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Revue Internationale de la Recherche Scientifique (Revue-IRS) ISSN: 2958-8413 Vol. 3, No. 6, November 2025 This is an open access article under the CC BY-NC-ND license. http://www.revue-irs.com 6854 REPRÉSENTER LA TERRE DANS L’AIRE AJATADO DU TOGO : DE LA SÉCURITÉ A l’INSÉCURITÉ REPRESENTING THE LAND IN THE AJATADO AREA OF TOGO: FROM SECURITY TO INSECURITY DOTSU Yawo Mawufe Département d’Anthropologie et d’Etude Africaines/ Centre d’Excellence Régionale sur les Villes Durables en Afrique (CERViDA-DOUNEDON) / Université de Lomé-TOGO RESUME : Dans l’aire ajatado au Togo, la terre, au-delà de sa simple dimension physique, regorge d’immenses potentialités invisibles relevant de l’imaginaire de la vision cosmico-anthropologique, oriente les pratiques et les habitudes des hommes y vivant et l’exploitant pour leur survie. Des représentations sociales aux relations éco-socio systémiques, la terre chez les ajatado systématise le maintien de la cohésion sociale, la crainte et constitue le réceptacle des attaques extérieures. Elle est non seulement une force existentielle mais aussi l’espace de protection des êtres humains. Cependant, de nos jours, l’individu ajatado est sujet à des formes d’insécurité allant des crises sociocommunautaires aux morts subites en passant par des maladies inexpliquées. Cet élément onto-dynamique de sécurité hier et d’insécurité aujourd’hui attribué à la mère nourricière engendre l’idée de cette recherche dont la question de départ est : quelles sont les implications de la dynamique de la dimension spirituelle de la terre en pays ajatado. À ce propos, une enquête qualitative à base d’un guide d’entretien et d’une grille d’observation a été menée dans quelques localités de cette aire culturelle. Il s’en dégage que la terre, aux yeux du peuple ajatado est une divinité dont les exigences et pratiques afférentes suscitent tabous et interdits. Méconnue et négligée, souillée et banalisée avec une évolution multifactorielle, elle s’active dans un sens contraire au profit des héritiers de sa force. Mots-clés : Terre, représentation, spiritualité, sécurité, insécurité, ajatado Digital Object Identifier (DOI): https://doi.org/10.5281/zenodo.17775456 Abstract: In the Ajatado cultural area of Togo, the notion of land transcends its material and physical dimensions, embodying profound invisible potentials rooted in a cosmico-anthropological worldview. This worldview shapes social practices, cultural norms, and modes of subsistence. Beyond its role as a productive resource, land in Ajatado thought is imbued with symbolic and systemic functions: it sustains social cohesion, commands reverence, and serves as a protective barrier against external threats. It thus appears not only as an existential force but also as a vital space of human protection. Today, however, Ajatado communities face new forms of insecurity ranging from socio-communal conflicts to sudden deaths and unexplained illnesses. What once constituted an ontodynamic principle of security now appears as a source of vulnerability. This paradox, attributed to the Mother Earth figure, constitutes the point of departure for the present study, which asks: What are the implications of the evolving spiritual dimension of land in the Ajatado context? To address this question, a qualitative field investigation was carried out in selected localities of the Ajatado area, using semi-structured interviews and participant observation. Findings indicate that land is perceived as a divinity whose demands give rise to taboos and prohibitions. When ignored, desecrated, or trivialized—amid a multifactorial process of cultural change—land is believed to react in adverse ways, ultimately redirecting its power to the detriment of those meant to inherit its protective force. Keywords: Land, representation, spirituality, security, insecurity, Ajatado
