Studii şi cercetări filologice. Seria Limbi Străine Aplicate 134 LA DERNIERE NUIT DU RAIS DE YASMINA KHADRA: CONDITIONS DE PRODUCTION / THE LAST NIGHT OF RAIS BY YASMINA KHADRA: CONDITIONS OF PRODUCTION 1 DOI: 10.5281/zenodo.17929664 Résumé : Cet article examine les conditions de production qui ont présidé à l’écriture du roman La Dernière Nuit du Raïs de Yasmina Khadra, auteur algérien majeur de la littérature francophone contemporaine. L’étude met en lumière le contexte socio-politique dans lequel s’inscrit cette œuvre, publiée en 2015, et qui s’attache à reconstituer les dernières heures de Mouammar Kadhafi, dirigeant emblématique et controversé de la Libye pendant plus de quarante ans. À travers ce texte, Khadra propose une immersion dans la conscience du Raïs au moment où son régime se désagrège sous la pression de la révolte populaire et de l’intervention internationale. Mots-clés : Guide, production littéraire, Rais, littérature algérienne, francophonie. Abstract: This article takes an in-depth look at the production conditions that shaped the writing of La Dernière Nuit du Raïs by Yasmina Khadra, a major Algerian author in contemporary Francophone literature. The study highlights the historical and political context in which this 2015 novel was conceived, a work that seeks to reconstruct the final hours of Muammar Gaddafi, the emblematic and controversial leader of Libya for more than forty years. Through this narrative, Khadra offers an immersion into the Raïs’s consciousness at the moment when his regime is collapsing under the pressure of popular revolt and international intervention. Keywords: Guide, francophone literature, Rais, Algerian literature, francophonie. Introduction Écrivain de littérature francophone, Yasmina Khadra est une figure emblématique de la littérature algérienne que nous qualifions d’engagée, étant donné qu’elle représente le vécu de l’Algérie, voire du monde arabe et musulman, dans sa complexité. Dans ses ouvrages, se trouve noué le quotidien dans ses multiples facettes. Dans un monde en profonde mutation, il a exploré des thématiques actuelles liées particulièrement à l’identité, au conflit, …La Dernière Nuit du Rais est produit dans un contexte difficile. C’est pourquoi, nous nous interrogeons dans cet article sur l’influence des conditions socio-politiques du monde arabe et musulman sur cette production littéraire. Pour vérifier cette influence, nous inscrivons notre recherche dans le cadre de la théorie de la réception, une théorie qui questionne la manière dont les œuvres littéraires sont produites, comprises et interprétées par les lecteurs, qu’ils soient spécialistes du domaine ou non. 1.Un roman…Une histoire Publié en 2015, La DNR est l’exploration des pensées et des souvenirs de Mouammar Kaddafi à travers un monologue intérieur. La DNR est bien celle du 19 au 20 octobre 2011 que vit Mouammar au sein d’une Ecole à Syrte, encerclé par les rebelles et les frappes de l’OTAN et entouré que par ses fidèles. La dernière nuit est bien celle du 19 au 20 octobre 2011 à Syrte en Libye, pays plongé dans la violence à la suite du déclenchement d’une contestation populaire armée le 15 février 2011 pour réclamer le détrônement de Mouammar Kadhafi qui règne depuis 41 ans. 1 Djamel HAMIDI, Ecole Normale Supérieure de Bous-Sâada, Algérie,
[email protected]
Studii şi cercetări filologice. Seria Limbi Străine Aplicate 135 Si l'on procède à une analyse succincte du titre La dernière nuit du Raïs, le lecteur se trouve séduit par une telle appellation. Sous la forme d'une phrase nominale, il suscite l'intérêt et oriente la curiosité, en dévoilant les éléments essentiels autour desquels gravite l'intrigue. Il fait référence à une « dernière nuit », symbole de la fin, des instants décisifs, marquée par une lenteur interminable. Cette nuit est « dernière » pour un « Raïs », un terme arabe spécifique désignant un chef suprême. Par son rôle paratextuel, le titre annonce le roman tout en promettant un plaisir de lecture et un suspense, grâce à sa fonction poétique, qui se superpose à la fonction référentielle et à la fonction conative. A ce sujet, Max Roy dit : « À notre époque, en tout cas, le titre s’offre d’emblée comme le premier segment d’un texte à