scieee AI-readable full text Open interactive document viewer

Le Théâtre d'ombres en Europe de l'Ouest (1770-1920) : l'émergence d'une dramaturgie

Courtade, Sophie

Abstract

La discontinuité de l’histoire du théâtre d’ombres en Europe de l’Ouest témoigne de l’implantation fragile et de la diffusion partielle des pratiques dans cette région du monde. Le théâtre d’ombres s’y est défini à la croisée de différents arts (théâtre de marionnettes, spectacle optique, théâtre lyrique, illustration...) et ne fut que ponctuellement identifié comme un genre de spectacle spécifique. Il a pourtant suscité l’engouement de plusieurs poètes et artistes (Justinus Kerner, Ludwig Joachim von Arnim, Henri Rivière, Joan Maragall, Henri van Muyden, Alexander von Bernus, Ramón del Valle-Inclán...) et le succès populaire pour les portraits « à la silhouette », les plaques de lanterne magique silhouettées, l’ombromanie et les théâtres d’ombres de papier perdure de la fin du XVIIIe siècle jusqu’au début du XXe siècle. En Europe de l’Ouest, le théâtre d’ombres a également souffert d’un amalgame rétrospectif : présenté par les premiers historiens du septième art comme une forme de « précinéma », il est encore communément réduit à sa dimension visuelle. Cela empêche d’en cerner la spécificité qui réside tout autant dans ses effets visuels et cinétiques que dans ses qualités performatives et littéraires. L’analyse comparée de pièces créées entre les années 1770 et 1920 notamment en France et en Allemagne, et plus ponctuellement en Espagne, en Angleterre, en Belgique et en Suisse, permet d’identifier un vocabulaire dramaturgique commun que des pratiques d’abord hétérogènes ont peu à peu élaboré. Les deux répertoires les plus importants de la période étudiée, celui du théâtre du Chat noir à Paris et celui des Schwabinger Schattenspiele à Munich, manifestent en outre l’intérêt réel des auteurs pour les ressources expressives propres à ce spectacle. Peintres et poètes en exploitèrent les possibilités pour articuler l’écriture littéraire et la création visuelle ; pour distordre, condenser, étendre le drame et ses composantes.

Full text

Ce e recher che a é té finan cée par le Pr ogr amme de R echerch e et d’Innov a on Horiz on 2020 de l’Union eur opéenne dans l e cadre d e la con ven on de subve n on 835193. Mireille L OSCO-LENA Professeur e en Ét udes t héâtrales , HDR, E NSATT (Lyon) Rappor teure Véron ique PER RUCHON Professeur e en Arts de la s cène, Uni versit é de Lille Président e du jur y et rappo rteure Cristina GR AZIOLI Professeur e assoc iée confirm ée, HDR, Univ ersité d e Padou e Examinatric e Julien SCHUH Professeur en Litt érature fran çais e, HDR, Univ ersité Pa ris-N anterre Examinateur Evanghé lia STEAD Professeur e en Litt érature comparée et en culture de l'imprimé, HDR, Univ ersité de Versailles-Saint Quent in Examinatric e Fabr izio MONTECCHI Metteur en scène, dir ecteur péda gogique du cent re de formation Animat eria (Piacenza) Personna lité qu alifiée Didier PLASS ARD Professeur en Ét udes t héâtrales , HDR, Uni versité d e Montpellier Pa ul -Valéry Directeur de thès e TH È SE DE DOCT O R A T Présent ée en vue de l’ ob tenon du gr ade de docteur en Études théâ tr ale s de l’ Univ ersité de Montpellier Paul-V aléry E cole Doctoral e n°58 – Langues, Liératures, Cultures, Civili saons (LL CC) Unit é de re cherche – R epr ésent er , Invent er la Réali té, du R omansme au XXIe siècl e (RIRRA21) Présent ée par Soph ie COUR T ADE Le Théâtre d’ ombr es en E ur ope de l’ O ues t ( 1770-1 920) L ’ émer ge nc e d’ une dr amatu r gie T ome 1 Dirigée par Didier Plass ar d Soutenue publiquement 14 mai 2025 dev ant le jury c ompo sé de 2 3 Le Théâtr e d’ ombr es en Europe de l’ Oues t (17 70- 1920) L ’ éme r g ence d ’ une dr a ma t urgie La disc onnuité de l’his toir e du théâ t re d’ ombr es en Eur ope de l’ Oues t t émoigne de l’implan taon fr agile et de la diffusion parelle des pr aques dans cee région du monde. Le théâ tre d’ ombr es s’ y est dé fini à la cr o isée d e diff éren tes pr aq ues (théâtr e de mar ionne es, spectacl e opque, théâtr e lyrique, illus tra on...) et ne fut que ponctuellement iden fié comme un genre de spectacl e spécifique. Il a po urtan t suscité l’ eng ouemen t d e plusieur s poè tes et ars tes (Jusnu s K erner , Ludwig Joachim v on Arnim, Henri Rivièr e, Joan Mar agall, Henri v an Muyden, Ale xan der von Bernus, Ramón del V alle-Inclán... ) et le succ ès populaire pour les por tra its « à la silhoue e », l es plaqu es de lant er ne magi que silhoue ées , l’ ombr omanie et les théâtr es d’ ombr es de p apier a perdu ré de la fin d u XVIIIème au début du XX ème siècle. Le théâtr e d’ o mbr es en Eur op e d e l’ Ouest a égal emen t souff ert d’ un amalgame ré tr o specf : pr és ent é par les prem iers histori ens du sep ème ar t comme une f orme de « pr écinéma », il es t en core co mm unément r éduit à sa dim ension visuelle. Cela em pêche d’ en cerner la sp éc i fic it é qui réside t out autan t dans ses eff ets visuels et c inéq ues que dans ses qu alités perf ormave s et li érair es. L ’ analyse c o mparée d e pièces cr éées en tre les an nées 1 770 et 1920 notamm ent en Fr ance et en Allemagne, et plus ponctuellemen t en Espagne, en Ang let erre, en Belgique et en Suisse, perm et d’id en fier un vocabu laire dr am aturg ique commun que des pr aq ues d’ abord hété rog ènes ont peu à pe u élaboré. Les deu x répert oires les plus impor tan ts de la période étud iée, celui du théâ tre du Ch at noir à P aris e t ce lui des Sch wab inger Scha en s piele à Munich , manif est ent en outre l’in térêt réel des aut eurs po ur les r essourc es e xpr essives propr es à ce typ e d e spec tacle. Pein t res et poètes en exploit èren t les pos sibilit és pour arcule r l’ écriture liér air e et la créa on vi su elle ; pour dis tordr e, condenser , éten dr e le dr ame et ses c ompo san tes. Mots-clef s : Ombr e, Dram atur gie, Rép ertoi re, Spe ctacle opque, Théâtre d’ arstes, Silh o ue e, Cabare t, Symb o lisme, Néo-r oman sme, Int ermédialité 4 Shad ow Theatr e in W est e rn Europe (1 770-192 0) The Emerg ence of a Drama turgy The disc o nnu o us his tory of shadow t hea tre in W est ern Eur ope shows the fr agile r oots and the limit ed dissemin aon of pr acces in this par t of the world. In W est ern Europ e, shado w theatr e emerg ed fr om the con ver gence of diff eren t pr acces (pu ppet theatr e, opcal show s , lyric al t h eatre , illustr aon, etc. ) and it w as only occasionall y idenfi ed as a s pecifi c kind o f perf o rmance. Howe ver , it arous ed the enthusiasm of a numb er of poets and ar sts (Jus nus Kern er , Lud wig Joachim von Arnim , Henri R ivièr e, Joan M ar ag all, Henri van M uyden, Alex ander von Bernus, Ramón del V alle-Inclán, etc.), and the popular succ ess of silhoue ed portr aits, silhoue ed magic lant ern slides, shadowg rap hy and paper shadow t heatr es liv ed o n fr om the end of t he eigh teen th century to the beginning of the twen eth. Shadow theatr e in W estern Eu rope ha s also suff ered fr om a retr ospecve confu sion : presen ted b y the firs t hist or ians of the seventh art as a kind of « pr e-cinem a », it is sll commonly redu ced to its visual dimension. This prev ents us from iden f ying its specificity , which li es as much in its visual and kine c e ff ects as in i ts perf ormav e and li ter ary qualies. A c ompara ve anal ysis of play s crea ted b etwe en the 1770s and the 1920 s, parcu larly in Fr ance and German y , and more occasionally in Spain, England, Belgium and Switz erland, e nables u s to i denfy a c ommon d ram aturgi cal v ocabulary that wa s inially dev eloped by het erog eneous pr ac ces. Th e two m o st imp ortan t repert o ir es of the period under s tudy , t hat of the C ha t Noir thea tre in P aris and that of the Schw abinger Schaen spiele in M unich, also demons tra te the authors' genuine in ter est in the expr essive resou rces specific t o this f o rm o f ent ertainment. P ain ters and poe ts exploit ed shado w theater possibilies to link liter ary w ring and visual cr eaon ; to dis tort, c o ndense and ext end the dr ama and its componen ts . K eywor ds : Shado w , Dra matur gy , Repert oire, Opc al show , Arsts' theatr e, Silhoue e, Cabaret, Sym bolism, Neo-r omancis m, I n termediality 5 Univer sité de Montpellier P aul-V alér y Ec ole Doct o r ale n°58 – Langu es, Liér atur es, Cultures, Civilisa ons (LLCC) Unité de r echer che – R e pr ésenter , In ven ter la R éalité, du R omansm e au XXIe siè cl e (RIRRA2 1) Etudes th éâtr ales Le T hé â tre d’ ombr e s en Eur ope de l’ Oue st ( 177 0-1920) L ’ émer ge nc e d’ une dr amatu r gie T ome 1 Sophie Cou rtade Thèse d iri gé e par Didier P las sar d Ce e recher che a é té finan cée par le Pr ogr amme de R echerche et d’In nov aon Horiz o n 20 20 de l’Union eur o péenne dan s le ca dre d e la con venon de subve n on 835193. 6 7 R eme r ciements Ce e thèse doit beauc o up au projet ERC Puppetplays et au Prof esseur Didier Plassar d qui le porte. Je le remer cie d’ a voir pu mener mes re cherches dans un cadre aussi sm ulant, guidée par les ambions du proje t, par ses conseils et ses obser v aons écl air an tes, par ses éc rits. Sa co nfiance fut un appui essenel p our mener ce tr av ail à s on te rme. Je ens égal ement à reme rcier les me mbr es de l’ équi pe Puppetpl ays qui m’ ont accompagnée dur ant ces années : Jean B outan, Cécile Decai x, Fran cesca Di F azio, Car ole Guidicelli, Y anna K or , Clai re-Marin e P arod i, Paul Robert e t M a x ine Schoehuys-K reiss. L ’ aide de chacun et chacune fut précieu se pour collect er et tr aduire les tex tes, or ganiser les missions , déc ouv rir des ars tes, ouvrir mes horiz ons de recher che, p ersé v ér er , ne p as perdr e pied. T outes les bibliothèques, ar chives et musées où j’ ai pu me rendre à P aris, Munich, Barcelon e, Brux elles, Genève e t Pad oue, ont f ourni à ma r echerche son indispensab le ma ère. J e rem ercie en parculi er les membr es de l’ équipe du M ünchner Stadtmu seum, en cha rg e de la c o llecon des théâtr es de marionne es, M ascha Erbeldin g , K laus Peitzmeier et Da vid Sch uster -Sten gel qui m’ ont lar gemen t ouver t leur r éserve e t t oujo urs très jus tement aiguillée. Je remer cie é galement Sar ah Chapala y du Centr e d’i conogr aphie de la Bibliothèque de Genèv e, Laura Minci Zo du Museo del Precinema de P adoue, T oni Se res de l’ Ar x iu Joan Amades à Bar celone et le Cen tre d e documen ta on de l’Instu t inte rnaonal de la marionne e à Charle ville-Méz ières p our leur c o ncour s et leur accueil lor s de diff érent es missions. Ce tr avail a aussi mûri grâce à des renc ontres et à des échanges inspir ants. Je reme rcie à ce tre Crisna Gr azioli et Philippe Marty pour leur aide et leur s sugges ons, ainsi que Paul Ar o n, Jaume Lloret et Alain Lecucq pour l es inf ormao ns r ares qu’ils puren t me f ournir . Je rem erci e é galem ent Gre ta Bruggeman et Sylvie Osm an, de la c ompagnie Ark etal à Cann es, de m’ av o ir chaleur eusement accueillie pour su ivr e une forma on au théâtr e d’ ombres ; celle-ci ét ait assu rée par le meeu r e n scène F abrizio Mont ec chi dont le tr av ail, les écrits et la passion o nt conn uellemen t guidé ma r éfl e x ion. Les arst es J ean-P ier re Lescot, Au r élie Morin, N orbert Götz e t Michèle Augus n ont a ussi f ait preu ve d’ un e gr ande génér osité à mon ég ard pour parta ger leurs c onnaissances et leur exp érience. J’ e xprime ma gr atude en v ers Fran cis Bor dat qui m’ a donné accès à des ressou r ces uniqu es et q ui a dès le début manif es té son en t housiasme e t son inté rê t pour mes r echerch es. Merci enfin à mes parents, mes deu x inf ag ables rel ecteur s qui ont vaillammen t chaussé leurs lune es pour tr aquer les f aute s, l es m aladresses, le s inc ohér ences...sans com pte r les page s ni l es heur es. 8 9 Somma ire Intro ducon ................ ............... .......... ............... ................ ............... .......... ............... ................ .......... 11 Chapitre 1 . Une hist oire de s s pect acles et des th éâtre s d’ ombres ....... .......... ........... .......... ............... 31 I. Aux origines des sp ectacles d’ ombr es en Occid ent : d es mythes à l ’Hist o i re ........... .......... .......... . 33 II. Le succès des omb res : u n phénomène de s ociété ..... ............... . .......... .......... .......... ............... ..... 5 7 III. Les théâ tres d’ o mbre s d’ arste s : ent re varié tés et ambions poé ques .. ................ .......... ..... 141 IV . Quel héri tage ? .............. .......... ................ ............... ............... .......... ................ ............... ............ 2 41 Chapitre 2 . Les genr es du t héâtre d ’ ombres .......... .......... ........... ............... .......... ............... ............... 249 I. F aire rir e ......... ............... ............... ................ .......... ............... ............... ................ .......... ............... 26 1 II. Emerveiller ......... ........... .......... .......... ............... .......... ................ ............... ............... .......... .......... 367 III. T roubler .. ............... .......... ............... ................ ............... .......... ............... ................ .......... .......... 459 Chapitre 3 . Un labor at oire de f ormes ....... ............... ........... ............... ............... ............... ........... ....... 501 I. T r ansmédia on ... .......... .......... .......... ............... ........... ............... ............... ............... ........... .......... 505 II. Dist orsion ........ ............... ................ ............... .......... ............... ................ ............... .......... ............. 545 III. R éducon et ext ension ....... ............... ............... ................ .......... ............... ............... ................ .. 571 IV . R econfigur aon.... ............... ............... ............... ................ ............... .......... ............... ................ .. 655 Conclusion ....... .......... .......... ........... .......... ............... .......... ................ ............... ............... .......... .......... 721 Inde x des noms ......... .......... ........... .......... .......... ............... ............... ................ .......... ............... .......... 727 Bibliogr aphie ........ .......... .......... ........... ............... ............... ............... ........... ............... ............... .......... 73 3 T able des maè res ......... .......... ........... .......... .......... ............... ............... ........... ............... ............... ..... 7 65 16 his toire m o ntr ent que les spectacl es d’ ombr es de figu res se diffusèr ent à par r du XVIIème siècle conjoin tem ent à d’ autr es sp ectacles d’ ombr es c omme les n umér o s d’ ombres h umaines, les sa ynète s d’ ombr omanie ( jouées av ec l’ ombre des mains), les sp ec tacl es et jouets opqu es inté gra nt des ombr es pein tes ou méca niques. Ce rtains disposi fs é taien t déjà anciens c omme les lan ternes r ota ves orn ées de fi gurines ; d’ autr es éta ien t issus d’in ven ons p lus réc e nt es c omme la lant e rne à pr oj econ dite « magiqu e » don t certain es plaques permeaien t de proje ter des scènes silhou eées. Les figures ell es- mêmes pouv aient prendr e des f ormes v ariées : on dis ngue diff érents d egr és de mécanisa on, certaines c o mposai ent avec leur décor une seule et m ême image déc o upé e, d ’ autr es étaien t arculées et manipulées au moy en d e fils, cert aines ét aient parellemen t color ées... L ’idenfica on des spectacl es d’ ombres de figures par les ars tes e t l e public f ut très tardi ve (fin d u X VIIIème siècle) e t toujour s fr agile. L ’ abs ence de termin ologie c ohé r ente et s tabilisée en t émoigne. Malgr é la génér alisa on de c erta ines appellaons (c omme « omb res chinoises », « théâ tre d’ o mbr es », « gal anty shows », « Scha enspiele » ), les significa ons évoluèr ent et res tèr ent tou jo ur s ambiguës, c hacune de ces expr essions a yan t pu ser vir à désigner des spect ac les d’ ombres de figures, d’ ombr es huma ines, d’ ombr es de lan ternes.. . L ’ ulisa on parellement génér alisée de c ert aines expr es sions signale qu’il y a eu des modes, des moments d’ accéléra on dans la diffusion des pr aqu es mais que leur idenfica on par les specta teu rs et leur pénétr aon des sociét és ont été insuffisan tes, les milieux concernés ét ant trop lim ités ou négli gés. P our plus de clart é, on uliser a l es e xpr essions « o mbr es de figures » ( pour dés igner l es ombres proje tées de f ormes décou pées dans du papier , du cart o n, du b ois , du zin c...), « ombr es humaines » (pour les ombres pr ojetée s de p ersonnes enères), « ombromanie » 14 (pour les ombres de mains), « ombres o pqu es » ( pou r désigner les scènes silhou e ées pr ojeté es par une lan terne magique). L ’ appella on « sp ectacle d’ ombr es » désignera l’ ensemble de ces disposif s e t un c o mplémen t préciser a le type d’ o mbr e ulisé quand néc essaire : spectacl e d’ ombres opques, spectacle d’ ombres humaines, spec tacl e s d’ ombr es de fi gur es, etc. On emploier a l’ appellaon « théâ tre d’ ombr es » dans un sens g énérique p our désig n er un ensemble de pra ques et l ’ art théâtr al qui s’ est dé fini à tr av ers elles. On l’u lisera aussi d ans un sens plus sp éc ifique pour d ésigner les é t ablissemen t s et les disposif s qui se faisaien t appeler comme tel. Dur ant la pé riode étudiée, les sp ecta cles conc ernés son t majoritair ement des specta cles d’ ombres de figures , les seuls à a voir int é re ssé dur ablement c ertain s prof essionn el s et susci té u ne pr oducon de pièces suffi samm ent ab ondan te pour p ermer e l’ élabor aon d’u n langa ge dr ama turgiqu e. L e théâ t r e d’ ombr es, tel qu’il s’ es t d éfini et dis ngué en Europe de l’ Oues t, ser a donc considér é comme l’ art d es spectacles d ’ ombre s de figures. 14 Ce terme, ulis é au XIX ème siècle pour dés igner l es jeux d’ ombres a vec les mains, est un des rare s à ne pas être ambigu. 17 Et at d e l’ a rt Les spect acles d’ ombre s en Europe ont f ait l’ objet de rech erch es dans plusieu rs champ s disciplinair es. L ’ approche h ist o rique et d oc ument aire est la plu s fr équent e mais on dis ngue deux manièr es d e pr océ der . L ’ étud e peut prendr e la f orme d’ un r écit au tonome , une his toire dans l’His toir e, dont l’ objet et l a c hr onolo gie semblent en pare décorrél és d e tout paramè tre extérieur . Elle peut à l’inv erse se pr ésent er comm e une histoire intégr ée : les spect acles d’ om bres y son t abo rdé s conjoin tem ent à d’ autr es pr aqu es spec ta culaires et ars ques et appar ent és à d’ autr es disposif s. P armi les études hist oriques spécifiquemen t c o nsacr ées aux specta cles d’ ombr es, beaucoup sont des his toir es « génér ales » qui déc riven t les principales t r adions du m onde ene r . La majorit é néglige les pra ques d’Eur ope occidenta le et ne les aborde que très brièv ement. Même les études les plus documen tées ne l eur consacr ent que des dév eloppements parels. Par e x emple, s euls deux arcles du ca talogue d’ e xposion du L inden Museum à S tuga rt , Die W elt des Schaen t heaters, V on Asien bis Eu r opa ... [ le monde du théâtr e d’ ombr es, d’ Asie en Eur ope] (2015 ) 1 5 , abor dent les sp ec ta cles d’ ombr es eur opée ns : l’ un traite du t héâtr e d’ ombres g rec ( dir ec t ement issu du K ara gö z tur c), l’ autr e de c ompagnies contem por aines. Dans un ouvra ge plu s ancien de 1983, mais ég alement bien documen té, P et er F . Dunk el , cherch eur en philosop hie et en ethnologi e, et d irecteur de plusieur s musées d ’ arts populair es et e xt r a-européens, consa cre moins d e ving t pag es (sur deux cents) aux spectacl es d’ o mbr es en Europe (Itali e, A llemagne, Fr ance, E spagne, Angleter re, P ays- B as, Grèce) 16 . L ’ auteur néanmoins, f amilier de diver s f onds d’ arc hives et c ol lecons muséales, ét off e ce br e f appendice de sour ces icon ograp hiques précisém ent légendées et peu con voquées dans d’ aut re s ouvr ages. M ême les tra vau x pionnier s d e l’ orien talis te allemand Geor g Jac ob, qui posa les f ondemen ts d’ une recher che rigoureus e et scienfiqu e sur les gr andes trad ions des théâ tres d’ ombr es, n’ aborden t que très brièv ement leur développemen t en Europe . Georg Jacob ét off e néan moins ces derniers chapitres dans des réédi ons ult érieures 17 . Malgr é ce tr aitemen t déséquilibr é et leu r ancienneté (1901- 1925), l es tr ava ux de l’ orient aliste allem and, dont certa ines hypo thèses sont désormais dépassée s, res ten t des sources pr écieuses po ur d o cumen t er le s pr aqu es européennes à parr du XV IIème si è cle. L ’ abondance des inf o rma ons collect ées, la précision des sourc es et leur rig o ure ux ré f érencemen t en f o nt enc ore au jourd’hui d es études inc ontourn ables. 15 Jasmin Li Saba i Günther , Inè s d e Castro (dir .), Die W el t des Schaenthea ters, V o n Asien bis E uropa , Munich, Hirmer , 2015. 16 P eter F . Dunk el , Scha enfiguren, Scha enspiel, Köln, DuMont, 1984. 17 Geor g Jacob , Sch aenspiel-Bibliog raphie , E rlangen, M enck e, 1901. Georg Jacob, Geschichte des S chaenthea t ers , Berlin, May er un d M üller , 1907. Georg Jacob, Geschichte des Scha entheaters im Morgen-un d Ab endla nd (2), V öllig umgearbeit e te Auflag e mit bibliog raphischen Anha ng , Hanovr e, L af aire, 1925. 18 Quelques hist oires génér ales, écrites à des fins de vu lgarisa on ou d’ enseigne ment par des pr a ciens, d es passionnés et des pédagogu es, comporten t des dével oppemen ts plu s ou moi ns subs tan els sur les pra ques eur o péennes, souv ent celles du pa ys d’ origine des au teurs. Denis Borda t et Fr ancis Boucr ot par ex emple, après av o ir ab o rdé les tr adions chinoises, indonésienn es et moy en- orient ales, rés er ven t les de ux er s de leur ouvr age 18 aux specta cles d’ ombres en Fr ance. L ’ e xposé met parculièr ement en v aleur la diver s ité des d isposif s ( spectaculair es, déc o r af s, lu diques) qu i ulisen t des silhoue es et des om b res po r tées. Document ée par de s s our c es de pr emière main, cee histoire est une étude enc or e t rès fiable concernan t les pr a ques en Fr ance jusqu’ au déb ut du X X ème siècle. Dans Shado w P lays ( 1960 ) 19 , le m arionnes te anglais Oliv e Blackham prés ente ég alemen t de m anièr e s ynthé que (et nécessair ement simplifiée) les pra ques en Chine, à Ja va , en T ur quie, puis e n Grèce. Il documen te plus pré cisément le s pra ques angl aises, domes ques et prof es sion nelles, apr ès a voir longuement abor dé c elles en Fr ance. Son r egard de p ra cien le c o nduit à expliq uer s ys témaq uemen t les t echniques de manip ulaon, la f abrica on ma tériel l e des figures et d es déc o r s, le dér oulement des séances et la teneur des pièces jouées. L ’ ouvr age es t en outr e scindé en deux pares, av ec une prem ière secon hist o riq ue et une deuxième e x clusivemen t pr aque. C ’ est aussi le c as de Schimmenspel [jeu d’ ombr es] de Hey Pa ërl 20 , qui présent e l’hist oi r e des specta cles av ant de délivr er des conseils de mise en pra que. Malgré un r éf érence ment parf o is parel des sou rces, l’ abondanc e de l’iconogr aphie (produ ite, di sposée et dûmen t lég endée par Jack Bote rmans et Piet er van Del) e xplique que cet ouv r age, tr aduit en fr ançais et en allemand, soit encor e considér é comme une r éf ér ence. Hey P aërl c onsacre en outre un développemen t c onséquen t aux spectacles d’ omb res e ur opéens, en parculier fran çais, alleman ds et née rlandais. Beaucoup d’ ouvra ges de v ul gari saon o nt ainsi é té publiés dans tout es les langues au cours du X Xèm e siècle et jusqu’ à aujourd’h ui. T ous pr o posent une his toire gén érale des spectacles d’ ombres , de l’Ex tr ême-Orient à l’ Occident, souv ent complété e d’ une deuxième pare pr aqu e, mais, contr airement aux ouvra ges préc édemment men onnés, nombr e de ces manuels et abr égés illustr és souffren t d’un déf aut de précisi o n et de scienfici té. D’une décennie à l’ autre, d’ une langue à l’ autr e, les mêmes anecdo tes légendair es et les mêmes e x emples sont repris, des manières de pr ésent e r et des génér al it és devenues stér éotypées sont r épétées. Souv ent men onnés dans les bibli og r aphies sur les « théâ tres d’ ombres », ces manuels ne devr aien t y figur er qu’ à tr e de sour c es prim aires, c omme tém oignages de pr aqu es pédag o giqu es e t ama teur es par e x emple, car on ne peut plu s les considére r comme des tr av aux hist o riques fiabl es. 18 Denis Borda t, Francis Bouc rot, Les Th éâtre s d’ om bres , Paris, L ’ Arche, 1956. 19 Olive Blackham, Sh adow Play s , New Y ork , Ha rper and B rother s, 1960. 20 Hey P a ërl, Schim menspel, en h et spelen m et schad uwen , W ere ldb ibliotheek, A msterdam, 1979. 19 Une des limites communes à la majorité de ces histoir es mondiales est d’ envisag er leur sujet de manière iso lée. L ’hist o ir e des specta cles d’ ombres y par aît en pare décorr élée de l’hist oire des sociét és et des autres f o rmes de spect ac l es . Mêm e quand cee histoir e est int égrée à celle des spectacl es de marionne es, le t rai temen t e st compar a ble. Max von Boehn, dans le deuxième volume de sa somme Pu ppen und Puppenspiele [poup ée s et j eu de marionne es] (1929) 21 , insèr e un seul et unique développemen t sur les jeux d’ ombres dont il r eparc ourt l’hist o ire, de la Ch ine aux illus tra ons silhoue ées d u Pr aguois Eugen Mirsky (dans les années 1 920). Ce e v aste fresque br oss ée e n a ccélér é cons tue une digressi o n aut ono me, iniée par une sou daine plongée dans le passé, que l’ auteur , après av oi r abord é le Pe t Théâ t r e de la ru e Viv ienn e e t le dynamisme des théâtr es de marionne es à Brux elles au tour d e 1900, jusfie par la nécessit é de se pencher sur les pr aqu es e xtra- européennes 22 . Dans son hist oire d es théâtr es de marionne es en Eur o pe (1984), Hans R o bert Pur schk e réserve aus si aux specta cles d’ ombr es un dével oppemen t autonom e intulé « Ombres chin o is es et autr es théâtr es d’ ombr es » 23 . En 1852, Charles Magnin, dans s on His toi re d es marionne es en E urope écart e de son étude le théâtr e d’ ombr es grec et ne consacr e qu’ un développement aux Om bres chinoises d e Sér aphin. C e t un ique dével oppement s’int ègre néanmoins à une r éfle xion plus l ar ge sur la m igr aon des spectacles de l a F oir e à la fin du X VIIIème siècle, la nouv elle géogr aph ie parisienne des diverssemen ts qui en découle et d ont témoigne et parcipe le succès des Ombr es chinoises au Palais- R oy al 24 . P armi les histoi r es plus r éce n tes d es sp ectacles de marionne es, le s étud es tr ès docum ent ées d’ Alfonso Cipolla e t A lessandro Napoli pour l’Ita l ie, ou c elle plus t r ans versale d’Henryk J urk owski sur les pr aq ues europé ennes, in tègr ent de br ève s et ponctuelles r éf érenc es à des sp ec tacl es d’ ombr es 25 . 21 Max von Boehn, Pu ppen und Puppensp iele , Mun ich, Bruckmann, 19 29, tome 2, p. 148 -186 . 22 « Dans ce qu i précède, nou s avons considéré le théâtre de ma rionnees so us ses différ entes formes jusqu'a u seuil de l'ère modern e. Av ant d'aller plus loin et de tente r de rendre compte de la situaon a ctuelle, il nou s semble important de jeter u n c oup d'œil sur l e théâtre de marionnees e xt ra-européen, qui a ex ercé une influence es senelle sur l'art de la mari onnee du vi eux connent. » [ Im vorstehend, hab en wir die P up penb ühne mit ihren verschiede nen Ers c heinu ngen bis an die Schwelle der Neueit begleitet. Ehe wir weitergehe n und Rechenscha  über den heugen Zustand zu g eh en versuchen, liegt es uns ob, einen Blick auf das aussereurop äische Pupp entheater z u werf e n, ist es doch von ganz wesentlichem Einfluss auf die Pup penk unst der Alten W elt gewesen. ] Ibid. , tome 2, p. 148. A la fi n d e du dé veloppement consacré au théâtre d’ ombres mondial, on peut lire : « N ous s o mme s arrivés ju squ'à aujo urd'hui av ec les ombres chinoises, mai s nous devons encore une fois jeter un regar d en arrière en di recon de s ma rion nees d’ Orient, ne ser ai t -ce que pou r consta ter leur influence sur l e théâtre de m arionnees occidental. » [ Wir sind mit de n Schaenspielen bis min heu gen T age gelan gt, müsse n aber n och einmal einen Blick nach rück wärts auf die Ma rinneen d es Orients we rf en, wä re es auch nur , um ihren E influss auf das ab endlä ndische Puppen-th eater fes tzus tellen. ] Ib id. , tome 2, p. 187. 23 Hans Richard Pu r schk e, « Om bres chinois es un d andere S chaenthea ter », Die Entwicklung des Pu ppensp iels in den klassischen Ursprungslä ndern Europ as, Ein histor ischer Üb erblick , Frankfurt, 1 984, p. 196-20 4. 24 Charle s M agnin, « Cinq uièm e chapit r e, foires per manentes, dé clin et sup pression de s foires temporaires », Hist o ire des marion nees en Europe depuis l'Anquit é jusqu' à nos jours , P a ris, La Librairie nouvelle, [1852] 1862, p. 180-18 8. 25 Henryk Jurko w sky , A H istory of Europea n Pup petry (1), F rom its Origin s to the End o f the Nineteenth C entury , Lewist on , Edwin Mellen Press, 1996. 20 L ’histo ire des spe ctacles d’ ombr es app ara ît ainsi fon due dans c elle des s pecta cles de marionne e s. Malgré les é videntes lim ites de ce e fusi on qui, sans indic aon explicit e, nie aux spectacle s d’ ombre s des év o luons s pécifiques, les hist o ir es conjoin tes des spec tacl es d’ ombres et de marionne es me ent en évidence des l o giq ues de diffusion et d es dynamiq ues historiq ues c ommunes. Au prisme de r es sour ces te x tuelles v ariées, c ert aines anthol ogies abor dent les specta cles d’ ombr es parmi d’ autres spectacl es et disposif s appar entés. Ces sour ces docum en taires r econs tuent en cr eux leur hist oire mais aussi l’ év o luon des r eprésent aons et des discour s (reli gieux, mor aux, scienfiqu es , esthé ques...) qu e ces pr aques ont suscit és . E tabli e et pr ésent ée par Didier Plassar d, l’ an tholo gie Le s Mains de lumière (1 996 ) 2 6 compr end plusieur s te xtes rela f s aux s pectacl es d’ ombr es. Du tr aité r égissant la f o nc on du m ontreur d’ ombr es à Bali aux réfle x i o ns p oéques du marionnes te R oland Schöhn, ces te xtes év oquent l e théâ tre d’ ombres tant ôt au dét our d’ une mét aphore pour appuyer un disc our s philosophiq ue, tan tôt pour le c odifie r ou le dé finir , tan tôt pour en montr er la v aleur ou la spécificité. L ’ anthologi e Machines à voir , pour une h is toire du r egard instrum enté (2017) 27 de Delphine Gleiz es et Denis R eynau d présent e au ssi qu elques te xtes et des imag es (nota mmen t dans les secons « Pr ojecon », « Eclair ages », « Spect acles e t montr eur s », « A va tar s de l’ épopée ») qui documen tent les pra ques en France et la manièr e dont l es specta cles d’ ombre s ont parcipé d’ une culture visuelle p ropr e à la mode rnité. Ces te xtes re ndent comp te des jugem en ts de v aleur e t des analogies que les spec tacles pouvai ent inspirer (on c omp arait les sp ectacles d’ omb res à des séances de r adiogr aphie par ex emple). Ce e an tho logie est à rap pr ocher d’ un champ d e r echerche plus va ste qui, proche des études culturelles et visuelles, s’int éres se à l ’histo ire longue des médias d ont il s er a ques on plus loin. Ne pas complè temen t fon dre les spectacles d’ omb res dans un ensemble tr op élargi de pr a ques ni e n f aire un objet d’ étude complè temen t isolé, tel es t l e difficile équilibre que certa ins ouvr ages his toriqu es parviennent à main t e nir notamm ent en limitan t l’ e space g éograp hique étudié. Il e xiste des spécialist es du théâ tr e d’ ombre balinais, é gypen ou gr ec e t de plus en plus d e thèses e t d’ arcles sur des tr adions régional es. Les ouvra ges d ocumenta ir es et histo riques ex clusiv ement consacr és aux sp ectacles d’ ombres en Europ e sont e n re v anche t r ès r ar es. L ’ étu de de René Str asser , Das literarische Schaenspi el [le théâtr e d’ ombr es li ér aire] (1985) 28 est à ce tr e un tra vail pionnier : John McCormi ck, Alfonso Cip olla, Alessandro Napo li, The Italian Pup pet Theater , A History , Jeffe rson, M cF arland and Co., 2010. 26 Les Mains de lumière, a nthologie d es écrit s sur la marion nee , anthologie établie par Didi er Plassard, Charleville-M éz i ères, Instut I nte rnaonale d e la Marion nee, [199 6] 2004. 27 Machines à voir , p o ur une his toire du rega rd instrumenté (XVIIème-XIXème siècles) , a n tho logie établie par Delphine Gleizes et Deni s R eyna ud, Press es un ivers itaires de L yon, 2017 . 28 René St r a sser , Das literarisc he Schaensp iel, Schaen-, Far ben- un d Lichtspiel, Ein Beitr ag zu ein em wen ig beachteten K a pitel , Francf ort, Pup pen und Mask en, 1985. 21 l’ aute ur se limite aux pr aq ues eur opéennes, en privilégian t les plus ab oues dont il appr ofondit la présen ta on des répert oires et des es théques. Le ca talogue pub lié à l’ occasio n d’ une e xposion sur le th éâtr e d ’ o mbres eur opéen au S pielz eug und Dorfmuseum [musée du village et du joue t] d e R eihen, Europäi sches S cha entheat er (1 988) 29 , s’ app uie en gran de pare sur l’ étud e de René Str asse r et sur les ouvr ages de Georg Jacob. On s’ aper çoit que ces r ares t enta ve s pour r etr ac er l ’ émergence p uis la diffusion des jeux d’ ombres en Eur ope acc ordent une place prépondér ant e, si ce n’ est ex clusive, à la Fr ance et aux régions german iques. Ce déséquilibre n’ est pas qu’u n biais naonal et s’ e xplique par la disponibilité des source s. R écemment publiée, la monogr aphie de Mariel Oberthür , Ombre et lumièr e au théâtre, d e Séraphin au Chat Noir (2020) 30 est un e s ynthèse d’inf o rma ons issues de sour ces documen tair es e t de pu blic aons m ajoritair ement f ran çaises. T rès ule concernan t l’ essor de s spectacl es et des jeux d’ omb res en Fran ce, l’ ouvra ge document e aussi les entr eprises héri ères du Chat noir (notamm ent à B rux elles, Genève, Barc elo ne, et plu s brièvement à Munich et aux P ays -Bas) et fut donc une base de réf éren ce, indispensable aux appr of ondissements his toriqu es de notr e prem ier chapitre. Certaines his toir es naona les du t héâ tre de mari onne es sont de précieu ses sourc es d’inf ormaons c o mme The His tory of the Engl ish Puppet Theater ( 1955) 31 de G eorge Speaight et Hist oria de l os te res en Españ a (1 957) 32 de John Earl V arey . Les inv ent aires et les enquê tes réalisés à échelle régi onale o u municipale peuvent f ournir de s indic aons précises sur la v enue d’un montr e ur d’ ombr es, les condions ma térielles de ses spectacles , son progr amme... C ’ es t par ex e mple le ca s de l’ étud e ethnograp hique Titelles i ombres xineses [ marionne es et ombres chinoises] (19 33) 33 du f o lkloriste ca talan J oan Amades. Parmi les enqu êtes loc ales plus r é cent es on peut citer l’ ouvr age de Johannes Richte r Figurenth eater und andere Schaus t ellung en zu Anfang de s 19 . Jahrhunderts in Magdeburg und deren rech tlichen Hin tergründe [théâtr e de mari o nne es et autres spe ctacles au début du XIX ème siè cle à Magdebourg et l eur con te xte juridiq ue] 34 e t un arcle d e Giorgi o Bert onasso qui, à parr d’u ne g az e e locale, fai t une présen ta o n syn théqu e des ty p es de specta cles présent és à As, au nord de l’Ita lie, entre 1776 à 1819 35 . L ’ acvi té des mon treur s d’ ombres in éran t s es t ainsi étudiée dans diff érents c o nt extes (urbain , r égional, na onal), précisément doc um entés. 29 E va T schopp , Domini k W und erlin, Europäische s Sch aent heater , Riehen, Spi elzeug und Do rfmuseum, 19 88. 30 Mariel Oberthür , Ombre et lu m ière au t héât re, de Séra phin au Cha t Noir , Genève, Slatkine, 2020. 31 Geor ge Speaight, The History of th e English Pu ppet Theater , N ew Y ork, John de Graff , [H arrap, 1955] [n. d.]. 32 John Earl V arey , Hist oria d e lo s teres en Españ a , Madr id, Revi sta de Occidente, 1957. 33 Joan Amades, Titelles i ombre s xineses , B iblioteca de tradicions po pul ars , [1933] 2004. 34 Johannes Ri chter , Fig u rentheater u nd ander e Scha ust e llungen zu Anfang d es 19. Ja hrhu nderts in Magde burg und d eren rec htlichen Hintergründe , Bo rs do rf , Wint erwork , 2011. 35 Giorgio B ertonasso, « Burani, marion ee , ombre dal Giorn a le d’ As ( 1776-18 19) », Lin ea teatrale , n° 3, f évri er 1982, p. 3 -21. 22 Les spectacles d’ ombres on t aussi f ait l’ o bjet de tr av aux en li éra ture c omparé e, e n études théâtr ales, en his toir e de l’ art et e n étude s visuelles, en hist o ir e du cinéma et en archéol o gie des médias. Spectacles et jeux d’ ombres y sont considér és comme les témoins d’ une muta on d es sociét és et des s ensibilit és. En j o ignan t l’hist oire de l’illus t r aon, du découpage et de la sil houee, des v ariét és, des jouets opques, des ca bare ts et de la pr esse, ces tr av aux analysen t la cultur e ars que et li érair e, mais surt o ut et plus lar ge ment la culture v isuelle et m at érie lle de la modernit é. La mé thode de c es recher ches, s ouven t tr ansdiscip linaires e t affra nchies de considér aons qui hiér arch isent et cloisonnen t les mediums e t les pra ques, inspir era g r and ement la nôtre. En histoir e de l’ art et dans les études visuelles, les rep résenta ons silho ue ées d u monde et des individus, au moy en de form es cernées, sans c ouleur ni volume, ont susci té un cert ain nombre de tr av aux, majorita irem ent e n allemand. On peut cit er entre autr es deux ouvra ges coll ecfs Licht un d Scha en (1983) et Schaenrisse, Silh oue en und Cutouts [o mbr es découpées, silhoue es, découpag e s] (2001). Ces ca talogues d’ exp osions s’ appu ient s ur des c o rpus con séquents d’ arte fa cts (rela v ement méc onnus en Fr ance) 36 . Ils m e ent l’ accent sur les aspects techniques et esthéq ues des pr a ques et apporten t de nombreuses inf o rmaons historiq ues et c onte xtuelles. Les cat alogues Ombres chinoise s et autres var iaons (2016) 37 et Carregat d e r omanços ! Pl ecs de fil i can ya del llegat de Pau Vila [charre tée d’his toire s, pièces de colpo rtage du legs de P au Vila] (2013) 38 sont plus spécifiquemen t consa crés aux imprimés populair es e t aux livr ets à jouer chez soi, en f amille ou en sociét é, et aux planches d e fi gur es noires à découper p ubliées par les imagi ers lorr ains et copi ées tout au long de la deuxième m o i é du XIX ème siè cle en Fr ance, e n Espagne, en Anglete rre, dans les régions germaniq ues, italienn es... L ’hist o ir e culturelle et sociale de la liér ature de colp ortage, des imprimés bon marché d’u ne part , e t celle de l’ essor des public aons pour jeunes, des théâ tres de papier et des jouets pour enfan ts d e l’ a utre, es t ainsi associée à c elle des spec tacles et de s je ux d’ o mbr es. Ces ouvr ages mo ntr ent c ombien l’ essor du théâtr e d’ ombres fut li é au x diverssemen t s pri vés, aux pr a ques pédagogiques , au comm erce des i magi ers e t des imprimeur s... Les s pec tacles d’ ombres de cabare ts et de th éâtr es ar s ques, en parculier ceux du Chat noir à P aris et des Schw abinger Scha enspiel e à Munich , o n t fait l’ objet de public aons divers es (monogr aphies, arcles , c at alo gues d’ exposions.... ) r eleva nt d e l’hist o ir e du th éâtre, des arts d e la scène et des art s visuels ; el les son t sensiblement plu s nombreus es concer nant le premier , plus rar es et presque ex clusiv ement en allemand concernant le second. Ces tra vaux peuvent pr écisémen t 36 Alfr ed Happ (dir .), Licht un d Schaen , Munic h, W olf und S ohn, 1983. Helmut Fri edel (dir .), Scha enrisse, Silho ueen und Cu touts , Munich, L enbachha us, 2001. 