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Revue Internationale de la Recherche Scientifique (Revue-IRS) ISSN: 2958-8413 Vol. 3, No. 6, Décembre 2025 This is an open access article under the CC BY-NC-ND license. 7338 Complémentarité agro-pastorale et production vivrière : une synergie sous pression dans la région du Bounkani (Côte d’Ivoire) YEO Lanzéni et Mamadou KONE Université Félix HOUPHOUËT-BOIGNY Digital Object Identifier (DOI): https://doi.org/10.5281/zenodo.17848094 Résumé Ce travail de recherche présente les différentes configurations qui existent entre élevage et agriculture dans la région orientale du Bounkani, ainsi que les contractions grandissantes qui amollissent cette vieille alliance structurante pour la production vivrière. À partir d’enquêtes de terrain menées dans les sous-préfectures de Bouna, Doropo, Téhini et Nassian, l’analyse met en évidence une articulation spatiale et saisonnière entre les deux activités, fondée sur des pratiques d’échange (fumure organique, résidus de culture, occupation alternée de l’espace) contribuant à la fertilité des sols et à la sécurité alimentaire. Toutefois, cette complémentarité est sous pression. La croissance démographique, la saturation des espaces cultivables et l’expansion des troupeaux entraînent une concurrence foncière croissante, particulièrement dans les zones frontalières de Doropo et Téhini accentue les conflits d’usage et soutenue par une insécurité grandissante. L’étude conclut à la nécessité d’une meilleure gouvernance des usages fonciers et d’un encadrement plus équilibré des interactions entre producteurs agricoles et éleveurs, afin de préserver les équilibres alimentaires régionaux. Mots-clés : Complémentarité agro-pastorale, production vivrière, conflits d’usage, pression foncière, insécurité, Bounkani, Côte d’Ivoire. Abstract This research explores the various forms of interaction between livestock rearing and agriculture in the eastern region of Bounkani, as well as the growing tensions that are undermining this long-standing, structurally important alliance for food production. Based on fieldwork conducted in the sub-prefectures of Bouna, Doropo, Téhini, and Nassian, the analysis highlights a spatial and seasonal coordination between the two activities, rooted in exchange practices such as organic fertilization, crop residue use, and alternating land occupation that contribute to soil fertility and food security. However, this complementarity is under increasing strain. Population growth, the saturation of arable land, and the expansion of livestock herds are intensifying land competition, particularly
7339 in the border areas of Doropo and Téhini. These pressures exacerbate land-use conflicts and are further compounded by growing insecurity. The study concludes by emphasizing the need for improved land-use governance and a more balanced framework for managing interactions between crop farmers and herders, in order to safeguard regional food system stability. Keywords: Agro-pastoral complementarity, food production, land-use conflicts, land pressure, insecurity, Bounkani, Côte d’Ivoire. 1Introduction Dans de nombreuses régions d’Afrique subsaharienne, les systèmes agricoles reposent historiquement sur une complémentarité entre production vivrière et élevage. Cette interaction, souvent décrite comme une synergie agro-pastorale, permet l’optimisation des ressources naturelles, la diversification des sources de revenus, et une meilleure résilience des ménages face aux aléas climatiques et économiques (Ickowicz et al., 2012 ; Dugué et al., 2004). Dans la région du Bounkani au nord-est de la Côte d’Ivoire, cette complémentarité s’inscrit dans un contexte socio-écologique spécifique, où cohabitent depuis des décennies des communautés agricoles sédentaires (Koulango, Lobi) et des éleveurs transhumants ou semi-sédentaires, majoritairement Peulh. Toutefois, cette synergie traditionnellement bénéfique est mise sous pression. L’intensification de la production vivrière, portée par la croissance démographique et les politiques de sécurité alimentaire, se traduit par une expansion continue des surfaces cultivées au détriment des parcours pastoraux. Parallèlement, les flux de transhumance issus des pays voisins, les effets du changement climatique, ainsi que les mutations foncières accélèrent les conflits d’usage entre agriculteurs et éleveurs (Bassett, 1993 ; Touré, 2015). Le Bounkani, zone de contact entre agriculture pluviale et pastoralisme sahélien, illustre ainsi les tensions