découvrir. Il y invite, un peu à distance, comme pour inspirer le respect et peut-être en révéler l’essence. Un aspect devient LE sens de l’œuvre. Le titre intrigue, retient, dispose le lecteur. » (Roy, 2018 : 15) Il apparaît que le titre La dernière nuit du Raïs revendique pleinement sa dimension publicitaire en tant qu’énoncé, établissant des liens entre l'œuvre romanesque et la société à laquelle elle est destinée. Dès lors, le titre perd son autonomie et ne prend sens qu’à travers le texte. À cet égard, Claude Duchet écrit : « Dans la majorité des cas la page de titre esquisse un discours sur le texte, en dévoile le contenu (forme et matrice), révèle l'esprit du récit, sa conduite, sa partie morale, met en relief les éléments producteurs d'intérêt romanesque. Bref, titre et roman sont en rapport de complémentarité et proclament leur interdépendance : l'un annonce, l'autre explique, développe un énoncé programmé, jusqu'à reproduire parfois en conclusion son titre, comme mot de la fin, et clé de son texte. » (Duchet, 2017 : 51) Ce titre évoque un roman de Victor Hugo, Le dernier jour d’un condamné 1 , publié en 1829, qui, plaidoyer pour l'abolition de la peine de mort, narre les dernières vingtquatre heures d’un condamné avant son exécution, bien que les deux protagonistes des romans ne partagent ni la même idéologie, ni le même statut social. Le titre La dernière nuit du Raïs est, dès la première page de couverture, accompagné du portrait de Mouammar Kadhafi, ou plutôt de son ombre, déambulant dans un champ de blé sous un ciel rouge, suggérant ainsi que dès cette première page, le lecteur perçoit qu’il s’agit de l’ombre de Kadhafi, laissé seul face à son inéluctable destin. L’auteur s'immisce dans la peau de Mouammar Kadhafi pour nous narrer sa dernière nuit, une nuit qui, malgré la gravité de la situation dans laquelle il se trouve, s’attarde sur les souvenirs les plus marquants de sa vie, ceux qui ont façonné son parcours et sa destinée en tant que leader « inspiré » de la Libye. Ainsi, la chronologie de la narration de cette nuit tragique est interrompue à plusieurs reprises par des flashbacks. Refugié dans une école, choisie par son fils Mouatassim à Syrte, sa ville natale, « C’est mon fils Mouatassim, responsable de la défense de Syrte, qui a choisi pour mes soldats, en guise de quartier général, une école désaffectée au cœur du District 2. 1 Voir Victor Hugo, 2017, Le dernier jour d’un condamné (1829), Paris, Gallimard.
Studii şi cercetări filologice. Seria Limbi Străine Aplicate 136 L’ennemi m’imagine terré quelque part dans un palais fortifié, incapable de m’adapter aux choses rudimentaires. Il ne lui viendrait pas à l’idée de me rechercher dans un endroit aussi affligeant. » (Khadra, 2015 : 15) Il n'est accompagné que de ses plus fidèles compagnons : son ministre de la Défense, le général Abou Bakr Younès, le général Mansour Dhaou, le lieutenant-colonel Trid, le commandant de la garde populaire, ainsi que l'ordonnance Mostefa. À travers ce roman, Kadhafi dresse un bilan de sa vie, offrant ainsi une justification rétrospective de ses actions. Dès l'entame du roman, l'auteur dépeint Kadhafi, tel qu'il se perçoit lui-même, comme un homme élu, ayant pour compagnon dans ses nuits sur la terre libyenne la lune, l'astre le plus éclatant. « Sa voix était à peine perceptible, pourtant lorsqu’il s’adressait à moi, elle résonnait à travers mes fibres comme un chant. Il disait, les yeux perdus dans le scintillement du firmament, qu’il y avait là-haut un astre pour chaque brave sur terre. Je lui avais demandé de me montrer le mien. Son doigt avait désigné la lune, sans hésitation, comme s’il s’agissait d’une évidence. Depuis, chaque fois que je levais les yeux au ciel, je voyais la lune pleine. Toutes les nuits. Ma pleine lune à moi. Jamais égratignée. Jamais voilée. Éclairant ma voie. Si belle qu’aucune féerie ne lui arrivait à la cheville. Si rayonnante qu’elle faisait de l’ombre aux astres alentour. Si grande qu’elle paraissait à l’étroit dans l’infini. » (Khadra, 2015 :10) Ce souvenir de l'enfance bédouine, que l’auteur décrit avec minutie, sert à inscrire Kadhafi dans le territoire libyen, lui conférant ainsi une légitimité. La plupart des événements se déroulent