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6669 Revue Internationale de la Recherche Scientifique (Revue-IRS) ISSN: 2958-8413 Vol. 3, No.6, Novembre, 2025 This is an open access article under the CC BY-NC-ND license. L’emprunt produit entre l’arabe dialectal et l’amazighe : des attitudes linguistiques aux interprétations culturelles Borrowing Produced Between Dialectal Arabic and Amazigh: From Linguistic Attitudes to Cultural Interpretations Abdelilah ELBAZINI Docteur en Sciences du Langage, Université Ibn Tofail, Kénitra, Maroc. Digital Object Identifier (DOI): https://doi.org/10.5281/zenodo.17681316 Résumé L’emprunt linguistique lié au contact de l’arabe dialectal et l’amazighe, à travers leurs variétés régionales respectives, constitue l’un des phénomènes sociolinguistiques les plus étudiés au Maroc sous ses différents aspects linguistique, sociolinguistique et culturel. Cependant, les réactions qu’il suscite chez les locuteurs notamment dans un contexte multilingue et multiculturel comme celui de la vallée de Draa, située au Sud-est du Maroc et caractérisée par une riche diversité ethnique, linguistique et culturelle, n’ont pas encore été explorées, contrairement à d’autres contextes sociolinguistiques où cette problématique a déjà été étudiée. La présente étude, basée sur un échantillon de 450 informateurs, propose dans cette perspective d’explorer et d’analyser les attitudes et perceptions des locuteurs issus de différents groupes ethniques locaux (les Arabes, les Amazighs et les Ait Dra), pour en venir à leurs interprétations culturelles dans le contexte social de cette région. Mots-clés : emprunt linguistique ; attitudes ; arabe dialectal ; amazigh ; culture
6670 Introduction La coexistence séculaire de plusieurs langues locales et étrangères a toujours été un trait inhérent au paysage linguistique marocain. Comme dans toutes les situations de plurilinguisme dans le monde, les langues en contact au Maroc ne manquent pas de s’influencer réciproquement et de donner naissance à divers phénomènes sociolinguistiques. L’emprunt qui tend aujourd’hui à marquer largement les pratiques langagières d’une bonne part de la population marocaine demeure de loin le plus saillant et le plus étudié parmi tous les phénomènes de contacts de langues au Maroc. La vallée de Draa, située au Sud-est du royaume et caractérisée par une riche diversité ethnique, linguistique et culturelle, offre dans cette perspective un exemple manifeste illustrant ce phénomène sociolinguistique lié au contact de l’arabe dialectal et l’amazighe (à travers sa variété régionale du tamazight) dans un contexte multilingue et multiculturel. Les études et les travaux antérieurs sur ce phénomène au Maroc, qu’il soit produit entre une langue locale et une langue étrangère comme c’est le cas des travaux de N. Boutmgharine 1 (2014), L. Messaoudi 2 (2015), H. Takrour 3 (2015), M. Benatalla & M. El bouzik 4 (2017), et M. Elgarni 5 (2021), ou entre deux langues locales comme dans les études effectuées par S. Bennis 6 (1998), Z. Iraqui-Sinaceur 7 (2004), F. Chibli 8 (2020), A. Elbazini & I. Boumazzou 9 1 BOUTMGHARINE, Najet. Emprunts et alternance codique dans la presse marocaine d’expression française [en ligne]. Linguistique théorique, formelle et automatique. Paris : Université Paris Diderot (Paris 7)-Ecole Doctorale 132 Sciences du Langage, 2014. 2 MESSAOUDI, Leila. « Emprunts, calques et alternances Le cas du contact linguistique entre l’arabe dialectal etle français au Maroc ». Langues, cultures et sociétés [en ligne], Volume 1, n° 1, 2015, pp. 135-150. 3 TAKROUR, Hassan. « Contact de langues au Maroc : Naturalisation morphologique des mots d’emprunt dans l’arabe marocain ». Langues, cultures et sociétés, Volume 1, N° 1, 2015, p. 151-170. 4 BENATALLA, Mimoun et EL BOUZIK, Mohammed. « Aspects de la variation linguistique au Maroc. Fragments de langue, fragments de culture ». Langues et Langage, Volume 1, N°1, 2017, pp. 29-44. 5 EL GARNI, Mjid. « Adaptation des emprunts nominaux au français en arabe marocain : cas des diminutifs ». Paradigmes, vol. IV, N°03, 2021, p. 119-135. 6 BENNIS, Saïd. « Contact des langues dans le Piémont de Béni-Mellal ». Revue du Centre d’Etudes et de Recherche en Planification Linguistique, N° 16, 1998, pp. 231-251. 7 IRAQUI SINACEUR, Zakia. « Histoire et emprunt linguistique ». In : Trames de langues. Usages et métissages linguistiques dans l’histoire du Maghreb. Tunis : Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, 2004, pp. 509-524. 8 CHIBLI, Fatima. «L’adaptation phonologique des emprunts arabes en parler Aït Sgougou ». Revue des Études Amazighes, No 6, 2020, pp. 107-122. 9 ELBAZINI , Abdelilah. & Boumazzou , Ibrahim. « Vers une interprétation culturelle de l’emprunt linguistique » . Revue Internationale du Chercheur . Volume 5, Numéro 4, 2024, pp. 806-831.