croissantes entre logiques productives concurrentes. Dans ce contexte, il importe d’analyser les modalités actuelles de la complémentarité agropastorale dans cette région, les pressions qui pèsent sur elle, ainsi que les stratégies d’adaptation développées localement pour préserver une cohabitation historiquement fondée sur des équilibres négociés. Pour ce faire, l’étude s’appuie sur une approche qualitative et quantitative combinant enquêtes de terrain, analyse documentaire et entretiens auprès d’acteurs clés. 2Cadre conceptuel et état des connaissances 2.1Notions clés et cadre conceptuel La complémentarité agro-pastorale désigne l’ensemble des interactions fonctionnelles, spatiales, économiques et sociales entre les activités agricoles (principalement vivrières) et pastorales au sein d’un territoire ou d’un système de production. Cette relation peut prendre des formes diverses : valorisation mutuelle des sous-produits (résidus agricoles comme fourrage, fumier comme fertilisant), usage différencié mais complémentaire de l’espace (zones de culture et pâturage), ou encore complémentarité temporelle (cultures en saison des pluies, pâturage en saison sèche) (Ickowicz et al., 2012 ; Dugué et al., 2004). Ce cadre repose sur l’idée que la cohabitation entre agriculteurs et éleveurs peut générer des synergies écologiques et socioéconomiques, à condition qu’elle soit régulée par des normes d’accès et d’usage. Dans les zones de savanes comme le Bounkani, la gestion de cette complémentarité dépend de plusieurs variables : la disponibilité foncière, les dynamiques climatiques, les règles d’usage coutumières, et les rapports intercommunautaires. La complémentarité agro-pastorale s’inscrit également
7340 dans les débats plus larges sur la résilience des systèmes socio-écologiques ruraux (Berkes et Folke, 1998) et sur la gouvernance des ressources communes (Ostrom, 1990). La vulnérabilité croissante de cette complémentarité résulte souvent de déséquilibres institutionnels (absence de réglementation claire), de désajustements spatiaux (concurrence pour l’accès à l’espace productif), et de facteurs exogènes comme les changements climatiques ou les mobilités transfrontalières incontrôlées. 2.2Revue des connaissances sur les interactions agropastorales en Afrique de l’Ouest De nombreux travaux soulignent que l’interdépendance entre agriculture et élevage est historiquement au cœur de la construction des sociétés rurales sahéliennes et soudaniennes (Gonin et Tallet, 2012 ; Bonnet et al., 2004). Les recherches conduites par Bassett (1993) en Côte d’Ivoire et au Burkina Faso montrent que les interactions agropastorales ont souvent été façonnées par des compromis socio-politiques entre communautés autochtones et groupes pastoraux mobiles. Dans ces configurations, les couloirs de transhumance et les aires de pâture font l’objet de conventions locales, souvent implicites, permettant la coexistence pacifique des pratiques. Cependant, depuis les années 2000, cette dynamique complémentaire est remise en cause par l’intensification agricole, l’insécurité foncière, et la montée des conflits autour de l’accès aux ressources (Turner et al., 2011). Dans les savanes de Côte d’Ivoire, notamment dans les régions du nord-est comme le Bounkani, plusieurs études (Koné et al., 2020 ; Ouattara, 2017) ont signalé une recrudescence des tensions entre agriculteurs et éleveurs. La disparition progressive des jachères, l’insuffisance de plans d’aménagement pastoral et le flou juridique sur les droits d’usage fragilisent les mécanismes traditionnels de régulation. Dans ce contexte, certains auteurs (Touré, 2015 ; Gaye et al., 2022) insistent sur la nécessité de réinventer des formes de gouvernance locale fondées sur la concertation et l’intégration fonctionnelle des deux activités. Cela suppose une reconnaissance de la complémentarité non plus seulement comme coexistence spatiale, mais comme levier d’intensification durable et de cohésion territoriale. 2.3Spécificité du Bounkani dans la littérature La région du Bounkani constitue un espace de transition agro-écologique entre les zones forestières du sud et les zones pastorales du nord. Elle se caractérise par une mosaïque de populations (Koulango, Lobi, Peulh, Malinké) aux pratiques agro-sylvo-pastorales différenciées. Les travaux sur cette région restent encore fragmentaires, mais plusieurs rapports techniques (ANADER, 2021 ; Projet PAPI, 2023) soulignent que l’absence d’aménagement pastoral formel et l’insécurité transfrontalière aggravent les conflits agropastoraux. En dépit de ces tensions, certaines communautés ont initié des formes locales de régulation (comités mixtes de veille, accords de pâturage), qui méritent d’être analysées comme des embryons de gouvernance territoriale intégrée. C’est dans cette perspective que s’inscrit la présente étude, en croisant les apports de la géographie rurale, de l’anthropologie du développement et de l’écologie politique. 