dans l’esprit de Kadhafi. Khadra, pour illustrer l’ascension de Kadhafi au pouvoir, nous mitraille de ses souvenirs qui l'ont façonné pour devenir, à 27 ans, le leader historique de la Libye. Mouammar a renversé le roi Idriss Ier et s’est proclamé le sauveur de la Libye, à l'instar de Nasser en Égypte. Portant un projet de société panarabe et panafricain dans un contexte tribal où l’organisation institutionnelle, telle qu’elle est connue dans les pays dits démocratiques, ne trouve pas sa place, cet homme naît de la frustration, d'une frustration récurrente. Le rejet par Faten, une jeune femme de la haute société qu’il avait connue à l'école de Sebha et retrouvée des années plus tard à Tripoli, constitue pour lui une humiliation. La phrase « Vous trouverez une fille de votre rang qui vous rendra heureux » le plonge dans une tristesse profonde, lui qui, en tant que Bédouin issu d’une famille de classe moyenne, voire modeste, se sent marqué par cette souffrance. « Enfant, j’ai connu la faim, la culotte rafistolée et les savates trouées, et j’ai longtemps traîné pieds nus sur les cailloux brûlants. La misère était mon élément. Je ne mangeais qu’une fois sur deux, toujours la même nourriture à base de tubercules lorsque le riz venait à manquer. La nuit, les genoux collés au ventre sous ma couverture, il m’arrivait de rêver d’une cuisse de poulet jusqu’à me noyer dans ma salive. » (Khadra, 2015 : 15-16) Cette jeune fille va être retenue par le frère Guide une fois arrivée au pouvoir comme une sorte de vengeance pour satisfaire ses perversions sexuelles. Jeune Capitaine, il découvre la vérité amère peu avant son sacre : il vient d’être informer que son géniteur est inconnu ; il ne serait plus l’enfant d’un brave père mort dans un combat d’honneur tel qu’il lui raconte son oncle. Écoutons la discussion entre Kadhafi et le sergent chargé de l’enquête :
Studii şi cercetări filologice. Seria Limbi Străine Aplicate 137 Le sergent avait un seul point à résoudre : « -Il y a un petit problème dans votre filiation, Mouammar. -Quel problème ? Et puis, dites « mon lieutenant » quand vous vous adressez à moi. Nous n’avons pas gardé les chèvres ensemble. ]…[ -C’est quoi le problème ? - Votre père… J’étais outragé d’être bousculé par un sous-officier, et doublement de devoir lui répondre au sujet de ma famille. -Il est mort dans un duel d’honneur. -Ce n’est pas ce que j’ai sur votre fiche. D’après l’enquête que nous avons menée auprès de votre clan, vous êtes né de père inconnu. Certaines indiscrétions avancent que vous êtes l’enfant naturel d’un Corse nommé Albert Preziosi, un aviateur recueilli et soigné dans votre tribu après que son avion a été abattu par un chasseur allemand en 1941. »(Khadra, 2015 : 119-120) Il s’affirme comme rebelle même dans l’institution militaire connue par le respect strict de règlements la régissant : « Je n’étais qu’un jeune officier désabusé dont les coups de gueules ne dépassaient guère le contour de ses lèvres, mais j’ai osé dire non au fait accompli, crier « Ça suffit ! » à l’ensemble des abus, et j’ai renversé le cours du destin comme on retourne les cartes qu’on refuse de servir. » ( Khadra, 2015 : 12) Face aux frustrations, Mouammar adopte une cruauté assumée et forge son identité avec une détermination sans regret. « Bâtard ou orphelin, je m’étais substitué au destin d’une nation en devenant sa légitimité, son identité. Pour avoir donné naissance à une nouvelle réalité, je n’avais plus rien ç envier aux dieux des mythologies ni aux héros de l’Histoire. J’étais digne de n’être que Moi. »(Khadra, 2015 : 127) Dans le roman, Kadhafi porte de graves blessures de ce qu’il considère comme « trahison » de son peuple. Ce peuple qu’il a défendu durant des années à chaque occasion partout dans le monde, il s’est retourné contre lui en devenant son ennemi et son guetteur. Sa mégalomanie l’empêche, même encerclé par les rebelles, à repentir de ses viols et de ses crimes : il maudit son peuple qu’il a tant aimé. Cette nuit est celle du vomissement de l’honneur, un honneur que le Raïs justifie par sa bonne intention de « liquider la moitié de (son) peuple pour sauver l’autre, pour que chacun se tienne tranquille où il se trouve et quoi qu’il fasse » (Khadra, 2015 : 82). Le 20 octobre 2011, alors qu’il fuit les rebelles il tombe sous leurs mains. Le renfort qu’il attend même dans ses derniers moments, n’arrivera plus à son secours et ses fidèles les plus proches n’ont pas pu le sauver : la lune s’éteint. « Mais il est trop tard » (Khadra, 2015 : 207), avoue-t-il enfin ? Entre ascension et chute, le lecteur se plonge dans une atmosphère morbide où aspirations et cruauté se mêlent. 