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Vol. 3, No. 6, Novembre 2025 1589 Revue Internationale de la Recherche Scientifique et de l’Innovation (Revue-IRSI) ISSN: 2960-2823 Montesquieu et la nouvelle méthode philosophique : comprendre la société pour penser le gouvernement Présenté par : Dr Sydrique MIARAKA, Maître de conférences à l’Université d’Antsiranana Résumé : Le XVIIIe me siècle est marqué par la critique de l’absolutisme et la quête d’une politique rationnelle face aux abus de pouvoir et à l’anéantissement de la liberté. Pour contrecarrer ces abus, Montesquieu a développé une théorie politique novatrice en s’inspirant de l’antiquité et des régimes contemporains. L’objectif principal est de démontrer comment il a fondé ses concepts à travers ses analyses des institutions romaines et anglaises influencées par les Lumières. La théorie de John Locke est également à l’origine des idées politiques de la séparation des pouvoirs Montesquieu. Méthodologiquement, cet article adopte une démarche conceptuelle et comparative qui examine le corpus des œuvres de Montesquieu (Considérations sur les Romains, L’Esprit des lois) et ses influences historiques (Rome comme modèle mixte, Angleterre comme paradigme de liberté) ainsi que les apports rationalistes des Lumières et lockéens (contrat social, limitation des pouvoirs). L’analyse montre que Montesquieu tire de Rome un équilibre institutionnel préfigurant la séparation des pouvoirs, de l’Angleterre un contre-pouvoir concret et des Lumières une rationalisation antidogmatique. Sa contribution originale réside dans la fondation d’une science politique empirique influençant les démocraties modernes en opposant modération et despotisme. Mots-clés : Abus-séparation des pouvoirs-contre-pouvoir-démocratie-liberté politique Abstract: The 18th century was marked by the critique of absolutism and the quest for a rational policy in the face of abuses of power and the destruction of freedom. To counter these abuses, Montesquieu developed an innovative political theory inspired by antiquity and contemporary regimes. The main objective is to demonstrate how he grounded his concepts through his analyses of Roman and English institutions influenced by the Enlightenment. John Locke's theory also lies at the origin of Montesquieu's political ideas on the separation of powers.
1590 Methodologically, this article adopts a conceptual and comparative approach that examines Montesquieu's body of work (Considerations on the Romans, The Spirit of the Laws) and its historical influences (Rome as a mixed model, England as a paradigm of freedom), as well as the rationalist contributions of the Enlightenment and Lockean movements (social contract, limitation of powers). The analysis shows that Montesquieu draws from Rome an institutional balance prefiguring the separation of powers, from England a concrete counter-power, and from the Enlightenment an anti-dogmatic rationalization. His original contribution lies in the foundation of an empirical political science influencing modern democracies by opposing moderation and despotism. Keywords: Abuse-separation of powers-counter-power-democracy-political freedom Digital Object Identifier (DOI): https://doi.org/10.5281/zenodo.17697520 Introduction Au XVIIIe siècle, la philosophie politique a connu une période de bouleversement intellectuel sans précédent portée par l’élan des Lumières, un mouvement qui place la Raison au cœur de la réflexion humaine et remet en question les fondements de l’autorité. Dans un monde marqué par l’absolutisme monarchique et les dogmes religieux, les penseurs des Lumières ont cherché à substituer à l’arbitraire du pouvoir, une analyse rationnelle des institutions et des pratiques sociales. C’est dans ce contexte que Montesquieu a développé une approche radicalement novatrice rompant les spéculations métaphysiques des philosophies antiques et médiévales qui s’appuyaient sur des idéaux abstraits ou des justifications théologiques. Il a privilégié une méthode empirique et comparative ancrée dans l’observation des réalités historiques et institutionnelles 1 .Ses œuvres majeures, Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence 2 et De l’esprit des lois 3 , témoignent cette ambition : fonder une science politique moderne à l’aune des dynamiques du pouvoir à travers l’étude des sociétés concrètes, de leurs institutions et de leurs évolutions. Montesquieu se distingue par son intérêt pour les modèles historiques et contemporains notamment la Rome antique et l’Angleterre post-Glorious Revolution. Là où les anciens, comme Platon ou Aristote s’attachaient à concevoir des modèles idéaux de gouvernement, Montesquieu a analysé des systèmes politiques réels pour en dégager des principes universels. Ses études de la Constitution mixte romaine, où se conjuguent monarchie, aristocratie et démocratie lui permettent d’identifier un équilibre des pouvoirs préfigurant sa célèbre théorie de la séparation des pouvoirs. De même, son séjour en Angleterre (1729-1731) et son observation des institutions britanniques 1 Russ, J. (2019). Les théories du pouvoir. Paris : Inédit. 2 Montesquieu, C. de (1734). Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. Paris : Flammarion, 1979, p. 38. 3 Montesquieu, C. de (1748). De l’esprit des lois. Paris : Flammarion, 1979, p. 293.