37 Marne Sadion (dir .), Ombres chino ises et autres variao ns , Epina l, Musée de l’ima ge, 2016. 38 Josep Ach e, Carreg at de rom anços ! Ple cs de fil i canya del llegat Pau Vila de la Fundaci ó Bosch i Ca rdellach , Fundac ió Bosch i Cardellach, 2013. 23 documen ter l’ acvité t héâ tra le de l’ éta blissemen t ( en f ournissan t nomb re d’inf ormaons chron ologiques, biogra phiques et con te x tuelles mais aussi des dét ails techniqu es sur le disposif , d es tres et des arg uments de pièces) comme le f ait M ari el Oberthür dans p lusieurs o uvr ag es consacr és aux om br es du Chat n oi r 3 9 ou bien Aachen K ar lhans Klunck er dans un a rcle ét offé sur les Schwabin ge r Scha enspiele 40 . Deux arcl es d’Hé lène V édrine et S ophie Luce t étudien t plus spéci fiquemen t l e r apport du théâtr e du Chat noi r à la scène s ymbolis te 41 . D’ autres ouvr ag es br os sen t plus l arg ement l’histo ir e cultur el le e t ars q ue des qu arers bohèmes hors desquels ce e r enaissan ce des spectacles d’ ombr es n’ aur ait pas vu le jour . C ’ es t le cas n otammen t d e l’ ouvr ag e c ollecf diri gé par Philip De ni s Cat e et M a r y Sha w , The Spirit of Montma rtre, Cabare ts, Humor , and t he A vant -Garde (1875-1 905) (1996) 42 et des d eux volu mes in tulés S chwab ing, Ku nst und L eben um 1900 (1998) 43 . Le théâ tre d’ ombr es y est abor dé comm e une composan t e de ces d éc ennies d’ acv it és et de sociabilité s ars ques aussi dynamiques qu’insta bles, é troite men t l iées à des écos yst èmes ur bains où les logiques concurr enell es et comme rciales, les lieux de f orma on et de renc o n tre, les ac v ités p rof essionnelles et les amb ions esthé que s de chacun on t ét é dét ermin ants. Les au tres théâ tr es d ’ ombres ars ques (à Brux ell es, Genè ve, Barcelone puis aux Pa ys-Bas) on t f ait l’ objet d’ études épar ses. Ils son t p arf ois présen tés dans des arcles spécifiques 44 qui déta illent leur hist oire, leur esthéq ue et leur répert oire, 39 On peut notamment citer la mono gr aph ie Le Caba ret du Chat noir à Montmartre ( 1881-1897 ) , G enève, Slatkine, 2007. 40 Aachen Karlhan s Klun ck er , « Die Sch wabinge r Schaenspi ele », dans Han s-P eter Bay erdörfe r , Karl Oo Conrady , Helmut S cha nz e (di r .) , Lit e ratur u nd Thea ter im Wilhelm ini schen Zeitalter , T übingen, M ax Niemeyer , 1978, p. 326- 345. 41 Soph ie L ucet, « T ent aon des ombres à l’ époque symboliste, l’ arac on du Cha t no ir », dans Isabelle Moi ndrot (dir .), Le S pectaculaire da ns le s arts de la scène, du rom ansme à la Belle Epoque , P aris, CNRS E dions, 2006, p. 13 8-146 ; H élène V édrine, « Le Chat n oir sous l’ œ il noir de Constannople » , dans Soph ie Basc h, Pierre Chuvin (dir .), Pitres et Panns, t ransformaons du m asque co mique de l’ Anquité aux th éâtres d ’ om bres , Presses universi taires P ari s-Sorbonne, 2007, p. 287-311. 42 Philip Denis Cate, M ary Sha w , The Spirit o f Mo ntmartre, Ca barets, Humo r , a nd th e A va nt -Garde (1875 -1905) , New Brunswick, Rut gers, 1996. 43 Helmut Bauer , S chwabing, Kunst und Lebe n um 1900 (1) , M un ich, N azr aeli, 1998. Helmut Bau er , Elisabeth T w orek (dir .), Schwabing, Kuns t u n d Leb en um 1900 (2), E ssay s , Mun ich, Münchner Stadtmuseum, 1998. 44 Joël Aguet, « Grima ces de j eunes sin ges », M imos, th éâtre d e ma rionnees , 1996, p. 28-33. Jordi Argas, « Les ombres xineses d’ els Quatre Gats (1897 - 1898) i l’ ambi ent de l’ espectac le a la Barcelona de l a fi segle », Congrès d'Història de B arcelona , 200 7, commun icaon en ligne [hp://w110.bcn. cat/ Ar xiuHistoric/Conngut s/Docu ments/Fitxer s/arg as te x t.pdf]. 24 mais le plus s o uv ent, ils son t abordés dan s des mono gr aphies consac rés au x cabar ets et au x ars tes 45 , aux théâtr e s d’ o mbr es et de marionne es de ce s décenn ies 46 , à l’hist o ire théâtr ale de la ville 47 ... Depuis les années 198 0 -1990, diff érents t r av aux en histoir e du cinéma ou issu s des media stud ies f ournissent des ou ls e t des pe rspec ves th éoriques renouv elés p our ab order le s spect acles d’ ombr es. Longt emps pourt ant, les études c inéma togr aphiques perpétuèr ent une vision téléologique qui génér a un discour s très réducteur sur les sp ec ta c les d’ ombr es. Dans cee p ersp ecve pr o gr essist e et orient ée d e l’Hist oire, le passé présa ge, annonc e, prépar e l’ a venir : tou s les disposif s et les spectacl es qui pr écèden t le cinéma e t qui lui son t t ec hniq uement app aren tés, s o n t consid érés c omme des f ormes de précin éma. P armi les pr emier s histor iens du cinéma, certains, dans le sillage du posivisme hist orique du XIXèm e siècle, présen tai ent la naissan c e du cin éma togr aphe c omme l’ aboussemen t « logique » d ’ e x plor aons et de réalisa ons ant érieures. Le pr ogrè s t echnique appar aît comme la principale ligne de fuite de ces éc rits. Désignés comme des « pr écurs eurs » o u des « ancêtr es » du c iném a, les spec ta cles d’ ombres y sont présen tés c omme une éta pe de sa préhis toir e, la supériorit é techniqu e du c inéma tograp he ay ant finalemen t causé leur f ata l déclin 48 . Ce typ e de disc o ur s eut manif estem en t u ne empr einte dur able sur les manières de cons idérer les spec tacles d’ ombr es en Eur ope. La rar éf acon des pr aqu es pr ofe s sionnelles au déb ut du XX ème si ècle appar aissait comme un si gne proban t de l eur car act ère p récinéma togr aphiq ue. Quel que soit le champs disciplin aire , le c oncept de précin éma a cond ionné, e t con nue à in fl échir , les discou rs su r le théâtr e d’ ombr es. En 1946, d ans son His toire générale du cinéma 4 9 , Geo rg es Sadoul consacre quelqu es pages aux théâtr es d’ o mbr es de Sér aph in, à V ers ailles puis à Par is, soulignant not amment (non sans r aison) la pro ximité thémaq ue entr e les prem iers films à tr u cs de Georg es Méliès ( 1 861-1838) et cert aines pièces d’ ombres de Sér aph in, dans un chapitre éloquemm ent in tulé « Les pr écurs eurs du cinéma, ombres chinoises et lant ernes magiques » 50 . Plus loin, il fait égalemen t allusion à l’ ombrom ane et au pres digit ateu r anglais Félicien T rewe y av ant de plus longuement ab order le théâ tre du Chat noir . L ’ auteur c o nclut ainsi ses d ernières considér a ons sur les spect acles d’ ombr e s : 45 Enr ic Jardí Casany, Història de Els Qua tre Ga ts , Barcelone, Aedos, 1972 ; P aul Aron, « R aph aël Land oy et le Diable au corps , les correspondants belges du Chat no ir », dans Caroline Crépiat, Deni s Saint -A mand, Julien S chuh (dir .), P o éque du Chat n oir (1882-1897) , Pr esses universita i res d e P aris-Na nterre , 202 1, p . 367-385. 46 J. J. Bollebakk er , G. J. M. Sonnemans, I. Vink , Caroline E. K. v an Tienen- Maclur e, Theater vit handen, N e derlands popp enen schimm enthea t er na 1900, een collece , Dordrec ht, Schng P opp enspel colleces, 1992. 47 Lionel Renieu, « L e D iabl e au corps », « La Maison de l’ étoile » , « La Maison de la louve », Hist o ire des théâtre s de Br ux elles, d ep uis leur o rigine ju squ’ à ce jou r , Paris, Ducharte et Bug genhoudt , vol. 1, 1928, p. 221-226, 255- 256, 259 -262. 48 Le lieu indéterminé qu’ occupa à ses débuts le cinématogr aph e, entr e le do maine des sciences phys ique s et celui des art s du spect a cle, p eu t e xpli quer la prégnance de c es sché mas idéolo giques issus du po sivisme. 49 Geor ges Sadoul , Hist oi re gé nérale d u ci néma (1), l’inven on du c inéma (1832-1897) , Paris, Deno ël, 1946. 50 Ibid. , p . 199-201. 25 Les succès suc cessifs du Chat noir n'av aient pas été seulement du s au talent des dessinateurs et des scénarist e s, ils furent auss i dé terminés par l 'introducon de nou veaux procédés techniqu es : e mploi d e la perspecve dans les personnages, pui s dans le décor ; e mploi de la c ou leur ; uli saon de procédés employés à l’ Opéra ; co mbina ison avec la lant erne magiqu e, etc. Pre sque cha cun de ses succès c oïnc ide a vec une nouvelle inn ov aon technique. Ce qui app orta la preuve que les sp ectacles d'op que pouvaient a voir autant de succ ès près d u pub lic que des scèn es jouées par des acteurs de chai r et d'o s. Le Chat noir prépa r ait ain si la vogue d u cinéma [... ]. 51 George s Sadoul souligne néanmoins la diff érence social e entr e le public mondain des spect ac les du Chat no ir et c elui « f ort peu disn gué » des pr emiers film s mais s on insist ance sur l’ év o luon techniq ue du disposif est le mar queur de sa v i sion téléologiqu e de l’Hist oire, où la succession chr ono logique équiv aut au pr ogr ès t echniq ue et ph ilosophiqu e de l’huma nité. Dans ce cadre, l es f ormes anciennes d’ art et de spectacle aur aien t v o ca on à dispar aît r e pour laisser place aux moder nes. E n 1948, Marcel Lapierre , dans Les Cen t Visage s du cinéma 52 , intègr e de manière analogue les spect acles d ’ ombre s à ce e histoi re élar gie : Puisque la na issance du c inéma, en tant qu e s pec tacle pu blic et commercialement exploité , dat e du jour où les frèr es Lumière p r oj etèr ent leurs premiers films sur l'é cr a n du Gr an d-Caf é, c' est cee soirée du 28 décembre 1895 qu e nou s avons prise pou r point de dépa rt. Opér ant u n grand ret o ur en arr ière, no us a vons étudi é les spe ctacles d'ombres et de lumière ( fan tasmagories, s ilho uees) qui o nt précédé le cinéma, puis nou s av ons suivi le chemine ment de s mulple s tenta ves qu i vi sèrent à la re constuon de l'image anim ée. Ceci po ur d émontrer que le « ciné mat o gr aph e » était un aboussement logiqu e. Une fois cee « connuité » établie, nou s a vons ex amin é comment le cinéma s'est inst allé dans no s habit udes. 53 Dans le chapit re « Les ancêtr es, lan terne m agique, f anta smagorie e t omb res chinoises », Mar cel Lapierre rem onte au m y the de la c a vern e, prés enté co mme un récit f onda teur p our tous le s d isposif s de pr ojecon, a v ant de r eparc ourir de l’Extr ême -Ori ent à Montmartre , le voy age et l’his t oire des spectacl es d’ ombres 54 . L ’ auteur semble ponctuellemen t s e c ontredir e, ou nuancer l’ apparen te con nuité hist orique entre les dispo si fs, quand il f ait remar q uer que l’ av ènement du cin éma n’ est pas techniqu ement en gendré p ar le perf econnemen t de ces spect acles opq ues : L ’ évoca on des spectacles de fant asmagorie et d'ombre s ch inoi ses — qu i fait l'objet de n otre cha pitre précéden t — n'a qu'un seul b ut : montre r co mment s 'est formé, en c ent an s e nvir on , le goût po ur les spectacles d' écran qu i a permis au pu blic de c onsidérer le cinéma co mme une concl usion logique, comme un abo ussement aendu. Par contre , ell e ne tend pas à av aliser c ee opinion asse z cour ante qui fait du cinéma le résultat de perfeconnements suc cessifs et sy stémaques de s projec ons de verres peints et de silhouees dé coupées. ... Car cee hypothèse n' est pas conf orm e aux faits. 55 51 Ibid. , p . 209-210. 52 Marcel Lapierre , Les Cent Vis ages d u ci néma , Paris, Gr as set, 1948. 53 « A verssem ent » dans Ib id. , p. 10. 54 Ibid. , p. 17, p. 24-32. 55 Ibid. , p . 32. 32 33 I. A ux origin es des s pectacles d’ ombres en Occi dent : d es m y thes à l ’Histoir e Les tr adions en Asie étan t mulples, la c hr o nologie et la g éogr aphie des éc han ges impossible à recons tuer a vec certude, la recher che de l’ o rigin e du t héâtr e d’ ombr es mond ial appar aît illusoire et hist oriquement peu pernent e . Concernan t les spectacles d’ o mbr es en Europ e, la mêm e prudence s’impose : leur diffusion emprun ta plusieurs v o ies (terres tr es, marimes) et le manqu e de t r ace nous rédu it à émere des hyp othèses, où m y the e t His toir e t en dent à se conf ondr e m ais qu’il faut s’ eff orcer de dis nguer . I.A. Les mythes d e l’ Anquité Dans le livr e VI I de La R épublique (514 a- 515c ), Pl at on décrit des individus enchaînés, réduits à ne voir qu e les ombr es porté e s d’ arte fa cts manipulés derrière eux. La s cène est une allégorie de la condion humaine, é tat d ’ig norance qui élo igne les h ommes de la vérité (s ymbolisée par la lumièr e) et qui les leurre d’illusions ( figur ée s par les o mbres pr ojet ées ). L e disposif év o que celui d’ un théâtr e d’ ombr es :  Figure-t o i de s hom mes da ns un e dem eure souterr aine en forme de cave rne, dont l’ ent rée , ouverte à la lumière, s’ étend sur toute l a longueu r de la f a çade ; ils so nt là depu is leur en fance, les jambes et le cou pr is dans de s chaîn es, en sorte qu’il s ne peuvent bo uger de place, ni voir aill eurs qu e devant eux ; car les liens l es empêc hent d e tou rner la tête ; la lumi ère d’un f eu allumé au loin sur une hauteur brille derrière eux ; entr e l e feu et l es pri sonn iers il y a un e route élevée ; le l ong de cee r ou te figure -toi un pet mur , pareil aux cloisons qu e les montre urs de mario nnees dressen t entre eux et le public et au-dessus d esquelles il s font voir leurs presges.  Je vois cela, dit -il.  Figure-to i maintenant le lon g de ce pet mur des homme s portant des ustensiles de to ute sorte, qui dépassent la hauteur du mur , et des figures d’homme s e t d’ ani maux, en pierre , en boi s, d e toute s sort es de formes ; et naturellement parmi ce s porteurs qui défilent, les uns pa rlent, les aut res n e di sent rien.  V oilà , dit -il, un ét r an ge tableau et d’ étr an g es prisonni ers.  I ls no us r essembl ent, répondi s-je. Et d’ abord penses -t u que dans cee situaon ils aien t vu d’ eux -même s et de leurs voisins aut re chose qu e l es ombres projetées par le fe u sur la pare de la ca verne qui leur f a it face ?  Pe ut -il en êtr e a utrement, dit -il, s’ils sont con train t s toute leur vie de rester la tête i mmobile ?  Et des objets q ui défilent, n’ en est -il pas d e même ?  Sans contre dit.  Dès lors, s’il s po uvaien t s’ entretenir entre eux, ne penses-tu pas qu ’ils c r oi r ai ent nommer les ob jet s réels eux -m êmes, en nommant les om bres qu’ils verraient ?  Nécessairement.  Et s’il y a vait aussi un écho q ui ren voyâ t l es son s du f ond de la pri son, toutes le s fois qu’un des pa ssants viendr ait à p arler , crois-tu q u’ ils ne prendr a ient pas sa voix pou r celle de l’ ombre qui défilerait ?  Si, par Zeus, dit -il.  Il est indubi t able, repris-je , qu ’ aux yeux de ces gens-là la r éalité ne sau r ait être aut re cho se que les ombres d es obj ets c o nf econ nés.  C ’ est de toute nécessité, dit -il. 65 65 Plato n, La République , t raduit par Emile Chambr y , Pari s, Les Belles Leres, 1933, p. 289 -292. 34 P our c oncev oir ce e allég orie, Pla ton s’in spir a-il d e sp ectacles connus à A thènes au IV ème siècl e a v ant notre èr e ? La comple xité du disposif décrit, où les ind ividus immobilisés son t contr aints de r ega rder le spec ta c le d’ ombres, et les mulples inte rpré ta ons et incompr éhension s que c e passage suscita , semblen t indiquer au co n tr aire que ce e ulisa on d’ arte fa cts pour pr ojet er des ombres n’ av ait rien de na turel et ne r en voy ait à au cune pr aque sp ectaculaire f amilièr e ou iden fiée . La sc ène fut composée pour servir la démonstr aon philosophiq ue : ce théâtr e d’ ombres est av ant tout t héoriqu e et c’ est en tant qu e tel qu’il eut une impor tance pour l’ histo ire des spect ac les d’ om bres en Eur ope. Au Moyen Âge, le m y the de l a c av erne é tait aussi c onnu des théologiens ar abes m ais ces d ernier s déve lo ppèr ent une axiologi e in ver sée : pour le maître du soufi sm e Ibn Ar abi (1165-1 240), les om bres de figur es manipulées d errièr e un écr an é t aient riches d’ enseignemen t . Dans Kitâb Al-F ut ūḥāt al- Makkiyya [les illumina ons de La Mecque], le t héol ogien é tablit un par allèle dé velopp é entr e la vie terre str e et le t héâtr e d’ ombr es don t les s pect acles ne dev aient pas diverr mais serv ir la médita on sur la condion humaine : l e pub lic d evait ainsi app r endr e « que le trai n du m onde e st entr e les m a ins de Dieu, comm e cel ui de ces figures entr e les mains du manipulate ur , et que cet écran est le voile qui rec o uvr e les secr ets d e la toute -puissance qui règne au-dessus des cr éatur es ». 66 Au déto ur de considér aons sur l’ origine de la plasq ue, Pline l’ Ancien, au Ier siècle av ant notr e ère, dans so n Hi stoi re naturelle ( X XXV , 43), ra pport e une autr e légende où une jeune fille, pour conserver l’ima ge de s on aman t, retr ace sur un mur le con tour de son ombre : En voilà a sse z et trop sur la peinture. Il con vient maintenant de pa rler de l’ art d e modeler , o u pla sque. Dibutades de Sicyone, po er de terre , fut le premier qui inv enta, à Corinthe, l’ art de fair e des po rtraits a vec cee mêm e terre do nt il se ser vait, gr â ce tou tef ois à sa fille : celle-ci, a moureuse d’un jeun e hom me qui partait pour un lointain voy age, ren ferma da ns de s lig nes l’ ombre de son vi sage projeté sur un e mur aille par la lumière d’une lampe ; l e père appliqua de l’ argile sur ce tr a it, e t en fit un modèle qu’il mit au f eu avec ses autres poteries. 67 Ce e f able, érigée en myth e f ondat eur des arts figur a fs (pein ture et scu lpture), nous élo igne du théâtr e et ne fut jamais assimilée à une quelconque o rigine du t héâ tre d’ ombres en Occiden t mais, à l’insta r du myth e d e la ca verne, elle joua un rôle dans l’histoir e des idées e t des repr ésenta ons, en y pérenn isant une c onc epo n magique de l’ ombr e, liée à la m émoire e t au double. D’ aucune va leur hist orique c onc ernan t l e t héâtr e d ’ ombres, ces deux m y thes euren t un e importa nce c o nsidér able d ans l’imaginair e que les c ultures européenn es c ons tuèren t aut o ur des ombres. L a légende de la fille du poer Dibuta de y perpétua une appr oche archaïqu e et sacrée de l’ ombre (et de l’ art ), consid érée c o mme l’ émana on sp irituelle du corp s ou la réa pparion d’ un êtr e 66 E xtraits des Il luminao ns de la Mecqu e cités dans l’ ant holo gie établie pa r Didi er Plassard Les Main s d e lumière, op. c it., p. 22. 67 Pline l’ Ancien, L ’H is toire na turel le , traduit pa r Emile Liré, P a ris, Duboc het, Le Chevalier et Cie, 1848, p. 12. 35 disparu, dont la pein t ure o u la sculptu re devr aien t conserver l’ emprein te fid èle et perpétuer la mémoire. Le mythe de la ca verne y ancr a une c oncepon philosophique de l’ ombre (et des arts), en l’ assimilan t a u simulacre, au p lus haut degré d e l’ill usion (le plus él oigné de la vé ri té), par mi le s réalit é s ph ysiques, les ar tef acts et les r efle ts. 68 I.B. Hypothèse anthr opologique Les mythes e t les cr oy ances ar c haïques associaien t les ombres aux r efle ts. Plus ou m o ins iden fiables, fix es ou ondoya ntes, les f ormes ré fl échie s o u diffra ctées suscit èren t autan t de fascin aon que de crain te, au tan t de f ables que de théorie s. Les ombres furen t assimilées à des esprits ou à des doubles immort els, int erpré tées c o mm e les signes d’ un outre-m onde o u d’ une présenc e divi n e, e xpliquées par la prés ence de corpuscules dans l’ air pu is par la densité des ma èr es, par les lois de la géomé trie et de l’ opqu e modernes. La psy chanalyse donna à l ’ ombr e, comme au refle t, une f o ncon structur ante dans le développ eme n t inf anle et dans le long pr ocessus au term e duquel l’ enf ant parv i ent à s’iden fier c omme ê tre auton ome, dis nct de sa mèr e 69 . Depuis l’ aub e de l’humanit é, m ythes e t r eligions, philosophies e t sciences s’ eff orcèr ent d’ expliquer ces phénomèn e s opques d ont le principal r essort (la dévia on des ond es lumineuses) est invisib le à l’ œil nu. Dans son étud e c o mpar a ve des myth ologies et des r eligions primives, The Golden B ough [le r ameau d’ or] 70 , publiée en qu inz e volume s en 1890, l’ an thropologu e éc ossais James Ge orge Fra z er consacr e un larg e dév eloppement à la c o ncepon prim ive de l’ âme don t l’ ombre ou le r eflet ser aient des manif es ta ons visibles et vulnérab les car exp osées aux menaces ext érieures : « il [le sauv age] considèr e son o mbr e ou s on r e fl e t c o mme s on âme, ou en tout cas, comme une pare vitale de lui-mêm e, et en tan t que telle, elle est nécessair ement une source de danger pour lui. » 7 1 James Geor ge Fr azer renv oi e aux cro y ances d e diff érents peuples d e Chine, d’Inde, d’ Afrique, d’ Amérique du Nor d, d’ Austr alie, d’Eur ope... On pensait par ex emple qu’il ét ait p o ssible de blesser le corps en a aq uant l’ ombre, de causer des tr oub les irrémédiables en to uchan t l’ ombre de quel qu’ un, en la r ecouvra nt d’ une autre o mbr e ou en la sépar ant du corps, de lire le desn dans la coul eur de l’ ombre, de déduir e 68 V oir V ictor Ieronim Stoichita, Brève Hi stoire d e l’ ombre , Gen ève, Droz, [1997] 2019, p. 11 - 28. 69 V oir à c e sujet la réfle x ion que propose V ictor I. Stoichita à parr des tr avaux de Je a n Pia get et Ja cques L a can dans un d éveloppement int ulé « Stade de l’ o mbre et stade d u miroir » dan s Brève Hi stoire de l’ ombre , op. cit . , p. 29-37. 70 James George Fr a z er , The Go lden Bouhg, A Study in M agic and Religion , Lon dres , MacMillan a nd Co ., 1911, vol. 3. 71 « H e [the savag e] regards h is shad ow or refle con a s his sou l, or at all events as a vital part of himsel f , and a s such it is necessarily a so urce of dan ger to him. » James Geo rg e Fr a zer , The Golden Bouhg , A S tudy in Ma gic a nd Religion , o p. cit., vol. 3, p. 77-78. 36 la santé e t l a f orc e de la t aille de l’ ombr e, e tc. L ’ o mbr e f aisait ainsi l’ o bjet de pr aqu es s ymboliques , ritualisées o u o rdinair es, pour nuir e à un peupl e e nnemi 72 ou déchiffr er l’ a venir 73 , lo rs des ente rremen t s 7 4 ou à l’ occasio n des f êt es de fin d’ ann ée : En Basse-Autriche, l e soir de la Saint -Sylvestre — le d ernier jour de l'ann ée — les convives a ssis autour de la table dési gnent celui dont l'ombre n'est pas projetée sur l e mur et croient que c ee pers onn e, apparemment sans ombre, m ou rr a l 'année prochaine 75 . Une autr e pr aq ue fréq uen te dans le su d de l’Eur ope consis tait à gar anr la so lidité et la pérennit é d’ un é difice en dé roban t l’ omb re d’ un ho mm e : Dans l'î le de L esbos, on c on sidère qu'il suffit au c on structeur de jeter une pierre s ur l'om bre d'un passant ; l'homm e dont l'omb re est ainsi fr appée mourra, mais la construcon ser a solid e. 76 Les nombr e ux ex emples f ournis par James Georg e Fraz er le montr ent : d epuis les premièr es civilisaons humaines, l’ omb re, sacr ée et vulnér able , donna lieu à diff érent e s pr aq ues, c odif ées et s ymboliques, parf ois divina toires. S’il n’ y est aucu nement ques on de théâtr e, il s’ agissait néanmoins de coutumes ritualisées où l’ ombr e étai t une figur a on de l’ âme, sur laq uelle l’homme pouva i t agir , qu’il pouv ait dissiper , tr ansper cer , dérober ou emmur er… Les tr avaux d e l’ arché ologue et hist o rien M arc G r oenen o nt é galem ent mon tr é la fonc on structur ante de la lumièr e et des ombres dans l’ art préh istoriq ue 77 . Alors que l’ étude des gr o es ornées se concen tr ait principalem ent sur les m of s peints, Marc Groen en s’inté ressa à leur mise e n es pace , autr ement di t, à leur rép aron sur l es pa r o is et dans les réseaux s outerr ains, en f oncon des condions d’ éc lair age, des aspérités de la r oche et des déplacemen ts des in div idu s. Son é tude, Ombre 72 « Dans l'î le de W etar , il y a des magi cien s qu i peuvent rendr e un homme malade en po ignardant son ombre a vec un e piqu e ou en la fr ap pant ave c un e épée. » [ In th e island of W etar there are m agicians who can m ak e a man ill by s tabbing his shadow with pik e o r hack ing it with a sword. ] Ib id. , p . 78. 73 « Un livr e chinois no us parle d'un s age qui ex a minait les ombres h umain es à la lumière d'une l ampe afin de découvrir l e d esn de leur propr iéta ire. ‘L 'ombre d'un ho mme, di sait -il, doi t être prof onde, car si c' est le cas , il ae ind r a des po sions hon or abl es et un g r and âg e. ’ » [ In a Chinese book we read of a sage who e xamined human shadows by lam plight in orde r to discover the fate o f t heir ow ners. ‘ A man's sha dow , ’ he s aid, ‘ ou ght to be deep, for , if so , he will aain ho nourab le po sions, and a grea t age. ’ ] Ibid . , p. 79 . 74 « Lorsque le défunt a été d éposé d ans sa d erni ère demeure, av a nt que la terre ne soit jetée sur lui, le s feuilles d'un arbre de la jungle sont a gitées au-dessus de la tombe e t une t orche allumée es t brandi e à l'intérieur , a fin de dispers e r les âm es des assistan ts en deuil qu i pourraient s 'aarder auprès de l eur ami défu nt, da ns son lit étroit. » [ And when th e d ead h as been laid in his last home, bu t be f ore t he earth is shovelled in u pon h im, the leaves o f a cert ain jun gle tree a re wave d over t he grave, and a lighted torch is bran dished in side i t, to disperse any sou ls of the so rrowing byst and ers that m ay be lingerin g with th eir departed friend in his narrow b ed. ] Ibid. , p . 81. 75 « In Lower Austria on t he evenin g of St Sylvest er's day — t he last day o f the ye ar — the compa n y seated ro und the table mark whose shadow is n ot cas t on the wall , an d believe that the see ming ly shadowless p erson will die next year . » I bid. , p. 88. 76 « I n the island of Lesbos it is deem ed enoug h if t he bui lder merely cas ts a stone at the sha dow of a passer-by ; the m an who se shad ow is thus s truck will die , but the bu ilding will be solid. » I bid. , p . 89. 77 Marc Gr oe nen, Omb re et lum ière da ns l’ art des g roes , Bru x elles, Université libre de Bruxelles, 1997. 37 et lumière dans l’ ar t des groes , mon tre que la lumi ère n’ av ait pas pour unique f o nc on de r endre l’ espace visible mais aussi de le « me re en scène ». Les g r oes du mon t Cas llo en Cantab rie, en Espagne, offr ent plusieur s e x emples proban ts : L ’un des p iliers stalagmiques qui s’ y t r ou ve prése nte un relief évoc ateur , mis à profit pour représ enter un homme-bison vercal, des siné au charbon de boi s et gra vé. C e pilier et le mof qu’il comporte ont aussi fait l’ obj et d’une remarqu able mis e en scène. L ’ éclairag e du pilier pa r un lumi naire dont les car actérisques s ont sim ilaires à c elles du Paléolithi que projee une om br e chinoi se sur la paroi du fond de la s a lle, qui reproduit à l’idenque la cré ature dessin ée e t gr a v ée. Or , cet e ffe t de l u miè r e et d’ ombre a été voulu par les arstes de l’ époque, car la pe te stalagm ite sommitale du pilier a été sculptée, afin de donner une courb ure corre cte à la corne de la créature composite projetée. Cee découverte est double ment i mportante . D’un e part , elle montre qu e, pour être complet, le dispo sif pariétal devait êt r e éclairé. D’ aut re part, elle révèle que certaine s figures, au moins, étaient f aites pour être vues. 78 Marc Gr oenen montr e ain si commen t l ’ art pariétal, qui av ait une fonc on sa cr ée, tr ansf o rmait l’ espac e de la gr oe en espace s ymboliq ue, o ù les pr opriétés architec toniques du lieu, l es mo f s peints et les ombres p roj e tées comp o saient un e nsemble structur é et signifian t. Et ant donné leur impor tan ce dans les myth ol ogies et l es religions primiv es et ultérieur es, les ombres dur ent certain emen t susciter en Europe d’ autr es pra ques plus ou mo ins ritualisées e t sacr ées, mais insuffisante s pour f onder une tradi on théâ tra le comme c e fut le cas en Inde. Si l’ approche anthr opologique nous per met d ’ envisag er d es pr aques aut ochton es en Europe, celles-ci n’ ont manif estemen t pas permis l’ élabor aon d’ un art dr am aqu e qui se serait c odifié e t t r ans mis. I.C. Hypothèses his toriques Les des cripons l es plu s anciennes de sp ectacl es d’ ombres en Eu rope sont celles d ’u n théologien ar abe d ’ Al-An dalus, Ibn Hazm (994-1064) e t d’un v oyag eur e t libre ste romain, Pietr o della V alle (1586-1652). Sans ex clur e d’ autres voies de pénétr aon, éven t uellemen t anté rieures , via l’Europe centr ale, ce s t émo ignag es a es ten t a m inima de l’ anc ienn eté des pr aqu es dan s ces r égi ons et de l e ur implan taon su ffisammen t significa ve p our êtr e m enonnées dan s ces te xtes. Les sociét és i taliennes et ibériqu es décou vrirent probab lement pr écocemen t les théâ tres d’ ombr es ar abes. Outre les témoignag es anciens, ce sont principalemen t le dynam isme du commerc e ave c le Moy en-Orient en Italie, e t les échang es ars ques et culturels indu its par l’ occupa on en Espa gne, qui le laissent envis ager , ainsi que l’ opacit é des silhoue es qui, c ommune aux théâ tres d’ ombres arabes et eur opéens, les disn gue des tr adions asiaq ues et ooman es. 78 Marc Gr oenen, « Le rôle de la lumière dans l'art des groe s au paléolithiqu e supérieur », dans Charloe Beaufort, Maryl ène Lebrère (d ir .), Ambivalen ces de la lu mière , P aris, Press e s de l ’Université de Pau et de s Pa ys de l’ Adou r , 2016, p . 231-249. 38 I. C .1. Premières trace s : des disposifs variés Dans la liér atur e c lassique ar abe et so us la plume des t héologiens, le théât re d’ ombr es inspir a des médita o ns sur la fragi lité de l’ e xi ste nce huma ine. La métap hore pouv ait êtr e relav ement appr of ondie et ainsi f ournir des ind icaons con crèt es sur le spectacl e év oqué 79 . C ’ es t nota mmen t le cas dans les l ignes suiva nt es, écrites par le poète , histori en et théolog i en andalous, Ibn Hazm (994-1064), ex t r ait es de son Kitā bu l’ aþlāqi wassiyar : P a rmi tout c e qu e nous av on s vu, ce qui re ssemble le plus a u monde terrestr e est le j eu d ’ ombres, et ce sont des i mages, di sposées su r u n moulin de boi s, qu’ on fait r apidem ent tourner d e sorte qu’un groupe disparaît tandis qu’un autre devi ent visible. 80 Ibn Hazm, pr oche de la dyn ase des A mirides, al o r s au pouv oir à Cor doue, passa sa vie enèr e en Al-Andalu s, alternan t des m oments d’ exil et de fu ite, et des années pr ospèr es p r o ches d u p ouvoir 81 . L e disposif qu’il décrit ren v oie donc certain ement à u n type d e « jeux d’ ombr es » pr aqu é en A l-And alus au XIème siècle et suffisam ment f amilier , pour que la compar aison s erve effi cacemen t le prop o s d u théologien. Les im ages sur leur socle r o ta f se succèden t , à l’ins tar des g énéra ons e t des époqu es, mais aussi des r égimes (calif ats, dominaons berbères …) qu i s’im posent et se ren versen t en ce s temps de t r oubles dans la péninsule ibérique. Aucune allusion n’ est f aite à d’ éventuell es figures mécanis ées, ni à un acc ompagnemen t narr af ou music al. Le spect acle repose essenellemen t sur la succession des images d’ o mbr es pr o jet ées , par la c omposion de ces scèn es que dessine la lumièr e, par leur éphémèr e apparion. Ces lignes d’Ibn Hazm cons tuent un témoign age rar e, anté rieur au XVIIème sièc le, qui laisse supposer que des diverss ements av ec des ombres de figures exis tai ent en Al-And alus et que ceux -ci pur ent ensuite essaimer en Europe. Occupée, la pén insule ibérique étai t alors un lieu de con fron ta ons entr e diff érents empir es et d ynases, entre les r eligions mais aussi un cr e uset de m élanges, d’ empru nts, de tr aducons e t d’ a dapta ons, p arculièremen t perméa ble aux cultur es méditerr anéennes, d’ Afrique et du Moyen- Orient. D ’ après l’histo rien du t héâtr e d’ ombres turc, Men And, il y aur ait eu parmi la diaspor a juive d’ Al-Andalus, des jongleurs et d es montr eurs d’ ombres , dont 79 Didier Plassard cite notamm ent un passage des Illu mina on s de la Mecque du soufi Ibn Ar abi (1165 -1240) : « Celui qui concernant c e suje t veut connaître la vérité qu’ o n vient d’ indiqu er à de mi-mot, qu’ il regar de le théâtre d’ ombres, av ec ses figures et celui qui parle po ur elles de vant les enf ants. Ceux - ci se e nnent loin du voile de l’ écran tendu entre eux et c elui qui joue av ec les figures et parle par leur bou che. Il en va ex actement de m ê me pour les forme du mon de. […] » Les Ma ins de lumière, a nthologie des é crits sur la m arionn ee , anthol ogie établie par Didi er Plassard, Cha rleville-Mézières, Instut Interna o nale d e la Marion nee, [1996 ] 2004., p. 2 2. 80 Loc. ci t. 81 R oger Arnaldez, « Ibn Hazm (994 -1064) », Encyclop ædia Universali s , en ligne [hps://ww w- un iver salis-edu - com.ezpupv .scdi-montpell ier .fr/encyclopedie/ibn-hazm ], consulté le 13 m ars 2024. 39 beauc o up émigrèr ent en T ur quie, après leur expulsio n d’Espagne et du P ortuga l, à la fin du XV ème siècle et au début du XVIème siècle 82 . Dans une c h ronique v alenc ienne de 1619, on r etr ouve la descripon d’un disposif av ec des lumièr es et une mise en mouvem ent méc anique des figur es. Ville d es mys tères, des m ir ac les e t des autos sacramenta les 83 , V alence organ isait de somptueu ses c érém o nies religieus es dur ant lesquelles toutes les v itrines s’ ornai en t de lant ernes ; c ert ains comm erçan t s les couvr aient de papi ers c olorés, d’ autr es plaça ient à l’in téri eur des automa t es. Mon té e à l ’ occasion de la béa fica on de l’ év êque sain t Thomas de Villanuev a, le 27 a vril 1619, l’ins talla on décrite par le chr o niqueu r consis tait en un e estr ade or née, av ec au cen tr e une roue illu minée 84 et, d ans les c oins, des pyr amide s de lan ternes dan s lesquelles des aut o mat es s’ animaient. L ’ ensemble offr ait un spectacle de figur es et de lumière assez comple x e : Dans la maison d'un a pothicaire, qui f ait l'angle entre les vendeurs de rubans et les cordonniers, on dres sa, à trois varas 85 de hauteur , une estr ade d e trois varas de lar ge et de cinq varas de long , entourée d’ un trè s ét on nant parapet en balustr a de de trois palmes 86 de haut auqu el ét a ient accr ochés d e nombreux et charmants ta bl eaux ; au m ilieu se trouvait un e r oue sophisquée de neuf palmes d e diamètre, avec de mulple s et superbes fe stons et vingt la mpes allumée s sur son pour tour ; en faisan t tourner la roue pa r un mouvement connu et régulier , celle s-ci montaient et des cendaient de la même manière. Il y a vait a ux angles deux p y ramides de seize pa lm es d e haut, a vec quatre lu mières chac une, e t deux mitres à l eur e xtrémité a vec de s lumi ères à l’intérieu r . Il était a dmir able de voir la multude de figurin es qui s'y trouvaie nt, animées par un art et un arfice s ecrets... dans l'une était représentée la process ion sol ennelle de Beato Don T omas ; et dans l'aut re un jeu diverssant de taureaux. Partout ailleurs, il y av a it un no mbre considér a ble d e lanternes, savamment disposées. 87 82 « C ’ étaient pour la plupar t des méde cins, d es bou ff ons et des jongleurs, et beaucoup d’ entr e eux ac quirent le droit d’ accéder , en cee qua lité, à la cour du Sultan Selim I I. Dans des ou vr ages turcs, de ces périod es, on a t rouvé de no mbreuses réf érence s au x juifs et au rôl e i mportant qu ’ils jouaient dans les spec tacles popula ires t urcs. [… ] on le s remarquait pour leurs qua lités professionnelles e t leur habi leté à l’ animaon d e marionn ees et à la pres digitaon. […] P armi les juifs t urcs, on trouvait ég alement des ac te urs de l’ Ortaoyunu et des montreurs de théâtres d’ ombres. » M en And , Karagöz, théâtre d’ omb res turc , An k ara, E dions Dost, [1 975] 1977 , p. 6 6. 83 V oi r le troisième chapitre « My stè res , mir ac les et autos à Bar celone , Major qu e e t V alenc e » [ myst e ries, miracles, and au tos of Barcel ona , Ma llorca and V alencia ] dans No rman Davis Sh ergold, A H istory of the S panish Stage, from Medieval Time u nl the End o f the Seventeenth Century , Oxf ord University Press, 1967, p. 52-84. 84 J ohn Earl V arey précis e à ce s ujet : « La roue illuminé e était un giu co di luce , un jouet q ui, au XVIIIème si ècle, était souvent u lisé dans le s spectacles d e marion nees et servait à ani mer le s sc ènes de fe ux d'ar fice ou de fon taines illuminée s. » [ La ru ed a ilum inad a era un giuco di luce, jug uete que en el siglo XVI II se ap licó con frecuencia a rep resentaciones d e teres, em pleá ndolo pa ra avivar escenas d e fu egos a rficiales o de fuentes ilumina das. ] John Earl V arey , H is toria de l os teres en Espa ña , Madr id, Revi sta de Occidente, 1957, p. 103. 85 Ancienne un ité de mesure qui varie en foncon des régions d’Espa gne et qu i équivaut à en viron 0,8 mètres. 86 Le pal me (« pa lmo » en espagnol) est un e an cienne uni té de mesure qu i équivaut à la dista nce entre l’ extrémité du pou ce et l’ extré mité de l’ a uric ulaire quand l a main est tendue et ou verte , soit environ 20 cm. 87 « En cas a un Apotecario, qu e aze esqu ina a los c int eros, i chapinero s, se levantó tres varas, un t abl ado, con anch ura de otras t res, i estendiendose a l os largo ci nco , rodea do de un antepecho de balaustro de t res palmo s curiosisimos ; p endientes d'el mu chos, i galla rdos cuadros, i d e en med io una arfici osa rueda de nueve pa lmos de diametro, con varias, i vi st osas trepas, i veynt e lampa ras ardiend o en su circuito , que dando c onnuas bueltas a su movimiento , i comp as ; subian, i b ax avan igu almente. A via en las e squin as do s piramides d e d iez y sey s palmo s en alt o, c on cuatro luz es cada una, i dos mitras po r definicion de ellas c on sus luzes dentro. E ra admirable la mult ud de figu rillas que ivan d entro d'ellas, m ovidas con secreto arficio i arte... en la una se r epresentava la 40 Les figurines « animées ave c un art et un arfice secre ts » [ movidas con s ecreto a r ficio i art e ] étaien t très certa inemen t des auto mate s placés à l’intérieur des lan ternes. Comme l’indi que John Earl V arey , qui cite et c ommente ce e chroniqu e, ces lan ternes dev aient être semblables à c elles dont se par aient les bouqu es pendan t les cérém onies religi euses. Diff é r ente s micr o -scènes pouv aient y être repr ésen tées : […] c haqu e f enêtre était à peine éclairée par deux boug ies, mai s ce n’ est pas pour autant qu e l’ on n’ es s a yait pas de la rend re plus vi sible, avec un grand nombre de lanternes ; il y en a vait sur toutes l e s f enêtres, sans diff érence, si ce n’ est dans la réalisaon et la disposion ; l’ un les revêta i t de diff érents papiers color és, l’ autre (en formant des cercles pa rfaits) c o mposait à l’intérieur di ff érentes scènes d e danses, de taur eaux, de c ompéons, de processions, et d'autres scè nes v ar iée s qui, en gr oupes composés, grâce au mouve m ent gir atoire, étaien t mis en marche et représent aient, soit le c hevalier aguerri [...], soit la frénésie de ceux qu i, en dansant, f a isaient di ff ére nts mouvements, soit le galant […] inv e nons grâce aux q uelle s les gens du peup le av aient quelqu e chose p our se diverr . 