Arts et métiers du bâti au Maghrib al-Aqṣā et en al-Andalus: Fragments d'une histoire culturelle
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Hespéris-Tamuda LX (2) (2025): 21-33 Journal indexed in Emerging Sources Citation Index (Web of Science) Covered in Clarivate Analytics and Scopus Elsevier products and services, ISSN: 0018-1005 Arts et métiers du bâti au Maghrib al-Aqṣā et en al-Andalus: Fragments d’une histoire culturelle Note introductive Ahmed Saleh Ettahiri (INSAP, Rabat) Hicham Rguig (Université Cadi Ayyad UCA, Faculté des Lettres et des Sciences Humaines, Marrakech) La Qarawiyyīn de Fès, la Kutubiyya de Marrakech, la mosquée Ḥassān de Rabat, la Grande Mosquée de Cordoue, la Giralda de Séville et l’Alhambra de Grenade: autant de noms qui, au-delà de leur charge symbolique dans l’imaginaire collectif, s’imposent, dans le cercle plus restreint des érudits et des historiens, comme des repères majeurs de l’essor des arts et des métiers du bâti au Maghrib al-Aqṣā et en Andalus. Ces monuments, emblèmes d’une mémoire architecturale partagée, condensent la finesse d’une culture constructive et l’exubérance d’un répertoire décoratif qui se sont perfectionnés au fil des siècles, donnant forme à des traditions artistiques dont la formation, la trajectoire et le sens continuent d’alimenter la pluralité des interprétations et la vivacité des débats. Comment expliquer de telles prouesses techniques et esthétiques? Ne faut-il pas, pour en élucider la genèse, plonger au cœur des strates culturelles les plus anciennes, héritage des sociétés qui se sont succédées dans cette aire charnière façonnée par l’échange et la rencontre entre les deux rives du détroit de Gibraltar? N’estce pas, en définitive, ce qu’Ibn Khaldūn (m. 808 H./1406) conceptualisait sous le vocable de “l’art du bâti,” envisagé au singulier (Ṣanʿat al-Bināʾ), 1 notion englobant, dans sa pensée, 2 l’ensemble des savoirs, des compétences et des dispositions constitutifs des pratiques fondamentales de la vie citadine (al-ʿUmrān)? 3 L’abondance des productions bibliographiques dans ce domaine est unanimement reconnue. Les études menées dès les premières années du XXème siècle, à l’échelle de cette portion de l’Occident musulman, révèlent, malgré des rythmes de recherche différant sensiblement entre la rive nord et la rive sud du détroit, 4 un consensus général pour classer les productions 1 . Ibn Khaldoun, Les prolégomènes d’Ibn Khaldoun. Deuxième partie, traduits en français et commentés par le Baron De Slane (Paris: Imprimerie impériale, 1863), 369-376. 2 . Deux études récentes rendent compte de la complexité de la pensée khaldounienne et en offrent une interprétation actualisée: Gabriel Martinez-Gros, Ibn Khaldoun, Anthologie (Paris: Passés Composés, 2024); Mehdi Ghouirgate, Ibn Khaldoun. Itinéraire d’un penseur maghrébin (Paris: CNRS Éditions, 2024). 3 . Science du développement social et des civilisations, élaborée par Ibn Khaldūn dans la Muqaddima, dont l’objectif est de dégager les principes régissant l’évolution des sociétés humaines. A consulter: Djamel Chabane, “The structure of ‘umran al-’alam of Ibn Khaldun,” Journal of North African Studies 13-3 (2008): 331-349. 4 . Sur ce point, il convient de se reporter à Patrice Cressier, “Archéologie du Maghreb islamique, archéologie d’al-Andalus, archéologie espagnole?,” in Al-Andalus/España. Historiografías en
