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L'élément maghrébin dans Sirat Baybars

Vidal Luengo, Ana Ruth

Abstract

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Full text

L'ELEMENT MAGHREBIN DANS SiRAT BATBARS PAR ANA RUTH VIDAL LUENGO Universiic de Las Palmas de Gran Canaria (Espagnc) Dans son premier travail sur Sirat Baybars, le folkloriste égyptien *Abd al-Hamrd Yünus a étabii difíerentes strates ou niveaux de formation de l'oeuvre, sur la base des divers protagonistes, des faits et des ambiances historiques dans lesquelles ils se développent: l'élément historique, prédominant au début et á la fi n de l'oeuvTe ; l'élément syiien, centré sur les aventures des fi dñwiya des montagnes de Syrie ; l'élément maghrébin, avec prédominance des aventures et des voyages en mer, et enfin, l'élément fantastique ou mer\eilleux'. Ces niveaux n'ont pas de continuité chronologique au fi l du récit, mais ils s'entremélent, ce qui accentue l'invraisemblance et le paradoxe historique qui caractérisent le genre síra. Postérieurement, dans al-^ñliir Baybars J-l-qasas alsa'bí\ Yunus simplifie sa classification, établissant quatre strates. L'élément maghrébin y devient une variante ou une prolongation de l'élément syrien, dont le thcme central est la neutralisation des dissensions internes et l'union des Torces islamiques contre les Croisades, les ismailiens jouant la un role central. La constante implication et le mélange des conflits des fi dáwiya ismaíliens de Syrie avec les batailles et axentures contre les croisés, les relations avec d'autres royaumes chrétiens d'au-delá des mers ou d'autres menaces, tout cela rend en grande mesure diííicile la distinction claire de strates narratives. Si Ton s'en tient á un critére chronologique, Yünus a d'abord décidé d'isoler cet élément maghrébin comme niveau distinct dans la formation de la slra, vu qu'on pcut y trouver des références historiques, des personnages et des ambiances postérieurs aux faits décríts ' Sira! al-^áhn Baybars. Ri.sñial Mafftslír. |Lc Caire) : Université dii Caire, s. el., 27-Ül. ' l.e (!aire: Dar al-(¿alam/Maktal)at al-.\alicia al-.Misrivya. s. d.. V Koiiiiiklijke lililí W. Leideii. 2()(H .Irahua. loiiKI.I.I-2 •Mso a\ailal)le online u\v\\ .inüi.ii! L'ÉLÉMENT MAGHRÉBLN DANS SlRj\T MYBARS 163 dans Ies aventures de I'élément syrien. Dans sa deuxiéme classification, i'éminent folkloriste opte pour un critére thématique, en vertu duquel ees aventures partagent le méme esprit de ^hñd armé suscité par les Croisades. Si les aventures des fi dñwiya ismailiens sont axées sur la lutte contre les ennemis de l'islam, qu'ils soient croisés, Mongols cu autres, Ies aventures des marins maghrébins transposent cette lutte á la périphérie du domaine islamique, prétendument vers la Méditerranée occidentale et des contrées plus éloignées, des terres inconnues reliant ees aven tures á I'élément fantastique. La difficulté á distinguer ees trois thématiques dans diñerentes parties de l'cEuvre pourrait porter á douter de l'existence de l'entité "élément maghrébin" dans ^rat Baybars, ou de son importance. Elle pose aussi la question de la signification que peuvent ou qu'ont pu avoir, pour les lecteurs, ees histoires de marins et de héros maghrébins, insérées dans un texte plein d'appels symboliques, ouvert á l'interprétation et la réinterprétation. L'éloignement du Maghreb et sa méconnaissance chez la majorité des récepteurs du récit font que I'élément fantastique est trés présent dans ees épisodes. Bien des aventures maritimes renvoient á des endroits merveilleux, domaines des ^nn et des sorciers pervers^. De la, leurs protagonistes visitent trés souvent des royaumes dont les noms peuvent s'identifier avec des lieux réels, mais oú se déroulent des faits mer veilleux. Les faits historiques dont s'inspirent ees récits sont á la fois dénaturés