1591 marquées par la Magna Carta (1215) 4 et le Bill of Rights (1689) 5 lui offrent un modèle concret de liberté politique garantie par des contre-pouvoirs institutionnels 6 . Influencé par des penseurs comme John Locke qui dans ses Two Treatises of Government (1690) 7 critiquant l’absolutisme et défendant une limitation rationnelle du pouvoir, Montesquieu systématise ces idées en les enrichissant d’une approche comparative et historique. Comment son recours à l’histoire et à l’observation empirique redéfinit-il la philosophie politique face aux traditions spéculatives des Anciens et des scolastiques ? De nombreuses analyses se concentrent sur les idées politiques de Montesquieu, telles que la séparation des pouvoirs ou le gouvernement modéré. Toutefois, peu d’études explorent en profondeur la rupture méthodologique qu’il a opérée notamment son usage de l’histoire comme laboratoire d’analyse et sa méthode comparative comme outil de généralisation. L’objectif principal de cet article est de démontrer l’originalité de la méthode de Montesquieu qui combine observation empirique, analyse comparative, contextualisation historique et réflexion applicable aux réalités sociales et politiques qui préfigurent les sciences politiques et sociales contemporaines. . Contrairement aux approches antérieures qui privilégiaient des modèles normatifs ou théologiques, Montesquieu propose une démarche pragmatique où les institutions sont étudiées dans leur fonctionnement concret et leurs effets sur la liberté politique. Cette perspective est restée pertinente depuis son époque jusqu’à présent pour comprendre les principes fondamentaux des systèmes démocratiques actuels tels que la séparation des pouvoirs et l’équilibre institutionnel. En outre, l’article souligne l’influence croisée des Lumières et de Locke qui par leur promotion de la Raison et du contractualisme, offrent à Montesquieu un cadre conceptuel pour critiquer l’absolutisme et promouvoir un gouvernement modéré. Pour cerner cet article, l’argumentation s’articule autour de trois axes principaux. Premièrement, nous examinerons comment Montesquieu utilise l’histoire romaine comme un laboratoire politique, analysant la Constitution mixte pour dégager des principes d’équilibre institutionnel. Deuxièmement, nous analyserons son observation empirique du modèle anglais qui incarne un idéal de liberté politique à travers la séparation des pouvoirs et le système de contrepouvoir. Enfin, nous explorerons comment ces analyses combinées à l’influence des Lumières et de Locke ont permis à Montesquieu d’engendrer les idées de la science politique moderne. 4 Chaliand, G. & Mousset, S. (2002). « La Grande Charte (1215) », dans : L’héritage occidental, sous la direction de Chaliand, G. & Mousset, S. Paris : Odile Jacob, pp. 381-382. 5 Laski, H. (1950). Le gouvernement parlementaire en Angleterre. Paris : Presses Universitaires de France, pp. 72-138. 6 Montesquieu, C. de (1748). De l’esprit des lois. Paris : Flammarion, 1979, p. 293. 7 Locke, J. (1690). Two Treatises of Government. London : Awnsham Churchill.