22 Ahmed Saleh Ettahiri & Hicham Rguig architecturales et esthétiques au sein d’une école artistique clairement distincte. Reste à s’interroger sur la mesure dans laquelle cette classification considère les ressources d’une aire au statut civilisationnel à la fois distinct et unique. Il apparaît clairement que les acquis disponibles demeurent dispersés, sélectifs et profondément lacunaires. En adoptant un angle diachronique privilégiant des thématiques dominées par les notions de diffusion et d’influence, qu’il s’agisse de l’Orient omeyyade et abbasside ou du Nord romain et byzantin, ces études ont fréquemment envisagé la circulation des formes et des traditions savantes qui leur sont liées comme un processus essentiellement unilatéral. Les conclusions qui en ont résulté ont parfois freiné l’émergence d’une réflexion renouvelée, puisque ces marqueurs référentiels continuent de polariser l’attention du milieu académique et relèguent au second plan le “vernaculaire,” trop souvent négligé. À partir d’une telle vision, l’uniformité générale apparaît très patente; elle impose cependant une lecture qui tend à occulter les spécificités régionales, lesquelles échappent à cette perception et méritent d’être examinées avec attention. Mieux encore, les zones d’ombre – pour ne pas dire les pans les plus obscurs – de l’histoire des arts du bâtir demeurent considérables, révélant l’ampleur des lacunes qui persistent dans notre connaissance. Qui pourrait contester que les réalisations architecturales des deux rives, depuis le retrait de Rome du Maghreb et de la péninsule Ibérique jusqu’aux premiers siècles du Moyen Âge, aient totalement disparu? Les Wisigoths, qui établirent leur royaume à partir de la seconde moitié du Vème siècle en al-Andalus, n’en sont connus que par quelques vestiges épars. Même la période émirale des Omeyyades, soit de 138 H./756 jusqu’en 299 H./912, reste très tributaire de ce qui subsiste de la mosquée primitive de Cordoue contraste, édité par Manuela Marín (Madrid: Casa de Velázquez, 2009):131-145; Salima Naji, “Archéologie coloniale au Maroc, 1920-1956: civiliser l’archaïque: Henri Terrasse, des premières fouilles archéologiques à leur mise en patrimoine,” Les nouvelles de l’archéologie 126 (2011): 23-28; Safia Boumahdi, “Al-Andalus dans les travaux d’Henri Pérès et d’Henri Terrasse (1932-1966),” AlAndalus/España. Historiografías en contraste, édité par Manuela Marín (Madrid: Casa de Velázquez, 2009): 83-104; Henri Terrasse, “Recherches archéologiques d’époque islamique en Afrique du Nord,” Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres 4, 120ᵉ année, (1976): 590-611; Ahmed S. Ettahiri, Abdallah Fili, Jean-Pierre Van Staëvel, “Nouvelles recherches archéologiques sur la période islamique au Maroc: Fès, Aghmat et Îgîlîz,” in Histoire et archéologie de l’Occident musulman (VII-XVe siècle): al-Andalus, Maghreb, Sicile Philipe Sénac (éd.), Villa 4 (Toulouse: Etudes Médiévales Ibériques, Collection Méridiennes, 2012): 157-181; Abdallah Alaoui, Ahmed S. Ettahiri et Abdallah Fili, “L’archéologie islamique au Maroc, les acquis et les perspectives,” in Maroc médiéval: un empire de l’Afrique à l’Espagne, Coord. Y. Lintz, C. Déléry, B. Tuil-Lionetti (Paris: Musée du Louvre-Hazan, 2014): 44-47; Enrique Gozalbes Gravioto, “Los primeros pasos de la arqueología en el norte de marruecos,” in En La Orilla Africana del Círculo del Estrecho: Historiografía y Proyectos Actuales, Actas del II Seminario Hispano-Marroquí de Especialización en Arqueología, Celebrado del 5 al 7 de Septiembre de 2008 en Cádiz, ed. D. Bernal et al. (Cádiz: Universidad de Cádiz, 2008): 33-61; Hicham Rguig, “al-Baḥth al-arkiyūlūjī bi al-Maghrib: al-wāqiʿ wa al-maʾmūl,” Majallat al-Manāhil 99 (2020): 20-35; Abdelaziz Touri, “Joudia Hassar-Benslimane (1943-2018) in memoriam,” Hespéris-Tamuda LIV-2 (2019): 9-11.