Revue Internationale de la Recherche Scientifique (Revue-IRS) - ISSN : 2958-8413 http://www.revue-irs.com 6855 1 Introduction Dans la cosmogonie ajatado, la terre, au-delà de sa simple dimension physique, regorge d’immenses potentialités invisibles qui conditionnent la vie humaine. Considérée à la fois comme un espace de vie profane et un univers d’esprit, la terre est le support et le fondement des codes mythiques de l’existence. Il est évoqué dans ce contexte, le caractère sacré de la terre (Klassou, 2002), espace des rituels et de codification symbolique (Juhé-Beaulaton, 2010), l’élément terre, dégage au-delà de ses aspects profanes, une nature de spiritualité qui anime l’âme vivifiante des êtres animés et inanimés qu’elle porte à sa surface. Dans certaines sociétés en Afrique noire traditionnelle, la terre ne peut être l’objet de propriété : elle est seulement l’objet d’usufruit mais d’usufruit collectif (Le Bris, Etienne, Le Roy et P. Mathieu, 1992), une dimension collective qui lui imprime en premier, une étiquette totémique, donc un espace de sociabilité spirituelle. Si les droits qui portent sur la terre en Afrique noire confèrent à leurs titulaires un pouvoir juridique complet, la plena in re potestas (Kouassigan, 1966), il faut tout de même reconnaître qu’en amont, il existe un droit d’ancestralité que manifeste la toponymie et les invocations avant et après chaque saison agricole. Dans plusieurs sociétés OuestAfricaine, la terre est divinisée et systématise le maintien de la cohésion sociale, la crainte et est le réceptacle des attaques extérieures et la conception ancestrale y voit une déesse (Dakouri, 2001). Au-delà, une immuabilité relationnelle est toujours perçue entre les divinités et la terre dont elle semble être la porteuse (Herskovits, 1938 ; Henry 2010). L’immensité de la terre, pas seulement en termes de superficie mais aussi par sa conception métaphysique conduit les hommes y vivant à admettre des mesures de protections en vue de sa rentabilité pour les générations présentes et futures. Ainsi, son usage et son exploitation se font sur la base d’un état spirituel qui se focalise sur sa capacité à nourrir et à protéger en ce sens qu’elle constitue un espace d’appartenance et d’identité des personnes (Jemphrey, 2024). Le monde naturel (dont la terre est le socle), devient pour l’être humain une partie physique, mentale et spirituelle de soi-même (D’Silva, 2023). Pour la vie et la survie humaine, la Terre, toute entière est découverte, dans tous les sens sillonnée, possédée et maîtrisée à sa surface et dans ses entrailles, cultivée, exploitée, domestiquée et soumise à notre génie prométhéen (Hadot, 2004), sans pour autant opposer aux hommes, son attribut de sources d’énergie, qui est une réponse à leurs inquiétudes existentielles (Molyneaux, 2002). Ce socle, porteur de vie des êtres animés et inanimés, jadis couverture et protection de la vie, ne semble plus répondre à ce rôle spirituel, qui selon l’imaginaire social fait partie intégrante de la cosmogonie. La dynamique de la conception de l’environnement sous l’effet anthropique a-t-elle eu raison de la dimension protectrice que la terre possède sur les humains ? Cette interrogation nous semble importante du moment où cet espace de régénérescence et de support de la vie se trouve être de nos jours, une arène d’insécurité allant des crises sociocommunautaires aux morts subites en passant par des maladies inexpliquées. Ce constat qui pourra plonger certaines analyses dans le subconscient de la fatalité a soulevé cette réflexion socio-anthropologique, partie sur la question des implications de la dynamique de la dimension spirituelle de la terre en pays ajatado. Il s’agit dans cette expérience analytique d’étudier les attributs spirituels de la terre et ses finalités chez les ajatado, d’analyser les formes de dynamique qui caractérisent la terre aujourd’hui et d’établir un pont entre cette représentation de la terre et les formes d’insécurité vécues par les populations selon les savoirs ajatado.
