Introduction
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HAL Id: hal-04832188 https://inalco.hal.science/hal-04832188v1 Submitted on 17 Dec 2024 HAL is a multi-disciplinary open access archive for the deposit and dissemination of scientific research documents, whether they are published or not. The documents may come from teaching and research institutions in France or abroad, or from public or private research centers. L’archive ouverte pluridisciplinaire HAL, est destinée au dépôt et à la diffusion de documents scientifiques de niveau recherche, publiés ou non, émanant des établissements d’enseignement et de recherche français ou étrangers, des laboratoires publics ou privés. Distributed under a Creative Commons Attribution - NonCommercial - ShareAlike 4.0 International License Introduction Shahzaman Haque To cite this version: Shahzaman Haque. Introduction. Shahzaman Haque; Françoise Le Lièvre. Politiques linguistiques familiales / Family language policies, Peter Lang, pp.19-42, 2024, Transversales, 978-3-0343-5194-2. �hal-04832188�
Politiques linguistiques familiales / Family language policies Complimentary copy – Not for resale
Langues, sociétés, cultures et apprentissages transversales Vol. 53 Collection publiée sous la direction d’Aline Gohard-Radenkovic Complimentary copy – Not for resale
Shahzaman Haque, Françoise Le Lièvre (dir./eds.) Politiques linguistiques familiales Family language policies Échanges verbaux et transmissions linguistiques Verbal exchanges and transmission of languages Bruxelles - Berlin - Chennai - Lausanne - New York - Oxford Complimentary copy – Not for resale
Information bibliographique publiée par Die Deutsche Nationalbibliothek. Die Deutsche Nationalbibliothek répertorie cette publication dans la Deutsche Nationalbibliografie ; les données bibliographiques détaillées sont disponibles sur le site http://dnb.d-nb.de. Publié avec le concours de l’Institut français de recherche sur l’Asie de l’Est. ISSN 1424-5868 ISBN (Print) 978-3-0343-5194-2 • E-ISBN 978-3-0343-5195-9 (E-PDF) E-ISBN 978-3-0343-5196-6 (E-PUB) • DOI 10.3726/b22323 D/2024/5678/55 © 2024 Peter Lang Group AG, Lausanne Peter Lang Éditions Scientifiques Internationales - P.I.E., Bruxelles, Belgique [email protected] http://www.peterl ang.com/ Tous droits réservés. Cette publication est protégée dans sa totalité par copyright. Toute utilisation en dehors des strictes limites de la loi sur le copyright est interdite et punissable sans le consentement explicite de la maison d’édition. Ceci s’applique en particulier pour les reproductions, traductions, microfilms, ainsi que le stockage et le traitement sous forme électronique. Cette publication a fait l’objet d’une évaluation par les pairs. newgenprepdf Complimentary copy – Not for resale
Shahzaman HAQUE (INALCO) Introduction En 2016, le premier symposium sur les politiques linguistiques familiales, en France, n’avait d’autre ambition que d’aborder dans son aspect le plus général1, le concept, alors émergent dans la littérature scientifique d’expression francophone. Par la suite, le projet a porté sur une redéfinition du concept des politiques linguistiques familiales (dorénavant PLF); il s’est alors agi de montrer à quel point les échanges verbaux, dans les familles en contexte migratoire, s’avèrent cruciaux à l’échelle « micro-emblème » (Haque, 2012, p. 13). En 2021, le thème du second symposium a porté sur les « échanges verbaux » entendu comme toute communication réalisée lors d’un échange langagier fluide et intelligible entre deux individus au moins, appartenant à la même communauté linguistique2. Ce symposium a réuni, pendant deux 1 Symposium International « Politiques linguistiques familiales et processus de transmissions intergénérationnelles en contexte migratoire ». Organisateurs: S. Haque et F. Le Lièvre in the year 2016. Organisé conjointement par l’Université Catholique de l’Ouest, Angers, l’Université de Nantes et l’INALCO. 2 Deuxième Symposium International, « Politiques linguistiques familiales - oralité et transmission ». Organisateurs: S. Haque et F. Le Lièvre (2021). Organisé par l’INALCO, le POCLANDE, l’HaBilNet et la revue Languages (MDPI). Le programme du symposium peut être consulté ici https://plf-oral ite.scien cesc onf. org/resou rce/page/id/10 Complimentary copy – Not for resale