23 Arts et métiers du bâti au Maghrib al-Aqṣā et en al-Andalus après les différents agrandissements qu’elle a connus ultérieurement. 5 Michel Terrasse écrit en 1965 que ce n’est qu’avec le califat que “l’art musulman d’Espagne, largement ouvert à des influences extérieures, apparaît très éclectique en ses sources: l’héritage des deux siècles précédents, celui de la Syrie oméiyade, les apports de Byzance et parfois du monde abbasside s’y unissent sans cesse.” 6 Au Maghrib al-Aqṣā, la situation se révèle plus complexe: que pouvonsnous réellement dire de l’œuvre idrisside dans les deux capitales, Walīla (Volubilis) puis Fès? 7 Que subsiste-t-il de leur résidence secondaire, la ville d’al-Basra, située près de la petite cité d’Ouazzane? 8 Et que reste-t-il 5 . Edifié par ‘Abd al-Raḥmān Ier (VIIIème siècle) au-dessus des vestiges de la basilique wisigothe SaintVincent. Voir à ce propos: Rafael Castejón y Martinez de Arizala, La Mosquée de Cordoue (Leon: éd. Everest, 1973); Rafael Castejón y Martínez de Arizala, “Córdoba califal,” Boletín de la Real Academia de Córdoba 25 (1929): 255-339; Rafael Castejón y Martínez de Arizala, “Nuevas identificaciones en la topografía de la Córdoba Califal,” in I Congreso Internacional de Estudios Árabes. Ed. Escobar, J. M. Córdoba en la Baja Edad Media (Córdoba: Comité permanente del Congreso de Estudios Árabes e Islámicos. Caja Provincial de Ahorros de Córdoba, 1989): 371-389; Alberto León and Juan Fco Murillo, “Advances in Research on Islamic Cordoba,” Journal of Islamic Archaeology 1-1 (2014): 5-35; Basilio Pavón Maldonado, “Entre la historia y la arqueología El enigma de la Córdoba califal desaparecida (I),” Al-qantara 9-1 (1988): 169-98; Basilio Pavón Maldonado, “Entre la historia y la arqueología El enigma de la Córdoba califal desaparecida (II),” Al-qantara 9-2 (1988): 403-26; Antonio FernándezPuertas, Mezquita de Córdoba: su estudio arqueológico en el siglo XX (Granada: Editorial Universidad de Granada, 2009); Christian Ewert, “La mezquita de Córdoba: Santuario modelo del Occidente islámico,” in La arquitectura del Islam occidental, edited by R. López Guzmán and Pierre Guichard (Madrid-Barcelona: Lunwerg, 1995): 53-68. 6 . Michel Terrasse, “La formation de l’art musulman d’Espagne,” Cahiers de civilisation médiévale VIII-30 (1965):158. 7 . Elizabeth Fentress et Hassan Limane, “Excavations in medieval settlements at Volubilis. 2000-2004,” Cuadernos de Madinat al-Zahra’ 7 (2010): 105-122; Elizabeth Fentress et Hassan Limane, Volubilis après Rome: Les fouilles UCL/INSAP, 2000-2005 (Leiden, Boston: Brill, 2018); Aomar Akerraz, “Note sur l’enceinte tardive de Volubilis,” Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques et scientifiques 19-8 (1985): 429-38; Aomar Akerraz, “La Maurétanie tingitane du sud, de Dioclétien aux Idrisides,” thèse de 3e cycle dactylographiée, Paris-Sorbonne, 1986; Aomar Akerraz, “Recherches sur les niveaux islamiques de Volubilis,” in Genèse de la ville islamique en al-Andalus et au Maghreb occidental, éd. Patrice Cressier et Maria García Arenal (Madrid: Casa de Velázquez et Consejo Superior de Investigaciones Científicas, 1998): 295-304; Ahmed S. Ettahiri, “Vestiges archéologiques sous la mosquée Al Karawiyine,” Architecture du Maroc 34 (2007): 103-6. Elisabeth Fentress et Hassan Limane, “Nouvelles données archéologiques sur l’occupation islamique à Volubilis,” L’Africa Romana XVI (2006): 2223-44. Elisabeth Fentress et Hassan Limane, Volubilis après Rome: Les fouilles UCL/INSAP, 2000-2005 (Leiden, Boston: Brill, 2018); Ahmed S. Ettahiri, “ Fès à l’aube du Maghreb al-Aqsa,” in Le Maroc médiéval. Un empire de l’Afrique à l’Espagne, Coord. Y. Lintz, C. Déléry, B. Tuil-Lionetti (Paris: Musée du Louvre-Hazan, 2014): 118-125. 