1592 I. L’introspection Romaine comme fondement de la science politique Montesquieu utilise l’histoire romaine comme un terrain d’expérimentation pour comprendre les dynamiques institutionnelles et dégager des principes universels de gouvernance. En étudiant la Constitution mixte de Rome, il pose les bases d’une science politique fondée sur l’analyse des faits historiques anticipant sa théorie de la séparation des pouvoirs 8 . I-1 : Analyse des institutions romaines par Montesquieu La démarche de Montesquieu dans l’étude des institutions romaines est emblématique de sa méthode empirique et comparative. Plutôt que de raisonner sur des modèles abstraits, il s’attache à comprendre la logique interne d’une société à travers l’analyse détaillée de ses mécanismes et de ses évolutions historiques 9 . Au cœur de la réflexion montesquienne se trouve l’admiration pour la Constitution mixte de Rome, laquelle alliait harmonieusement, les trois grands principes de gouvernement : monarchique, aristocratique et démocratique 10 . Le pouvoir monarchique s’incarne à travers les magistrats et les rois qui sont élus par l’Assemblée populaire mais leur fonction reste strictement limitée dans le temps afin d’éviter tout risque de tyrannie. L’aristocratie est représentée par le Sénat, véritable organe de délibération et de contrôle composé des citoyens les plus éminents tandis que la dimension démocratique se retrouve dans la participation des citoyens par le biais des assemblées notamment les Comices 11 . Montesquieu identifie de manière précise les mécanismes concrets qui faisaient de Rome un modèle de limitation du pouvoir : les mandats annuels des magistrats qui empêchent la consolidation d’une autorité excessive ; le rôle délibératif des assemblées populaires qui surveillent et limitent le pouvoir royal et enfin un équilibre subtil entre les institutions où le Sénat, les magistrats et les assemblées exercent un contrôle mutuel pour prévenir les abus au sein de l’État 12 . Il souligne que le régime bien qu’imparfait et marqué par des tendances oligarchiques (ploutocratie des Comices, pouvoir politique censitaire) permet néanmoins une répartition des forces qui favorise la stabilité et la liberté politique 13 . Ce système de contrôle et de contrepoids conduit Montesquieu à constater l’existence, dans le modèle romain, d’une séparation de facto des pouvoirs : à Rome, aucun pouvoir n’est censé empiéter sur la totalité de l’autorité et l’organisation institutionnelle vise explicitement à empêcher toute concentration et tout arbitraire 14 . Ce constat préfigure sa théorie de la séparation des pouvoirs 8 MONTESQUIEU Charles, Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, GarnierFlammarion, Paris, 1979, p. 9. 9 MONTESQUIEU Charles, Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, GarnierFlammarion, Paris, 1979, p. 81. 10 MONTESQUIEU Charles, De l’esprit des lois, Garnier-Flammarion, Paris, 1979, p. 9. 11 Idem 12 Idem 13 Idem 14 MONTESQUIEU Charles, De l’esprit des lois, Garnier-Flammarion, Paris, 1979, p. 9.