2.Conditions de production La dernière Nuit du Rais est le produit d’un moment historique charnière dans l’histoire de la Libye et de la région. Il atteste la fin d’un régime politique qui a régné pendant 42 ans. Cela dit, nous ne visons en aucun cas réduire cette production littéraire à un
Studii şi cercetări filologice. Seria Limbi Străine Aplicate 138 document historique. Bien au contraire, nous adoptons une vision selon laquelle l’esthétique s’appuie sur le réel pour prendre forme. Parler du contexte socio-historique de notre roman ne réduit en aucun cas l’œuvre littéraire à une fonction purement représentative des évènements réels. On ne peut plus l’appréhender comme un produit clos en niant toute inscription sociale de l’œuvre littéraire. Nous concevons le texte néanmoins comme un produit qui nécessite d’établir un lien entre le texte et le contexte parce que toute création littéraire développe des sujets ou des questions qui dépendent de la conception que l’on fait de notre monde, une conception elle-même subjective. L’écrit littéraire prouve à quel point la littérature pourrait donner à lire une image plus ou moins déformée ou proche de celle de la société réelle. Il ne serait pas exagéré de dire que la tendance la plus dominante de la littérature algérienne francophone, depuis son émergence à nos jours, est de dépeindre la société dans ses qualités et ses défauts et de sa situation politique. À ce sujet, Charles Bonn et Xavier Garnier écrivent : « L’écrivain est investi au Maghreb, comme dans la plupart des aires culturelles dites « francophones », d’une fonction politique bien plus importante que celle qu’il connaît en Europe. Et ce, à deux niveaux : du fait de la langue qu’il utilise et du fait de sa maîtrise des codes littéraires internationaux, il est une sorte de relais. En Algérie les écrivains ont joué un rôle important de témoins face à l’opinion étrangère, lors de la guerre d’indépendance. Et il n’était guère besoin pour ceci de développer des plaidoyers nationalistes : la qualité de leur œuvre était souvent plus efficace, quel qu’en soit l’objet. » (Bonn et Garnier, 1997 : 180) De l’Algérie, l’Irak, l’Afghanistan, la Libye, pour ne citer que ces lieux d’inscription romanesque, Yasmina Khadra, dans la même lignée que les autres écrivains partageant la même aire culturelle, s’est impliqué dans son entreprise d’écriture de la violence où des villes comme Alger, Kaboul ou Benghazi, lieux de pouvoir, sont habitées d’horreur, horreur dont il était témoin notamment lors de la décennie noire en tant que militaire en Algérie et dont les séquelles étaient profondes. Celles-ci nourrissent la fiction en permanence et nous donnent à lire souvent au sein du tableau noir brossé de ces écrits un coup d’humour qui dramatise de plus en plus la situation. Khadra a écrit ce roman dans un contexte socio-historique caractérisé par l’incertitude tant sur le plan national qu’international. En 2015, l’Algérie vit dans une situation de paralysie à la suite des élections présidentielles d’avril 2014 qui ont conduit à la réélection d’Abdelaziz Bouteflika pour un quatrième mandat malgré la détérioration de sa santé depuis un accident vasculaire cérébral en 2013. Bouteflika a été présenté comme l’homme assurant la situation salutaire et la stabilité dans le pays par ses partisans. L’absence prolongée du président a provoqué plusieurs contestations demandant une réforme politique et une amélioration de la situation socio-économique du peuple algérien. Les Algériens sentent à cette époque-là que leur pays est devant une impasse. Le blocage aggrave donc la crise et plonge le pays dans l’incertitude. Pour revenir à la question des élections présidentielles de 2014, Yasmina Khadra s’est porté candidat indépendant aux présidentielles dans l’espoir de changer la donne en Algérie. Il s’exprime ainsi :