8 . Charles Redman, “Survey and Test Excavation of Six Medieval Islamic Sites in Northern Morocco,” Bulletin d’Archéologie Marocaine XV (1983-1984): 361-366; Patrice Cressier, “Prospection géophysique sur le site médiéval d’al-Basra,” Bulletin d’Archéologie Marocaine XV (1983-1984): 361366. Nancy Benco, Anatomy of a Islamic Town: al-Basra, Morocco (Oxford: BAR, International Series, 2004); Johnny De Meulemeester, “Islamic Archaeology in the Iberian Peninsula and Morocco,” Antiquity 79-306 (2005): 837-43; Daniel Eustache, “El-Basra, capitale idrissite et son port,” Hespéris XLII (1955): 217-238; Bernard Rosenberger, “Les premières villes islamiques du Maroc: géographie et fonctions,” in Genèse de la ville islamique en al-Andalus et au Maghreb occidental, dir. Patrice Cressier et Mercedes García-Arenal (Madrid: Casa de Velázquez, 1998), 237; Ahmed S. Ettahiri, “La ville médiévale d’al-Basra et ses deux ports atlantiques (Maroc du Nord),” in Rotte e porti del
24 Ahmed Saleh Ettahiri & Hicham Rguig aujourd’hui de leur dernier refuge, Ḥajar al-Nasr, aux environs de Kasr El Kébir? 9 Quels sont, par ailleurs, les témoignages laissés par cette époque de mutation, tournant historique dans les autres provinces du territoire alors placées sous la domination de principautés telles que les Barghwāṭa des plaines atlantiques ou les Banū Midrār de Sijilmassa, pour ne citer que ces deux exemples? Comment dans cette phase “obscureˮ ayant duré plusieurs siècles, peut-on accepter, sans se poser de questions, les dires de Lucien Golvin concernant la période almohade (milieu du XIIème-milieu du XIIIème siècles) selon lesquels “l’autorité (des Almohades) résida à Marrakech, mais c’est encore d’Espagne que viendra l’élan civilisateur.ˮ 10 De toute évidence, le même constat vaut pour les maîtres et ouvriers qualifiés, acteurs directs des chantiers. Si de nombreuses chroniques consignent les noms de ceux chargés des grands travaux, notamment sous l’empire almohade – al-Ḥāj Yaՙīsh al-Mālqī, 11 Aḥmad ibn Bāssū et ՙAlī alGhmārī – 12 elles restent muettes sur leurs conditions de travail, leur statut et leur formation. L’architecte – al-’Irīf, al-Muhandis – demeure invisible, privé de reconnaissance individuelle. 13 Les frontières entre les différentes branches des arts et métiers du bâti restaient floues, chaque discipline se mêlant souvent aux autres. Il serait dès lors plus pertinent de parler d’une histoire des histoires de ces arts et métiers, en raison des disparités des méthodes d’analyse et des grilles de lecture, qui ont façonné nos pratiques et convictions actuelles. Cette histoire, inventée, écrite et réécrite par des architectes, des historiens de l’art, mediterraneo dopo la caduta dell’impero romano d’occidente: continuità e innovazioni tecnologicche e funzionali, Genova, 18-19 juin 2004, ed. Lorenza De Maria e Rita Turchetti (Assessore: Rubbettino editore, 2004):164-186. 9 . Patrice Cressier et al., “Ḥağar al-Nasr, ‘capitale’ idrisside du Maroc septentrional: archéologie et histoire (IVe H./ Xe ap.J.-C.),” in Genèse de la ville islamique en al-Andalus et au Maghreb occidental, dir. Patrice Cressier et Mercedes García-Arenal (Madrid: Casa de Velázquez, 1998): 305-334; Patrice Cressier, “Apuntes sobre fortificación islámica en Marruecos,” in Actas I Congreso Internacional Fortificaciones en al-Andalus: Algeciras, noviembre-diciembre, 1996 (Algeciras: Fundación Municipal de Cultura José Luis Cano, 1998): 129-145. 10 . Lucien Golvin, Essai sur l’architecture religieuse musulmane (Paris: Édition C. Klincksieck, 1979), 244. 11 . Celui qui a été mandaté pour construire la fameuse maqṣūra de la Kutubiyya. Sur sa vie et ses autres réalisations architecturales et hydrauliques, voir: Anonyme, Al-Ḥulal al-Muwshiya fī Dhikr al-Akhbār al-Murrākushiya, Suhayl Zakkār et ʿAbdalkādar Zammāma (al-Dār al-Bayḍāʾ: Dār al-Rashād alḤadītha, 1979), 144-145, 155. 