Shahzaman HAQUE20 jours, 55 chercheurs représentant plus de 20 laboratoires et universités de par le monde (Haque et Le Lièvre, 2022)3. Parvenir à cerner l’effectuation des politiques linguistiques familiales nécessite de s’intéresser aux échanges verbaux entre les différents membres de la fratrie, que ces échanges soient monolingues ou plurilingues, que les langues soient d’égal statut ou de statut différencié. La multiplicité des échanges verbaux dans la langue d’héritage participe de sa transmission au sein du foyer. L’absence d’échanges dans la langue d’héritage en contexte familial participe de son attrition aux plans linguistique et culturel. C’est à travers les échanges verbaux que la transmission ou la promotion des langues peuvent se réaliser, que les langues soient d’héritage ou de tout autre statut4. L’ouvrage s’attache à montrer que l’un des marqueurs d’une politique linguistique réussie dans certaines familles en contexte migratoire est le fait que les échanges verbaux sont maintenus dans la langue d’héritage conformément à l’idéologie linguistique familiale déployée. C’est Bernard Spolsky (2004, 2007, 2009) qui a donné à la PLF sa teneur conceptuelle en proposant de l’étudier au travers des trois éléments: l’idéologie linguistique, les pratiques linguistiques et la gestion des langues. Les échanges verbaux peuvent être envisagés comme correspondant aux pratiques linguistiques qui sont, elles-mêmes, le reflet de convictions linguistiques familiales visant à 3 Il nous a semblés nécessaire de poursuivre la réflexion qui née à Paris en réunissant différentes communications qui toutes interrogent singulièrement la thématique des échanges verbaux en vue de comprendre leur rôle dans les PLF. 4 Dans une famille d’origine népalaise à Göteborg en Suède, les PLF des parents consistent à s’adresser à leur garçon (un an et demi) en anglais et non pas en népalais pour que l’enfant soit très à l’aise dès son plus jeune âge (Données recueillies par Haque en 2008). Une récente étude par Yeshalem et Milani (2023) montre également qu’en Suède, un officier de police d’origine libanaise a proscrit l’usage de sa langue maternelle, l’arabe, avec ses enfants au profit du suédois. Au cours de ma recherche doctorale, j’ai observé que les parents d’origine indienne installés en Suède n’ont jamais conversé en pendjabi (leur langue d’héritage) avec leurs enfants (Haque, 2012). De même, les parents d’origine pakistanaise privilégient l’ourdou dans les échanges verbaux avec leurs enfants au détriment du pendjabi, leur langue d’héritage (Haque, 2022a). Complimentary copy – Not for resale
21Introduction maintenir ou à « déterritorialiser la langue » pour reprendre les termes d’Higgins (2017). Les parents, titulaires de l’autorité parentale, sont prescripteurs quant aux choix des langues lors des échanges verbaux dans leur foyer (Mirvahedi, 2023; Tran et al., 2022). La langue d’héri - tage et les échanges verbaux bi-plurilingues peuvent s’étioler au profit de la langue du pays d’accueil. Denis Lacorne (2009, p. 22) évoque ainsi le cas des États-Unis: « Or, la plupart des langues parlées et lues par les immigrés au tournant du dernier siècle ont aujourd’hui disparu, pour des raisons complexes et variées. Le brassage des populations, l’existence d’une majorité de locuteurs de langue anglaise, le prestige de l’anglais, langue du succès économique, social et politique, les progrès des grands médias nationaux (…) contribueront chacun à asseoir un peu plus la prédominance de l’anglais. » Les raisons avancées quant à l’attrition des langues d’héritage dans nos sociétés post-modernes et post-coloniales dans lesquelles le prestige économique, social ou politique des langues de ces dites sociétés n’est pas sans jouer un rôle prépondérant5. En France, même si des langues comme l’arabe dialectal, le