88 A la même époque, le v oy ageur italien, c om posit eur et libres te or iginair e d e R ome, Pietr o della V alle (1586 - 1652), dans une lere dat ée du 25 oc t obre 1614, écrite à Cons tan nople, év o quait un autre t ype de specta cle d’ ombr es, a ve c des figures manipulées, qu’il compar ait au t héâtr e d ’ ombr es turc : En période de jeûne, dans l es « c af és », comme on les app elle, il y a aus si de s jongl eurs qui amusent leurs spe ctate u rs av ec mille ba gatelle , et qui, entre autres, c omme je l 'ai vu l 'autre soir quand j'y suis allé, le ur font voir , derrière un e toile ou un papier éclairé , diverses représen taons d'o mbres et de figures de marionnees qui bo ugen t, marchent et font m ille actes, com m e nous le faisons parfois d ans certa ins spectacles. C es ombres ou ces marion nees ne sont pas muees comme l es nô tres, mais on le s fait parler comme le fon t les ba g atellieri à Na ples a ux abo rds du Cas tello et sur la place N avone à Rome ; c'est -à-dire que le jon gl eur à l’intérieur pa rle po ur eux de diff ére ntes voi x et en plusieurs langages, et fait très bien diverses pl aisa nteries galante s . M ais le s représen taons sont tou te s de choses très obscènes, d’ a ctes dé shonnêtes entre ho mmes et f e m mes, afficha nt de telle s extra vag anc es dans leurs ge stes et l eurs instrument s, des ingrédients qui ser aient trop lascifs dans un bo rdel au temps du Carnaval, et combien plus pou r des diver ssements au tem ps du Carême. 89 solene procesion Beato Don T oma s ; i e n la otra u n entretenido juego d e toros. T odo lo demas estava copioso d e far oles en diferent es p uestos c oncertados. » Je rónimo M arnez de la V ega, Solenes i g randio sas V a lencia…Bea ficación… D . T omás de Villanueva… V al encia, 1620, p. 7 7. Cité dans J ohn Earl V arey , His tor ia de los teres en Espa ña , o p. cit. , p. 100- 10 1. 88 « […] cada vent ana, no la a lumbrase c o dos achas, sin que po r esso dex a se de lucirla mas, c on gran can da d de far oles, y est os en todas las ventanas, sin diferencia, sino solo en la invencion, y colocacion de ello s, qu ien los vesa de dif e rent e s colores de p apel, quien (f orman dolos en circulo s perf e ctos), compon ia d entro diferent es juego s, de d anças, de toros, concursos, processiones, y otras variedad es, que e n compuestos bultos, con el movimiento de un t orno, les h azia n andar , y representar , ya al e x perimentado Cavallero , cevando con muy buena suerte, u n afilad o garrocho n en un toro , y otro acosado d e perros, ya el de a pie, que a otro con maña le da va la capa, librando su p ersona , ya el b ullicio de otros, que dang ando hazian diferent es mud anças, ya el gala n solicitando la tapada, in venci ones e n que el vu lgar Pueb lo, tenian en que e ntre tenerse. » Juan Bau sta de V alda, Sole nes fiestas…, p. 321-322. Cité dans Ib id. , p . 102. 89 « Però in t empo di digiuno i n queste case di Cahue, che così si ch iaman o vi sono a nche de’ gio colatori, che traengon o gli assist en con mille bag atelle ; e tr a l e altre, com e vidi io l’ a ltra sera, c he vi and ai, fanno ve der lo ro , dietro una tela o cart a illumin ata, diverse rappre sent aon i di ombre, e figure di f a nt och i, che si muovono , caminan o , e fanno mille a, co me quelli che alle vo lte fac ciamo noi a ncora in ce r app ara. Le quali om bre di 41 Ce e com par aison entr e le s spect ac les d’ ombres turc s et italiens f ournit, e xplicit ement o u en creu x, quelques indica ons concr ètes. Elle pr ésuppose d’ abord des similitudes : le rec o ur s à « un e toil e ou un papier éclair é » et à des figur es manip ulées . Ell e me t ensuit e en e x ergue deux diff érences : le m usme des ombres it aliennes auxq uelles les manipu lat eurs ne prêt aient pas leur voix (co mme le faisaient les comédiens turcs), e t les suje ts abordés, ju gés tr ès obs cènes à Cons tan nople. Quelques décennies plus ta rd, dans la tr o isième pare de l’ ouvr age Della Chrisana moderaone del theatro [de la modéra on chré enne du théâtr e], in tulée « A pr opos des charlat ans », le Jé suite i t alien Giov anni Domenic o Oonelli (1584-1670) fo urnit davan tage de précisions s ur ce qui, à s es y eux, dis nguait les specta c les d’ ombre s des autr es sp ec tacl es de figur es : […] P a rmi les comédiens, certains u lisent des figures appelées pu pazzi , a vec lesquell es ils jouent leurs acons théât rales : il s p euvent être a ppelé s comedia n fi gu ra . Il y en a de d eux sortes, car les figur es sont ulisée s de deux ma nière s : d' une part, les figures sont muees et représen tent s ans parler les pers on nages de l'acon ; c 'est po urquoi les acteurs s ont appelés des rappresen tan fig ura  . Certains les appellent b ian ombran , les figures sont f a ites de carton, et elles sont montrées derr ière une toile éclairée, de s orte qu e de l 'extérieur on ne peut voir qu e le s ombr es d e c es figur e s. C ela a été inv enté pa r Giusepp e Ca vazz a d e la région d e V én ée. D e cee f a çon un seul act eur assure toute l’ a con, qui dit a u fur et à mesure : voici u ne telle figure, voici une telle autre. C'e st ainsi qu 'ils repr ésentent gé né ralement des actes s acrés, rés de l'Anc ien T estament. D'aut re part , les figures s ont parlantes et les mots sont l i és aux gest e s et aux aff ec ts qu 'ell es r eprésent ent ; c'est pourquoi je me permets d e les appeler comedian pupazz ani . 90 Le type de sp ectacl e d ’ ombr es d éc rit ici par l e J ésuit e est similair e à c elui é v oqué par Pietr o d ella V alle : des figur es étaien t manipulées derrière un e t oile écla irée. C ontr airem ent aux disp os if s mécanisés, plus pr o ches des jouets o p ques, décrits par le chr oniq ueur valen ci en en 1619, les spec tacl es des bian  ombran sont app aren tés aux théâtr es de marionne es. Giov anni Do menico Oo nelli f ournit quelques bamb occi non si vedon o però mute, come le n ostre ; ma le f anno parlare in quella guisa che fanno in Napoli al largo del Castello e in p iazza Navona in Roma, i bagatellieri ; c ioè, il gio c olatore là dentro p arla per loro con d iversa voce in vari ling uaggi, e fa diverse burle galan assai bene : ma le rapp resent ao ni son tue di cose os ceniss ime, e di a tra huo mini, e donne dishones, c on f a r vede r tali stravaganze di ges e di str om en, ingredien che in il Carnevale in bordello sareb bo n trop po la scivi, q uanto più per passatempi della q uaresim a. » Pietr o de lla V all e, Viaggi di Pietro della V alle il P ellegr ino , con minuto ragguaglio di tue le cose notabili o sservate in essi, de scri da lui medesimo in 54 leere familiari, da diversi luoghi della int rapresa peregrina one, ma ndate in Napoli all'erudito, e fra' più cari, di mol anni suo amico Ma rio Schipano, divisi in t re par, ci oè la T urch ia, la P e rsia, e l'India... , Rome, Apresso Vitale M ascardi, 1650, p . 110-111. 90 « […] tra comedia n a lcuni si ser von o delle figure dee pupazzi, con le quali fanno le l oro teat rali A oni, e possono nominarsi commedian figu ra. E ques sono di d u e sor ; p erché in due modi si usano le figure ; un modo si è le figu re all a muta, e sen za parlare rappre senno i p ersonag gi dell 'aon e : e per questo gli aori si chiam ano rapp resent an fig ura. Alcu ni li chiam a bian ombran, e le figu re sono d i cart one, e le m ostrano dietro un a tela illum inata ; onde nel di fuori non si vede se non l'ombra di quelle fig ure : e ne fu l'invent ore Giuseppe C a vazza vene ano : e t in q uesto modo u n solo aore ser ve p er t ua l'ao ne, dic end o d i m ano in ma no, ecco tal figure , ecco la tale. E per or dinario così rappre sentano ao ni sacre, e prese dal T estamento vecchio. L'altro m odo f à, che le figure s iano vocali, e t ha bbiano le parole p ropozzionate a' ges, et affe  che rappresentano ; e da questo modo p rendo io occasione di chiamar gli a ori comedian pup azzani. » Giov ann i Domeni co Oonelli, « Intorno a' ciarlatani », Della chrisana m oderazio ne d el theatro , Florence, Giov ann i Ant on io Benzallinella, 1652, p . 462-463. 48 évidence la per specve qui ordonne, par une g éom étri saon de l’ espace, la d isposion des c omédiens et la dimension des ombres proje tées. On retr ouve la profusion et le dynam isme du te xte de L eibniz ainsi que des figure s issues du mer v eilleux chréen (des anges, des diables) ou plu s pi oresques (une chèvre). Le disp osif r eprésen té es t de très gran de en ver gure et, sur la t oile où les ombr es son t proje tées, un déc or e st pein t . Les lignes de fuite visiblemen t tracé es co nfè r en t à l’illustr aon un car actèr e t héorique que co nfirme sa public aon dans un manuel de peinture. Le sujet dut néanmoins lui être inspiré par un spectacl e vu à Ams terdam ou ailleur s, dans une des no mbreu ses v illes europ éennes qu’il fr équent a. A la fin du XVIIèm e siècle, dans les régions german iques et e n Eur ope du Nord, des spect acles d’ ombr es aux disp osif s diver s circulaien t déjà de puis longtem ps (théât re de figures, d’ o mbr es humaines, d’ ombres av ec les mains). L ’hist or ien et orien taliste allemand Georg Jacob, menonn e des repr ésen ta ons à Hambour g et Fr ancf ort -sur -le-Main. Ses sourc es, issues des ar chiv es de la vi lle [ Archiv für Frankfu rts Geschich t e und Kunst ] , son t plus pré cises pour Fra ncf o rt 105 . Dans une requête adres sée aux autorit és municipales, da tée du 21 août 1 686, le comédien Jo hann V elten f erait menon d’ un théâtr e de marionne es et d’ ombr es [ Poppe nspiel und Schaen ] pré sent é à Francf or t quelques mois aupar av ant, à la f oire de Pâques, p ar u n marionne ste [ Dock en spieler ] itali en 106 . Johann V elten (1640-1692) ét ait le fonda t eur d’ une troupe d’ act eurs inér ante et influent e qui sillonnait les régions germaniq ues, baltes et sca ndina ves 107 . Il pr ésenta à s o n tour un specta cle d ’ o mbres en guise d’ épilogue à la rep résen taon d’ un Fau st à Br ême, le 18 mai 1 686. Georg Jac ob cite l’ annonce de ce e repr ésen ta on : P ou r termi ner , toute cee H a upt -Ac o n sera présentée aux amateur s de qu alité en ombres italienn es, ce qui est émin emment rare et assur e d’ en a voir deux fois pour son arg ent, ave c un e ma sc arade de six pers on nages, à sav oir u n Espagnol, deux vol eurs , un maître d'école, un paysan et une pa ysanne, qu i ont tous leur danse p arculière, et qui seront très dr ôles à regarder . 108 105 Ge org Jacob, Geschichte des S chaentheaters , Berlin, Mayer und Müller , p. 114-115 . 106 Archiv für Fr ank furts G e schichte und Kunst , N. F . I X. F r ank fu rt a. M. 1882, p. 119 et p. 1 17. Cité dans Georg Jac ob , Geschichte des Scha entheaters, op. cit. , p . 115. 107 K aty Shlegel, « Johanne s V elten » , Sä chsische Biografie , 7 mai 2012, en ligne [hps://saebi.isgv .de /biografie/ 3985], consulté le 5 avril 2 024. 108 « Zum Besch luss sol d enen H och genei gten Liebh abern, diese gantze Hau pt -Ac on / du rch einen Italiän ischen Scha en p räsenre t worden, welches vortrefflich / Rar , u nd versichert das Geld do pp elt werth ist, wobey au ch eine M asque/rad e von 6. Per s ohn en, nemlich ein Span ier , zwey Gaudiebe, e in Schul-/meist e r , ein Bauer und Bäuerin, w elche alle ih ren absonderlich en T antz / ha ben, und sehr läch erlich wird anzusehen seyn. » Annonce repr od uite dans H auer , Ausstellung von Ha ndschrien, Druckwer k en, B ildern und T onw erk en zur Fausts ag e und Faus tdichtung , Fr an kfust a. M. 1893 N° 150 T af . 13. Cité d ans Georg Jacob, Ge schichte des Schaentheaters, op. cit . , p . 115. 49 La f oi r e de Fr ancf o rt é tait un évènemen t a nnuel i mpor tan t pour les montr eurs in éran t s 1 09 où, c o mme l’illustr e le cas de J ohann V elt en, les disposif s s’imit aient et se diffusai ent aussi tôt. Leur r éalisa on techniqu e n’ ét ant pas d écrit e pré cisément, on r e marque simplemen t que, dans le spectacle du Dock enspieler italien, les ombres ét aient associées aux marionne e s. Dans celui de Johann V elten, six pers on nages son t men onnés. Il s’ agissait peut -êtr e de figures arcul ées pour r eprés enter le s mouvemen t s de danse gr otesques o u d’ ombre s huma ines. D’ apr ès l’ annonce, ce dernier t emps de la repr ésen ta on prop o sait une tr ansposi on de l’ acon prin cipale en specta cle d’ ombr es. Dans les années 1730 , les spectacles de l’ Autrichien An ton K hünel (né en 1673) charmaient de s publics r affinés. D’ après le Biographische s Le xik on des Kaiserthums Oes terreich [diconnair e biogr aphiqu e de l’ empire a utrichien], il ulisait des b ougies et des mir oir s pou r p roje ter l’ ombr e de ses mains sur un para vent en l in. Il privilégiait les scènes bibliques, la r epr és en tao n d’ anim aux et des poèmes en ve rs qu’il éc riv ait lui-même. En 1728, il se pr ésenta à la cour de Vienne et, en 1732, au roi Fr édéric II auprès duquel il r encontr a un vif succès 1 10 . Henr y Jurk owsky , qui le pr ésente comm e un orfè vr e ruiné, men onne éga lement son passag e 111 à Brno et indique quelques tre s qui tous dénoten t des sujets vét érot estamen taires. I l ne r est e aujour d’hui de ses spect acles qu’u n bref t ext e en v ers, peut -être un prol ogue, dans lequel il se p résen te, lui e t son art : Né en 1673 à B rün. I l a terminé En 1730, son ou vr age Qui on cques n’ a été ouï au monde Et qui sera pr ésenté à tous : Il fait une ombre sur le mur A parr d e rien, si c e n'est a vec sa seul e main, V oilà A dam et Ev e ; Et son amié, en ordre de bataille, F a it défiler a u rythme de la m ain, R oi, Em pereur et monarques, Prophètes et patriarches , Sacré, prof ane, h umains et animaux ; Dès qu'il dit un mot, T out se form e et se place […] 112 109 « Les f oires de Fr a ncfort - sur -le-Ma in a eignirent au XIV èm e siècle une importance int ernaonale. Elle s servaient de relais pour la plus grande pare du commer ce en tre l’ Alle magne supérieure et les Flandres et le Br a bant — et plus tar d également entre les Flandres et l’Italie. » Markus D enze l, Jürgen Schn eider , « Foir es et marchés en A llemag ne à l’ Époque moderne » , dans Chrisan Desplat (dir .), Foires et march és da ns les campagnes de l’ Europe méd iévale et moderne , T oul ouse, Presses univers itaires du Midi, 1996, p. 137-152. 110 Constann von W ur zba ch, Biograph isches Lexik on des K aiserth ums Oesterreich , Vienne, Kaiserlich-k önigli ch e Hof - un d Staa tsdruc k erei, Vi enne, 1864, vol. 11, p. 236. 111 Henryk Jurk owsky , A H istory of Europea n Pup petry , L ewis ton, Edwin Mellen, 19 96, vol. 1, p. 293-294. 112 « Anno 1673 g ebo ren in Brün . Nun eracht Anno 1730 h at e r W erck zu En d g eb racht, W elch es noch n ie e rhort in der W elt Und allen also wird vo rgestellt : 50 T oujours en s’ appuy an t su r les ar chives his toriq ues de la ville de Fr ancf ort, Geor g Jac ob men onne égalem ent l es repr ésenta ons de Joha nn Ferdin and Beck (1700-1744) à la cour de Sa x e-W aldeck. En guise d’int ermèdes , ce comédi en a grément ait ses spec tacle s [ Hauptst adtspiele ] de jeux d’ ombres élaborés, tr ès applaudis à Fran cf o rt en 1731 113 . Son passag e à Nurem berg ser ait aussi a esté 1 14 . Sa noce dans le Diconna ire historique de la Suisse in dique : Acteur et ar r acheur de dents, à par r de 1715, directeur des Hochdeut sche Sächsi sche Comoedianten, qui présent ait également d es spectacles d e marion nees et d'ombres. En 17 31, Joh ann Fer dina nd Beck fonda à Pyrmont (Basse-Sax e) la Hoc hfürstl. W a ldecksche priv ileg ierte hochdeut sche Hof -Comoedia nt en -Gesellsch a. Il se rendit également en Suisse pour des représent ao ns : 17 29-30 à Bâle, Bern e, Lucern e, Sol eure, Baden et Zu rich. [… ] 115 Ce florilège de témoignage s le montre : au XVIIème siècle, des s pect ac l es d’ omb res, sous des f o rmes div ers es, étai ent pr és entés dans diff éren tes villes d’Eur ope. Ce sont des specta cles a vec des figures manipulées ou non, des o mbr es humaines ou des ombres de mains, accompagnées d’u n réci t ou de musique... Les pra ques av aient circulé et ét aient dev enues f amilières gr âce nota mment aux entr epren eurs i nér ants qu i, depuis le nord d e la péninsule italienne, essaimaien t dans toute l’Eur o pe. Comme l’indiquen t les aute urs de The Italian Puppet Theater : « Ciarlat ani, bagatel lieri et commedian  f aisaient tous pare d'u ne culture inér ante. C ertains s' ét ablissaien t en ville, d 'autres voy ageai ent beauc o up pour tr ouver un public, et d ans de nombr eux cas, leur s voya ges les c onduisaien t a u-delà d es fron èr es de l'Italie. » 116 Ces com édiens e t c es montr eur s i taliens sillonnaien t t out le c o n nent, les villes et les campagnes, et privilégiaient les f oires. Leu r o rigine alimen ta un imag inaire ar acf que certains e x ploit èrent en usan t et abusan t du qualifica f « italien ». Ein Sc haen macht er an die W an d Aus nic hts a ls nur mit b laser H and , Den Ada m und die Eva dar , Und dessen Freundscha nach d er Scha ar , König, Kans e r und Mo narchen, Propheten und P atriarch en Geis tlich weltli ch Men sch un d Thiere Durch den T ackt der Hand herführe, Soba ld er sing t spricht aus da s W o rt, Kommt alles in Gestalt und Ort, […]. » D .G. Kl., « Ein wunderliches Schaenspiel », dans Der Sa mmle r für Gesch ichte un d Alterthum, K un s t und Natur im Elbth ale [… ] m it 19 in teressanten K up fern nach seltnen Origina len , Dresde, Grim mer , 1837, vol. 1, p. 126-12 7. 113 Archiv fü r Fra nkfurts Gesch ichte un d K u nst N. F . IX Frankfurt a. M. 1882 p. 149. Cité da ns Georg Jac ob , Geschichte des S chaentheaters, op. cit. , p . 121. 114 Ibid. , p. 12 1. 115 Thomas Blubacher , « Beck, Johann Ferdinand », dans D iconna ire his torique de la Su isse ( DHS) , 2002, en ligne [hps://hls-dhs-ds s.ch/fr/arcles/0 09435/2 002-07 -02/], consulté le 7 av ri l 2024. 116 John McCormick, Alfonso Cipolla, Alessandro Nap oli, The It a lian Puppet Theater , A History , McF arlan d an d Co. , Jeff erson, 2010, p . 26. 51 I. C .2. Diffusion des praque s depuis la pé ninsule italienne « Ombres i ta liennes » Dans les pa ys g ermaniques et en A nglet erre, les qu elques documen ts qu i a es ten t du passage de mon treur s d’ ombr es nous indiquen t que beaucoup a vai ent, d’ une maniè re ou d’une autre , un lien av ec l’Itali e. C ’ est le c as de plusieurs documents ad ministr af s cit és par l’hist o rien Geo rg Jacob. Une requ ête au conseil municip al de Fra ncf o rt du 21 août 1686, déjà c o mmen tée, menonnait un « jongleur it alien » [ it alianisc her Dock enspiel er ] venu à la f oire po ur prése nte r un spectacl e d e marionne es et d’ ombr es. Une autr e r equête, qui dat erait sans cer tude de 1683, fait e à la municip alité de Danzig par des comédiens venus de Rig a demandait l’ aut o risaon de présent er « des ombres i taliennes en plus de ces belles figur es » [ i t al i enischen Scha en benebe nst solchen schönen Figuren ] 117 . Le mêm e cons ta t peut s e fair e pou r les si ècles suiv ants 118 . G eorg Jac ob men onne l e procè s-verbal d u magis t r at de Sib iu e n T r ansylv anie d u 2 nove mbr e 1775 qui autorisait un m ontreu r d'ombr es de Milan, Johannes Con , à présen ter s on sp ectacle au théâtr e de la ville pendan t la f oi r e 119 . A Hambourg, d’ apr ès l’his toir e du théâtr e hamb ourg eo is de Johann Friedrich Schütz e : « Un certa in Chiarini a bien donné ces ‘ ombr es chinois es’ , d u 8 nove mbr e 1780 jusqu'en 1781, en plus de ses dans es sur corde, de ses i mage s lumin euses et de ses pan tomimes, ave c lesq uelles i l am usait l es Hambour geois. » 120 A B erlin, le past eur et auteu r d’ o uvr ages de vulg arisaon sc i enfique, Johann Heinrich Helmuth r apporte dans son manu el V olksnaturlehre zur Dämpfung des Superglauben [la natu re e ns eignée a u peu ple pour juguler la super s on] la venue d’u n mon t reur d’ ombres au patr onyme ita lien : Rien n'o ffre une app arence pl us trompeus e que le s pe ctacle d'ombres chino ises a vec lequel M. Cav a lieri a donné, l'anné e dernière (17 97), sur le théâtre d e M. Riers von Pine à Berlin, des représent a ons qui ont suscité le plus grand éto nn emen t. A l’ endroit qui repr ésente le cie l, le spectate ur voit le coucher de la lune et le lever du soleil, d’une manière si naturelle qu'il ne sait pa s s'il doit se fier à ses propres 117 Johannes Bolte, Das Danzig er Theater im 16. u nd 17. Jahr hun dert , Leipzig, 189 5, p. 129. Cité dans Georg Ja c ob, Geschichte des S chaentheaters, op. cit. , p . 114. 118 Ge org Jacob, Geschichte des S chaentheaters, op. cit . , p. 114-11 5. 119 Euge n F iltsch, Geschichte des de utsch en Thea ters in Siebenbü rgen, Arch iv des V ereines für sie benbü rgisch e Land esk unde , Hermannstadt, 1887, p. 5 42. Ci té dans Georg J acob, Ge schichte de s Schaentheaters, op. c it. , p. 117. 120 « Ein gewisser Chiarini gab diese ombres chino is es wol am vorzüg lichsten vom 8. Nov b. 1780 bis in das Jah r 1781 zu seinen Seiltänzen, Illumin aonen u nd Pant omimen , womit er die Ha mburger belu s ge. » Joh ann Friedri ch Schütze, Hambu rgische Th eater- Geschi chte , Hamburg , 1794, p. 105. Cité dans Georg Jacob, Ge schichte des Scha enth e aters, op. cit. , p. 117. 52 yeux. Il permet également de présenter , de mani ère très naturelle , di ffér ents animaux et diff érentes figures de per sonne s vi vante s ou décé dé es, ain si que le s pec tacle d'une a verse et d'un orage de gr êle . 121 Dans différ entes annonces parues dan s la pr esse anglaise de l’ époque, on peut é galemen t relev er l’ expr essio n « ombr es it aliennes ». Un numér o du Ari’ s Birmingha m G az e e f o urnissait en 1759 le pr ogra mme d ’u ne r eprés e nt aon d onnée au New T heater d e King S treet, un c oncer t entr ecoupé de diff érents inte rmèdes parm i lesquels « […] une scèn e magique de pant omime av ec des pe rsonn ages gr o t esques, appelée L E S O MBRES IT ALIEN NES , t elle qu'elle a ét é jouée au Thea tre-R oy al à Drury- L ane » 12 2 . L ’ e xpression par aît aussi dans un num éro d u Bath Chronicle an d W eekly Gaz e e qui annonçait en 1784 à la Exhibion Room de Bond St reet deux soirées cons tuées de div ers numéros : « Il y aura aussi de nombr euses pyr amides d'hommes extr a o r dinair es, représ entan t le t emple de Salomon, av ec les O MBRES IT ALIENS , aussi appelée ombres italien nes. » 123 Il est difficile de sa voir si ces occurrences réf èren t à des spectacle s d’ ombr es d e figures ou d’ ombr es humain es et si les e x pr essions « ombres italienn es » et « ombr es chinoises » éta ient alor s int erchangeab les (a v ant la g énér alisaon d e la sec onde). Si les spectacles d’ ombres se diffusèren t principalemen t via les mon t r eurs inér an ts ita liens, la tr adion ar ist ocra que du « Grand T our » et la venue d’ arstes dans la péninsule contribu èren t aussi certainem ent à l’imita on des spec tacles que l’ on pouv ait y voir . George Speaigh t, en s’ app uyan t sur les mémoir es du pein t re Henry Angelo , donne l’ ex emple du père de Henry Angelo qui aurai t v u, au début du XVIIIème sièc le, un spectacle d’ ombre s au carnav al de V enise, alors nommé, en franç ais, « tableau m o uv ant ». Il s e ser ait ensuit e c ons truit son propr e théâtr e, admir é par plusieurs de s es amis arste s et aur ait donné une r epr ésenta on priv é e dev ant la cour r oyale … 124 Concernant le plus célèbr e direct eur et pionnier du théâtre d’ ombr es en Fr ance, Séraph in Dominique Fr ançois, aucune source prob ante ne permet d’ a ester l’ origine italien ne de son entr eprise. P ourtan t, dans les biogr aph ies qui lui sont consacr ées, les arcles et les chroniq ues du XIXème siècle, on lit souv ent que l’idée lui serait venue au c ours de ses années d’inér ance en Ita lie. Av ant son arrivée à V er sailles en 1772 , Séra phin laissa peu de tr aces. Son acte de baptême indi que qu’il est né le 15 121 « Nichts gewährt wohl e ine täus c hende re Erscheinu ng, a ls das chinesisch e Sch aenspiel, womit der Herr Cavalieri auf dem Thea ter d es Herrn Riers von Pine zu Berlin , in dem verwichen en Jahre (1797) V orstellungen gegeb en ha t, die das grösste Ers taune n erregt hab en. In der Gegend, welche den H immel vorst ellt, sieht der Zuscha uer den Unte rgan g des Mondes, und den Aufgang der S onn e so natürlich, dass er n icht weiss, ob er sein en eigene n Augen tr au en soll. Auch k ön nen dadurch versc hied ene Thiere und Ges talte n von lebenden und vers torben en P er son en, wie a uch da s Sch auspiel eines Platzrege ns und eines Hagelweers, seh r natürlich vorgestellt wer den. » Johann Heinrich Helmuth, V olksna turlehre z u r Dämpfun g des Su perglauben , Br aun schwe ig , 1798, p. 4 5. Cité dans Georg J acob, Geschichte des Scha en t heaters, op. cit . , p . 118. 122 « […] a Pan tomimical Ma gic S cene in Grotesque Character s, call’ d T HE I T A LIAN S H ADOWS as it was pe rf orme’ d a t the Thea tre-Ro ya l in D rury -Lane. » Ari ’ s Birmingham Gazee , 23 juillet 1759. 123 « Also will be perfor med man y extrordinary Pyram ids of Men , represenng the T e mp le of Salo mon, w ith the O MBRE S I T ALIENS ; Or , the I talian Shadows. » Ba th Chronicle a nd W eek ly Gaze e , 23 d écembre 1784. 124 Ge orge Speaight, The History of the English Pup pet Theater , o p. cit. , p . 293. 53 f év rier 1747 à Longwy , pr ès de M etz, sous le nom de « Sérap hin Dominique », « Fr ançois » étan t s on patr onyme 1 25 . Un document des archiv es comm unales, une déclar aon de vol cosignée « Maillot » et « Sér aphin Fr ançois », ae ste de sa présen ce à Paris en août 1767 ; il était alors « musicien » « au cab aret tenu par le dén o m mé T onneau, par oisse de Belleville » 126 . Concernant ces ving t années, les diff érent es bio gr aphies son t réduite s aux conjectur es. Charles Magni n ne donn e aucu ne précisi on : « Cet ingénieux ars te apr ès diver s séjour s d ans l es pr ovinc es, vint s’ éta blir à V ers ailles. » 12 7 De même, dans Fe u Sérap hin, histo ire de ce specta cle depui s son origine ju squ’ à sa dispari on (1776-1870) , on peut lire : « En l’ année 1772 , un j eune L orrain , n ommé Fr ançois, apr ès av oir lon gt emp s c ouru le mond e et les av entures, arriva un beau man dans la ville de V ersai lles. » 128 Les biograp hies de Augus te Jal et d’Ernest Maindr on sont plus précises mais t oujours hyp othéques. En démêlan t les c omment aires subjecf s de s donné es f ac tuelles , on peut dég ager des i nf or ma ons supplémen taires de la noce biogr aphiqu e d’ Augu ste Jal : Une troupe de comédiens am bul ants pa ssa par la ville où vé géta it Séraphin, y do nna des repr ésenta on s qui arèr ent l’ aenon du je une François […] il suivit le s comédiens [ …] La pete troup e visita l es villes du nord de la Fr ance, passa en Allemagne et de l à en Italie. Soit qu e Séraphin eût été fr appé en Italie de la perf ec on du jeu des marionn ees, soit qu’il eût entr evu des jeux de figur es, présenté e s de profil, imitant, dan s quelqu es-un s de leurs mouve ments, c es per s onnages de bo is qu i sont si c harmants et s i aimés à Gênes, à M ilan et à Rome […] Sé r a phin conçut d ans ses voy a g e s la pens ée de se fair e directeur d’ un théâtre d’ Ombres chinois es. Il quia les comédien s no mades […]. 129 Plus bre f , Ernes t Maindr on ind ique égal ement que « ses débuts av aient été difficiles ; en tré, pour ainsi dire, dès son enf ance, dans une t rou pe de comédi ens ambulan t s qui visit ait l’ Allemagne et l’It alie , i l qui a b ientô t ses camar ades de renc ontre et vint à Par is où, pendan t quelques te mps, il j ou a du violon dans les cabare ts de Bell e ville et aux P orcher o ns. » 130 Sans c ertude quan t au passage de Sér aphin Dominique Fr anç oi s dan s la péninsule it alienne et q uant à l’ é ven tuelle i nfluence de celui-ci sur sa carrièr e, il est néanmoins difficile d’ écarter c omplètem ent la possible v aleur f ormatrice et inspir atrice de ces jeunes ann ées d’inér ance, peut -ê tre en Allem agne et en Ita lie. 125 Auguste J al, « Sé r ap hin ( Séraphin Domini que François, dit) » , Dicon naire crique de b iograp hie et d’ his toire , P a ris, Henri Plon, 1867, p. 112 3-112 5. 126 Archives des Co mm. n°377 4 cité da ns Emile Campa rdon, Les Spec tacles de la F o ire (J-Z) , Paris, Berge r- Levrault et Cie, 1877, vol. 2, p. 393 -394. 127 Charles Magnin, H is toire des ma rionnees en Europe depuis l'Anquit é ju squ'à no s jours , P ar is, La Librairie Nouvelle, [185 2] 1862, p. 189. 128 Feu Séra phin, histoire de ce spectacle dep uis son o rigine jusqu’ à sa d isparion (1776 -1870) , L yon, N. Scheur ing, 1875, p. 1 -2. 129 Auguste J al, art. cité. 130 Ernest Maind r on , Marion ne es et guig nols, l es poup ées agissantes et p arlantes à traver s les âges , Paris, Félix Juven, 1900, p. 155 . 54 Quelques inér air es En croisan t les sourc es, souvent secondair es e t quelques f ois primaires , des no ms reviennen t, et o n peut essay er d e r etr acer sommairem ent l’inér air e d e certains de ces montr eurs d’ ombres venu s d’Italie, c o mme Amb roise ou certains mem bres d e la f amille Chiarini. En 1 774, un nommé Ambrois e par aît à Fr anc f ort av ec ses « diverssemen ts chinois » [ Chinesische Belusgun g e n ]. D’ après G e or g Jacob, il s’ agir ait du même entr epren e ur que celui men onné par Charl es Mag ni n à Paris 131 . En s’ appuy ant sur l’ almanach Specta cles des f oires et de s boule vards de Pa ris des années 1776 e t 1778, Charl es Magnin signale en eff et l’ ouverture en 1775 à P aris du théât re des R écr éaons de la Chine par un certain Ambr o ise 1 32 . Celui-ci parut ensuite à Londres. Plusieurs t r acts anglais, daté s de 1775 et 1776, annoncent les « ombr es chinoises » de « Me ss. Ambroise an d Brunn » à la « Great R oom in P ant on-S tre et, Ha ymark et ». L ’ un d at é de 1775 précis e q ue M. Ambr oise av ait déjà présen té son specta cle la même année au roi fran çais Loui s XVI, puis à plusi eur s reprises au prince d’ Oran ge et à toute la cour . Ambr oise i ns talla son t héâ tre d’ omb res à Pan ton Str eet de déc embr e 17 75 à a vril 1 776, où il pr o posait une séance quodienne. Le s pectacl e comp ren ait égalem ent les numéros d’ équilibris te de M . Brunn. Un o rches tre ac c ompagnait les scènes d’ ombres qui consist aient en de b ref s ta bleaux. Geor ge Speaigh t rec ense dix -sept tr e s p armi lesquels : Th e Metamo r phosis of a Magician [la mét amorphos e d’un magicien], Du ck Hun ng [la chasse aux can ard s], Scene in the Garden of Paris [ s cène dans les jar dins de P aris], Africa L ion Hun t [la chasse au lion en Afrique], S to r m at Sea [t empê te en m er], Escape of a High wayman fr om Prison [évasion de prison d’ un bandit de gran d chemin] 133 . Charles M agnin indiqu e qu’il ser ait ensuite ren tré à Pari s o ù il aur ait joué sous un autre nom. Con cernan t s es o rigines, Georg e Speaight les suppose itali ennes, or , un certain Ambr ogio San quirico , venu d’Italie, aurait égalem ent présen té en 1776 des « om bres chino ises » à St P éte rsbourg o ù il r esta de septembr e à nov embr e, puis à Moscou en f évrier 1 34 . La pro ximit é des dat es relev ées , l’ emploi s ys téma que de l’ e xpression fr ança ises « ombres chinoises » (ou l’ allusion appuyée à la Chine) et la r écurr ence du nom d’ « Am broise » , la issent supposer que l’in éra ir e esquiss é f ut bien celui de cet entr epreneur r emarqué de son temps. Aujourd’h ui c onsidér ée co mme « la plus g r ande dynas e it alienne de c irq ue », et une d es plus anciennemen t r enommées, la f amille des Chiarini réu nissait des ac r o ba tes, des danseurs de corde e t de ballet, des mari o nne ste s, des montr eurs d’ o mbr es, des écuye rs… Leur prem ière appari on connue en Fr ance dat e d e 15 80 , à la f o ir e Sain t -Lauren t comme danseu rs de co rde et montr eurs de 131 Ge org Jacob, Geschichte des S chaentheaters, op. cit . , p. 125. 132 Charles Magnin, H ist o ire d es ma rionnees en Europe d ep uis l'An quité jusqu 'à nos jo urs , o p. cit. , p . 182. 133 Ge orge Speaight, The History of the English Pup pet Theater , o p. cit. , p . 142. 134 John McCormick , Alfonso Cipolla, Alessandro Napo li, The Italian Pup pet Theater , A Hist or y , op . cit. , p . 30. 55 marionne es 135 . Certain s descen dants dé velopp èrent plus spécifiqu em ent l e th éâtre d’ ombr es. En s’ appuy ant sur les autorisa ons délivr ées par la v ille de Baden, entre 1760 et 1800, l’hist orien O o Miller énumèr e une séri e d e noms où fi gure un cer tain Jacob Chiari ni pour leq uel il précise : « d'Aix en Pro vence ( o mbres chinois es , funambu lisme, m arionne es, aut o ri saon de jouer en 1 785 jusqu 'à l'arrivée de la tr oupe V oltolin i). » 136 On c r oise un autr e Chiarin i dans la pré f ace du manuel Ombre, du pein tre e t ombr omane milanais Giacomo Campi, où Gi useppe Chiarini est évoqué comm e l’illus t r e pair de G iacomo C ampi : « […] Giacomo Campi, l'inégala ble cr éat eur d'ombres et de figures — comme Giuseppe Chiarini, — aq uarellist e renommé, célèbre f ar ceur […]. » 137 Giu seppe Chiarini fut le memb re le p lus célèbre de t oute la f am ille. Il f onda son cir que en 1847 av ant de f aire le tour du monde. D’ autr es Chiarini passèr ent à Ba rcel one d’ après le f olkloris te ca t alan Joan Am ades. Ce fut d’ abord la compagn ie de cirque de Fr ancesc Fresc ara, dit « Chiarini », qui présen ta aux Barc el onais quelques pièc es d’ o mbr es puis l’ un de ses membres, Jau me Chiarini ( aussi appelé Giacomo Chiarini) qui dirigea son pr opr e théâtr e d’ ombr es à parr de 1801. D’ autr es membres de la f am ille aur aient égalem ent f ait des tent ave s 138 . Dans son r oman Die V agabunden [les v agabond s], l’ aut eur allemand Karl von Holt ei (1798 -18 8 0) dress e un portr ait de f amille des Chiarini. Le narra teur y renc ontre l’ arrière-gr and-pèr e (Joseph Chi arini), le gr and-père (P aul Chiarini), le fils (Joseph Chiarini, tr en te ans) et le pet -fils (Victor Chia rini, dix ans). S’ adr essant a u narr at eur , P aul Chiarini décrit ainsi le s avoir -f aire f amilial : Notre troup e se compose, e n comptan t mes plus che rs p arents , de vingt -sept t ê tes, toutes arstes, toutes unies par les droits et les devoirs les pl us sacrés du s ang , de l'amour , de la rec on naissanc e. M on incompar a ble père m'a enseig né mon m é er ; c' est de m o i qu'a app ris mon fils Joseph ; Vic tor est l'élève de son pèr e. Cela peut par aître préten eux, mais je dois vr ai ment croir e qu e nous ne sommes pas surpassés dans no s perf orm anc es pa r des arst e s simil aires , ni c om me fun ambules, ni c omme équilibristes, ni dans l'ensem ble de no s petes pantomimes amusantes. Ce qu e nous fais on s, nous l e faisons de manière sûre, parfaite, rapide et effic ace. Une r eprésent aon don ne un tout d'une seule coulée. 139 135 Henry Thétard, La Mer veille use Histoir e du c irque , Paris, Julliard, 1978, p . 27. 136 « Jacob Chiarini au s Aix en P rov ence ( ch inesische S chaenspiele, S eiltanz, Marion een, Spielb ewilligung 17 8 5 bis zur Ank u n der T ruppe V o ltolini). » O o Miller , « Aus der T heate rgeschichte v on Bade n » , da ns Baden er Neujahrsbläer , n °28, 19 53, p. 24. 137 « E giusto comincia re d all’ ombra di lu i, d i Giacomo Campi, cr eatore insuperab ile di ‘Ombre’ e d i ‘fig ure’ — tal quale Giusepp e Chiarini, — a cquarellista rinomato , celebre burlon e […]. » Préface dans Giacomo Ca mpi, O mbre , R oma, A . Som maruga, 1883, p. 5. 138 Joan Amades, Titelles i o mbre s xineses , B iblioteca de tradicions po pulars, 2004, p. 79. 139 « Un sre T ruppe besteht, me ine teuers ten Eltern mit eingere chnet, au s s ieben und zwanzig Köpfen, alle Ar sten, alle verbund en durch die heiligsten R echte un d Pflicht en des Blutes, der Liebe, der Dankba rk eit. Mein un verglei chlic her V ater h at m ich unterrichte t in mein em M eer ; von mir lernte mein S oh n Josep h ; Vi ktor i st seines V a ters S chü ler . Es mag anmassend klingen , doch wirklich m uss ich g lauben, dass wir in unsern Lei stungen von ähnlich en Küns tlern nicht übertroffen werd en, w eder a ls Sei ltän zer , noch als E quilib ris ten noch in d em Ense mble unsrer kleine n lu s gen Pant omime n. W a s wir ma chen, machen wir sicher , vollend et, rasch h inte reina nder , effektvoll. Un sre Repräsenta on en geben ein Ganzes aus ei nem Gusse. » K arl von Holt ei , Die V agab unden , Bresl au , E du ard T r ewendt , [1851] 18 98, p . 266. 