6671 (2024), A. Elbazini 10 (2024) et A. Elbazini 11 (2025), se sont principalement concentrées sur l’analyse des dimensions linguistique, sociolinguistique et culturelle de l’emprunt en permettant ainsi de mieux comprendre la manière dont les emprunts s’insèrent dans le système linguistique de la langue réceptrice et reflètent les interactions entre populations, langues et cultures. Cependant, malgré la richesse de ces approches, il convient de remarquer qu’au Maroc aucune recherche n’a véritablement pas encore exploré les attitudes des locuteurs à l’égard de ce phénomène, contrairement à d’autres contextes sociolinguistiques où cette problématique a déjà été étudiée. Cette lacune laisse voir la nécessité d’une étude sur la dimension subjective et sociale de l’emprunt linguistique, afin de compléter la compréhension globale de ce phénomène. Dans cette optique, nous partons de l’idée que l’emprunt linguistique dans la vallée de Draa, comme étant l’une des manifestations formelles issues du contact entre l’arabe dialectal et le tamazight, ne va pas sans susciter des réactions chez les différents groupes ethniques de locuteurs (les Arabes, les Amazighs et les Ait Dra) qui adopteraient à son égard des attitudes qu’il nous revient, en tant que sociolinguiste, d’explorer, d’analyser et d’interpréter dans leur contexte social. L’étude donc des attitudes des différents groupes de locuteurs de cette région envers les emprunts à l’une ou l’autre langue d’une part, et leurs interprétations culturelles d’autre part, ne peut qu’être fructueuse et enrichissante pour la bibliographie des travaux portant sur le contact de langues au Maroc. C’est dans ce cadre général alors où se situe la présente étude qui vise à déceler et analyser les attitudes des locuteurs de la vallée de Draa vis-à-vis du phénomène en question pour en venir à les interpréter culturellement. Notre problématique peut être formulée comme suit : Quelles attitudes adoptent les locuteurs de la vallée de Draa vis-à-vis de l’emprunt linguistique comme pratique linguistique ? Ces attitudes présenteraient-elles des variations du point de vue ethnique et générationnel ? Et enfin comment elles peuvent s’interpréter sur le plan culturel dans le contexte social de cette région ? 10 ELBAZINI, Abdelilah. « L’emprunt comme marque linguistique de l’identité dans la vallée de Draa ». Revue Francophone, 2025, Volume 3, Numéro 2, 2024, pp. 117-137. 11 ELBAZINI, Abdelilah. « L’emprunt linguistique comme reflet des influences culturelles dans la vallée de Draa ». Revue Internationale De La Recherche Scientifique (Revue-IRS), Volume 3, Numéro 2, 2025, pp. 998–1021.
6672 Pour répondre à ces questions, nous partons de l’hypothèse selon laquelle les attitudes des locuteurs de la vallée de Draa par rapport au phénomène d’emprunt seraient positives et laisseraient voir des variations des points de vue des groupes ethniques et des tranches d’âge. Cette étude comprend deux volets. Dans le premier, il s’agit de délimiter le cadre d’analyse dans lequel elle s’inscrit, définir les concepts clés qui se rapportent à sa problématique, et présenter la démarche méthodologique suivie dans la collecte des données du corpus ainsi que les critères de sélection de l’échantillon sur lequel elle se base. Dans le second volet, essentiellement pratique, notre attention sera portée sur le dépouillement et l’analyse des données collectées, la discussion des résultats ainsi que leurs interprétations culturelles. 1. Cadre d’analyse La problématique de cette recherche soulève quelques concepts clés comme l’emprunt et les attitudes linguistiques qu’ils conviendraient de définir brièvement avant d’expliquer l’approche d’analyse adoptée. 1.1. L’emprunt linguistique L’emprunt linguistique est le phénomène le plus important parmi tous les phénomènes du contact de langues 12 . Il résulte de manière générale de l’interaction entre communautés linguistiques et implique le transfert d’éléments linguistiques d’une langue source vers une langue cible. Les définitions attribuées au concept d’emprunt s’accordent pour dire qu’il désigne à la fois le processus par lequel une langue adopte un élément étranger et le produit de ce processus 13 (mot, expression, structure). Contrairement à l’anglais (« borrowing » / « loan ») ou l’allemand (« Kreditaufnahme » / « Leihgabe ») qui distinguent clairement le procédé du résultat d’emprunt, le français ne dispose que du terme « emprunt » pour couvrir les deux aspects. L’emprunt peut porter sur divers niveaux de la langue – phonétique, morphologique, lexical, syntaxique – mais il concerne principalement le lexique étant le domaine de la langue le moins structuré et le plus perméable aux mots étrangers. 12 Dubois, Jean et al. Dictionnaire de linguistique. Paris : Larousse, 1973, p. 177. 13 Office Québécois de la langue française à sa séance du 31 janvier 2017, p. 5.
6673 Contrairement à l’interférence linguistique qui est un phénomène individuel, l’emprunt est un phénomène collectif 14 . Il est aussi universel puisqu’aucune langue ne vit en vase clos, toutes les langues ont emprunté des éléments linguistiques à d’autres, souligne Deroy 15 . Les raisons de l’emprunt sont multiples. Certaines sont linguistiques lorsque les locuteurs privilégient souvent des formes plus courtes ou plus simples par économie de langage. D’autres sont extralinguistiques étant donné que l’apparition de nouvelles réalités nécessite la création ou l’adoption de nouveaux termes pour les désigner, notamment dans les domaines scientifique ou technologique. Humbley 16 distingue en ce sens entre des motivations internes (facilités structurelles de la langue emprunteuse) et externes (influences du monde extérieur). Dans la vallée de Draa comme partout au Maroc, l’arabe dialectal et l’amazighe se sont linguistiquement influencés suite à leur contact séculaire et ont par conséquent échangé des emprunts dans différents domaines de la vie sociale de l’agriculture au droit coutumier et des pratiques rituelles aux ustensiles et instruments ruraux. Les deux langues ont également incorporés des termes empruntés au français dans les domaines culinaire, technique et scientifique notamment, à l’espagnol dans les domaines maritime et diplomatique, et à l’anglais dans les sphères de la publicité, et du marketing. A travers la présente étude, nous voudrions d’abord explorer et analyser les attitudes des locuteurs de la vallée de Draa issus de différents groupes ethniques (les Arabes, les Amazighs et les Ait Dra) et appartenant à diverses tranches d’âge (des plus jeunes aux plus âgés) vis-à-vis des emprunts à l’une ou l’autre qu’ils utilisent dans leurs langues maternelles respectives, pour en venir enfin à les interpréter sur le plan culturel à la lumière du contexte social de cette région. 1.2. Les attitudes linguistiques Nous avons souligné à maintes reprises que cette étude vise dans un second temps à interpréter culturellement les attitudes des différents groupes ethniques et générationnels de locuteurs de la vallée de la vallée de Draa. Il est temps maintenant de définir ce que nous entendons par « attitudes linguistiques ». Soulignons tout d’abord que l’étude des attitudes relève en général du domaine de la psychologie sociale, mais d’autres disciplines ont également en fait leur objet d’étude sous leurs différents aspects psychologique, sociologique, linguistique, etc. Dans le 14 CALVET, Louis-Jean. La sociolinguistique. Paris : PUF, Coll. Que sais-je, 2005, p. 26 15 DEROY, Louis. L’emprunt linguistique. Edition imprimée, Liège : Presse universitaire de Liège, 1956, pp. 11-12. 16 HUMBLEY, John. « Vers une typologie de l’emprunt linguistique ». Cahiers de Lexicologie, 1974, p. 64.