2Méthodologie La région du Bounkani, située dans le nord-est de la Côte d’Ivoire, est une zone de contact agroécologique marquée par une saison sèche prolongée et une végétation de savane arborée. Elle comprend quatre départements principaux : Bouna, Doropo, Téhini et Nassian. Cette région se caractérise par une forte diversité socioculturelle (Koulango, Lobi, Peulh, Malinké) et par la
7341 coexistence de pratiques agricoles et pastorales. Les systèmes vivriers reposent principalement sur la culture du maïs, du riz, de l’igname et du manioc, tandis que l’élevage (bovin, ovin, caprin) est exercé de manière semi-intensive ou extensive par des éleveurs sédentaires et transhumants. Le choix de cette zone repose sur trois critères principaux : - la forte cohabitation entre agriculteurs et éleveurs ; - la fréquence des conflits agro-pastoraux signalés ces dernières années ; - la présence d’initiatives locales de régulation foncière et pastorale. 3.1Méthodes de collecte des données L’étude s’est appuyée sur une combinaison de méthodes qualitatives et quantitatives afin de croiser les perceptions des acteurs locaux, les données de terrain et les éléments de contexte. Enquêtes par questionnaire : Un échantillon de 120 ménages a été interrogé, réparti équitablement entre agriculteurs et éleveurs dans les sous-préfectures de Bouna, Téhini, Nassian et Doropo (voir figure). Le questionnaire a porté sur les systèmes de production, l’accès à la terre et aux pâturages, les interactions agricoles/élevage, et les perceptions des conflits. Entretiens semi-directifs : Une trentaine d’acteurs ont été rencontrés, incluant des chefs de village, des responsables de comités de transhumance, des agents de l’ANADER, des membres de coopératives agricoles, des représentants d’éleveurs Peulh, ainsi que des ONG locales. Observations directes : Des séances d’observation ont été réalisées sur des sites de pâturage, dans les zones de culture contiguës et sur les principaux couloirs de transhumance pour documenter les interactions spatiales et les usages confli16ctuels. Données secondaires : Des rapports institutionnels (ANADER, Ministère des Ressources Animales, FAO), des documents de projets (PAPI, PRAPS), des bases de données statistiques (INS, RGPH 2021) et des documents juridiques sur la législation foncière et pastorale ont été consultés pour compléter l’analyse. Figure 1 : présentation des localités enquêtées
7342 3.2Traitement et analyse des données Les données quantitatives issues des questionnaires ont été saisies et analysées à l’aide du logiciel SPSS (version 25) et Excel. Les analyses ont porté sur les fréquences d’usage du foncier, les types de complémentarité pratiqués, les sources de conflits et les stratégies d’adaptation. Les données qualitatives (entretiens, observations) ont été soumises à une analyse de contenu thématique, selon une grille d’analyse structurée autour de trois axes : (1) formes de complémentarité agro-pastorale, (2) facteurs de pression et de rupture, (3) réponses locales. Une analyse spatiale exploratoire a également été menée à partir de données GPS collectées sur les zones d’affrontement ou de cohabitation fonctionnelle. Ces données ont permis de cartographier les points de friction, les couloirs de transhumance actifs et les zones de culture à risque. Cette approche triangulée permet ainsi de croiser les regards des différents acteurs, d’objectiver les dynamiques en cours et d’identifier les leviers potentiels de réconciliation entre pratiques agricoles et pastorales dans le Bounkani 3Résultats 4.1Les formes de complémentarité entre agriculture et élevage dans le Bounkani Le résultat des enquêtes dans les sous-préfectures de Bouna, Doropo, Téhini et Nassian permet de voir qu’il existe des spécificités révèlent que la complémentarité entre agriculture vivrière et élevage change selon les dynamiques locales de production, les pratiques foncières, et les relations sociales entre communautés rurales. Une lecture croisée des données permet d’appréhender les spécificités locales dans la manière dont s’articulent les deux systèmes de production. 