56 Des curiosit és parmi d’ autr es Présen tés av ant ou aprè s un numéro d’ ac r obate, un m o rce au de musique ou une pan t omime, av ec des spectacle s de marionne es, d’ autom ates et d’images pr o jet ées, les spectacl es d’ ombr es s e diffusèren t conj ointemen t à d’ autres pr aqu es, tou t aussi mo uv ante s et indé finies . Le succès des « ombres chinoises » à la fin du XVII Ième siècle puis celui des théâtr es d’ ombr es dans les c abare ts au tournan t du XIXèm e siècle con tribuèren t à rendr e p lu s st able et idenfiabl e le théâtre d’ o mbr es de figures. L ’ essor de l’ ombr om anie perm it ég alement de dis nguer deux ar ts des ombres, celu i des figur es et celui des main s. Les spe cta c les r est èren t cepend ant très perm éables aux te chniques, aux thèmes et aux e ff ets d es autres « curiosité s amb ulante s » , des num éros de v ariét é et des sp ec tacl es op ques qui les c onc urr ençaient et se dév e loppaient au même mo ment. Les appella ons et l es disposif s rest èrent ainsi pluriels et chan geants, en dépit de p onctuelles cris tallisa ons des pr aqu es. 57 II. Le succès des ombre s : un phéno mène d e société Le succès des t héâtr es d’ ombr es dans les dernières d écennies du XVIIIème s iècl e r elève d’ un véritab le phénomène de société. Cet en gouem ent est lié à l’ essor de s sp ectacles opqu es e t à la mode des silhouees, ces deux tend ances résult ant elles-mêm es d’u ne é voluon des sensibilités et d’ une prof onde muta on des socié tés europé ennes : « le genlh omme s’ estompait, le bourgeois lentem ent pren ait form e et cou leur » 140 e t le « type an glais », d’ apr ès Paul Haz ard, de vint le m o dèle de ce passage « de l’ arist ocr ae à la bo ur geoisie, de l’ extéri eur à l’in térieur , du plaisir à l’u lité sociale, e t de l ’ art à la mor alité » 141 . L ’image de l’individu, sa m orale e t sa singularit é s ’imposaient , la sphèr e privée e t la f amille pren aient une importan c e c roissan te, de nouv elles pr aques et f ormes dr ama ques s’ élabor aient p our répond re à ce pu blic qui changeait et s’ élargissai t. Ces muta ons, len tes mais irr éve rsibles , perm e ent de c o mpr endr e l’ extr aordinaire épanouissemen t des spectacles o pqu es, du XVIIIème au XIXèm e siècle, des théâ tres d’ ombres publics et domes ques, e t la v ogue des silhoue es qui, ap paremmen t plus anecd o qu e mais non m oins s ymptoma que, de vint une mode tra nsnaonale p endan t plus d’ un siècle. II.A. L ’ engouemen t pour l es sp ect acl es vis uels A pa rr des ann ées 1750 [ …] tout change. La dimension visuelle du théâtre se vo it reconnaître un e valeur capitale. Le sensualis me et l e s ph ilosophie s de l’ expérience permeent de pens er la séance théâtr a le comme un tout dont il convi ent de régler les pa res afin d’ obtenir un eff et un ique sur le spectateur . La naissance et l’ ext en sion du public, sa c ompo sion sociale et ses goûts, sa définion mor ale , puis polique, et sa capacité d’intervenon da ns la vie po liqu e, déterminent une esthéqu e dramaque nouvelle. Autour de Diderot e n Fr ance et du St urm und Drang , en Alle magne, c’ est un no uvel équilibre de la représent aon théâtr ale qu i se cherche et finit pa r naî tre. 1 42 La thèse soute nue par Pier re Fr antz dans l’in t r o ducon de l’ o uvra ge collecf La Fabriqu e du théâtre avant la mise en scè ne (1650-1880) éclaire autan t l’ évoluon des pr aq ues théâtr ales officielles et légimes que celle de f or mes dr ama ques plus inf or melles et mar ginales co mme les s pec tacles d’ ombr es. 140 P aul H azar d, La Crise de la conscie nce europée nne (1680-17 15) , P ari s, F ay ard, 1961, p. 3 06. 141 Ibid. , p. 31 0-311. 142 Introducon dans M ario Fazio , Pierre Fr antz, La F ab rique du théâtre, avant la mise en scène (1650 -1880 ) , Desjonquères, 201 0, p . 13. 64 monde des mortels et celui des dieux et des ombres, des imag es pr ojet ées o u des o mbres humaines pouv aient êtr e ulisées. Au théâtre d e l’ Ambigu -Comique, boulev ard du T emple, Pierr e-Germain P arisau dans Mercure et les Ombres (1783) f aisait se succ éder dev ant le dieu Mercu re plusieur s pers on nages défun t s (un père de famille, un poète, Lully , le poer Dibutade, un e jeune f emme…) qui se désolent d’ a voir quié le monde des vivan t s et d ’ av oir o cc asionné le chag rin d e certains d’ entr e eux . Pluton demande à Mer cure de les per s uader que, con t r ai remen t à ce que leur van ité leur laisse imaginer , le mo nde des viv ants les a oubliés : E coutez les muns dans c ee enceinte obscure, Et s’il en est, q ui soient encor blessés De ces regr ets t rompeurs à le urs parents la issés, Et bien certainement de l eurs cœurs effacés, Ordonnez que ce mur , par des Ombres légères, Leur p eigne, en s’ entr ou vr ant, l’ ex acte vé r ité ; Les pleurs séchés trop tôt, les doul eurs m enson gères Dont se berçoit leur vanité […]. 161 Les didasc alies ne sont p as suffi samment précises pour iden fier préci sémen t à quel disposif corresp o nd ce e peintur e d’ « Ombres lég ères ». O n peut imaginer soit une pantomim e qu’ une ouver ture ménagé e en f ond de scène perme ait de voir , soit un e image pr o jet ée par une lant erne magiqu e : « On voit, dans le cadr e magiqu e, une march ande assise dans son compt oir , occupée comm e l’indiqu e les dét ails de la scèn e » 162 . Ce e peintur e d’« Om bres légèr es » magiquem ent pr ésenté e par Mercu re à chaque défun t r écalcitr ant a une visée d idacque (comme pouv ait l’ être l’u sage de la lant er ne magique) et doit servir de source d’inspir aon à l’ ombre- personna ge de La Fon taine qui clôt la comédie en r éc it ant sa f able « Mer cure et les Omb res ». La pièce app ara ît ainsi c omme l e déploiemen t allégorique du te xte de La Fon tain e don t la r écita on finale s y n thé se la mor ale tou t en éclair ant l es ressorts plus lud iques et esthé ques de la c omédie : c elle-ci se p résen te c omme une v ariaon séduisan t e , dr amaq ue et ver sifiée, des vers de La F ont aine. P our figurer des « espaces imagi nair es », Charles-Jaco b Guillemain, auteur de vau devilles et de plusieur s pièces pour les Omb res chinoises de Séra phin, insère dans sa comédie Le Mariage de Janot avec la pant omime des O mbres, repr ésen tée en 1 780 aux V ariétés-Amu sante s , u ne scène enèr ement mimée (la scène 14), vr aisemblablemen t en ombres hum aines 163 , b ien que rien ne l ’indiq ue e xplicitemen t. L ’intrigu e est la suiv ant e : le mariage de Jan ot a vec Suz on est compr omis par l’int er ven on de Pluton qui ne v eut pas que cet « êtr e burlesque » p rocr ée. Il charg e Merlin d e me re en éc hec le mariage en f av orisan t un autre prét endant mais la f ée Urg ande vient en aide aux amoureu x 161 Pierr e-Ger main Parisau, Me rcure et les Ombres , Paris, Bru n et, 1783, p . 3. 162 Ibid. , p. 13 . 163 Charles-Ja cob Guille main, Le Ma riage de Jano t, avec la pan t omime des Ombres , P ari s, Ca illeau, 1783, p. 59- 60. 65 en leur donnant deux siffle ts magiq ues . Les obsta cles s’ accumulen t, Janot es t c apturé par les génies envo yés par Merlin et emporté dan s « l es espaces imaginair es ». L a « t oile se lèv e » e t la « pan tomime des Ombres » qui s’ ensuit rep résen te une cou rse poursuit e effrénée : l es person nages se fr appent, fuien t, dispar aissent dans les dessous, s’ élancent dans les air s, se ba ent à coup de f ourch e. Janot est finalement ra ra pé puis d épecé, ses membr es je tés dans la b ouche d’ un mons t re av an t qu’U rg ande n’in terv ienne et ne le s au ve des « espaces imaginaire s ». Ce e « pant omime des O mbr es » , indiqu ée dans le sous-tr e de la pièc e, ap par aît c o mme un num éro e n soi, un sp ectacl e dan s le spectacle. L ’ eff et réside dans son ry thme haleta nt, l’ outr ance c omique des a tudes et les pr odig es de la magie no i re. Ce e sc ène f ait de l’ espace d es « Ombr es » un lieu inte rmédiaire, entr e la terre et l es enf ers, un « espace imagi nair e » où triomphen t le merveilleux et le burlesque. Plus lar ge men t, l’hist o ire de l a pièce n’ est qu’ un pré te x te pour far c ir l’intrigue banale d’intermèdes diver s : une « scè n e de musique et de specta cle » figur ant le lev er du jour au son d’ une « douce sym phonie » (pr olo gue, scène 8), une autr e « scèn e de spectacle » (pr o logue, scène 9) repr ésenta nt un nau fra ge, un « b allet de magici ens et de f ées » ( pr ologue, sc ène 12) , l’ app arion d’ un « dr ag o n ramp ant et jetan t du f eu par les narines » (scène 9), e tc. 16 4 Ces pièces aux disposif s va riés étaien t hérièr es des séances big arr ées des théâ tres de la Foir e dont beaucoup d’ ars tes s’ é taient implant é s boulev ard du T emple, pr ofitan t, apr ès l’incendie de la f oire Saint -Germain en 1762, du dév eloppement urbain d u quarer 165 . L ’ hé tér ogénéité f o rmelle des pièces jouées dans les t héâtr es du boulev ard, combin ant comédies et numér os de pur spect acl e, av ait aussi une filiaon ita lienne. O n tr ouve par ex emple dans une pièce de Carlo Goldoni, Il genio buono e il genio cavo [le bon génie et le mauv ais géni e] ( pub liée en 17 68), un pr o cédé d’ enchâssemen t c o mpar able aux pièces pr écédemmen t décrites. Dans la con nuité de s es œuvres anté rieures et de son en treprise pour co mple xifi er et enrichir les t ypes et les canev as de la commedia dell’ arte, C a rlo Goldoni s’ essaie ce e f ois au genr e de la f éerie, en mêlan t les masqu e s de la comm edia dell’ arte à une atmosphèr e merveilleuse. La brè ve séquence jouée en ombres mue es y intr oduit un intermèd e visuel qui parcipe de ce mélang e. Dans ce pas sage, le bon génie, pour sous t r ai re les deux amants, Cor allina et Arlecchino , aux prom esses mensongèr es du mauv ai s génie, leur mo ntr e sur un écran tous les malheur s auxq uels la vie humaine les e x pose (scène 4, act e 1) : 164 Ibid. , p. 15 , p. 18, p. 45. 165 « Au dinot vi nt peu de temps après établir s on Ambigu -Comiqu e, qui n’ était alo rs qu ’un théâtr e d’ enf ant s et de marionn ee s, et tous de ux fu rent bientôt ent ourés pa r une foule de batele urs de toutes sor tes, musi cos, montre urs de chi ens sav a nts, propriétair es de ména ge rie s, pa radist es ambu lants et le rest e. » Arthu r P oug in, « Boul ev ard du T emple », Diconna ire his torique et p ioresque du théât re et des arts q ui s'y raachent , Paris, Firmin-Didot et Cie, 18 85, p. 109 -115. 66 B ON GENIE . Je comprend s le trouble d e ton âme. Mon ri val a rempli ta tête de s beautés du faux mon de. Je veux te détromper ; je veux te f aire comprend r e les dangers auxquels t u t'exposes si t u t'engages dans la voie de ce mond e menson ger . Il agite s a bagu ee. La s cène s'obscurci t, le décor [prospeo] est l evé et il ne r es te qu’ un transparent avec un jeu d'o mbres représent ant divers incidents ban als de l a vie hu maine, par e xemple, un Arlecchino et u ne Corallina en voyage, aaqués pa r des voleurs, dépouillés et vo lés. Corallina est désir é e par u n ou deux jeu nes homm es ; u n autre Arlecchino in tervie nt, i l est jalo ux. Un jeune hom me le bat. L'autre entraîne Corallina. Ar lecchin o p rend une épé e , se b at av ec le jeune ho mme e t e st blessé, pu is les gend armes arrivent et emmènent Arlecch ino blessé en pris on . Scène de mer . Un Arlecchino et une Corallina en mer font nau frage et périssent. Et c'e s t à la d iscréon du meeur en scène d'augmenter et de c hanger l'appa rence de tels person nages. Arlecchino et Co rallina regar dent, il sont effrayés ; ils montrent qu'ils so nt con vain cus et dég oûtés du mond e. Le bon g énie agite sa b aguee. L a première toile de fond [primo tendone] re vie nt, et la scène s'éclaircit. B ON GENIE . Eh bi en, êtes-v ou s per suadés des coups de c e monde ? 166 P onc tuelles et souvent combinées à d’ autr es ar acons, les séq uences d’ ombres ou d’image s proje tées f aisaient ainsi pa re, depuis le X VIIIème siècle, et no tammen t en Fr ance, de la bo ît e à eff ets de certains auteur s de coméd ies : elles perme aient d’ alim enter à la f ois le r egistre c omique et le spectacl e. Le pr olifique aut eur , Saint - Y ves, y eut encor e recou rs en 1837 dan s sa comédie-v audeville Les Ombres chinoises où u n théâtre d’ ombres domes que est r eprésent é au dern ier acte de la pièce. Explicitemen t associées par le jeune Eugène au théâtr e de Sér aphin au Palais- Ro y al, les « ombres chinoises » y désignen t aussi un jeu domesqu e, c onser vé dans le cab inet de c uriosité s du pèr e et ulisé à l a fin de la com édie à l’ occasion d’u ne r écepon. Par un pr océdé de mis e en abyme, la pièce d’ ombr es joué e devan t les conviv es repr ésen te les bêses c o mm ises par les e nf ants au pr emier acte : 166 « G ENIO BUONO . Capisco il turbame nto dell'animo vostro. Il mio rivale vi ha em pita la testa dell e b ellezz e del falso mo ndo. V og lio disingann ar vi ; voglio farvi com prend ere a gua i pericoli vi espo nete se tendete I n t ra ccia di questo mondo mend ace. Ba e la bac chea. La scena si oscurisce, si leva il pr ospeo, e v e ne rest a uno tr asparent e con giuo c o delle ombre che r apresentano vari acc iden funes della vita uman a, per esempio un Arlecchino ed una Corallina in viaggi o assalta da ladri, e spoglia e ruba. Cor allina v a gheg giata d a uno o due giov ani ; altr ’ Arlecchino soppr ag gi unge, fa il geloso. Un gi ov an e lo ba stona. L'altro conduce via Co rallina. L 'Arlecchino prend e u na spada, si bae c ol giov an e e resta f erito, poi ar rivano gli s birr i e c ond ucono in pr igione l 'Arl ecchino ferito. Scena di m are. Un Arlecchino ed una Cor allina in mar e fanno na ufragio e perisc on o. È in a rbitrio del di re ore l'accrescere ed il cambiar e l e apparenze di tal car a ere. Arleccchino e Co rallina osse r vano, e si spa vent ano, e mostr a no di e ssere c onvin e disgusta  del mond o. li Genio buono bae la bacchea. T orna il pri mo tendone, e la scen a chiara. G ENIO BUONO . Ebben e, siete voi pers uasi del le ba esse di qu est o m ondo ? » Carlo Gold oni, Il gen io bu ono e il g enio cavo, con Arlecchino a T ripol i , V enis e, G. Scar abellin, 19 12, p . 11. 67 le bris d’u n pr écieux vas e en porc elaine puis la dén o ncia on calomnieus e du domesqu e… Démasqu és par le théâtr e d’ ombres, les deux enf ants av o uent leur f aut e. Dans ce e pièce, la s équence d’ ombre s égaie la comédie aux côt és des air s e t des danses ; elle en cons tue l’ ulme péripé e qui conduit au dénouemen t. Le pr o cédé séduisan t aénue le car act ère sérieux de la mor ale finale, ég alemen t célébrée en chansons 16 7 . En 1877, l’ ac adémicien Joseph Aut r an, dans un Pet Dialogu e en tre deu x Ombres , infléchit quelque peu le mer veilleu x c omique des champs Elysées burlesques que l’ o n r encontr ait dans l es théâtr es du boulev ard. Dans une v ei ne t oujours l égèr e mais tein tée d ’ amertume, m êlant l’ ex cès parod ique au lyrisme criqu e, la pièce fait dialogu er W erther et Ren é qui r egre ent la pério de roman que où les jeunes gens se lai s saient dépérir par amo ur e t q u’ une natu re sublime envi ronnait les âmes ex altées. Ils l’ opp o sent au temps présen t où règnen t l’ arfice, l’ embonpoin t vulg aire et les opére es d’ Off enbach. La premièr e didasc alie p ré cise ainsi les m odalités d’ ap parion de ces ombres-p ers onnages : « Un tro oir des champs Elysées. Déc ors vapor e ux. Per sonn ages blaf ards. » L e tr aitemen t des ombres-p ersonnag es ici t émoigne d’u ne év oluon : il est d av antag e spectr al et f antas que qu’ ét o nnan t et merveilleux. Le ton lég er de la pièce inc it e néan moins à assimiler l’ ensemb le à un e scène ludiq ue, ssée d e ré fér ences , dont f ait par e le tr aitem ent spectr al, n on dénué d ’iron ie, si on songe au succès des f antômes e t des spectr es à l’ é po que r omanqu e 168 . Les mises en scèn e à eff ets au XI X ème s i ècle, que ce soit celles des t r agédies, d es opér as o u des comédies, e xploitèr ent en eff et le roman sme noir venu d’ o utr e-Manche et don t t émoigne, e ntr e autr es, la publica on en 1863 de l’ ouvra ge Spectres, f an tômes, apparions, suivi de s diffé rents procédés d’ ex écuons faciles à employer au t héâtre ou chez soi 1 69 . Dans le d omaine spécifiqu e des « trucs » au théâtr e, c et ouvra g e compila it diver s moyen s d’ accroîtr e le car actèr e spectaculair e des r eprésen ta ons mais dans une veine no uv elle où conv erge aient l’ esthé que got hique v enue d’ A ng leterr e, la fas cinaon pour les phénomènes surnaturels et les m ys tèr es invisibles. Si certaines mises en scène ne repr ésen taient pas le sp ectre d’Hamlet sur sc ène, pa r c r ainte de l’ e xcès d’ arfice invr aisemblable, d’ autr es, dan s le prolong ement des tr ag édies ho rrifiqu es de Crébillon, en exp loit èren t t ous les ressor ts spectaculair es. A Londres , en 1860, à la Ro yal P o lytec hnic Instuon, des ima ges de fan tômes étaien t proje tées au moy en de très gr ands mir oirs permean t de ré fléchir l’i mage d’ un comédien d éguisé e t 167 Saint - Y ves, Les Ombres c hinoi ses , Paris, J. Bré aut é, 1837. 168 Jose ph Autran, « Pe t dia log ue entre deux ombres », Œuv res complètes (6) , Paris, Calman n-Lévy , 1877. 169 [auteur inconnu] Spectres, fa ntômes, apparion s, suivi des différents procédés d’ e x écu on s f a ciles à employer au t héâtre o u chez soi , Paris, Che z tous lib r aires, 18 63. 68 inte nsémen t éclairé. Appelés « pepper ’ s ghost », c es spectacles r encon trèr ent un v if succès et le procé dé fut ég alement uli sé au théâ tre 1 70 . Dans les pa ys germaniq ues, c’ est à la suit e des lectu res et des tr ad ucons rom anqu es de William Shak espeare, mais aussi des écrits s ur le théâ tre de Fr ancesc o Ricc oboni ou Denis Dide rot, qu’ émer gèren t de nouv ell es c o ncep ons de l’ art dr amaqu e, disqualifian t l e jeu c odifié et déclamat o ir e, et dav anta ge préoccupées par l’in v esssemen t émo onnel du sp ecta teur et l es mo yen s concre t s d e le f avoris er , notam ment en ré f ormant l ’i nterpr ét aon des ac t eurs. L ’incertude que la repr ésen ta on d es sp ectr es, celui d e Haml et en parcu lier , m aint enait entre le r éel et l ’illusion, la folie et la raison, y fut d av antag e acceptée q u’ en Fr ance, e t suscita des r éflexion s f écond es sur le s manières de montrer les t ourments in térieurs des hér os shak espeariens e t sur les moy e ns de rendr e visible sur scène l’invisib le 171 . Une ré fl e x ion dr amatur gique s’ approf ondissait alors quan t à l’ eff et de l’ œuvre théâtr ale, à sa récep on sensorielle e t émoonnelle , prépar an t la voie à l’in tégr aon d’ e ff ets p lus spectaculair es et visuels, c omm e l’indique Rainer Ruppert : Les pièc es à sujet hi storique ne privil égient plus la fable por teuse d’une morale, mai s la représenta on de c aractèr es aux mille f ac ees, cap ables d’ exprim er leurs émoon s a vec la pl us gr ande inte nsité. Ce qui, c hez l’ acteur , s éduit le spec ta teur , ce n’ est plus le mod èle d’un héros ex empl aire, mais l’in carnaon la p lus virtuo se et la plus passionnée p ossible de l’ « â me ». E nfin, ce qui fas cin e dans l’ expérience de la récepon, ce n’ est plus l’incarnaon de messages mo r aux mais l’ ex c itaon [ thrill ] émo onn elle qu ’ elle suscite. […] Cee d iverge nce entr e argumen t progr amm aque d’une part et qualit é f actu elle de l’ expérience vécue d’ au tre par t est typi que de l’ ulisaon des média s da ns la seconde moi é du si ècle. 172 II.A.3. La mode des « ombres chinoise s » P ara llèlemen t à l’ étoff emen t des eff ets scéniques, la fréqu ence des théâ tr es d’ ombres d e figures c onnaît une augmen taon cr oissante a u cour s du XVIIIèm e s i ècle. Les décennies 17 70, 1780 et 1790 sont, av ec la fin du XIX ème sièc l e, la période po ur laquelle il rest e le plus de tr aces d ocumen taire s et mat érielles. L ’ emploi de plus en plus récurr ent de l’ e xpression « ombr es chinoises » (en fr ançais, en allemand, en anglais, en it alien, en espagnol…) est aussi un marqu eur : l’ appell aon se généralis e à 170 V oir Olivier Gœtz, Je an-M arc Leve ra o, « Mise en scène et t e chniques de fabrica on du fant ôme da ns le théâtre du XIXème siècl e », d ans Franç oi s Lec ercle, Fr a nçoise Lavoca t (dir .), D ramat urgies d e l’ ombre , op. cit . , p. 427-44 3. 171 V oir Berna rd Fr a nco , « Le fan tôme d’Hamlet : criques et tr aducons entr e lumi ères et roman sme » , da ns Fr a nçois Lec ercle, Franç oi se L a vocat (dir .), Dramaturgie s d e l’ o mbre , op. cit . , p. 321-346 ; Nina Birkner , « H amlet sur la scène allemand e, l’ appor t de Friedrich Ludwig Schröder », Re vue germa nique internaonale , n°5, 2007, en ligne [hp://journa ls.openedi on. org /rgi/ 19 3], consulté le 08 avril 202 4. 172 Rainer R upp ert, Labo r der See le und d er Emoon en, Funkonen des Theaters im 18. u nd frühen 19. Jahrhund ert , Be rli n, Sigma, 19 95, p. 5 7 e t p. 81. Cité dans Ni na Birkner , « Ham let sur la scèn e a llemande, l’ a ppo rt de Friedrich Lud wig Schröder », art. cité. 69 mesure que l’ eng ouement pour les spect acles d’ ombr es de figures de venait une v éritable mode. Presque tous les entr epre neur s de ce e période se prés ent aient comme les « inve nt eur s » des « ombres chin oises » en E urope. La nouvea uté résidait moins dans le proc édé que dans l ’imagerie conv oquée et dans certaines améli ora ons techniqu es. Les « ombr es chinoises » a  r aient par l eur supposé ex osme : le charme de l’It alie entre t enu au cours du siècle laissa pla c e à la séducon de l’ Orient. Inspir ée par les récits de voy age, notamm ent par leurs ill us tra ons qui con tribuèren t à diffuser une image c omplèt ement f antas mée de la Chine, puis par l’importa on d’ objets d’ art via l es gran des c ompagnies c o mmercial es fr ançais es et h o llandaises, l a passion des chinois er ies fut parculièrem ent prégnan te entr e 1700 e t 1740. Da ns un ar cle consa cré aux échang es culturels d e ce e épo que en tre la Chin e et l’Eur ope, Jacques Marx p récise : La cat égorie anthropologique e t esthéque « c hinoiserie » est rest ée lon gte mps assez floue, et t ribu tair e d'un ensemble plus v aste, qu e nous appeller ons globalement l'ex osme orienta l. On constat e qu e, dans ce cadre plus g énéral, la vogue de la chino iserie ac compagn e celle de la turquerie : da ns bien des cas, dans les représent aon s m y t hifiées de l'Ori ent, les pop ulaons de ces deux espaces culturels s ont mélangées s an s discernement. A vec, peut -être , une nuanc e : le s scènes de sérail, pa r e xem ple — typiques de la tu rquerie — illustren t génér al em ent l'universalité de l 'amou r sous toutes les latude s, alors qu e la ch inoiserie semble moins « idéologique », plus ornementale. On prése ntait les Chino is comme de s gens magnifiq uement ha billés, r affinés et c ourtois, et l'on pensait qu'ils étaient gé né ralement bien gouverné s. P ou rtant, on les percev ait d e façon plus pioresque qu' intellectuelle, c e qui fut à l' or igine d'une e xubérance, voire d'un délire i maginaf , qui a tr a versé les siècles. Le s scènes repr ésentées appar ennent bien à l'esthéque rococo par leur car actère spectaculaire ou théâtral, leur dyna misme et leur struc ture as ymétrique [… ]. 173 Les c hinoiseries é taien t souven t d es imita ons d’ objets importés ou de p roduits de comm ande dont les m ofs et l’ esth éque correspon daient a van t t o ut au g o ût europ ée n. De même, les « ombr es chinoises » fur ent une pur e créa on occiden tale, f aisan t v aguement ré f érence à de lo int aines origines e xtrême-orien tales. Elles é taien t surtou t le récept acle d’ un désir de f anta isie et d’ e x o sme 174 . La mode des « ombr es chin ois es » fut aussi c elle d’ un dispo sif , celui du théâtre d’ ombre s de figures. S’il n’ était pas nou veau, il éta it désormais id enfié et pourvu d’ une dénomina on prop re : av ant les de rnières décennies du XIX ème sièc le, l’ expr es sion « ombres chinoi ses » était r aremen t ulisée pour les ombres corpor elles. Son essor étai t con tempor ain de la vogue des silhoue es et son pouvoir de séducon f ut f av orisé par la m ise au point de méc anismes qui com plexifiaien t et diver sifiaien t le m ouvemen t des figur es, et par une lumière plus puissante. Cee mécanisa on de la manip ulaon est c ar actér isq ue des figures des t héâtres d’ ombre s europ éens qui, r arement manip ulées au mo yen d e bagu e es, étaien t le plus so uvent montée s sur un socle en b ois o ù d e s fils se 173 Jacques Marx , « De la Chin e à la chinoi serie, échan ges culturels entre l a Chin e, l 'Europe et les P a ys-Ba s méridionaux (X VII-XVIII èmes siècles) », Revue belg e de p hilolog ie et d'histoir e , v ol. 85, fasc. 3- 4, 2007, p. 735-77 7. 174 « St ricto sensu , la chino iserie est un e pu r e c réa on occ identale, mais qu i n'en trouve pa s moins son i n spir aon dans un inven taire de l 'altérité : le mond e de la chinoi serie sera av ant t out un e sorte de catalogue de ‘singularités’ org anisant un uni ver s alternaf pa r r app ort au monde conn u de l'Occident. » Art. cité. 70 rejoignaien t et perme aient l a mis e en m ouvemen t d’ un membr e ou d’ un objet. Dans les pa ys allemands, la dén omina on « mécanicien » [ Mech anik us ] était parf ois ulisée pour désigner les montr eur s d’ ombr es qui, souven t, pr ésen taien t aussi des automa tes. L ’ éclair age des figures béné ficia égalem ent du passage de la bougie à la lampe à l’huile qui évolua r apidemen t dans les années 1780 à la suit e des nouvelles t héories d’ An toine La voisier (1743-1794) sur la c o mb uson. On amélior a l’ écoulemen t de l’huile, la combus on pr ogressiv e de la mèche, le fonco nnemen t du brûleur , l’int ens ité lumineuse… De no uveaux modèles f uren t équipés d’ un réser voir latér al, d’ une chem inée en tôle o u en verr e, d’u ne pomp e à ressort … La lampe d’ Arg and notamm ent, en gr ande pa re copiée et génér alisée par Ant oine Qu inquet (1745-1803), ré vol uonna l’ éc lair age : « Dan s une réunion qui fut tenu e chez lui, on fit l’ essai de nouvel les lampes, qui étonn èrent beauc oup les assist ants, et par l’int ens ité de la lumièr e, e t par l’ absence c o mplète de fumée pendan t la c ombus on. […] Il avait imaginé une disposion tout e parculièr e de la mèche pour ac croîtr e considér ablement le pouv o ir éclair ant des lampes à huile […]. » 175 C ’ est cert ainemen t cee n ouve lle q ualité d e l’ éclair ag e qui p ermit d ’ en visager la c olora on des figures dès l a fin d u XVIIIèm e siècle. L a Cinémathèq ue fr ançaise conserv e un ensemble de figur es e t d e décor s en carton qu i, dat és de 17 90, sont ajourés et en pare c olorés. Des p orons t ran slucides ont été peint es , ce qui réduit visiblemen t les z o nes o p aques au profit de la poly chromie 176 et dev ait produ ire un eff et immédia t s ur l e public. L a techniqu e des filtr es t eints était donc empiriqu ement maîtrisée tandis que la ques on d es « ombr es c olorées » suscitait un re gai n d’int érêt aupr ès d e scienfiqu es comm e l’ aute ur des Observaons sur les om bres colorées (publiées en 1782) . L ’ aut eur y décrit de t rès nombreu ses e xpériences et dive rs phénomènes, parm i lesquels celui du filt ra ge des ondes au mo yen de v er re s color és : La lumière se c olore encore e n t r a vers ant un milieu tr a nsp aren t c oloré. Si l'on f a it passe r un ra yon de lumière à tr aver s un verre rouge, et qu'on la reço it sur un f o nd blanc , on ne v erra qu'un e lumière rouge , parce que le s corps t r ans pare nts ne lais sent pas ser que la pa re de la lumi ère qui est a nalogue à leur tr an sparence, et ain si l e verre rouge ne donne passage qu 'au x ra yons rouges. De mê me, si l ' on fait passer la lumière par un verre jaune ou bleu, suiv ant la c ouleur du verr e. C ’ est po ur cee r aiso n qu’ en r egar dant à tra vers un verre c o loré, tous les objets paraissent tein t s de la même coul eur que l e verr e . 177 175 Louis Figuier , L ’ A rt de l ’ écl aira ge , Paris, Jouvet et Cie, 1887, p. 16. 176 Figur es en carton peintes et ajou rées , 1790, Ci némathèqu e frança i se (CNC-AP-18-1293 – C NC-AP - 18-1316 ). 177 H. F . T ., Observa ons su r les om bres colorées , Paris, Duche sne, 17 82, p. 128 . 71 ...à Pa r is Les f oires parisiennes de Sai nt -Lauren t e t de Saint -Germ ain, à l’ins tar du po rt de V enise ou de la f oire de Fr ancf ort, étai ent des lieux de carre f our et de forte affluence, pr o pices au commer ce et au spectacl e, conv o it és par les for ains inér ants. D’ après l e Diconnaire des spec tacles de la foi r e d’Emile Campar don, le L orr ain Sér aphin Do miniq ue Fr ançois, alors qu’il commenç ait à se fair e c onnaîtr e du public versaillais, pr ésent a en 17 74 son specta cle d’ ombr es à la f oire Saint -L auren t 17 8 . L ’ Almanach forain de 1776 menonn e égale men t les ombres d’ A mbr ois e qui m o n tr ait aux f oires son th éâtr e des R écréa ons de la C hine 179 . Comme il l’ a va it fa it a vec succès à L ondre s, il pr oposait un spectacle essenellem ent visuel. R epr enant la Chronique des foi r es et des boulevards d e Pa r is de 1778 , Charles Magnin décrit ain si s es sp ectacles : Le souvenir de ces représe ntaons nous a été conservé. On vo yait, entre autres tablea ux, 1° une tempête , le t onn erre, la grê le assaillant la mer et pl usieurs vaisseaux en détresse... 2° un pont, dont une arche est démolie et des ouvr iers qu i la réparent : un voy ageur leur demand e si la ri vière est guéa ble, les ouvriers se moqu ent de lui et répondent par le fam eux coup let, Les canards l'ont bien passée ; le voy ageur décou vre un pet b ateau, tra verse la ri vière et c hâe les insolents : c' est, comm e on voit , le fame ux P ont cassé , la pi èce cl assique d es Ombres chin oises […] 3° un can al sur l equ el na ge et ba rboe une troupe de canards ; quelqu es cha sseurs d ans un bateau les ren t à coups de fusil (était -ce déjà la pièce de Guillemain devenue si célèbre, La C ha sse aux canards ?) ; 4° un magi cien qu i, par l'a ouche ment de sa baguee, fait sub ir à de s ho mmes, à des animaux et à des ar bres, les pl us surprenantes métamorphose s. Le dialogue et les c oup lets de toutes ces pièc es éta ient en fr ançais; le spectacle se terminait par des da nses de cor d e, et, comme touj ours, par de s marionnees. 180 Ambr oise pr oposait un specta cle sophis qué où le pu blic pouv ait adm irer « la v oûte azu rée e t l’ au ror e s’ annoncer par l’ épanouissem ent des r ay ons du s oleil le van t » 181 . On peu t supp os er av ec Mariel Oberthür que, pour ainsi r eprésent er l’ aur ore, Ambr oise dut av oir r ec ours à des ombr es color ées. L ’ ulisa on d’ un éclairage à l’huile, plus perf o rmant et do nc plus à même de rend re visible les couleur s, incitait à en visager ces n o uv eau x eff ets 182 . L ’ essor de la vie théâtr ale du boulev ard du T emple, « sorte de f oir e perpétuelle succédant aux anciennes f oires Saint -Laur ent et Saint -Ger main » offr ait de nouv elles oppo rtunit és aux s pec tacles d e 178 Noce biogr aphi que de « Sér ap hin (S ér aphi n Dominiq ue Fr anço is, di t) », da ns E mile Campardon, Les Spectacles d e la Foire (J-Z) , P aris, Berger -Levr ault et Cie, 187 7, vol. 2 , p. 393-394. 179 No ce biogr aph ique « Ambroise », dans Emile Ca mpardon, Les Spec tac le s d e la Foi re (A -I) , P ari s, Berger - Levr aul t et Cie, 1 877, vol. 1 , p. 13. 180 Spectacles des foires et des boulevards de Par is , 1778, p. 186-1 89. Cité dan s Char les Magni n, Hist oire des marionn ees en Europe d epuis l'An qu ité jusqu'à no s jours , op . cit. , p . 182-183. 181 D’ ap rès l’ Alman ach du forain de 1776 cité dans Mariel Ober thü r , Ombre e t lumière au théâtre, de Séraphin au Chat no ir , Genève, Slatkine, 2020, p. 34. 182 Loc. cit. 72 curiosités 183 . Une affiche de l’ Amphithéâtr e anglais anno nçait dans s on ét ablissemen t « rue et f aubour g du T em ple », « les gr andes ombres , les f eux pyrrhiq ues, et plusieurs e x ercices éques tres, par le s ieur Astle y , fils, et la tr oupe anglaise » 184 . Sous le Pr emier Empire, les Ombres ch inoises de Hurpin longeaien t aussi le bou leva rd, à c ôté du théâ tr e des Py gmées ou du Mon de en minia ture 185 . L ’ ouvertur e des « Ombres chinois es et f eux ar abesqu es » de Sér aphin au n°12 7 186 du P alais-R oy al le 8 septembr e 1784 187 béné fic ia c er tainemen t de la f amiliarit é du public parisien qui connaissai t déjà ce genre de sp ectacles e t du d éport parel d es diversse ments f orains vers le P alais-R oy al : Les deux grandes foires, Saint -Laurent et Saint -Ger main, c o mmençaient à voir déc roîtr e un succès qui datait déjà de deux ou t rois siècles […]. Le P alais-Roy al, alors en pleine efflor escence, aspir ait sans doute à recueillir leur s uc cession ; mais le Palais-Ro yal, quo ique t rès br illant, t rès couru, très fréquenté , ne pouvait offrir à la c irculaon les magni fiques espaces qu e l’ on t rouv ait a u boulevard du T emple [… ]. 188 L ’ Almanac h du P alais-R oyal de jan vier 1785 d écrit ce cadre parisien , animé et plutôt dis ngué, et men onne « les Ombr es chinoises du sieur Sér aphin » parmi d e n o mbr eux a ut res spectacles d e curiosités : Le jardin du Palais-R oyal, repla nté depu is d eux a ns, e st enc los dan s tout son pour tour pa r un e suite de bâmen t s d'un e architecture sv elte et un iforme, dont l e rez- de -chaussée , percé d'arcades, forme galeries couvertes, sous lesquelle s on t rouve des marchands de toute espèce, des caf é s, da ns lesquel s le s er vic e se fait par -dessous, au moye n d'une mécanique ingénieuse, un cabinet d’ est ampes et un cabinet de tableaux. Diff érents sp ect ac les, tels que les P et s Comédiens de M . le comte de Beaujolais, dont la salle est charmante ; les fo yers en sont superb ement décorés , et peu vent se lou er pour d onner des b als. Les Ombres chinoi ses du si eur Sé raphin ; l’ Opque du sieur Zaller ; le Cabinet de figures du sieur Curus ; la P ete Chienne s av ante ; le Cabinet h ydr aul ique, et les En chanteme nts de Zoroastre ; des jeux de billard, des librair e s, des cabinets d e bains po ur les hom mes et pour les da mes , etc. 189 183 « Aud inot vint peu de temps après établir aup rès de lui son Ambigu-Co mique, qui n’ était alors q u’un théâtre d’ enf ants et de mar ionnees, et tous deu x furent bientôt entour és pa r une foule de bateleurs de toutes sortes, musicos, montreur s de chi ens sa van ts, propriétaires de ménageries, pa r adistes ambulant s et le reste . En 17 77, on voy ait déjà installés à demeure s ur le boulevard du T emple, outre le s deux théâ tres d’ Aud inot et Ni colet [ …] le W aux -Hall de l’ ar ficier T orré , le Cirque ro yal de s frères A stley , le cabinet d’ électricité de Comus, l’Empi re de Neptune, cabinet de phys ique et d’histoire naturelle, l e cabine t de mécanique de Dubud, et divers autres pets spectacles. » Art hu r Pougin, « Boulevar d du T em pl e », Diconnaire historique et pioresque du t héâtr e et d es arts qui s'y ra achent , o p. cit. , p. 109-115. 184 Affiche repr odu ite dans Georges Cain, Ancien s Théât res de Par i s , Paris, Eugè ne Fasquell e, 1906, p. 17. 185 Victor F ournel, Le Vieu x Paris, fê tes, jeux et sp ectacles , T our s, Alfred Mame et Fil s, 188 7, p. 142. 186 Almanach d u Palais-R oyal , Paris, R oyer , 1785, p . 62. 187 D’ ap rès l’ Alman ach du Palais-R oyal de 1786 cité dans Arthur P oug in, « Un t héâtre en fann, les O mbres chinoise s de Sér a phin » , La Revue universelle i llustrée , 1 er janvier 1890, p. 13. 188 Arthur P ougin, « Boulevar d du T emple », Diconna ire h is to rique et p ioresque du th éâtre et des arts qu i s'y raachent , o p. cit. , p . 109-11 5 . 189 Almanach d u Palais-R oyal , 17 85. 73 Celui qui s e fais ait déso rmais appeler Sér aphin s ’imposa aussit ôt, éclipsan t ses prédécesseur s et ses év entuels concurr ents. Plusieurs fa cteu rs l’ e xpliquent. Il arrivait a vec l’ assur ance de l’ e xpérience et du succès, apr ès douz e années d’ acv ité à l’h ôtel Lannion 19 0 à V ersailles où, en 1772, il s’ ét ai t insta llé. Ce e ancienne demeure arist o cr aqu e, trans f ormée s ous Louis XV en a uber ge et en bal public, étai t alors fr équen tée par « les grise es et les liberns » 191 mais ar ait aussi quelque s n o bles a ventu reux : en 1744 , pe ndan t l e carn av al, Lo uis XV s’ y ser ait rendu masqué po ur profiter de ce « vi lain bal » 1 92 . La présence de la cour à V ers ailles f av o risait le dynam isme de la v ille, en éc hange constan t av e c Paris et la province 19 3 . Sér aphin pr ofit a c ertainem ent de ce li eu très fréq uenté pour se f aire connaîtr e et, en manian t habilement l’ art de la réclame, par vint à a rer l’ a enon d’ un public pres gieux. Sur une affiche de c e e époque, re pr o duit e dans L ’His toire de V ersailles de Joseph-Adrien Le R oi, il se présent ait ainsi : V enez, gar çon, venez, fillee, V oir Momus à l a silhouee Oui chez Sér aphi n, venez voir , La belle h umeur en habi t T and is que dans ma sal le bien sombre Et que mon acteur n’ est que l’ ombre Puisse, Me ssieurs, votre g aîté Devenir la réalité . 194 Sér aphin pr oposait une v arian te écrite e t ver sifiée d u bo nimen t for ain, in ialemen t desné à ar er la f o ule à l’ entr ée des baraq ues. Les inf or ma ons pra ques habituellem ent f ourn ies par les affiches y côtoi ent une apost rophe spiri tuelle, po uv ant susciter la curios it é du plus gr and nombre, et s urt o ut suscepble de c orrespondr e au goût r affiné d’ un public plus mond ain. L ’ adr esse au x « g arç ons » e t aux « fille es » e s t surprenan te car les spectacles de curiosités, les théâtr es de marionne es et d’ ombre s n’ é taient pas considér és comm e des diverssemen ts enf anns à la fi n du XVIIIème siècle, et l’hôtel Lannion ne semble pas être un lieu adéquat. Cee adresse témoigne p o urta nt d’ une évolu on qu i s’ amorce , peut -êtr e aussi d’ une str até gie de Sér aphin pour ra ssur er , via l’ adre s se aux enfa nts, les 190 L ’ édifice était un ancien hô t el parculier , qui fut m orcelé et dont la pare centr ale fut tr a nsform ée sous Louis XV e n auberg e, dite « h ôtel L annion » , et en bal publ ic ap pelé le « Jardin ro y al » (F . Boulé, « Notes sur la r ue Sat ory » , Revue de l'his toire d e V ersailles et de S eine-et- Ois e , janvier 1931, p. 1 -5. ; Augu ste Jehan, La Vil le d e V ersailles, so n histoire, ses m onu ments, ses rues , V ers a illes, Bernard, 1900, p. 150). 191 Auguste J ehan, La Ville d e V ersailles, so n histoire, ses monu me nts, ses rues, op . cit . , p. 150. 192 Jacques Levron, « Pierre Narbon ne, commissaire de p oli ce à V ersaille s », Re vue des deux m ondes , 1er novembr e 1965, p . 60 -72. 193 Quelques années après le départ de Sér aphi n, en 1786, le B ureau des diligences et messageries roy al e s s’ établit à l ’ hôtel Lann ion. V oir F . Boulé, « Notes sur la ru e de Sato ry » , Re vue de l'his toire de V ersailles et d e Seine - et -Oise , a rt. cité. 194 Jos eph-Adrien Le Roi, H is toir e de V e rsailles, d e ses rues, pla ces et a ven ues dep uis l 'origin e de c ee ville jusqu' à nos jou rs , V ersailles, P . O sw ald , 18 68, tome 2, p. 212 -213. 80 Séraphin, histoi re de ce spe ctacle depuis son or igine jusqu’ à sa disparion tém o igne du ren ouvellemen t du pr ogram me et de sa di ver s i fi ca on pendant les diz aines d’ années d’ ac vité du théâ tr e 225 . L ’ éta blissement dut en eff et suivr e l’ év oluon d u go ût du pu blic e t affront er la concurr ence c ar , malgré ses at outs, Sér aphin lua pour c onserver sa place de choix parmi les spect acles de curiosit és qui l’ environ naient et les théâ tres de marionne es qui se démulpliaien t . La concu rrence se renf orç a encor e da v anta ge a v ec la liberté des théâtr es décrét ée en jan vier 1791. Un d e ses c o llabor at e urs, M. Mor eau, qui dirig ea tr ès p rovisoir ement l e théât re en sept embre 1790, f o nda en f évrier 1 791, dans une ca ve des galeries du P alais-R oyal , u ne salle rivale nommée les Comédiens de bois 2 26 . Pour res ter a ra cf et ne pas sombrer a vec les boulev ers ements de la R év o lu on, Sérap hin ajouta au pr ogra mme des pièce s pour m arionne es pu is des scènes à suje t pa trioque 22 7 . Apr ès sa mo rt, ses successeur s, qui conn uèrent à béné fic ier du p rivilèg e 228 et à e xploiter s o n nom, dur en t pou rsuivr e c es changemen ts pour main te nir le théâtr e : Ce neveu, Joseph F ranç ois, q ui mainn t sagement sur l’ a ffiche le no m aracf de Sé raphin, mis ainsi préma turément en pleine po ssession d e cet établissem ent, y introduisit certaines modifi caons qui, san s changer précisément sa phy si ono mie primi ve, a joutèrent à sa variété. V oul ant marcher ave c l e siècl e, il repré senta de petes pièces comiques et f é eriques […]. 