Studii şi cercetări filologice. Seria Limbi Străine Aplicate 139 « Un écrivain est un citoyen. Je suis intervenu à travers mes livres, maintenant je veux intervenir physiquement, permettre aux Algériens de retrouver des repères et remettre de l'espoir dans leur cœur. » 1 Cette décision inattendue par un homme de lettres en Algérie provoque des discussions 2 car elle est à contresens au climat politique dominant et aussi la transitivité de l’efficacité littéraire dans la politique dans le pays apparait comme une action anticonformiste bien que politique et littérature soient deux univers du possible. L’ambition est une chose mais la réalité en est une autre : l’auteur n’a récolté que 43000 signatures tandis que le nombre minimum des signatures exigées pour être accepté en tant que candidat est de 60 000 signatures 3 . Rappelons que depuis 2008, Khadra a été désigné par le président Abdelaziz Bouteflika assuré la fonction de directeur du Centre Culturel Algérien à Paris, poste duquel a été limogé en 2014 à cause de son refus du quatrième mandat. C’est peut-être la publication cette année même de Qu’attendent les singes 4 solde la situation socio-politique tel qu’elle est perçue par l’auteur. Sur le plan panarabe, des manifestations sous le nom de « Printemps arabe » ont secoué plusieurs pays arabes comme la Tunisie, l’Égypte ou la Libye depuis 2011 dans le but de renverser les régimes politiques en place. Le vent de ce mouvement contestataire dont le bastion de la révolte est Benghazi a atteint la Libye en février 2011 sous le soutien de l’OTAN 5 et l’a sombré dans une guerre civile et a fini après quelques mois à détrôner Mouammar Kadhafi et à le tuer en octobre 2011 à Syrte. Bien que le système Kadhafi soit chassé, la Libye est loin aujourd’hui de trouvé sa stabilité politique étant le terrain d’un conflit d’intérêt international. Sur le plan littéraire, Khadra a écrit ce roman en 2015 dans une époque où l’écrivain a atteint une renommée internationale après la publication de nombreux romans et nouvelles, publiés dans plusieurs pays du monde et traduits en plus de 48 langues. La dernière nuit du Rais s’inscrit alors dans cette volonté de brosser un portrait, voire des portraits, sur le monde panarabe sous le prisme des systèmes politiques ou de leurs conséquences ultérieures à l’image de L’Attentat 6 ou Les Sirènes de Baghdad 7 . Le choix d’un tel sujet n’est plus étranger à la littérature algérienne d’expression française qui s’aventure à traiter les questions jugées comme « interdites » ou « tabous » pour des raisons politiques, sociales ou religieuses. Personnage public d’une notoriété littéraire internationale, Khadra est devenu l’un des invités préférés des salons littéraires et des émissions télévisées pour débattre les grandes questions de notre époque comme le terrorisme, le monde arabo-musulman, la politique dans les pays arabes, etc. Il a jugé nécessaire d’apporter sa vision aux 1 Rachedi, Mabrouck, 2017, « Livres : l’auteur algérien Rachid Boudjedra lâche ses coups dans "La dépossession" et "Les contrebandiers de l’Histoire" », https://www.jeuneafrique.com/mag/485100/politique/livres-lauteur-algerien-rachid-boudjedralache-ses-coups-dans-la-depossession-et-les-contrebandiers-de-lhistoire/ (Consulté le 15 mai 2022). 2 Benali, Nabil, 2013, « Yasmina Khadra candidat à la présidentielle, de l’écriture à la politique », https://www.algerie360.com/yasmina-khadra-candidat-a-la-presidentielle-de-lecriture-a-lapolitique/. (Consulté le 25 janvier 2022). 3 Article signé « Rédaction », « Yasmina Khadra écarté de la Présidentielle : " j’ai échoué à convaincre" », https://www.algerie-focus.com/yasmina-khadra-ecarte-de-la-presidentielle-jaiechoue-a-convaincre/(Consulté le 20 janvier 2022). 4 Voir Yasmina Khadra , 2014, Qu’attendent les singes, Paris, Éditions Julliard. 5 L’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord. 6 Voir Yasmina Khadra,2005, L’Attentat, Paris, Éditions Julliard. 7 Voir Yasmina Khadra, 2009, « Le choc des cultures : un choc d'incultures », Revue internationale et stratégique, 2009/2 (n° 74), p. 7-13. DOI : 10.3917/ris.074.0007. URL https://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2009-2-page-7.html, p. 11.