1593 qui deviendra centrale dans L’Esprit des lois : s’inspirant de Rome, Montesquieu pose la nécessité d’ordonner le gouvernement autour de trois fonctions distinctes pour garantir la liberté contre les tentations despotiques 15 . En définitive, Rome se présente à Montesquieu comme un panorama philosophique et politique, un laboratoire d’expérimentation où il observe les causes de la grandeur et du déclin, les facteurs qui concourent à la vitalité des institutions, l’équilibre des pouvoirs et la genèse de la liberté. C’est en puisant dans l’expérience romaine qu’il élabore une théorie politique fondée sur l’observation des faits et sur la recherche de lois générales susceptibles de s’appliquer à tous les États modernes 16 . I-2 : Appréciation et critiques de la constitution mixte par Montesquieu Montesquieu exprime à l’égard de la constitution mixte romaine une profonde admiration principalement en raison de sa capacité à éviter la concentration despotique des pouvoirs. Selon lui, la réussite et la longévité de Rome reposent sur un sens exceptionnellement pragmatique de l’organisation politique : la distribution équilibrée des fonctions entre monarchie (les rois ou magistrats), aristocratie (le Sénat) et démocratie (les Assemblées populaires) permet d’empêcher toute prise de pouvoir absolue par une seule institution ou un seul individu 17 .Cette organisation institutionnelle se veut une réponse concrète au risque universel de dérive vers le despotisme ce que Montesquieu considère comme l’un des plus grands dangers pour la liberté politique. Néanmoins, loin d’idéaliser le modèle romain, Montesquieu en propose une lecture lucide et critique. Il souligne notamment le caractère censitaire et oligarchique du régime où le véritable pouvoir politique reste l’apanage d’une minorité fortunée. Ainsi, le contrôle des Comices par les ploutocrates limite de fait la portée de la participation populaire : « tout le peuple était partagé en cent quatre-vingt-treize centuries […]. Les patriciens étaient donc, dans cette division, les maîtres des suffrages » 18 . Cette structure oligarchique favorise l’alternance de pouvoir au sein des grandes familles aristocratiques et marginalise les citoyens les moins aisés 19 . Montesquieu relève également une certaine confusion indirecte des pouvoirs expliquant ainsi les faiblesses et les dysfonctionnements de la constitution romaine notamment lorsque les Assemblées perdent leur rôle au profit du Sénat ou que des pouvoirs exécutif et législatif se recoupent sans qu’une véritable indépendance existe. Ainsi, si Rome a pu constituer un modèle pour sa réflexion, Montesquieu ne tombe pas dans l’apologie naïve : il observe avec rigueur les failles du système, refuse toute idéalisation et s’en sert comme point de départ pour proposer, dans L’Esprit des lois, une théorie de la séparation des 15 RUSS Jacqueline, Les théories du pouvoir, Librairie générale française, Paris, 1994, 349p. 16 MONTESQUIEU Charles, Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, GarnierFlammarion, Paris, 1979, p. 81. 17 Idem 18 Ibidem p. 9. 19 Idem
1594 pouvoirs encore plus stricte et cohérente qui est susceptible de prévenir plus efficacement les excès et les abus d’autorité 2021 . I-3 : L’expérience historique comme source de généralisation Montesquieu ne limite pas son étude des institutions romaines à une simple description analytique. Il vise à dépasser le particularisme historique pour établir des principes généraux applicables aux sociétés modernes. Son ambition déclarée est « d’y trouver une politique rationnelle pour son pays » 22 . Il considère l’histoire de Rome comme un laboratoire d’observation permettant de comprendre par comparaison et induction, les causes de la stabilité et de la décadence des régimes politiques. À travers cet usage de l’histoire, Montesquieu élabore une méthode qui cherche à dégager des lois universelles du fonctionnement des institutions qui transcende ainsi le contexte proprement antique 23 . Dans cette perspective, Rome devient pour lui un véritable « panorama philosophique et politique » où les succès et les échecs des arrangements institutionnels servent de matière première pour la réflexion sur les conditions de la liberté humaine et la santé des États. C’est ce processus inductif et empirique qui nourrit ses grands ouvrages tels que “les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence”. Dans cet ouvrage, il a observé comment l’équilibre des pouvoirs, leur distribution et leur contrôle mutuel expliquent à la fois la croissance et la chute des empires 24 . Ainsi, il ne s’agit pas seulement d’étudier Rome en soi mais d’en tirer des leçons généralisables pour penser une organisation politique rationnelle fondée sur la séparation, l’équilibre des pouvoirs et capable de garantir la liberté contre toutes les formes d’abus ou de concentration autoritaire 25 . II. L’Angleterre : l’observation empirique des régimes contemporains Après avoir exploré la Rome antique comme un laboratoire historique pour dégager des principes universels de gouvernance, Montesquieu tourne son regard vers l’Angleterre, modèle contemporain de liberté politique au XVIIIe siècle. Son séjour de deux ans (1729-1731) dans ce pays, marqué par une monarchie constitutionnelle et des institutions équilibrées, constitue une véritable enquête de terrain. Adopting, une approche quasi ethnographique, Montesquieu observe les mécanismes institutionnels anglais notamment la séparation des pouvoirs et les contre-pouvoirs pour enrichir sa réflexion sur la modération du gouvernement et la préservation de la liberté 26 . Cette analyse 20 MONTESQUIEU Charles, De l’esprit des lois, Garnier-Flammarion, Paris, 1979, p. 9. 21 RUS S Jacqueline, Les théories du pouvoir, Librairie générale française, Paris, 1994, 349p. 22 MONTESQUIEU Charles, Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, GarnierFlammarion, Paris, 1979, p. 15. 23 RUS S Jacqueline, Les théories du pouvoir, Librairie générale française, Paris, 1994, 349p. 24 Idem 25 Idem 26 MONTESQUIEU Charles, De l’esprit des lois, Garnier-Flammarion, Paris, 1979, p. 293.