229 Des « métamorph o ses », des intermèd es chanté s ( pen dant les en tra c t es) et des « points de vue » méca niques furen t aussi aj outés. Jos eph Fr ançois fit ainsi, pro visoirem ent, rev enir le public. Il en fut de même pour P aul R oy er , le g endre de Séraphin , qui succéda à Joseph Fr anç o is en r enouvelant le privilèg e le 16 juin 184 4 230 . Paul R oy er dev ait r el ancer une entrep rise qui déclinait à cause de la baisse de fréqu enta on du P alais-R oy al, déserté au pr ofi t des Champ s-Elysées, e t du succès cr oissant des théâtr es de mari onne es, du cirque et des specta cles de R o bert -Houdin 2 31 . Paul R oyer parvint à ar er à nouv eau le pub lic en soignan t parculièrem ent l’ appar eil des c omédies et des f éeries et en diver sifian t les soir ées par des in termèdes, des chansons, des f anta smag ories… L ’ auteur de Feu Séraphin, his toire de ce specta cle depuis son origine jusqu’ à s a di sparion est encore celui qui fournit le plus de dét ails sur le s prod ucons de ce e période : 225 On peut citer les tr e s : Enée à Cartha ge (de Capp eronnier), Les Petes Affich es (de Gabiot de Salins), L ’Origine des noms de rue (de Jacquel in), L ’ Âne au salon (de P auline Sér aphin), L ’Île des singes (de P aul R oyer)… V oir l’inv ent a ire dan s Feu Sérap hin, histoire de ce spectacle depuis son origine ju squ’ à sa dis pa rion (1776-1870 ) , op. cit . , p . 23-32. 226 Feu Séraphin, histoire de ce spec tacle dep uis son origin e jusqu’ à sa disparion (1776 -1870) , op. cit . , p . 12. 227 « On do nne a ux Ombres chino ises force sos es patrio ques po ur arer les c halan ds […] » Journa l de l’ époque cité dans Ibid. , p . 13. 228 Acc epta on du renouvellement pa r la préf ecture de po lice le 8 mars 18 26 pu is le 1 1 j a n vier 18 47 (archives naonales, F2 1 1156). Reproducons conser vées dans l e fonds Dor au musée Gadagne (Lyon). 229 F eu S éraphin, his toire de ce spectacle dep uis son o rigine j usqu’ à sa disparion (177 6 -1870) , o p. cit. , p. 14. 230 Ibid. , p. 18 . Concernant Paul R oyer voir Ibid . , p. 1 8-19. 231 Ibid. , p. 17 . 81 [P aul Roy e r] s’ était aaché d eux ou t rois arstes spéciaux pour lesquels la mécanique n’ av a it pa s de secr et s ; il donn a des pièces à spectacles, où les costumes et les décor s riv a lisaien t de fraîcheur ; des tableaux de f antasm agories et un diap hanor am a c ontribua ient a lte rn ave m ent à v arier la soirée ; en fin, outre le jeu cour ant et le s f é er ies, des intermèdes de cha nt […]. 232 La f ormule efficace fut rep rise dans le nouv eau local du boulev ard Montm artre qui, plus vas te que l’ ancien, éta it encor e plus pr opice aux pièces à spect acle. Av ec ce e diversi fica on du pr ogram me, les « ombres chinoises » n’ é taien t plus au cœu r des séances et de venaien t même f aculta ves : Outre le s inte rmède s de cha nt, des scène s épisodique s dans lesquelle s P ol ichinelle a vait toujours le r ôl e saillant, égay aient le spectacle, qui se terminait soit pa r le s ombres chino ises, soit pa r le diapha norama et la fantas magorie. 233 La mort de Paul R oy er puis la reprise infructu euse de l’ entreprise par sa veuve (certa inement P auline Fr ançois, dite Paulin e Sérap hin) et un associé 2 34 précipitèr ent en 1870 l a f erme ture du théâtr e qui, malgr é une pr ogram maon de moin s en moin s c onsacr ée aux « ombres chinoises », av ait dur ablement embléma sé le genre et en t ret enu, à f orce de succès renouve lés , son ar ait. La génér alisa on mêm e de l’ e xpression fran çais e « ombr es chino is es » dans les autr es langues en témoigne. Cep endan t, en France, et singulièrem ent à Paris, le théâ tr e d e Sér aphin semble avoir éc lips é toute autr e inia ve. Le modèle, a y ant f ait preuv e de son effic ac it é, devint écrasa nt. Son r épertoir e des premièr es décennies fut repris, c opié, adapté, dans des caf és-concerts et par d’ aut r es théâtr es de marionne es en provinc e, o u par des amateu rs dans le cadre de t héâ t res plus ou mo ins privés. Après av oi r décou vert, enf an t, le spectacle des Ombr es chinoises au P alais Ro yal en 18 12, alors q u’il était en pension à Boulogne, J os eph -Fr ançois de Paul e Eudel c r éa en 1837 son pr opre théâtr e d’ ombr es, chez lui au Crotoy , puis à Nante s en 1841, é gal ement à do micile 235 . Paul Vieillard indique éga lemen t d ans son in ven taire le t héâ tre Bé bé à B rux elles qui, p our sa r éouvertur e, le 27 mai 1882, donna u n spectacle v arié comporta nt des « om bres chinoises », des pièces de Guignol, des tableaux f ondan ts, d es proje cons… 23 6 L ’ abondan te produ con de planches de figur es n oires à déc o uper , de t héâ tres cartonn és ou d e papier , et de l ivrets in tulés « Le Sér aphin de l’ enfa nce » ou « Le Pet Sér aphin des enf ants », qu i profit ait ini alement d’ une mode, con tribua ensuit e largemen t à l’ entret enir e t à la diffuser . 232 Ibid. , p. 19 . 233 Ibid. , p. 19 . 234 Ibid. , p. 20 . 235 V oir l a préface dans P a ul E ud el, Les O mbres ch inoises de m o n père , Paris, E do ua rd R ou veyr e, 1886, p. 7-10. 236 P aul Vieillard, Répert oire d es pièces d’ ombres de la ngue française , te xte dact ylogr aph ié sans éditeur , 1949, p. 11. I l s’ ap puie sur les t r avaux de l’historien des théâtres de Brux elles Lione l Renieu. 82 ...à Londres D’ après George S p eaight, l’ éclosion des théâtr e s d’« ombr es chinoi ses » à Londre s, à parr des années 177 0, serait liée à une é voluon des thé âtres de mari onne es v ers des f o rmes plus sophisq uées 237 . Henr yk Ju rk ow sk i r epr end e t précise ce e h ypothèse en montr ant plus spécifiquemen t qu’ au XVIIIèm e siècle, certain s homm es de ler es anglais s’ ét aient inté ressés aux marionne es pour tr ansf ormer les pra ques dr ama ques, en prop o san t des rep résen taon s visuellement plus ab o ues, privilégian t l’ arfice et l’ esthé que au réali sme 2 38 . Il re tr ac e notam ment le parc ours de Samuel Foot e ( 1720-1777), f ait de déboir es et de ten tav es mulple s, et dont les haut es ambions arsq ues pour la marionne e i n fluencèren t d’ autr es ars tes, parmi lesquels Charles Di bdin (1745-1814). C e lui-ci, aprè s a voir lanc é la m ode des mi scellanies [pots-pourri s] en 1775 a vec sa prem ière s uper -pr oducon The Comic Mirror or the W orld as it W ags [le miroir comiq ue o u le monde comme il va] 239 , présen ta en 1780 un autr e miscella ny sarique, P asquin’ s Budg et [le bud get de P asquin], mêlant le théâtr e d’ ombr es et de marionne es 240 . Henry k Jurk ows ky i n dique qu’ au même momen t, les spec tacles de marion ne es à Dublin, au Pa tagonian Theat er , pri vilégiaient les eff ets visuels à l’ acon d ram aq ue. Le su ccès des theatrum mundi p uis d’ autr es disposi fs comme le théât re opque de l’Eidophu sik o n 2 41 prép araien t ainsi les scènes londoniennes au re to ur des c omédiens italiens e t aux merveilleus es a ven tures d ‘ Arlequin, aux fan toc cini et aux « ombr es chinoises ». De décemb re 17 75 à avril-j uillet 1776, « MM. Ambrois e and Brunn » fur ent p armi l es pr emier s à insta ller leur s « ombr es chin oi ses » à la Great R oom, Pan ton Str eet. Peut -êtr e venu d’Italie, Ambr oise, après un passag e en Fr ance et à Fr ancf ort, arriva à L ondr es o ù il se p résen tait co mme l’inven teur des « ombres chinoises ». Plusieur s de ses annonces fon t réf éren ce à une r eprésen ta on de f évrier 1775 dev an t le r oi Louis X VI. Le ra ppel dev ait assurémen t dot er le diverssemen t d’ un c ert ain pres ge. P armi ces annonc es diffusées à L ondr es, l’ une d’ elles, dat ée de 1775, appo r te quel ques pr éc isions s ur le déroul ement du specta cle. L a r eprésen ta on d « ombres chinoises » éta it divisée en trois pares, entr e lesquelles des int er mèdes étaient j o ués (des « dans es de cara ctè res », les « mét amorphoses d’ un magicien »). M. Brunn c ompléta it le spectacle d’ ombres par un numéro d’ acroba e. U ne autre anno nc e de 1775 dét aillait le pr ogr amme de chaque soir ée : 237 Dans ce dév eloppement, toutes l es référ ences à l’ ouvrage de George Sp eaight renv oient aux mê m es pa ge s dans The H ist or y of the En glish Pup pet Theater , op . cit., p. 142-147. 238 Henryk Jurk owski, A Hi s tory of Eu ropean P upp etry , op . cit. , vol. 1, p. 197 et suiv . 239 La pi èce est don née au Gr and Saloo n à Exet er Change et consist ait en di ff érents numé ros : la sar e d’ un e associaon de mu sici ens arist ocr aques, la parodie d’un opér a italien, l’imitaon d ’ un show man , la v ue d’une cour se de bateaux sur la T amis e puis celles du temple de Nep tune et du jardin du Ranelagh illu miné ( Ibid . , p. 197). 240 Ibid ., p. 198. 241 V oir par ex emple un e repré sentaon gr aphi que datée de 1782 de la salle de l’Eido phu sik on par Edw ard Fr anci s Burney ( dessin sur p apier , Brish Mus eum, 196 3, 0716. 1). 83 A la NOBLESSE et à la BOURGEOI SIE . M ESS . A MBROISE et B RUNN demand ent l'autori saon de faire s av o ir qu'ils se produ iront tous les jours c ee semaine, et pendant t oute la saison, dans la G RAN D S ALLE de P anton Sree t, H a ymar k et. P a r M. A MBROISE , l 'in v ente ur d es OM BRES CHINOISES , ser ont jou ées toutes le s scène s qu i, ap rès de s es sais répété s, ont reçu l'approbaon gé nérale, et ave c de nouvelles pièces chaque jour , ce qui ser a le cas pour cee se maine : Ce jour , les bêtes des qu atre pares du mond e. Mercr ed i, un combat entre un chien et un chat. Jeudi, un sup erbe décor , qui a été très adm iré par tous le s amateurs du connen t, adapté pour une chasse aux lions, tel le qu'elle se pr aque en Afrique, av e c une curieuse danse de deux de ses habitan ts ; à quoi s' ajouter a le soleil le vant, étonnement naturel. V end redi, les mendiants boi teux espagnols. Samedi, un e magni fique piè ce d'architecture, représentant une prison et la déten on d'un ban dit de gr a nd ch emin qu i, gr âce à s es talents de magi cien, s'é chapp e a vec ses compa gnons. Les DANSES de car actèr es dans les inte rvalles s eront ex écutées à la surpr ise de tous ; av an t de terminer a vec les MET AMORPHOSES humorisques d'un MAGICIEN , etc. Le S AXO N B RUNN donnera ég alement de n ouvelles figures d’ é quilibre. 242 George Speaigh t men onne un autre binôme, B r aville et M eniucci, ins tallé St Alban St r eet en décembre 1776. Les p ièces é taien t c ommen tées en anglais, en italien et en f ra n çais. Br aville et Meniucci copièr ent en pare le progr amme d’ Amb roise et y ajoutèren t quelques tr es, not amment la pièce la plus connue du théâtre de Séraph in, tr aduite en anglais, The Brok en B ridge . Les deu x compagn ies, de St Al ban St ree t et de P ant on Str eet, se firen t c o ncurren ce pendan t tr oi s m ois, la prem ière se f aisant appel er « Origi nal Om br es C hinoises », la sec onde « Ne w Ombres Chinoi ses ». T andis que ce e dern ière f erma rapid ement en avril 1 777, O riginal Ombr es Ch inoises se main nt jusqu’ en juillet, mais les prix des places chutèr ent (de 5s. au tout débu t à 1s.) et les représen ta ons privées ne coûta ien t plus que la moié de celles des f anto ccini . P our être ren tab les , les sp ectacles d’ ombr es de v aient être c omplé tés par d’ autres types de diverssements (f eux d’ arfices, m usique, numér os de chev aux…). R eprenan t l’ appellaon « New Ombr es Chinoise s », Gabriel, An tonio et Ballarini occupèren t la Gr eat R oom, Pan ton St ree t, de jan v ier à mai 1778, av ec un répert oire idenque. La « nouv eauté » de ce genr e de spec tacle s’ é tan t quelque peu us ée, les prix des places éta ien t bas mais pendant les tr ois moi s, Geor ge Speaight indique que le public étai t bien pr é sent. Dans le même 242 « T o the NOBILITY and GENTR Y . M ESS . A MBROISE and B RUNN beg leave to give noce, tha t t hey w ill exhibit eve ry day this week , and will connue th e whole season, at t he G REA T R O OM in Pan ton S reet, Haymark et. On the part of Mr . A MBROISE , the in ventor of the O MBRE S C H INOISES , will b e performed all those SCENES which up on repe ated trial have ha d a g eneral a pprobaon, with New Pieces every day , which laer will be for this week : This Day , the beasts o f the four p arts o f the world. W ed nesda y , a fight be tween a dog and a c at . Thursda y , a superb decorao n, which h as bee n greatly a dmired by all the Connoisseurs on t he Connent, adapted to a C hace on Lio ns, as pracsed in Africa, with a curio us da nce of two of it s i nha bitants ; to which will be ad ded the rising sun, surprising ly natu ral. Friday , t he lame Spanish b egga rs. Saturda y , a magnificent piece of architect ure, represe nng, a prison, the detenon of a highwayman, who thro' his magic art escapes with his c om pan ions. The D ANCES d e Caractere in the intervals are p erformed to th e astonishment of all ; t o c on clude with the h umor ous MET AMORPHOSE S of a MA GICIAN , et c. The S AX ON B RUNN will lik ew ise g ive n ew Equilibriums [… ]. » Ann once p our u n spectacl e d’ A mbroise et Brunn , Londr es, 1775, papier impri mé, ex e mplaire cons ervé à la Bodleian Library , John John son Collecon (« Miniature Theatre 7 », 40b) . 84 temps, mais par in termi ence, de 1778 à 1779, Philip Astley , un des pionniers du cirque mo derne, prop o sait a u 22 Piccadilly des numér os de chiens et de chev aux dr essés et de s pièces d’ « ombres chinoises ». Il a dû r ac het er les specta cles i taliens et embaucher un manip ulateu r italien. Apr ès l’ ouvertur e de l’ A mphithea tre Ridin g House, en mar s 1779, il insér a à nouveau dan s ses spectacles de s ombres chinoises, r é alisées sur une pete scène le long de la piste de cirq ue. Leur dernière occurrence, chez P hilip As tley , da ter ait de l’ ét é 1790. P endant les années 1780, des compagnies annonçaien t des spect acles d’ ombr es à Londres et dans d’ autres v illes. G eor ge S peaigh t en énumèr e plusieurs. Pa r ex emple, les ma rionnest es M icheli et M anuelli agr émen taient le ur progr amme de s pec tacles d’ ombres. Mic heli étab lit, Pic cad illy Street, « a ne w in vented edifice of ombres chinoises » [n ouvel édifice des o mbr es chinoises], e t Manuelli, à l’ ouest de l’ Angle terr e, pr oposait simplemen t des « ombr es chinoises ». A Lon dr es, la Chinese Academ y joua à T o oley Str eet en 1781, 1784 et 1785. Concernan t ce e pério de, Geor ge Speaig ht fait le cons ta t suiv an t : Le répertoire de s Ombres chi noises est resté étonnamment consta nt : plusieur s des pièc es jou ées lors de la premiè re sai son d'Ambroise sont encore jouée s chez Ast ley . Neu f ou di x saynètes ont été jouées dans p res qu e chacun e des s ix princ ipales saison s londoni enn es. Parmi celle s-ci, la plus po pulaire était La T empête en mer , qu i comprenait parfois un combat entre requins ou baleines, et devait se prê ter à des eff et s très spectaculaires ; il y a vait aus si La Chasse aux c ana rds , qui mont r ait un cha sseur armé d'un fusil abaant des oiseaux volants avec un e dext érité sans do ute miraculeuse ; La Fuite d u chat avec le dîner h ors du f aitout , tand is que l a f e mme du pauvre cor d onni er s'o ccupait de son enf a nt en t r ain de hurler ; et un grand nombre de danses d e car act ère , de hor npipes et de danses à la corde. 243 A prop o s des disposif s et des techn iques ulisés, il es t difficile de les iden fier en l’ absence de traces ma térielles. Georg e Speaigh t indique que l’ écra n de T ooley S treet m esur ait qu atorz e pieds de long (en v ir on quatre mètres ), ce qui de vait perme re d’importa nts eff ets visuels. Le repor tag e du jo urnali st e anglais Henry Ma yhew sur les tr av ailleurs pauvres de Lo ndr es, London Labour and the Londo n Poor [les tr av ailleurs et les pauvr es de Lond res], nous apprend que certains ar ste s de rue pr ésentaien t enc ore des spect acles d ’ ombre s dan s la c apitale au c our s du XIX ème si ècle 244 . P our l es dé signer , t rois e xpr essions son t ulisées « l es homb res », « the shade s », 243 « The rep ertory o f the Ombres chin oises rema ined surprising ly constan t : se veral o f th e piece s performed i n Ambroise' s opening s e ason w ere s ll being played at As t ley's. So me nine or t en lile playle ts were featured in nearly every one of the six main Lond on seaso ns. Of t hese t he mo st popular wa s Th e Storm at Sea , which somemes included a fight between sharks o r whales, and must h ave lent itself t o very spectacular effe ct s ; ther e was also Duck Hunng , whic h showed a sportsman with a rifle bri nging dow n flying b irds with a, no dou bt, miraculo us dexterity ; The Cat's Escap e with the D inner out of the stewpot , w hile the p oor cobbler's wife aend ed to her squea ling child ; a nd a ny number of ch aracter d ances, h ornpipe s, and ro pe-dancing. » Geor ge Spea ight, The History of the En glish Pup pet Theater , op . cit., p. 145. 244 Sauf indicaon contr aire, toutes le s citaons de ce développement sont e x tr aites du ch a pitre « Les om br es chinoise s » dan s Hen ry Ma y hew , « The Chines e Sha des », L on don Labou r and the Lo ndon Poor , Lond r es, Griffin, Bohn a nd Co., [1851] 1861, vol. 3, p. 74-77. 85 « the C hinese galan tee show ». L ’homme int erro gé disait s’ être i nspir é d’ un c ert ain Paul Herring qui, parce qu’il av ait besoin d’ a rgen t, a vai t pr ovisoir ement pr ésent é de s spe ctacles d’ ombres dans la rue pour complé ter ses r even us de com édien 24 5 . Le disposi f était un théâtr e de marionn ees [ Punch and Judy frame ] con ver en théâ tre d’ o mbres au moy en d’ un ssu ten du dev ant l’ ouv erture du cas telet 246 . L ’ arste ins is tait notam ment sur l’ éclair age, disant pré f ér er les bougies : « Je n'aime pas le naphte ou les lampes à huile, car ici nous sommes c o nfin és et c'est très malsain. » 247 Il se con sidér ait c omme le prem ier à av o ir repr ésent é une vérita ble pièce pour le théâ tre d’ ombres et c o mm e l ’ auteu r des pièces les plus populair es : T ous ceux qui poss édaient un théâtre de Punch and Judy s'y sont mis, donnant le s pectacle coutumier le jour et se meant a ux ombres le soir . En m oins d'une semaine, il y en a e u deux autr es, et c'est alor s que P a ul Herring y a mi s fin. Il ne le fais ait que po ur le pla isir . I l av ait b esoin d'argent et il en a eu. J'ai ét é l e premier à jouer un e vr a ie pi èc e da ns so n sp ectacle. J e crois que personne d'autre ne l’ a fait, seul ement ceux qui m'ont copi é. Ils vienn ent me suivre, vous co mprenez, et ils m'ont copié. Je sui s l'auteur de Cobbler Jo bson [le cor donn ier Jobson ], de Ki y Bil ing t he Pot [Kiy fait bouillir la marmi te] . Il y a Billy Buon’ s jou rney to Bren ord o n ho rseback, and his favorite Serva nt, Jeremiah Stchem, in want of a situaon [le voyage à cheval de Billy Buon à Bren ord, et de son s er viteur fa vori, Jeremiah Stchem, en qu ête d’ une situaon]. J 'en su is également l'auteur . Elle est adaptée de la pièce équ estre présentée chez Astley . Je n e sais pa s qui a compo sé The Brok e n B ridge [le p ont c a ssé]. 248 Au cour s de l’ entr een, l’homme pr éc isait pourt ant qu e Paul Herring av ait commencé avec la sa ynèt e in tulée M r . Job son the Cobbler et qu’il av ait repris à T om P aris la pièce Kiy Bili ng t he Pot. Bien que rev endiquée, la noon d’ « auteur » dans ce c adre n’ est pas v érita blement opér ante : celui qui s e rev endiquait « author » l’ ét ai t plus pr obablement de r éécritur es e t de t ra n sposions de fa bles ou de numér os déjà popu laires. 245 « […] P au l Herring t he celeb rated clown, and th e best showman of Punch in the world f or p antomime tric ks — comic business, yo u know , but no t for showing in a gentleman’ s h ouse — w as th e next that ever com e out in t he s treets w ith the C hinese ga lantee sh ow . […] P a ul He rring d id ex cellent well w ith it — no thin g less than 30 s. or 2l. a-night. He d idn’t st op lo ng a t it, b ecause he is a st ag e cl own, and had othe r business to a end to. I sa w him th e firs t me he performed. It wa s in th e W a terloo-road, and t he next nig ht I we re out with o ne o f my own. » H enry Ma yhew , Lo ndon Labo ur and the Lon don Poor , op. cit . , p. 74. 246 « Il le faisait de la même man ière qu 'aujou r d'hu i, da ns un cadre Pu nch and Jud y , ave c un morceau de cali cot tendu devant, et une lumière derrière pour projeter les ombres sur le drap. » [ He did it just eq ually the same as they do it n ow , in a Pu nch-and-Judy fra me, with a piece of calico stre tched in front, a nd a light b ehin d to th row the sh adows on th e sheet. ] Ibid . , p. 74. 247 « I don’t like naphtha or oil-lamps, ‘ cos we’ re confined t here, and it ’ s ve ry unh ealthy . » Ibid. , p. 77. 248 « Everyone who ha d a Punch-and-Judy frame took to it ; doing the regul ar business in th e day and at night turning to the shadows. In less than a week there were two o th ers out, and th en P aul Herring cut it. He only done it for a lark. He w as hard up for money and g ot it . I was the firs t th at ever ha d a regu lar piece acte d in his show . I believe th ere’ s nobo dy el se as did, but o nly t hem th at ’ s copied me. They come and follo w me, yo u u nders tand, and cop ied me. I am the aut hor of Cobbler Jobson , a nd Ki y Biling t he Pot or The W oo dc hop per ’ s Fr olic . Th ere’ s Billy Buon’ s Journey t o Br en ord on Horseback, and his F av or ite Ser van t, Jeremiah Stchem, in Wan t of a Situaon . I ‘m th e author of that, t oo. It ’ s adapte d from the equestrian piece brought o ut at Astley ’ s. I do n’t know who compo sed t he Brok en Bridge . » Ib id. , p . 74. 86 Comme Pau l Herrin g et les autres noms menonn és (T om Paris , Jim Macklin), l’homme inte rr ogé était un arst e de rue et, contr airem ent aux entr epreneu rs qui s’ établissa ient dans les année s 1770-1780 pour quelques m o is dans un local o u u n théâtr e, et qui f aisaient pa yer rela v ement cher la séance 249 , ses rémunér aons étaien t ext rêmemen t modest es , ses spect acles dépen dants de la mét éo et e x posés au chahut du public. Il insis tait parculi è re men t sur le s enf ants e t les ivr o gnes : En génér al, no us sortons ver s dix -neuf heures, car nous fuyons les enfan ts bruyants — ils les meent au lit — et no us avons un pu blic re spectable. Nou s cho isissons no s lieux de représe ntaon : Leicest er Squa re est un t rès bon endroit, de m ême qu 'I slingt on, mai s Regent St reet est le principal. […] Lorsque nous jouons le soir , les garç ons et les e nf ants nous ennuient t erriblem ent. Ils nou s suivent de telle sorte qu e nous somme s obligé s de f aire des kilo mètres pou r nous éloigne r d'eux . Ils ont l es meil leu res plac es ; ils se donnent des coups sur la tête s'ils ne s'écartent pas l'un de l'autre. Je s ui s obligé de me bare moi-même et de leur do nner d es coup s ave c le s ba guees de tambour . Ils lancent une pierre ou deux , et alors vou s devez courir ap rès eux e t jurer que vou s all ez le s tuer . […] Si un ho mme gr and vient de van t, je suis obl ig é de lui demand er de reculer po ur que les pe ts enf ants puissent voir . S'il est ivre, il ne le f er a p eut- être pas, et alors il y au r a une bagarr e, et to us les enf ants s’ y joindront. Oh, c'est épouvant able ! 250 Selon la quan té d’ ar gent donné 251 , l’homme dis nguait d iff érents types de sp ecta t eurs et f usg eait à nouveau les enf ants, incapables de pa yer suffisamme nt. Pour co mplé ter les repr és enta ons dans l a rue, il se produisai t égale men t chez les parculier s, ce qui éta i t l’ oc casi on de g ag ner da van tag e. Les f êtes de Noël étaient l’ occasion d’ augment er significa vement les prix ( un poun d , voire plusieur s, au lieu de cinq shillings ). 249 George Speaig ht ind iquait par ex emple pou r les séanc es d’ Ambroise et Brunn : « a dmissio n was 5s. ; th is wa s evidently a smart entertainment » (George Speaight, o p. cit. , p. 142). T andis que po ur l’homme interrogé par Henry Mayhew cee somme pouvait être le gain d’une soirée : « I shall calculate it at 5s. a n ight, when I exhibit with the o mb res. W e don ’t go out ever y night, for it ’ s according to the weath er ; but when we do, the cal culaon is 5s. every nigh t. Somemes it is 10s., or it may be only 2s. 6 d. ; but 5s. i s a fair balan ce. T ak e it all the year round, it wou ld come to 9s. a w eek, taking t he good wea ther in th e b ad. » ( Henry Ma yhew , Londo n Labo ur and the Lond on Poor , op. cit. , p . 76). 250 « We in gene ral goes out about 7 o’ clock , because we gets away from the noisy child ren — they place them to bed, a nd we gets res pec table au diences. W e choose o ur places f or pit c hing : Leices ter -square is a very go od place , and so is Islington, bu t Re gent S treet is ab out th e p rincipa l. » Ibid ., p. 74. « When we a re p erf orming of an eveni ng, the boys a nd ch ildren wi ll a n noy us awful. They foll ow us so tha t we are oblige d to go miles to g et away fr om them. They w ill ha ve the best p laces ; t hey give each o ther r aps on th e head if th ey don ’t g et o ut of each other ’ s way . I’ m o bliged to get fighng m yself , an d g ive it them wit h th e drumscks . Th ey ’ll throw a stone o r tw o, and then you h ave to run aer them, and swear you ’ re g oin g to kill t hem. » Ibid ., p . 76. « If a b ig man comes in front I’ m o bliged to a sk him to go backwa rds, to let the lile ch ildren to see. If th ey ’ re drunk, perhaps t hey won’t , and then there’ s a row , and a ll the chil dren will join in. Oh , it ’ s d readful e rksome ! » Ibid ., p . 77. 251 « Ceux de la classe supérieure sont ceux qui nous donnent le plu s d'argent. Le tra vailleu r e st bon a vec s on penny ou son demi -penny , mais ce sont ceux de la c lasse sup érieure qu i f ont vivre le spectacle. Les gens de Regent Stree t ne sont pa s très bon s. I ls vi ennent et regar dent un moment, puis repartent, ou pa rfois ils s 'ex o nèrent en disant ‘ J e suis désol é, mai s j e n 'ai pa s de sou s’ . Le s meilleurs s ont l es gentlemen […] » [« The hig her class o f soci ety is those who g ive us t he most mo ney . The working man i s g oo d for h is pen n y o r ha lfpenny , bu t t he higher c lass supports the e x hibion . The swells in Regent Street ain’t very g ood. They co mes a nd lo oks o n for a mo ment, and then go on , or somemes t hey e x empt themselves with ‘I’ m sorry , but I’ve got no pence. ’ T he best is the gentlem en […] »] Ibid ., p . 77. 87 P ou r par ciper à une réce pon, nou s re cevons gé néralement une livr e, et il se peut que nous en rece vion s trois ou quat re penda nt les f êtes de No ël, voire une do uzaine, car c ela dépen d des rec om mandaons de s un s aux autres. Quan d vous allez chez un gen tleman, cela dépen d, si vous vous comportez de mani ère digne ; mais si vous êt r es vulga ire, vous devez sorr , et n’y a p as de rec om mandaon. 252 Au cou rs de l’ en tre en, l’homme donn a égal ement à Henry Ma y hew des indic aons pr écises sur le déroul ement des repr ésent aons et la répar on des f o ncons entr e les associés : Notre spectac le commence généralement avec un marin q ui danse le h ornpipe , pu is la dan se sur cor de r aide et enfin la danse du ho rnpip e écossais. L es pet s personn age s bo ugent régulièrement leurs jambes comme s'ils da n saient, de la mê me manière qu e su r scène, mais i ci c' est plus intelligent, car on leur fait fair e cela a vec plus d ’ingéniosi té. Puis vient la p ièce [... ]. Nous a llons à deux, l'un j oue du cornet et di t les répliqu es, et l'aut re élabore les figures. Je fais toujours les paroles et la musique, car c'es t c e qu i est le pl us d élicat. Lorsque nous do nnons une r eprésenta on complèt e, p ar ex emple lors de f êtes p our enf ant s, cela prend env iron une h eure et quart. 253 L ’ eff et de ces spectacles reposait essen ellement sur deux c ompos ant es : les eff ets visuels (« c'est une belle repr ésen t a on, car o n la voit aconner les souffle ts, l e f eu s'élèv e e t les énc el les s'en volent dans la cheminée » 2 54 ) et l’ effi caci té des intrigues. P our le montr er , l ’h omme inter rogé rejoua à Henry Mayh ew deux d’ entr e elles , sans ma téri el, en int erpré tan t les répliqu es, en décriv ant les déco rs, en précisan t les a  tudes e t les mouv ements, ajoutan t même quelques incises méta t héâtr ales (« quesons crois ées, vou s voye z, aff aires com iques » 25 5 , « c 'es t ce qu'on appelle l a scène d’ e xaspér aon [ aggriwang ] ; vien t ensuite la scèn e de passion » 256 ). Au moment où He n r y Ma yhew réalisait son rep ortage, v ers le milieu du XIX ème siècle, le théâtr e d’ ombr es s emble se pr a quer de moins en m oins dans les r ues de Londres. L ’homme inter rogé lui parla longuemen t de s es pr édécesseur s et d e leur d esnée : P aul H erring se c onsacr ait désormais à son acvit é de clown, T om Par is, après av oir corr ec t ement ga gné sa vie, mo urut dans la misèr e et J im Macklin ne laissa pas de tr ace : « T out e l'ancienne é cole est morte et disparue — t o us le s anciens 252 « For aending pa res we ge nera lly gets a po und, an d, perh aps, we ma y get th ree o r four during t he Christma s holiday -me, o r perhaps a doz e n, for it ’ s a ccording t o the rec om mend aon from o ne to anoth er . I f you g oes to a gentlem an’ s ho use, it ’ s a ccordi ng to wh ether you b ehave you rself in a sup erior so rt of a m ann er ; but if yo u ha ve an y vulg arity abo ut yo u you must ex aunt, an d th ere’ s no recommendaon . » Ibid. , p . 76. 253 « Our exhibion generally be gin s with a sailor doing a ho rnpip e, a nd then the gh t -rope d ancin g, and aer that the Scotch ho rnpipe dancing. The l il e fig ures reg ula rly move their legs as i f d ancing, the same as on th e s tage, on ly it ’ s more cleverer , for th ey ’ re made t o do it b y ingenu ity . Then comes the piece [ …]. » Ibid. , p. 75. « W e go out two m en together , one to play t he p ipes and spea k t he p arts, a nd t he o ther to work t he figures. I al ways do the speakin g and th e music, for that ’ s what is the most parcular . When w e d o a fu ll performance, such a s at juvenile p ares, i t tak es o ne abou t one ho ur and a quarter . » Ibid ., p. 76. 254 « It ’ s a bea uful repre sent a on, for you see her wo rking th e bellows, and the fire get up, and the sparks fly up the ch imn ey . » Ib id., p. 74. 255 « Cross-quesons, you see — comic business. » Ib id., p. 74. 256 « That ’ s wha t we call the aggriwang scene ; a nd next comes the pa ssionate scene. » Ibid., p. 76. 88 arste s. P aul Herring est le seul qui so it encor e en vie, et il f ait le c lown. » 257 Le montreu r d’ o mbr es const ata it ainsi le déc lin de son acvit é : « Nous ne sommes plus qu e d eux en c e momen t, car le spectacl e e st en tr ain de dispar aître. » 258 ...dans les rég ions germa niques Dans le sillage des œuvr e s bar oques enc ourag ées par la Contr e-R éf o rme, spectacl es o pqu es, automa tes, panoram as et theatrum mundi étaien t trè s appréciés dans plusieurs régions germaniqu es où les arst es inér ants mêlaient aux po èmes sacrés, l es tribula ons de P ol ichi nelle e t des théâ t res méca niques (souv ent appelés « the atrum mundi ») 25 9 . Déjà dans les année s 1730, en Eur ope centr al e, à Vienne et en Mo r avie, m ais aussi à la cour de F rédé ric II, An ton Khünel enchan tait son pu blic av ec l’ ombre de ses mains, et, à Fr ancfort Johann, Fer dinand Beck pr és enta it se s i ntermèd es d’ ombres sophisq ués 260 . G eorg Jac ob, dans son hist o ir e des théâ tres d’ om bres, documen te plusieur s de ces spectacl es qui, pr ésenté s au c our s du XVIIIème siècle, parcipaien t de l’héritag e baroq ue et précédè ren t la mode des « ombres chinois es ». Ils se pr ésenta ient sous diff éren tes f o rmes. Georg Jacob men onne par e x emple u ne panto mime d’ ombr es humain es jouée derrière un écr an 261 , a vec des marionne es et des danseu rs, dans une échoppe du Neumarkt à Ham bourg en 1752 262 et un « arste d’ ombr e mécaniqu e » [ ein Kün stler eines Mechani schen Scha ens ] à Fr ancf ort en 1764 ( don t le spectacl e semble plutôt s’ appar ente r à un e fan tasmag o rie). La mode des « ombr es chin oises » suivit au t ournant du siècle. Originair e d’Hessen-Hanau, Ge org Geisselbr ec h t présen tait son « art des ombres chinoises » [ seine chine sischen Kunstscha en ] 263 et l’ e x pression app ara ît dans les annonces de Christo ph Breitrück, dont les acvités et le par cours d onnent un éclair ant aperçu de ce que pouv aient êtr e l e s pra ques des mont reur s d’ o mbres e t d’ autom a tes à parr de la fin des a nnées 1780. Dans s on étud e Öff entliche Wissenscha, Elekt r izit ät in der deutschen Aulä rung [ les scien ces populair es, l'électricité à l’ époque des lumièr es allem andes], Oliver Ho c hadel classe Christ oph Breitrück dans le sous-gr oupe, peu n ombreu x, des f orains qu’il nomme les « f or ains scienfiqu es » 257 « All the old scho ol is dead and go ne — all th e o ld ancient perf ormer s. Paul Herring is the only o ne tha t ’ s alive now , and h e d oes the cl own. » Ibid ., p. 76. 258 « There’ s only t wo of us a bout now , for it ’ s dying a way . » Ibid., p. 74. 259 Henry k Jurk owsky d écrit c es spectacles da ns son ou vr age ( p. 226) et il menonn e les au torités de Francfort qui pré f ér aient l e theatrum m u ndi aux marionnees (p. 222) dan s A Hi st or y of Euro pean Pupp etry , op . cit. , vol. 1. 260 Ex emples déjà menonn és dan s la p are « Hy pothèses his toriques ». 261 Ge orge Jacob, Gesch ichte des Sch aentheaters , Berlin, May er un d Müller , 1907, p. 121. 262 M aria Belli, Leben in Frankfu rt a m M ain , Francf ort, Gont ard, 1850, vol. 5, p. 45-46. Ci té dans George Jacob, Geschichte des S chaentheaters , op. cit. , p . 122. 263 Theodor Hampe, Die Fahrenden Leute in der Deut schen V ergan genheit , Le ipzig, Eugen Diederich s, p. 126. Cité dans Georg Jacob, Gesch ichte des Sch aentheaters , op. cit . , p. 126. 89 [ wissenschaliche Schaust eller ] 2 64 . Des ann onc es tém oignen t de s on passage entre 1791 et 180 6 à Augsbur g, Cassel, Nurem ber g 265 . Il chemina p endant de nombreuses années : Les fr onères linguisques et culturelles ne sont pa s des barrières pour les f orains scienfi ques, mais ils déplorent parfois la restricon de leur liberté de mou vemen t pendant la guerre de Sept Ans ou les guerres napo léoniennes. 266 Christo ph B r eit rück était d ’ abord un f abrican t d’ automa tes ingénieux, un Mechani kus , d’ apr ès un e noce biogr aphique étab lie par Pe ter Br aüning dans Cir cus und Artverwandte Küns te [le cirque et les arts conne x es] : Breitrück était un « mécanicien » t rès acf da ns les vingt der nières ann ées du XVIIIème siè cle et jusqu 'au tournant du siècle, t r a vaillant principalement avec des a utomat e s à trucages. [Sur une affiche à Nurember g ] il se présente co mme un « ar ste célèbre » , menonne différ ents automates à truc s intrigan ts, pa rmi lesquels le « baeur de cloches turc mécanique », un personnage qui r épon dait a ux quesons du public par « oui » et « no n » en fr appant une ou deux f ois sur une cloch e. Une autre « machine phy sique » donn ait naissance chaqu e m inute à de « b elles plantes hivernales » . Il av ait aussi le pot de fleurs mécanique da ns lequel on plaçait les c endres d'un e plante brû lée et dont les branches donnaie nt ensuite na issance à des fleurs qui finissaient pa r porter des fruits sous le s yeux du pu blic. Il annonçait é gale ment un « miroir méc aniqu e » qu i ser v ait à lire dans les p ensées, u ne machi ne qu i r ait la carte c ommandé e d' un jeu, etc. 267 Les automa tes à trucs ét aient acc ompagnés d’ autr es numér o s, de f anta smagories, d’ e xpérience s opques et d’ ombres chinoises c omme l’ a est ent plusieur s de ses annonces : A vec no tre gr aci euse per mi ssion , no us vous i nf ormon s qu e M onsieur Breitrück, un célèbre m écanicien [ Mechan ik us ], ouvre a ujourd'hu i et pour quelques jours son cabinet d'art mécanique [ mecha nisches Kuns tk abinet ] e t y pr ésente Les V éritables Omb res ch inoises oder Die Chi nesisch e mechan ische Belusgung [ou le diverssem ent méc a niqu e chinois], qui est le seul et le plus agré able de son g enre, e t 264 Olive r Hoc hadel, Öff entliche W issenscha , Ele ktrizität in der deu tschen Au lärung , Göngen, Pete r H eering , 2003, p. 1 95. 265 Anno nces reproduites dans Stephan Oeermann, Lars Rehben, Bio-biblio graphisches Lexik on zur Gesch ichte der Öff entlichen V ergnü ngen, tapuscrit non c or rigé à usage interne, e xemplaire conservé au Münc hner Stadtmuseum, Gerolzhofen, 1998, p. 1772-1783, p . 315 -316 ., p. 2054. 266 « S prach- und Kulturgren zen sind k ein e Barrieren für die wissenscha lichen S chausteller , sie beklag en ab er gelege ntlich d ie E inschrä nk ung ih rer Bewegungsfreihei t während des Siebenjährigen Kr ieg es bzw . der Napoleon ischen Kri ege. » Oliv er H ochad el, Öffentliche Wis sensch a, E lektrizität in d er deut schen Aulärung , Göngen, Pete r He ering, 2 003, p. 200. 267 « Breitrück w ar in den letzten zwanzig Ja hren des 18. Jahrhu nderts bis ü ber die Ja hrhundertwen de hin aus ein recht rü hriger ‘Mecha nikus’ , der vor allem m it T rick automaten arbeitete. Etwas un gewiss ist es, ob er 17 88 in Nürnberg gaserte. Ein von a lter Hand daerter An schlag ze el sch e int dies jedenfalls zu be legen, obwohl in den Ratsprotok o llen k ei n Eintrag für e ine Sp ielgen ehmigung aufsche int. Der Zeel, a uf d em er sich als ‘berü hmter Küns tler ‘ ausweist, nennt verschiede ne interess ante T rick automaten, darunter den ‘me ch anischen türkischen Glock enschlä ger ’ , eine Figur , die auf Fragen des Publik ums mit ‘ Ja’ un d ‘Nein’ durch ein- bzw . zweimaliges Klopf en an ei ne Glock e a ntworte t e. Einer weite ren ‘physicalisc hen M aschin e’ ent sprangen min ütlich ‘s ch öne Winterge wächse’ . Weiter hae er d en mechan ischen B lumentopf , dem man die Asch e einer verb rannten Pflan ze einstellte und an dessen Äst en sod ann vor den Augen des Pub lik ums Blüten e ntsprangen , d ie sch liesslich Früchte trugen. Ferner annon cie rte er e ine n ‘mechani schen S piegel’ , d er zum Ged ank en lese n diente, ein e Masch ine, die die befohlene K arte aus einem Spiel zieht usw . » Noce biogr aph ique « Christophe Br eitrüc k », da ns P eter Br a üning , Circus und Artver wandte Künste , F alk enstein, The Res earch er , 1990, vol. 1, p. 252-254 . 