Revue Internationale de la Recherche Scientifique (Revue-IRS) - ISSN : 2958-8413 http://www.revue-irs.com 6856 1. Approche méthodologique 1.1. Site de collecte de données et univers des enquêtés Comme l’indique la carte, le territoire ajatado couvre la partie méridionale de quatre pays à savoir la partie ouest du Nigéria, tout l’extrême sud du Bénin et du Togo et le sud-est du Ghana. La présente recherche n’a couvert que la zone togolaise. Appelée pays éwé du Togo, cette zone se présente sous la forme d’un ensemble géographique s’étalant d’Est en Ouest et orientés vers le sud jusqu’au littoral (N. Gayibor, 2021 p. 219). Espace très connu pour la divinisation des éléments de l’environnement, ce territoire, au-delà des religions importées, conserve la croyance à la religion traditionnelle africaine. Plusieurs divinités sont liées à la terre prise elle-même comme la référence de protection de l’existence. Ainsi une interdépendance est toujours conçue entre les entités sacrées à l’instar de Sakpatè (divinité-terre), Hobièsso (divinité du tonnerre), Miano (divinité des eaux), Gle, et TogbeDagbé (divinités-serpent), Dutro (divinité tutélaire). La connaissance de la terre et de ses relations dans la cosmogonie ajatado sont détenues par quelques rares personnes qui, face à certains événements arrivent à comparer le passé et le présent. Au-delà de ces détenteurs de ces savoirs sacrés qui aujourd’hui, sont à compter au bout des doigts, les savoirs locaux mettant en exergue la ‘‘divinité terre’’ est aussi possédée par les prêtres et les prêtresses qui, pour réparer certaines formes d’agressivité à l’endroit de la terre, se donnent le privilège d’appeler la terre par son nom d’« outre profondeur ». L’activité de terrain a visé prioritairement ces catégories d’individus après un choix des localités d’enquêtes. L’immensité du territoire ajatado, les variances linguistiques et l’évolution des pratiques ont conduit à l’identification de deux types de zones de recherche. Il s’agit du
Revue Internationale de la Recherche Scientifique (Revue-IRS) - ISSN : 2958-8413 http://www.revue-irs.com 6857 territoire Watchi reconnu par ses efforts de sauvegarde des valeurs identitaires culturelles et cultuelles d’une part et des territoires à forte dynamique sociale et culturelle dues aux nouvelles formes de religiosité et l’évolution urbaine d’autre part. Ces zones identifiées sur la base des caractéristiques mentionnées plus haut en matière des mutations sociales a permis de relever l’authenticité de certaines conceptions et l’effet des dynamiques y afférentes. Ainsi, en pays Watchi (région maritime), les investigations ont eu lieu à Ahépé, Zafi dans le Yoto, Amoussimé, Vo-Koutimé, Vo-Kponou et Ahontocopé (Vogan). Les personnes âgées, les prêtres et prêtresses des divinités, les réparateurs des incestes, les officiants des rituels ont été touchés. La deuxième zone à forte dynamique socio-environnementale retenue pour le travail de terrain est composée des localités d’Aflao, Zanguéra dans le grand Lomé, Dzodzékondzi, Agome Kpodzi et Kpélé-Goudévé tous dans le Grand Kloto. Les personnes enquêtées sont principalement des personnes âgées, les chefs de villages, les adeptes de la divinité Sakpatè, considérée comme la divinité de la terre, les guérisseurs et prêtres réparateurs des actes et paroles incestueuses. 1.2. Enquête de terrain Les travaux de recherche ont débuté par les observations faites lors d’un rituel de réparation d’une invocation de la divinité terre pour le règlement d’un différend de propriété terrienne. L’ensemble des travaux s’est déroulé par les enquêtes individuelles approfondies, deux focusgroups à nombre réduit soit six (6) personnes pour le premier et cinq (5) personnes pour le second. Un guide d’entretien semi-structuré a servi d’outils pour les entretiens. Quant aux observations, elles ont été essentiellement faites lors des cérémonies de réparation et de reconstitution de la profanation de la terre et des rituels de rapatriement de l’âme des trépassés de mort violente. Une grille d’analyse a été utilisée pour la prise des notes lors des observations. Les recherches se sont déroulées dans onze (11) localités et ont touché quarante-deux (42) personnes. 2. La terre : mère de protection et espace d’insécurité ? 