couvrir avec l’aide seule de leur personnel. Catherine Montour, directrice générale, Centre d’action bénévole de Québec, 2022 54 | Chapitre 3: COMMENT
3.2 Consacrer du temps Le fait de consacrer du temps pour contribuer au mieux-être de nos proches ou d’autrui est considéré comme un baromètre important du lien social et de la société civile, puisqu’il permet de saisir les échanges interindividuels en dehors des sphères marchandes, étatiques et domestiques (Gaudet et Reed, 2004). La forme la plus courante de cet engagement est le bénévolat, que McAllum (2017) définit comme étant un processus par lequel les individus s’associent et s’engagent avec d’autres personnes, groupes ou organisations afin de répondre aux besoins spécifiques d’une communauté sur une base non rémunérée. 3.2.1 La définition du bénévolat selon Cnann, Handy et Wadsworth La définition de la notion de bénévolat a évolué dans le temps en même temps que le travail bénévole. Il existe une multitude de définitions du bénévolat, mais toutes ne prennent pas nécessairement en compte toutes les caractéristiques qu’englobe le concept. Cnann et al. (1996) ont établi, dans un premier temps, quatre critères essentiels pour caractériser le bénévolat. Pour ces auteurs, une action peut être qualifiée de bénévole si elle est librement choisie, non rémunérée, faite à travers une organisation à but non lucratif et profitant à la communauté dans son ensemble. Cette caractérisation du bénévolat, bien que simple et englobante, fait fi des différentes nuances qui peuvent exister dans les pratiques du bénévolat (Duguid et al., 2013). Dans un second temps et après une prise en compte des définitions existantes dans la littérature, dans les rapports des organisations et des gouvernements, Cnann et al. (1996) ont revu leur conceptualisation du bénévolat en maintenant les quatre dimensions de base, mais en ajoutant Chapitre 3: COMMENT | 55
douze (12) catégories qui prennent en compte les différents degrés de volonté, de rémunération, de structure et de bénéficiaires potentiels. Les dimensions et les catégories sont présentées dans le tableau 3.1. Tableau 3.1 Dimensions et catégories du travail bénévole Dimensions Catégories Volonté Libre choix Relativement sans contrainte Obligation de faire du bénévolat Rémunération Aucune Frais remboursés Allocation/Faible salaire Structure Formelle Informelle Bénéficiaires visés Les autres/les étrangers Les amis et les proches Nous-mêmes Source : Traduction libre de Cnann et al., 1996, p. 371 Au regard de ses douze catégories, les débats sur la nécessité d’une définition commune du bénévolat existeront toujours étant donné les différentes possibilités de perceptions du travail bénévole qu’offre le tableau 3.1. Dans la première dimension qui fait référence à la volonté, on observe, par exemple, que l’action bénévole peut être librement choisie, mais en même temps être contrainte. C’est le cas des personnes qui font du service communautaire obligatoire. Le libre choix peut être subjectif et relatif, car il est difficile d’évaluer la part de volonté d’une personne lorsque celle-ci pose une action attendue. Le continuum des catégories de 56 | Chapitre 3: COMMENT
la deuxième dimension portant sur la rémunération met en exergue la possibilité que des personnes bénévoles dans certaines organisations à but non lucratif reçoivent des allocations ou qu’une partie de leurs frais leur soient remboursés. La définition initiale de Cnann et al. (1996) faisait allusion au travail bénévole se déroulant dans des organisations à but non lucratif formelles, comme les organismes communautaires, excluant ainsi une grande partie du bénévolat informel qui sera défini dans la section 3.2.2. Aider des familiers ou des amis en leur apportant un soutien financier est une action qui ne nécessite pas forcément de passer par un organisme intermédiaire. Enfin, les bénéficiaires d’une action bénévole peuvent aller au-delà des autres ou de la société. Une personne peut bénéficier de sa propre action bénévole. De plus, il existe souvent une part de profit ou de satisfaction personnelle que l’on tire du bénévolat. Malgré les nuances qu’apportent ces catégories à la conceptualisation du bénévolat, nous nous limiterons à certaines catégories afin de circonscrire notre définition du bénévolat. Celle-ci prend en compte toute action faite de façon volontaire (elle exclura donc le service communautaire), non rémunérée, par l’intermédiaire d’une organisation ou non et bénéficiant à nos proches (familiers ou amis), aux autres (communauté ou étrangers) ou à nous-mêmes. L’action peut être faite de façon ponctuelle ou continue sur une courte ou une longue période. Elle peut être soit individuelle, collective ou par le biais d’une organisation. 3.2.2 Le bénévolat informel et le bénévolat formel L’Institut de la statistique du Québec (2022a) identifie deux types de bénévolat et propose les définitions suivantes : Le bénévolat informel fait référence à l’aide non Chapitre 3: COMMENT | 57
la promotion du développement du bénévolat sont liés à la mobilisation de tous les services au sein des OBNL. L’autre défi auquel font face les gestionnaires des OBNL est l’adaptation quotidienne nécessaire en raison de la baisse des disponibilités des bénévoles et de la quantité de services désormais offerts. Même si ces études ont été menées dans le secteur des loisirs, les défis évoqués sont similaires dans d’autres OBNL, notamment en santé et en éducation. Face à ces défis, les gestionnaires doivent absolument s’adapter et innover. 3.3 Consacrer son expertise Au lieu de donner un peu de son temps, une personne peut s’engager dans une cause sociale en offrant son expertise à des organismes ou à des groupes de façon bénévole. C’est le cas, par exemple, des membres des conseils d’administration qui mettent bénévolement leur expertise au profit des organisations communautaires pour contribuer à leur développement. Deux approches de la notion d’expertise seront abordées, soit une approche psychologique et une approche plus sociale, proposée par Mieg (2006). Avant d’en arriver à la distinction de ces deux approches, il convient de définir ce qu’est une personne experte. 3.3.1 Les perspectives de Gastaldi et Gilbert Gastaldi et Gilbert (2008) ont énuméré deux acceptions de la notion d’expert ou d’experte. La première définit l’expert comme une personne possédant un haut niveau de maîtrise dans un domaine spécialisé, exerçant un rôle spécifique dans une activité scientifique et technique. Dans la deuxième, la personne experte est perçue comme étant une personne professionnelle d’une activité dénommée expertise. 64 | Chapitre 3: COMMENT
Pour illustrer cette acception, Dietrich et al. (2010) indiquent que l’entreprise qui emploie ce type d’expert ou d’experte : […] a plusieurs missions et pour cela mène, d’une part, des activités de recherche (production de connaissances validées) et de développement (conception de nouveaux produits) et, d’autre part, des activités d’expertise (avis sur des projets, appuis techniques ponctuels, diagnostic de panne, participations à des groupes de travail ou instances diverses, au niveau national et international, etc.). (p. 187) Ces auteurs font la distinction entre ces deux types d’activités (la recherche d’un côté et l’expertise de l’autre) du fait que celles-ci sont exercées par des individus différents. Les définitions de Gastaldi et Gilbert (2008) se rapprochent davantage de l’approche psychologique de la notion d’expert ou d’experte proposée par Chi (2006), qui définit une personne experte comme quelqu’un ayant un niveau de connaissance supérieur dans un domaine donné. Différents critères peuvent être utilisés pour évaluer ce niveau de connaissance. Il s’agit, entre autres, du niveau de qualification (diplôme), de l’ancienneté ou du niveau d’expérience dans un domaine, d’un consensus entre les pairs, d’une évaluation à travers des tests, etc. Toutefois, cette perception psychologique de la notion d’expert ne tient pas compte de l’interaction qui peut exister entre une personne experte et son environnement, c’est-à-dire les personnes non expertes ou celles qui cherchent une expertise. 3.3.2 Les perspectives de Mieg Dans son approche alliant les visions psychologique et sociologique, Mieg (2006) part du principe que le degré de connaissances, de compétences et d’expériences des experts Chapitre 3: COMMENT | 65
et expertes ne peut être étudié indépendamment de leur contexte social. En s’appropriant la notion de relativité de l’expertise, Mieg (2006) détaille l’importance de définir la personne experte en fonction des personnes non expertes ou de celles qui cherchent une expertise. L’auteur illustre l’interaction entre une personne experte et son contexte à travers trois caractéristiques qu’il présente comme suit : • on s’adresse à une personne en tant qu’expert devant un public — un client, un profane, un jury, un téléspectateur, etc. ; • on s’adresse à cette personne parce qu’elle peut avoir des connaissances pertinentes pour une certaine fonction, par exemple la résolution d’un certain problème ; • la fonction varie légèrement en fonction du contexte : Le patient consulte le médecin pour soulager ses douleurs cervicales ; un jury est informé de manière exhaustive par un expert sur les risques pour la santé causés par l’amiante dans une installation industrielle particulière ; ou l’étranger souhaite simplement connaître la direction de la gare. Cette vision sociale de la notion d’expert permet de faire la distinction entre deux catégories d’experts : les experts absolus et les experts relatifs. Les experts absolus sont ceux ayant des connaissances et des capacités exceptionnelles dans leur domaine et qui sont développées dans la perspective psychologique. Quant aux experts relatifs, Mieg (2006) considère que dans certains contextes, toute personne peut devenir ou agir en tant qu’expert. Il justifie cela par le fait que le niveau de connaissances et de compétences varie dans notre société et que le niveau nécessaire diffère également selon la fonction à assumer dans un contexte précis. Mieg (2006) donne l’exemple d’un étudiant en psychologie qui, ayant des problèmes avec son propriétaire, a recours à son 66 | Chapitre 3: COMMENT
ami, étudiant en droit, pour des conseils. En lui apportant son soutien et en le conseillant, l’ami agit en tant qu’expert ; un statut qu’il n’a pas dans la réalité et qu’il n’aurait jamais eu au sein de sa communauté professionnelle à ce stade de sa formation. Mais dans le contexte du conflit entre l’étudiant en psychologie et son propriétaire, il a agi en tant qu’expert, car il possède des connaissances et des compétences supérieures dans le domaine du droit que son ami. 3.3.3 Le bénévolat de compétences Consacrer son expertise à une cause peut prendre la forme du soutien d’un ou d’une spécialiste qui offre bénévolement ses connaissances et compétences dans un domaine précis à un organisme communautaire ou à un groupe afin de contribuer à une cause. Les bénévoles ayant une expertise particulière s’engagent directement auprès des OBNL ou peuvent recevoir un mandat de la part d’autres organismes spécialisés dans leur recrutement, comme Bénévoles d’Expertise (Bénévoles d’Expertise, 2024a). Cet organisme définit d’ailleurs le bénévolat de compétences de la manière suivante : Le bénévolat de compétences consiste, de manière générale, à offrir les compétences professionnelles des bénévoles aux gestionnaires et aux équipes des organismes. Ce type d’engagement vise à transférer des connaissances (savoir) et à partager des habiletés (savoir-faire) avec les gestionnaires d’organismes dans une approche d’enrichissement mutuel. En fait, la personne bénévole experte soutient, le temps d’un mandat, les membres du Conseil [sic] d’administration ou les directions générales dans leurs responsabilités respectives en matière de gestion et de gouvernance. (Bénévoles d’Expertise, 2024b, p. 4) Chapitre 3: COMMENT | 67
Dans un contexte de bénévolat de compétence, le partage des connaissances entre le bénévole et l’organisme peut prendre plusieurs formes. Bénévoles d’Expertise (2024) en inventorie trois : • L’approche linéaire: d’une personne à l’autre, entre deux personnes. • L’approche de résolution de problèmes: toutes les parties prenantes sont impliquées et ont une participation active dans le processus de transfert de connaissances. Analyse de la situation : qu’est-ce qui dérange ? Dans quel contexte le problème apparaît-il ? Qu’est-ce qui est le plus important pour l’organisme et les gens qui le composent (membres, personnel, bénévoles, conseil d’administration) ? • L’approche interactive: il s’agit d’une approche novatrice et dynamique qui permet aux parties prenantes de révéler leurs capacités, leurs savoirs, leurs questionnements et leurs réflexions, en encourageant au maximum les interactions entre les membres du comité afin de favoriser la diffusion, l’adoption et l’appropriation de nouvelles connaissances. (p. 5) 3.3.4 La participation à la gouvernance d’organismes L’engagement à titre de membre d’un conseil d’administration permet souvent de consacrer une expertise à une cause. Grâce à ces rôles, une personne peut partager ses connaissances dans divers domaines, tels que le droit, la gestion, les communications ou encore la gouvernance. Le don d’expertise peut également prendre la forme d’une aide ponctuelle dans des circonstances particulières. Dans ce cas, l’expert fournit ses services pour aider à régler un problème dans une organisation ou un groupe. 68 | Chapitre 3: COMMENT
3.3.5 Le partage bidirectionnel Toutefois, il est important de considérer le bénévolat d’expertise comme un partage bidirectionnel des savoirs plutôt que comme un simple transfert unidirectionnel par la personne engagée vers l’organisme bénéficiaire. L’écueil principal auquel peut être confrontée une personne qui s’inscrit dans une démarche d’engagement social est celui du préjugé d’expertise, soit l’idée de posséder un savoir qui doit être transmis à des personnes qui ne le maîtrisent pas. Il est plutôt essentiel de faire preuve d’humilité et d’adopter une posture d’accueil à la diversité des savoirs qui peuvent émaner aussi de nos partenaires et ainsi y découvrir une grande richesse. Thierry Belleguic, professeur titulaire, Faculté des lettres et des sciences humaines, 2022 C’est important de s’améliorer en tant qu’individu et personne professionnelle. En faisant du bénévolat de compétences, je deviens une employée plus complète parce que je vais chercher de l’expérience ailleurs. À chaque mandat, j’apprends sur moi. D’être bénévole experte m’a aidé à m’adapter aux gens autour de moi, dans Chapitre 3: COMMENT | 69