96 Cat alogne, au cour s du XI X èm e sièc le, un spectacl e de Carême 2 86 . Il fut parculièr ement goûté par les gr andes fam illes barcelonai ses, dans l’ a ent e de la ré ouvertur e des théâtr es 287 , mais tous les milieux l’ aff econnèren t 288 . II.A.4. Ombres polymorphes à l’ â ge d’ or des s pe ct a cles opque s Le dix -n euvième siècle sembl e s'inaugurer sur une vérita bl e pulsion ver s l'image, sur une « poussée du reg ard » (J. Star ob inski) ver s un mon de c on sidéré c o mme un inépuisable réservoir d' images et de tableaux pour l'œil. D ès la fin du si ècle pr écédent, Mer cier , au cha pitre 1, in t ulé « Coup d'œ il génér al », de son T ableau de Pari s (178 1-1788), écrit, prop osant les termes de « tableau » et de « galerie » qui forme nt comme un lointain écho aux ek phr asis de Philost r ate : « Que d e tableaux éloqu ents qui frappent l'œil dans tous le s coins d es carref ours, et quelle galerie d'i mages, pleine de contr astes frappants pou r qui sait voir et entendr e ! » 289 L ’hyp othèse ainsi f ormulée par Philippe Hamon dans Image ries, lié rature et images au XIXe siècle , ouvr age pionnier en Fra nce, cr oisant li ératu re e t cul ture visu elle, offr e un pr olongem ent à celle d e Pierr e Fr antz pour le si ècle pr écéden t : le mot « ta bleau » s ymbolise ce e c onnuité. La no on dr ama que théor is ée par Dider ot se génér alisa à la fin du XIX ème sièc le. Sa significa on av ait évolué , les enjeux es théqu es égalem ent mais une tendan ce s’ é tait confirmée et r enf o r cée : les specta teur s pré f ér aient les r eprésen ta ons s o llicita nt leur s sens, en parculier la vu e, a u théâ tre des mots et de la déclama on. Les specta cles à eff ets comm e les mél odr ames ou le s f éeries, les tr agédies d’horreur ou les f antasm agories, e t les soir ées privil égian t le rythme e t la v ariété des séances, séduisaient un public de plus en plus hété rogèn e e t nombreu x, et c onstuaien t la majorité de l’ offr e d r ama que (théâtres des boulev ards, caf és-c oncerts, puis plus ta rd c abar ets et music-halls). Le spect acle polysens oriel de l’ en viron nement urbain fa isait é voluer les a entes e t le régime d’ a en on des specta t eurs qui, déjà ab o ndam ment ab reuvés d’images, esp éraien t tr ouver dans ces diverssemen ts une sur enchèr e de sensa ons et d’ ém oons. Le succès nota mm ent des « varié t és » dans les villes des pa ys indus t rialisés d ’Eur ope fut perçu, déjà par certains observa teur s du t emps, comme : « un sig ne de notre époque nerv euse e t pr écipitée, qui ne tr ouve pas de r epos dans les diverssemen ts longs e t pr olix es. Nous sommes t o us, chacun d'entr e nou s, à l' écoute des ap horismes, 286 Pietro della V alle indiquait que, à Constannople également, les spectacles d’ ombres étaient pr ésen tés « en temps de jeûne » [ en tempo di digiuno ]. Pietro della V alle, Viaggi di Pietro della V alle il Pellegrino... , R ome, Apresso Vitale Mascardi, 1650 , p . 110-111. 287 Ibid. , p. 64 . 288 V oir le développement consac ré au théâtre de société à Barcelone da ns ce cha pitre « Le s spectacle d’ ombre s en sociétés », p. 111 et suiv . 289 Philippe Hamon, Im ageries, liératu re et image a u XI Xème siècle , Paris, José Cor, 2 007, p. 9 . 97 des lap sus et d es f orm ules accrocheu ses. » 29 0 De m anière encor e plus e xplicite que ne le f ait Erns t v on W o lz ogen (185 5-1934) da ns ces lig nes, l’ écrivain Oo Ju lius Bierbaum ( 1 865-1910) éta blissait une corresp o ndance immédiat e entre la f orme des vaude villes et l’ ét at nerveux de ses c ontemp orain s : « Le citadin d’ aujourd’hui a les nerfs du vaude ville ; il a rar ement la capacit é de suivre dans l eur c onnu ité les gra ndes acons dr amaq ues et d'accor der ses sens au mê me ton pendan t trois h eures. Il veut de la diver sité, de la v ariét é — des V ariété s . » 291 Les spectacles de v ariét és , les disposifs opque s, les numér os cir cassiens, l’ e xhibion des merveill es de la science ou de la na ture manif estent ces tr ans forma ons du r égime d’ a enon, désormais c aract é risé par la fragm ent aon, l’in tensité des sollicita ons et le prima t de la vision (mais u ne vision in carnée, étr oitemen t liée aux autres sens). Dans ce c onte xte, les spec ta cles d’ ombres (et de lum ière) co nnu ren t un vérita ble âge d’ or don t témoigne la gr ande diver sit é des disposif s ulisés. Gr âce aux c onnaissances accrues en opqu e et en ph ysique puis à l’ électricité et au perf econnemen t te chnique des lant ernes de pr ojecon, les spectacl es comm e la f ant asmagorie, les dior amas ou les théâtr e s d’ ombr es offr aient des séances d’ enchan t emen t v isuel. Leur succès étai t aussi li é à l’ ar ait des scien ces phy siques dont la th éâtr alisaon s’ accen tua a u XIX ème siècle. L ’ évolu on sans précéden t des sciences expérimen t al es boule vers ait les sociét és indus t rialisées, nourrissan t les fan tasmes et les peur s . La fascina on, mêlant émerveillemen t et inquié tude, fut un d es prin cipaux ressorts des perf o r mances scien fiques . Plus ou moins expliq ués, le s phénomènes opq ues not amm ent y par aissaient su rna turels. C omme la fan tasm agorie ou les ombr es humaines au théâtre, l’ eff et des s pecta cles d’ o mbres était renf orcé par c e e fascin aon pour l ’ étoff e invisible de la ma èr e e t la diff usion d es r a yons q ue l es sciences phys iques exp lor aien t 292 . E n c ela t o ut parculièr ement, les th éâtr es d’ ombres en Occiden t f ont pare de la « pr éhist o ir e » du cinéma, parmi un ensemble de disposif s et de pr aqu es qu i, à la c r o isée des science s phy siques et des arts du spectacl e, alim ent èren t l ’irrésis ble ar acon d es ind iv idus modernes pour les images en mouvem ent et pour les m yst ères qu e ce s apparions r ecelaient. 290 « […] a sign o f o ur nervo us, precipitate ag e, which finds no repose for l ong and p rolix entertai nm ents. W e are all, e ach an d ever yone of u s, a uned to apho ris c, terse, a nd catch y tones. » Ernst W o lz o gen, V ossisch e Zeitun g , 31 octobre 1900, traduit et c ité dans Pe ter Jelav i ch, B erlin Cab aret , Har var d University Press, 1996, p. 2 3-24. 291 « The contem po rary cit ydweller has vaud eville ner ves ; he seldom has t he capacit y of f o llowing great dramac connuies, of tu ning his senses to the same tone for t hree hours. H e d esires diversity — V a riété . » Lignes extr aites de l’introducon du recueil D eut sche Chanson s (1900) qui contribua à l’ essor de s sp ectacles de cabare t. Oo Julius Bierbaum, Deutsche Chan sons , Berlin, [1900] 1901, p. 1 1-13, tr adu it et cit é dan s P eter Jelavi ch, Berlin Cabaret , op . cit. , p . 24. 292 Le phénomène de projecon fasci ne dep uis l’ aube d e l’hu man ité tout comme le rêve d’ animer les images est ancien, mais l es scienc es physiques du XIXème siècle ravivè rent sensible ment ces fan tasmes. 98 Ombres opque s des lan ternes magiques Au cour s du XIX ème siècl e, l’ ombr e, sous diff érent es f o rmes, fu t int égrée aux spectacle s opques. Les techniq ues et les dispo s if s se div ersi fi an t, ces specta cles se démulpliaien t. Alors qu’ on découvr ait l es nombr euses possibilit és off ertes par les le nlles et que les méca nismes de la v ision étaien t mieux connus, la la nterne magiq ue se perf econnait et sa produc on s’ind ustrialisait 293 . Les vues d ’ opque des f o r ains inéran ts de venaien t stér éosc o piques et des jeux de lum ière s’ ajoutai ent. De n ombreux jouets s ’in ven t aien t pou r div err l’ œi l par l’illusion du mouv ement tandis que des panor amas et des dior amas prenaient plac e dans des édifices pér ennes, véri tabl es théâtr es opques immersi fs et spectaculair es. Les t h émaqu es gr andioses, épiques e t ex o ques, é taien t privilégié es e t les contr aste s de luminosit é e xploités. Sur certains verres de lan terne magiqu e par e x emple des fig ure s ét aient peint es en noir au premier plan, leur silhoue e se détachan t s ur des f o nds souven t trè s lumin eux (incendie, irrupon, pleine lune, pay sage polair e…) 294 . Une f o is l’image proje tée, c es figur es pein tes appar aissaien t ne ement au pr emier plan, pend ant que le montr eur com ment ait la scène. A la manière des hist o ir es en images si lh oueées publié es dans la presse, certa ines plaqu es présen taient une succession de situa ons repr ésenté es par des figur es noires, sans f ond 2 95 . L es ve rres pouva ient êtr e dot é s d’ un mécanisme perme ant la mi se en mouvemen t des silhouees (un tr ain ou un ba teau qui passe, un acr o bat e, un comba t…) 296 ; celles-ci étai ent alors de pe tes figures mé canisées fix é es au verr e. Le dioram a, tel que le conçut Louis Daguerre (1787-1851), pr oduisait aussi ces eff ets par d es contr e-jour s et des clairs- obscurs con tr ast és m ais en y ajoutan t des varia ons d’ éclair age do nnan t au specta teur l’illusion d’ assis ter à une scène a nimée. L ’immen se t oile t r anslucide du dioram a é tait p einte 293 A ce sujet, pa rmi b eaucoup d’ autres réf érences possibl es, voir en pa rculier Laurent Mann oni, Le Grand Art de la lu mière et d e l’ omb re, archéolo gie du ci néma , Paris, N athan, 1 999. 294 V oir par ex emple les plaques de l’ arst e-peintr e D esch, installé à Paris en 1853 (d’ après Laurent Mann oni, L e Grand Art de la lu mière et de l’ ombre, archéologie du cinéma , op . cit. , p. 277-278), reproduites dans Jac et Pasc al e Re mi se, Mag ie Lum ineuse, d u t héât re d’ o mbres à la lant erne m agiqu e , Paris , B alland, 1979, p. 136-144 : Les P o mp iers , Incendie à la f erme , Chau mière près de J oig n y en Bour gogne (scène nocturne) et la plaque arculée Le Défilé d es paneu rs (où les silhouees noires des paneurs se détachent sur le fond bl anc de l’ eau gelée). 295 V oir les plaques du P eter Herzog (« sculpteur et mécanici en » [ Bildschnitzers und Mec hanik ers ] d e Munic h, mort en 1877) c on servées au Münc hner Stadtmuseum et dont cert a ines éta ient des copies des vignees silhoueées parues da ns les Mün chene r Bilderbo gen [f euil les illustrées de M unich]. V oir également un e pl aqu e peint e à la main de la deux ième moi é d u XIXème siècle, intulée Mad Bull [le taure au fou] , qui r eprésent e une cour se pour suite après un taureau (a vec d’un côté la barrière de l’ enclos, prête à êt re franchie pa r un e j eune fille ; l’ ani mal au centre ; puis les poursuivan ts, chiens, e nf ants et pa ysans, arriv ant à l’ aut re e xtrémité). Plaqu e repr od uite dans Laurent Manno ni, Lanterne ma gique et film p eint , Paris, La Marnière, 2009, p . 93. 296 V oi r par e x emple, parmi les plaques e x posées au Museo del Pre cinema de P adou e, les pla ques animée s fabriquées en Angleterre, vers 1860-1890 (et ainsi légendées « verres d e projecon, peints à la main, a vec un s ystèm e de mouvement, de re e, de rotaon, de cache et de fondu encha îné »). Sur l’ une de ces pl aques, la silhouee animée est un acrobat e, sur u ne au tre, un box eur défiant un kangour ou, un couple q ui s’ embrasse sur une t r oi siè m e, etc. 99 des deu x cô tés et, é clair ée par dev ant ou par derrièr e, laissait successi vemen t ap para ître u ne scène diurne et une scè ne nocturne. Ce e dernièr e, qu’ un éclair age par derri ère r endait visible en tr anspar ence, pr ésen tait des clair s-obscu rs et des cont o ur s plus m arqués : être vivan t s, objets, végé taux, ar chitectur es y app arai ssent ne emen t à con t r e-jo ur 2 97 . L e pu blic des dior amas con templait la « toile » pendan t plusieurs minutes, et l’illumina on progr es siv e perm e ait d’ animer l’image. Dans La Messe de minuit , pr ésentée à P aris à l’ é glise de Sain t -Eenne-du -Mont en 1834, des figur es appar aissaient à mesur e qu e s’ opérait le passage insen s ible du jo ur à la nuit : le public assist ait ainsi à la réun ion pr o gr essive des fidèles, f or man t peu à peu une foule sombre, c omme une assemblé e d’ ombr es, au premier plan. Louis Daguerre l’ évoquait briè vement dans un c hapitr e sur les « pr océdés de pein ture e t d’ éclair age app liqués aux tableaux du dior ama » : Ces procédés ont été principalement développ és da ns les table aux de La M esse d e minui t , L'Ébo ulem ent dans la va llée d e Gold au , Le T emple d e S alomon et La Basiliq ue d e Sa inte- Marie d e Mo ntréal . T ous ces tableaux ont ét é re présentés a vec de s eff et s de jou r et de nui t. A c es eff ets étaie nt jointes des décomposion s de f or mes, a u mo yen desquell e s, dans La Messe de minuit par ex em ple, des figure s apparaissaient où l'on venait de voir de s chai ses, ou bien, d ans La V al lée de Goldau , des rocher s éboul és remplaç ai ent l'aspect de l a ria nte v a llée. 298 Un journalist e ay ant assis té au spect acle décriv ait ainsi son impre ssion : Dans le diorama de l’ ég lise S aint -Eenne-du-M ont, [… ] nou s avons tout à la fois un tableau admirablement peint, do nt l’ ensembl e et les détails sont d’ une ri goureuse ex actude, d’une illusion parfaite ; et puis nou s a vons une scène anim ée, la solen nité d’une messe de minui t, avec la foule, absen te il n’ y a qu’un moment, et mainte nant recueillie en f ac e de ce chœur , successivement illumin é par l’ éclat des lustres. 299 Quar ant e ans aupar av ant Eenne-Gaspard R obertson a vait au s si p opularisé u ne nouvell e f o rme de spectacl e opqu e qui, sous le nom de f antasmagori e, comb inait les mediums et les techniqu es, et une véritab le théâtr alit é 300 . De s « Omb res » surgissaien t à tout es les séances mais, à l’insta r de celles qui han taien t le théâtr e d’ acteu rs, il s’ agissait de d éfun t s pro visoiremen t r essuscités par le « phan tasma gore » : A tra vers les an nonc es de Robertson da ns Ia press e, on pe ut établir une liste des sujets projeté s. Outre le cortège inv ariabl e des spe ctres et fant ôme s, le fant a scope projee Ia Py tho nisse d'Endor , les T rois sorcières de Macbeth […], Ia Sybille de Memphis , les Ombres de Ca gliostro , V oltair e, R ousseau , 297 Louis Daguerre, H ist o rique et de scripon d es procédés du d aguerréot ype et du diorama , P aris, Susse Frères, 1839, p. 7 5-79. 298 Ibid. , p. 75 . 299 [auteur inc on nu] « Une messe de minuit dans l’ église S aint -Eenn e-du-Mont », L ’ Ar ste , 1 er ja n vier 1834, première série, tome 8, p . 170 . 300 Les indicaons factuelle s pro viennent t ou tes des mé moires de Robertson (Eenne-Gaspa rd R obert son, Mémoires récréa fs, scienfiq ues et a necdoques (1) , Paris, W urtz, 1831) et de la mono gr aph ie de La urent Manno ni ( Le Grand Art de l a lumiè re et de l’ om bre, arch éologie d u cinéma , op. cit. , p. 144-164). 100 Condorcet, Lavoisier , Beau marchais, Franklin, M armontel, le Sp ectre d u p lénipo tenair e Cl aude R ob erjot […], l'Ombr e d 'Héloï se, Ia Nymp he Egérie et le P acificateur , le 18 Brumaire et Napo léon Bon aparte […]. 301 Comme les autr es « spectr es » et « fan tômes » annoncés par les pr ogramm es, ces « Ombres » ét aien t des imag es pr ojetées : le portr ait des défun t s in voqués était peint sur des plaques de v err e et pr ojeté gr âc e à u ne la nterne magi que p erfec on née ou à de p etes lanternes mobi les portées par des assist ants 302 . Ces portr ait s en couleurs appar aissaient au public sur l’ écr an tr anslucide ou sur un nuage de fumée. Les Mémoires récréaf s, s cienfique s et anecdoques du physi cien-aéronau te E. G. R obertson , qui mêlent c onseils techniques et r é cit aut obiogr aphique, offren t un précieux t émoignage sur la démarche de R obert son e t sur le dér oulemen t des séance s. L ’int érêt pr écoce d e R obertson p our les expérien ces opques (en parculier le microsc o pe solaire) et sa f ascinaon pour les phénomènes électriques, l’ a vai ent condu it à in vesr en décembr e 1798 une va ste salle du couv e nt des Capucins, à P aris, p our y p rop oser un ty pe de sp ec ta cle qu i n’ a vait jamais béné fic ié jusque-là d’u n tel inve ss sement. Considéré comme l’inv ent eur de la f an tasm agorie, Roberts on eut pourtan t r ecours à des procé dés qui n’ éta ient pas complèt ement nouve aux. Néanmoins, en l’ ét ablissan t dans une salle e x clusivemen t dédiée , il en popularisa la f orme e t l’ appella on. Dans ses mémoires, il dé crit techniqu ement le disposif mais aussi le d érou lemen t des r eprésen ta ons et l’inves ssemen t de l’ espace. Il exp lique les eff ets qu’il cher chait à pr oduire en jouan t av ec l es cro yanc es e t les illusions d es specta teur s. En s omme, il en définit la t héâtr alité et f ait de la f anta smagorie un vérit able gen re. Ses composan te s indispensabl es éta ient un e lante rne magique mont ée sur un charriot (le « fan tascop e », équipé d’ une lenlle assur ant la ne eté de l’image pr ojet ée) et un support de projecon diaphan e, invisible pour le p ublic. R obertson, qu i maitrisait p arf aitemen t l’ art d e la pr ojeco n a vec l es lenlles et les mir oirs, fit de la f anta sm agorie l’ associa on de diff érents disposi fs, dont la combinaison v irtuose décuplait les e ff ets. Un j o urnali ste, a pr ès a v oir é voqué le c abinet d e ph ysiqu e que tr aver sa ient d’ abord les specta teu rs, décriv ait ainsi une séanc e de f anta smagorie : […] un e lueur pâ le et tremblant e, [… ] bientôt disparaît et laisse le spe ctat eur da ns une nuit profonde. Les or a ges, l'ha rmoni ca, Ia cloche funèbre qu i évoque les ombres de leurs tombeaux, tou t inspire un silence religieux : l es fan tôme s paraiss ent da ns le loi ntain, ils grandissent et s'av ancent ju sque sous les yeux et dispar a issent a ve c Ia r apidi té de l’ éclair . Robespierre sort de son tombeau, veut se releve r , Ia foudr e tombe et met en p oudre le monstr e et son t omb ea u. Des ombres ch érie s viennent adoucir le tableau : V oltair e, L a voisier , J. -J. Rousseau paraissent tour à tour , et Diogène, sa lanterne à Ia main, cherche un homm e et po ur le trouver t r aver se, pour ainsi dire, les r angs, et caus e impoli me nt aux dames une fra yeur dont chac un se divert. 303 301 Lauren t M annoni, Le Grand Art de la lum ière et de l ’ ombre, archéo logie d u ciném a , op. cit., p. 157. 302 Eenne-Gaspard R ob ertson, M émoires récréafs, s c ienfiques et anecdoques , Paris, W urt z, 1831, t ome 1, p. 331. 303 Courrier des specta cles, n° 1086, 23 f évrier 1800, cit é dans Laurent Mannoni, Le Gra nd Art de l a lumière et de l’ o mbre, ar chéolo gie du cin éma , o p. cit., p. 156. 101 Les ombres , que ce soit celles de figures découp ées ou celles de figures peinte s sur ver re, n e faisa ien t pas pare de la panoplie du « phanta smagor e » qui privilégiait à l’inv erse les images diaphan es et les couleur s luminescen tes (peint es sur fond noir), suscepbles de contr as ter av ec l’ obscurit é envir o nnan te. Robertson e ut cependant recou rs à la t echnique des ombres b lanches démulpliées par l’ ulisa on d’ un mir o ir pour réalise r ce qu’il appelait la « d anse des sor cières » : Les figures do nt on se sert p our ces exp ériences sont dé coupées à jo ur dan s de s cartons fins ; ell es doivent avoir un pied env iron, si l'on empl oie la caisse du fa ntasc ope pour l'ex écuter . Pla cez-les à deux ou t rois ouvertures pra qué es en av ant de l'app areil, qui doit êtr e à peu près à qu atre pi eds du miroir . Si, da ns l'intérieur de votre caisse et en face de votre figure découpée, vou s présen tez la l umière d'une pete boug ie, vous a ure z sur votre miroir la représent aon d'une fi gure. Doub le z, mul pli ez le nombre de vos boug ies, et vous dou bler ez, vous mulplierez également les image s de chaqu e carton sur le m ir oi r . En d onnant à ces lumières de s mouvements et un arr angement p arculier , v ous oben drez des eff et s d'autant plus curieux que le procédé est si mple et ingénieu x. J' a vais fait ex écuter en cuivre, pou r cee e xpérienc e, un dan seur dont les jamb es et le s br as av aient plusieurs mouvements. 304 Que ce soit dans les annonces, dans les mémoir es de R obertson ou dans les souv enirs de specta teur s, l’ omnipr ésence des « ombr es », assimilées aux rev enan ts dans l’ univer s fa ntasm agorique, eut un eff et sur le sens e t les conno ta ons du mot : il en ra vivait à la f ois le s èm e néga f d’ « illusion » et son sens primif , lié aux cr oy ances archaïques (que le « phan t asm agore » et s a van t pr ét endaien t préci sément dissiper 305 ). R ober s ton r apporte ainsi la réac on d’ un specta t e ur qu i aur ait dédaigneusemen t amalg amé la f ant asm agorie au théâ tre d’ ombres : Quelqu es p erso nn es […] affectèr ent de com parer mes expé riences aux ombres chinoises, et de n'y voir que les illu sions d e la lanterne magiqu e : cependant ils convenaient qu 'on y appl audissait, en outre, la marche véritable de s fantô m es, au lieu d 'un saccadem ent et de sauts c on nuels, la re ssembla nce et la nature animée de s chairs, un e di stribuon s avan te de la lumière e t de l'o mbre, la g randeur et la décroissance pr ogress ive des spectres, enfin ce r app rochement pre sque im médiat sous les yeux des specta teurs, sur lesquels i ls pa r aissent se précipiter . 306 Si R o ber st on insista it à jus te tr e sur l es gr andes d iff érences techniqu es en tre le s disposif s, la compar aison confirm e c ependant que les deux spect acles j o uaient av ec le même p laisir de l’illusion, celui de croi re que le per sonn age que l’ on voit appar aître est bel et bien vivan t alors qu’il n’ est qu’ une image pr ojetée, un e ombre . 304 E enne-Gaspa rd R obert son, M émoires récréa fs, scienfiq ues et a necdoqu es , op . cit. , tome 1, p. 336 -337. 305 R obertson se r evendiquait de l’ esprit des Lumi ères, hosle à la s up ers on. Il a retranscrit dans ses mé moire s un extrait du discours qu’ il tenait au pu blic : « […] il est p lus important qu'on ne pense au x gouvernements, aux instuteurs , de guérir l'espr it des cito yens de s croy anc es a bsur des qui dé shonorent le ur intellige nce ; car ces terr eurs, produites par la cr édu lité, c on duisent à aff aiblir en lui l'obser vance des lois social es. Il est difficile qu 'un homme, tremblant à l'idée d'une ombre, ne frissonne pas aussi à la vue d'un e m ai son embrasée qui r enf e rme un objet qui lui est cher , ou d'un soldat qui esc ala de les murs de sa patrie. Il n'y a pas de gouv ernement qui ne doive encour ager le physicien phi losop he, dont les tra vaux et la m or ale tendent à abare l es aut e ls de la supers on, à détruire ces préjugés anqu es qu i se renouvelant d'âge e n âge, miren t si souvent da ns les m ains de l'homme le poignard du fanasm e. » M ém oires récréafs, scie nfiques et anecdoq ues , op . cit. , tome 1, p. 205-206. 306 E enne-Gaspa rd R obert son, M émoires récréa fs, scienfiq ues et a necdoqu es , op . cit. , tome 1, p. 313 -314. 102 Ombres av ec les mai n s des p r esdigi ta teur s Les jeux d’ o mbr es av ec les mains, dont l’ origine, la diff usion et les pr aqu es sont peu documen tées, devinr ent au cours du XI X ème s i èc le le suje t de nombreuses pub lic aons desn ées aux ama teurs et aux enfan ts. Au milieu du siècle, beaucoup de ces manuels n’ étaien t que des recueils de gr avure s, s ans c o mmen tair e ni développemen t tech niqu e détaillé 307 . Ce n’ est qu’ à parr de la deu xième moié du XIX ème s ièc le que l e s ombr es eff ectuées av ec les mains s’ ajoutèren t aux soir ées des caf é s-concerts, aux numér os de cirque ou au progr amme des music-halls ; leur es sor fu t étroi temen t lié au succès de ces ét ablissement s . Deux exp ression s émerg èrent, en fr ançais et en anglais, po ur d ésigner c e e pr aque qui gagnait e n légimité (« ombr omanie » et « shadowg r aphie ») et deux per sonnalit és (les Fr ançais Félici en T r ewe y et Théodor e R ev el) in carn èren t sa pr o f essionnalisa on. T ous deux av aient en comm un des e x périences de mimes et de comédiens amat eurs et une habilet é digitale remar qué e, méthodiqu ement acquise et entr etenu e, c o mme en tém o ignen t les pe ts manuels qu’ils p ublièren t pour f aire connaîtr e leur art 308 . Le perf ec onnemen t de la réali saon techn ique de leurs figur es e t l’ efficaci té c o miqu e de leur j eu, av aient f ait de l’ ombr oma nie un numér o digne d’ êtr e présen té en public, et n o n plus seu lement un diverssemen t d’ enf ants. La carrièr e de F élic ien T re we y (184 8-1920) est mieux conn ue que celle de Théodore R e vel (né en 1868 309 ), tr ès peu doc ume nté e. Les deux se ser aient ini és très tôt aux arts de la scène. Autodidact e, Félici en T r ewe y , in ialemen t d esné à un p ost e d’in génieur machinist e dans l’ atelier de son p ère, s’ entr aîna précocemen t apr ès a voir été f asciné par les prouesses d’ un pres digita teur v u au cirque de Marse ille. Il s’ e xer ça seul, pr és enta it s on t r av ail à ses c amar ades e t jouait dev ant un p ublic enf ann des scènes de P unch and Judy dans l’ ate lier de son pèr e. A 15 ans, il s’ associa à un acroba te pro f essionnel pour form er une compagn ie inér ante. Ses prem iers engag emen ts par des music-halls dans le sud de la Fr ance et ses expéri ences en inér anc e, lui p ermire nt à la f ois de perf econner son numér o propr e de pres digita on, incluant diver ses prouess es de m an ipulaon et d’imita on, mais aussi, contr aint de s’inve sr dans l es autr es pr esta ons (scènes de comédie, pantomim es , danses burlesq ues), de d evenir un homme de scène polyv alent 310 . Théodore R ev el aur ait quan t à lui suivi des cour s de théâtr e e t s e 307 V oir pa r ex emple les deux série s de di x -huit lithog r aph ies cha cune : [auteur inconnu] Omb romanie , P aris, St Aubi n, 1860. 308 Théo Reve l, Les Silho uees à la ma in , p rés ent é pa r H enri de Gra ffigny , P ari s, A. -L. Guyot, [s. d. ] ; Félicien T rewey , How it is done , Midd lesbrough, Jordison and Co., 1894. 309 Da te indiquée pa r le préfacier dans Théo Revel, Les Silho uees à la ma in , op . cit. , p . 9. 310 V oir Y ves Chevaldonné, « L ’ ‘ho mme en morceaux, racc o mmodé’ , de Félicien T re wey a u Prof es seur T re wey » , 1895, mille huit cent q uatre-vingt -quinze , n°36, 2002, en ligne [hp://jou rnals.open edion.org /189 5/132], consulté l e 16 avril 2022. 103 ser ait inté ress é à tous les arts de la scène, a van t de f ai re ses premier s pas au Théâtr e d’ applic aon à P aris. Il jo ua ensuite dans les s alons et en p ublic. Il aff econnait par culièr ement « c e q u’ on appelle au caf é-concert les e x centric it és » et décida de se consacr er à la pra que « des silh oue es à la main ». La qualité de ses pres ta ons fut remar quée alors qu’il se produisait dans diver s ét ablissemen ts parisiens et parais sait aus si bien s ur les gr andes scè nes que dans les sal on s 31 1 . F élicien T rewe y et Théodore R ev el fur ent pr ogr ammés par les gra nds c af és-concerts de la Belle Epoque, et Féli cien T rewe y fit éga lemen t des t our nées à l’inte rnaonal, où il r enco ntr a un vif suc c ès, en parculier à Lond res où il se rendit très r égulièrem ent 312 . Son nom fut alor s repris pour qualifier les numér os qui exige aient une gr ande habilet é digi tal e, ou pour désigner l’ élégan t costum e noir qu’il av ait l’habitude de porte r : « Il voit a vec plaisir s on nom d ’ arste s’ étendr e sur le mo nde comme un e Bonne Pa role : T rewe yorama, costum e T rew ey , Cinéma T r ewey , T rew eyisme […]. » 313 Considér é comme le pionnier des ombres à la main en Ita lie, le pein tre et aquaf orste Giacom o Campi eut une tra ject oire diff é rent e de ses con tempor ains franç ais 314 . Son par cour s perme t de complé ter e t de nuancer l’ aperçu do nné par les carrièr es de Théodore R evel et de F élicien T rewe y sur la pra que, en public, des ombres a vec les mains. Per sonnalité pleinement int égrée à la vie arsque milanaise, Giacomo Campi était peintre. Il réalis ait des sujets his toriques et des scènes de genre, des fresques et des esta mpes, d es caric atures pour la revue Guerin Meschino et des illus tra ons d’ ouvr ages. Homme touche-à-t out , aux idéaux répu blicains, soucieux de démocr aser l’ art, il se fit connaître dans la péninsule par ses specta cles d’ ombromanie. Si l’ essen el de s o n acvité d’ ombr omane était à but carita f , il se fit parculiè r ement rema rqu er à l’E xp os ion de Milan, où ses sp ectacles en soir ée renc o ntr èren t un vif succès, et lors de sa venue à R ome au Circ o lo Arsc o. En 1883, i l présen ta son spectacl e aux A rènes à V ér one, comme le rela te un ar cle de L ’ Adige : La gre at arac on de la f ête était les Ombre s : le célèbr e Campi , assisté de l'ins épar able Lelli, faisait voir au public les fameuses ombres : un e quanté d'ani maux, de figures grotesques, de scènes comiques étaien t proje tées avec un projecteur électrique sur une g rande toile et leur eff et était e xtrême ment admirable — de vifs app laud issement s é cl ataien t à chacune de ces scènes. En plus d'un autre ballon qui 311 V oir l a préface d’Henri de Gr affign y da ns Théo Revel, Les Silh ouees à la m ain , op. cit. , p. 7-10. 312 « Il pa sse a ux Amba ssadeurs, à l’Eldorado , aux Folies Bergère , au cirque Cotre lly . Il se p rodu ir a plus tard au théâtre Robert -Houdi n, où il se l ie ra d’ amié a vec Méliès. En 1876, il pa sse la Manche et triomph e à Londres. Sa carrière interna onal e est ass ez bien connue : l a Belgique, l’Espagne, l’ Alle magne, l’ Aut rich e, la Russie, l es États- Unis, le Canada, mais surtout l’ Angleterre , où il passe ses hivers pendant une vingta ine d’ années […] » Yv es Chev aldo nné, « L ’ ‘ ho mme en morceaux, r ac commodé’ , de Félicien T rewe y au Prof esseu r T rewey », art . cit é. 313 Y ves Chev aldonné , « L ’ ‘homme en morceaux, r ac commod é’ , de F élicien T rewey a u Prof esseur T rewey », art. cité. 314 Les inf ormaons biog r a phiqu es concernant Giacomo Campi proviennent de deux sources : un ar cle (Umberto Ga, « Per ricordare Gia como Cam pi », Storia d i Milano , ja n v ier 2 008, en ligne [hps://www .storiadimilano .i t/ Arte/ gia comocampi/giacomocampi.htm], consulté le 19 avril 2024) et la préf ace de son manuel ( Omb re , R oma , A . Sommaru g a , 1883, p . 5-6). 104 a vait été hissé et des f eux de Bengale allu més à la fin, la f anfar e de la ville et celle de l'A vesa contribuèren t à an imer le sp e ctacle . 315 Dans un arcle très élogieux, son fils le décrit comme un Leonard de Vinci dile ant e, dont les pein tures ne r endaient que parelle men t co mp t e de la polyv alence et du charisme. Il y pr éc ise que c’ est le car actèr e populair e des ombr es à la main qui in téressa Giacomo Campi et la possibilit é qu’ elles lui offrai ent d’ ex ercer ses comp étences mulples, nota mmen t celles de c omédien 31 6 . L e pet manu el Ombre , dont Gi acomo Campi réalisa les illus tra ons, édit é à R ome en 1884, s emble eff ec ve men t confirm er ces pr opo s. Giacomo Cam pi y me ait à disp osion du plus gr and nomb re, les techniques d e son art, sous f orme de planches c o mmen tées par l’ éditeur 317 . Contr airem ent à Giacomo Campi, Théodore Rev el et Félicien T re we y firen t des carrières de pres digit ateu rs et c’ est co mme tels qu’ils s’int éressèr ent aux ombres av ec les main s. F élicien T re wey inc arne de manière ex emplair e cee fusion entr e l’illusionniste et le montreu r d’ omb res : tandis qu’ une pare de ses progr ammes ét ait c onsacr ée à des numé ros d’ escam otages et de manipu laons variés, il ulisait pour se s numér os d’ ombr omanie des mir oirs ou la lan terne m agique. Da v an tage que les autres types de spectacl es d’ ombres, l’ ombr o manie accen tua, au détriment de la com posante narr av e, la dimension spect aculair e. Elle v alorisait n otamment l’ aspect t echnique, en e xhibant les pr ouesses digit ales de l’ arst e, mais aussi le car act ère mag ique de la perf ormance, dur an t laquelle un entr emêlemen t inf orme de doigts s e tr ansf o rmait, une f oi s pr ojeté, en figur e id enfiable et vivan te. Des planches d’ ombr omanie pouvaien t aussi êtr e repr od uites dans les ouvra ges de presdigit aon ou de vulg arisaon s c ienfiqu e 318 . Le cas de Giac omo Campi, et certaines éta pes du parc ours de Félicien T rewe y et de Théo dor e R evel, nous montr ent cependan t que leur succès fut aussi lié à leur s qualités d’hommes de théâtr e, à leur capacit é à f aire rire, à créer des fi gur es en leur prê tan t leur voix et en in ven tan t des sa ynètes. Descendan t de pein tres et d’ ar chitectes crém onais, Giac o mo Campi eut une carr ière de pein t re m ais il fut proch e du milieu théâtr al, notamm ent par l’in termédiair e de sa sœur qu i s’illustr a sur les planches 315 « La great arac on d ella fes t a furono le Ombre : il celebre Campi, assisto dall’in separabil e Lelli, fece assis tere il p ubblico al le famose omb re : una quantà di animali , figure g roesche, scene comicissime ven ivano d isegna te col rifleore eleric o s op ra u na gran de t ela e riusciro no d’ un eff e o m irabile — ad ognu na di quelle scene scoppiavan o vivissimi a pplausi. Oltre ad un a ltro pallone che fu inn alz ato ed a i fuochi di Bengale accesi in fine dello sp eacol o, contribuirono ad allietarlo la ban da ciadina e qu ella di A ve sa. » L ’ Ad ige , n°255, 20 a oût 1883 . 316 Arcl e d e Pline Campi publié e n juin 1949 et retr a ns crit da ns U mberto Ga, « Pe r ric ordare Gia como Campi », Storia d i M ilano , janvi er 2008, en ligne [hps://ww w .storiadimilano.it/ Arte/giacomocampi/giacomocampi.htm], consulté l e 19 avril 2024. 317 Giac om o Campi, Omb re , Roma, A . Sommaruga, 18 83. 318 V oir pa r ex emple le manuel du presdigita teur O. Alber -G r aves, Le s Pets Se crets am usa nts , Paris, Hachee et Cie, 1908. Restués dans leur intégr alité, le tr e et ses sous-tres sont les suivants : « Les p ets secrets amusants du presdigita t eur Alber -Gra ves, o mbres a v e c les mains, pli s du papie r , calculs a musants, pres digitaon, jo uets, tours d e cartes , de dés, d e do minos, expériences comiques, etc ., etc., ouvr age illustré de gr avures. » 105 de théâ tre Manz oni de Mil an. L ’ éditeur de son pe t manu el Ombre insis tai t sur se s t alents d ’imita teur . Concernant F élici en T rew ey , la scène d e mime T abarin ou Vingt -cinq tê tes sous un chape au 319 é t ait u ne des pièces phar es de son progra mme. Henri de G r affigny , le pr éf acier du manuel de Théo R evel, présen tait ai nsi l’ o mbr omane : « Après quelq ue t emps d’ ex ercices, il r éus sit à d onner un aspect t o ut nouveau à ce g enr e d’ ombr es, dés olantes jusq ue-là pa r leur im mobilité, leur app ar ence rigide et fi gée. Il in vent a des moy ens, des trucs — comm e on dit au théâ tre — aussi ingén ieux que simples, par lesquels il prêta la vie à ses personna ges ; il comp o sa des sa ynètes enères [… ]. » 3 20 Malgré le car actèr e c onv enu de l ’ éloge, tr ès pr oche de celui de l’ éditeur de Giac omo Campi , les qualité s menonnées dev aient eff ec vemen t disn guer ces o mbr omanes à succès. L eur c arrièr e e t leur popularit é peuv ent, du moins, le laisser supposer , ainsi q ue le conte nu des s pecta cles. T o ut c o mme F élicien T re wey , Théo R evel déve lo ppa non seulement son agilité digit ale mais aussi son jeu, en c omposant « des sa ynète s enèr es », dont c ert aines furen t rep roduit es dans le manu el ( Chez le den st e , L e T r oupier ). Pr aqu ée par des pr ofes sionnels qui évoluai ent à mi-chemin entr e le théât re, la m agie et le spectacl e de curiosit és, l’ omb romanie f aisait pare de la f amille hét érog ène des « a ra cons », où l’ art du bonimen t, l’ingénieri e bricoleuse e t le specta cle du mouv ement, pr épar ai ent au cinéma. Le s rudim ents en mécaniqu e de Félicien T re wey , ac quis dans l’ ateli er pat ernel, lui av aient non seulemen t permis de fabriq uer d’ingénieux trucag es mais aussi d’ en v isager la concep on d’ un nouveau sys t ème de pr o jecon, le « trew eyo r ama » qui res ta à l’ éta t de croquis. Sa rencon tr e av ec A ntoine L umièr e le conduit à intégr er le ciné mato grap he à ses spect acles, ce qu’il fi t a vec succ ès lo r s d’ une t o urnée en Angle terre. I l pr o jet ait alor s ses pr o pr es films mais sa difficulté à se renouv ele r le mainn t à l’ écart de l’ épopée des pionnie rs du cinéma 32 1 . Quelle plac e pour les ombr es de figures ? Le charme spécifique du th éâtr e d’ ombr es de figures qui opér a au tournan t du XV IIIème siècle semble s’ êtr e a énué à mesure que se dém ulpliaien t et se div er sifiaient les rec o ur s possi bles aux ombres. A n ouveau, l’ usag e des termes ulisés ( bien que l’ analy se en soit toujou rs parell e et fr agile), peut servir d’indica teur : l’ e xpression « o mbr es chinois es » perdit de sa substa nce au cours du XIX ème siècle et s ervit de plus en plu s à désigner toutes f ormes d’ ombr es projet ées ( que c e soit c elles de figures, des mains ou du c orps ener) v o ir e même d’ ombr es dessinées (concurr ençan t c e f aisant le terme « silhoue e »). Repri s par ses s uccesseu rs, l e théâtr e des « Ombr es chin ois es » de S érap hin 319 F élicien T rewey , How it is done , op . cit. , p. 1 8. 320 T héo Rev el, Les S ilhou ees à la main , p résen té par Henr i de Gr affign y , Paris, A. -L. Guyot, [ s. d.], p. 7-10. 321 V oir les développements « Un précurseur du cinéma ? » et « Premiers contacts avec le cinématogr ap he », dans Y ves Chev ald onné, « L ’ ‘homm e en mor ceaux, r accommodé’ , de Félicien T rewey au Pr ofe sseur T rewey », art. cité. 112 dînait et on allait au spectacle, qui dev ait se te rm iner un peu a vant ne uf heures, heure à laquelle tout le monde essay ait d’ être ren tré chez soi […]. 346 La coutu me se répand it. Des petes as s ocia on s de sept f amilles se c onstuèr ent, chaque f amille étan t chargé e d’ or ganis er une r écepon l’u n des sept d imanches de Car ême : En gé néral, les spectacles av aient toujours l ieu dans la maison de la mê me famille, celle où il y av ait une pièce ou un local réuni ssant les meill eures condions pour la réunion. Cha que di manche, il était organisé par une famille différ ente, qui devenait comme l’i mpresario du spectacle, i nvit a it ses ami s et payait l es fr ais d e la repr ésenta on. 347 La diffusion et la ritualisa on de ces pr aqu es firent ém erg er un n ouveau type d ’ arste p opulaire, appelé « sombrista », aux quels les f amilles org anisatrices pouv aient f aire appel « moy ennan t un e modeste rétribuon » : Ils apportaient l’ appareil de scène, de sorte qu e la famille organisatrice, si elle l e souhai tait, n’ av ait à s’ occuper de rie n. Différ ents prix éta ient fix és se lon si le sombrist a dev ait a voir a vec lui to ut le pe rsonnel ou s i l’un de s me mbres de la maison où se tena it la représent aon, ou l’un des invités, désir a it don ner la réplique. Quan d c’ était le cas, un e courte répéon devait être f a ite à l’ av an ce pour l ’intégr er à la far ce. Le sombrist a tr an sportait l’ é cr a n, la la mpe, les fi gurines et l es aut res artef ac ts d ans une boî te . Autref ois, l’ écr an ou la scène s’installait, tant bien que mal, dans l’ encadreme nt d’une por te. Ceux qui dev aient se prod uire sans êtr e vus du pub lic, s’in stallaient à l’inté ri eur de la pièce. 