2.1. La terre au-delà de son aspect physique La conception de la terre uniquement dans sa dimension physique, poserait un problème de son entièreté, car selon les cosmogonies, elle est multiforme. Des géographes aux anthropologues en passant par les environnementalistes, les caractéristiques de la terre montrent une variabilité de représentations selon le référentiel d’étude. Une définition simple stipule que la terre est l'élément solide qui supporte les êtres vivants et où poussent les végétaux. Plus loin, la Convention des Nations Unies sur la Lutte Contre la désertification (CNULCD) estime que la définition et la valeur des terres peuvent changer à mesure que nous nous enrichissons ou si nous ne dépendons pas directement des terres pour notre survie immédiate. L’organisation va plus loin en disant que nos perceptions des terres ne sont pas seulement une réponse au monde extérieur, mais aussi une cause et un effet du filtrage culturel par lequel certains phénomènes se démarquent, tandis que d'autres passent au second plan (CNULCD, 2017). Ces définitions mettent en exergue plusieurs aspects de la terre et la présentent comme porteur de l’environnement qui est notre espace de vie. Le côté physique, matériel et observable coexiste avec l’aspect métaphysique, inobservable, une immatérialité en fonction de laquelle les ajatado fondent le principe de leur vie. Selon la tradition judéo-chrétienne, la terre était informe et vide et Dieu, progressivement, par la puissance de la parole créa tour à tour, tout ce y est et qui y vit (Genèse 1, 1-28). Cette révélation biblique éclaire les légendes ajatado selon lesquelles la terre est cet espace vide d’où Dieu, l’insurpassable, l’indépassable ‘‘ Mawu Sogbo
Revue Internationale de la Recherche Scientifique (Revue-IRS) - ISSN : 2958-8413 http://www.revue-irs.com 6858 Lisa’’ a fait germer tout l’existant en mettant certains à la surface ‘‘ anyigba dzi’’ et d’autres à son intérieur ‘‘ anyigba fe tume’’. La terre pour ainsi dire, est le support de l’environnement et de toute la vie qui s’y déroule. Garantissant la perpétuité de cet existant, l’élément terre n’est pas que porteur de la vie mais aussi son support, le socle qui transmet la force de l’être à tous les éléments ; qu’il soit herbe, arbre, animal, pierre, rivière, termitière, source de cours d’eau… ; le lieu où la vie est, se déroule, évolue et finit au besoin. Elle est dans la nomenclature des savoirs ajatado, le lieu de naissance de la vie ‘‘agbedzo fe’’ et de maintien de la vie ‘‘agbe nofe’’ en d’autres termes, l’espace de la vie, la mère de tout ce qui existe (J. Spieth, 2009). Cette relation entre l’existence et la terre implique l’effet d’une énergie insufflée dans tout ce qui y est, qu’il soit animé ou inanimé. Elle est ainsi la résultante d’une force cosmique capable de faire germer et régénérer les composantes de l’environnement à sa surface ou dans ses entrailles. Elle est une création divine requérant dans ses savoirs représentationnels, la capacité de gestation et de façonnement et est donc une divinité, une entité sacrée ; possédant des esprits qui maintiennent, coordonnent et enfin harmonise les forces des différents composants de l’univers. Raison pour laquelle son usage impose des mécanismes de prudence et des démarches préventives. T. Tékpo, 74 ans, personne âgée rencontrée à Dzodzékondzi, ville de Kpalimé décrit la terre en ces termes : « La terre n’est pas vraiment ce que nous voyons. Il y a la terre physique et la terre spirituelle, la terre divine. Elle peut, dans ses attributs, se transformer pour soit garantir la paix, punir les assassins et agresseurs, protéger les femmes et les enfants ou encore sauvegarder la communauté des calamités naturelles. Elle est une mère aux bras, aux yeux toujours ouverts dont la mission principale est d’éviter toute forme de désordre dans la relation environnement et vie». La terre est entourée ainsi de valeurs surnaturelles à cause de sa portée protectrice d’une part et punitive d’autre part. Dans cette perspective, les liens entre elle et les hommes sont conçues dans une approche métaphysique de manière à sauvegarder sa pureté qui est l’origine de sa vitalité dont les êtres sont tributaires. Elle ne participe ni ne reçoit les sacrifices contre-nature qui défavoriseraient l’existence. Ce que X. Hédzi, prêtresse de la religion traditionnelle africaine enquêtée à Aflao-Teshi clarifie : « Dans son pouvoir naturel et sa force spirituelle, la terre n’accepte jamais la complicité des actes répréhensibles comme les avortements provoqués, les mensonges pouvant entraîner la mort, le vol des héritages communautaires, la sorcellerie. Entretenue dans toutes ses considérations de divinité, la terre se constitue toujours en gardien des hommes et de l’environnement.» Cette conception justifie les conditionnalités de son occupation à n’importe quel coin et son exploitation. Aussi, les ancêtres ajatado ont-ils établi un pacte avec la terre leur servant de code de conduite à l’endroit de cette dernière. L’existence de cette alliance entre porteur de la vie (terre) et portés (hommes) explique le fondement des libations lors du choix d’installation humaine et les rites de création de village et d’ouverture de saisons agricoles. Eriger une habitation sur terre, enfoncer un quelconque outil au fond de la terre ou adresser une parole à la terre ne relève pas d’une typologie profane. Une annonce