mon écoute, ma patience. D’aller voir d’autres valeurs a permis d’enrichir les miennes. Léa Gariépy, bénévole experte en gestion des ressources humaines, Bénévoles d’Expertise, 2021 3.4 Consacrer de l’argent L’engagement social se manifeste également à travers le fait de consacrer des ressources monétaires à une cause. Le don d’argent fait partie de cette forme d’engagement. Cette pratique n’est pas nouvelle, il suffit de penser à la tradition de la quête dominicale dans les églises du Québec. Aujourd’hui, le don d’argent se fait sous diverses formes : par Internet, lors d’événements de collecte de fonds, en hommage à une personne décédée (don in memoriam), dans le cadre d’une campagne en milieu de travail, en réponse à un publipostage, à une sollicitation téléphonique ou à un porte-à-porte, etc. (Institut de la statistique du Québec, 2023) Certains dons sont planifiés, c’est-à-dire qu’ils demandent une profonde réflexion qui inclut habituellement une planification financière, fiscale ou successorale. On considère souvent que les dons planifiés correspondent à des dons différés, puisqu’ils seront remis à un organisme par la suite. Ce n’est toutefois pas toujours le cas (Osili et al., 2016). Un legs (un don testamentaire) correspond à un don planifié différé, tandis qu’un don de titres (tels que des actions ou des obligations) est considéré comme un don planifié, mais pas nécessairement différé. Un don planifié correspond à toute contribution importante 70 | Chapitre 3: COMMENT
effectuée après une réflexion approfondie concernant ses avantages pour l’organisation caritative ainsi que ses implications financières pour le donateur et sa famille. Bien qu’un don planifié soit généralement compris comme un « don différé » (c’est-à-dire un don déterminé maintenant, mais qui ne sera disponible pour l’organisation caritative qu’à une date future), il peut également s’agir d’un don actuel conçu pour maximiser les avantages fiscaux et qui est souvent réalisé avec des actifs complexes. Les dons planifiés différés incluent les legs caritatifs, les rentes de bienfaisance, les fiducies de bienfaisance résiduelles, les fiducies de bienfaisance à revenu réversible, la désignation de l’organisation caritative comme bénéficiaire d’une assurance-vie et de fonds de retraite, ainsi que certains autres plans. Certains dons seront capitalisés. Ces sommes seront généralement investies dans un véhicule de placement. Les dons capitalisés sont souvent investis dans des fonds de dotations. Le capital demeurera intact et une part des revenus de l’investissement pourra être utilisée par l’organisme (Council for advancement and support of education, 2024). Bon nombre d’universités bénéficient des revenus tirés de tels types de dons. L’Université Harvard, par exemple, tire environ le tiers de ses revenus de ses fonds de dotations (Harvard University, 2024). Certains dons sans restriction (aussi appelés dons à la mission dans le vocabulaire philanthropique ou financement sans restriction) et d’autres sont considérés comme des dons dirigés. Imagine Canada (2022) définit un don sans restriction comme « un financement fourni aux organismes de bienfaisance sans condition, signifiant que les organismes peuvent utiliser l’argent du financement pour mener à bien leur mission » (p. 3). Les dons dirigés sont, pour leur part, destinés à des activités spécifiques d’un organisme. Tel que précisé dans le chapitre 2, ce type de don pose de multiples Chapitre 3: COMMENT | 71
problèmes puisqu’il s’inscrit dans une approche directive (voir la section 2.1 pour plus d’information sur cette question). 3.5 Consacrer des biens Selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (2021), « les biens sont des objets physiques produits pour lesquels il existe une demande, sur lesquels des droits de propriété peuvent être établis et dont la propriété peut être transférée d’une unité institutionnelle à une autre par le biais d’une opération sur le marché » (1er paragr.). Cette définition va au-delà des biens concrets, qu’ils soient mobiles ou immobiles, et inclut des biens comme le don de sang. Ce don consiste en un geste gratuit et volontaire qui a le pouvoir de sauver des vies de manière instantanée et de renforcer les liens sociaux entre le donneur et le receveur. Certaines personnes, parce qu’elles manquent de temps, d’expertise ou d’argent, s’engagent autrement dans la société, envers leurs proches ou envers les autres. C’est le cas lorsqu’une personne offre gratuitement des vêtements ou des objets usagés à des organismes qui les redistribuent ensuite à ceux qui en ont besoin. Le don de biens et de matériels mobiles ou immobiles permet de venir en aide à des personnes qui, sinon, ne seraient pas en mesure de se procurer ces articles. Certains organismes récupèrent ces biens et matériels pour ensuite les vendre à très bas prix. En revanche, d’autres les offrent gratuitement. Il existe plusieurs catégories de biens et matériels qui sont distribués soit directement à des proches, à des groupes, à des organismes communautaires ou internationaux, voire aux autorités gouvernementales. Voici une liste non exhaustive des biens et matériels offerts : (i) Denrées alimentaires, (ii) livres et fournitures scolaires, (iii) vêtements et autres textiles (literie, serviettes), (iv) sang, organes et autres produits biologiques 72 | Chapitre 3: COMMENT
(plasma, cellules souches, lait maternel), (v) meubles et électroménagers (divans, réfrigérateur), (vi) équipements électroniques (ordinateurs, cellulaires, clavier), (vii) équipements sportifs et jouets, etc. Le don de biens peut également inclure des propriétés de toute sorte (des parcelles à titre d’exemple ou d’autres biens tangibles comme des œuvres d’art). En ce qui concerne plus spécifiquement les denrées alimentaires, plusieurs milliers de familles ont recours régulièrement à des banques alimentaires afin d’assurer un besoin fondamental de l’être humain : se nourrir. Ces organismes reçoivent chaque année des dons en nature ou en argent évalués à plusieurs millions de dollars et sont distribués gratuitement à travers toute la province de Québec. Les bénévoles jouent un rôle crucial dans ces organismes, car leur temps et leur expertise permettent une distribution judicieuse des denrées alimentaires. Les principaux bénéficiaires des banques alimentaires sont les enfants, les personnes vivant seules, les personnes âgées, les étudiants universitaires et divers autres groupes de la société. 3.6 Consacrer sa notoriété La notoriété d’une personne est sa capacité à être reconnue favorablement. La notoriété a un effet bénéfique sur la réputation ou la visibilité d’une personne, d’un organisme ou d’un bien. Lorsqu’une personne jouit d’une certaine notoriété, ses gestes peuvent influencer ceux des autres. Effectivement, des artistes de divers domaines (musiciens ou musiciennes, comédiens ou comédiennes, plasticiens ou plasticiennes, écrivains ou écrivaines, etc.), des athlètes de haut niveau reconnus, des personnalités politiques et des activistes sont des figures marquantes de la vie sociopolitique, culturelle et artistique qui s’engagent pour des causes sociales par le biais Chapitre 3: COMMENT | 73
« commenter » une publication, « publier » ou « partager » une information, une photo ou une vidéo, etc. De plus en plus de jeunes témoins d’une injustice s’engagent à présent à la filmer et à la publier sur les réseaux sociaux pour la dénoncer et éveiller les consciences. Ces vidéos sont souvent accompagnées de messages de lutte contre cette injustice qui incitent d’autres jeunes à s’y engager. L’engagement social peut être temporaire pour des jeunes qui ne font qu’en relayer l’information en y ajoutant une action plus limitée, comme un changement de photo de profil pour montrer leur sympathie envers les victimes ou leur indignation face aux actes posés. D’autres s’investiront davantage avec des actions plus concrètes et plus avancées comme mobiliser différentes ressources pour venir en aide aux victimes de l’injustice ou organiser des manifestations afin que les responsables répondent de leurs actes. Dans l’engagement numérique, il est donc important de distinguer les personnes qui s’investissent réellement pour une cause et celles qui sont engagées sans nécessairement s’impliquer à long terme. Cette distinction se trouve au niveau de l’ampleur de l’acte posé (Amato et al., 2021) (le degré d’engagement) qui est caractérisée par la visibilité et l’importance de l’acte. La visibilité de l’acte comprend sa publicisation, son caractère explicite, son irrévocabilité et sa répétition. L’importance de l’acte, quant à elle, comprend ses conséquences et son coût. Ainsi, l’engagement numérique peut inciter certaines personnes à faire des dons de temps, d’argent, d’expertise ou de notoriété pour manifester leur soutien. Les plateformes numériques et réseaux sociaux constituent aujourd’hui un moyen puissant et peu coûteux de rassembler des foules. On y trouve désormais plus souvent des publications pour dénoncer des injustices, sensibiliser à une cause ou inviter des abonnés à une manifestation. Ces réseaux sociaux comptent aussi des groupes dédiés à des causes spécifiques comme le féminisme, l’homophobie, le racisme, 80 | Chapitre 3: COMMENT
l’injustice climatique, les droits LGBTQ, etc. Un autre avantage des réseaux sociaux est leur rapidité dans la diffusion de l’information et le fait que cette dernière soit instantanée. Cela facilite les soulèvements, qui ne nécessitent qu’une simple dénonciation individuelle. De plus, les réseaux sociaux permettent de rassembler des personnes engagées provenant de milieux divers par le biais d’une seule publication. Au-delà du caractère individuel de ces formes d’engagement numérique, les réseaux sociaux permettent à toute personne de se créer une communauté en ligne et de maintenir un contact constant avec celle-ci, favorisant ainsi une libre circulation de l’information. Par ailleurs, plusieurs organisations communautaires, OBNL ou organismes internationaux utilisent les réseaux sociaux pour encourager l’engagement de leur communauté en ligne. Conclusion Il est intéressant de noter que la définition de l’engagement social utilise les termes « consacre, entre autres choses », laissant effectivement la porte ouverte à d’autres formes d’engagement social. Bien que le fait de consacrer son temps, son expertise, son argent, ses biens ou sa notoriété constitue des formes d’engagement comme illustré dans ce chapitre, d’autres choses peuvent être consacrées au bénéfice d’une cause. Il importe également de rappeler que plusieurs formes d’engagement peuvent coexister entre elles, c’est notamment le cas lors du développement d’un projet engagé, où une personne peut à la fois consacrer du temps, de l’expertise, de l’argent, des biens et de la notoriété. Ces projets engagés peuvent se concrétiser aussi bien sous forme de projets d’entrepreneuriat social (au sein de la société) que d’intrapreneuriat social (au sein d’une organisation). La Matrice Chapitre 3: COMMENT | 81
des projets engagés, présentée en annexe de ce manuel, aborde d’ailleurs ce type d’initiative. Questions de réflexion 1. En m’appuyant sur des exemples tirés de mon expérience, par quels moyens se manifeste mon engagement dans une cause sociale (temps, argent, expertise, notoriété, biens, autre) ? 2. Comment les moyens choisis s’alignent-ils avec mes motivations (causes, valeurs, aspirations ? Pourquoi est-ce important pour moi ? 3. Quels sont les obstacles rencontrés dans ces manières de m’engager ? Bibliographie Amato, S., Bernard, F. et Boutin, É. (2021). Les réseaux sociaux numériques redéfinissent-ils l’engagement?. Communication & Organisation, 59(1), 231-244. https://doi.org/10.4000/ communicationorganisation.10230 Audebrand, L., Pepin, M. et Tremblay, M. (2022). La matrice des projets engagés. Chaire de leadership en enseignement sur le développement de l’esprit d’entreprendre et de l’entrepreneuriat de l’Université Laval. https://sites.fsa.ulaval.ca/ www4/document/recherche/cle-esprit-entreprendreentrepreneuriat/Matrice-projets-engages-questions.pdf Bénévoles d’Expertise. (2024a). Avantages de s’engager par le bénévolat de compétences. https://benevolesexpertise.com/caracteristiques-dun-be/ Bénévoles d’Expertise. (2024b). Cadre de référence. 82 | Chapitre 3: COMMENT
https://benevoles-expertise.com/wp-content/uploads/2024/06/ 1.Cadre-reference-final_FINAL.pdf Blain, H., Bloch, F., Borel, L., Dargent-Molina, P., Gauvain, J. B., Hewson, D., Orève, M.-J., Kemoun, G., Mourey, F., Puisieux, F., Rolland, Y. et Stephan, Y. (2015). Activité physique et prévention des chutes chez les personnes âgées. [Rapport de recherche] Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM). Campéon, A., Le Bihan-Youinou, B. et Martin, C. (2012). La prise en charge des personnes âgées dépendantes en Europe : Le vécu des aidants familiaux. Vie sociale, 4(4), 111-127. https://doi.org/10.3917/vsoc.124.0111 Chi, M. T. H. (2006). Two approaches to the study of experts’ characteristics. Dans K. A. Ericsson, R. R. Hoffman, A. Kozbelt et A. M. Williams (dirs.), The Cambridge handbook of expertise and expert performance (p. 21-30). Cambridge University Press. Cnaan, R. A., Handy, F. et Wadsworth, M. (1996). Defining who is a volunteer: Conceptual and empirical considerations. Nonprofit and Voluntary Sector Quarterly, 25(3), 364-383. https://doi.org/10.1177/0899764096253006 Council for advancement and support of education. (2024). CASE global reporting standards (2e éd.). Dietrich, A., Gilbert, P., Pigeyre, F. et Aubret, J. (2010). Management des compétences : Enjeux, modèles et perspectives (3e édition). Dunod. Duguid, F., Mündel, K., Schugurensky, D. (dirs.). (2013). Volunteer Work, Informal Learning and Social Action. Brill. https://doi.org/10.1007/978-94-6209-233-4_2 Fley, A. (2019). Nouvelles formes d’engagement, nouveaux outils militants? Cause commune, 13. https://www.causecommune-larevue.fr/ nouvelles_formes_d_engagement_nouveaux_outils_militants# :~:text=La%20typologie%20pr%C3%A9sent%C3%A9e%20par%2 0Pierre,lib%C3%A9rale%20et%20la%20militance%20pragmatiq ue Chapitre 3: COMMENT | 83
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Chapitre 4: QUI LUC K. AUDEBRAND; PATRICE C. AHEHEHINNOU; GABRIEL HUOT; ET SARAH GOUSSARD Introduction Comme nous l’avions exposé dans le chapitre précédent, il existe plusieurs façons de s’engager dans une cause. L’engagement peut être individuel, mais également collectif, émanant de diverses motivations, et visant l’amélioration du bien-être de nos proches, de la communauté, de l’humanité ou de la vie sur Terre. L’engagement est dit individuel lorsqu’une personne soutient une cause de façon volontaire. L’engagement peut aussi être le fruit d’un groupe de personnes ou d’un organisme à travers des actions collectives. Mais que signifie réellement s’engager de façon individuelle ou de façon collective? Quelle est la distinction entre un individu et un groupe, un mouvement social ou une organisation en matière d’engagement social? Ce chapitre vise à éclaircir les concepts d’engagement individuel, groupal et organisationnel, ainsi qu’à mettre en évidence les distinctions entre une personne, un groupe, un mouvement social et une organisation. 4.1 Une personne (un individu) L’action d’une personne fait partie des expressions que permet de désigner notre définition de l’engagement. À titre d’exemple, il est question de l’action d’une personne lorsqu’un individu décide de faire un don de denrées à une banque Chapitre 4: QUI | 87