6674 dictionnaire de sociologie, le concept d’attitude est défini par « ce qui commun à un ensemble d’opinions exprimées verbalement ou, plus rarement, un ensemble de comportements» 17 . De son côté, Louis-Jean Calvet définit les attitudes sous leurs aspects linguistiques comme « un ensemble de sentiments que les locuteurs éprouvent pour les langues ou une variété d’une langue» 18 . Nous déduisons alors de ces deux définitions que les attitudes linguistiques correspondent aux réactions des usagers à l’égard des langues ou des variétés de langues. Les attitudes linguistiques sont étroitement liées aux représentations que les locuteurs se font des langues qu’ils pratiquent et celles pratiquées autour d’eux. En effet, les images mentales et les perceptions associées aux langues influencent profondément les sentiments et les comportements adoptés à leur égard 19 . Ces attitudes se traduisent par des réactions, des émotions et des conduites linguistiques que le sociolinguiste a pour tâche de mettre en lumière et d’analyser selon une méthodologie rigoureuse. L’étude de ces phénomènes épilinguistiques s’avère particulièrement riche de données empiriques pour divers domaines notamment l’enseignement et la publicité, etc. 1.3. Approche d’analyse Comme il s’agit d’explorer les attitudes linguistiques des locuteurs de la vallée de Draa envers le phénomène d’emprunt linguistique et de voir si elles présentent des variations des points de vue ethnique et générationnel, l’approche variationniste semble être la plus appropriée comme cadre d’analyse aux objectifs de cette recherche. En effet, cette approche, élaborée par William Labov 20 et développée par Shana Poplack 21 , repose en général sur l’idée que la langue varie systématiquement selon des facteurs sociaux, géographiques et contextuels, et considère la variation linguistique comme un phénomène naturel et structuré. L’un de ses principes fondamentaux est que ces variations ne sont pas aléatoires, mais corrélées à des variables sociales comme l’âge, le sexe, le statut socio-économique ou l’origine ethnique. Ce qui est vrai pour la variation de langue l’est aussi pour les attitudes linguistiques de ses locuteurs quant à son usage. 17 BOUDON, Raymond. & al. Dictionnaire de sociologie. Paris : Larousse, 2005, p. 13. 18 CALVET, Louis-Jean. Op. cit, p. 46. 19 ELBAZINI, Abdelilah & BOUMAZZOU, Ibrahim. « Le français comme langue d’enseignement desmatières scientifiques: représentations,attitudeset avisdes lycéens marocains ». Revue Francophone, Volume 2, Numéro 3, 2024, p. 242. 20 LABOV, William. Sociolinguistique. Paris : Les Éditions de Minuit, 1976. 21 POPLACK Shana. « Conséquences linguistiques du contact des langues : un modèle d'analyse variationniste ». In: Langage et société, n°43, 1988, pp. 23-48.
6675 2. Cadre méthodologique Les données sur lesquelles se base cette étude font partie d’un large corpus collecté en 2023 dans le cadre de notre thèse de doctorat sur le contact linguistique entre l’arabe dialectal et l’amazighe dans la vallée de Draa à travers les phénomènes d’emprunt linguistique et d’alternance codique, en analysant leurs divers aspects linguistiques et sociolinguistiques pour en venir à leurs interprétations culturelles à la lumière du contexte social et historique de cette région. Les attitudes des locuteurs locaux vis-à-vis de l’emprunt linguistique ont été, parmi d’autres, explorées et analysées en adoptant à ce niveau le questionnaire comme technique d’enquête pour la collecte des données. Le questionnaire est par définition une méthode d’enquête à la fois quantitative et qualitative utilisée particulièrement pour des enquêtes de grande envergure. M. ANGERS définit le questionnaire comme « une technique directe d’investigation scientifique auprès d’individus qui permet de l’interroger d’une façon directive et de faire un prélèvement quantitatif » 22 . Le chercheur y recourt pour entrer en contact avec ses informateurs par le biais d’un formulaire comportant des questions souvent de différents types (questions ouvertes, questions fermées, questions à choix multiples) en vue d’obtenir des données quantitatives et/ou qualitatives qui lui permettent de mesurer, comprendre, expliquer ou interpréter le phénomène étudié. L’adoption du questionnaire dans cette recherche se justifie par plusieurs raisons. D’abord, il permet de toucher un large échantillon de personnes en peu de temps et assurer une comparabilité fiable des réponses entre les participants. Ensuite, l’anonymat des informateurs qu’il garantit favorise des réponses plus sincères ce qui réduit les biais liés à la désirabilité sociale. Enfin, en limitant nos interventions en tant que chercheur-enquêteur, le questionnaire diminue les risques d’interprétation subjective des données recueillies. L’élaboration du questionnaire constitue une étape cruciale dans toute enquête, car elle conditionne la qualité et la fiabilité des résultats obtenus. Pour cela, il est essentiel que les questions soient claires, structurées, pertinentes et adaptées au profil des répondants (âge, sexe, niveau de scolarité, etc.), tout en respectant un enchaînement logique. Dans le cadre de cette étude, le questionnaire a été conçu pour atteindre deux objectifs, principalement axés sur l’exploration des attitudes des locuteurs locaux à l’égard de l’emprunt 22 ANGERS, Mourice. Initiation pratique à la méthodologie des sciences humaines. Alger : Casbah Université ,1997, p. 146.