d’ouverture doit lui être faite : visite à son être ; une libation doit s’opérer : demande d’autorisation ; un rite doit s’établir : reconnaissance et promesse de non-agression. Cette démarche trilogique trace la voix aux prières à lui adresser, qui selon les savoirs, est l’élément cosmique qui reçoit les besoins et toutes les sollicitations des êtres vivants qu’elle communique aux cieux pour être exaucés. C’est alors qu’elle reçoit l’abreuvage du ciel, fait pousser les plants, génère les récoltes abondantes et nourri les hommes. La terre, mère nourricière, au-delà, protège contre les calamités, la famine, les sortilèges, la mort subite, les maladies (Atchikiti et Gardou, 2016). Dans cette logique, l’annonce des évènements d’attaque à la vie ou de destruction des êtres vivants est communiquée au ciel (à travers les prêtres sacrificateurs qui doivent se tenir debout sur la terre
Revue Internationale de la Recherche Scientifique (Revue-IRS) - ISSN : 2958-8413 http://www.revue-irs.com 6859 lors des libations) qui des cieux, reçoit, l’ordre de protection. Il en résulte l’éloignement des maux et des sources de souffrance. Ces représentations de l’entité porteuse de la vie induisent des tabous et des interdits d’une part et des normes pratiques d’autre part dont le rôle est de la valoriser et de la maintenir dans son spectre de divinité. Dans l’imaginaire ajatado, tout élément en lien avec la vie humaine doit être préservé de toute forme de souillure avec l’idéal de ne pas contrarier la force agissante en lui et de le rendre inefficace. Considéré comme le socle, porteur et sauvegarde de la vie, le sang humain ne doit pas y être versé, ce qui est un acte de souillure et de désacralisation de sa divinité ; ce qui expliquerait la véhémente interdiction du meurtre. De plus, une divinité, qu’elle soit totémique ou non, est un bien commun au service de tous. Ce statut de la terre s’affirme dans les deux perspectives identitaires du sacré et du profane. Sacrée parce qu’elle est l’espace naturel nourricier, le réceptacle de la vie ; profane car c’est le lieu de toute forme de vie, tout s’y déroule quotidiennement. Le bien commun, comme son nom l’indique appartient à tous et la reconnaissance patrimoniale de tous devient indiscutable. Alors comment la terre peut-elle faire objet de vente dans l’aire ajatado ? Peut-on vendre une divinité ? La question suggère des réflexions à plusieurs niveaux en ce sens que l’ancienne génération n’arrive pas à trouver des réponses à cette pratique qui aujourd’hui est devenue la source de plusieurs conflits et des actes contre nature. Zomanyo, 78 ans rencontré à Vo-Kponou affirme à ce propos : « On ne comprend pas comment la terre soit devenue une marchandise. C’est une représentation de nos ancêtres, ce que nous avons en commun. Elle appartient à tout le monde et au même moment n’appartient à personne individuellement. Personne ne partira avec. On y laissera qu’une trace ». On en déduit une conclusion ; la terre ne doit pas être vendue systématiquement mais plutôt doit être offerte contre une reconnaissance symbolique. La valeur mercantile de la terre aux dires des anciens, est contre la nature même de la terre. Considérée comme une divinité dont la force est orientée vers les quatre coins du monde, la terre reçoit toutes les sollicitations et les transmet aux cieux qui les exaucent soit en bien ou en mal. Une question mérite d’être posée dans la logique de cette philosophie ajatado. Si le mal sera exaucé, que déduit-on des paroles de malédiction ? La réponse trouve son sens dans la notion du bien et du mal qui sont concomitantes à la vie des sociétés et des hommes, les accidents, les échecs répétés. Effet, il n’est pas admis ni conseillé de proférer des paroles de malédiction à l’endroit d’un fils, d’une fille, d’une parente, d’un métayer, d’un ouvrier pour une telle ou telle raison. Cela aura tôt ou tard une conséquence comme la maladie, la stérilité, la marginalisation, le mensonge, les échecs répétés, bref tout mal en lien avec le désordre inhérent à la vie mais qui ne se déclenche qu’à la provocation. Une particularité à dimension variable fait surface dans ce schéma de représentation de la terre en lien avec la malédiction. En effet, il est évoqué de la part des dépositaires des savoirs collectifs que lorsqu’une femme qu’elle soit tante ou mère ou encore grandmère dépassée par les attitudes de son fils ou filles, petit fils ou petite fille, cousin ou cousine se met nue, s’assoit par terre et professe des paroles de malédiction à son endroit, celle-ci aura nécessairement son effet sur le fautif. Une démarche qui est d’ailleurs classée dans les incestes de deuxième degré. Autant dire que la terre, au contact de la nudité humaine reflète une dimension de spiritualité et met en relief l’idée du sacré. Cette pensée métaphysique caractéristique de la relation entre la nudité et la terre alimente en plus la prohibition de l’acte sexuel au sol. Très souvent rappeler aux jeunes et adolescents, l’interdiction de contracter l’acte sexuel par terre sans aucune substance qui sépare les corps et le sol au moment de l’acte est une forme d’inceste ‘‘gou’’. Faute grave, une infortune, acte de folie, acte contre-nature, les mots pour qualifier un acte de