alimentaire régionale. Cette section s’attardera sur la signification de l’action d’un individu. De toute évidence, la vie au sein d’une société découle des actions de chaque individu, car ce sont les individus qui sont en mesure d’agir dans la vie sociale. L’existence d’une société repose sur les liens et les interactions qui se tissent entre les membres qui la composent. Par conséquent, l’individu est considéré comme l’unité de base d’une société. Dumont (1983) perçoit l’individu à la fois comme une entité et une valeur. Il le définit d’un côté comme un « sujet empirique, échantillon indivisible de l’espèce humaine, tel qu’on le rencontre dans toutes les sociétés » (p. 264) et de l’autre, comme un « être moral, indépendant, autonome, et ainsi (essentiellement) non social, tel qu’on le rencontre avant tout dans notre idéologie moderne de l’homme et de la société » (p. 264). Toujours dans une perspective moderne, Ennuyer (2016) décrit l’individu comme étant « tout être formant une unité distincte dans une classification, corps organisé vivant d’une existence propre et qui ne saurait être divisé sans être détruit, unité élémentaire dont se composent les sociétés. » (p. 577). Peu importe la façon dont il est défini, l’individu présente deux caractéristiques essentielles : son unicité et son indivisibilité. Selon l’étymologie, le terme « individu » dérive du latin individuum, dont la racine in Dividere signifie « qui ne peut pas être partagé, qui est indivisible » (Ennuyer, 2016, p. 577). En tenant compte de ces traits distinctifs, comment l’individu, en tant que personne unique et indivisible, vit-il dans une société de plus en plus complexe et remplie d’inégalités sociales? Quel est le lien qui unit l’individu à la société dans laquelle il vit? 4.1.1 L’individu et la société Le terme « social » désignant la nature de l’engagement plus que son objet. Par conséquent, un engagement ne se limite jamais à un circuit fermé, même lorsqu’il est initié par une 88 | Chapitre 4: QUI
seule personne. Pour illustrer ce point, reprenons l’exemple du don de denrées alimentaires, qui nécessite une banque alimentaire, elle-même en relation avec un écosystème. Il est donc intéressant d’aborder les rapports entre l’individu et la société. Selon Ennuyer (2016), une société est définie comme « un groupe d’êtres humains ou d’animaux ayant établi des relations durables qui vivent sous des lois communes, qui ont une forme de vie commune qui sont soumis à un règlement commun » (p. 577). Ce qui lie un individu à sa société n’est rien d’autre que le lien social, car chaque individu est considéré à la fois comme un acteur et un bénéficiaire de ce jeu social. L’individu est perçu comme un acteur de la vie sociale, car ce sont les actions individuelles qui contribuent au développement de la société dans laquelle il évolue. Un enseignant, par exemple, est un acteur social, car il transmet, par son enseignement et sa formation, les valeurs du système éducatif. Ces valeurs sont établies à partir de celles de la société actuelle ou souhaitée. L’enseignant ne se limite pas à transmettre ces valeurs; il les incarne et contribue à former des individus qui seront en mesure de les perpétuer. En tant que bénéficiaire du jeu social, l’individu reçoit de la société une aide, qu’elle soit individuelle, collective ou institutionnelle, pour qu’il puisse vivre du lien social qui le relie à sa famille, à sa communauté et à la société en général. Selon Paugam (2022), le lien social renvoie au « rapport entre l’individu et ses groupes d’appartenance, d’un côté, et des conditions du changement social de longue durée, de l’autre » (p. 3). Dans la continuité de cette définition et en s’appuyant sur des notions comme la solidarité, la protection, la reconnaissance et l’intégration sociale, Paugam (2022) considère que l’emploi du concept de lien social désigne aujourd’hui « le désir de vivre ensemble, la volonté de relier les individus dispersés, l’ambition d’une cohésion plus profonde de la société dans son ensemble » (p. 4). Il distingue quatre Chapitre 4: QUI | 89
de poser un acte ponctuel en faisant un don d’argent pour soutenir une cause. Si ces jeunes, en s’associant à d’autres jeunes, décident de s’engager à long terme dans cette cause et de créer un organisme à but non lucratif (OBNL) régi par des règles et des objectifs clairement définis, on parlera alors d’un groupe organisé. 4.2.2 Qu’est-ce qu’un groupe Un groupe est défini comme : une entité sociale identifiable et plus ou moins structurée, caractérisée par un nombre restreint de personnes liées entre elles par des activités soit communes, soit interdépendantes et qui développent des interactions déterminées par des normes de conduites et des valeurs communes, dans la poursuite de leurs objectifs. (Fischer, 2020, p. 78) Il est important de distinguer un groupe social d’une simple assemblée d’individus dépourvus d’objectif commun, de sentiment d’interdépendance ou de liens émotionnels. Ce type de regroupement peut être observé dans divers contextes, tels qu’un groupe de personnes assistant à un spectacle musical, un groupe de jeunes jouant au football ensemble, etc. Il existe, toutefois, plusieurs types de groupes : les groupes primaires et secondaires; les groupes formels et informels; les groupes d’appartenance et de référence (Fischer, 2020, chapitre 3). 4.2.3 Les différents types de groupes Un groupe primaire est associé à un cercle social immédiat, tel que la famille ou un groupe d’amis et d’amies au sein desquels les personnes entretiennent entre-elles des relations directes, partagent des valeurs communes et ressentent un sentiment 96 | Chapitre 4: QUI
d’unité. Les groupes secondaires sont caractérisés, quant à eux, par des relations indirectes et professionnelles entre les membres. Par exemple, le groupe d’infirmières et de médecins d’un hôpital est un groupe secondaire, car ces personnes sont soumises à des protocoles et des relations imposées. Un groupe formel est un ensemble de personnes qui sont régies par une organisation bien définie, avec une structure hiérarchique claire, où les rôles et les places de chaque personne sont bien établis. Les groupes de travail au sein d’une organisation en constituent un exemple. Des groupes informels peuvent naître soit au sein des groupes formels, soit en dehors. Ils se distinguent des groupes formels par leur structure hétérarchique, ainsi que par la liberté dont bénéficie chaque membre. Les groupes d’appartenance sont des regroupements de personnes partageant certaines caractéristiques, telles que leur religion ou leurs opinions politiques, qui influencent potentiellement leurs attitudes et convictions. C’est le cas des groupes religieux et des groupes politiques. Une personne de religion catholique devrait théoriquement se conformer aux enseignements de la Bible, tout comme un militant de droite devrait adhérer aux principes de son parti. Toutefois, il n’est pas rare que des membres de ces groupes adoptent des valeurs et des comportements issus d’autres groupes sociaux. Ces groupes représentent des références pour ces personnes. Un groupe de référence est donc un ensemble de gens avec lesquels on n’a aucun lien au départ, mais dont on adopte les valeurs et qui influencent nos comportements. 4.2.4 Le mode de fonctionnement des groupes organisés Les groupes organisés ont un mode de fonctionnement qui se structure autour de cinq caractéristiques clairement définies : la taille, les statuts et rôles, les normes, la cohésion et les Chapitre 4: QUI | 97
objectifs (Fischer, 2020, chapitre 3). La distinction entre un groupe restreint, une foule et une masse réside dans leur taille respective. L’importance d’une personne au sein d’un groupe dépend de son rang objectif, qui lui est établi selon son statut social. Il renvoie à « la position officielle, institutionnalisée ou socialement reconnue, d’un individu dans un système organisé ou hiérarchisé » (Maisonneuve, 1980). Dans certains groupes, comme la famille, ce statut peut être assimilé au rôle que joue la personne. Par exemple, le président d’une association d’agriculteurs d’une région n’occupera pas le même rôle qu’un simple membre de l’association. Toute position occupée dans un groupe confère à la fois des droits, mais également des obligations. Dans d’autres groupes, le statut d’un individu peut être déterminé par son ancienneté, les responsabilités qu’il assume ou son âge. Le rôle d’une personne au sein du groupe correspond à un modèle de comportement qu’on lui attribue en fonction de son statut. Chaque groupe organisé doit établir des règles de fonctionnement pour assurer une certaine harmonie : ce sont les normes. Chaque membre doit se plier à ces règles afin de garantir une certaine organisation. Elles délimitent ce qui est faisable ou non pour une personne au sein du groupe et définissent et encadrent ses comportements. La cohésion renvoie à la fois à la force d’attraction du groupe, au moral du groupe, mais également à la coordination des efforts de ses membres (Fischer, 2020, chapitre 3). La cohésion représente aussi l’esprit du groupe et la force des liens qui rassemblent les membres du groupe. La cohésion apparaît souvent lorsqu’une ou un membre, voire l’ensemble du groupe, est confronté à des critiques concernant ses normes et ses buts. Plus la taille du groupe est grande, plus la cohésion en son sein semble difficilement observable. Enfin, les objectifs d’un groupe sont des orientations à court, à moyen et à long terme définies et validées par l’ensemble des membres et qui sont exécutées par un certain nombre 98 | Chapitre 4: QUI
de personnes au sein du groupe. La pérennité d’un groupe dépend en grande partie de l’atteinte des objectifs communs définis en amont. Les conflits naissent au sein des groupes lorsque certains membres, qui ont un statut élevé, cessent de respecter les normes et les objectifs validés préalablement par tous les membres. Dès lors que le système de fonctionnement d’un groupe est manipulé et utilisé à des fins personnelles par la direction, les objectifs perdent leur caractère collectif, rendant ainsi difficile l’idée d’une unité au sein de ce groupe. 4.2.5 La communication, les affinités, l’influence et les rôles Les interactions au sein d’un groupe offrent aux individus l’opportunité de s’engager dans des transformations au sein de leur communauté ou de la société dans son ensemble. Les actions de chaque personne sont donc guidées par la culture organisationnelle, les normes et les objectifs du groupe. Plusieurs phénomènes apparaissent au fur et à mesure que les personnes interagissent entre elles au sein du groupe. Bodart (2018) en a dénombré quatre : la communication, les affinités, l’influence et les rôles. La communication dans un groupe est essentielle à sa survie. Sans communication réelle et efficace, aucun groupe ne peut fonctionner normalement. Elle peut être verbale ou non verbale. Quand les membres d’un groupe ont une bonne communication entre eux, cela facilite le travail de chacun. Pour Bodart (2018), la communication engendre l’interaction, crée des relations, influence et colore les relations. La possibilité qu’a chaque membre au sein du groupe d’exposer son point de vue ou d’apporter des éléments de critique sur les opinions des autres ouvre la voie à des conversations animées. Ces interactions approfondies permettent aux membres de prendre ensemble des décisions de haute qualité, que tout le monde accepte, y compris ceux et celles qui avaient initialement exprimé leur désaccord. La Chapitre 4: QUI | 99
communication est un facteur clé dans l’établissement de liens. En effet, les membres partageant les mêmes opinions sur un sujet peuvent s’unir pour défendre leur point de vue, tout comme ceux et celles qui ont des opinions divergentes. L’exposition des opinions d’une personne sur un sujet ou une situation peut influencer ses relations dans un groupe. Les fonctions de la communication peuvent conduire à la création d’affinités au sein d’un groupe, selon les points de vue de chacun et leur sensibilité. Ainsi, bien que le groupe soit caractérisé par la cohésion entre ses membres ou par la poursuite d’un objectif commun, il n’en demeure pas moins vrai que des affinités peuvent se former à l’intérieur du groupe, notamment grâce à la création de sous-groupes ou d’alliances ayant pour but d’accroître leur influence dans le groupe, tout en servant leurs propres intérêts. Ces affinités évoluent en fonction des dynamiques au sein du groupe et parfois même selon le sujet traité. De nombreux facteurs peuvent expliquer l’apparition de ces affinités, tels que la proximité, la similitude, la perception d’une communauté d’intérêts ou de valeurs, etc. (Bodart, 2018). À travers leurs communications ou leurs affinités, certaines personnes ou certains sous-groupes arrivent à influencer les décisions au sein d’un groupe. Cette influence témoigne du pouvoir qu’une personne peut détenir sur un groupe. Que l’intention d’influencer les décisions soit présente ou non, ces propos ou opinions peuvent faire évoluer la perception initiale qu’un membre avait d’une situation et modifier sa décision en conséquence. L’influence peut découler de la hiérarchie ou du statut d’une personne au sein d’un groupe, mais également des stratégies politiques qu’elle utilise pour occuper une position lui permettant d’exercer un certain pouvoir. Ces jeux politiques d’influence font émerger au sein des groupes trois catégories de membres : les leaders, les partisans et les opposants. 100 | Chapitre 4: QUI
4.2.6 Les mouvements sociaux Les actions collectives et les groupes organisés émergent souvent en réponse au manque d’engagement ou à l’inaction des autorités publiques décentralisées ou du gouvernement central. Les actions collectives peuvent être menées par des groupes restreints (3 à 12 personnes), mais également par des groupes plus importants, comme des foules ou des masses, notamment lors des mouvements sociaux. Qu’il soit sous forme d’une grève, d’une manifestation collective, des mouvements de masse ou d’un blocage des routes, nous avons tous participé ou été témoins une fois d’un mouvement social. Un mouvement social est défini comme un « agir-ensemble » volontaire avec une intention réelle des acteurs et actrices de mener une action collective dans le but de revendiquer des intérêts matériels ou de défendre une cause afin d’inciter à un changement social (Neveu, 2019). C’est également « une campagne durable de revendications, qui fait usage de représentations répétées pour se faire connaître du plus large public et qui prend appui sur des organisations, des réseaux, des traditions et des solidarités » (Tilly et Tarrow, 2008, p. 27). Plusieurs mouvements sociaux ont marqué l’histoire, notamment le mouvement des gilets jaunes en France, le printemps arabe au Maghreb, la grève étudiante québécoise de 2012 et, plus récemment, le mouvement #MeToo aux ÉtatsUnis. Tous ces mouvements partagent un dénominateur commun : ils visent soit à promouvoir un changement, soit à y résister. Par exemple, la grève étudiante québécoise de 2012 s’est développée en réaction à l’augmentation des frais de scolarité universitaires sur cinq ans (2012-2017) qui était prévue par le gouvernement libéral dans son budget. Plusieurs associations étudiantes québécoises avaient alors formé un front commun pour protester contre une hausse des frais de scolarité qui aurait entraîné une détérioration de la situation Chapitre 4: QUI | 101