348 La disp o sion décrit e par Joan Amades devint la c onfigur aon typique des théâ tres de société en Cat alogne pour lesquell es l’ e xpression « teatro de sala y alcoba » se génér alisa au XIX ème siècle 349 . 346 « Aq uestes reunio ns er en mou ocasió de pla ent conv ersa i tertúlia familiar , q ue solia acabar a mb u n refresc , en el q ual era d e rigor prendr e xoc olata fe ta en algu n conv ent, i p rou e s preocu pave n e ls amo s d e la casa de dir quin era i els con vidat s de p onderarne l'e xc elle ncia. La xoc ola ta era sucada am b secalls o melindr os, qu e, per a ésser bons, havien d'ésser del Forn dels Angels. […] Era corrent de dir el rosari a entr ada d e f osc. Després sopaven i acudien a l'espec t acle, qu e es feia que acabée un xic aba ns de les nou , h ora en qué tothom p rocura va ésser a casa […]. » Ib id. , p . 67. 347 « Era general que els espectacle s f ossin fets sempre a c asa d'u na mateix a familia, la que tenia una sala o loc al que reu nis més bo nes cond icions per a la tert úlia. Cada diumen ge corria l'organo tz aci ó a càrr e c d'una familia diferent, que venia a ésser com l'em presària d e l'espectacl e i con vida va les seves am is tats i pag ava les desp eses de la fu nció. » Ibid. , p . 68. 348 « […] m itjançant un humil pagament . Ells es po rtaven l'aparell escènic ; de manera que la familia o rganitzadora no havia de p reocupa r -se de res, si aixi ho desit java. Es feien dive rsos preus segon s el ‘sombrist a ’ hag ués de portar - se tot el persona l o hi ha gués algú que desitgés prendre part en el dialèg entre els familiars de la casa on era dona da la rep resentació o e n tre els seus conter tulis. Quan d era així, calia f e r p rèviament un p et assaig per encaixar la farsa. El ‘sombrista’ portava dintre d'u na caixa la pantalla, e l l lum , les fig ures i altres artef actes. La pantalla o e scenari solia éss e r installat, com millor es podia, en el marc d'una port a. Els qui havien d'actuar sense éssers vistos pel public, s'installaven dintr e de l'hab itació. » Ibid. , p . 68. 349 « No us ne c onn aissons pas la date ex a cte d' appa rion de ce concept, mais notre hypothèse le ra ache au x repr ésenta on s théâtr al es d'o mbres chinoises dans la sphère privée. [...] L'ulisaon de la salle et de l'alcôv e fut pres qu e un e év idence, en r aison des car actérisque s de c e ty pe de représent aon qui exigeait un espace où les manipu lat eurs d'ombres pouvaient se cacher , et certa ine ment aussi e n raison de la similit ude de cet espace av ec celui d’un t héâtre : alcô ve-scène, salle -plate au. [...] au fil du temp s, ces ‘théâtres d'om bres’ deviendront des théâtres po ur act eurs [... ] il est intér essant de noter qu e la même e xpression est ulisée pour désigner aus si bien l'espace de la maison, à propremen t parler , que des locaux loués pour ces spec tacles, ainsi que pour les repr ésenta on s à do micil e. » [ No sabe mos la fecha ex acta en qu e apa rece este concepto , pero nuestra hi pótesis 113 P armi ces prof e ssionnels, Joan Am ades donne quelqu es noms. Joan V alls par ex emple fut réputé pour les spect ac les qu ’il donnait c hez la f amille Corbelles. Le sombris ta Nev as jouit égalemen t d’u ne gr ande popularit é aupr ès des fa milles f ort uné es . Andreu Ga v arró , pein tre d e pr o f ession, eut d u succès a uprès d’ une clientèl e plus modest e 350 . La fam ille Cuyàs fu t l’ une des dernières gr andes fam illes de Bar celone à org aniser réguli èremen t des repr é sen ta ons de t héâtr e d’ ombr es. Les sp ectacles étaien t assurés p ar plusieur s membr es de la f amille et p ar des com édiens. Des soir ées éta ient or g anisées chaque semain e, de 1865 à 1877, de l’ a utomne au prin temps, e t fur ent a ccomp agnées d’ un j ournal, L ’En tr ete nimen t [le diverssemen t], dans lequel é taien t publiés des p oè mes, d es f euillet o ns, des chan sons, souven t comiqu es , et le pr ogram me des séances (« repr ésen ta on en o mbr es du jour » [ funció s ombris ta de avuy ]). Le numé ro du 31 décembre 1876 annonçait l e pr ogram me suivan t : 1° Une gr and e s ymph onie du maestro V er di i nterprétée au piano par un arste bien connu de la maison. 2° Un str atag è me [ gat ada ] en un acte, pièce originale d e M. Sera Pitarr a L A B OUTIF A RRE DE LA LIB E R T E . 3° Un aut re str atag è me, origina l, en u n a cte d u même auteur L ES P IL ULES DE H OLL OW A Y . 4° La d anse fan tasque L ES O MBRES BLANCHES . A vec l esquelle s se terminera la représ entaon. (A noter) Dans un des interludes, o n jou er a Une tombo la inno cent e . 351 Les r eprésen taons privé es de t héâtr e d’ om br es ne se limitaien t pas aux couches privilégiées de la soc iét é. Les f amilles moins f ort unées s’ org anisa ient égalemen t en pete s sociét és mais il é tait r are que les spectacl es se ennen t dans les maisons. D’ autres lieux ét aien t i n vess c omme les lo relacio na con la s representaci ones teat rales de s om bras c hine scas en el ámbito privado . […] La ulización de la sala y alcoba surge casi ob ligada por l as caracterísc as prop ias de e s te po de rep resenta ción , que p recisaba de un espacio do nde po der e sconderse los manip uladores de las somb ras y segu ramente p or la similit ud de est e espacio con un teatro : alcob a-esc ena rio , sa la -platea. […] co n el emp o estos ‘teat rets d ’ omb res’ se con verrían en tea tros para rep resentar esp ectácul os c on acto res […] resulta interesant e constat ar que se denomin a b ajo la misma e xpresión sala y alcob a t anto al espa cio de la casa, propiamente dicho, como a esos locales a lquilado s para r epr esentar las funcio nes, como tamb ién la s rep resenta cion es caseras. ] Núr ia Ruiz Co mín , « El tea tro de sala y alcoba en la Catalun ya del s iglo XVIII, un acto s ocial en un espacio priv ado e ínmo » , Re vista de hist o ria modern a , n °30, 2012, p . 251-265. 350 V oir Joa n Amades, Ti telles i om bres xineses , op. cit , p . 70. 351 « 1° Una gran sinfonía del Mestre V erdi ex ec utada a l pian o per un a rs ta m olt con egut á casa seva. 2° La ga tada en 1 acte, origin al de D . Sera P itarra L A BUTIF ARRA DE LA LLIBERT A T . 3° Altra gatada en 1 a cte original d el ma teix autor L AS PILDORAS DE H OLL OW A Y . 4° Lo ba ll fan tasch de L AS SOMBRAS BLAN CAS . ab q ue se acabar á la funció . (Nota) En un dels intermedis se fara Una inoc ent a rifa. » L ’Entre teniment , n °7, 31 d écembre 1878. 114 arrière-b ou ques, les ateli ers… Concernan t le milieu des arsans, Jo an Amades cit e longuem ent le témoignag e d’ Aureli Capm any d ont v o ici un extr ait : Le thé âtr e menonn é s’ appelait « Ratapiny ada » [chauve-sour is], no m très ap proprié au ty pe de spectacle. L e spectacle de réfé rence eut lieu dans l ’ arri ère-bou que d ’ un maître tourneur . Un luminaire à deux bec s éc lair ait la pièc e, c’ est -à-dire la sall e à manger , qu i était remplie par l’ assist an ce, car c’ était une première. L a foule était e n ex cès, et ceux qui ne pouvaient entrer da ns la salle, l e tourneu r les pria de res ter dans la b ouque p our jouer a u qu into . Une clo che do nna it le signal du début . Le rideau se l ev a. La comédie représentée était L'apren ent sabater magre i burleta [l’ appren save er maigre et moqu eur ]. Comm e le s personnages d e cee pete pi èce sont no mbreux e t qu e l e g arde-manger où s e cachaient l e s interprètes était pet, il y e n a vait un qui faisait deux voix, un a utre qui en faisait trois, et i l arrivait parfois qu ’ on ne sache pas que l personnage était en tr ai n de parler , surt out quand c elui qui te nait le r ôle dev ait lire, c ar à ce mom ent -là, le mouvement s’ arrêtait. 352 Ces specta cles d’ ombr es da ns les f oyer s plus m odest es furen t f avoris és par l’imp ression de silh oue es à découper , parf oi s acc ompagnées de te xtes, par les éditeur s barcel onais A ntonio B osch et Juan Llor ens. Ces planches et pe t s livres pour « ombre s chinoises » 353 n’ étaien t en f ait qu’ une pare de la produ con m assive de feu illes et de livre t s q ue les libr air es e t les c ol porte ur s v endaient en qu anté au XIX ème siè c le. Appelés « plecs de fil i can ya », ces im prim és p opulaires ( souv ent de sim ples « f euilles » [ plecs ]) éta ient p résen tés s uspendus à des fils au mo yen de pinces en bois [ fil i ca nya ] 354 . D’ après J oan Amades, le type des pièces r epr ésent ées dans la sphè re pri vée év olua. Au début, il s’ agissait de simples dialogu es inspir és des r oman ços popu lars . On n e s ait pas s’ils fu ren t é crits spécifiquemen t pour le théâ tre d’ ombres. Ils ét aient joués a vec deux figures d ont les mouvemen ts étaien t limités 355 . Parmi ces dialogues comiqu es il y a vait : Els fas cs [les dég oûtan t s], L a sogra i la nora [la b elle-mère et la belle-fill e], Cal ó i T eresa . Il y eut ens uite d es te xtes plus c omple x es , a vec d av anta ge de p ersonnag es et des déc ors . Elles ét aient p arf ois signées « per lo sombrist a A. A . y E. » 356 ou « pe r lo sombris ta Andreu Amat » 3 57 . Les tres étaien t : L'advo cat o lo pagè s que pretén p let [l’ avoc at ou le 352 « El teatre de què fem menció era anomenat Rata-pin yada , no m molt ad equat a la mena d'espec tacle. La funció d e referència er a fe ta a la r eboga d'un m estre torner . Un a Ilume ne ra de do s brocs acla ria la sa la, o sia el menja dor , que estava atapeït de concurrents , car e s t ractava d 'una e s trena . L a concurrència era ex cessiva i, com que no cabien a la sa la, el torner e ls pregà q ue u na part rest essi n a la boga a jugar a l qui nt o . Una campaneta donà el senyal d e començar . S'alçà el teló . La comèdia q ue es representava e ra L'aprenent s abater magre i bu rleta . Com que e ls personatges d'aquesta ob re ta són molts i e l reboste t on estaven am agats el s actu ants era mo lt reduït , tal hi havia que f eia dues veus i tal altre que en feia t res, amb la qual cosa s uceïa que de vegades no se sabia quin persona tge era el q ui parlava, sobretot quan tocava llegir al qui tenia la figu ra, perquè llavors parava e l moviment. » Aureli Capman y , Ombres Xineses , cité dans Joan Amades, Titelles i ombres xineses , op. cit . , p. 72-78. 353 Sur les pl anche s de Antonio Bosch et J ua n Llore ns l’ expression inscrite est en espagnol « som bras chinescas ». 354 V oir par ex emple le cat alogu e d’ exposi on Jos ep Ache, Carregat de roman ços ! Plecs de fil i canya del lleg at P a u Vila de l a Fundació B osch i Cardellach , Fun dació Bosch i Cardellach, 2013. 355 Joan Amades, Titelles i o mbre s xineses , op. cit . , p . 79. 356 C ’ est le cas de Entremes nou, lo casat que tractan criad as viu de cosas r e galada s , impri mé à Barcelone pa r Fr a nce sc V allé s, [s. d.]. Le s ini ales « A . A . y E » sont celles d’ And reu Amat i Estev e (1827 -1875). 357 C ’ est le cas de Entremes, lo advo cat o lo pa gés qu e preten t plet , imprim é à Barcelone par A . Sierr a, 186 7. 115 pa ysan q ui porte plain te], Las nou s espan tadoras o la treta de dos estud iants [les noix effra yant es o u le str atag ème des étud iants], Do n P olicarpo o lo pare repeta n y la mare vanitosa [Do n Polic arpo ou le père rep en e t la mère org ueilleuse], Casat que, t ractan t criades, viu de coses regalade s ... Les f amilles jouaient aussi les pièces des plecs d e fi l i cany a . P armi elles deux fur ent tr ès populair es : El ca sament d’ en Saldoni i la Marga rida [le mariage de Saldoni et Marg aret] et L ’ aprenen t sabater [l’ appren  sav eer] d ont il e xista diff éren t e s édions, d es copies e t des par o dies. Les f ac é es d’ étud iants dans Estudian ts que ix en de pe na per a par -se a cos ta ag ena [des é tudian ts qui s’ en s ortent en s’ empiffr ant aux dépens d’ autrui] ou les av entures du voleur Tin yet a (dans Las astucias d’ en Ti nye ta [les rus es de T yneta ]) éta ient au ssi tr ès populair es 358 . A parr de 1859 359 , les imprimeurs Juan Llor ens et Anto nio Bosch édit èren t des planch es s ur l e modèle des imagiers fran çais d’Epin al et de Metz. En 1863, Juan Llor ens publia égalem ent des liv re ts. Le s thèmes et les person nages de c es livre ts étaien t similaires à ceux des imagier s fr ançais mais les intrig ues étai ent nouvell es. Juan Amades indique par ex emple que les silhouees éditées à Metz ou Epinal pour joue r Le Magicien R othomago , ét aien t, chez Juan Llorens, accompagn ées de deux te xtes : M erlin el encan tador [Merlin l’ enchant eur] et El diablo de la cest a [le diable au panier] 360 . Mais ces te xtes n’ eur ent pas le succès esc ompté : An ton io Bosch ne publia aucun livret et Juan Llorens seulement quelques-un s. Contra irem ent aux saine tes et entremeses précédemm ent men on nées, ils étaien t en cas llan, c e qu i, d’ après Jo an Amades, exp liquer ait leur diffusion limité e. A la suit e d e plusieur s études 36 1 , on peut eff ecvemen t corréler le succès des t héât res d’ ombr es et l’ essor du t héâ tre de langu e ca talane. De puis le XVIIIème siècle, le ca talan au théâtre n’ éta it ulisé que dans les spec tacles de soc iét é ou dans les interm èdes. Les pièces étaien t des t r aducons o u des adapta ons de f ormes br èv es du théâ tre casllan d e l’ époque baroq ue. A l a fin d u XVIII ème si ècle, une nouvelle génér aon d’ auteur , parmi les quels Andreu Amat ( qui s ignait « per lo sombrist a Andreu Amat » 36 2 ), œuv r a pour légimer le théât re écrit et jou é en c a talan et pour que des pièc es ca talanes soient repr ésen tées sur les scènes offici elles. L ’ eng agemen t de c es auteur s fut soutenu par le 358 Joan Amades, Titelles i o mbre s xineses , op. cit . , p . 82. 359 Ibid. , p. 84 . 360 Ibid. , p. 86 . 361 Ce déve lopp e men t s’ app uie s ur les hypothèses de Núria Ruiz Comín dans « El tea tro de sala y alcoba e n la Cat alun a del siglo XVIII, un acto social en un espac io priv ad o e ín mo », art. ci té. V oir ég alement Gabriel Sansan o , « De l’herència bar roca al quadre de c ostums, l es pr i meres pa sses del t eatr e vuitcenst a (1770-184 5) », A nuari V erd aguer , revist a d’ estudis literaris del segle XIX , n °17, 20 09, p. 439-456 . 362 P armi ces « plecs de fil i canya » signés pa r la formule « per lo somb rist a Andreu Ama t » (ou pa r les iniales A. A . y E.) on peut citer les « entr emeses » : L o advo cat o l o pagés q ue p re tent plet (Barcelone, A . Sierra, 1867), Las nou s espantadoras ó la t reta de do s estudiants (Barcelone, V a llés, [s. d. ]), Sa garatas d e vehins in consecue nts (Barcelone, Na r ci so Ramirez, 1869) ; ou en cor e la « sain et e », Don Policarpo (Barcelone, Francisco V allés, [s. d.]) précédée de la menon « conforme lo compo ngué lo sombrist a A . A . y E. tulat : D. P olicarpo » . A propos d’ And reu Ama t i E stev e, voir sa no ce biogr ap hique d ans l’ encyclopédi e en ligne enciclop edia.cat. 116 dynamisme d es pr aqu es privées e t par les imprimeur s qui, à V alence e t à Ba rcel one, jouèr ent un rôle essenel pour diffu ser et fa ire rec onnaître leurs tr a vau x. Enor mément de te xtes en ca talan fu rent ainsi écrits e t imprimés pour les th éâtr es de sala i al coba ( al o r s souv ent des t héâtr es d’ o mbres). Ce fut donc d’ abor d d e c e e abondant e pr oducon de saine t es et entremeses , pour les théâ t res de sociét é et la sphèr e privé e, que l e théâ tre ca talan éme rg ea, pr épar an t la v o ie aux gr ands dr amatu rges de l a deuxième moié du XIX ème siècle. L ’ ess or du théâ tr e cata lan, celui des théâtr es de sociét é e t des théâtr es d’ ombr es fu ren t ainsi é troit ement liés et leur dynamisme conjoint génér a des influence s récipr oques, f ormelles et théma ques, qui res ten t encore à explo rer . Jeux d’ ombr es co rpo r elles A la fin du XVIIIème siècl e, p lusieurs p ièces dial oguées, à inte rpré ter en ombr es humaines derrière un écr an, furen t éc rites pour des théâ tres d e société. Le pr éf acier de L ’Heureuse Pê che (publiée en 1770) dé crivait ainsi le disposif de c e type de sp ectacle, p arf ois app elé « omb res hu maines », « ombres vivan tes » ou « om bres espagnol es » : Le mécanis me néc es sair e po u r l’ ex écuon de c es sortes de pièce s est aussi s impl e qu e surprenant qu and on ne les connaît pas : on m et un pa pier huilé bi en tendu, ou deu x dr a ps l'un sur l'autre, à la p lace de la toile qui f erme le théâtre. (Le pa pier huilé vaut mi eux, parce qu 'on ne voit point la lumière au tra vers.) Ensuite on place une seul e bougie, ou deux collée s e n sembl e, si le théâtr e est f ort gr and , à envir on sept pieds du pap ier hu ilé ; et les acteurs ét a nt entre le papi er et l a bougie, f ont voir leur ombre sur le tr an sparen t [ …]. 363 Le préf acier indiq ue que ce genr e d’ amusement v enait d’Espagne : Le genre d e drame do nt je do nne aujourd'hui un essai est, à c e qu 'on m ’ a dit , très usit é en Espag ne : il est nouveau à P aris ; ce s er a l e s eul mérite de c elui qu 'on va lire, qu i fait, pou r un théâtr e de société, n'eut jamais été mi s au j our sans cela. 364 Si l’ origine espagnole des spectacles d’ ombres huma ines est difficile à prouver , on peut cependan t r appeler n o tr e h y pothès e c oncernant l’ expr ession « om bres ita liennes » qu i fut p eut- être ulisée p our désigner des numér os d’ ombr es humaines 3 65 . Le préf ac ier présen te sa pièce com me un premi er essai et incit e d’ autr es aut eurs à f aire un usag e plus pr of es sionnel d u proc éd é : 363 Préf ace dans [auteur inconnu] L ’Heureu se Pêche, c om édie p ou r le s o mb res à scènes c hangea ntes , Paris, Le J ay , 1770, p. 5 -9. 364 Loc. cit. 365 V oir les a rcles parus dans la presse anglaise au XVIIIème si ècle, précédemment cités. O n peut r edonner celui du Ari ’ s Birmingham Gazee (1759) qu i an nonçait : « [ …] une scène magique de pa ntomime a vec des pers on nages grotesques, ap pelée L ES O MBRES IT ALIENNES […] » [ a P antomimical Mag ic Scene in Gr otesque Characters, call’ d T HE I T ALIAN S HADOW S ] Ari’ s Bi rmingh am Gazee , 23 juillet 1759. 117 […] mais dans un temps où le goût de jouer la co médie est uni ver sellement répandu , j'ai cru faire plaisir aux amateur s d e le ur procurer une faç on no uvelle de s'a muser et d'amu ser les autres ; et si quelqu 'un, a vec plus de t a lents que je n'en ai, veut se donn er la peine de mi eux c alcul er que je n'ai f ai t les effets de l'ombre, il verr a que c' est u n mo yen t rès agréable d'employer sur nos théâtres la magie a vec un e vr ai sembl ance qui étonne ; d’un autre côté, il faut s e prêter à l’illu sion de n e voir que des ombres, a gir , se c on duire et a voir de s intér êts comme les ho mmes : mais cela n’ est pas di fficile, on r econnaît les t r ait s du visag e sur l e tr ansparent, et le son de la v oix f ait aisément disnguer les acte urs, qui ne peuvent f aire le moindre mouvem ent qu'on n e l’ a perç oive sans p eine. 366 Ce e humilité co n venonn el le du préf acier , qui souligne la modese de son entr eprise et imagine de futurs écrits, plus ambieu x, des nés aux scènes publiqu es , nous r appelle une d es c ar actéris ques du théâtr e d e société : « [… ] il imite, détourne ou in vent e de nouveau x genr es, suscepb les de s’ épan o uir sur les sc ènes publiques, en Fr anc e et à l’ étr anger , tou t p arculièr ement dans u ne Eu rop e tou rnée ver s le modèle culturel fr ançai s. Lieu de passage, donc, des te xtes, des auteu rs, des acteurs et des esthé ques […]. » 367 Da ns sa c orrespondan ces av ec Dider ot, le bar o n von Grimm (1723-1807) f ormulait un vœu c ompara ble à celui du pr éf acier de L ’Heure use Pêche . Cr aignan t l’ app auvrissement laten t de cet « amusement de socié t é », qui risqu ait d’ ê tre « éto uff é dès sa naissance par la fur eur de jouer des pro verb es », Grimm e xprimait le souh ait d’ a voi r bien t ôt « un théâtr e c o mplet de pareilles pièces » , afin de perm ere à ce div erssement qu’il jugeai t « a ussi spirituel que noble » de dev enir un art plus abou, usant habilement de ses po ssibilit és : « Il se pr ête même aux enchan temen ts, au mer veilleux et aux ca tas tr ophes les plus terribles. Si vous v oulez, par e x emple, que le diable emporte quelqu’ un, l’ acteur qui f ait le dia ble n’ a qu’ à s auter a vec sa pr oie par -dessus la chandelle en ar rière, et, sur la toil e, il aur a l’ air de s’ en voler av ec lui par les air s. » 368 Contr airem ent à l’ ombr omanie, les ombres humaines n’in vesr ent que t r ès ponctuellemen t les scènes publiqu es et pr ofes sionnelles. Sous f or me de pant o mimes o u de danses de car actè res, leur apparion ne c onstuait par e x emple qu’ une scène dans les pi èces des théâ tres des boulev ards o u u n numér o dans les pr ogra mmes hét éroclit es d es tr oupes inéran tes 3 69 . L ’in térê t po ur les ombres corpor ell es se manif est a su rtout dans les salons où, com me le pressen tait Grimm, leur mode cr oi sa celle des « pr ov erbes dram aques ». C ’ est le peintr e et talen tueux ordonnat eur de f êtes, Louis Carrogis de Carmon telle (17 17 -18 06), qui f o rmalisa le genr e et ses recueils suscitèr ent l’ engouemen t pour ces 366 Pr éface dans L ’H eureu se P êch e, comédie po ur les om bres à scènes chan geantes , op . cit. , p. 5-9. 367 Introducon dans Marie-Emm anuelle Plagnol, Dominique Q uero , Théâ tres de so ciété au XVIIIème siècle , op. cit . , p . 9. 368 Le re du 15 août 177 0 pub liée d ans Friedrich Melchior G r imm, Correspond ance liérair e, p hilosop hique e t crique de Grimm et de Di dero t de puis 1753 j usqu'en 1790 , P aris, Furn e, 1829, to me 7, p. 49-50. 369 « Je m e souviens d' a voir été si ngulièrement émer veillé da ns mon enfance par le noble j eu appelé scha enspie l en alle mand, r eprésent é par des c omédi ens ambulants a vec beaucoup de suc cès. On m et à la place d e l a toile du théâtre des papiers hu ilés bi en tendu s, ou bien une toile blanche bi en tendue. A sept ou huit pieds en a rrière de cee tentur e on pose sur l e t héâtre un e chand ell e ; en plaç a nt les acteurs entre cee chan delle et la toile tendu e, la lumiè re qu'ils ont de rrière eux projee leurs ombres sur cee toile tendu e ou sur le papier transparen t, et les montre a ux spectate urs a vec t ous leurs mouvements et gestes . » Lo c. ci t. 118 modeste s coméd ies de m œurs. Sa pr olifique pr odu con comp rend tr ois p rov erbes p our ombre s corpor ell es, analys és dans un arcle par V alenn a Po nz eo. Accessibles aux enf an ts, ces prov erbes s’ adressaien t av an t t o ut à un public d’ adu ltes, capables de saisir les allu sions, les r env o is aux débats du temps et les r éf érences li érair es. Les trois pièces, aux intrigues senm ent ales ou domesq ues ordin aires, ont un point com mun qui jusfiait le disposif c hoisi : l’interven on du diable. « Inoff ensif et bouff o n » dans Le Père avare , il est f arc eur , rusé et secondé par une tr oupe de dia blons dans R obert le diable ; il de v ient sév èr e et e ffr ay ant dans Les Enf ants désobéissan ts 370 . P our repr ésent er ces pers on nages diaboliq ues, l es acte ur s é tai ent in v ités à user des eff ets que perme aien t l es ombr es proje tées : « Le diable v i endr a en sautan t par -dessus la bougie, ce qui lui donner a l’ air de t o mber d’ en haut, et lor squ’il s’ en ir a ave c quelq u’u n, ils saut er o nt ensemble, en part ant d’ auprès de la toile, par -dessus l a bougie, ce qui leur d onnera l’ air de s’ en voler . Il y au ra plusieur s autre s moy e ns qu i ser ont indiqu és dan s l es pièces. » 371 Plus d’ un sièc le plus tar d, en 1885 , Sarah Lovina Stockin g 372 publiait un manuel t rès comple t, Shad ow Pictures , P anto mime, Charades, T ab leaux , qui fournissait aux amate urs nombr e de petes f ormes dra maqu es à inte rpré ter c hez soi en om bres corp or e lles : des pr ov erbes, des i mita ons de tableaux, des sa ynèt es , a vec des dét ails sur la mise en scène, s ur les costum es et les accessoires et des c onsignes exige ant es 373 . Au t o urnan t du XIX ème siè cle, l es ombr es h umaines éta ient d av anta ge c o nsidér ées c omme un diverssemen t f amilial. L ’ e ssayis te et dram atur ge Pau l V erdun , en 1905, publia dans la collecon « Soirées en f amille » deux pièces à j ouer en ombres corpor elles (parmi d’ autr es pièces à j o uer chez soi en fa mille) : La P laisan te A venture d’ Ar lequin et La Dispute au café , tout es deux sous-tr ées « ombr es en un acte , à six pers onnage s hommes » 374 . Prés entées comme des pièc es pour « o mbr es vivan tes », ces pan tomimes étaien t une succession de scènes mimées, ponctuées de rar es r épliques : l’int érêt de l’ e x ercice résidait dés ormais dans l’ art du ge st e com plexifié par le disposi f . Le t ext e se présen te comme une longue desc rip on, très précise, des ac o ns, des propos, des réaco ns, des atud es des pers on nages pour chaque scène. T andis que Carmont elle, dans la préf ace de ses pro verbes d’ ombres dialogués, me ait l’ accen t sur les techniques pr opices au regis tre merveilleux, Pa ul V erdun, pour ses pièces d’ ombr es silencieus es, insist ait sur l’ art de la pantom ime : 370 V alenna Ponz eo, « Proverbes et transparents, l es théâtr es d’ ombres de Carmon tell e », dans Clara Leri (dir .), Metamorf o si dei lu mni, il corpo , l’ omb ra, l’ eco , T urin, Accademia Univers ity Press, 2014, p . 144-163. 371 Carmont elle , A ver ssement s ur les pr ove rbes suivants , proverbe s et comé dies p osthumes de Carmontel , précédés d’une n oce par Ma da me la comt esse de Genl is, Paris, Ladvocat, 1825, tom e 3, p. 323-324. C ité dans V alenna Ponz eo , « Proverbes et t r an sparents, le s théâtres d’ ombres de Carmontelle » , art. cité. 372 Également aut rice d’un man uel a nalogue éloquemm ent intulé « tableaux po ur l’ école ou le salon » ( Sar a h Lovina Stocking , S choo l and Par lor T able aux , C hicago , T . S. Denis on, 187 9). 373 Sar ah Lovina Stocking, Sh adow Pict ures, Pan tomim es, Chara des, T ab leaux, Chicago , T . S. Denison, 1887. 374 P aul V erdun , La Pla isante A venture d’ Arlequ in , Paris, Bibliot hèqu e des soir é es en famille, 1905 ; La Di spute au café , P aris, B ibliothèqu e des soirées en famille, 1905. 119 [Les ex éc utants] s e souviend r ont qu e leurs gestes rempla cent de s phrases. […] Ils exécuter ont leurs ge stes t rès lentement, en détachant les m embres du corp s e t en décompo sant les mou vements. [ …] Cee lenteur et c ee d éc omp osion de s ges tes sont ind ispensabl es pour p ermere aux specta teurs de compr endre et de suivre les péripée s de la pi èce, le pu blic n’ y é tant pas aidé par le dialogue […]. 375 Les associaons dr ama ques d’ ama teur s au début du XXèm e sièc le s’inté ress èren t à c e e manièr e moins in midan te, car ludiq ue et détourn ée, de fair e du théâtre. Co mme l’ observ ait De nis Borda t, qui connaissai t bien ce milieu des t héâtr es amat eurs, dans son Histoi re du théâtre d’ ombres : « Les théâtr es de salon ont disparu. Les t héâtr es d’ ama teur s qui les remplac ent apparennen t souven t à d es associa ons. Un thème d’ om bres hum aines leur est d evenu classiqu e. C ’ est celui de l’ opéra on. » 3 76 P ara llèlemen t au succès de quelques ombr omanes pr ofes sionnels, les ombres av ec les mains firen t aussi l’ objet de publica ons des nées à des théâ t res entr e amis ou en fa mille. Les manuels des pres digit ateu rs Théo R ev el, F élicien T rewe y e t Giac omo Camp i s’ adr essaient à ce l arge public d’ « ama teur s » 37 7 (et non pas seulement aux enfan ts aux quels les jeux d’ ombr es ave c les mains é taient commu nément a ssociés). E n p lus des c ombinaisons habituelles et rudimen tair es, souven t pour figur er des animaux, ils proposai ent des ex ercices d’ assou p lissement et de r enf orce ment des doig ts, des sa ynètes plus dév eloppées et des idées d’ accessoire s à découper . Le p rincipal argu men t de diffusion de l’ ombroman ie re sta it néan moins son accessibilit é, sur laqu elle insista it Vict o r E ff e ndi Bert r and, dans la pré f ace des Silhoue es à la main de Théo R evel : « C ’ es t, au pr emier c he f , une r éc réa on de f amille que c hacun peut repr o duir e dès l’instan t qu’il possède les indica ons nécessair es sur la manière dont il f aut placer les mains. » 37 8 Il repren ait le mêm e a rgu ment aire dans un ouvr age ultérieur , Les Silhoue es animées à la main : « Pen dant les longues soir ées d’hiver , chacun peut, à la ville, comme à la camp agne, s’ ex ercer à r eprésent e r aisémen t t o ute la série que ce livre ren ferme. C ’ es t un amusemen t des plus ar a yan ts pour les f amilles et l es réun ions d’ amis. Ces ex ercices sont à la portée de tous. » 379 Les i llustr a ons de ces diff érents manuels éta ient similair e s e t p ouvaien t être aisément rep rises e t copiées par les éditeu rs da ns tou tes les langues. L a pr aque e ut un succès certai n ; elle é tait égalemen t abord ée dans des r evues et dive rs ouvr a ges (de pr esd igita on, de vulg arisa on scien fique…). 375 P aul V erdun , La Pla isante aventure d’ Arleq uin , o p. cit. , p. 6-7. 376 « Le malade est étendu sur une table rec ouverte d’ un ta pis qui descend jusqu ’ au sol afin de dissimul er les objets pi oresques qui vont servi r à la mys ficaon. Le c hirurgien a rrive, ou vre le v entr e du paent avec un gr and coute au et en sort les obj ets q ui so nt en réalité caché s sous l a table. » Denis Bordat, Fr anci s Bouc rot, Les Th éâtres d’ ombres , Paris, L ’ Arche, 1956, p. 73. 377 Le te rme, en fr an çais, est ulisé par l’ éditeur d u manu el How it is d one , op. ci t. , p. 2. 378 T héo Rev el, Les S ilhou ees à la main , p résen té par Henr i de Gr affign y , op . cit. , p . 7-10. 379 Victor E ffendi Bertrand, Les S ilhou ees animées à la main , P aris, Charle s Mend el, 1892, p. 6. 120 II.B.2. Les jeux d’ enf ant s Honor é du tre de « Sp ec tacle des Enf ants d e la F ra nce » en 1781, le t héâtr e des Ombres chinoises de Sér aphin témoignait, de manièr e pr é coce, d’ une évolu on qui se confirme au siècle suiv an t. Louis-Victor Flaman d-Gré tr y (1764-18 43) par e xem ple, dans le Théât re de Sér aphin ou des Ombres chinoises , pub lié en 1806, faisait dial oguer une mèr e et ses deux enf ants, Sophie et Henri, qui disen t tous deux aimer alle r aux Ombres chinoises. L a jeune Sophie ajoute même : « Je suis per suadée que tout cela doit beauc oup oc cuper l'esprit de ces pe t s enf ants que je vois ame ner en robe au théâ tr e de Sérap hin, et qui à peine sav ent parler . Je me rappe lle, mo i, qu'au sor r de nourrice, ma bonne me mena aux Ombr es chinoises […]. » 380 L ’ ouv r age, pu blié e n deu x tom es, fut aussi une des pr emièr es reprises du répe rtoire de Séraph in à des fins pédagogiqu es ; il ét ait ainsi s ous- tré « Théâ tre de Sér aphin ou des Ombres chinoises, his toriquement dialogué, commen té, abrégé et morali sé pour les enf ants » . Quelques déc ennies plus tar d, Gust av e Doré r eprésen tait à nouveau ce public, majoritair ement comp osé de jeunes enf ants et de leur gouve rnan te, dans une g r avur e de sa série Les Différe nts p ublics de Paris con sacrée aux Ombres chinoises 381 . A la même époque pourtan t , le montr eur d’ ombr es interr ogé par H enry M a y hew disait à l’in ver se évit er le public enfan n : « En général, nous sortons vers 19 heures, car no us fuyons les enf ants bruy ants — ils les me ent au lit — et n ous av o ns un public r espectab le. » 382 L ’ a enon accrue q ue l’ on porta it au x enf an ts, d epuis la fin du XVIIIème si ècle, r ésultait à la f o is de la t r ansion démog r aphique, induite par l ’indu strialisaon des société s europ ée nnes, et d’ un changemen t de men t alité. Au cours du XIX ème siècle, les enf ants cons tuèren t une classe d’ âg e quan ta vemen t e t pr oporonnellemen t de plus en plus imp o rtan te, ce qui accentua l’in tér êt des scienfiqu es et la vigilance de l’ Eta t à leur égar d : leur santé (notam ment l’ alimen ta on) et leur éduc aon firen t l’ objet d’ enqu êtes et de pr esc rip ons, de la part des hy giénist es et de l’Eta t 383 . L es idées rou sseauiste s ava ient égalem ent infusé au s iècle précéden t dans les couch es sociales privilégi ée s, gr âc e à la public aon de l’ E mile ou De l’ éduca on (176 2) qui fut un vérita ble succès de libr airie. L ’idéal de plus en plus partagé de la f amille bourg eoise charge ait désormais la mère (et non plus la 380 Lou is-Victor Flamand -Grétry , Théâ tre d e S érap hin ou des Ombres chino ises , Paris, Cour tat, 1806, tome 1, p. 69- 70. 381 Gusta ve Doré, « Publ ic de Séraphin », estampe pour Les Différents pub lics d e Par is , bureau du Journal a musant, 1854. 382 « We in gene ral goes out about 7 o’ clock , because we gets away from the noisy child ren — th ey place them to bed, a nd we gets res pec table au diences. W e choose o ur places f or pit c hing : Leices ter -square is a very go od place , and so is Islingt on, but Regent Str eet is about t he princi pal. » Henry Ma yhew , Lo ndon Labo ur and the Lo ndon P o or , o p. cit. , vol. 3, p. 74. 383 V oir C arlo A . Cors ini, « Enf ance au XIXème siècle », d ans Egle Becchi, Do minique Julia, Histoire de l’ en fance en occident du XVIIIèm e siècle à nos jo urs , P aris, Seuil, [1996] 1998, p. 273- 303. 121 gouvern ante ) d e l’ éduca on des enf ants. Le r eg ard po rté sur l’ enf ant év oluait et on essa ya it de t enir compte de ses besoins e t de sa ps y chologie pr opres. La f amille bour g e o is e dev enait le li eu d’ un appr enssage précoc e où l ’ éduca on des trè s jeun es enfan t s dev ait se fair e au mo y en de jeux pédagogiques 384 . Comme le mon tre Egle Becchi dan s un développ ement con sacré aux « biens s ymboliques » et aux « biens maté riels » de l’ enf ance, la pr oducon de livre s, de jouets et de diverssemen ts spécifiquemen t dédiés aux enfan t s se dév eloppa considér ablem ent au cour s du XIX ème : La pédagogie du premier XI Xème si ècle recommande le j eu, défin it et c onseill e l’ usa ge de mat ériel ludique, doté d’ une v a leur mor ale et s oc ialisante (que l’ on pense à Fr öbel), et le jouet a u ne part de pl us en plus impor tante dan s la vie matér i elle d e l’ enfan t. […] T ous ces jouet s sont ceux des milieux ai sés. […] Au XIXèm e sièc le, le livre po ur enfan t devient plus spécifiqu e, il se di vise en genres, il se d iffuse de plu s en plus la rg e ment. [… ] Du j ouet au livre et du l ivre au spectacle : l’ i maginaon enfanne se d électe d e voir représenter sur scène des a ventures f abuleus es et des héros déjà connus par les jeux, par les livres et les c ontes des adultes, ou d‘ aut res personna ges complètement neufs, voire in ventés par l’ enf ant lui -même. L e théâtre pour enf ant dont le s or igines rem ontent au XVIIIème siècl e, gagne en divers ité et en int érêt au siècl e suivan t […]. Pour les en fants de fam illes aisée s, il y a le théâtre de papier ave c ses minuscules pers on nages qu’ on découpe, assemble et fait se mouvoir en suivan t le sc énario joi nt ou selon sa propre inv e non ; po ur les autres, le s spectacle s de marionnees ou de panns da ns les rue s, où gr and s et pets mêlent leurs appla udissem ents r avis . 385 En p lein essor , l’industrie d u jouet d iver sifiait sa p rodu c on, en s’inspir ant des modes e t des actualit és du temps. L ’ Orien t ou les e xposions univer selles fu ren t ainsi des thèmes fr équemm ent repris par les éditeur s de jo uet s. En Fr ance, la mode des « om bres chinoises » inspir a aux im agiers de Metz et d’Epinal l’ édion de silh o ue es à déc ouper , vendues sous f or me de plan ches théma ques. Dans le s années 1840, les d eux en tr eprises lorr aines av aient déjà p ublié leurs p remie rs théâtres de p apier , dont la vogue, ve nue d’ Angl eterre, g agnait toute l’Eur ope 386 . De mbour et Gangel publièr ent une premiè re série de planches d’ ombres en 1843, puis leur s s uc cesseurs (Gang el et Didion) une d euxième en 1868. A Epinal, Pellerin n’ édita qu’ une seule série en 1852 3 87 . Chaque série de planches était acc ompagnée 384 V oir Dominiqu e Julia, « L ’ enfance entre absolu sme et L umière (1650-1800 ) » , dans Egle Becchi, Domini qu e Julia, H is toire de l’ e nfance en occiden t du XVIIIème siè cle à nos jour s , op. cit. , p. 7 -111. 385 V oir E gle Becchi, « L e XIXème siècl e », da ns Egl e B ecchi, Dominiq ue Julia, Hist oi re d e l’ enfance en oc c ident du XVIIIème siècl e à nos jours , op. cit . , p. 147-223. Montage de cita ons extr aites du développement « Biens s ymboliqu es, bi ens matériels » (p. 159, 161, 166, 16 9-70 ). 386 En Anglete rre, les théâtres de papier étaient vendus à la sore des th éâ tres avec le texte, les figures et les décor s des pièces à l ’ affiche. D ’ après Alain Lecucq, on ne peut pa s réduire les théâtres de papi er à des j ouets pour enf ants. Si certaines pla nche s ser vaient effecvemen t à r ejouer des histoires enf annes, la m ajorité étai t desnée à repr od uire les pi èces joué es au théâtre, devan t un publi c d’ adultes. V oir Alain Lecucq, Le Théâ tre de papier , T ol osa, T opic, 2021, p. 18. 387 Des exe mplaires de ces pla nches sont conse r vés au M usée d e l’ima ge à Epina l. V oir la liste des tres d es troi s séries dans M arne Sadion (dir .), Ombres chino ises et aut res variaons , Ep inal, Musée de l’image, 2016, p. 72- 73. 