4.2Complémentarité spatiale et saisonnière La cohabitation entre agriculture et élevage repose souvent sur une occupation différenciée de l’espace selon les saisons. À Bouna et Doropo, la complémentarité est bien marquée grâce à l’usage alterné des terres vivrières. À Bouna, 74 % des ménages agricoles enquêtés (villages de Bissamdouo, Kelmita) cultivent principalement du riz, du maïs et du manioc pendant la saison des pluies. Une fois les récoltes achevées, ces champs sont temporairement ouverts aux éleveurs pour le pâturage. Cette rotation agriculture-pâturage, facilitée par des accords coutumiers, permet aux agriculteurs de bénéficier indirectement du fumier déposé par les animaux, qui améliore la fertilité des sols pour la campagne suivante. À Doropo, les mêmes pratiques sont observées dans les zones de bas-fonds, notamment à Alibougou et Tchopana, où les champs rizicoles sont utilisés comme pâturages naturels en saison sèche. Toutefois, la durée d’occupation des sols y est plus courte qu’à Bouna, car les zones de culture y sont moins étendues, et les tensions liées à la transhumance sont plus fréquentes. À Téhini, les cultures vivrières dominantes sont le mil, l’igname et le sorgho. Ces cultures sont souvent pratiquées en périphérie des villages (Difita, Kprovitan), à proximité des c*---ouloirs de transhumance. Les producteurs (66 % des enquêtés) soulignent que les résidus post-récolte sont régulièrement valorisés par les troupeaux bovins, en saison sèche. Cependant, la gestion de l’espace y est plus informelle et conflictuelle, en raison de la faible structuration des zones de pâture. En revanche, à Nassian, les systèmes sont davantage intégrés. Près de 47 % des exploitations associent cultures vivrières (maïs, igname, arachide) et petit élevage (volaille, caprins). Les champs sont aménagés pour accueillir les animaux en enclos partiel, ce qui favorise une gestion simultanée des cycles de culture et de fumure. Cette forme de complémentarité intégrée est plus rare à Doropo et Téhini, où l’élevage reste davantage mobile.
7343 Ainsi, si l’usage alterné des terres est un trait commun, la structuration spatiale de la complémentarité varie fortement : plus organisée à Bouna et Nassian, plus précaire et sous tension à Téhini et Doropo. Tableau 1 : Formes de complémentarité spatiale et saisonnière entre agriculture vivrière et élevage dans les localités enquêtées du Bounkan*9* Souspréfecture Types de cultures vivrières dominantes Période agricole (principale) Usage pastoral de l’espace (saisons sèches) Formes de complémentarité observées Particularités locales Bouna Riz, maïs, manioc Mai-Octobre NovembreMars (pâturage sur résidus) Rotation champs - pâturages ; fertilisation organique naturelle Forte organisation locale ; accords coutumiers solides Doropo Riz (basfonds), maïs Juin-Octobre DécembreMars (pâturage dans les basfonds) Valorisation des bas-fonds postrécolte ; pâturage saisonnier Zones sensibles à la transhumance externe ; conflits ponctuels Téhini Mil, igname, sorgho JuinNovembre DécembreAvril (passage de troupeaux) Utilisation des résidus (fanes, tiges) pour nourrir le bétail ; retour de fumier au sol Moins de régulation ; pressions foncières croissantes Nassian Maïs, igname, arachide Mai-Octobre NovembreFévrier (élevage sur parcelles mixtes) Agriculture-élevage intégrée ; enclos au sein des champs Forte intégration des activités ; complémentarité interne à l’exploitation Source : nos enquêtes, 2025 Ce tableau met en évidence non seulement les pratiques de production vivrière saisonnière, mais aussi leur articulation avec l’élevage selon le calendrier agro-pastoral local. Il illustre aussi le degré de structuration ou de fragilité des complémentarités selon les contextes. 4.3Complémentarité économique et productive Les échanges économiques entre agriculteurs et éleveurs représentent une autre modalité majeure d’interaction. À Bouna, les marchés locaux (notamment ceux de Bouko et Ondefidouo) sont des lieux d’échange où les produits vivriers (maïs, sont vendus aux éleveurs pour l’alimentation du bétail. En retour, les producteurs bénéficient de produits animaux (fumier, lait) ou de services (garde de champs, transport de récoltes). À Nassian, la logique est plus autarcique : les producteurs pratiquent eux-mêmes l’élevage à petite échelle, ce qui réduit les échanges directs avec les pasteurs. Cette intégration verticale du système de production rend les exploitations plus résilientes, mais moins ouvertes aux circuits d’échange intercommunautaires observés à Bouna.