6676 et les interpréter culturellement. Comme nous avons affaire à différents groupes ethniques (les Ait Dra, les Arabes, et les Amazighs) ayant l’arabe dialectal ou l’amazighe pour langue maternelle, nous avons élaboré deux versions du questionnaire : l’une est soumise au groupe des Amazighs ayant naturellement pour première langue la variété régionale du tamazight, et l’autre aux Ait Dra et Aux Arabes qui ont pour première langue l’arabe dialectal. Chacune des deux versions se compose de trois parties : la première est dévolue à l’identification des informateurs (âge, sexe, langue maternelle, etc.) dans le respect de leur anonymat, suivie d’une seconde partie portant sur leurs attitudes vis-à-vis du phénomène étudié. Les tableaux suivants présentent les deux versions en question : Nous avons opté pour un échantillonnage stratifié afin de garantir la représentativité de notre étude au sein de la population locale. L’échantillon comprend 450 informateurs, issus des trois principaux groupes ethniques (Arabes, Amazighs et Ait Dra), soit 150 informateurs pour chaque groupe, subdivisés à leur tour selon trois tranches d’âge (15-25 ans, 30-45 ans, plus de 50 ans), 50 informateurs pour chaque tranche d’âge. Cet échantillonnage, basé sur le poids démographique de ces trois groupes majoritaires, permet d’analyser les variations dans les attitudes linguistiques des points de vue ethnique et générationnel. Soulignons enfin que, pour analyser les données issues du questionnaire, nous avons utilisé le logiciel Sphinx iQ2, un outil informatique spécialisé dans la collecte et le traitement de données. Ce logiciel a facilité toutes les étapes de l’enquête, de la conception du questionnaire à l’analyse des résultats, en assurant une saisie structurée, une gestion optimale des informations et une fiabilité des données, essentielles à l’interprétation des résultats. 3.Dépouillement et analyse des données Dans ce volet essentiellement pratique, nous nous pencherons d’abord sur l’analyse des attitudes des locuteurs des différents groupes ethniques à l’égard du phénomène d’emprunt linguistique comme pratique langagière fréquente chez la population de la vallée de Draa. L’analyse, rappelons-le, s’inscrit dans le cadre variationniste et tient compte de deux variables : le groupe ethnique et la tranche d’âge. Les résultats obtenus au terme de l’analyse des attitudes en question constitueront le socle sur lequel s’appuieront leurs interprétations culturelles.
6677 3.1. Attitudes et perceptions vis-à-vis de l’emprunt linguistique Il s’agit ici de voir de près si les attitudes des différents groupes de locuteurs sont favorables ou défavorables, positives ou négatives à l’égard de ce phénomène. D’abord, nous essayerons d’en tirer des conclusions à travers l’usage préférentiel de quelques emprunts à l’arabe dialectal et au tamazight par rapport à leurs équivalents dans la langue maternelle respective de chacun des trois groupes ethniques en question. Ensuite, nous complétons notre compréhension par l’analyse de deux autres questions directes et explicites sur les attitudes des mêmes locuteurs à l’égard des emprunts réciproques attestés dans leurs langues maternelles respectives pour en venir à nous faire une idée sur leur acceptabilité. Pour atteindre cet objectif, trois questions ont été posées à nos informateurs. Dans la première, nous avons soumis aux groupes des Arabes et Ait Dra arabophones une liste de mots contenant des emprunts au tamazight : lqtuɛ (mensonges), ḥlasa (bât de la bête de somme), afras (ordure d’une rigole, résidu d’émondage), dkes (piétiner), avec leurs équivalents respectifs en arabe dialectal : lkdub, bardɛa, rbiɛ, dkes. Aux Amazighs, nous avons soumis une autre liste contenant des emprunts à l’arabe dialectal : Šeffar (voleur), taberda (bât de la bête de somme), rbiɛ (ordure d’une rigole, résidu d’émondage), ɛfes (piétiner), et leurs équivalents précités en tamazight. L’objectif de cette question consiste à déceler les préférences et les attitudes des informateurs vis-à-vis d’un échantillon d’emprunts par rapport à leurs équivalents dans la langue maternelle des informateurs. Les emprunts et leurs équivalents sont choisis sur la base de leur fréquence d’usage dans les pratiques langagières des différents informateurs. Nous avons veillé ainsi à ce qu’ils soient d’abord connus de tous les groupes ethniques et de toutes les tranches d’âge et qu’ils soient concurrents en usage chez la population locale aussi bien arabophone qu’amazighophone. Les réponses à cette question se présentent comme suit :
6684 Les réponses à la deuxième question confirment à leur tour les tendances, les perceptions et les attitudes divergentes au sein du groupe des Amazighs vis-à-vis des emprunts arabes en tamazight. Le graphique (figure 06) qui présente les résultats obtenus sur cette question montre en effet que les informateurs plus jeunes considèrent généralement qu'il n'y aurait pas de problème à maintenir et à utiliser couramment les emprunts arabes, tandis que les informateurs plus âgés sont plutôt pour leur remplacement par des termes purement amazighs. Figure 06 : Résultats de la troisième question sur les attitudes des Amazighs vis-à-vis des emprunts arabes Source : Notre enquête, 2023. 4. Résultats et discussion Au terme de l’analyse des données relatives aux attitudes des informateurs appartenant à différents groupes ethniques (les Arabes, les Ait Dra, et les Amazighs) et diverses tranches d’âge vis-à-vis du phénomène d’emprunt linguistique, nous avons abouti à un certain nombre de résultats que nous récapitulons dans les points suivants : • Les informateurs plus âgés d’origine arabe et Ait Dra préfèrent utiliser certains emprunts au tamazight plutôt que leurs équivalents dans leur langue maternelle, l’arabe dialectal, alors que ceux plus jeunes choisissent souvent leurs équivalents arabes. • Les informateurs plus âgés d’origine amazighe préfèrent plutôt l’usage des termes amazighs autochtones, alors que ceux plus jeunes recourent souvent aux emprunts à l’arabe dialectal. • Les attitudes des Arabes et des Ait Dra des trois tranches vis-à-vis des emprunts amazighs en arabe dialectal sont positives et laissent voir ainsi une ouverture de la part de ces derniers à la culture et la langue amazighes comme étant une partie intégrante de la culture locale dans sa globalité. Une idée qui se confirme davantage à travers leur 78% 22% 64% 36% 20% 80% 0% 20% 40% 60% 80% 100% Les garder et les utiliser ordinairement Il serait mieux de les remplacer par d'autres mots purement amazighs 15-25 ans 25-40 Plus de 50 ans