et modelés par le temps ; il sera done plus important d'élucider ici le me.ssage qu'ils transmcttent á la mémoire collective que leur véracité historique. Pour établir l'importance et la signification de l'clément maghrébin dans Sirat Baybars, il est nécessaire d'analyser les épisodes, personnages et événements qui renvoient á ees terres d'Occident'. Comme point de départ, il faut teñir compte du fait que cette Sira est, avec Siraí Dat alHimma et Sirat Bani Hilál, l'une des biographies orales incluant le plus ' M. C. Lyons signalo que ridenliíication de ees périples-lá a\ec rélcmem nierxeilleux tienl au fait f|ue les récepteurs sont trés peu familiers des longs voyages, notamment par nier. V'oir The Arabian Epic. Heroic and Oral Ston-Telliii};. l 'ol. 1: ¡ntroduction. Cambridge : Cambridge ü. Press, 1995, 64. ' .A partir d«- Tédition de Ci. al-Gítání 'Sirat al-malik al-^áhir Baybars. I.e Catire : alHavAi ai-Misri\ya al-'.\mma li-1-Kitáb, 1996-7. désormais Sirat Baybars). basée sur la 2e édition de IVrinre de M. 'A.-L. al-Higá/.í il^ Caire, 1923/1341) et de 'A.-R. Muhaminad I ,e Caire, 1926/1344 . 164 ANA RUTH VIDAL LUENGO d'épisodes en rapport avec le Maghreb parmi les grandes oeuvres du genre. Dans le dernier cas, il est fait mentíon des villes de Séville et de Tánger, ainsi que du calife omeyyade d'al-Andalus et des peuples berbéres, ce qui renvoie á la période de la plus grande splendeur du Maghreb. Mais les motifs de la mise en scéne maghrébine de la Hiláliyya sont tres différents, car le théme central est rimmigration des tribus hilalis vers l'Ouest. La saga accorde une attention toute partículiére á Tunis, oú les Hilalis battent al-Zanáti Halífa, mais les villes de Fes et de Tánger apparaissent aussi, de méme qu'une certaine «ville d'alAndalus »\ Les références occasionnelles á des lieux ou á des personnages maghrébins difíerent dans les autres biographies orales. Dans certains cas, il s'agit de transferts historiques invraisemblables, comme la mise en scéne, dans Hamza al-Bahlawün, d'une supposée victoire des Arabes sur les Perses, á Tánger, á l'époque préislamique ; ou l'extension du cycle héroíque de 'Antar aux Croisades et á la Reconquisté. Dans d'autres narrations, comme Slrat Sayf ibn Di Tazan ou Sirat 'Ali ^aybaq, l'élément maghrébin se réduit aux allusions á des visiteurs de villes comme Fes, Meknés ou Kairouan. Dans Sirat Baybars, au contraire, il y a réguliérement, d'une part, des histoires plus ou moins longues dont les protagonistes sont Maghrébins (des marins généralement, mais aussi des princes, commer^ants ou pélerins); d'autre part, les aventures des principaux protagonistes au Maghreb ou en Andalus. II ne s'agit pas de banales allusions exotiques á des parages lointains, ni d'amplifications exagérées des victoires des héros mamelouks dans d'autres espaces, mais bien de récits, parfois intégrés dans la trame principale, et qui montrent une importance réelle du Maghreb dans le vécu de la collectivité créatrice et réceptrice de la Sira. '• Souvent considérée commc répopcc nationalc du Maghreb arabe, la Hilatma est en train de disparaltre comme tradition órale rccilée. A Marrakech, un des rares endroiis oíi cette tradition se perpetúe, le répertoire habituel l'omet significativement ; le public préícre des siyar basées sur des faits historifiues, comme al-H'ahliábina [Dál at-Himma) ou al-Ismá'ilma [Sirat Baybars). La difíitsion d'un récit ne serait pas toujours liée á ridcntification direcle des rcccpteurs : les facteurs idéologiques (le préjugé historiciste, les nationalismes rcgionaux . . .) peuvent influencer tant son déclin que sa revitalisation. V'oir R. Kruk et Cl. Ou, « In the Popular Manner. .STra-recitation in Marrakech anuo 1997 ». Edebiyát. 10 (1999), 18.3-198 et H. T. Norris, « The Rediscovery of the Ancicnt Sagas of riie BanO Hilál». BSOAS, LI (1988), 3. 