1595 empirique qui est influencée par le contexte des Lumières et les idées de John Locke (1690) qui lui permet de dépasser les abstractions théoriques et de proposer un modèle politique concret, applicable à la réforme des systèmes absolutistes comme celui de la France. Cette partie examine comment l’observation des institutions anglaises façonne la pensée de Montesquieu en mettant en lumière la structure constitutionnelle, le principe des contre-pouvoirs et l’influence durable de ce modèle sur sa théorie politique. II-1 : Voyage et enquête empirique sur les institutions anglaises Montesquieu enrichit sa réflexion par une démarche résolument empirique lors de son séjour de près de deux ans en Angleterre (1729-1731), pays alors considéré comme le modèle de la liberté constitutionnelle en Europe 27 . Ce déplacement s’apparente à une véritable enquête de terrain où l’auteur met à l’épreuve les hypothèses tirées de l’histoire romaine en observant directement les pratiques institutionnelles contemporaines. Il s’attache à saisir dans leur réalité vécue, les solutions qu’une société moderne tente de mettre en œuvre face au péril permanent de la concentration des pouvoirs. Son observation des rouages de la constitution anglaise relève d’une démarche fondée sur l’expérience directe et l’analyse comparative. En Angleterre, il constate que la liberté politique n’est plus seulement une aspiration théorique ou un résultat accidentel du jeu institutionnel : elle est « l’objet direct de la constitution » 28 . Par ses institutions, la monarchie tempérée par le Parlement, l’existence de deux chambres distinctes, la dualité du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif ainsi que l’affirmation de l’indépendance judiciaire. Le pays propose selon Montesquieu, une réponse précise et systématique à la problématique du pouvoir arbitraire 29 . Dans L’Esprit des lois, Montesquieu souligne l’importance de la séparation effective des fonctions et de la répartition des pouvoirs, garants de la préservation des libertés individuelles : en Angleterre, « le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif des choses qui dépendent du droit des gens et le pouvoir exécutif de celles qui dépendent du droit civil doivent être exercés par des personnes différentes » 30 . Ce principe, observé dans le fonctionnement quotidien du régime britannique permet d’assurer un équilibre dynamique et un contrôle mutuel entre institutions empêchant la confiscation du pouvoir par une fraction ou un individu. La pratique anglaise appuyée sur une longue histoire de luttes civiques et de compromis constitutionnels (la Magna Carta ou la Glorious Revolution) convertit ainsi la théorie en une réalité qui s’expérimente concrètement dans la vie politique du pays 31 . 27 MONTESQUIEU Charles, De l’esprit des lois, Garnier-Flammarion, Paris, 1979, p. 293. 28 Idem 29 Idem 30 Idem 31 Idem
1596 Pour Montesquieu, la Constitution anglaise confirme non seulement la validité du modèle de séparation des pouvoirs mais aussi la possibilité de l’évaluer empiriquement : le juriste et le philosophe doivent procéder par observation et induction en confrontant les textes légaux aux pratiques effectives et en analysant les résultats obtenus sur la liberté politique et la modération du gouvernement 32 . Ce recours renouvelé à l’observation du réel inscrit sa démarche dans une perspective véritablement scientifique où la compréhension des lois politiques passe par l’étude minutieuse des faits historiques et des institutions concrètes et non par la spéculation abstraite 33 . II-2 : Constitution, liberté et équilibre des pouvoirs Montesquieu consacre une part essentielle de son analyse à la structure constitutionnelle de l’Angleterre qu’il considère comme le paradigme de la