berbère, le yiddish et d’autres langues issues de l’immigration sont aujourd’hui remarquablement documentées (voir Kremnitz 2013) ou même répertoriées comme des Langues de France « Cf. liste Cerquiglini (avril 1999) », on remarque cependant un manque cruel de travaux d’envergure s’intéressant à la façon dont ces langues sont pratiquées au sein même des foyers, ce qui ne semble raisonnablement faisable que dans le cadre des PLF6. L’enquête Trajectoire et Origine 2, produite conjointement par l’INED et l’INSEE en 2019–2020 nous révèle que « Neuf descendants d’immigrés sur dix, âgés de 18 à 59 ans, ont appris le français avec leurs parents dans leur enfance7. 5 Sur une sociolinguistique post-coloniale, lire Deprez (2010) et voir aussi tout particulièrement les travaux importants de Louis-Jean Calvet (1974). 6 Pour l’arabe de France, voir Biichlé (2020). Voir aussi le symposium Histoire sociale des langues de France: dix ans après, La Bretagne linguistique, CRBC, Brest (23 et 24 novembre 2023). 7 Pour plus d’information voir le site: https://teo.site.ined.fr/ (consulté le 30 décembre 2023). Complimentary copy – Not for resale
Shahzaman HAQUE22 C’est même la seule langue transmise pour 40 % d’entre eux ». Dans le même temps, l’enquête INSEE de 2021 nous apprend qu’il y a 7 millions de familles d’immigrés en France parmi lesquelles « 18 % vivent en couple avec au moins trois enfants » (Insee Références 2023, p.86)8. Du point de vue de la place des langues d’héritage de même que pour le français, de nombreux travaux de recherche sont encore à mener. Des chercheurs (Döpke, 1992; King et al., 2008) se sont, à des degrés divers, intéressés aux politiques linguistiques familiales du point de vue des « interactions » ou échanges verbaux notamment entre les enfants et leur environnement familial. Pour King et al. (2008), les sociolinguistes travaillant sur la politique linguistique ont largement convoqué les notions d’idéologie et d’attitude linguistiques dans leurs travaux qui portent essentiellement sur des phénomènes de niveau ‘macro’ tant dans les domaines scolaires qu’institutionnels, délaissant les interactions de niveau ‘micro’, c’est-à-dire dans les familles9. En définissant la notion de planification linguistique, Haugen (1966, p. 51–52) reconnaît son rôle à l’échelle micro: « Elle peut être entreprise par des individus privés ou être officielle (…). Si la planification est bien faite, elle comprendra des étapes telles que la recherche extensive de données, la prise en compte de plans d’actions alternatifs, la prise de décision et sa mise en œuvre ». Dans certaines civilisations où l’écrit tient peu de place, communiquer oralement est encore aujourd’hui un puissant outil pour transmettre le savoir, les pratiques cultuelles et culturelles (Cohen et Twomey, 2015). Pourtant, on remarquera à la suite de Ndjavé (2013) que « la pratique du conte se perd dans les grandes villes au profit d’autres types de cultures (…), la prédominance de l’écrit des médias semble nettement établie: une perte de transmission du savoir d’héritage ou de la culture indigène faute de place accordée à l’oralité au sein de la famille ». 8 Immigrés et descendants d’immigrés (p.75, Fiche 1.1, Insee Références, Éditions 2023) et Configuration familiale actuelle (page 86, Fiche 1.7, Insee Références, Éditions 2023). 9 À propos des politiques linguistiques institutionnelles, voir (Liddicoat, 2016). Complimentary copy – Not for resale
29Introduction toujours un enjeu majeur de la sociolinguistique17. Pendant trois décennies (des années soixante aux années quatre-vingt), aux États-Unis, les sociolinguistes ont désigné les États-nations comme responsables de la promotion du monolinguisme au détriment de la pluralité linguistique. Les situations sociolinguistiques des pays postcoloniaux et les flux de mobilité ont encore complexifié ces contextes, ouvrant la voie à un nouveau champ d’intérêt: les PLF. S’inspirant des trois éléments principaux du cadre théorique de Spolsky cité supra (2004, 2009), Curdt-Christiansen et Huang (2020, p. 176) proposent un modèle