7344 Photo 1: élevage à petite échelle à Nassian Source : YEO L, 2025 L’image montre un pâturage à Nassian. Ici, le pâturage est installé à la lisière du village. Ce qui permet aux agriculteurs qui en sont les propriétaires d’utiliser le fumure sans tracasserie quand il en a besoin. À Doropo, les formes de complémentarité économique sont marquées par la location temporaire des champs après récolte. Environ 31 % des agriculteurs interrogés affirment céder leurs parcelles à des éleveurs pour le pâturage, contre une rémunération en nature ou en espèces (20 000 à 35 000 FCFA/saison). Ce système est moins répandu à Nassian, où les conflits fonciers sont plus sensibles, et quasi inexistant à Téhini où les éleveurs sont souvent de passage et mal identifiés par les communautés locales. À Téhini, la complémentarité économique prend la forme d’un échange indirect : les femmes commerçantes achètent les produits d’élevage (lait, viande) pour les vendre au marché hebdomadaire, tout en écoulant leur/s propres produits vivriers. La complémentarité repose ici davantage sur le commerce que sur l’échange de sous-produits ou la fertilisation des sols. Ainsi, la logique d’échange et de monétarisation des complémentarités est plus développée à Bouna et Doropo, alors qu’à Nassian et Téhini, les interactions sont plus indirectes, moins contractualisées et souvent limitées par la méfiance ou la distance entre les acteurs.
7345 Tableau 2 : Formes de complémentarité économique et productive entre agriculture vivrière et élevage dans les localités enquêtées du Bounkani Souspréfecture Échanges entre agriculture et élevage Rôle de la production vivrière Formes de revenus ou de gains mutuels Particularités économiques locales Bouna Vente de maïs et manioc aux éleveurs ; apport de fumier Source de fourrage (résidus) pour les troupeaux ; base d’échange vivrier Troc de produits (lait contre vivres), vente de fumier, services de pâturage Marchés actifs ; accords d’échange vivrier-pastoral bien établis Doropo Location de champs après récolte pour pâturage Fourniture de résidus de riz aux pasteurs Paiement en espèces ou nature pour usage des terres Monétarisation des complémentarités ; opportunités mais tensions récurrentes Téhini Vente conjointe de produits vivriers et animaux au marché Vivres écoulés via les réseaux de commerçantes ; appui alimentaire aux éleveurs Revenus croisés via les marchés ; complémentarité par le commerce Faible contractualisation ; complémentarité indirecte et informelle Nassian Exploitation mixte par les ménages euxmêmes (petits ruminants, volaille) Sécurisation de l’alimentation et de l’épargne des ménages Complément de revenu par vente d’animaux ; fumier utilisé sur les champs Systèmes intégrés ; peu d’échanges externes mais efficacité productive interne Source : nos enquêtes, 2025 Ce tableau montre que la production vivrière joue à la fois un rôle de support direct (fourrage, résidus) pour l’élevage et un vecteur d’échange dans les économies rurales du Bounkani. Les formes de complémentarité vont d’un troc structuré (Bouna) à une intégration domestique complète (Nassian), en passant par des échanges monétarisés ou informels (Doropo et Téhini). 4.4Pressions et tensions sur la synergie agro-pastorale Si la complémentarité entre agriculture et élevage contribue à structurer les systèmes de production ruraux dans le Bounkani, cette synergie est de plus en plus mise à rude épreuve. Les données issues des enquêtes de terrain révèlent que plusieurs types de pressions foncières, climatiques, sécuritaires et sociales compromettent les équilibres locaux, avec des répercussions directes sur la production vivrière. Ces tensions varient toutefois selon les contextes locaux. 