séparation et de l’équilibre des pouvoirs. Il examine la répartition tripartite entre pouvoir exécutif (incarné par le Roi), pouvoir législatif (dévolu au Parlement composé de la Chambre des Lords et de la Chambre des représentants) et pouvoir judiciaire dont l’indépendance bien qu’imparfaite selon lui, constitue un progrès significatif face aux pratiques absolutistes continentales 34 . Au cœur de cette configuration institutionnelle, Montesquieu identifie le principe fondamental du contre-pouvoir illustré par sa célèbre formule : « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir » 35 . Ce mécanisme de limitation réciproque des prérogatives empêche toute forme de concentration autoritaire et instaure une dynamique politique fondée sur le contrôle mutuel qui est une condition première de la préservation de la liberté politique 36 . Cette architecture s’appuie historiquement sur des textes majeurs qui ont façonné l’évolution du régime anglais. La Grande Charte (Magna Carta, 1215) constitue le point de départ d’un processus de limitation de la souveraineté royale et de reconnaissance des droits fondamentaux des sujets ; elle proclame la prééminence du droit sur la volonté du monarque 37 . Le Bill of Rights de 1689 consacre l’avènement d’une monarchie parlementaire et modérée en institutionnalisant le contrôle du Parlement sur l’exercice du pouvoir exécutif et en garantissant un certain nombre de libertés publiques 38 . Par leur portée, ces textes fondateurs constituent pour Montesquieu l’expression d’une volonté politique de prévenir l’arbitraire et d’instituer un régime équilibré où chaque branche du pouvoir dispose de prérogatives propres et de moyens de défense contre l’empiètement des autres 39 . Ainsi, Montesquieu voit dans l’exemple anglais un modèle concret de constitution où la séparation effective des fonctions politiques, le principe du contre-pouvoir et les garanties 32 MONTESQUIEU Charles, De l’esprit des lois, Garnier-Flammarion, Paris, 1979, p. 293. 33 RUS S Jacqueline, Les théories du pouvoir, Librairie générale française, Paris, 1994, 349p. 34 MONTESQUIEU Charles, De l’esprit des lois, Garnier-Flammarion, Paris, 1979, p. 293. 35 Idem 36 RUS S Jacqueline, Les théories du pouvoir, Librairie générale française, Paris, 1994, 349p. 37 Magna Carta, document historique, 1215. 38 Bill of Rights, document historique, 1689. 39 Idem
1597 institutionnelles de la liberté convergent pour assurer la stabilité et la modération du régime. Il érige cette synthèse en axe central de sa philosophie politique contribuant à transformer durablement la théorie et la pratique du gouvernement en Europe 4041 . II-3 : Influence sur l’élaboration du modèle universel L’observation du régime anglais, malgré ses limites notamment l’indépendance du pouvoir judiciaire a conduit Montesquieu à ériger l’Angleterre comme étant le prototype du « gouvernement modéré », antithèse du despotisme monarchique de son époque 42 . Ce modèle institutionnel fondé sur la séparation réelle des pouvoirs devient non seulement un objet d’admiration philosophique mais également un cadre normatif idéal pour réformer les politiques modernes. Montesquieu a concrétisé ses idées politiques en principes universels applicables à tout État soucieux de liberté 43 . C’est dans L’Esprit des lois que Montesquieu systématise la théorie de la séparation tripartite des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire en s’appuyant explicitement sur la structure britannique. Il présente cette articulation comme une garantie universelle de la liberté politique affirmant ainsi que « la liberté ne saurait exister si les pouvoirs ne sont pas séparés » 44 . Cette proposition possède une portée novatrice en ce qu’elle dégage un principe général applicable à