12 . Les architectes Aḥmad ibn Bāssū et ʿAli al-Ghmāri furent à l’origine du minaret de la grande mosquée de Séville (la Giralda) qui devait être achevé le 30 rabiʿ II 594 H./10 mars 1198. Ibn Sāḥib alṢalāt. Al-Mann bi-al-Imāma ʿalā al-Mustaḍʿafīn, taḥqīq ʿAbdalhādi al-Tāzi (Bayrūth: Dār al-Gharb alIslāmī, 1985), 376 et 382-394. 13 . Voir à ce propos la partie de l’article suivant où il est question de l’organisation professionnelle et statut social au sein des métiers du bâtiment. Yassir Benhima, “Éléments pour l’étude des métiers du bâtiment et des chantiers de construction au Maroc islamique,” in Le travail au Moyen Âge, actes du 127e Congrès National des Sociétés Historiques et Scientifiques, sous la direction de Henri Bresc, Nancy, 2002 (Paris: éditions du CTHS, 2007): 7-21.
25 Arts et métiers du bâti au Maghrib al-Aqṣā et en al-Andalus des archéologues et des anthropologues, connaît depuis plusieurs décennies un regain d’intérêt de la part d’autres spécialistes du patrimoine, dont la formation, le parcours professionnel, les enjeux et les objectifs sont très divers. 14 Le dossier thématique, que nous coordonnons, sous la supervision avertie de la direction de la revue Hespéris-Tamuda, se propose de rouvrir un champ d’étude où certaines questions ont longtemps été au premier plan, tandis que d’autres ont été abordées de manière sporadique, voire négligées. L’objectif est de stimuler le renouvellement de la réflexion et de l’analyse argumentée en dépassant les idées stéréotypées, les suppositions consensuelles et partiales, ainsi que les approches fragmentaires ou imparfaites. Il s’agit de proposer des lectures réactualisées, de croiser les études et d’enrichir les données existantes par des contributions originales et critiques, selon une méthodologie rigoureuse et spécialisée, combinée à des démonstrations intégrant tous les apports possibles – qu’ils proviennent de l’archéologie du bâti, de l’archéologie textuelle ou de l’enquête ethnographique – dans une perspective unique, celle de la primauté des données historiographiques inédites, de l’archéologie du bâti et de la recherche archéologique pluridisciplinaire tout court. Aujourd’hui, la parution de nouvelles compilations historiographiques, longtemps endormies dans les rayons de bibliothèques personnelles ou communautaires – celles des confréries, entre autres –, les recueils des jurisprudences (Kutub al-Fatāwā), 15 constitue une véritable mine de données précieuses. L’exploitation de cette documentation permettrait d’appréhender des aspects encore méconnus. L’évolution des sciences archéologiques, et plus particulièrement de l’archéologie du bâti et de l’archéométrie ou de “l’assistance numérique,” parfois désignée comme “archéologie numérique,” ou encore “BIM” (Building Information Modeling), 16 offre l’opportunité de 14 . Née dans les années 1970-1980, l’archéologie du bâti s’est imposée comme une nouvelle manière de lire l’édifice ancien, envisagé comme un document stratifié. Des chercheurs tels que Nicolas Reveyron, Jean-François Reynaud ou Joëlle Burnouf en ont posé les bases méthodologiques, rompant avec les approches purement stylistiques. L’essor de l’archéologie préventive, notamment dans les centres historiques européens, a offert un terrain privilégié à cette approche. En Italie, l’université de Sienne lança en 1996 la revue Archeologia dell’architettura, rapidement devenue une référence. L’Espagne suivit au début des années 2000 avec Arqueología de la Arquitectura, revue électronique ouverte à toutes les périodes et typologies. En moins d’un demi-siècle, la discipline s’est affirmée comme un carrefour entre archéologie, histoire et patrimoine architectural. 15 . Plusieurs études ont déjà démontré la richesse de ces différentes compilations. Voir par exemple: Jean-Pierre Van Staëvel, “Savoir voir et le faire savoir: l’expertise judiciaire en matière de construction, d’après un auteur tunisois du VIIIe/XIVe siècle,” Annales islamologiques 35, 2 (2001): 627-662; Vincent Lagardère, Histoire et société en occident musulman au Moyen-Age: analyse du Mi’yar d’alWanšarīsī (Madrid: Casa de Velázquez, 1995). 16 . L’un des précurseurs ayant ouvert la voie au numérique pour s’associer à l’archéologie est Antonio Almagro (Real Academia de Bellas Artes de San Fernando, Madrid) dont une partie colossale de ses