6685 avis favorable à propos du maintien et de l’usage ordinaire des emprunts amazighs au même titre que les termes autochtones de l’arabe dialectal. • Les attitudes des Amazighs à l’égard des emprunts arabes en tamazight divergent en fonction des tranches d’âge : les informateurs plus jeunes considèrent les emprunts arabes en tamazight non pas comme menace mais plutôt comme un enrichissement à leur langue maternelle et sont pour leur maintien et leur utilisation ordinaire, alors que ceux plus âgés y voient une menace pour leur langue et pensent qu’il serait mieux de les remplacer par d’autres purement amazighs. Ces résultats conduisent du point de vue culturel à deux interprétations principales. La première est que les variations constatées au niveau de l’usage préférentiel des emprunts par rapport à leurs équivalents et des attitudes vis-à-vis de ces emprunts à l’une ou l’autre langue fonctionnent dans ce contexte social comme une marque de l’identité linguistique entre et au sein des groupes ethniques en question. La seconde est que ces mêmes variations révèlent à la fois l’ouverture à la diversité linguistique et l’attachement à l’identité culturelle dans cette communauté socialement hétérogène. 4.1. L’emprunt comme marque de l’identité linguistique Les variations lexicales observées au sein des trois groupes au niveau des choix préférentiels dans l’usage de quelques emprunts à l’arabe dialectal et au tamazight dans leurs langues maternelles respectives ne sont pas seulement le résultat d'un simple choix de termes, mais le reflet d’appartenance à des générations distinctes. Elles sont le reflet de deux identités linguistiques distinctes qui se développent au sein de chacun des trois groupes ethniques dans la mesure où les générations plus âgées d’origine arabe et Ait Dra et celles plus jeunes d’origine amazighe tendent à l’hybridation linguistique entre le tamazight et l’arabe dialectal, alors que la génération plus âgée d’origine amazighe se montre plus conservatrice et tend au purisme linguistique. De ce point de vue, ces variations lexicales, influencées par des facteurs sociohistoriques et culturels, font que les emprunts réciproques entre l’arabe dialectal et le tamazight fonctionnent comme des indices et des marques de l'identité sous son aspect linguistique à travers laquelle chaque génération se reconnait et se démarque au sein de son groupe ethnique. Nos résultats sur la variation lexicale constatée à travers l’usage préférentiel des emprunts réciproques entre l’arabe dialectal et le tamazight rejoignent les conclusions de M. AbdellahPretceille sur les rapports entre la langue et l’identité qu’elle résume comme suit : « Instrument
6686 d'intégration collective et d'affirmation individuelle, la langue fonctionne comme marqueur, comme indice d'appartenance. Moyen de communication, la langue est aussi une modalité d'expression de la culture et un médiateur de l'identité » 23 . Dans cet ordre d’idées, il conviendrait de voir de près le concept d’identité en général et de l’examiner sous aspect linguistique en particulier dans le contexte de notre étude sur le phénomène d’emprunt linguistique. Jacobson Wedding fait remarquer que le terme « identité » a en anglais (idem en français) deux acceptions distinctes à savoir : « similarité » (sameness) et « différence » (distinctiveness) 24 . Les deux acceptions sont nettement distinctes. Dans la première (différence), il renvoie à l’identité au niveau individuel dite aussi « l’identité individuelle » ou encore « l’identité personnelle » que P. Matri définit comme « l’ensemble organisé des sentiments, des représentations, des expériences et des projets d’avenir se rapportant à soi » 25 , c’est-à-dire il renvoie à tout ce par lequel le sujet représenté par « je » se distingue et se démarque des autres, et donc à « ce qu’il a d’unique, à l’intérieur des valeurs partagées d’une communauté » 26 . Dans sa seconde acception (similarité), il fait référence à l’identité au niveau collectif communément appelée « l’identité collective » et parfois aussi « l’identité sociale » définie comme « les attributs catégoriels et statutaires qui se réfèrent à des catégories sociales où se rangent les individus » 27 . En d’autres termes, l’identité collective est liée à un sentiment d’appartenance à une catégorie, lequel sentiment est partagé entre plusieurs personnes qui constituent un groupe. Dans le même sillage, M. Castra souligne que « l’identité est constituée par l’ensemble des caractéristiques et des attributs qui font qu’un individu ou un groupe se perçoivent comme une entité spécifique et qu’ils sont perçus comme telle par les autres. » 28 . Cette définition a l’avantage de fusionner les deux dimensions individuelle et collective de l’identité. Pour sa part, A. Areki ajoute que « l’identité devient alors ce qui fonde le groupe, ce qui l’unifie, mais aussi ce qui permet à ses membres de définir leur appartenance à ce groupe, de le reconnaître en tant 23 ABDALLAH-PRETCEILLE, Martine. « Langue et identité culturelle ». Enfance, , N°4, 1991, p. 306. 24 JACOBSON WEDDING, ANITA. IDENTITY : PERSONAL AND SOCIO-CULTURAL. UPPSALA : UNIVERSITATIS UPSILIENSIS, 1983, P. 13. 25 MARTI, Pilar. « Identitité et stratégies identitaires ». Empan, N° 71, 2008, p. 57. 26 Ibid, p. 56. 27 Ibid. p. 57. 28 CASTRA, Michel. « Identitité». Sociologie, [En ligne], Les 100 mots de la sociologie, mis en ligne le 01 septembre 2012. Disponible sur : http://journals.openedition.org/sociologie/1593 (Consulté le 28/05/2024).