toute organisation politique : la limitation réciproque des pouvoirs et l’existence de contre-pouvoirs constituent les conditions institutionnelles fondamentales permettant d’éviter l’arbitraire et de préserver les droits individuels 45 . Montesquieu insiste sur le fait que cette séparation n’est pas une opposition, mais un système de freins et contrepoids où « le pouvoir arrête le pouvoir » 46 , formule devenue emblématique de sa pensée. Montesquieu, par cette analyse, fait du modèle anglais une référence universelle qu’il présente explicitement comme solution pour réformer la France et limiter l’autocratie royale. Sa réflexion transcende le contexte national pour promouvoir la séparation des pouvoirs comme norme constitutive des États libres, un principe qui deviendra fondateur des constitutions modernes et notamment celle des États-Unis 47 . En opposant le modèle anglais à la centralisation et à l’absolutisme français, Montesquieu œuvre à une internationalisation du débat constitutionnel proposant une architecture politique capable de réguler et d’équilibrer le pouvoir pour garantir durablement la liberté politique 48 . Son ambition est claire : substituer à la monarchie absolue 40 MONTESQUIEU Charles, La considération sur les causes et la grandeur des Romains et de leur décadence, Garnier-Flammarion, Paris, 1979, p. 38. 41 RUS S Jacqueline, Les théories du pouvoir, Librairie générale française, Paris, 1994, 349p 42 Montesquieu, C. de (1748). De l’Esprit des lois. Paris : Flammarion, 1979, p. 294. 43 Chaliand, G. & Mousset, S. (2002). La Grande Charte (1215) , dans : L’héritage occidental, sous la direction de Chaliand, G. & Mousset, S. Paris : Odile Jacob, pp. 381-382. 44 Montesquieu, C. de (1748). De l’Esprit des lois. Paris : Flammarion, 1979, p. 294. 45 Russ, J. (1994). Les théories du pouvoir. Paris : Inédit, p. 238. 46 Montesquieu, C. de (1748). De l’Esprit des lois. Paris : Flammarion, 1979, p. 293. 47 Laski, H. (1950). Le gouvernement parlementaire en Angleterre. Paris : Presses Universitaires de France, pp. 72138. 48 Montesquieu, C. de (1748). De l’Esprit des lois. Paris : Flammarion, 1979, p. 293.
1604 Cette étude enrichit la compréhension de l’évolution des sciences sociales en soulignant le rôle précurseur de Montesquieu dont la méthode comparative et empirique anticipe la sociologie politique moderne 88 . En posant les bases des démocraties libérales, ses idées ont influencé les constitutions modernes, notamment celles des États-Unis 89 et des systèmes parlementaires européens faisant de lui un penseur dont l’héritage dépasse son époque. Cependant, cette analyse présente certaines limites. Elle se focalise principalement sur les modèles romain et anglais en négligeant d’autres influences potentielles telles que les contextes non-européens ou les facteurs socio-économiques qui pourraient enrichir la compréhension des théories de Montesquieu. Par exemple, son intérêt pour la diversité des sociétés qui est illustré par sa théorie des climats mériterait une exploration plus approfondie pour évaluer sa portée universelle et ses limites 90 . Ces aspects ouvrent des perspectives pour des recherches futures notamment sur la manière dont les principes de Montesquieu pourraient s’appliquer à des contextes culturels et géographiques variés. De plus, son héritage reste d’une actualité saisissante face aux défis contemporains tels que la concentration du pouvoir, l’érosion des contre-pouvoirs ou l’instrumentalisation des institutions. Dans un monde marqué par des tendances autoritaires et des crises démocratiques, la méthode comparative de Montesquieu et son plaidoyer pour un pluralisme institutionnel offrent des outils précieux pour repenser la gouvernance. Ses concepts de modération et d’équilibre des