26 Ahmed Saleh Ettahiri & Hicham Rguig dépasser la simple approche descriptive et ouvre la voie à des raisonnements linéaires et à des analyses approfondies. Une évaluation plus exhaustive, plus pointue et plus précise des chantiers de construction pourrait ainsi se révéler particulièrement productive et éclairante, non seulement sur “le bâti organisé,” mais aussi sur ses “ingrédients,” ses “chaînes opératoires,” ses “transmissions” et ses “pratiques.” 17 Combinée aux apports des sources écrites, cette approche d’archéologie de laboratoire pourrait, surtout lorsqu’on prend la mesure de la valeur des “évidences,” contribuer à saisir la structure des chantiers, leurs coûts, leurs durées, leurs technologies, leurs outillages, ainsi que le mode de vie parfois itinérant de certains de leurs acteurs, organisés en général au sein de corporations et consignant avec rigueur leurs modalités de fonctionnement et savoir-faire: maçons, tailleurs de pierre, briquetiers, fabricants de zellige, plâtriers, ébénistes, peintres, tuiliers, charpentiers, forgerons, etc. À long terme pourrait-on envisager la mise en place de “corpus régionaux” pour “l’art de bâtir,” dès lors que celui-ci relève simultanément des sphères sociale, économique et environnementale? Ce dossier thématique, rassemblant onze articles, vise à rapprocher les multiples facettes du sujet, qu’il s’agisse des enjeux méthodologiques et des approches actuelles, des questions liées aux matériaux et techniques de construction, des conditions de leur commande ou du contexte de leur élaboration. La contribution de Patrice Cressier inaugure le dossier en se consacrant à l’étude des grands chantiers architecturaux en al-Andalus et au Maghrib al-Aqṣā, à partir d’une analyse précise des supports de construction – chapiteaux, fûts et bases – accompagnée de la documentation épigraphique qui y est associée. L’auteur met en évidence les modalités d’organisation des travaux, les rythmes de leur exécution et les dimensions politiques et idéologiques attachées à l’édification monumentale. L’intérêt majeur de cette contribution réside dans la mise au jour d’un processus de production architecturale cohérent, dépassant la seule lecture stylistique. Cressier n’élude pas pour autant les difficultés méthodologiques, notamment celles liées au remploi des matériaux et aux silences de la documentation. L’étude ouvre, par ailleurs, des pistes de comparaison fécondes avec d’autres traditions du monde islamique médiéval. Elle constitue ainsi une ressource précieuse pour travaux peut être consultée via le lien suivant: https://www.academiacolecciones.com/dibujos/seriea.php. 17 . Voir à titre d’exemple: Catherine Arlaud et Joëlle Burnouf, “L’archéologie du bâti médiéval urbain,” Les nouvelles de l’archéologie 53-54 (1993): 5-69; Victorine Mataouchek et al. “Archéologie du bâti. Une démarche scientifique à part entière en butte à des enjeux antagonistes,” Archéopages 24 (2009): 66-73; Hélène Dessales, “L’archéologie de la construction: Une nouvelle approche de l’architecture romaine,” Annales. Histoire, Sciences Sociales 72-1 (2017): 75-94; Christian Sapin, Sébastien Bully et Fabrice Henrion, L’archéologie du bâti Aujourd’hui et demain. Déconstruire sans détruire: actes du colloque ABAD, Auxerre, 10-12 octobre 2019 (Dijon: Artehis éditions, 2022).