4.4.1Concurrence foncière croissante et saturation de l’espace vivrier Dans l’ensemble des localités enquêtées, l’accès à la terre constitue une source majeure de tension. La généralisation de la mise en valeur des terres pour les cultures vivrières, combinée à l’augmentation du cheptel transhumant, accentue la pression sur les ressources spatiales. À Bouna, 62 % des producteurs interrogés déclarent avoir réduit la superficie de leurs champs de manioc et de riz en raison des dommages causés par les troupeaux en divagation. Les dégâts de culture suscitent le délaissement des champs de périphéries. Les pasteurs aussi qui se plaignent de la fermeture des couloirs de transhumance du fait de la mise en culture continue de ces espaces, réduisant de ce fait la mobilité du bétail. C’est à Doropo que la situation est encore complexe car 73% des agriculteurs signalent des dégâts répétés de leurs champs notamment les
7346 rizières de Alibougou et Tchopana. Le phénomène est aggravé par l’arrivée de pasteurs transhumants venus du Burkina Faso, souvent perçus comme peu respectueux des règles coutumières. Cette cohabitation difficile entraîne un repli des agriculteurs vers les zones de moindre fertilité, au détriment des rendements vivriers. À Téhini, les tensions sont moins visibles mais progressives. 44 % des producteurs disent être obligés de cultiver plus près du village, abandonnant les bas-fonds fertiles jugés trop exposés aux incursions de troupeaux. Ce repli entraîne une intensification sur des parcelles déjà fatiguées, avec une baisse des rendements vivriers, notamment sur l’igname. En revanche, à Nassian, les tensions foncières sont plus contenues. Les exploitants combinant agriculture et petit élevage gèrent eux-mêmes l’accès à leurs parcelles, limitant ainsi les conflits. Toutefois, la pression démographique et l’extension des cultures commerciales (anacarde) commencent à réduire l’espace disponible pour les vivriers, ce que signalent 38 % des enquêtés. Tableau 3: Réduction des surfaces agricoles et réponses paysannes face aux conflits agropastoraux Souspréfecture Réduction moyenne des superficies cultivées (%) Cultures vivrières les plus affectées Réaction principale des producteurs Bouna 25 % Manioc, riz Repli vers zones intra-villageoises ; arrêt du riz dans certaines zones Doropo 30 % Riz de bas-fond, maïs Déplacement des cultures sur des sols moins fertiles Téhini 18 % Igname, mil Concentration des champs autour des hameaux ; abandon des basfonds Nassian 12 % Maïs, igname Intégration élevage-agriculture ; rotations vivrières adaptées Source : nos enquêtes, 2025 Le tableau met en évidence une pression foncière croissante sur les terres vivrières dans l’ensemble du Bounkani, avec des intensités variables selon les localités. Doropo et Bouna apparaissent comme les zones les plus touchées, où plus de 60 % des producteurs signalent des conflits et une réduction marquée des superficies vivrières (jusqu’à 30 %). Téhini montre des signes de saturation moins avancés mais préoccupants, tandis que Nassian, grâce à une intégration plus poussée des systèmes agricoles et pastoraux, présente une meilleure capacité d’adaptation. Toutefois, même dans cette zone, l’essor des cultures commerciales comme l’anacarde commence à empiéter sur les terres vivrières. 4.4.1Multiplication des conflits d’usage : une perturbation croissante de l’équilibre agropastoral Les conflits d’usage entre agriculteurs et éleveurs constituent l’une des manifestations les plus concrètes de la fragilité actuelle de la complémentarité agropastorale dans la région du Bounkani. Ces conflits, liés à la superposition non régulée des espaces de culture et de pâture, prennent des formes variables selon les localités, mais convergent dans leurs effets par une fragilisation de la production vivrière et une montée des tensions sociales. A Doropo, les conflits pasteurs et agriculteurs sont beaucoup réguliers et accentués par une forte mobilité des pasteurs notamment les burkinabés. Les enquêtes ont montrés que 58% des agriculteurs interrogés ont connu un conflit lié à l’usage. Les bas-fonds, qui par le passé étaient des sites rizicoles sont sujet à des conflits permanents (villages de Tchopana, Sansandouo) en raison de