Studii şi cercetări filologice. Seria Limbi Străine Aplicate 140 questions comme figure intellectuelle, consciente des dérives et des tensions que vit l’humanité. A cet égard, il adopte une position humaniste comme le montrent ces propos lors d’un entretien avec Didier Billion et Marie de Jerphanion : « Aujourd’hui, c’est une aberration de parler de choc des civilisations. Si nous sommes réunis dans ce bureau, c’est grâce à l’entrecroisement des civilisations. Chaque bloc, chaque communauté a apporté sa pièce à l’édifice que l’on appelle l’humanité. Les civilisations sont une continuité, elles se nourrissent les unes les autres pour avancer, pour aller vers le progrès, pour rendre les gens plus intelligents, plus éclairés. Le choc est un choc d’incultures, d’incivilités, des mentalités. » (Khadra, 2009 :10) Face aux conflits qui fracturent le monde arabe, et de printemps arabe fleuri ou non, il fait parler Kadhafi, épris par ses pensées les plus tyranniques, pour répondre aux interrogations de son époque car il considère son personnage comme un personnage tragique qui n’a rien de semblable avec les autres tyrans 1 à cause de sa mégalomanie et son esprit suicidaire. La publication de ce roman dans cette période peut être lue comme une contribution de l’auteur aux lectures et aux analyses sur les événements qui ont entouré la scène relatant les dernières heures de Kadhafi tout en dévoilant ses rêves et pensées qui ont alimenté tout son cheminement. Et par là, il s’affirme fidèle à sa conception de la littérature et son apport à la réalité : « L’écrivain va essayer d’aller au-delà du fait. Il va remonter aux sources du malentendu, à la manière dont germe dans la tête d’un personnage complètement débonnaire ce prurit de sévir et de tuer. Il accompagne ce personnage, en fait un guide éclairé en apnée dans la conscience des êtres. La fiction permet d’esthétiser la banalité, de lui donner un sens et une portée, une dimension plus large, une audience plus crédible... La littérature est, par moments, un arrêt sur image. Elle donne à voir, à regarder de près, à aller au fond des choses, à pousser les portes dérobées des non-dits, de l’absurdité, de l’insoutenable. » (Khadra, 2009 : 11) Dans cette aventure, l’auteur, n’ayant jamais visité la Libye, avoue ne pas avoir recours à une recherche de documentation pour nouer son intrigue, mais il s’appuie surtout sur ses rencontres avec des officiers ou personnes proches de Kadhafi, rencontrées à plusieurs occasions. « Hormis la vidéo de sa mise à mort, je n’avais pas besoin de me documenter. Les informations que je relate dans mon livre, je les tiens de ses proches collaborateurs, des officiers libyens que j’avais rencontrés au début des années 1980 en Russie. Par ailleurs, comme Kadhafi, je suis né dans le désert, dans une tribu, au Maghreb, je suis araboberbère comme lui, de la même religion, et j’ai été, moi aussi, soldat. Ces facteurs m’ont permis de mieux saisir la mentalité et la personnalité de mon personnage. » 2 À cela s’ajoute son parcours militaire qui le rend mieux placé pour décrire et analyser le conflit libyen. C’est en quelque sorte une écriture romanesque de(s) l’histoire(s) vu(s) du dedans. 1 Voir Entretien avec Yasmina Khadra, https://www.youtube.com/watch?v=GAYPFQAmvgc (Consulté le 29 février 2022). 2 Burcea, Dan, « Interview. Yasmina Khadra, "La dernière nuit du Raïs " : "Depuis toujours, je voulais écrire mon « Antigone» à moi"», http://salon-litteraire.linternaute.com/fr/yasminakhadra/review/1939151-interview-yasmina-khadra-la-derniere-nuit-du-rais-depuis-toujours-jevoulais-ecrire-mon-antigone-a-moi(Consulté le 16 décembre 2021).