27 Arts et métiers du bâti au Maghrib al-Aqṣā et en al-Andalus mieux comprendre les rapports entre architecture, pouvoir et société dans l’Occident musulman. La seconde contribution, signée par Pedro Gurriarán Daza, propose un examen approfondi des interventions cordouanes dans le nord du Maroc au Xème siècle, dans le cadre de la confrontation avec le califat fatimide. L’auteur se concentre particulièrement sur les constructions défensives et les fortifications des ports stratégiques de Ceuta (Sabta) et de Tanger, mettant en évidence les techniques de taille de pierre et les systèmes constructifs employés par les ateliers omeyyades. L’analyse croisée des vestiges archéologiques et des sources textuelles permet de mettre en lumière la diffusion des savoir-faire cordouans au-delà de la péninsule Ibérique et de souligner l’usage de procédés formels caractéristiques, tels que les arcs en fer à cheval et les assises alternées en pierre de taille, témoignant d’une forte continuité avec les grands chantiers officiels de Cordoue et de Madīnat alZahrā’. Cette étude illustre comment les politiques de construction des Omeyyades constituaient à la fois un instrument stratégique et un marqueur symbolique de leur autorité, consolidant le contrôle sur les territoires périphériques tout en renforçant l’identité et la visibilité du califat dans un contexte de rivalité géopolitique avec les Fatimides. L’analyse suivante, rédigée par Ahmed Saleh Ettahiri, Asmae El Kacimi et Amina Samadi, met en lumière l’orientation partielle qui a longtemps caractérisé l’étude de l’art islamique au Maroc, davantage centrée sur l’analyse monumentale des grandes villes impériales que sur l’exploitation des artefacts archéologiques. Les auteurs rappellent que, si des campagnes de fouilles furent engagées dès l’époque du protectorat, leurs résultats demeurèrent fragmentaires et sélectifs, laissant en marge une part importante du mobilier décoratif. Le plâtre sculpté, matériau particulièrement abondant dans l’architecture médiévale et dans les collections archéologiques, reste ainsi relativement peu étudié, alors même que son analyse permettrait de reconstituer des programmes ornementaux disparus et d’affiner la connaissance des styles. Face à ce constat, les chercheurs appellent à l’élaboration d’une véritable “archéologie du décor,ˮ fondée sur une démarche systématique et exhaustive, afin de renouveler en profondeur la compréhension de l’art islamique marocain. Dans la quatrième contribution, Antonio Almagro propose une réflexion approfondie des techniques constructives spécifiques employées pour la réalisation des voûtes en Andalus et au Maghreb. L’auteur examine notamment les voûtes à arcs croisés, les voûtes constituées de feuilles verticales de briques, les voûtes de briques posées à plat ainsi que les voûtes à rangées inclinées permettant de se passer de cintres. Si certaines de ces techniques sont caractéristiques de l’époque almohade, d’autres sont attestées
28 Ahmed Saleh Ettahiri & Hicham Rguig antérieurement, voire simultanément, dans diverses régions du monde islamique. L’étude met en évidence le rôle des échanges culturels, commerciaux et religieux dans la diffusion de ces méthodes, ainsi que le transfert de personnes et d’idées à travers le Dār al-Islām, dont certaines pratiques ont été ultérieurement adoptées par les territoires de l’Occident chrétien. Les nouvelles données et découvertes récentes permettent de renforcer cette analyse et de préciser l’influence des techniques orientales sur l’architecture du monde islamique occidental. Dans la continuité de cette réflexion, l’article de Rafael Azuar porte sur les constructions défensives et les techniques de voûtement dans le Sharq al-Andalus. À travers l’analyse des châteaux, des tours et des autres édifices, Azuar met en lumière les transferts culturels et techniques issus du monde islamique vers la péninsule Ibérique, tout en soulignant les adaptations locales de ces méthodes constructives. Cette étude illustre de manière convaincante le rôle des échanges culturels et techniques dans la diffusion des savoir-faire architecturaux et met en évidence les interactions complexes entre traditions andalouses et pratiques maghrébines, telles qu’elles se manifestent dans les constructions militaires et religieuses du XIIème siècle. Malakout Kiche entreprend, dans le cadre d’une étude académique encore en phase exploratoire, une investigation sur la rareté du marbre dans l’architecture islamique marocaine, en le confrontant