Revue Internationale de la Recherche Scientifique (Revue-IRS) - ISSN : 2958-8413 http://www.revue-irs.com 6860 ce genre convoquent un style dont la quintessence exprime une inconcevabilité naturelle ; la souillure de la terre, une agression de la société, bref un sacrilège. Plusieurs actes sont reconnus comme violence à l’égard de la terre traduisant sa dénaturalisation, notamment la profanation d’un espace sacré par l’écoulement de sang humain, avec la perte en vie humaine, signe d’une mort violente. Un espace de la terre dans l’aire ajatado, où une mort violente s’est produite avec écoulement du sang, devient selon les savoirs populaires, un lieu hanté par le sang et l’âme de la victime errant à cet espace. Il devient une nécessité incontournable de reconstituer la nature sacrée de la terre en procédant au rite de purification et de rapatriement de l’âme du disparu. Dans le cas contraire, la répétition des morts violentes et le déroulement des évènements paranormaux se produiront en ce lieu. La non considération de ces rites ne justifie-t-elle pas la fréquence des accidents à certains lieux et toujours accompagnée de plusieurs décès ? La terre nourricière, le réceptacle des attaques, en cas de fébrilité par des actions anthropiques ressent le besoin d’être vivifier, car toute forme de profanation de celle-ci engendre sa souffrance et sa dévitalisation. Respecter les différentes dimensions de la terre pour être en harmonie avec elle, recevoir d’elle de quoi se nourrir et vivre sous sa protection, telle est la relation de cause à effet dans l’approche éco systémique entre l’homme et l’entité femelle de l’univers qu’elle est. Il est dans cet ordre, question d’une interdépendance dans laquelle les hommes respectent l’intégrité spirituelle de la terre et cette dernière leur garantit l’intégrité physique pour une existence durable. Les motivations trouvent leur sens dans le déroulé des rites saisonniers, le respect des prohibitions, les offrandes aux divinités représentatives de la terre à l’exemple de Vodou Sakpatè. Que devient la terre, le socle de la vie aujourd’hui au gré des actions anthropiques ? La relation Homme-Terre jadis, signe d’harmonie s’est-elle transformée en une liaison nocive pour les hommes ? En effet, depuis plus d’une quarantaine d’années, les évènements de bouleversement de la sécurité physique et ontologique de l’homme suscitent un questionnement. On évoquerait face aux innombrables vulnérabilités de l’homme, un mécontentement de la terre. Les hommes forceraient la terre à produire au-delà de ses possibilités pour leur existence aisée. Une lutte ardue caractérise les actions humaines non seulement à l’égard de la terre mais aussi des autres êtres, entre autres les animaux, les arbres, les herbes les rivières… Le choc Terre-Homme se manifeste par l’agression des prohibitions que ces derniers ont instituée eux-mêmes pour fonder la divinité de la terre selon leur cosmogonie dans le but de créer une existence paisible. Les institutions fondées pour le maintien de l’essence de la terre sont désormais violées et exploitées sans aucune forme de mutation de la relation entre le porteur de la vie (terre) et les portés (les hommes). Les forêts sacrées, les sanctuaires, les montagnes, les sources de rivières interdites d’accès et les bosquets sont tous passés de l’existence réelle et observée aux imaginations sans évidences palpables. Tout ce qui était sacré hier est rentré dans l’ordre de profane. Les personnes âgées, les prêtres sacrificateurs et les dépositaires des savoirs ancestraux y voient ‘‘ un retournement de la terre de l’intérieur vers l’extérieur’’ ; ‘‘ un dépouillement de la terre de ses valeurs sacrées’’. L’on est désormais dans une figure où le lien de nature s’est muté en lien de dénature manifestant la scission de l’alliance terre-homme ‘‘ Sebla tu’’. Ignorance, négligence, recherche des moyens d’existence comme facteurs en amont, la terre semble ne plus disposer de sa dimension métaphysique qui obligerait les hommes à une mesure de son exploitation. Ces pratiques de redimensionnement de la partie femelle du cosmos sont connues et analysées à partir des habitudes quotidiennes des hommes. On y dégage la marchandisation de la divinité terre. Or ‘‘comment peuton échanger des parties d’une divinité qui abrite la vie contre de l’argent ? » S’exclama M. Zilenya, 76 ans, prêtre de la religion traditionnelle africaine à Ahontocopé (préfecture de Vo).