qu’elles qualifient de « dynamique » pour illustrer « l’idéologie linguistique, l’intervention linguistique et les pratiques linguistiques ». Figure 1: Modèle Dynamique FLP par Curdt-Christiansen et Huang (2020) étrangers ». En revanche, un migrant est une personne principalement engagée dans le processus des démarches de demandeurs d’asile ou encore qui traverse la frontière et réside d’une manière instable officieusement dans un pays. Dans le cadre de cet ouvrage, et dans le domaine de la PLF, nous avons principalement affaire aux familles immigrantes avec ou sans nationalité des pays d’accueil soit en France ou à l’étranger. 17 ht tps://alte rn at ive -democ r a cy-resea rch.org /2018/02/01/big-questi ons-a nd-myansw ers/ (2018). Consulté le 15 décembre 2023. Complimentary copy – Not for resale
Shahzaman HAQUE30 Dans ce modèle, les facteurs externes et les facteurs internes sont explicités soulignant ainsi leur incidence à la fois sur l’idéologie et les pratiques linguistiques. Parmi les facteurs externes, on trouve les politiques (éducatives par ex.) et les aspects socio-culturel, économique et sociolinguistique; parmi les facteurs internes figurent: l’émotion, l’identité, la tradition et la culture familiale, l’impact de conviction parentale, l’agentivité des enfants. S’appuyant sur le modèle de Spolsky, les deux chercheures proposent un nouveau modèle qui met en relief des facteurs jadis passés sous silence puisque considérés comme difficilement investiguables; pourtant les questionner est crucial pour approfondir le domaine de la PLF. Le modèle de Curdt-Christiansen et Huang démontre non seulement la complexité des situations sociolinguistiques en contexte migratoire mais aussi à quel point le maintien et la promotion des langues d’héritage sont critiques. Examinant des familles lituaniennes en Suède, Frederik Bissinger (2021) propose lui aussi un modèle de la PLF dans sa thèse sur le maintien des langues d’immigrés. Il élargit le champ des études conduites par Spolsky aux autres domaines de la linguistique appliquée: le développement du bilinguisme (De Houwer, 2009), l’acquisition des langues (King et al., 2008; Hoff, 2015), l’aspect émotionnel (Ladberg, 1996) et la langue d’héritage (Lanza, 1997; Garcìa, 1983). Ce modèle illustre les facteurs externes comme la situation sociolinguistique, l’accès au réseau économique, l’identité au sein de la communauté et la reconnaissance des langues minoritaires. Complimentary copy – Not for resale
31Introduction Figure 2: Modèle FLP par Bissinger (2021) Ce modèle se distingue du modèle dynamique de CurdtChristiansen et Huang par l’inclusion de l’acquisition et du développement des langues à laquelle Bissinger accorde une importance toute particulière. La proposition de ces deux modèles pourrait aider à mieux appréhender les influences exercées tant par les facteurs externes qu’internes dans le domaine relativement récent de la PLF. Autrement dit, les différentes propositions faites en matière de PLF, appelant toutes à un engagement critique sur le sens accordé à différents termes « famille », « langues » et « politique » marquent le début d’une réflexion collective. L’un des composants du modèle de la PLF « pratiques linguistiques » Complimentary copy – Not for resale
Shahzaman HAQUE32 doit être désormais étudié non seulement sous l’angle étatique de la langue en tant que langue nommée et séparée idéologiquement mais sous l’optique moderne du multilinguisme. Celui-ci prétend embrasser la diversité linguistique et favoriser l’emploi de plusieurs langues comme le soulignent Wei et Lee (2023, p. 3) en parlant du concept de translanguaging où « les ressources (phoniques, graphiques, lexicogrammatiques, syntaxiques, etc.) de différentes langues et de différents modes (verbal, visuel, gestuel, cinétique, tactile, etc.) sont rassemblées et intégrées dans un répertoire sémiotique que les individus utilisent pour produire des interventions créatives et/ou critiques ». Le défi actuel pour le domaine de la PLF est de parvenir à embrasser les nouvelles approches épistémologiques