aux pratiques observées dans d’autres régions du Maghreb et d’al-Andalus. S’appuyant sur les sources historiques et sur l’examen d’un corpus de trois cent trente et une pièces de marbre, l’auteure mobilise une démarche statistique pour interroger la provenance des matériaux, leur réemploi, ainsi que les facteurs sociaux, économiques et logistiques conditionnant leur usage. Les recherches antérieures, notamment celles d’Henri Terrasse, d’Alfred Bel et de Patrice Cressier sont sollicitées afin de situer l’emploi du marbre dans son contexte historique et technique. L’étude se penche également sur la question de l’importation par rapport à l’exploitation locale. Elle attire l’attention sur un pan encore peu exploré de l’architecture islamique marocaine, tout en demeurant prudente quant à l’émission de conclusions définitives. Dans son article, Hicham Rguig expose les résultats d’une enquête menée en 2022 visant à documenter les savoirs et savoir-faire liés aux arts du bois au Maroc, dans la perspective d’une possible inscription au patrimoine culturel immatériel de l’Humanité. Confrontée aux contraintes imposées par la pandémie de Covid-19, l’étude s’appuie sur un dispositif méthodologique combinant l’analyse des sources historiques, l’observation de terrain et des entretiens réalisés auprès de trente-sept artisans répartis dans plusieurs villes impériales. Elle retrace l’évolution des pratiques du IXème siècle à nos jours, explorant sculpture, peinture “Zwāq,” tournage, marqueterie et choix des
29 Arts et métiers du bâti au Maghrib al-Aqṣā et en al-Andalus essences, comme le cèdre ou le thuya. L’article met en lumière la diversité des usages et la portée symbolique du bois, tout en abordant les défis contemporains, de la raréfaction des essences à la transmission des savoirs. Il souligne la nécessité de préserver ces pratiques artisanales par une gestion durable et par l’appropriation directe des techniques par les artisans euxmêmes. Enfin, l’étude éclaire les dynamiques de relance du secteur dans le contexte post-Covid-19, révélant la complexité et la variété des pratiques traditionnelles ainsi que les enjeux qui président à leur conservation et à leur transmission. Les deux contributions suivantes se consacrent à l’architecture vernaculaire au Maroc. La première signée par Ahmed Oumouss revisite les greniers fortifiés, igudar ou ighrman, en mettant en lumière l’art de bâtir et les savoir-faire traditionnels qui ont permis l’édification de ces structures remarquables et énigmatiques. L’auteur analyse avec soin le choix des matériaux, les techniques de construction et l’organisation des édifices, en croisant enquêtes ethnographiques et comparaisons avec les habitats fortifiés d’al-Andalus et des îles Canaries. Son étude révèle l’ingéniosité des artisans et le lien étroit entre architecture et organisation sociale des communautés montagnardes, tout en soulignant la sous-exploration des dimensions techniques dans la littérature existante. L’article plaide pour une approche intégrée conciliant savoir-faire constructifs et valeur culturelle et propose une réévaluation des igudar/ighrman comme chefs-d’œuvre de l’architecture vernaculaire marocaine. La seconde contribution est rédigée par Abdessalam Amarir. Inscrite dans cette même perspective, elle est consacrée à l’étude des savoir-faire de la dernière génération de maçons traditionnels dans la région comprise entre le Jbel Bani et le Haut Atlas, en insistant sur l’appareil de pierre en chevrons emboîtés. L’auteur adopte une approche ethnographique combinant observation attentive des structures et recueil d’expressions orales – vocabulaire, récits, proverbes et poèmes – pour restituer la richesse technique et culturelle de ces édifices. L’étude met en lumière la maîtrise des gestes constructifs et la relation intime entre la pierre et son contexte socio-culturel, tout en soulignant le risque de disparition de ces savoirs face à l’abandon des bâtiments et à l’essor des techniques modernes. Elle insiste sur le rôle des communautés dans la transmission des pratiques et propose une méthodologie intégrant de manière cohérente les dimensions matérielles et immatérielles de l’architecture vernaculaire en pierre. Taoufiq Mohammed Lakbaibi s’intéresse à la profession de Laqwādsī, ou “shaykh de l’eau potable,” acteur central de la gestion hydraulique dans les villes traditionnelles marocaines. L’étude examine les dimensions techniques, organisationnelles et institutionnelles de cette pratique, tout en