6687 que groupe d’appartenance, de le délimiter et de le distinguer des autres » 29 . Du point de vue linguistique, l’identité est constituée par l’usage qu’un individu ou un groupe (d’individus) fait de la langue, c’est-à-dire par les caractéristiques et les formes d’expression linguistique qui lui sont propres et qui le rendent démarqué des autres individus qui font usage de la même langue. Sur ce point, A. Arezki souligne que la parole, comme étant l’utilisation concrète et individuelle de la langue « est une recherche, à travers l’autre, de l’attestation de sa propre existence, donc en créant une communauté, et par là, même en attestant de l’existence de l’autre, c’est à dire de l’existence de deux identités distinctes […] l’identité linguistique ne peut ainsi, se construire que par le biais d’une «conscientisation» de son appartenance à un groupe, à une communauté linguistique » 30 . Appliquée à notre cas d’étude, cette analyse montre que le recours préférentiel aux emprunts arabes ou amazighs — ou à leurs équivalents dans les langues maternelles des locuteurs appartenant à différents groupes ethniques et à diverses générations — constitue une marque distinctive de l’identité linguistique propre à chaque génération. Autrement dit, lorsque les jeunes locuteurs d’origine arabe ou Ait Dra utilisent des termes arabes de leur langue maternelle pour désigner une réalité ou un concept que les locuteurs plus âgés des mêmes groupes expriment au moyen d’emprunts au tamazight, ils manifestent implicitement leur volonté de se distinguer de la génération précédente. Ce choix lexical traduit donc une prise de distance symbolique vis-à-vis des aînés, affirmée par la préférence pour les termes arabes plutôt que pour leurs équivalents amazighs. Cette tendance pourrait s’expliquer par l’hypothèse selon laquelle les jeunes perçoivent l’usage des emprunts amazighs comme désuet ou peu valorisant. En effet, bien qu’ils entendent fréquemment ces formes dans le parler des locuteurs âgés, ils choisissent consciemment de ne pas les employer. De la même manière, les locuteurs âgés d’origine amazighe, en privilégiant les équivalents amazighs dans leur langue maternelle, expriment non seulement un attachement affectif à celle-ci, mais aussi une volonté de se différencier des générations plus jeunes. Ces dernières, sous l’influence de l’école, de la politique d’arabisation et des médias arabophones, adoptent de plus en plus les emprunts à l’arabe et abandonnent parallèlement et progressivement certains termes issus de leur propre langue. 29 AREZKI, Abdenour «L’identité linguistique : une construction sociale et/ou un processus de construction socio-discursive ? ». Synergies Algérie , N° 2, 2008, p. 192. 30 Ibid. pp. 193-194.
6688 Culturellement parlant, l’identité au sens plus large n’est pas statique ou figée, elle est plutôt de nature dynamique et évolutive 31 . Au niveau individuel par exemple (l’identité personnelle), elle est « le produit de la socialisation […] les identités individuelles naissent des interactions sociales » 32 . En relation avec le cas de notre étude, cette remarque nous conduit d’une part à conclure que l’identité linguistique des locuteurs âgés d’origine arabe et Ait Dra constituée et marquée à travers l’usage plus fréquent des emprunts amazighs est le résultat de leur longue tradition de cohabitation avec les Amazighs notamment dans un contexte sociohistorique et culturel où l’influence de l’école moderne et les médias était encore minime et très faible. D’autre part, toujours sur la base la nature dynamique et évolutive de l’identité, nous pouvons confirmer que les influences de l’école, la politique d’arabisation et les médias, et les interactions sociales avec les jeunes d’origine arabe et Ait Dra ont conduit les jeunes amazighs à utiliser souvent des emprunts arabes au détriment de leurs équivalents dans leur maternelle, ce qui constitue ainsi une caractéristique de leur identité linguistique qui les rendent distincts des autres générations du même groupe ethnique amazighe. Dans un contexte plus large que celui des emprunts linguistiques, notamment celui de l'alternance codique, E. Khadraoui Et R. Messaour notent que chez les jeunes issus de l'immigration, les langues utilisées par les individus plurilingues peuvent fonctionner comme des marqueurs identitaires. Ainsi, elles sont perçues comme des moyens d'exprimer son identité. Cette identité se manifeste à travers l'utilisation d'expressions spécifiques et l'emploi de particules discursives liés à la culture des locuteurs qui signalent ainsi leur appartenance à une communauté bien définie 33 . 4.2. L’emprunt linguistique entre l’ouverture à la diversité linguistique et la résistance à l’assimilation linguistique Les résultats de l’analyse des attitudes des locuteurs appartenant aux différents groupes ethniques à l’égard des emprunts montrent que les locuteurs plus jeunes des trois groupes ethniques adoptent des attitudes globalement positives et favorables par rapport à ce phénomène, qu’ils perçoivent comme une source d’enrichissement pour leurs langues maternelles respectives. En revanche, si les locuteurs plus âgés d’origine arabe et Ait Dra considèrent favorablement l’emprunt au tamazight et estiment qu’il n’y a aucune raison d’éliminer les emprunts amazighs présents dans l’arabe dialectal, les locuteurs âgés d’origine 31 MARTI, Pilar. Op. cit. p. 57. 32 CASTRA, Michel. Op. cit. p. 1. 33 KHADRAOUI, Errime & MESSAOUR Riad « Alternance codique : un marqueur d’une double appartenance socioculturelle et identitaire chez les jeunes issus de l’immigration algérienne en France ». Revue Roumaine d’Études Francophones, , No 9-10, 2017/2018, p. 136.