et sociologiques en mettant l’accent sur des facteurs socio-économiques (ici dans les deux modèles), ce que Léglise (2019) a plaidé auparavant dans ses travaux sur les familles transnationales. À ce propos, on lira le numéro spécial de l’International Journal of Bilinguism paru en 2022 dont l’objectif est de faire progresser les connaissances théoriques et empiriques concernant le rôle des émotions dans la PLF (Sevinç et Mirvahedi, 2022). L’approche psycholinguistique de Sevinç et l’approche sociolinguistique de Mirvahedi montrent que le questionnement est, d’une part, de comprendre les émotions dans le multilinguisme et la PLF et, d’autre part, d’analyser comment les émotions peuvent déboucher sur des convictions linguistiques chez un individu, pour interroger les ramifications jusqu’à ses répertoires verbaux. Chez Curdt-Christiansen et Huang (2020), l’émotion est un facteur interne essentiel affectant l’idéologie linguistique. Convaincu de l’importance des émotions dans les PLF, Bissinger a néanmoins préféré ne pas l’inclure dans son modèle. Selon lui, les émotions sont liées aux facteurs présentés et ne sont donc pas incorporées dans le modèle (Bissinger, 2021, p. 46). Les récents développements centrés sur les émotions dans le contexte de la PLF m’ont encouragé à examiner spécifiquement certaines de mes données, en me concentrant sur quatre émotions principales: la fierté, la joie, la tristesse et la peur (Haque, 2023). Il en résulte que les émotions de tristesse et de peur sont en lien avec le maintien ou la perte de la langue d’héritage et les émotions de fierté et de joie sont davantage présentes pour les langues de statut Complimentary copy – Not for resale
33Introduction élevé – anglais et langue d’accueil. Les émotions sont en outre apparues comme un vecteur de l’idéologie linguistique afin de pouvoir mettre en œuvre une politique linguistique familiale. Il sera donc intéressant de creuser l’apport de la notion d’émotion en théorisant une réalité sociale représentant à la fois l’identité et la culture dans le cadre des PLF. Un autre numéro spécial paru sur la PLF dans Language Policy (2023 par Curdt-Christiansen et Palvianen) évoque pertinemment le sujet sous l’intitulé « Ten years later: What has become of FLP ? ». Ces dix ans font référence au premier numéro spécial paru sur la PLF dans la même revue (Language Policy) en 2013. Les deux chercheures ont trouvé que l’étude sur les PLF s’est développée autour de plusieurs thématiques: décisions parentales, rôle des langues différentes dans le quotidien mais aussi pour l’éducation et le besoin émotionnel voire culturel, le statut des langues minoritaires et majoritaires, les différents profils des familles dans les différentes situations géographiques (Curdt-Christiansen et Palvianen, 2023). Elles ont souligné la nécessité d’inclure d’autres regards et d’autres éléments n’ayant pas été pris en considération jusqu’à maintenant dans le cadre théorique de la PLF. Il s’agissait en premier lieu de la racisation des langues (Rosa et Flores, 2021), un thème insuffisamment traité par l’idéologie linguistique selon les deux auteures18. Ensuite, les pratiques numériques et la littératie à travers de celles-ci, les crises politiques et les nouveaux formats de la migration ainsi que l’agentivité des enfants (sur lequel je reviendrai plus loin) font partie des nouveaux défis intellectuels des PLF que l’on peut mieux appréhender à travers une approche méthodologique et théorique interdisciplinaire. Les rapports entre langues et familles soulèvent des questionnements liés à la fois à l’identité collective de la communauté, au maintien 18 Par approche alternative, on entend les pratiques ou la reconnaissance par les instances des langues d’héritage, des langues indigènes ou minoritaires. Même dans un contexte local et non diasporique, on peut comprendre cette approche alternative en se rapportant aux propos de wa Thiong’o (1986, p. 27), « l’anormal est vu comme normal et le normal est vu comme anormal ». Parler sa langue « maternelle » ou langue d’héritage est considéré désormais comme anormal et alternatif car l’État privilégie une autre langue. Complimentary copy – Not for resale