128 ou comme une acvité pr of essionnelle, souven t co mplémen tair e, pour l es ars tes femm es. Les prem iers ouvr ages é taien t d écoupés dans du papier blan c dans les régions german iques et au nord du con nent. C ’ éta it une pr aque tr ès répandu e dans les m onastè res du sud d e l’ Allem agne et de l’ Autric he, o ù les r eligieuses taillaien t dans du papier blanc une multude d e rin c eaux ornemen taux autour d'une minuscule image de saint. Au X VIIème siècle, l’ o uvr age Papi e r Snyp- Konst [art du papier découpé] s’ adressai t dir ectemen t aux « demoise lles hollan daises » p our leur apprendr e à perf econner leur s déc o up ages. L e r ecueil de biogr aphies d’ arste s, T eutsche Academie der E dlen Bau- Bild- und Mahlerey-K ünst e [l’ acad émie allemande des nobles arts de l’ ar chitectu re, de la sc ulptur e et de l a peinture] , publié en 1685 par Joachim v on Sandr art, men onne deux silhoues tes dont la pr a que est av ér ée au XVIIème siècle : la fi lle d’ o rf èvr e et arst e pein tre Susanna Mayr (1600-167 4), qui vendait à Augsbourg des ouvr ages déc o upés r emar qués (des portra its, des pa ysages , d es scènes de genre …) et l’ érudit pr otes ta nt R udolf Wilhelm v on Stubenberg qui, pour se distr air e, réalisait des sc ène s f antas ques tr ès s ophisq uées 409 . Arsan at décor af prisé des milieux pr ivilégiés ou loisir r affiné, le découpag e se diffusa en Europe. Il éta it p arculi èrem ent goûté à la cou r de Fr ance par Marie Ant o ine e et Mme d e P om padour . Si la coupe blanche resta une tra dion aux Pa ys -Bas, c e fut la c o upe noire qui se généralisa . Il res te aujo ur d’hui de n ombreu x a lbums d’images découpées par des fem mes, repr ésen tan t des scènes dom esques, des e nf ants, qui a esten t du ca ra ctèr e in me et amat eur de ce passe-temps. Su ffisammen t assur ée de ses capacit és pourtan t, Barbara Ann e T ownshend publia e n 1805 un manuel illustr é de ses p ropres déc oupages : Introduc on to t he A r t o f C ung Groups of Figures, Flowers, Birds and in B lack Pap er [intr oducon à l'art de découper des g r o upes de fi gures, de fleurs , d'oiseaux, dans du papier noir] o ù les sujets t riviaux côt oient des c omposions élaborées inspir ées d’ œuvres pic t ur ales 410 . Au cours du XVIIIème siècle, découper ou peindr e des silh o ue es devin t une pr aque, amatr ic e ou prof es sionnelle, spécifiq ue, que l’ on ne peut ré duir e à la finalité déc o r ave o u ludique du découpag e . De plus en plus pr o che de l’ art du portra it, la pr aque se diff usait à mesur e que s’ accen t uait l’int érêt pour la diver sit é des m orphologies, pour la singu larité de chaque individu et pour l’ être humain comme objet d’in v es g ao n « scienfique ». Une des plus anciennes silhoue es iden fiée s, mais dont l’ e xisten ce n’ est supposée qu’ à p arr d’u n inv ent aire de la Colle con roy ale, aur ait été réalisé e à la cour d’ Angleterr e, vers 1699, par une ce rtaine Mrs. Py burg, probablemen t d’ o rigine ho llandaise. Il s’ agir ait 409 V oir l’hist oire de ces pr aques, av ec de nombreuse s illust r a ons, da ns l e ca talogue d’ exposion Alfred Happ (dir .), Licht und Schaen, Scherensc hni und Scha enth e ater im 20. Jah rundert , Munic h, W olf und Sohn , 1982, p. 8-15. 410 Emma Rutheford, Silhouee, T he A rt of the S ha dow , New Y ork, R izz oli, [2009 ], p. 140. 129 d’ une repr és en ta on du roi William et de la reine Mary (après sa mort) 411 . Dan s ses Miscellani es (1745) , Jonathan Swi évoq uait ce e pr aqu e du pro fi l déc oupé : Clarissa sort ses ciseaux de l'é tui, P ou r dessine r les ligne s du visage du pauvre Dan Jacksons. Une ligne sinueus e c oup e l e front, le nez et le menton, Une entail l e a p roduit un e bouche et l'a fait grimacer . 412 En 1759, un journal parisie n évoqu ait égal ement : « Nos dames dessinen t t outes les portr aits de leur s amis sur du papier noir , l es découpent, et offr ent même leur s prop res portr aits sans êtr e mal vues. Ce e inven on ule rep rod uit partout de jolis visages. » 413 La mode était manif est ement bien établie quand le tr ès décrié Eenn e de Silhoue e o ccupa, sous Lo uis XVI, le pos t e de c on trôleur génér al des Finances (mar s-nov em bre 1759) et quand son nom fut adopté , non sans ir o nie, au-delà des fr o n èr es fr anç aises , pour d és ign er ce e manière, plu s éc onome, d’ eff ectuer des portr aits 41 4 . Comme pr aque ama trice, aussi p o pulair e dans la sociét é bo urg eoise qu e dans la nob les se, le portr ait en silhoue e jouissait de la f a veur des soi rées mondaines, où l ’ on s’ eff orç ait de r eprésen ter les paren t s et les amis dans de gr acieux port r aits noir s, gr andeur natur e ou r édu its. A la cour de Cobourg-G otha, en Ba v ièr e pala ne, dan s le pa ys d e B ade, à De ssau et B runswick, les p r ofils déc o upés suscitèr ent beaucoup d’ ent housiasme, ainsi qu’ à la co ur de Darms tadt. On imit ait ce qui se f aisait à P aris ou à Copenhague. A W eimar , la duchesse Anna Amali a von Br aunschweig-W olf enbü el (1739-1807) et ses dames d’ho nneur maniaient les ciseaux a vec de xtérit é , non sans susciter la v ive admir aon de G o ethe qui c ol leconnait et réalisai t lui-m ême des silh ouees 415 . Des silho ues tes prof essionnels sillonnaient l’Eur ope. L a majorité ét ai t d es arsa ns inér ants, louant pr ovisoir ement d es locau x dans les cen tres urbains dynamiques, les ca pitales, les villes portuaires ou balnéair es . Les pl us r enommés av aien t d es s tudios fix es c omme John M iers à L o ndres o u Fr ançois Gonord (1756-1819), le pr emier silh oueste à uliser de maniè re pr o f essionnelle l e 411 Ibid. , p. 21 . 412 « Clarissa d raws her scisso rs from the case, / T o draw t he lin es of p oor D-n J-ns f ace. / One slop ing line cut for e head, no se and c hin, / A nick produced a mo uth and ma de him grin. » J on athan Swi , « On Dan Jackso n 's Picture Cut in S ilk and P a per » , c ité dans E mma Rut hefor d, Silhou ee, The Art of the S hadow , op . cit. , p. 138. On peut r etrouver l e poème in tégr a l de Jonathan S wi sous le tr e « O n the s ame » dans T he W or ks of the Re v . Jona than Swi, D .D . , édion établie, pré sent ée et annotée par Thomas S heridan, Londres, imprim é par Nichols and Son, 1801, p . 216. 413 Ibid. , p. 13 8. 414 Louis-Séba sen M ercier décrivait ainsi, ave c h umou r , la génér a lisaon du terme : « Dè s lors, tout p arut à la Silhou ee , et son no m ne tarda point à devenir ridic ule. L es mode s portèrent à dess ein un e empreinte de sécheresse e t de m esquiner ie. Le s surtouts n’ av aient point de plis, les culo es po int de poches, les ta baères étaien t de bois br ut ; les portraits furent des visages rés de pr ofil sur du papier no ir , d’ après l’ ombre de l a chandelle, sur une f eui lle d e papier blanc. Ainsi se vengea la naon ». Lou is-Sébasen M ercie r , Le T ablea u de P a ris , édi on établie par Jean -C laude Bonn et, Paris, Mercure de Fr anc e, 1 994, deu x volumes. 415 V oir L eo Grün ste in, Silhou ee n au s der Goethezeit , Vienn e, J. Löwy , 1909, p . 2. 130 pan togr aphe, installé au Palais-R oyal 416 . Certains silhouest es r e vendiquaien t un sta tut d’ arste iden que à celui des pein tr es de portr aits miniatur es. La fron ère entr e les deux prof essions pouvan t êtr e poreus e, c ertains minia turistes vend aient aussi des profils à la silhoue e. D’ ascendance franç ai se mais t r av aillant à Londres, le silhouest e Fr anci s Thoron d (1743-1812) pr omouva it la haute valeur ars que de ses portr aits et de ses scènes s ilhoue ées. En s’ appuy ant sur sa f o rma on arsqu e, sa connaissance des tradi ons pictur ales et des pein t ur es de son t emps, il dévelo ppa un art recherch é. Ses si lhoue es pein tes ae ignaient un degr é d e resse mblance q ue la d écoupe n e per me ait pas et ses con versaon pie ces hissaien t les images silhoue ées au niv eau des œuvr es d’ art, suffisammen t sophisq uées pour être con templées. La pro f ession éta it néa nmoins divisée entr e ceux qui aspirai ent au s ta tut d’ ars te, m e ant en v aleur leur t alent n atur el et le r affinement de leur s p roducons , et ceux qui se c ont e n taient de leur sta t ut d’ arsan, sans e xplicit ement le f orm uler comme tel mais en insis ta nt sur leur effic acité dans l’ e x éc uon et s ur l’ ulisa on d’ o uls ser v ant à s uppléer la main du dessinat eur 417 . T ous néanmoin s duren t affr onter une f orte concurr ence et un déf aut de légimité : les ren vois au m y the de Di but ade ou la sur enchère conc ernant la r apidité de l’ e x écuon, la ressem blance du résulta t ou la te chnicité d es o uls ulisés, é taien t a utant d e s tr atégies p r omoonnelles pour a rer la clientè le. P einte sur des bijoux, de l’ivoir e ou d es objets précieu x, la silhoue e pouv ait a ussi être un ornement r affiné. Ces obje ts furen t parculièr ement app réciés à la fin du XVIIIèm e s iècle. La figur e de l’ aman t, de l’ époux ou du défun t, celles du couple ou de la fa mille, y dev enaient le signe d’un amour caché ou d’ un enga gemen t récipr oque, d’ un deuil, d’ un évènem ent officiel ou privé … Les sil houees pein tes sur por celaines, apparu es dans les pa ys germaniq ues, restè ren t très en vogue dans ces régions. On en faisai t notamm ent à Gotha mais aussi Meissen, Füstenber g, Berlin, Ludwigbur g, puis à Vienne, Copenhague… En Anglet erre, des silhoue es célébra nt la vie de f amille décor aient le service de la f amille Anger st ei n, dat é du début du XIXèm e siècle. Le ser v ice pour le Jubilée de George s III, en 1806, fut aussi ornée de silh ou e es fi gur ant l e coup le roy al. 41 8 416 On peut trouver ces informaons d ans un « Av i s aux auteurs du jou rnal » signé par Fr a nçois Gonord dan s Le Journal d e Pari s (18 novembre 1788) : « [ …] instrument dont j e me ser s depu is plus de do uze ans […] ». 417 Sur ces diff érents po ints, voir l e chapi tre 3 « Ombres de vie, une histoire sociale de la silho uee en Gr and e- Bret a gne » [ shades of life, a s ocia l h is tory of silhou ee in Br itain ] dans Em ma Rut hefor d, Silhouee, The Art of the S hadow , o p. cit. , p . 112-179. 418 A p ropos de ces divers obj ets ornés de silhouees, voir Sue McKechnie, Bri sh Si lhouee Ars t s a nd thei r W o rks 1760-186 0 , T otow a, S ot heby P ark e B ernet, 1978, p . 40 -47. 131 R epr ésent er la singularité et la diver sité D’ après l’hist o rien Geor ges Vigar ello, l’inven on du terme « silhoue e » tém o igne de la nouveaut é du phéno mèn e, « visions nouv elles, lang age nouveau » 419 , éc rit -il, exp liquan t ainsi en quo i consist e cee n ouveau té : Aucun d oute, l’ art de découper ou de jouer av ec la ligne d ’ om bre e xiste a v ant l’ inve non du ministre de Louis XV , mais le je u et le diverssement l’ emport ent loin de t out pr ojet sérieux. Les silho uees elles-même s peuven t d’ ailleurs app ar aître en art pa uvre, dans les ann ées 1780 encore, objets de condescendanc e, de moqu erie, voire de mép ris [… ]. Une m ode s’installe pourtant ave c d es dess ins plus tr av ail lés, plus sy stémasés dans la seconde moié du XVIIIèm e siècl e. L ’ ob jecf est explicite : vi ser l’ extrême fidélit é d’ un profil, f aire de la ressemblance un projet ex clusif . T oute l’ origina lité est là. T out l’ enj eu aussi. 420 A la cour de Darms tadt en eff et, la Gr ande Comt es se s’ a achait à obtenir les pr ofi ls les plus fidèles possibles 42 1 . L es principau x arguments pr omoonnels des silhoues t es pr o f essionnels étaien t la r apidité d’ e x écuon et le degr é de ressemb lance. Diff ér ents o uls éta ient ulisés, comme le pan togr aphe (aussi appelé « bec de cigogne ») pour fa c iliter la réducon des prop orons et la pr écision du tr acé. Comm e le mont re Geor ges Vigar ello, à tr aver s c e e exi ge n ce de ressemb lance, c’ es t la « pers onnalisa on du pro fil » 422 qui é tait recher chée par des « individus » qui se perce vaien t et se pensaien t de plus e n plus comme tels. Les inv entair es du XVIIIème siècle tém oignen t du déclin des images r eligieuses au profit des p o rtr aits. Longt emps rés ervé aux c ouches so ciales privilégiées, l e portr ait connu t un développ ement rem arquab le av ec l’ embourge oi sem ent des so ciét és eu r opéennes et « la c onquête de l’iden té singu lièr e » 423 . Il fut égal ement f av oris é par la culture d es Lum ières. Dans les f or ma ts rédu its prop o sés par les pein tr es-miniaturis tes, le portr ait de venait pl us accessible t out en res tan t rés er vés à une clien tèle r elav ement f ort unée. Les ma tériau x ulisés ét aien t so uv ent pr écieux et les portr ai ts miniatur es exigeaien t de l’ ars te les compé tences techniqu es du peintr e et la minu e du joaillier . A l’inv erse, les pr ofils noir s réalisés p ar les silhoue st es offra ient une alternave rap ide et abord able au portr ait pi c tur al qu’ils c ontribuèr ent à dém o cr aser . Pr écurs eurs en c ela de l a photogr aphie, les portra its « à la sil houe e » ser v aien t moins à fix er pou r les h ériers une i mag e at emporell e de la pers onne, qu’ à c ons er ver la tr ace d’ un moment de la vie, un souvenir quan d o n est de passage d ans une ville b alnéaire ou une capit ale 424 . 419 Ge orges Vigarello , La Silhou ee, naissance d’ u n défi du XVIIIèm e siècle à nos jou rs , P aris, Seuil, 2012, p . 39. 420 Ibid. , p. 17 . 421 Leo Grünstein, Silhou een aus der Goethez ei t , Vienn e, J. Löwy , 1909, p . 2. 422 Ge orges Vigarello , La Silhou ee, naissance d’ u n défi du XVIIIèm e siècle à nos jou rs , op. cit. , p . 21. 423 Ibid ., p. 21. 424 V oir l’ exe mple développé au s ujet des ém igr ant s anglais auxquels la L yceum Gallery proposait, en 1840, d’ emporter leur silhou ee avant de par r , dans Georges Vigare llo, La Silhou ee, naissance d’ u n défi du XVIIIèm e siècle à nos j ours , op . cit. , p. 43. 132 La s ilhoue e comme pr océdé gr aphiqu e offrait auss i une nouvelle soluon fo rmelle pou r res tuer effica cement les tr aits singuliers et donc la diver sité des phy siques. Ce e diver sité des corp s suscitait un int érêt croiss ant parmi les dessinat eurs, les médecins et les hommes de lere s ca r elle était perçue comme le refle t d e la diver sité s ociale, celle des condions et d es c aract ères. A l’insta r de ce qui se fai sait dans les sciences natur elles, où Buff o n déduisait des diff érents pr ofils animaliers, leur type d’ alim enta on, les car actér isq ues de leur milieu et leu r degré de domes cit é, le siècle des Lumièr es s’inté ressa à ce qui dis nguait les anat o mies a fin de les classer et d’ associer à cha que morpho logi e un profil mor al, u n st atut so cia l, e tc. 425 Encor e en 1 886, le dessina teur de pr esse Car an d’ Ache illustr ait de ses anat o mies esquiss ées u n ouvra ge intulé Ph ysiolog ies parisien ne s 426 . Ce e divers ité des con dions, que les r éf ormat eurs du théâtr e au XVIIIème siècle souhaita ient repr ésen ter sur scène, étai t singulièr ement v i sible dans les comédies jouées au théâtr e d es Ombres chinois es de Séra phin, éta b li depuis 1781 au P alais-Roy al. Une pièce c omme Les Mé ers de P ar i s consis tait en une succession de types, iden fiables par leur s habits et leu rs ouls m ais au ssi par diver s tr aits p hysi ques . L ’ a enon accrue prê tée au x lignes anat omiques alimen ta l’ ar ait pour les po rtr aits silhoue és au poi n t d’ être consid érés, par les ph ysiogn omonist es, comme un oul d’in ves g aon scien fique sur la natur e humaine. Dans Physiogno m ische F ragmen te, zu r B e förderung der M enschenk e nntni s und Menschenliebe [essai sur la ph ysiogn o mie, desné à fa ir e connaîtr e l’homme et à le fair e aimer] 427 par u entr e 1775 et 1 778 et très vite tra duit en fr ançai s et en anglais 428 , le past eur suis se Johann Kasp ar Lav a ter (1741-1801) prê tait à la silhoue e (terme qu’il emploie dans la v er sion o rigin ale en allemand) une va leur scien fique. P our Lav ater , si l’ on maîtrisai t la méthode d’ analyse adéquat e, la s ilhoue e pouv ait révél er le s pr opriét és de l’ âme. Son tra c é dev ait être préci s et obje cf d’ où la néc essité de s’ aider d’ un oul c o mme la « machine de La va ter » que l’ essai du ph ysi o gnomi ste po pulari sa. C e disposif éta it des né à f ac iliter le dét o ur du pr ofi l, au mo yen d’ une chaise et d’ un écr an fix é en haute ur , t rès pr oche de la tête du modèle assis. Le mod èle y proje tait l’ ombre portée de son visage, une ombr e nee, aucun ement déf o rmée, aisée à r e tr ace r . Résult at d’u ne s aisie pr éc ise, la silhoue e pouv ait êtr e interpr ét ée, en établissan t des corresp ondances entre des t r ait s ph ysiques (l’ ar c du nez, l’ av ancement du men ton, la f orme du fron t …) e t des t r ait s d e per sonnalité. En év acuant les 425 V oir l e chapi tre « Les Lumières et l’invenon des morph ologies », d ans Ibid . , p. 31-35. 426 Albert Millaud , Physiol og ies p arisiennes , i llustré par Caran d’ Ache, Paris, La Librairie illustrée, 1886. 427 Joha nn Kaspar La v ater , Ph ysiogno mische Fragmente, zur Beförder ung der Mensch enk enntnis und Mensc henliebe , Leipzig /W interthu r , Bey W eidma nns Erben u nd Reich, quatre volumes, 1775-1 778. Lav ater av ait déjà publié en 1 772 un premier ouvr a ge en deux volume s ( V o n der Physiognomik, Leip zi g , Be y W eidmanns Erben und Reich, 1772) . 428 Essai sur la ph y siog nomie, des né à f a ire conna ître l’homm e et à le f aire aimer , tr ad . de l’ allemand par Marie- Élisabeth de L a Fite, Caillard et Henri Renf ner , La Hay e , J. van Karnebeek, t rois v olumes, 1781- 178 7 ; Essays on ph ysiogn omy , for the Promoo n o f the Knowledge and t he Love of Ma nkind , trad. du fr anç ais pa r H enry H unter , Londres, [s. n.], trois volumes, 1789- 1810. 133 composan te s charnelles, la pilosit é et les détails chroma ques du c orps, la silhouee, selon le ph ysiogn o mis te, ainsi dépourvue de toute pr o priét é ph ysique c onng ente , renda it s aillan tes des lignes anat o miques considé rées comm e plu s es senelle s, plus à même de déliv rer une vérité objecve su r l’individu. Elle de venait l’ ou l adéquat d’ une enquête qui se pré tendait scienfiq ue. Ce e herméneuqu e des silhoue es fut beauc o up pra quée dans les sal o ns, o ù l’ on se plaisai t à int erprét e r le pr ofil de chacun. T andis que le portr ait s’ accr oc hait e t se cont emplait, la s ilh oue e s’ échangeait et se commen tait. Dans une toile de 1778, in tulée Goethe mit ei ner Silhoue e [Goethe av ec une silhouee], Johann Ehrenfried Schumann représen tait Goe the, tenan t à dis tance une feuille sur laqu elle a ppar aît un p rofil n oir , qu’il obser v e, song eur 429 . La c orresp o ndanc e de Goe the a vec Johan Gaspar Lav ate r t ém oigne de son inté rê t préc oce pour les tr av aux du pas teur . Il en exp érimenta it d éjà les principes dans ses le res, en inte rpré t ant les silh oue es éc han gées a v ec ses c orresp o ndan t s. Dans une ler e du 1 8 mars 1781, adressée à Lav a ter , Goethe écr iv ait à propos d’ une si lhoue e éc hang ée : « La silhoue e d e l’homm e me par aî t in telligen te, perspicac e, f erme , fin e et froide. Dis m’ en plu s e t corrig e-moi […] » 43 0 o u enc ore « J e n’ aur ais pas cherché dans la silh ouee tant de choses intérieur es [ innerliches ], mais plu s de c hos es sensibles [ sinnliches ] » 431 . C ’ était néanmoins ce r apport entr e le sensible et le spiri tuel, ent re le visible et l’i nvisible, qui int éressait L av at er et qui dut séduire l’ esprit scienfiqu e de Go ethe, passionné par les sc iences natur elles, la minéral ogi e, la géologie , l’ opqu e. .. Comme les lois ph ysiq ues, les silhoue es é taient issues d ’u ne o bserva on dir ecte de r éalités empiriques (les cor ps) dont elles pr oposaient un e no uv elle vision, plus pro che de c e que ser aien t véritab lemen t les individus, indépendam ment des c o n ngences de la ma ère. L ’ échange de silhoue es était aus si p our G oethe une pr aq ue m ondaine, m o vé e par de s liens aff ecf s et les senmen ts, d’ amour ou d’ amié 432 . L ’ équiv alence ainsi ét ablie par la ph ysiognomie en tre les t r aits ph ysiques et mor aux fut un des ress orts ty piqu es d e la caric atur e. Le pr emier illus t ré sa rique franç ais La S ilhoue e , paru entre 1829 et 1831, associait explici temen t le r egistr e sarique à une manière de repr ésen ter les individus qui, e x cédant celle des simp les figures noires, accentuait les singularités anat o miq ues : « Da umier les décline délibérémen t dans s es pro fils d’hommes poliq ues campés pour Le Charivari des années 1840 : du député Molé av ec so n dos curieusement cintré, au député Parrieu ave c ses courbur es assouplies , 429 Johann Ehre nfried Schuma n n, Go ethe m it einer S ilhou e e (d’ après un e toile de Georg Melchior Kr au ss d e 1775), 17 78, huile sur toile, 5 2 x 40 cm, Francfort - sur -le-Ma in, Goet he-Museum. 430 « Die Man nssilouee will m ir v ers tändig , wohl einsehen d, fest, fein, u nd k ältlich schein en. S ag m ir mehr un d reckfizire, fern von dir u nd d einem Einfluss le rn ic h täglich zurück. » Briefe von Goethe an L avater , aus den Jahren 1774 bis 1783 , édion établie par Heinr ich Hirz el, Leip zig, W eidmann’ sche Buchha ndlung , 1 833, lere 32, p. 120. 431 « In der Silho uee hä ich so viel i nnerlich es ni cht g esucht, meh r sinnlich es. » Briefe von Goethe a n La vater , aus den Ja hren 1774 b is 178 3 , op . cit. , l ere 33, p. 122. 432 Concernant le r app ort de Goet he av e c la physi ogno moni e de L a va ter , voir les développement s succinct s dan s Victor Ieronim Stoichita, Brève Histoire de l’ ombr e , op . cit. , p. 170 et p. 200-20 1. 134 ou à Lanjuinais a v ec ses c ourbures eff acées [… ]. » 4 33 Le terme « silhoue e » désignait dés o rmais un progr amme gr aphique co nsista nt à r e prés enter la diversi té des ind ividus à t ra ve rs la v ariét é d es morphologies, et à accentu er les diff ér ences pour cr éer d es types ou p our les ridiculiser . II. C. 2. Le succès d’ un e es théque L ’ engouemen t pour les silhoue es fut aussi c e lui pour un e esthé que, pour une manière de repr ésen ter le ré el, désign ée par l’ e x pressi on « à l a silhoue e », qui ex céda la seule ré alisa on de portr aits. Des scènes de genr e, des animaux et des pa ysages pouv aient aussi f air e l’ objet de repr ésen ta ons silhoue ées, peintes o u découpé es. Sobriété et r affineme nt Cet art du cont o ur et de la ligne corresp o ndait au goût d’un e époque qui r edécouvr ait l’ Anqu ité 434 , alors que des f ouilles archéologiq ues venaien t de mer e à jour les sit es d’Herculan eum (1738-40) e t de P ompéi (1748) et que la pr aq ue aris tocr aque du « Gran d T our » perme ait d’ en r amener d iver s objets. L ’ él é gan te s obriét é de la sil houe e répondait à la f ois à u n idéal de clart é et d e r affinemen t, de pr écision e t de frivolité, en adéqua o n a vec l e néoclassicism e naissan t et l’ élégance f eut ré e du Bi edermeier . La mode con te mpor aine des « ombres chin oises » béné ficia, auprès des p ublics privilégiés, de ce goût p our les f ormes d’ art p lus dépouillées mais non e x emptes d e r affinemen t esthé que. A u P alais-R oy al, les Ombres chin oise s de S érap hin, au n °127, étaien t voisines de l’ at elier du silhoues te Fr ançois G onor d (1756-1 8 19), étab li au n°16 6 435 , qui semble av oi r joui d’ une certa i ne popularité 436 . S i les in tenons po ur assis ter aux premièr es ou se rendr e au sec o nd diff éraien t , on peut néanmoins v o ir dans ce v o isinage l’ ar ait partagé par leur p ublic r especf p our u n t r aitem ent sobre et séduisant du réel. Ce n’ est p eut -être p as n o n pl us un hasard si, à la cou r de W eimar , où les sil houe es se peignaien t av ec art, s’ éc han geaient et se commen taien t a vec p assion, la duchesse Anna Amelia fit repr ésente r u n 433 Ge orges Vigarello , La Silhou ee, naissance d’ u n défi du XVIIIèm e siècle à nos jou rs , op. cit. , p . 69. 434 Cee redécouverte de l’ Anq uité se fit au pris me d’une visi on idéa lisée, celle de l’ Anquité bla nche, exposé e par Johann J oa chim W inck elmann dans Gedank en über di e Nachahn ung d er grechischen W e rk e in der Male rei und Bildhauerk un s t [pensée s ur l’ imita on des œ uvres grecques en pei nture et en s culpture] dont la premiè re édion paru t en 1755 à Dresde. 435 On peu t trouver cee informa on da ns un « A vis aux auteu rs du journal » signé pa r Fr ançois Gonord dans Le Journal d e Pari s (18 novembre 1788). 436 Dans Le Journal de P a ris , u n long poèm e lui est consacré : Th., « A M. Gonor d, peintre en miniature à la silhouee », Le Jo urnal d e Paris , 15 f é vrier 1786 . 135 spectacl e d’ « ombr es chinoises », p o ur l’ ann iver sair e de Goethe, en 1781 437 . Les « ombres chinoi ses » dev aient e x ercer une séducon esthé que compar able à celle des ouvra ges décou pés ou des pein ture s silhoue ées . Au XI X ème siè cl e en Alle magne, la sensibilité roma nq ue con tribua à l ’importan t essor du découpag e et des représen t a ons silhoue ées du monde, mêlant rêv erie et naïv eté. Essen ellement ama trice et fém inine, la pr aq ue du découpage devin t un sav o ir -f aire parculièr ement apprécié dans le domaine de l’illus tra on. Les silhoue es de pers onnag es étaien t alors int égr ées à d es scènes de genre o u à d es composions de gr o upe élabor ées . Cert ains illus t ra teur s-silhoue ste s é taien t cap ables de tr av ailler leur composi on en persp ecve, de f air e des incision s int érieures, et de démulplier les déta ils dans d es f ormats minuscules. A St u ga rt, Luise Duenhof er (1776-1829) put e xposer ses ouvr ages et illus tra un r ecueil de p oè mes en 1821. Karl Fröhlich ( 1821-18 98 ) publia plusieurs livres pour enf ants et des illustr aons pour la pres s e 438 . Après av oi r essayé de v ivre en déc oupan t des portr ait s à la s ilhoue e dans les aub erges, Pa ul Kon ewk a se fit r emar quer a v ec se s Zwöl f Blä er z u Goethe ’ s Faus t [douz e p lanches pour le F aust de G oethe] (1865) puis ses ving t -qua tr e illustr aons de Ein Sommernach t raum [Song e d'une nuit d'ét é] ( 1868). Ces ou vrag es euren t une diffusion inte rnaonale 439 . Ces composi ons silhoueée s e xploitaien t le car act ère onirique ou f anta isiste qu e perme ait la découpe, en l aissan t l ’imagina on in ves r les z o nes noir es e t en f aisan t d es si nuosités de la ligne un ve cteur d e r ê v eries et d ’ esthé sme. La t ec h nique y serva it un prin cipe de c omposion libr e, perme ant à l’image d’ échapper à sa f o ncon illustr ave et à des v isées s t rictem ent réalis tes. Ce 437 Goet he y ren voie da ns un e lere a dressée à Cha rloe von Stein, datée du 29 a oût : « H ier , le spectacl e a été tout à fait joli, l'in venon a ét é très drôle et très bie n ex écu tée compte tenu de l'étroitesse du lieu et du temps restr eint. V oici le progr amme. NB c'était en o mbres chino ises comme tu le sais peu t -être déj à. » [ Gestern ist das Scha uspiel rec ht arg gewes e n, die Erfindung sehr drollig und für den eng en Raum des Orts un d der Zeit sehr gut ausgefüh rt. Hier ist da s Prog r amm. NB es war en o mbre Ch inois wie du viel leicht scho n weisst .] G oethes W e rk e , W eimar , secon 4, vol. 5, p. 185. Ludwig Sternaux le menonn e également : « Ce 28 e st l'anniversair e de Goethe, le spectacle d'ombres que Sec k end orf a composé lui rend hommage : La Naissan ce, la vie et les act e s de Mi ner ve . Dans le Journal de Tie rfurt , l a jolie chron ique d'Anna Am alia de ces année s-là, reproduite à la main, Wi eland criqua la représent aon. T out ét a it t rès beau, t rès réussi, mai s V énu s était app arue dans une tenue ‘ qu i ress e mblait plu s au déshabi llé d'une lav and ière et d'une nymphe des prés qu 'à la pa rure qu i con vienn e à la déesse de la be a uté’ ». [ Dieser 28. ist Goethes Geb urtstag, da s Schaenspiel, das Sec k en dorf gedicht et, Huld igung für ihn : Miner vens Geburt, Le ben und T at en . Im Tiefurter Journa l , Anna Amalia s neer , han dschrilich vervie lf älg ter C hron ik dieser J ah re, krisierte Wiel and die Aufführung. Alles seh r hübsch, sehr gel ungen, doch V en us sei in einem Aufzuge erschienen , « welcher dem Negligé ei ner W aschfrau und Grasn ymphe ä hnlicher sah, als dem e inzigen Sch muck, der sich fü r die Gön der Schönheit ziemt. » ] Ludwig Sternau x, Sch aenspiel um Goethe , Bielefeld/Leipz ig , V el hagen und Klasing , 1922, p. 1 8. 438 A propos de ces a rst es, voir les illustr aons et l’ arcle du c atalogue d’ exposion d’ Alfred Happ , « P apier découpé e t théâtr e d’ ombres au XXè me siècle » [ Scheren schni und Sch aentheater im 20. Jahrhund ert ] da ns Licht und Schaen , Mun ich, W olf un d So hn, [1983 ], p. 50- 56. 439 P aul Kon ewk a, 12 Bläer zu Goethe’ s Faust , Stugart, E mil Müller , [s. d. ]. P a ul Konewk a, E in So mmern achtraum , Mun ich, Callwey , [s. d.]. Data on et indi caons fournie s par Alfred Happ da ns « Scherenschn i un d Schaentheate r im 2 0. Jahrhu ndert » , art. cité. 136 déve lo ppemen t rem arquab le du découpage dans une ve ine onirique et es thésan te permet en pare de compren dr e l’ appr oche très diff éren te que plusi eurs arstes allemands eur ent du théâtre d’ ombres, en me ant l’ accent s ur son car actèr e imaginair e, libre et poéq ue. Synt h èse et dy namisme La silhoue e séduisit au ssi de n o mbr eux illus t ra teur s pour sa f or ce e xpressiv e et son pote nel narr a f . Comme l’ écrit Geor ges Vig arello , on cons tat e au XIXèm e siècle une « e xten sio n du procédé » au domaine de l’illustr aon de pr esse et d’ ouvra g es, e t à celui de l’ affich e : C ’ est bien un e autre car actérisque des f or mes no ires qu i s’impo se ici. N on plus seulement le sens de l’ allure ou des postures. Non plus la te n ue, mais le mouv ement, le sens d e la force ou de l’ élan : la foc alisa on en quelques tr a its sur c e qui, seul, sug gère la dy namique et les ve cteurs. Aucun « anec dosme », ici enc ore, aucun détail superflu , la ligne mue e s’ abrège. Elle r ama sse e n quelqu es infle xions le tout d’un gest e ou d’une e xpression. D’ où ses évidentes potenalités narra ves et sa prés enc e dans d es sc ènes variée s, bien au-delà d e la peintu re ou du portrait des silhoueeurs. 440 Ce « poten el narr af » d e la silhoue e fu t singulièr ement e xploité par plusieur s dessina teur s q ui contrib uèren t aux Münchene r B ilde rbogen [feu illes illustr ée de M unich], publiées tout e s les deux semaines par les éditeur s Br aun und Schneider entr e 1 848 et 1898. Sur ces f euilles, les ima ges, disposées en une s uccession de vigne es lé gendées, supplan taient le te xte. Ce rtains auteur s eurent rec o ur s au gr aphisme sil hou e é pour accr oîtr e l’ e xpre ssivit é des images et leur ca pacité à se subs tuer au r écit. Les tra v aux du c omte Fr anz v on P occi (1807-1876) s ont parculiè remen t rév élat eur s du st atut narr a f (et théâtr al) que pur ent acquérir les v igne e s silhoue ées dans la presse et l es public aons illustr ées de l’ époqu e. I l sig na plusieurs f euilles de silh o ue es parues dans les Münchene r Bilderbogen entr e 1852 et 18 59 : Harlequin und Col umbine et, en t r ois planches, Aller neuest es Scha enspiele für die lieben Kinder [tout nouveau jeu d'ombres po ur nos cher s enf ants] 441 . Ces séries d’images étaien t riches de t rouv ailles v isuelles : mélange c o nst ant des morph o logies hum aines et animales, propor ons f ant aisistes, far andoles de per sonnages aux ana t omies et aux accoutremen ts contr astés… La lectur e y est principalemen t guidée p ar la succession des figur es et la dynamiqu e des lignes : le reg ard suit les t ra its menaça nts d’ armes qu’ on br andit, l e tuyau d’ une pipe disprop oronnée ou la queue sinueuse d’ un étr ange dr agon. A Par is, Car an d’ Ache qui publiait dans la p resse des dessins humoris ques, s’ essay a au ssi à ce e f orme encor e tâ t onnan te des récits en i mage s , légendées ou n on, et eut plusieu rs f ois recou rs au style silh oue é. Par ex emple, dans A la h ouz arde 442 , les fi gur e s noir es 440 Ge orges Vigarello , La Silhou ee, naissance d’ u n défi du XVIIIèm e siècle à nos jou rs , op. cit. , p . 52. 441 « Harlequi n und Colombine » , M ünche ne r Bilderbogen , n°114, vers 1852 -1853. « Aller n eues Schaenspiel für d ie lieben K inder », Mün chene r Bilderbo gen , n °154-155-1 56, 1854. 442 Car an d ’ Ache, « A la ho uzarde », Le Rire , n °52, 2 n ove mbre 1895. 137 du soldat et de son c hev al, dont les v igne es re tr ac ent la t r av ersée de l’Eu rope, sont à peine esquissées ; seuls c ompten t le r ythme de la cour se, effr é née ou ral ene, et les ges culaons comiq ues du soldat s éducteur : « L ’im age n’ y est plu s qu’ arcula on dy namisé e. » 443 Ce e diffusion sans préc édent de l’imag e silhoue é e fut f av o risée par celle de nouv elles techniqu es d’impr es sion. D ans l es années 1830, la mise au poin t et la diffusion de la lithogr aphie e t de la gr a vure s ur bois de bout simplifièren t la repr oduc on des i llus tr a ons et perm iren t d’insér er d es images dans le te xte, ce qui contrib ua à la mulplic aon d’ ouvra ges illustr és, souvent silh o ue és, et à l’ essor de la press e i llus t ré e. Les r ag es de p lus en plu s massif s et le r ythme de paruon pr o pre à la presse étaien t pr opice s aux image s vite ex écutées et sugges ves , à une « manière d’ abr éger l’illustr aon », de « rép ercu ter la v ie en quelqu es tr aits, intensifi er l ’ acon, associer r ythme e t légèr eté » 444 . Comme l’indique à nouveau Georg es Vigar el lo : « Un n ouveau t ype d’ iconogr aphie s ’ est imposé. L ’ objet fig uré s’ est abrégé , c oncent ré. Les s ilhoue es et leur s profils ombrés en sont un e x emple privilégié. » 44 5 Les con t r aintes p rop res à la press e, l’ espace res treint et l a nécessit é de fr apper le l ecte ur , f av o risèr e n t l’inv enon de p rocédés gr aphiq ues pour dy namiser encor e dav anta ge et accr oitre l’ e xpressivi té des silh o ue es, dont on géomé trise les disposions et théâ tr alise les a tudes. Dans le Jour nal amusant , St o p signait une chr onique théâ tr ale sous forme de vig ne es si lho ue ées , prop o sant ainsi d es par odies gr aphiq ues des pièces à l’ affiche 446 . Silhouees et théâ tr e d’ ombres Les théâtr es d’ ombr es de figures fur ent de fait a ssociés à ce e nou velle m anière de repr ésen ter ; ils béné fic ièr ent de l’inté rêt qu’ el le suscitait et furen t perm éables aux disc ours et aux nouvelles p ra ques dont les silh oue es fai s ai ent l’ obje t. Comme les ama teur s de salon et les silhoue ste s-portr ais tes, certain s montr eurs d’ ombre s présen taien t des séries de po rtr aits. Une f ois à l’ écr an, l es pr ofi ls noir s déc o upés et leur glo se mondaine, dev enaient des si lhoue e s animées, parlan tes o u comm ent é es, au moyen d’ un boniment, d’ un couplet, d’u n po ème r écité. L e f orain Christoph Breitrück, qui sillonna les pa ys allemands à la fin du XVIIIème siècle, annonç ait pour un de ses specta cles une série de « pe rsonn ages int éressan ts » : 443 Ge orges Vigarello , La Silhou ee, naissance d’ un dé fi du XVIIIèm e sièc le à nos jo urs , op. cit. , p . 53. 444 Ibid. , p. 54 . 445 Ibid. , p. 55 . 446 Deux pla nches, extr a ites de numér os non dat é s du Journal amu sant , sont di sponibles sur Gallica : « Fua ldès ! » (1848) et « Chronique théâtr a le, par Stop, Opéra-Comiqu e, Le Chevalier Jeon(cières) , li vr et de MM . Gallet et Blau » (1885). 144 an ques et ses écr its mêla ient aux mof s b ucoliques et à une r eprésen ta on si mple de l a natur e, le roy aume des cont es de f ées, l e m er v eilleux e t le fa nto maq ue 475 . Dans son r o m an éduca f , Maler Nolten (1832), qui oppose la vie de villag e à cel le cor r o mpu e des villes, il insér a un in ter mède pour ombres don t l’in spir aon rem ontait à s es années d’ étu de de t héologie à T übin gen (à parr de 1822). A l’ écart de la vie é t udian t e d e T übingen , il s’ était entou ré de deux amis aux sensib ilités pr o ches de la sienne, pour s’ adonn er à des f antaisies liér air es et à des jeux dr amaq ues : Ils créèren t l eur propr e mythologie, un pa ys fabuleux, l'î le d'Orplid, la ville sacrée ab andonné e pa r les dieux, et la peup lèrent de personnages tout à fait merveilleux . C'est de là que s ont n ées les de ux fan tasmagories du mond e féerique d'O rplid ; l'une, Der l etzte König von Orplid [le der nie r roi d'Orplid] de Mörik e, fi gure sou s forme de théâtre d 'ombres da ns Ma ler Nolten , l'aut re, De r heim liche Maluff [le m ystérieux Maluff], se trouve parmi les écrits d e Lud wig Bauer . C'est dans la mys térieuse sal le de la fon taine ou dans la cabane du ja rdin d u doyen Pressel, ar ficielle men t obscurci e pendant la journée, sur la montagne Oest erb erg, q ue Mörik e et Bauer c élébr a ient leurs m ystèr es […]. 476 Dans le roman, la pi èce, sous-tr ée « un int ermèd e fan tasmag orique » [ ein phan tasmagorisches Z wischenspiel ], est présen t ée au public au moy en d’u ne lan terne magique. Le comédien (Lark ens) et deux f emmes, ch oisies parmi les con vives, prêten t leur voi x aux pers onn ages : Au bout de quelqu es instants, sa clochee retent, invitant la c ompag nie à s e r endre dans la salle obscure. D errière un pa r ave nt ouvert d'un côté , L ark ens et ses assist ants se tr ou v aient à c ôté de la lante rn e m ag ique qui ne jetait alor s qu'une lueur ronde e t claire au plaf on d de la piè ce. On prit place en demi-cercle et No lten s'assit de façon à pou voir reg arder Constance. Après le silence, un e s y mphon ie i ntroducve commen ça derrièr e le rideau, jouée au piano par un membre de la société et ac compagnée au violon cell e par L ark ens. Au m oment d es derni ers accords, la vue d'une v ille et d'un château étr an ges , é clairés par la lune et ba ignés par un lac , apparut sur l e mur le plus large et l e plus dégagé de la salle, a v ec trois p ersonnes assi ses à gauche, pui s, le dialogue commença. 477 475 V oir la noce biographique d e Jak ob B aecht old dans Allg em eine Deutsche Biog raphie , L eip zi g, Dunck er und Humblot, 1 885, vol. 22, p. 243 -258. 476 « Man schuf eine eig ene Mythologie , ein Fabelland, d ie Insel Orplid, die hei lige, von den Göern verla ssen e Stadt u nd bevölk erte sie mit den wund erbarst en Gest alten. Daraus sind die b eiden Phan tasmagor ien von d er Orplid’ sch en Märchenwelt hervo rgegan gen; die e ine, D er letzte König von Orplid v on Mörik e s teht als Scha enspiel im Mal er Nolten , d ie and ere, Der heimliche Malu ff , befind et sich in Ludwig Bau er ’ s Sch rien. In einer geheimnissvollen B runnenstube oder in dem am T a ge künstlich ve rdunk elten Gartenhäusch en des Decans Pressel auf d em Oesterberge war der Sch aup latz, wo Mörik e un d Bauer ih re Mysterien feierten […]. » V oir la noce biogr ap hique d e Jak ob Baechtold (art . cité). 477 « Nach k urzer Zeit ertönte sein Glöckchen, das die Gese llscha hinübe r lud in den verdunk elten Saal. Hint er einer spanisch en W a nd, d ie nach einer S eite offen war , befanden sich Lark e ns u nd seine Gehülfin nen neb en der magisch en Laterne, welche inzwischen nur einen runden h ellen Sch ein an die Zimmerd eck e warf . Man nahm im Halbk reise Platz, u nd No lten hae sich so gesetzt , das s er Constanz en in s Auge fassen k o nnte. Nachdem alles s lle ge wor den, begann hin ter d er G ardine eine einleitende Symphon ie a uf dem Klavier von einem Mitgliede d er Gesellscha g espielt un d von Lark ens mit dem Violon cello begleitet. Unter d en letzten Akk orden erschien an der breites ten, völlig freien W an dseite des Saales in bede ut en der Grösse die Ansicht einer fremdargen Stadt und Burg, im Mondsch ein, vom See bespült, links im V orgrund drei sitzend e P ersonen und der Dialog nah m seinen An f ang . » Eduard Mörik e, Maler Nolten , St ugart, Schweiz erba rtz, 1832, cha p. 14 en lign e [hps://www .projekt -g utenberg.org /mo erik e/nolten]. [Document text truncated for crawler view.]