Studii şi cercetări filologice. Seria Limbi Străine Aplicate 141 Conclusion La fin tragique qu’a connue Kadhafi ne constitue point l’objectif final de l’écrivain en œuvrant à cet écrit. Le plus important à nos yeux est le cheminement qui a fait d’un jeune bédouin ambitieux un chef aux yeux de son peuple et un homme d’une complexité étrange sur la scène internationale. La production littéraire de ce roman est tatouée par une quête profonde de sens et l’auteur mêle l’intime au politique étant donné qu’il met son récit à la croisée des chemins entre la création littéraire et la réalité. Yasmina Khadra nourrit son récit romanesque par son parcours militaire et ses expériences de vie dans un monde en perpétuelle mutation. L’écriture devient donc un véritable témoignage. Références « Rédaction ». (s.d.). Yasmina Khadra écarté de la Présidentielle : « j’ai échoué à convaincre ». Algérie-Focus. Consulté 20 janvier 2022, de https://www.algerie-focus.com/yasmina-khadraecarte-de-la-presidentielle-jai-echoue-a-convaincre/ Benali, N. (2013). Yasmina Khadra candidat à la présidentielle, de l’écriture à la politique. Algérie360. Consulté 25 janvier 2022, de https://www.algerie360.com/yasmina-khadra-candidata-la-presidentielle-de-lecriture-a-la-politique/ Burcea, D. (s.d.). Interview. Yasmina Khadra, La dernière nuit du Raïs : « Depuis toujours, je voulais écrire mon “Antigone” à moi ». L’internaute – Salon Littéraire. Consulté 16 décembre 2021, de http://salon-litteraire.linternaute.com/fr/yasmina-khadra/review/1939151-interviewyasmina-khadra-la-derniere-nuit-du-rais-depuis-toujours-je-voulais-ecrire-mon-antigone-a-moi Duchet, C. (1973). La Fille abandonnée et La Bête humaine, éléments de titrologie romanesque. Littérature, (12), « codes littéraires et codes sociaux », 49–74. Consulté 25 juillet 2024, de https://www.persee.fr/doc/litt_0047-4800_1973_num_12_4_1989 Hugo, V. (2017). Le dernier jour d’un condamné (édition annotée de 1829). Paris: Gallimard. Khadra, Y. (2005). L’Attentat. Paris: Éditions Julliard. Khadra, Y. (2009). Le choc des cultures : un choc d'incultures. Revue internationale et stratégique, 2009(2) (n° 74), 7–13. https://doi.org/10.3917/ris.074.0007 Khadra, Y. (2014). Qu’attendent les singes. Paris: Éditions Julliard. Khadra, Y. (2015). La dernière nuit du Raïs. Alger: Casbah Editions. Khadra, Y. (s.d.). Entretien avec Khadra Y. YouTube. Consulté 29 février 2022, de https://www.youtube.com/watch?v=GAYPFQAmvgc Rachedi, M. (2017). Livres : l’auteur algérien Rachid Boudjedra lâche ses coups dans La dépossession et Les contrebandiers de l’Histoire. Jeune Afrique. Consulté 15 mai 2022, de https://www.jeuneafrique.com/mag/485100/politique/livres-lauteur-algerien-rachid-boudjedralache-ses-coups-dans-la-depossession-et-les-contrebandiers-de-lhistoire/ Roy, M. (2018). Du titre littéraire et de ses effets de lecture. Protée, 36(3), 47–56. https://doi.org/10.7202/019633ar Djamel HAMIDI est enseignant-chercheur à l’École Normale Supérieure de Bou-Saâda, en Algérie. Ses travaux s’inscrivent dans une approche pluridisciplinaire et portent principalement sur l’analyse du discours, la sociolinguistique et la didactique du français langue étrangère et seconde. Il s’intéresse notamment aux mécanismes de construction du sens dans les productions langagières, aux rapports entre langue, société et identité, ainsi qu’aux pratiques d’enseignement et d’apprentissage du français dans des contextes plurilingues. Ses recherches contribuent à éclairer les dynamiques sociolinguistiques propres à l’espace maghrébin et à proposer des perspectives didactiques adaptées aux besoins réels des apprenants. ORCID ID: https://orcid.org/0009-0002-0592-7545 Received: June 30, 2025 | Revised: November 10, 2025 | Accepted: December 3, 2025 | Published: December 15, 2025