Revue Internationale de la Recherche Scientifique (Revue-IRS) - ISSN : 2958-8413 http://www.revue-irs.com 6861 « On ne peut vendre que ce qu’on a créé ou obtenu soi-même par un effort. Nos aïeux, ceux qui nous ont laissé la terre en héritage ne l’on pas vendu comme on la voit aujourd’hui. L’étranger qui arrive, le frère ou cousin qui veut cultiver ou qui veut construire une habitation en reçoit et offre quelque chose de symbolique en retour. Ce geste symbolique est destiné à l’invocation des ancêtres et la libation avant exploitation de l’espace cédé » a renchéri Konoustè, 81 ans, doyen d’âge de quartier à Agome Kpodzi. Il en revient des échanges que la vente de la terre n’est pas une transmission générationnelle mais plutôt un acquis de la dynamique culturelle, car à observer la société, les individus ou familles qui se disent propriétaires terriens et en font de la vente de la terre une activité permanente et lucrative ne prospère jamais. C’est une loi de la nature. D’autres interlocuteurs semblent justifier cette assertion et observation sociétale à travers les conflits fonciers animés par les attaques mortelles, les assassinats, les envoûtements et autres formes de méchanceté entre familles, villages, tribus, clans…Comme un dit-on populaire : ‘‘vouloir s’approprier la terre pour en vendre fera toujours de toi, un assassin, un sorcier et surtout un va-nu-pieds’’. La double importance physique et métaphysique liée à la terre considérée comme porteur de la vie, suscite chez l’individu, le respect de la vie et de la dignité humaine. À l’antipode, de nos jours, les sociétés vivent une sorte de déshumanisation à travers la banalisation du sang et de l’âme qui caractérisent l’être humain. La recherche de l’intérêt personnel consubstantiel à toute forme de violence gouverne désormais l’univers et l’environnement paie ce lourd tribut. Alors que dans la philosophie ajatado, tout acte contre-nature ‘‘afe nuvo’’ profane la terre, les attitudes et les comportements de cette profanation sont devenus des pratiques courantes. La société a évolué vers la banalisation des assassinats, les actes incestueux, la non-exécution des rituels de rapatriement de l’âme d’un individu victime de mort violente, creusement d’un trou à profondeur sans libation. Ainsi, des sacrilèges ‘‘ busu nu’’ comme les avortements provoqués, l’abandon des nouveau-nés hors des concessions, l’incendie des espaces où l’on achète ou récolte de quoi se nourrir interpellent sur les impacts de la relation Terre-Homme. 2.2. De la terre profanée à la terre d’insécurité Les capacités physiques et métaphysiques de la terre selon l’imaginaire ajatado assurent aux hommes l’harmonie entre eux et la nature. La bonne santé, la sécurité alimentaire, la construction d’un habitat sont tous fournies et garanties par cette mère nourricière. Privée de sa vitalité spirituelle et blessée dans son entièreté physique, l’élément terre s’est mutée en un espace d’insécurité pour l’homme sous l’effet des pressions anthropiques. Si les variations saisonnières et la rareté des pluies engendrent depuis plusieurs années les maladies et l’insécurité alimentaire, les scientifiques y trouveront les conséquences du changement climatiques. Mais une question essentielle saute à l’esprit des gardiens des us et coutumes dans les sociétés africaines et suscite la curiosité des spécialistes des sciences sociales : La terre, possède-t-elle encore ses forces multidimensionnelles pouvant lui permettre de garantir à la nature une existence durable et de qualité ? En effet, depuis les ancêtres, les savoirs endogènes permettaient aux sociétés africaines de dompter les forces de la nature pour trouver des solutions aux problèmes. Par exemple, en cas de sécheresse prolongée, les libations étaient tenues, faisaient tomber la pluie et évitaient aux populations la famine considérée comme une punition des divinités. Ces pratiques prises de par le passé comme des évidences sont devenues de nos jours, des hypothèses et non des réponses absolues. La terre, aux dires des anciens, n’est plus en mesure de libérer les forces en sa possession pour supplier le ciel, recevoir de l’humidité et produire de quoi nourrir les hommes. Les témoignages d’un octogénaire attestent :