financière et des conditions d’études de nombreux étudiants et étudiantes. Les membres de ces associations avaient alors organisé diverses actions, telles que des piquets de grève autour des universités concernées, des manifestations et des actions concertées entre les mois de février et septembre 2012. L’importance et la pertinence des demandes ont incité de nombreux secteurs de la société québécoise à soutenir ce mouvement social. Les actions collectives menées par les étudiants et étudiantes avaient finalement abouti en septembre 2012 à l’annulation de l’augmentation des frais de scolarité. Les caractéristiques des mouvements sociaux Mayer (2023, chapitre 8) a mis en évidence six caractéristiques des mouvements sociaux. Pour l’auteure, les mouvements sociaux sont des actions collectives, revendicatives, directes, autonomes et expressives, contestataires, et, finalement, publiques. On parle d’actions collectives, car les mouvements sociaux regroupent un grand nombre d’individus s’engageant dans une action commune. Les actions menées dans le cadre d’un mouvement social sont revendicatives puisqu’elles visent, avant tout, la défense d’une cause ou des intérêts communs. Les actions sont directes et opposent, sans aucun intermédiaire, les personnes protestataires et le pouvoir public. Les mouvements sociaux sont des actions autonomes et expressives, car elles ne sont soumises à aucune règle juridique ou institutionnelle. La mobilisation des protestataires tend généralement à s’accroître lorsque de plus en plus de personnes réalisent l’importance des revendications. C’est le cas, par exemple, du mouvement des gilets jaunes en France, où le nombre de villes où les manifestations se déroulaient augmentait d’une semaine à l’autre, ce qui entraînait une hausse du nombre de protestataires. 102 | Chapitre 4: QUI
Les types de mouvements sociaux Il existe plusieurs types de mouvements sociaux selon le degré (le lieu ou la cible du changement recherché) et le niveau de changement revendiqué (l’ampleur du changement recherché). Aberle et al. (1966) ont identifié quatre types de mouvements sociaux : (a) les mouvements sociaux alternatifs, (b) les mouvements sociaux rédempteurs, (c) les mouvements sociaux réformateurs et, enfin, (d) les mouvements sociaux révolutionnaires. Les mouvements sociaux alternatifs sont ceux qui visent un changement partiel des individus, comme les groupes d’entraide pour les personnes qui souffrent d’obésité ou d’alcoolisme. C’est le cas également des mouvements qui ont pour but le développement personnel et le renforcement de l’estime de soi (Fillieule, 2009). Les mouvements sociaux rédempteurs, à la différence des mouvements sociaux alternatifs, se distinguent par leur volonté de transformation profonde de la société. Il s’agit, par exemple, des mouvements religieux, qui sont orientés vers le niveau de changement recherché, notamment celui de l’individu. Les mouvements réformateurs et révolutionnaires sont orientés vers l’ampleur du changement souhaité. Les mouvements sociaux réformateurs prônent un changement partiel de la structure sociale ainsi que la modification de certaines normes, valeurs ou lois. On peut citer les mouvements de recherche de meilleures conditions de travail pour le personnel, les mouvements de réforme du droit du mariage, etc. Enfin, les mouvements sociaux révolutionnaires visent un changement total de la structure sociale et des systèmes de valeurs de façon fondamentale. C’est le cas des mouvements politiques radicaux, comme le mouvement américain des droits civiques. Le cycle de vie des mouvements sociaux Comme toute action collective, les mouvements sociaux Chapitre 4: QUI | 103
suivent un cycle de vie en plusieurs étapes. Ils émergent, se développent, ont des résultats positifs ou négatifs et enfin disparaissent. Blumer (1969) et Tilly (1978) ont identifié quatre étapes par lesquelles passent les mouvements sociaux. La première étape, l’étape préliminaire, est celle de l’émergence des mouvements sociaux où il y a une prise de conscience par les citoyens et citoyennes de l’existence d’un problème. À ce stade, les réseaux sociaux peuvent servir de catalyseurs pour sensibiliser les gens à un problème grâce à un simple partage. De cette prise de conscience collective naîtront des leaders pour mener le mouvement. La deuxième étape est celle de la fusion et de la coalition où les citoyens et citoyennes vont se réunir pour attirer l’attention sur le problème et pour structurer leur groupe en une entité relativement bien organisée. À l’étape de l’institutionnalisation ou de la bureaucratisation, les collectifs des mouvements sociaux définissent les règles et les procédures qui les régissent. Les mouvements sociaux prennent alors la forme d’une organisation formelle sans pour autant rejeter toute initiative individuelle, comme les motsclics (hashtags). Les personnes peuvent s’engager de plusieurs manières dans un mouvement social. Elles peuvent faire partie de sa structure formelle, partager les mots-clics à chaque publication sur les réseaux sociaux ou encore avoir un sentiment d’appartenance. Les réseaux sociaux jouent également un rôle primordial à cette étape en servant de moyen de communication et en définissant la réussite ou l’échec d’un mouvement. Enfin, les mouvements sociaux connaissent un déclin après leur réussite ou leur échec. Ce déclin ne signifie pas nécessairement l’abandon de la cause défendue, puisqu’il existe encore des mouvements sociaux actifs au sein de certaines sociétés malgré le fait qu’ils puissent être mis en veilleuse. 104 | Chapitre 4: QUI
4.3 Les organisations Dans les sections précédentes, nous avons abordé l’engagement social sous l’angle des individus et des groupes organisés. Cette section sera consacrée à l’engagement social des organismes dont la mission première consiste à offrir des services sociaux, tels que des OBNL, ainsi qu’à ceux dont l’engagement sociétal est une mission secondaire, comme des entreprises ou des universités. 4.3.1 L’engagement social comme mission première Plusieurs organismes à l’échelle locale, nationale, régionale ou mondiale ont pour but de répondre aux besoins sociétaux dans leur domaine d’activité. Les organismes qui ont comme mission première l’offre des services sociaux sont pour la plupart des organismes qui n’aspirent pas à faire des bénéfices ou qui ne visent pas la création de richesse pour des actionnaires, d’où l’appellation organismes à but non lucratif (OBNL). Ce sont des organismes présents dans divers domaines économiques et communautaires et qui travaillent pour le mieux-être de leur communauté ou de leur collectivité. Pour leur gouvernance et l’exécution de leurs activités, les OBNL peuvent compter sur plusieurs parties prenantes, notamment les partenaires financiers privés et publics, dont les gouvernements, mais aussi les bénévoles. Le gouvernement du Québec définit les OBNL de la façon suivante : Une personne morale sans but lucratif, aussi appelée « organisme sans but lucratif (OSBL) » ou « organisme à but non lucratif (OBNL) » est un groupement de personnes physiques qui poursuivent un but à caractère moral ou altruiste et qui n’ont pas l’intention de faire des Chapitre 4: QUI | 105
OBNL du territoire à l’ajout des intérêts du territoire dans les plans d’action. Certaines entreprises vont même jusqu’à mettre sur pied un département dédié exclusivement au travail social, chargé d’aborder les questions liées à leur responsabilité sociale. Ce dernier se charge notamment d’aller à la rencontre de la population locale pour connaître ses problématiques sociales. Dans ce sens, les entreprises nouent des partenariats avec les organismes communautaires afin de mieux comprendre les besoins des populations de leurs communautés locales et les mesures qu’elles peuvent prendre pour contribuer à leur mieux-être. La recherche conjointe de solutions entre l’entreprise et les populations concernées demeure une des meilleures stratégies d’engagement social des entreprises. Dans certaines régions, les entreprises font partie intégrante des organismes ou des creusets regroupant toutes les parties prenantes de l’engagement social. Bien que la responsabilité sociale soit propre à chaque entreprise, travailler en partenariat avec d’autres entreprises, des OBNL, des collectivités locales, des organismes publics, etc., permet d’apporter aux communautés des solutions plus efficaces et plus durables pour répondre à leurs besoins. Les entreprises adoptent une autre forme d’action concrète dans le cadre de leur engagement social en encourageant l’engagement de leur personnel et parfois même de leurs clients. Plusieurs entreprises mettent en place des stratégies pour faciliter le bénévolat de leurs employés et employées au sein d’organismes communautaires ou lorsque ceux-ci sont porteurs d’initiatives sociales au sein ou en dehors de l’entreprise. Comme stratégies, on peut par exemple penser au paiement du temps qu’un salarié consacre à une cause sociale, à la possibilité pour ce dernier d’utiliser différentes ressources de l’entreprise dans son implication dans cette cause, ou encore à l’incitation à faire des dons (d’argent, d’expertise, de biens, de notoriété, etc.) à des organismes communautaires. Le bénévolat appuyé par l’employeur peut s’avérer bénéfique 112 | Chapitre 4: QUI
à la fois pour l’entreprise et pour le personnel, en plus d’avoir des effets positifs sur toutes les autres parties impliquées, y compris les bénéficiaires. Selon Bénévoles Canada (2020), lorsqu’une entreprise s’engage à appuyer les efforts bénévoles de ses employés, elle fait un investissement important sur le plan du moral de ses employés, du recrutement de personnes talentueuses et de son résultat net. En outre, il y a moins de rotation du personnel. Les recherches démontrent que plus de 80 % des bénévoles appuyés par leur employeur croient qu’une expérience de bénévolat collective peut améliorer leurs relations avec leurs collègues. Aussi, le bénévolat les aide à acquérir de nouvelles compétences. (2e paragr.) Pour répondre aux enjeux environnementaux et aux besoins de la population de leur région, les entreprises adaptent leurs produits ou leur communication. Par exemple, la réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre contribue à lutter contre le réchauffement climatique, mais également à diminuer les maladies possiblement créées par un environnement toxique. La création de produits plus écologiques et l’abandon de l’utilisation des sacs plastiques constituent d’autres exemples d’actions sociales des entreprises. Cependant, certaines entreprises utilisent ces pratiques pour se donner une image plus verte, ce qu’on appelle l’écoblanchiment. Cette pratique, aussi appelée greenwashing est un ensemble de pratiques de communications ou de marketing trompeuses utilisées par une entreprise ou une organisation qui cherche à montrer une image positive de responsabilité sociale et écologique (Cordelier, 2020). Cette pratique peut se manifester sous différentes formes, notamment au moyen de publicités mensongères visant à inciter les consommateurs à acheter un produit. L’engagement social des entreprises consiste à intégrer dans les pratiques d’affaires et les relations de travail avec leur personnel et leur clientèle les principes des droits de la personne, de l’équité et de la justice sociale ainsi qu’à offrir des Chapitre 4: QUI | 113
conditions de travail optimales. De plus en plus d’entreprises, dans leurs offres d’emploi, sollicitent les candidatures des membres issus de minorités visibles et ethniques, de personnes en situation de handicap, de femmes ou encore de personnes autochtones. Cette pratique vise à favoriser l’équité, la diversité et l’inclusion, tout en veillant à ce que tous les employés et employées puissent évoluer dans un milieu de travail inclusif. D’autres mesures de discrimination positive sont mises en place pour favoriser l’égalité dans l’accès aux emplois et l’équité salariale au sein des entreprises. En outre, toutes ces causes sociales dans lesquelles s’engagent les entreprises en leur sein et dans leur communauté à travers des pratiques d’actions directes rendent plus efficace leur engagement social. La philanthropie d’entreprise est un aspect clé de la stratégie RSE. Elle est définie comme un transfert volontaire, stratégique ou non, des ressources de l’entreprise (par exemple, liquidités, actifs, bénévolat, etc.) au profit de la société (Sharma, 2021). Faisant partie intégrante de la démarche RSE, la philanthropie d’entreprise vise à améliorer le mieux-être des communautés locales, tout en renforçant la position stratégique de l’entreprise et ses bénéfices. On parle dans ce cas d’une philanthropie stratégique et intéressée, car le but de l’entreprise est de faire des gains pour elle-même. Au-delà de l’engagement envers le mieux-être des collectivités, la philanthropie sert également de levier marketing pour attirer davantage de clients, par conséquent, ses résultats (Gautier et Pache, 2015). Pour optimiser la gestion de leurs contributions, certaines sociétés ont même mis sur pied des fondations. Les fondations d’entreprise sont des OBNL dont le but est la réalisation d’une œuvre d’intérêt général, notamment en ce qui concerne la responsabilité sociétale des entreprises. Peu importe sa forme, l’engagement social d’une entreprise peut influencer toutes les parties prenantes. D’abord, les actions sociales menées par les entreprises ont des 114 | Chapitre 4: QUI
répercussions positives sur le mieux-être de la communauté. Grâce à son implication sociale, l’entreprise cherche à s’attaquer aux enjeux sociaux auxquels sont confrontées les populations locales vivant dans le territoire où elle est établie. De plus, les actions entreprises dans le cadre de la responsabilité sociale d’une entreprise peuvent contribuer à son succès économique et profiter aux actionnaires. Les attitudes de la réelle clientèle de l’entreprise peuvent se transformer positivement lorsqu’elle constate les initiatives sociales mises en place par celle-ci et les bénéfices qu’elle en tire également. Cela peut aussi influencer les choix des potentiels consommateurs et consommatrices et leur perception de l’entreprise. Finalement, l’engagement social de l’entreprise peut aussi influencer les membres du personnel, notamment en ce qui a trait à leur mieux-être au travail et à leur participation aux processus décisionnels en tant que partie prenante principale de la RSE. Le fait que les employés et employées soient conscients que leur employeur s’engage dans des causes sociales, qu’il prône la justice sociale et qu’il défende d’autres valeurs humaines peut créer chez eux un sentiment d’appartenance. La RSE peut même devenir un critère de sélection pour une personne à la recherche d’un nouvel emploi. 4.4 L’écosystème de l’engagement social L’engagement des personnes, des groupes et des organisations ne s’accomplit pas en circuit fermé. Il est intéressant de considérer ces entités comme des acteurs interagissant au sein d’un même écosystème de l’engagement social. Ce faisant, rappelons que le terme « social » dans le concept d’engagement social réfère à la nature de l’engagement social. Un tel écosystème de l’engagement social peut être défini de la façon suivante : un ensemble de Chapitre 4: QUI | 115