pouvoirs invitent à explorer comment les démocraties modernes peuvent s’adapter aux dynamiques globales du XXIe siècle notamment face à la montée des populismes ou aux défis posés par la mondialisation. Ainsi, Montesquieu ne fournit pas seulement un cadre conceptuel mais une méthode durable pour défendre et réinventer la liberté politique dans un monde en constante évolution. La séparation du législatif, de l’exécutif et du judiciaire doit être le principe de base. Sans elle, l’organisation politique est anéantie en raison de l’immixtion d’un organe à un autre. Souvent, cela entraîne la confusion des trois pouvoirs. Cette dernière ne garantit guère la liberté politique. La liberté est un sujet qui touche tant les citoyens que les hommes politiques car il s’agit d’un droit fondamental. Elle ne peut avoir une application réelle que dans un État démocratique qui respecte l’État de droit. Ce dernier est la condition indispensable pour instaurer la justice sociale. Voilà pourquoi, Montesquieu n’a pas perdu de temps pour analyser les freins qui entravent au respect de la liberté. A Madagascar, il est important de revaloriser l’État de droit et la bonne gouvernance. La situation est alarmante. Pour ce faire, il faut commencer par responsabiliser les hommes politiques. Les trois pouvoirs doivent prendre conscience que la conduite des politiques publiques nécessite le respect des règles de la séparation et de l’autonomie. Les trois pouvoirs politiques sont 88 Raynaud, P. (2012). La pensée politique de Montesquieu. Paris : Armand Colin. 89 Aymard, A. (1950). Rome et son Empire, Tome II. Paris : PUF, p. 305. 90 Montesquieu, C. de (1748). De l’Esprit des lois. Paris : Flammarion, 1979, p. 373.
1605 indépendants du point de vue constitutionnel. Il faut aussi que les dirigeants soient des technocrates pour comprendre les politiques adéquates au développement de l’État Malgache. BIBLIOGRAPHIE Ouvrages de base • Althusser, L. Montesquieu, la politique et l’histoire. Paris : Presses Universitaires de France, 1959. • Locke, J. Two Treatises of Government. Londres : Awnsham Churchill, 1690. • Locke, J. Traité du gouvernement civil. Paris : Flammarion, 1989. • Montesquieu, C. de. Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. Paris : Flammarion, 1979. (Édition originale 1734) • Montesquieu, C. de. De l’esprit des lois. Paris : Flammarion, 1979. (Édition originale 1748) • Montesquieu, C. de. Lettres persanes. Paris : Garnier-Flammarion, 1973. (Édition originale 1721) • Russ, J. Les théories du pouvoir. Paris : Inédit, 2019. • Russ, J. Les théories du pouvoir. Paris : Librairie générale française, 1994. Autres ouvrages, articles et documents • Aymard, A. Rome et son Empire. Tome II. Paris : Presses Universitaires de France, 1950. • Callot, E. La philosophie de la vie au XVIIIème siècle. Paris : Marcel Rivière et Cie, 1965. • Chaliand, G., & Mousset, S. « La Grande Charte (1215) ». Dans G. Chaliand & S. Mousset (dir.), L’héritage occidental, Paris : Odile Jacob, 2002, pp. 381-382. • De Libera, A. La philosophie médiévale. Paris : Presses Universitaires de France, 1993. • Descartes, R. Discours de la méthode. Paris : Flammarion, 1992. • Folscheid, D. Les grandes dates de la philosophie classique, moderne et contemporaine. Paris : Presses Universitaires de France, 1997. • Kelsen, H. General Theory of Law and State. Cambridge (MA) : Harvard University Press, 1945. • Laski, H. Le gouvernement parlementaire en Angleterre. Paris : Presses Universitaires de France, 1950. • Leigh, A. « Le thème de la justice dans les Lettres Persanes ». Cahiers de l’Association internationale des études françaises, vol. 35, Paris : Association internationale des études françaises, 1983, pp. 201-219.
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