Revue Internationale de la Recherche Scientifique (Revue-IRS) - ISSN : 2958-8413 http://www.revue-irs.com 6862 « La terre qui nous abrite et qui nous nourrit est sacrée. À force d’y verser le sang humain par exemple, celle-ci répond par le négatif à nos besoins. Les pluies deviennent rares, la terre devient sèche et ne produit plus suffisamment de quoi nourrir les humains. Même les cérémonies de réparation restent sujettes à des manquements. Les blessures anthropiques de la terre rendent la vie de plus en plus difficile » V. K. 84 ans, Notsè Agbaladomé. Les hommes sont désormais sous l’effet de ce qu’il faut qualifier de la punition de la nature. Les moindres accidents provoquent des morts et des handicapés à vie, les femmes laissent leur vie lors des accouchements, les suicides au moindre désarroi, car la terre dans certaines mesures a cessé d’être le support existentiel de l’homme et de sa descendance. L’eau, source de vie, qui abreuvait la terre pour le bien-être des habitants est devenue soit une chose rare à cause de la sècheresse ou un facteur de destructions quelques fois massives des biens par l’inondation, exposant ainsi l’homme aux deux extrêmes ; la sècheresse et l’excès de pluie. Chez les Ewé, une sous communauté de l’aire ajatado, par exemple la morsure de serpent insinue une rupture de lien de protection entre la terre et la victime ; ce qui suggèrerait la transgression d’un interdit de la terre par le mordu. L’acte de morsure est appelé ‘‘anyigba gble’’ la terre a gâté, en d’autres termes le serpent a mordu. Les ajatado estiment que dans certains cas, il ne peut avoir de morsure de serpent que si la victime a manqué de la protection de son support qu’est la terre. C’est pourquoi avant tout traitement d’une morsure de serpent, la victime doit avoir un contact direct avec la terre soit assis ou soit couché sur cette dernière afin qu’elle puisse prendre le venin, signe de sa guérison. Toute autre position pourrait entraîner la mort, signe de deforce (F. Gatterre, 2005). 3. De la relation homme-terre, quelles interprétations des logiques sociales ? L’interprétation des savoirs anthropologiques développés dans cet écrit, se focalise sur deux aspects comme variables d’analyse. Il s’agit de la symbolique de la terre et les causes de la mutation à savoir le passage de la terre fertile et protectrice à la terre aride et hostile. La symbolique en anthropologie est cette théorie développée par Clifford Geertz, Victor Turner David M. Schneider qui suppose que la culture repose sur l'interprétation que les individus font de leur environnement et qu'elle n'existe pas au-delà des individus eux-mêmes. Elle est la dimension spirituelle d’un objet, d’une action et d’un évènement. Ces caractéristiques peuvent impliquer des fonctions, d’où la fonction symbolique qui selon Piaget (1923) permet au sujet de se représenter mentalement et ainsi d'évoquer des objets, des actions ou des évènements en leur absence, en se servant de signes ou de symboles. Cette appréhension peint le tableau de la représentation de la terre par les ajatado. Car l’aspect physique de cette dernière n’est que le symbole d’une entité beaucoup plus large. Elle est, selon le savoir endogène, dotée d’une spiritualité qui fait d’elle une divinité aux fonctions multiples allant de sa capacité à nourrir les hommes à sa puissance et à les protéger. Si dans certains clans, elle n’a pas de représentation et c’est toute son entité qui est vénérée, dans d’autres, elle est symbolisée par des statuts fabriqués en bois, en argile ou d’autres éléments de la nature. Qu’elle soit représentée ou non, les rituels correspondants à sa nature divine sont accomplis selon les saisons et les évènements. Elle est une représentation spirituelle dédiée à la culture et à la bonne moisson, d’où son statut de mère nourricière, invoquée pour rendre la justice donc une divinité de règlement de litige, appelée à protéger l’environnement social en cas d’épidémie, et devient le gardien des communautés. Il lui est même attribuée dans certains clans, une forme humaine, géante dont la rencontre la nuit ou la transgression de certains tabou et interdits valent la variole appelée ‘‘anyigba nu’’ étymologiquement chose de la terre. Car : « Pour beaucoup de gens, la terre est une question de dignité, de culture et d'identité. La propriété foncière implique l'absence d'exploitation et d'esclavage ; elle assure sécurité et sûreté. L'accès sans entrave à la terre peut représenter l'autodétermination et l'assurance d'une continuité intergénérationnelle » CNULCD, 2017).