personnes, de groupes, d’organisations et d’institutions publiques qui entretiennent des relations complexes autour de centres d’intérêt ou de lieux communs. 4.4.1 La construction d’un écosystème de l’engagement social Comment l’espace public s’approprie-t-il les enjeux sociétaux? Selon la théorie de l’interdépendance entre l’État et les organisations à but non lucratif (Nyssens, 2008), cela se produit en réponse à une demande sociale ou à un problème social qui n’est pas résolu par les institutions. Mais qu’est-ce qu’un problème social? Selon l’éclairage apporté par Mayer et Laforest (1990), on peut définir un problème social comme suit : « il y a problème lorsqu’un grand nombre de personnes sont affectées par une situation donnée, que cette situation est jugée intolérable, et que les gens sont conscients de la nécessité d’une action collective » (p.16). En d’autres termes, l’écosystème de l’engagement social évolue et se façonne en fonction des enjeux sociaux, des problématiques sociales qui sont perçues comme importantes par une partie de la population, d’une société ou d’un territoire donné. Cet écosystème se nourrit, s’articule et se transforme en fonction des mouvements sociaux, de la prise de conscience de besoins sociaux et de la nécessité d’y répondre collectivement. Comme l’exprime Bernoux (2008), « C’est la conscience de l’intérêt commun qui est le déclencheur de l’action collective » (p. 57). À partir de la théorie des champs de Pierre Bourdieu (Fringant, 2023), nous pouvons comprendre la structure de l’écosystème de l’engagement social. Il définit le concept de champ comme « un espace social relativement autonome à l’égard du macrocosme global dans lequel il s’inscrit, et structuré par la distribution des différentes espèces de capitaux (économique, culturel, social) entre les agents qui 116 | Chapitre 4: QUI
l’occupent et luttent pour le conserver ou le transformer. » (p. 267). Chaque champ possède un enjeu qui lui est propre et dans le cas de l’engagement social, l’enjeu est de répondre à un problème social. 4.4.2 Les principales composantes de l’écosystème Les catégories mentionnées précédemment dans ce chapitre interagissent entre elles au sein de l’écosystème comme le présente la figure 4.2 : les composantes de l’écosystème, 1) les personnes et les groupes 2) les organisations dont l’engagement social est la mission première et leurs bénéficiaires ainsi que 3) les organisations dont l’engagement social est une mission secondaire. À ces acteurs de l’engagement social s’ajoutent 4) les institutions publiques qui interagissent elles aussi avec les autres composantes de l’écosystème de l’engagement social. Chapitre 4: QUI | 117
Figure 4.2 Les composantes de l’écosystème Les institutions publiques Bien qu’elles ne soient pas nécessairement la source du qui de l’engagement social selon sa définition, les institutions publiques jouent néanmoins un rôle important dans l’écosystème de celui-ci. Elles interagissent avec chacune de ses parties prenantes, notamment en offrant un cadre juridique, réglementaire et fiscal à l’écosystème. Les institutions publiques interviennent également dans l’écosystème par leur capacité de dépenser, notamment en subventionnant des organisations dont la mission première est l’engagement social. L’écosystème de l’engagement social offre aux institutions publiques la possibilité de déléguer une partie de leurs responsabilités aux organisations. Cependant, en s’associant étroitement avec le secteur public, ces derniers peuvent se retrouver confrontés à un ensemble de tensions et de 118 | Chapitre 4: QUI
contradictions (Hamidi, 2017). En effet, les objectifs et les moyens privilégiés par les gouvernements ne correspondent pas nécessairement aux valeurs et aux approches défendues par les organisations. De plus, ce partage des responsabilités peut parfois correspondre à une déresponsabilisation des institutions publiques. En retour, les parties prenantes peuvent elles aussi influencer les institutions publiques. Lorsque les personnes engagées agissent pour changer les choses, puisque leurs manières de penser et leurs valeurs sont généralement avantgardistes (sans être trop éloignées) sur la vision des institutions publiques, leurs idées sont souvent récupérées afin d’améliorer le cadre institutionnel. Dominique Morin, professeur titulaire, Faculté des sciences sociales, Université Laval, 2022 L’écosystème de l’engagement social possède une capacité de transformation, qui se manifeste par un processus complexe de réorganisation et de modernisation des institutions et des politiques publiques. Il contribue ainsi à l’émergence de nouveaux paradigmes. La tension qui traverse les organisations, les groupes et les personnes entre autonomie, contre-pouvoir et institutionnalisation est à la fois structurelle et dynamique. Elle permet de revisiter les méthodes d’engagement et d’intervention de la société civile et de servir de fondement à leur rajeunissement (Bacqué, 2005). Chapitre 4: QUI | 119
Les interactions entre les parties prenantes de l’écosystème Les interactions entre les parties prenantes de l’écosystème sont nombreuses. À titre d’exemple, les organisations dont l’engagement social est la mission première dépendent de l’engagement social des personnes et des groupes, des organisations et des bénévoles qui composent le conseil d’administration, ainsi que des contributions financières d’autres organisations. L’écosystème immédiat de Centraide est d’abord composé des personnes donatrices et des entreprises qui organisent des campagnes de financement en milieu de travail. Les fonds sont ensuite redistribués à des organismes communautaires, sur recommandation de comités de bénévoles qui effectuent une analyse approfondie des besoins de chaque communauté et de chaque organisme pour investir les sommes là où le besoin est le plus grand. Pour nous, cet écosystème est extrêmement précieux, riche et vibrant. Nancy Charland, vice-présidente au développement social, Centraide Québec et Chaudière-Appalaches, 2022 La matrice du tableau 4.1 présente quelques exemples des interactions possibles entre les composantes de l’écosystème. Tableau 4.1 Exemples d’interactions entre les 120 | Chapitre 4: QUI
composantes de l’écosystème Composantes Vers les : Des : Organisations dont l’engagement social est la mission première et leurs bénéficiaires Personnes et groupes Organisations où l’engagement social est une mission secondaire Institutions publiques Organisations dont l’engagement social est la mission première et leurs bénéficiaires Collaborent autour de causes communes. Leur offrent un moyen d’engagement Leur offrent un moyen d’engagement Appuient les responsabilités des institutions à l’égard de causes précises Personnes et groupes Consacrent temps, expertise, argent, biens et notoriété S’engagent ensemble Contribuent à la responsabilité sociale de leur employeur Contribuent à leur financement par la fiscalité Organisations dont l’engagement social est une mission secondaire Consacrent temps, expertise, argent, biens et notoriété Appuient l’engagement de leur personnel S’engagent ensemble Contribuent à leur financement par la fiscalité Institutions publiques Contribuent à leur financement par des subventions Soutiennent leur engagement par le régime fiscal Soutiennent leur engagement par le régime fiscal Se coordonnent par un partage de compétences et des revenus fiscaux Il est important de noter que les relations entre les différentes parties prenantes ne sont pas toujours axées sur la collaboration. En effet, le milieu de l’engagement social est également un terrain propice aux conflits de valeurs, de pouvoirs et d’intérêts. Ces luttes peuvent aussi être d’ordre politique et économique. Comme le précise Laville (2001), « sous la perspective d’un secteur de réciprocité, pointe une Chapitre 4: QUI | 121
Chapitre 5: QUOI LUC K. AUDEBRAND; PATRICE C. AHEHEHINNOU; ET GABRIEL HUOT Introduction Dans ce chapitre, nous analyserons les premiers termes énoncés au début de la définition de l’engagement social, soit « un ensemble de gestes volontaires et concrets ». Nous allons, dans un premier temps, développer la notion de gestes volontaire en abordant plusieurs théories tirées de la littérature, notamment celle de l’action sociale. Dans un deuxième temps, nous décrirons successivement les caractéristiques d’une action concrète. Cette description nous permettra d’énumérer les principaux critères permettant de qualifier une action d’engagement social. Enfin, avec ces critères, nous allons, dans un troisième temps, évoquer certains cas limites d’engagement social. 5.1 Un geste volontaire Le Robert (s. d.-a) définit le geste de la façon suivante : Mouvement du corps (surtout des bras, des mains, de la tête), révélant un état d’esprit ou visant à exprimer, à exécuter quelque chose. S’exprimer par gestes. Faire un geste de la main. Au figuré Acte, action. Un geste d’autorité, de générosité. Les faits et gestes de quelqu’un, sa conduite, ses actes. Faire un geste, une bonne action. 128 | Chapitre 5: QUOI
C’est donc à la seconde définition du geste que renvoie la définition, en tant que synonyme de l’action. Que ce soit en s’engageant bénévolement pour une organisation luttant contre l’homophobie, en participant à une manifestation pour la justice climatique, en partageant des publications sur les réseaux sociaux pour dénoncer les injustices sociales dont sont victimes certaines minorités ethniques ou en faisant des dons à un orphelinat, une personne pose avant tout une action, un geste. Joule et Beauvois (2010) définissent d’ailleurs l’engagement comme « une situation donnée, aux conditions dans lesquelles la réalisation d’un acte ne peut être imputable qu’à celui qui l’a réalisé. » (p. 60). Cette définition permet d’établir un lien entre une personne et l’action qu’elle a posée. L’existence de ce lien ne justifie pas forcément l’intentionnalité de la personne. Il est évident que pour être jugée comme volontaire ou intentionnelle, une action doit répondre à certains critères bien précis. 5.1.1 L’intention et la volonté Proust (1998) distingue une action d’un simple mouvement par le fait qu’une action est guidée par les intentions, les désirs et les croyances de la personne qui la réalise. Le concept d’action et la notion d’intention sont interreliés. En s’appuyant sur cette interrelation, Ajzen (1985) précise que toute intention ne conduit pas nécessairement à des gestes volontaires; un geste volontaire sera toutefois dirigé par une intention. On ne peut bien sûr pas qualifier d’engagement social l’exemple d’une personne qui aurait accidentellement perdu un billet de 20 $, somme retrouvée par la suite par une mère de famille monoparentale aux prises avec de graves difficultés financières. Selon von Wright (1979, 1981a, 1981b), toute action est définie par son caractère intentionnel. La compréhension d’une action résiderait alors dans la compréhension de l’intentionnalité qui la sous-tend. La compréhension de Chapitre 5: QUOI | 129
l’intentionnalité, quant à elle, repose sur deux éléments essentiels : le but de la personne qui pose l’action et sa croyance envers les moyens pour atteindre ce but (Neuberg, 1990). C’est pourquoi, en droit, l’intentionnalité d’une action repose sur sa préméditation, un processus qui amène une personne à visualiser en amont les résultats ou les conséquences de son action. Il existerait donc un lien entre le caractère intentionnel d’une action et son caractère volontaire. Durkheim (2023) identifie cinq moments clés dans le processus conduisant à un acte volontaire : (a) la conception du but, (b) la conception des motifs, (c) la délibération, (d) la décision et, enfin, (e) l’exécution ou l’action. • Conception du but : Le premier moment, correspond à l’instant où une personne visualise les objectifs visés par son action. Par exemple, lorsqu’une personne fait un don de sang, elle le fait initialement dans le but d’aider une autre personne qui a besoin de sang pour sa survie. • Conception des motifs : une fois que la personne a en tête le but à atteindre, le deuxième moment est celui de la conception des motifs où elle cherche au fond d’elle les raisons ou les motivations qui la poussent à agir. Cette personne veut donner son sang, par exemple, parce qu’elle a été témoin de situations dans sa vie où le manque de sang a causé du tort à une personne proche. Pour chaque but à atteindre, une personne trouvera plusieurs raisons et motifs pour justifier son action. Tous ses motifs n’ont pas le même degré d’importance. • Délibération : le troisième moment correspond au moment où une personne classe ses motifs en les comparant pour mettre en évidence les plus importants à ses yeux. Une personne accorderait davantage d’importance aux motifs qui la concernent personnellement ou qui affectent ses proches plutôt qu’à 130 | Chapitre 5: QUOI
ceux ayant trait à la société ou à l’humanité. • Décision : Le moment de la décision intervient dès que la personne fait le choix d’un motif particulier et prioritaire qui va la pousser à poser l’action. Une personne décidera, finalement, de donner son sang pour sauver des vies, car cela correspond à ses valeurs de contribuer au mieux-être des autres. • Exécution ou action : Le dernier moment offre à la personne l’occasion de concrétiser sa décision en accomplissant une action tangible, soit donner son sang. Ces cinq moments permettent de saisir plus facilement la responsabilité d’une personne dans une action volontaire. Bien que les quatre premiers moments soient des étapes mentales et cognitives (c’est-à-dire qu’elles sont internes à la personne et ne dépendent pas d’une influence externe), l’exécution physique de l’action vient concrétiser tout le processus aboutissant à une action volontaire. Ainsi, pour Durkheim (2002), la volonté désigne « la faculté par laquelle nous sommes la cause déterminante de certaines de nos actions; c’est grâce à elle que certains de nos actes se produisent sous notre impulsion, émanent de nous » (p. 169). Pour qu’une action soit qualifiée de volontaire, il faut qu’elle chemine à travers ces cinq moments. 5.1.2 La théorie du comportement planifié Proposée par Ajzen (1991), la théorie du comportement planifié fait également un lien entre le geste volontaire et l’intention. Cette théorie est une extension de la théorie de l’action raisonnée d’Ajzen et Fishbein (1980). Selon la théorie du comportement planifié, l’intention est le déterminant le plus direct d’une action sous-tendue par un contrôle volitionnel (Fenouillet, 2023). L’intention d’une personne est elle-même déterminée par trois éléments essentiels : (a) l’attitude envers Chapitre 5: QUOI | 131