Shahzaman HAQUE34 des langues d’héritage, aux pratiques culturelles et cultuelles ainsi qu’aux choix linguistiques à opérer pour une meilleure rentabilité économique plaçant ainsi au centre du jeu des questionnements portant sur les identités individuelles dans nos sociétés urbaines, post-modernes et ultra-véloces. Les travaux de Heller (2003) montrent comment langue et identité sont commodifiées au profit de la langue et culture d’héritage dans une ère de l’économie de globalisation au Canada. Du point de vue de notre ère de « liquid modernity »19, Wei et Lee (2023, p. 2) soulignent que « l’identité d’une personne n’est plus une construction monovariante, elle est plutôt un mouvement dynamique au sein d’une écologie plus large et en interaction constante avec d’autres acteurs humains et non humains ». En ce sens, la littérature PLF n’a pas encore suffisamment étudié la notion d’identité chez des familles issues de la migration qui ont elles-mêmes, peu ou prou, participé d’une part à cette commodification de l’identité et, d’autre part, subi le changement constant et non pas permanent de l’identité. Si la langue d’héritage n’est pas la langue principale des échanges verbaux, d’autres langues évoquées ou employées au sein du foyer peuvent inciter les enfants à se tourner vers les langues parentales. Le travail immersif ethnographique mené par Haque (2019) dans une famille hmong en France a montré à quel point la pratique cultuelle du chamanisme, accompagnée de longues récitations psalmodiées, a permis à l’aîné de la famille de développer de l’intérêt pour la langue et la communauté hmong, deux aspects négligés par la fratrie. De même, les prières en sanskrit, arabe, ourdou ou même en pendjabi dans des familles d’origine indienne en Europe ne sont pas sans effets quant à la constitution des répertoires verbaux des enfants au fait de ces pratiques religieuses (Haque, 2012, 2021). Les techniques d’apprentissage des textes sacrés, comme le Coran dans les écoles coraniques ou la Torah dans les yeshiva chez les juifs, diffèrent peu: il s’agit de répéter mot à mot et de mémoriser des textes. De la même manière, dans les fratries, 19 Emprunté à Zygmunt Bauman (2012[2000]), le concept de « liquidité » fait réfé - rence à un mode de changement dynamique où l’incertitude, la flexibilité et la vulnérabilité sont présentes dans chaque facette de notre quotidien, un monde en mouvement perpétuel qui valorise la vitesse et la volatilité. Complimentary copy – Not for resale
35Introduction les enfants apprennent la langue des parents tant que les échanges verbaux dans la langue du foyer sont maintenus. Plusieurs études ont montré qu’en contexte migratoire stable (Akinci, 2016; Romanowski, 2021; Smith-Christmas, 2016), les parents s’adressent à leurs aînés dans leurs langues d’héritage: c’est grâce à ces discours oraux souvent constitués de différentes formes de parler bi-plurilingue (alternances codiques, changements de code, emprunts; cf. Lüdi et Py, 2003) et marqués par l’hétérogénéité et la non-uniformité, que l’enfant va acquérir les subtilités phonémiques des langues de ses parents (de même que des formes d’expression corporelle socialement et culturellement construites), même si la seule exposition à la langue dure peu de temps, la scolarisation arrivant vite. De plus, dans le milieu familial, la présence de la langue maternelle dès le plus jeune âge et les conversations familiales sont importantes pour « réussir » la politique linguistique familiale dans l’éducation des enfants bilingues (Vernon-Feagans, Bratsch-Hines et The Family Life Project Key Investigators). Dans un contexte scolaire reléguant les échanges verbaux au profit de l’écriture puisque, comme le souligne Langlois (2007), il y a un « déni de l’oralité » par l’institution ou par la culture scolaire. Les échanges verbaux, spontanés et crédibles, nous apparaissent comme l’un des axes centraux dans le domaine de la politique linguistique familiale: de