462-464. '■ U. Vermeulen, « Antar á al-Andalus ». Adas del XII Congreso de la U. E. A. I. (Málaga. ¡984). Madrid, 1986, 741-755. L'ÉLÉMENT MAGHRÉBIN DANS SiRAT BAYBARS 165 Sidi A' bdallñh al-Magáwañ, l'étranger en Occident A une époque de crise instituüonnelle, culturelle et spirituelle comme la période mamelouke, il n'est pas étonnant que Sirat Baybars ait été marquée par l'impact du soufisme sur la société, dans une recherche de vécus spirituels au-delá de la culture religieuse légaliste et de plus en plus ankylosée. Ainsi, beaucoup des personnages centraux de la Sira sont considérés comme des hommes de Dieu^ des saints cu des étres extatiques, notamment Srdr 'Abdalláh al-Magáwarí', protagoniste de la plupart des interventions surnaturelles en faveur de Baybars et de ses héros. De méme que Ahmad al-Badawí et d'autres saints vénérés en Egypte, Srdr 'Abdalláh est d'origine maghrébine". Dés le début, sa provenance et sa condition d'exilé en Orient sont clairement spécifiées, car dans ses premieres apparitions, il évoque des vers « dans la langue des Maghrébins » - Je suis en Orient, et je suis étranger en Occident/ Quand je cons tate que l'éclair luit je m'émerválle II apparait toujours prés de l'eau, sur la rive ou en haute mer, á bord d'un esquif á deux rames - souvent des palmes ou de banales écuelles de ce matériau dans une simple chaloupe {sallüra, parfois déformé en sannüra ou salwd), ou dans une barque á deux máts {sawtiyya, satie), quand l'un des héros est en position íacheuse et demande, sur une impulsión, l'aide de Dieu. Al-Magáwarif se déclare "nécessiteux de Dieu", et sa condition d'ascéte exilé, éloigné de ce monde, s'accentue avec les symboles de la barque de palme verte, associée á la modestie et á la pauvreté, ou á la bénédiction, évoquant l'arbre prés duquel le Prophéte se prosternait''. La fragilité d'al-Magáwarr, au méme titre que la rudesse de 'Utmán ou l'ingénuité d'al-Sálih, sont des attributs de sainteté, mais il s'agit en ' Vocalisation empruntée á J.-Cl. Garcin, Un centre musulmán de la Haute-Egypíe médiévale: Qüs. Le Caire, 1976, 162, qui mcntionnc á Qjnñ un ascétc niaghrébin, Yüsuf b. Muhammad Abü-l-Haggág al-Magáwarr. On peut lire aussi al-Mugüwiri, de mugñwir, "assaillant", vu le caractére combatif du personnage. A Qiná, on venere un aulre saint d'origine maghrcbine, 'Abd al-Rahim al-Magribr de Ceuta (m. 1195/392). Idem, 160-3. " Ahmad al-Badawí est probablcment né á Fes. Son surnom renvoie á l'habit bcdouin maghrébin qu'il portait toujours. ■' La confection de panicrs de palme earactérise aussi un autre personnage, le sultán al-Sálih "le ravi", ncgligeant les aflaires de gouvernement, mais doté d'une mystérieu.se clair\oyance. Al-Magáwarí utilisait cgalement une des branches du palmier béni par le Frophcte ; de méme, le ivali Muhammad b. Gum'a identihait la nature des marchandises dans le port d'Alexandrie en les touchant avec une branche [Sirat fí aybars, IL 13, 929). Cette tradition a peut ctre un lien avec la hannñna, trono de palmier sur lequel s'appuyait Muhammad pour faire le sermón dans la mosquee de Mcdine. Remplacé par une chaire, l'arbre soupirait aprés sa proximité. Voir A.-M. Schimmel, « Muhammad. The Prophet in Popular Muslim Piety ». El |CD-Rom|. Leiden : Brill, 2001. [VII, 376]. 