le comportement, (b) les normes subjectives ainsi que (c) la perception du contrôle sur le comportement. L’attitude envers le comportement est liée aux résultats (positifs ou négatifs) de l’évaluation de la réalisation effective du comportement. L’attitude d’une personne est associée à ces croyances et à ses valeurs. L’attitude envers un comportement équivaut à « l’ensemble des conséquences favorables ou défavorables amendées du poids des croyances qui consiste à estimer que le fait de réaliser le comportement va avoir telle ou telle conséquence » (Fenouillet, 2023, p. 187). Les normes subjectives sont, quant à elles, liées aux croyances de la personne concernant les attentes des autres acteurs et actrices de son environnement proche sur la façon appropriée ou non de se comporter dans diverses circonstances. Les normes subjectives sont établies par les croyances normatives d’une personne et sa motivation à se conformer aux normes. La perception du contrôle sur le comportement renvoie à la perception qu’une personne a de ses capacités personnelles et de la faisabilité du comportement et de l’action (Ajzen, 2012). La perception positive ou négative qu’a une personne de ses capacités à atteindre les objectifs par l’action et le contrôle que celle-ci peut avoir sur ses différentes ressources (les informations, l’intelligence, les compétences, les capacités financières ou tout élément nécessaire pour poser l’action) affecte son intention d’adopter un certain comportement. Une médecin qui décide de s’engager, par exemple, dans du bénévolat d’expertise s’est assuré en amont qu’elle a le contrôle sur ses compétences, ses qualités et son expertise dans les tâches qu’elle aura à assumer au sein de l’organisme communautaire dans lequel elle interviendra. Une personne ayant un contrôle comportemental élevé, sera plus encline à s’engager dans l’action (Ajzen, 1991 et 1985; Ajzen et Fishbein, 1980). La théorie de l’action planifiée est fondée sur le concept d’auto-efficacité de Bandura (1977) qui part du principe qu’une 132 | Chapitre 5: QUOI
personne s’engage plus facilement et persévère davantage dans une activité lorsqu’elle croit en ses propres capacités à mener à bien une action pour atteindre les résultats escomptés L’action sociale Weber (1971) ainsi que Parsons et Shils (1951) ont abordé un concept pertinent à traiter en lien avec ceux de l’action et de l’engagement social, soit celui d’action sociale. L’action est définie par Weber (1971) comme « un comportement humain (peu importe qu’il s’agisse d’un acte extérieur ou intime, d’une omission ou d’une tolérance), quand et pour autant que l’agent ou les agents lui communiquent un sens subjectif » (p. 4). Cette définition met donc en valeur l’importance du sens (l’interprétation, la signification personnelle) qu’une personne attribue à son comportement afin de pouvoir qualifier celuici d’action. Weber (1971) définit ensuite l’action sociale en tant que telle comme « toute action qui, d’après son sens visé par l’agent ou les agents, se rapporte au comportement d’autrui, par rapport auquel s’oriente son déroulement » (p. 4). Ainsi, un comportement pourra être qualifié d’action si la personne lui attribue un sens et il pourra être qualifié d’action sociale si ce sens est lié à autrui. Selon Parsons et Shils (1951), l’action sociale est toute conduite humaine dont la motivation se retrouverait dans les objets sociaux présents dans le milieu de vie d’une personne, auxquels elle accorde une importance tout en essayant d’y apporter une réponse. Les objets sociaux en question sont les autres actrices et acteurs sociaux avec lesquels elle est en interaction dans son environnement, mais également d’autres éléments, comme les objets culturels et symboliques ainsi que les normes, les règles de conduite et les valeurs qui orientent l’action de l’acteur ou de l’actrice. Pour Parsons, l’interprétation que l’on peut avoir de l’action sociale d’un acteur ou d’une actrice doit se faire en tenant compte de sa subjectivité qui Chapitre 5: QUOI | 133
englobe les objectifs souhaités, ses motivations, son regard sur son milieu de vie, ses valeurs, ses sentiments et ses émotions face à ses propres actions (Rocher, 1972). La théorie de l’action sociale de Parsons repose principalement sur quatre éléments (Rocher, 1972) : « 1) Un sujet-acteur, qui peut être un individu, un groupe ou une collectivité; 2) Une situation, qui comprend des objets physiques et sociaux avec lesquels l’acteur entre en rapport; 3) Des symboles, par l’intermédiaire desquels l’acteur entre en rapport avec les différents éléments de la situation et leur attribue une signification; 4) Des règles, normes et valeurs, qui guident l’orientation de l’action, c’est-à-dire les rapports de l’acteur avec les objets sociaux et non sociaux de son environnement » (p. 37). L’action sociale d’un acteur ou d’une actrice ne s’analyse plus uniquement sur le prisme de l’acte posé et de ses effets, mais elle se fait désormais sur la base de la dualité entre l’acteur ou l’actrice et la situation (Rocher, 1972). Toute action d’un acteur ou d’une actrice est ainsi associée à une situation présente dans son environnement proche ou dans sa communauté. Par exemple, lorsqu’une personne s’engage dans la lutte contre les violences faites aux femmes, il est fort possible qu’elle le fasse parce que de nombreuses femmes subissent cette injustice dans son environnement proche ou éloigné et que son engagement touche ses valeurs, ses sentiments et ses émotions en tant qu’être humain. 5.1.3 La conscience des circonstances et des conséquences En plus d’être associée à l’intention, l’action volontaire est 134 | Chapitre 5: QUOI
également associée à la conscience; une action volontaire est donc une action consciente. Aristote estime d’ailleurs qu’une action volontaire suppose que la personne concernée connaisse les circonstances précises à travers lesquelles l’action se déroule. À ceci s’ajoute la conscience des conséquences de l’action (sans écarter que certaines actions peuvent entraîner des conséquences au-delà de ce que la personne avait prévu). Aristote (année) définit ainsi l’action volontaire : « tout ce qui, parmi les choses qui sont au pouvoir de l’agent (eph’hautô), est accompli en connaissance de cause (eidôs), c’est-à-dire sans ignorer la personne subissant l’action, ni l’instrument employé, ni le but à atteindre (par exemple, l’agent doit connaître qui il frappe, avec quelle arme et en vue de quelle fin), chacune de ces déterminations excluant au surplus toute idée d’accident ou de contrainte. » (paragr. 8). 5.1.4 L’absence de contrainte La citation précédente met en lumière une autre des caractéristiques essentielles de l’action volontaire, soit l’absence de contrainte. En effet, le mot « contrainte » figure parmi les antonymes du terme « volontaire » (Larousse, s. d.). Poser une action de façon volontaire, comme faire un don de biens à un organisme communautaire dans le but que ceuxci soient mis à la disposition gratuitement d’autres personnes dans le besoin, ce serait d’agir de manière libre, sans aucune contrainte. L’Agence du revenu du Canada (2018) définit d’ailleurs le don comme « un transfert volontaire de biens, sans contrepartie de valeur pour le donateur » (21e entrée du lexique). Une personne qui effectue des heures de service communautaire obligatoire au sein d’un organisme vient en appui à la cause soutenue par celui-ci. Toutefois, il ne s’agit pas d’un geste volontaire et ceci ne peut donc pas constituer une Chapitre 5: QUOI | 135
forme d’engagement social. Cet exemple diffère effectivement du choix libre et éclairé d’une personne qui s’engage bénévolement dans le même organisme. 5.1.5 L’ego et l’essence Les raisons de l’engagement social d’une personne sont multiples et dépendent le plus souvent de ses valeurs et de son vécu. Toutefois, les perceptions des autres par rapport à la non-implication d’une personne dans une cause peuvent aussi influencer les motifs de son engagement. Par exemple, dans certaines communautés, le soutien moral ou financier à un membre de la famille n’est pas volontaire, mais presque obligatoire. Il est fréquent d’entendre certaines personnes dire « Je l’ai fait, car je n’avais pas le choix. C’est mon devoir. ». De nombreuses personnes s’engagent dans des causes sociales par obligation. Bien que ces expériences aient été et soient encore une source de motivation pour certaines personnes, elles peuvent aussi être perçues comme une contrainte. Malgré l’absence d’une quelconque force externe qui exercerait une violence physique ou morale sur elles, les obligeant à agir contre leur propre volonté, les raisons ou les motifs de leur engagement pourraient malgré tout constituer une sorte de contrainte voilée. Il semble que l’action volontaire puisse être exempte de toute contrainte physique externe, mais qu’elle puisse être accompagnée d’une contrainte sociale qui incite une personne à agir de manière explicite dans certaines situations. Ce sentiment d’obligation pourrait nuancer le caractère volontaire d’un engagement social. Sans avancer qu’un engagement social fondé sur des obligations ne peut pas être considéré comme un engagement social, il est toutefois intéressant de se pencher sur les actions qui s’appuient sur une volonté encore plus authentique. 136 | Chapitre 5: QUOI
L’engagement social peut émaner de deux parts en nous, il peut prendre deux formes différentes. D’un côté, il y a l’engagement qui émane de l’ego et qui se traduit par une ambition personnelle à s’engager. Cette motivation vient du fait que l’engagement est valorisé dans la société et qu’il peut conférer un certain statut. D’un autre côté, l’engagement peut émaner d’une volonté plus profonde, c’est-à-dire de notre essence. À ce moment-là, l’engagement honore une part essentielle en nous, soit celle qui est prête à prendre soin de nos propres besoins ainsi que de ceux des autres. Cet engagement social est celui que je valorise le plus puisque les actions qui seront entreprises serviront la vie en nous et autour de nous. Charles Baron, professeur titulaire, Faculté des sciences de l’administration, 2022 L’ego, développé à travers la socialisation et les expériences passées, peut être décrit, selon Charles Baron (communication personnelle, 23 septembre 2016, 31 octobre 2016, 17 septembre 2017), comme un amalgame cohérent de façons de voir, de penser et d’agir qui assure à une personne sa survie et maximise ses bénéfices personnels. Comme il est composé d’habitudes inconscientes auxquelles la personne finit par s’identifier, l’ego peut être comparé autant à un pilote automatique qu’à un masque. S’il assure la survie de la personne, l’ego ne facilite pas la réalisation de son plein potentiel, c’est-à-dire son épanouissement, sa créativité ou encore sa contribution à Chapitre 5: QUOI | 137
240 | Chapitre 7: l'engagement social comme saine habitude de vie
L'ENGAGEMENT SOCIAL ET LES PREMIERS PEUPLES L'engagement social et les Premiers Peuples | 241
242 | L'engagement social et les Premiers Peuples
Chapitre 8: l’engagement social et les Premiers Peuples Introduction Ce chapitre vise à conclure ce manuel en présentant une perspective complémentaire à celles présentées dans les chapitres précédents. Il illustre des façons dont se vit l’engagement social au sein des Premiers Peuples, tout en abordant les moyens par lesquels une personne peut s’engager en appui à la réconciliation autochtone. Le chapitre aborde également des méthodes d’enseignement chères aux Premiers Peuples, soit la tradition orale et l’apprentissage par l’expérience. Ces méthodes vont d’ailleurs de pair avec l’engagement social. En effet, bien des savoirs se transmettent de façon orale dans un contexte d’engagement, que ce soit par le récit de certaines personnes ou par le partage de leur vécu. Et bien sûr, l’engagement social est en lui-même une occasion d’apprentissage par l’expérience. Ce chapitre, rédigé à partir d’entrevues, vise à mettre en évidence la transmission des savoirs par la tradition orale. Il laisse donc la parole aux personnes autochtones pour qu’elles partagent leur perspectives et leurs expériences d’engagement social. 8.1 Le témoignage de Nadine Rousselot La première interlocutrice est Nadine Rousselot de la Nation Chapitre 8: l’engagement social et les Premiers Peuples | 243
innue de Pessamit, qui occupe le poste de directrice des affaires des Premiers Peuples à l’Université Laval. Comment s’est exprimé l’engagement social à travers l’histoire des Premiers Peuples? Nous avons beaucoup d’expérience en engagement social au sein des Premiers Peuples, car notre parcours n’a transigé qu’autour de l’engagement social; entre autres au travers des luttes, des mobilisations et du militantisme. Lors d’une rencontre avec d’autres collègues issus des Premiers Peuples où nous avons échangé sur les moments charnières de l’histoire du Canada, nous avons remarqué que, chaque fois qu’un événement majeur se produisait, comme la création du Canada par la Confédération en 1867, des mobilisations étaient organisées par nos ancêtres afin de démontrer, de mille et une façons, que nous occupions le territoire. Des mouvements ont eu lieu tout au long de l’histoire du Canada et du Québec. Le mouvement Idle No More est un bon exemple montrant l’importance de ces luttes. À cet effet, pouvez-vous nous donner des exemples d’initiatives d’engagement qui ont émergé grâce au mouvement Idle No More? Idle No More a permis de mobiliser beaucoup de gens dans tout le pays, de faire apparaître un grand nombre d’initiatives et de les faire connaître. L’une d’elles est Mikana[1]. Mikana est un mouvement initié par des jeunes afin de raconter l’histoire des Premières Nations à travers les récits oraux de leurs grands-parents. Après avoir rassemblé ces connaissances appuyées par des faits historiques, ces jeunes en font la promotion dans des activités sociales ou universitaires, 244 | Chapitre 8: l’engagement social et les Premiers Peuples
permettant aux gens d’avoir une vision plus éclairée de l’histoire des Premiers Peuples. La responsable principale de cet organisme est Widia Larivière. Widia a réuni des porte-paroles pour aller raconter l’histoire de leur Nation, selon les perspectives de leur communauté. Cela a encouragé les jeunes à s’engager auprès de Mikana, ce qui a entraîné d’autres mobilisations dans nos communautés pour faire revivre les cultures et les langues. Ces jeunes ont entendu d’autres jeunes parler de l’histoire de leurs communautés, ce qui a créé un sentiment de fierté et une motivation à l’engagement. Ce mouvement est né du désir de donner une voix à notre communauté. Des jeunes se sont engagés à travers Mikana afin de raconter l’histoire des Premières Nations et de raviver les traditions de leur peuple. Nous assistons à une résurgence du sentiment de fierté chez ces jeunes qui militent et transmettent les connaissances aux prochaines générations, que ce soit sur les langues, les traditions ou l’utilisation du territoire. En effet, il y a un grand nombre de choses qui sont en train de réapparaître et de renaître à travers ces mouvements. Quels conseils donnez-vous aux personnes qui souhaitent s’engager auprès des Premiers Peuples et favoriser la réconciliation autochtone? Il y a plusieurs façons d’aller vers les Premiers Peuples. Nous parlons beaucoup de réconciliation. La Commission de vérité et réconciliation du Canada a été créée en réponse à l’histoire des pensionnats autochtones. Je ne suis pas une survivante de ces pensionnats, mais ma mère et mon père l’étaient. J’en vois les répercussions encore aujourd’hui, mais je pense que c’est une histoire qui est encore méconnue et qui est aussi parfois dramatisée dans certains cas et romancée dans d’autres, parce que nous n’allons pas à la genèse de ces histoires. Certaines personnes ont de la difficulté à aborder le sujet. Chapitre 8: l’engagement social et les Premiers Peuples | 245