nombreuses études (familles coréennes aux USA par Kang, 2015 ou par Suh, 2023; familles turques en Australie par Et-Bozkurt et Yağmur, 2022 ou encore les travaux de Clyne, 1991, 2003) ont montré que la transmission linguistique n’est pas rompue quand les parents parlent leurs langues d’héritage. Cela ressort aussi des enquêtes menées au Pays de Galles auprès de parents monolingues gallois (Edwards et Newcombe, 2005), ou bien au sein des familles immigrantes d’origine indienne en Norvège et en Finlande (Haque, 2012). La gouvernance étatique dans le domaine de la langue (Eastman, 1983) et la montée de la standardisation des langues (Joseph, 1987) ainsi que la mobilité et la migration ont davantage entravé les pratiques des récits oraux dans les langues d’héritage. Une étude récente préconise l’approche diachronique (Seals et Beliaeva, 2023), seul moyen de pouvoir analyser sur le long terme le lien dialectique qui existe entre les pratiques et les représentations des langues Complimentary copy – Not for resale
Shahzaman HAQUE36 qui sont amenées à se modifier au fil du temps. Cette approche n’est pas sans écueils pour le chercheur qui reste tributaire des nombreux aléas de la vie d’une famille. Il m’a été conseillé par Jacqueline Billiez de « retourner me frotter au terrain » pour reprendre contact avec mes enquêtés. Les études diachroniques de Haque (2012, 2020) ont révélé que si les pratiques linguistiques des enfants de la deuxième génération sont inchangées, il n’en est pas de même de leur identité voire de leur affiliation religieuse dans lesquelles les langues jouaient un grand rôle. L’un des chantiers à ouvrir dans le domaine de la PLF est de travailler à mieux identifier l’agencement des enfants, question encore peu traitée avec amplitude; malgré quelques travaux précurseurs (Tuominen, 1999; Luykx, 2005), la littérature scientifique des PLF s’est essentiellement intéressée aux rôles joués par les parents, le rôle des enfants étant négligé20. Les études qui ont réfléchi aux liens entre l’école et la famille se sont focalisées sur les parents et les personnels scolaires. Quelles motivations quant aux choix des enfants pour les langues de l’école plutôt que pour celles des familles ? Dans quelle mesure le processus d’assimilation linguistique fragilise-t-il l’acquisition des langues et des cultures des enfants ? Comment les enfants, même très jeunes, ressentent-ils les rapports de force entre les langues ? Quelques rares études conduites sur le long terme ont pu montrer que devenus adultes les enfants regrettent souvent d’avoir abandonné leur langue (Haque, 2012, 2019)21. Dans les pays de migration, les individus sont exposés au contrôle social par le truchement des idéologies linguistiques prévalentes, les PLF et leur approche sociolinguistique peuvent alors s’avérer un moyen 20 Un récent article important aborde la question de l’agentivité des enfants dans le domaine des PLF au Zimbabwe (Maseko, 2022). 21 Je mentionnerai succinctement ici un film documentaire Les mots qui restent (2022) de Nurith Aviv retraçant les parcours biographiques linguistiques de six personnes dont les langues parentales sont le haketia, le judéo-espagnol, le judéo-arabe, le judéo-persan et le judéo-libyen. Pour différentes raisons extrêmement complexes, les langues parentales ont été rendues invisibles par des PLF en situation migratoire. La question commune posée par ces personnes en forme d’inquiétude était: « que deviendra ma langue, quand mes parents vont mourir ? » Complimentary copy – Not for resale