6689 amazighe se montrent plus réservés, voire réticents, à l’égard de l’emprunt à l’arabe dialectal. Cette réserve traduit des attitudes nettement défavorables envers ce phénomène, certains allant jusqu’à penser qu’il conviendrait de remplacer les termes d’origine arabe par leurs équivalents purement amazighs. Nous sommes donc en présence de deux perceptions et attitudes opposées. Nous considérons en ce sens que les premières qui sont favorables et positives vis-à-vis de l’emprunt linguistique traduisent une certaine ouverture à la diversité linguistique locale que les emprunts à l’une ou l’autre langue représentent. L’emprunt linguistique dans cette perspective est conçu comme un atout culturel et encourage la fusion des langues. Chaque emprunt à l’une ou l’autre langue est considéré ainsi comme une opportunité de créer des ponts entre les cultures des groupes en contact et d'enrichir leurs langues maternelles respectives. Les secondes perceptions, plutôt défavorables à l’emprunt linguistique, traduisent un attachement affectif à l’unité et à la singularité de l’identité culturelle et linguistique amazighe. À travers elles s’exprime une forme de résistance à l’acculturation linguistique, perçue comme étant représentée par les emprunts arabes intégrés au tamazight. Le concept d’acculturation, dans sa définition et ses usages, a suscité de nombreux débats en raison de la complexité et de la sensibilité du phénomène qu’il désigne. Pour résumer, son émergence en tant que notion s’inscrit dans le contexte de la décolonisation et s’est particulièrement développée dans le champ de l’anthropologie anglo-saxonne, notamment aux États-Unis, au cours du XXᵉ siècle. L’école culturaliste, dans les années 1950-1960, a largement contribué à la diffusion et à la généralisation de ce concept. À l’origine, la notion d’acculturation visait à rendre compte des effets des processus d’emprunt et de diffusion sur les cultures en contact. Elle cherchait ainsi à combler les limites des théories diffusionnistes classiques, qui expliquaient les mécanismes de transmission des traits culturels sans toujours en analyser les conséquences sociales, symboliques et identitaires. Dans cette perspective, Herskovits définit l’acculturation comme : « les phénomènes qui résultent du contact direct et continu entre des groupes d’individus de cultures différentes, avec des changements subséquents dans les types culturels originaux de l’un ou des deux groupes » 34 . Cette définition semble inspirer celle que proposent F. Gresle et Alii dans leur dictionnaire des Sciences Humaines où ils la définissent comme « notion désignant les phénomènes complexes qui résultent des contacts directs et prolongés entre deux cultures différentes, 34 DELIEGE, Robert. Op. cit., p. 471.
6690 entraînant la modification ou la transformation de l’un ou des types culturels en présence » 35 . L’acculturation renvoie donc de manière générale aux changements et transformations de nature culturelle liés au contact culturel entre différents groupes d’individus. Cependant, comme le fait remarquer Cécilia Courbot, les définitions proposées rendent la notion d’acculturation trop générale 36 et ne résout réellement pas les difficultés de maniement de cette notion dont l’utilisation conduit le plus souvent à aborder des notions assez polémiques comme celles de race, d’ethnie, et du rapport entre société dominante/société dominée. La délicatesse du problème que recouvre la notion d’acculturation a alors abouti à des tentatives de redéfinition lesquelles ont donné, à leur tour, naissance à de nouveaux termes qui décomposent la notion en question et qui permettent de mieux aborder et décrire la diversité des changements subséquents que subissent réciproquement les groupes suite à leur contact comme la déculturation (la perte totale ou partielle de la culture d’origine sous l’influence d’une nouvelle culture forte), la transculturation (quand un groupe emprunte des éléments culturels à une culture dominante et les adapte à la sienne) et la contre-acculturation (aux attitudes de réserve, de rejet ou de repli manifestant la protestation d’un groupe social contre une culture qu’il perçoit comme étrangère ou différente de la sienne). Partant de la définition de l’acculturation en anthropologie culturelle comme étant l’ensemble des phénomènes issus des contacts directs et continus entre deux cultures différentes, avec pour conséquence la modification, le changement ou la transformation de de l’un ou des aspects des deux cultures en contact, nous pouvons déduire que les emprunts linguistiques sont un résultat et une manifestation de l’acculturation sous son aspect linguistique dans la mesure où ils s’infiltrent dans les langues respectives des différents groupes en contact. Une fois infiltrés, ces emprunts ne manquent pas de susciter des réactions chez des locuteurs de la langue d’accueil qui peuvent soit les utiliser ordinairement en les considérant comme un enrichissement pour leur langue, soit les refuser en les percevant comme une menace et par conséquent adopter une attitude de résistance à leur égard, et cela nous amène à l’idée de la « contre-acculturation » linguistique, c’est-à-dire la résistance à la modification des aspects linguistiques de la langue d’accueil notamment l’aspect lexical où l’usage des emprunts tendent à remplacer celui des termes autochtones porteurs de l’identité et des valeurs culturelles. 35 GRESLE, Françoise, & al, Dictionnaire des Sciences Humaines, Sociologie et Anthropologie. Paris : Nathan, 1994. 36 COURBOT, Cécilia. Op. cit., p. 124.
6691 C’est dans ce contexte général qu’il conviendrait de comprendre le fait que les locuteurs amazighs âgés, par attachement sentimental à leur langue maternelle, considèrent ainsi les emprunts linguistiques à l’arabe dialectal comme une menace pour l'identité linguistique et culturelle amazighe et leur utilisation en tamazight prive ce dernier de sa spécificité et sa pureté. Parallèlement, il conviendrait de voir derrière cette réticence vis-à-vis des emprunts arabes une certaine forme de résistance à l’assimilation linguistique manifestée par la domination de l’arabe dialectal sur le tamazight aussi bien au niveau linguistique (l’emprunt massif à l’arabe dialectal par exemple) que sociolinguistique (les fonctions et les usages sociaux de l’arabe). Dans le contexte sociolinguistique marocain, il n’existe, à notre connaissance, aucune étude consacrée — partiellement ou intégralement — à l’analyse des attitudes des locuteurs arabophones et amazighophones à l’égard des emprunts réciproques entre l’amazighe et l’arabe dialectal. Cette manque de travaux antérieurs rend difficile toute comparaison directe entre les résultats de notre étude et ceux d’éventuelles recherches précédentes permettant de suivre l’évolution des tendances observées chez ces locuteurs. Cependant, à titre de mise en perspective, il est possible d’évoquer les conclusions de certaines études menées dans d’autres contextes sociolinguistiques, qui ont examiné les attitudes envers les emprunts linguistiques. Ces travaux ont mis en évidence des positions parfois positives, parfois négatives, selon des motivations qui varient d’un contexte culturel et linguistique à l’autre. C’est le cas par exemple d’une étude menée par Danny Susanto sur les attitudes de la société francophone vis-à-vis de ce qu’il appelle « le phénomène d’anglicisme » (les emprunts à l’anglais). L’auteur a constaté que les Français en particulier et les francophones dans d’autres pays en général adoptent des attitudes réticentes vis-à-vis des anglicismes et les voient comme une menace à leur langue nationale, en conséquence, ils ont entrepris depuis les années 70 des actions de résistance qui visent à contrecarrer leur usage et leur propagation en français 37 . Ces actions de résistance ont pris différentes formes : critiques acerbes du « franglais » à travers la presse écrite, l’instauration des instances politiques chargées de la protection de la langue française à l’instar du Comité de Hautes Etudes de français, et l’élaboration des lois (la loi Toubon), etc. Les conclusions de cette étude rejoignent en partie celles de notre étude en ce qui concerne la considération des emprunts comme une menace pour la langue emprunteuse qu’elle soit maternelle ou nationale. Néanmoins, les raisons qui expliquent ces attitudes défavorables 37 SUSANTO, Danny. « L'anglicisme dans la langue française ». Digital Press Social Sciences and Humanities, No 3, 2019, p. 5.