Dans la population québécoise, je remarque souvent un malaise et une certaine culpabilité chez les personnes dont les ancêtres ont été responsables de la colonisation. C’est ce que je ressens depuis que je suis arrivée à l’Université Laval. Je le vois, je le sens. En tant que personne minoritaire et issue des Premières Nations, j’essaie comme employée d’être bienveillante envers les gens, en les guidant sur les façons d’être en relation avec nous. Un de mes conseils est d’essayer de connaître l’autre et de se connaître soi-même. En innu, lorsque nous rencontrons quelqu’un pour la première fois, nous disons « Kuei ». Lorsque nous revoyons quelqu’un que nous connaissons très bien, nous pouvons dire à ce moment « Kuei Kuei », deux fois. Ensuite, nous demanderons à la personne : « Comment se vit ton environnement, actuellement, autour de toi ». Nous faisons toujours référence à la terre, à la température, au soleil, est-ce qu’il pleut ou est-ce qu’il fait froid? Lorsque nous rencontrons une personne pour la première fois et que ce sont les premières salutations, il n’est pas approprié de lui demander si « ça va bien? », c’est trop personnel. Ces protocoles de salutation ne sont pas suffisamment connus et ils agissent favorablement en changeant les façons d’aller vers l’autre. Nous avons toujours fonctionné par le troc. Nous suivons le principe de donner quelque chose à quelqu’un qui est propre à notre culture et l’autre nous donne quelque chose qui est propre à la sienne. Nous apprenions ensemble à manipuler et à utiliser des objets; c’est à ce moment que nous apprenions à nous connaître. Les premiers contacts avec les Premières Nations se sont faits de cette façon, mais ces pratiques ont été oubliées et les Premières Nations ont été placées dans des réserves indiennes. C’est le protocole de relation. Puis, si l’on veut s’engager avec nous, je pense qu’il est important de connaître ces protocoles, pour savoir comment entrer en relation, aller vers l’autre, pour que nous puissions apprendre et réapprendre à nous connaître. 246 | Chapitre 8: l’engagement social et les Premiers Peuples
Certaines pratiques ont été oubliées et d’autres ont été tenues pour acquises. Mais de notre côté, ce sont encore nos protocoles. Par exemple, lorsque nous signons une entente, nous faisons beaucoup plus qu’écrire sur un bout de papier, des échanges doivent avoir lieu. Lorsque nous recevons un Aîné ou une Aînée qui vient nous partager un savoir ou une connaissance, nous nous devons de toujours lui offrir un cadeau. C’est un échange de savoirs ou de connaissances, nous apprenons à nous connaître de cette façon. C’est de cette manière que nous sommes en mesure de voir les engagements et les façons de participer au rapprochement qui mènent à la réconciliation. Ça revient à l’exemple du troc, c’est un partage de savoirs. À l’Université Laval, plusieurs personnes me disent : « J’aimerais travailler avec vous. Comment pourrais-je contribuer pour vous aider à reprendre votre place au sein de la société? Je veux être dans le mouvement de la réconciliation. » Je cherche à connaître l’intérêt de la personne à s’engager et je lui demande : « Pourquoi veux-tu travailler avec nous? Sur quoi veux-tu te réconcilier? Sur quel aspect de la réconciliation souhaites-tu t’impliquer? Pourquoi as-tu un intérêt à venir chez nous? » et aussi : « Que peux-tu faire pour travailler avec nous? Qu’est-ce que tu es prêt à donner? ». Il y a plusieurs mouvements, il y a plein d’activités qui se passent juste ici, autour de l’Université Laval. Il y a de nombreuses actions, comme celles du Centre multi-services Mamuk[2] et du Centre d’amitié autochtone de Québec,[3] par exemple. Il y a beaucoup d’organismes qui sont menés par des Premières Nations et qui possèdent un savoir-faire. Selon moi, si une personne veut connaître une culture, elle peut faire un troc. Les Premières Nations forment un bassin de personnes diplômées, mais, bien que ce nombre soit en augmentation, le don de ses connaissances et de ses habiletés est encore très utile. Afin d’être admissibles comme organisme à but non lucratif (OBNL) pour des fonds publics, nous devons Chapitre 8: l’engagement social et les Premiers Peuples | 247
nous constituer légalement, de manière pyramidale : présidence, vice-présidence, etc. Cela n’est pas chose courante pour nous qui avons l’habitude d’agir de manière circulaire. Par conséquent, nous avons besoin que des personnes expertes s’engagent avec nous et nous enseignent ce qu’est un OBNL et un conseil d’administration. Elles doivent aussi nous expliquer quels sont les modes de gouvernance équivalents aux modes utilisés de façons traditionnelles par les Premières Nations et qui se perpétuent dans nos façons de faire et dans nos conseils de bande. Nous essayons d’avoir une dynamique pyramidale, mais nous finissons toujours par revenir à une dynamique circulaire, à nos pratiques et à nos us et coutumes. Mais nous devons transiger avec les deux mondes : il y a la reddition de compte, il y a le financement et les règles qui sous-tendent l’accès à ces fonds. Bien sûr, s’engager dans une organisation dédiée aux Premières Nations permet de recevoir l’autre, d’être en contact avec sa culture, de connaître de nouveaux mots, d’apprendre comment rire, comment s’amuser et comment travailler différemment, c’est-à-dire d’une façon propre au contexte des Premières Nations. On ressort enrichi du contact avec les Premières Nations, on revient avec ce savoir-faire qui peut être intégré dans son travail futur. À la fin, il y a donc eu un troc. Une fois cet échange effectué, il faut coconstruire le futur, il faut porter les mocassins de l’autre. Comme l’engagement social et l’apprentissage sont deux concepts interdépendants, pouvez-vous parler des processus d’apprentissage utilisés par les membres des Premiers Peuples? C’est à travers la tradition orale et l’observation que se partagent les savoirs au sein des Premières Nations. J’ai moimême beaucoup appris de cette façon, que ce soit sur la manière d’occuper le territoire, de rechercher le sapinage, 248 | Chapitre 8: l’engagement social et les Premiers Peuples
d’utiliser certaines parties du sapin, de recourir aux plantes ou encore d’élever un enfant. C’est entre autres par les Aînés et Aînées que l’on apprend. On apprend souvent par l’observation : il n’est pas possible de donner la recette pour savoir comment dépecer un lièvre, où il serait expliqué étape par étape la façon de le dépecer et de l’apprêter, de le couper, de prendre le ciseau, de le rincer, etc. Cela ne fonctionne pas comme ça chez nous. Comme c’est plutôt par l’observation, on est invité à regarder la manière dont on dépèce un lièvre ou un orignal, il faut être à l’écoute. Et si on nous dit de faire quelque chose, on ne pose pas de questions, même si on n’a pas les compétences et qu’on est mal habiles les premières fois. Les histoires partagées par les Aînées et Aînés sont une autre façon de transmettre les savoirs. Un souvenir qui sait faire rire aide à se souvenir d’un moment et d’un apprentissage. Il s’imprègne dans la mémoire, dans le cerveau. C’est la raison pour laquelle on nous appelle les peuples rieurs. C’est une façon de transmettre les savoirs, des savoirs qui viennent de tellement loin, des temps immémoriaux et que l’on se transmet au fil du temps. J’ai vécu la même chose avec mon grand-père. Il m’a enseigné beaucoup de choses sur les plantes médicinales. Je viens d’une lignée d’hommes de médecine. Mon grand-père était un homme qui soignait les gens grâce aux plantes. Je l’ai souvent accompagné pour cueillir les plantes qui servaient à soigner les gens dans la communauté. Des gens venaient le voir et lui disaient : « J’aurais besoin d’un tonique pour activer mon sang ». Il m’invitait à venir avec lui, mais ne m’enseignait rien, il ne me disait pas d’aller vers un cours d’eau ou de faire attention à telle ou telle chose. Je le suivais, je l’accompagnais et je le voyais ramasser des plantes avec son couteau. On était souvent en canot. Il y avait des façons de débarquer et, quand on se trompait, on te regardait, on te touchait l’épaule. Ce sont des pratiques qui sont très présentes auprès des Premières Nations. On ne criait pas. Je n’ai jamais entendu mes grandsChapitre 8: l’engagement social et les Premiers Peuples | 249
J’ai eu la chance de grandir à travers des enseignements traditionnels et culturels, d’aller dans le bois et de vivre comme mes ancêtres vivaient. J’ai eu la chance de vivre cela durant ma jeunesse. C’est à ce moment que j’ai fait le lien. C’est peutêtre dû au fait que je suis un ancien militaire que je suis vu comme un guerrier. Il y a quelque chose qui me possède à l’intérieur. Plus tôt dans ma vie, je suis tombé malade et j’ai eu un accident de motoneige. Ça m’a presque couté la vie. J’ai subi des blessures assez graves, notamment une fracture du bassin et une hémorragie interne des intestins. J’ai été opéré à plusieurs reprises, aux genoux, entre autres. On m’a dit que je serais confiné au fauteuil roulant pour le reste de mes jours, mais je me suis battu pour réapprendre à marcher. En 2008, j’ai eu la leucémie, un cancer du sang. Quand j’étais sur mon lit d’hôpital, il y avait toujours quelque chose qui me fatiguait, mais je ne savais pas quoi. Il y avait quelque chose qui m’interpellait à l’intérieur de moi. Je n’ai jamais deviné ce que le créateur voulait que je réalise. Malgré le fait que, pendant un instant, j’ai eu le droit de visiter le seigneur, il n’a pas voulu de moi et m’a renvoyé. Quels défis ont été rencontrés et quelles leçons ont été tirées de cet engagement? Aujourd’hui, avec l’Expédition Premières Nations, je me remets beaucoup en question. Il s’agit de la deuxième édition et j’ai pesé le pour et le contre de la première édition. Nous rencontrons de bonnes personnes, mais aussi de mauvaises. Il y a toujours les deux côtés de la médaille. J’ai eu de bonnes expériences et j’ai eu aussi de très mauvaises expériences. Mais j’ai appris beaucoup. C’est là que nous réalisons que, peu importe notre âge, nous avons toujours quelque chose à apprendre, un apprentissage à faire. Il était impératif pour moi que nous soyons plusieurs à porter un message. Je devais « contaminer » d’autres personnes pour 256 | Chapitre 8: l’engagement social et les Premiers Peuples
les sensibiliser à la mission de cette expédition. Je devais trouver des personnes pour prendre la relève de ce projet. Il y a déjà quelque chose qui se bâtit et cela deviendra un bel héritage. Ce projet me demande beaucoup de temps et je souhaite le léguer à d’autres. À travers ce périple, il y a des leçons à retenir sur l’engagement social. En effet, j’ai dû établir des liens avec différentes Nations et avec les chefs. Grâce à leur accord, le processus m’a motivé à développer davantage mon réseau. Nous avons commencé à recruter des personnes, ce qui s’est avéré parfois difficile, car c’était de la gestion de ressources humaines. Il s’agissait également d’une occasion d’apprentissage pour moi. Ma compagnie a été un commanditaire invisible dans cette aventure en finançant mon salaire pendant toute l’année, ce qui m’a permis de monter sur une motoneige et de partir l’esprit tranquille, sans me soucier trop des aspects financiers personnels. En tant qu’initiateur du projet, je dois m’attendre à ce que les contrecoups viennent de toutes parts. J’ai appris beaucoup. Il ne faut pas faire confiance à tout le monde. Cela a été ma plus grosse leçon. Je dois vérifier si une personne est sérieuse avant de l’impliquer dans mon projet. Au départ, j’ai été un petit peu naïf. Le projet était beau et beaucoup de personnes se sont jointes à la frénésie. L’atmosphère était emballante. L’enquête de validation est un aspect à ne pas négliger, sinon, certaines personnes risquent de vous drainer énormément d’énergie pendant la mission. Le plus difficile pour moi a été de tout coordonner et de persuader les gens. Cela a été pour moi comme un travail de recherche à l’université. Cela m’a demandé d’aller chercher une grande quantité d’informations pour bien structurer le projet. C’est la même méthodologie de travail sur le terrain. J’ai dû également composer avec la diversité, avec les différences culturelles dans les communautés, car chacune possède sa propre identité culturelle unique. Les comportements, les Chapitre 8: l’engagement social et les Premiers Peuples | 257
façons de faire et les mentalités sont différents d’une communauté à l’autre. La première édition m’a demandé beaucoup d’effort et d’énergie, jusqu’à fragiliser ma santé. Pour la deuxième édition, j’ai dû mettre mes limites. J’ai choisi de mettre le positif au premier plan, même si ce n’est pas tout le monde qui est prêt pour la réconciliation. Comment voyez-vous la suite des choses quant à cet engagement en faveur de l’Expédition Premières Nations? En toute honnêteté, ma contribution personnelle est arrivée à son terme. Lorsqu’on s’engage dans une cause sociale, il faut aussi apprendre à évaluer l’intensité de l’événement, c’est-àdire le moment où l’événement atteint son apogée. Il faut apprendre à s’engager dans quelque chose et il faut aussi apprendre à s’arrêter. À travers mes engagements, j’ai appris à mesurer une courbe d’intérêt et à l’analyser. Il est donc important d’apprendre à faire une lecture, de faire une analyse sociodémographique en examinant l’intérêt suscité chez autrui. C’est comme ça que j’ai fait une autoévaluation de l’expédition. Il était important de faire un itinéraire qui allait donner l’effet de fermer la boucle de la réconciliation, qui permettrait aux gens de se remémorer cet événement et qu’il reste dans les souvenirs des jeunes. Pour la troisième édition, ce sont les communautés qui doivent reprendre le flambeau, afin de préserver son caractère communautaire. Le message a sensibilisé certaines personnes, certains individus. Cela devient ma récompense. Je suis content d’avoir abordé le thème de la guérison, car ça demeure un sujet tabou dans les communautés. Par exemple, on ne parle pas beaucoup des suicides, des drogues, de sévices. J’ai remarqué 258 | Chapitre 8: l’engagement social et les Premiers Peuples