37Introduction efficace pour interroger des terrains délicats à la lumière des réflexions et des débats relevant d’une approche sociolinguistique. Répartition de l’ouvrage L’intérêt scientifique de ce volume est de poser un regard tout à la fois critique et réflexif quant au domaine de la politique linguistique familiale d’un point de vue théorique sur des terrains français mais aussi anglais, espagnol, finlandais, kurde, lituanien, russe et turc permettant ainsi de questionner d’une part, la fonction dynamique des échanges verbaux dans le maintien des langues d’héritage et d’autre part, son possible étiolement au profit des langues d’accueil dans différents contextes migratoires. Les nombreuses études sur les pratiques langagières menées en France ou celles s’intéressant aux questions des langues dans la migration ne nous paraîssent pas suffire à mettre au jour les processus à l’œuvre dans les familles immigrantes. Les travaux menés à l’échelle micro dans ce volume contribuent à la réflexion critique engagée en sociolinguistique de la famille. Composé de neuf chapitres, ce volume présente les politiques linguistiques familiales mettant en lumière la question des échanges verbaux des familles issues de la migration du Royaume-Uni et de l’Irlande, de Turquie et de la France, de Lituanie, de Finlande, de Suisse et d’Allemagne. Chacun des textes illustre la façon dont les choix – implicites ou explicites – de recourir à telle(s) ou telle(s) langue(s), à tel ou tel moment, s’actualisent lors des différents échanges verbaux qui se produisent au sein des familles. Cet ouvrage s’ouvre sur un vibrant hommage rendu par Corinne A. Seals à Bernard Spolsky (1923–2022) dont les travaux sur la politique linguistique en général et sur la politique linguistique familiale en particulier ont profondément inspiré de nombreuses chercheuses et de nombreux chercheurs en sociolinguistique mais aussi en sciences sociales. Nous sommes à jamais redevables à Bernard Spolsky d’avoir Complimentary copy – Not for resale
Shahzaman HAQUE38 accepté de participer à nos travaux et ce dès notre premier symposium à Angers en 2016. Il avait alors favorablement répondu à notre invitation de venir évoquer ses travaux en France, modèle extrême d’hégémonisation linguistique en faveur du français. Il y voyait un chantier de la sociolinguistique à explorer, comme l’a observé Boyer (2010–2011). Sa participation à notre deuxième colloque à Paris en 2021 par visioconférence a encore une fois montré son intérêt pour nos travaux. Dans son chapitre, Corinne Seals exprime toute l’admiration qu’elle porte à Bernard Spolsky qu’elle a pu côtoyer au Center for Applied Linguistics in Washington D.C. en 2012 puis à la Victoria University of Wellington, Nouvelle-Zélande d’où Spolsky était originaire et auquel nombre de ses travaux sociolinguistiques sont consacrés. Seals nous rappelle les apports de Spolsky dans nombre de domaines de la sociolinguistique et de la linguistique appliquée – politique linguistique, planification linguistique, paysage linguistique, maintien des langues d’héritage et linguistique éducationnelle. On retient essentiellement de Spolsky son modèle tripartite sur la PLF – 1) conviction/idéologie 2) pratiques 3) gestion au sein des familles ou dans le foyer (2014). La réflexion de Seals quant à la dynamique des PLF a été nourrie par les travaux de Spolsky en particulier de deux questionnements: 1) « que se passe-t-il si nous prenons l’individu comme point de départ pour comprendre la politique linguistique au lieu de l’État-nation ? » (Spolsky, 2021 – Rethinking Language Policy) , et puis 2) « quelle est la place de la famille dans la politique linguistique ? » (Spolsky, 2012, p. 3). Les textes d’Angie Baily, Xiao Lan Curdt-Christiansen, Jinyao Chang et Xiaoli Liu sont consacrés aux pratiques linguistiques de « terrain » dans des familles à l’occasion spéciale des fêtes et des célébrations. Nous découvrons à quel point il est important de comprendre comment d’un point de vue sociolinguistique les célébrations culturelles patrimoniales qui se tiennent au sein des foyers peuvent promouvoir la langue d’héritage et encourager les individus de la deuxième génération à l’apprendre. X.L Curdt-Christiansen, dont les travaux dans le domaine des PLF sur les familles d’origine chinoise au RoyaumeUni font référence, nous livre les résultats de l’étude menée à propos de trois familles transnationales d’origine chinoise au Royaume-Uni et en Irlande. Cette étude conduite en collaboration avec trois de ses Complimentary copy – Not for resale
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