6692 et réticentes dans les deux cas ne sont pas les mêmes. Elles sont des raisons identitaires pour les uns et politiques pour les autres. En effet, alors que les locuteurs âgés d’origine amazighe dans notre étude résistent aux emprunts arabes par amour et attachement affectif à leur langue maternelle le tamazight qui incarne et véhicule leur identité linguistique et culturelle ainsi que les valeurs amazighes traditionnelles, les Français et les francophones en général dans l’étude précitée sont apparemment stimulés par une volonté de promouvoir l’usage puriste et le statut du français comme langue nationale de plus en plus envahi par l’anglais dans tous les secteurs. Derrière les conclusions des deux études se profile l’idée que les emprunts linguistiques, perçus comme une menace et une forme d’assimilation linguistique, suscitent ainsi des réactions de résistance dont l’objectif ultime est de préserver l’unité et la spécificité de la langue en la purifiant de tout élément étranger qui risque de menacer son intégrité et sa transmission de génération en génération. Cela nous fait penser en fait à une remarque faite par A. Arezki en ce qui concerne la résistance à l’apprentissage d’une langue seconde qui souligne que « on observe alors, chez certains sujets qui craignent de perdre leur identité linguistique, une certaine résistance à l’acquisition de la langue seconde. On a besoin de cette langue comme instrument de communication, donc on l’apprend ; mais on craint que son acquisition ne nous sépare, ne nous distingue du groupe ethnique qui nous donne notre identité sociale ». Cette observation concernant les motifs identitaires de la résistance à l'apprentissage d'une langue seconde est quasiment similaire à celle qui justifie, dans notre cas, la résistance des locuteurs âgés d'origine amazighe aux emprunts arabes. En somme, nous pouvons dire que les attitudes positives ou négatives, favorables ou défavorable à l’égard des emprunts à l’une ou l’autre langue reflètent en gros la complexité de la relation entre langue, identité et culture. La relation entre les trois éléments ne peut être appréhendée que dans le cadre d’une approche multidisciplinaire où chaque discipline y éclaire un aspect. Conclusion A travers cette étude, nous avons essayé, dans une perspective d’analyse variationniste, d’explorer les attitudes des locuteurs de la vallée de Draa vis-à-vis du phénomène de l’emprunt linguistique dans un contexte social marqué par la coexistence pluriséculaire de divers groupes ethniques : les Arabes, les Amazighs et les Ait Dra. Les résultats obtenus montrent que les attitudes et perceptions des locuteurs vis-à-vis de l’emprunt linguistique ne sont pas uniformes,
6693 mais varient selon l’âge et l’appartenance ethnique ce qui confirme en partie notre hypothèse de départ. En effet, les Arabes et Ait Dra plus âgés préfèrent utiliser certains emprunts au tamazight plutôt que leurs équivalents en arabe dialectal, tandis que les plus jeunes privilégient généralement les équivalents arabes. Chez les Amazighs, les plus âgés préfèrent les termes amazighs autochtones, alors que les plus jeunes ont tendance à recourir aux emprunts arabes. Les attitudes des Arabes et des Ait Dra, quel que soit l’âge, envers les emprunts amazighs en arabe dialectal sont remarquablement positives et les considèrent comme un enrichissement à leur langue maternelle, l’arabe dialectal. En revanche, les perceptions des Amazighs face aux emprunts arabes en tamazight varient selon l’âge : les jeunes considèrent ces emprunts comme un enrichissement et soutiennent leur usage ordinaire, tandis que les plus âgés les perçoivent comme une menace et préfèrent les remplacer par des termes purement amazighs. Ces résultats nous ont conduits, sur le plan culturel, à deux interprétations principales. La première est que les variations observées chez les différents groupes de locuteurs de la vallée de Draa dans l’usage préférentiel des emprunts par rapport à leurs équivalents et dans les attitudes à leur égard selon les langues servent, dans ce contexte social, de marque de l’identité linguistique, tant entre les groupes ethniques qu’au sein de ceux-ci. La seconde, qui découle de la première, est que ces mêmes variations témoignent à la fois d’une ouverture à la diversité linguistique et d’un attachement affectif à l’identité culturelle au sein de cette communauté socialement hétérogène. Bien que les résultats de cette étude présentent un intérêt scientifique indéniable, certaines limites doivent être reconnues. La principale concerne la variable de sexe qui n’a pas été prise en considération dans l’analyse pour des raisons qui se rapportent au caractère conservateur des locutrices dans la communauté étudiée. En conséquence, la généralisation des résultats demeure délicate. Dans le cadre de recherches futures, nous envisageons de recourir à de nouvelles stratégies d’enquête afin d’élargir notre échantillon et de vérifier si les tendances observées se maintiennent sur un échantillon plus vaste et, ainsi, renforcer la validité empirique de nos conclusions et leurs interprétations sur le plan culturel.