qu’en évoquant la réconciliation vers la guérison, on nous a parfois fermé des portes dans certaines communautés. Je suis persuadé que c’est important de continuer cette mission et de parler de guérison dans les communautés. Pour moi, il s’agissait d’une campagne de sensibilisation pour freiner les abus d’alcool ou les abus de drogue dans les communautés. L’édition de cette année visera à réaliser des cérémonies du feu sacré. Nous allons porter la couleur bleue sur nos habits de motoneige, la couleur de la guérison. Cependant, tous les chefs des Nations ne sont pas convaincus par cette idée. La réconciliation commence par la réconciliation avec soi-même. Nous parlons aussi de guérison, car il y a malheureusement de nombreux suicides dans les communautés, ce qui entraîne des traumatismes dans les familles. Nous essayons d’apporter un message d’espoir. Des gens, comme ceux faisant partie des forces policières ou de l’intervention sociale, combattent ce fléau tous les jours. Nous souhaitons leur dire : « On est là derrière vous, on vous épaule ». Nous ne cherchons pas à faire de la politique. Ce que nous voulons c’est faire de petits gestes pour rallumer des petites flammes dans le cœur des gens. Conclusion Les traditions d’engagement social et les méthodes d’enseignement des Premiers Peuples méritent d’être valorisées davantage. Les Premiers Peuples nous incitent à être encore plus attentifs au discours des personnes qui seront rencontrées dans un contexte d’engagement social, celles-ci pouvant être une source importante de savoir. Ils nous sensibilisent également au potentiel que représente l’apprentissage par l’expérience, potentiel particulièrement présent en contexte d’engagement social. Chapitre 8: l’engagement social et les Premiers Peuples | 259
Liens d’intérêt Centre d’amitié autochtone de Québec. (2024). Une variété de programmes pour vous venir en aide! https://caaq.net/ Mikana. (2025). Mission. https://mikana.ca/ Regroupement des centres d’amitié autochtones du Québec. (s. d.). Centre multi-services MAMUK – Mission. Récupéré le 3 mai 2025, de https://www.rcaaq.info/les-centres/quebec/ [1] Mikana, qui signifie « Chemin » en langue Anishinabe, est un organisme autochtone sans but lucratif qui a pour mission d’œuvrer au changement social en sensibilisant différents publics sur les réalités et perspectives des peuples autochtones. Cette initiative résulte d’une volonté ferme de lutter activement contre le racisme et la discrimination envers les peuples autochtones, visant à éliminer les barrières entre les communautés autochtones allochtones (Mikana, 2025, paragr. 1 et 2). [2] Créé en 2018, le nouveau Centre multi-services MAMUK, géré par la Maison communautaire Missinak, est animé par la mission commune des Centres d’amitié, soit d’offrir des services à la population autochtone urbaine et de promouvoir 260 | Chapitre 8: l’engagement social et les Premiers Peuples
la culture et le rapprochement entre les peuples (Regroupement des centres d’amitié autochtone du Québec, s. d., Mission, 1er paragr.). [3] Le Centre d’amitié autochtone de Québec a comme mission de maintenir à Québec, un lieu de rencontres afin de satisfaire les besoins culturels, matériels, [de] santé et psychosociaux des Autochtones vivant en milieu urbain (Centre d’amitié autochtone de Québec, 2024, 1er paragr.). Chapitre 8: l’engagement social et les Premiers Peuples | 261
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CONCLUSION Conclusion | 263
264 | Conclusion
Conclusion LUC K. AUDEBRAND; PATRICE C. AHEHEHINNOU; ET GABRIEL HUOT Ce manuel présente une définition de l’engagement social qui explore ses multiples facettes. Cette définition permet en effet de reconnaître une grande diversité de contributions en faveur du mieux-être collectif, que ce soit par le comment (temps, expertise, argent, biens ou notoriété), le qui (personnes, groupes ou organisations), le pourquoi (causes, valeurs et aspirations) ou encore le pour qui et le pour quoi (proches, communauté, humanité ou vie sur Terre). L’ouvrage met de l’avant les gestes concrets, ce qui donne une vision de l’engagement profondément tournée vers l’action. Il souligne également le caractère volontaire de l’engagement, offrant ainsi une perspective contemporaine centrée sur un élan authentique. Ce manuel aborde à plusieurs reprises les profondes interactions entre le mieux-être collectif et le mieux-être individuel. Ceux-ci ne sont effectivement pas en opposition dans le geste de l’engagement social. Prendre soin de l’autre contribuera à prendre soin de soi. Il importe d’ailleurs de valoriser davantage les retombées positives de l’engagement social sur le mieux-être des personnes, des groupes et des organisations. Parmi ces retombées, rappelons les multiples bienfaits de l’engagement social sur la santé physique, mentale et sociale. Tel qu’énoncé dans cet ouvrage, il est même possible de considérer l’engagement social comme la cinquième habitude de vie. La littérature permet de faire émerger ce constat novateur : l’engagement social favorise la santé et le bien-être des personnes, en prévenant notamment le risque de certaines maladies chroniques, en diminuant le risque de mortalité et en favorisant la qualité de vie. L’engagement social Conclusion | 265
responsables, leur permettant de décider si le projet est réalisable ou de choisir le projet le plus intéressant. Cette technique peut également s’avérer utile lors de la phase de planification. En effet, les différentes questions peuvent servir de liste de vérification pour les responsables du projet, leur indiquant les tâches à accomplir, tout en les aidant à ne rien oublier d’important. Enfin, en comparant l’idée de départ résumée dans la matrice à ce qui a été réalisé, cet outil peut être utile pour réaliser le suivi et le bilan du projet. La MPE est disponible en format avec questions et en version éditable. Figure I : Matrice des projets engagés (Audebrand et al., 2022) La zone de cohérence La raison d’être (en rouge) est centrée sur la cause soutenue, la mission, la vision et les valeurs du projet. La raison d’être est mise au centre de la MPE, car elle en est le cœur, l’élément déclencheur. L’adéquation des projets engagés avec leur 272 | Annexe I: présentation de la matrice des projets engagés
mission et leurs valeurs est un des critères les plus importants pour qu’ils appuient ou non ces projets. La zone de désirabilité Cette partie de la MPE, de couleur orange, se concentre sur le projet en lui-même et sa capacité à répondre aux besoins et les attentes du public cible (Pepin et al., 2023). On y trouve les cases suivantes : contribution spécifique, public cible, communication, mobilisation et pérennisation. Contribution spécifique La contribution spécifique est une variante de la « proposition de valeur » retrouvée dans le Canevas du modèle d’affaires (Business Model Canvas) et plus récemment dans la MMAR. En effet, dans un contexte de projets engagés, il est plutôt question de contribution que de proposition de valeur offerte à une clientèle donnée. Bien que le projet puisse être source de bénéfices pour certains publics, il ne s’inscrit habituellement pas dans une logique d’offre et de demande. De plus, les bénéficiaires du projet vont au-delà du public cible. Ainsi, cette case de la matrice permet de s’interroger sur la pertinence du projet en se demandant ce qu’il offre de nouveau et ce qui le différencie des initiatives similaires dans le milieu. Public cible Il est essentiel de bien connaître le public cible d’un projet engagé pour éviter de rater sa cible. Par conséquent, s’interroger sur l’adéquation entre les besoins du public cible et la contribution du projet est donc important. Annexe I: présentation de la matrice des projets engagés | 273
Communication La case de la communication renvoie au mode d’atteinte du public cible. En effet, la question de la communication est importante, car c’est grâce à elle que le public cible peut découvrir le projet. Mobilisation L’engagement des bénévoles joue un rôle crucial dans le succès d’un projet engagé. Par conséquent, il est important de se pencher sur la question de la mobilisation. Pérennisation Un projet engagé n’a pas toujours pour objectif de perdurer (par exemple, une manifestation a pour objectif de cesser quand la cause portée est résolue). Dans d’autres cas, il est dans l’intérêt de la communauté que ce dernier soit pérenne. Il est donc utile de réfléchir non seulement à sa pérennité, mais aussi à la manière dont on gère et transmet les connaissances, ainsi qu’à la valorisation du succès du projet. La zone de faisabilité Les quatre cases, en bleu, de la zone de faisabilité (partenaires, activités, organisation et ressources) visent à répondre à la question « Comment allons-nous réaliser notre projet? ». Les questions de cette zone de la matrice ont pour objectif d’aider la personne responsable du projet à réfléchir aux actions à entreprendre pour que le projet engagé voie le jour. 274 | Annexe I: présentation de la matrice des projets engagés
Partenaires Les partenaires jouent un rôle important dans la réalisation des projets engagés. Il peut s’agir de parties prenantes au sein d’une organisation, tout comme d’organisations entières. Ces partenaires peuvent être à but non lucratif ou lucratif, issus du secteur privé ou du secteur public. Organisation L’organisation d’un projet engagé peut prendre de nombreuses formes, qu’elles soient juridiques ou non. Il peut s’agir d’une initiative individuelle, d’une équipe de travail, d’une association étudiante, d’un collectif, d’un OBNL, d’une coopérative, etc. Le choix du type d’organisation sera d’ailleurs influencé par les décisions prises dans la section « Pérennisation ». Il est également important de déterminer le mode de fonctionnement au sein du groupe. La mobilisation étant un aspect important d’un projet engagé, il faut réfléchir à la façon dont les personnes impliquées seront entendues. Il est important de considérer la répartition des tâches et les moyens mis en place pour éviter de surcharger les personnes. Activités Il est important de s’interroger sur les tâches à accomplir afin que le projet devienne une réalité. Le fonctionnement quotidien, le contrôle et le suivi du projet sont des aspects tout aussi significatifs pour un projet de groupe. Ressources Pour qu’un projet soit réalisable, il est impératif de disposer des Annexe I: présentation de la matrice des projets engagés | 275
ressources adéquates, qu’il s’agisse de ressources humaines, financières ou matérielles. La question des ressources est donc cruciale pour la faisabilité d’un projet engagé. Comme mentionné précédemment, la mobilisation est au cœur d’un projet engagé, elle permet de pallier les manques possibles en ressources humaines et financières. C’est d’ailleurs pour cette raison que les ressources bénévoles sont abordées dans cette section. La zone de viabilité C’est dans cette zone, de couleur verte, que l’aspect financier et les répercussions indirectes du projet seront abordés. Cette zone contient quatre cases : entrées d’argent, sorties d’argent, retombées positives et retombées négatives. Sorties d’argent et entrées d’argent Tout projet nécessite des ressources financières adéquates. La MPE inclut le volet financier grâce aux cases « Sorties d’argent » et « Entrées d’argent ». Un projet engagé peut entraîner divers frais, tels que le loyer, la rémunération du personnel ou d’autres besoins liés au projet. Il peut également avoir des entrées d’argent, par exemple grâce à des subventions et des dons. La gestion des finances est alors importante. Bien que les projets engagés ne soient pas axés sur le profit, il demeure essentiel de réfléchir aux aspects financiers. Retombées négatives et retombées positives Les retombées, qu’elles soient négatives ou positives, sont les répercussions indirectes que pourrait avoir le projet engagé 276 | Annexe I: présentation de la matrice des projets engagés
sur le plan économique, social ou écologique. Les retombées négatives, il peut par exemple s’agir de dépendance économique ou de déchets générés par le projet. D’un autre côté, l’émancipation de groupes marginalisés, la sensibilisation accrue ou la réduction et la réutilisation des matières résiduelles sont des exemples de retombées positives. Annexe I: présentation de la matrice des projets engagés | 277
Annexe II: modèle de pratique réflexive sur l’engagement social LUC K. AUDEBRAND; PATRICE C. AHEHEHINNOU; ET GABRIEL HUOT Le cycle réflexif de Gibbs, tel que revisité par l’Université d’Édimbourg (2024), a été adapté dans le cadre de ce manuel afin de proposer un modèle propre aux contextes d’engagement social. 278 | Annexe II: modèle de pratique réflexive sur l’engagement social
I. DESCRIPTION Quelles causes, quelles valeurs et quelles aspirations ont motivé mon engagement et quelles expériences sont à la source de celles-ci? Pour qui ou pour quoi me suis-je engagé(e) (pour mes proches, ma communauté, l’humanité ou la vie sur Terre)? Quelle contribution souhaitais-je apporter? Où et quand s’est déroulée cette expérience? Mon engagement dans ma communauté se fait-il a) de façon individuelle b) dans un groupe ou c) en tant que membre officiel d’une organisation? Pour quelles raisons est-ce que je préfère cette forme d’engagement? Comment me suis-je engagé? (Plus d’un choix est possible) : a) en consacrant du temps, b) en partageant mon expertise, c) en faisant des dons d’argent, d) en donnant des biens, e) en utilisant ma notoriété. Quels gestes concrets ai-je posés au quotidien au cours de cet engagement? Quels ont été les moments importants de cette expérience? II. ÉMOTIONS ET RÉFLEXIONS Quelles émotions ai-je vécues au cours de cette expérience? Quelles émotions sont ressenties lorsque je repense à cette expérience? Quelles ont été les émotions vécues par les autres personnes? Quelles réflexions importantes ai-je eues au cours de cet engagement? Quelles réflexions importantes ai-je en ce moment, à propos de cet engagement? III. ÉVALUATION Quels sont les éléments négatifs et positifs de cette expérience? Qu’est-ce qui s’est bien passé par rapport aux objectifs initiaux? Annexe II: modèle de pratique réflexive sur l’engagement social | 279
Quels défis ai-je rencontrés au cours de cette expérience? Quelle a été ma contribution en lien avec les causes, valeurs et aspirations ciblées (le pourquoi) ainsi qu’envers le mieux-être collectif (le pour quoi et le pour qui)? IV. ANALYSE Quels facteurs contribuent le plus à la réussite? Quelles sont les causes principales des défis rencontrées? Quel sens puis-je donner à ces défis? Quels savoirs, savoir-faire, savoir-être, savoir-agir et savoir-apprendre auraient été nécessaires? Quels savoirs, savoir-faire, savoir-être, savoir-agir et savoir-apprendre me permettent de mieux comprendre ces épreuves? V. SAVOIR-APPRENDRE Quels savoirs ai-je développés? Quels savoirs dois-je développer davantage? Quels savoir-faire ai-je développés? Quels savoir-faire dois-je développer davantage? Quels savoir-être ai-je développés? Quels savoir-être dois-je développer davantage? Comment les émotions vécues, qu’elles soient les miennes ou celles des autres, ont-elles contribué à un changement en moi? Comment aurais-je pu agir différemment? VI. SAVOIR-AGIR En quoi les apprentissages qui découlent de cette expérience vont-ils influencer mes futurs engagements et mes actions de façon générale? De quelles façons vais-je développer les savoirs identifiés à la section V? Qu’est-ce que cet exercice m’a appris de nouveau concernant mon engagement? 280 | Annexe II: modèle de pratique réflexive sur l’engagement social
Note : inspiré de The University of Edinburgh (2024). Gibbs’ reflective cycle. https://reflection.ed.ac.uk/reflectors-toolkit/ reflecting-on-experience/gibbs-reflective-cycle, adapté de Gibbs G (1988). Learning by Doing: A guide to teaching and learning methods. Further Education Unit. Oxford Polytechnic: Oxford. Traduction libre. Annexe II: modèle de pratique réflexive sur l’engagement social | 281