166 ANA RUTH VIDAL LUENGO contrepartie d'un puissant instrument deus ex machina pour instaurer rordre annoncé par la prophétie héroique. Srdr 'Abdalláh apparait á Yáía dans une étrange embarcation de soie verte, avec des rames de palme, et assure á un Ma'rüf abasourdi que sa barque le portera jusqu'á Genes pour s'entretenir avec son beau-pére, le roi Hanna, accablé par la soudaine conversión de sa fi lie á l'islam et son mariage secret. Face aux réticences de Ma'rüf, 'Abdalláli répond que « Dieu dispose d'hommes qui, levant simplement les sourcils, subxdennent á tout besoin Dans ses interventions initiales, Sidí 'Abdalláh al-Magáwarr établit un lien surnaturel entre les principaux héros de la &ra: Baybars, le futur sultán, Ma'rüf, chef des Banü Ismá'íl, 'Utmán, premier écuyer de Baybars, Abü Bakr al-Batraní, capitaine de la fl otte, enfin Srha, futur chef ismailien et éternel rival du méchant óuwán. II n'est pas fortuit que Srdl 'Abdalláh, reconnaissant al-Sálih comme le mentor du futur sultán Baybars, lui précise qu'il a, lui aussi, élevé deux rois, Abü Bakr et Srha, guidés par ses interventions". II y a de claires concomitanccs entre les deux premieres apparitions de Srdr 'Abdalláh pour aider d'abord Baybars puis Ma'rüf, méme dans les formules narratives : les deux héros prétendent chacun enlever un roi, respectivement Michel de Constantinople et Hanna de Genes ; cha cun va vers la rive faire ses ablutions et prier deux rak'as, demandant l'aide de Dieu. Al-Magáwarr lui apparait sur-le-champ et le transporte miraculeusement, en un aller-retour instantané, á bord de sa fragüe barque. Chacun des deux héros re^oit des instructions : il fera appel á un jeune homme brun, qui se manifestera en un lieu indiqué et lui livrera le roi dans un sac, mais il ne devra en aucun cas lui demander qui il est ni comment il s'appelle. Aucun des deux ne résiste á la tentation d'interroger le jeune homme, qui refuse de fournir le moindre détail et disparait. Ma'rüf réussit á apprendre de Srdr 'Abdalláh que le jeune homme sera .son frére et ami le plus cher et qu'il le tirera d'affaire á de nombreuses occasions, afin d'obtenir de grandes victoires pour l'islam. Le narrateur, quand il raconte la premiére apparition Sirat Baybars, II, 12, 890-4. C'cst ce que dirá Ibráhím, aprcs avoir sauvé Baybars d'un agent de óuwán, suggcrant que le vcritable auteur de raclion est son saint prolecteur al-Hidr. Op. cit.. II, 1 1, 808, " Ibid., II, 18. 948. La relalion entre pouvoir et souíisme fut tres étroite che/, les jjrcmiers sultans mamelouks, conscicnts de rimpact, sur leurs sujets, des saints et des confréries. II n'est pas fortuit c|uc Baybars lui-ménie véiu're Ahinad al-Badawñ Voir ■S. Al-Hakim, « Le souíisme et son message culturel durant la période des mamloukes ». AHIM. 9-10 1997-8!. 2b. L'ÉLÉMENT MAGHRÉBIN DANS SiRAT BAiBARS 167 á Baybars, annonce déjá que tout a été fait par Srha, un personnage encore inconnu. II n'en spécule pas moins sur la possibilité que le saint soit aussi apparu en réve au jeune homme pour lui annoncer la rencontre avec Ma'rüf, ou qu'il puisse s'agir de l'un de ses prodiges. Plus loin, le narrateur met en relief la connexion spéciale entre les prodiges de Sídí 'Abdalláh et ceux de Silia, héros qui ne se distingue pas par ses aptitudes physiques mais par son génie. Slha a été formé par le maitre 'Abdalláh durant son séjour á Genes, aprés avoir découvert le contenu du livre de Yünán et échappé á óuwán et d'al-Burtuqul C'est lui l'énigmatique jeune homme, au róle décisif pour l'avenir de Ma'rüf. Mais Síha revétira également l'aspect de nombreux autres personnages, trompant son monde pour accomplir d'importantes missions afin de défendre l'islam. Lors d'une autre intervention pour aider Ma'rüf, qui veut de nouveau désespérément se rendre á Genes, son épouse ayant été enlevée, Srdí 'Abdalláh lui fait promettre de s'assurer qu'en son absence, ses hommes accepteront pour nouveau chef un homme brun de peau et de petite taille, qui réclamera sous peu la chefferie ismailienne et ce, malgré son apparence méprisable et inutile'-. Mais pour que Síha deviennc sultán, al-Magávvarf doit également "prévenir" les autres parties impliquées. II transportera par mer 'Utmán et al-Sálih d'Alexandríe vers « une terre que seul Dieu connait», une ile lui appartenant, d'oú Ton peut voir l'avenir". Al-Sálih arrachera deux laniéres á sa palme et écrira deux messages ; l'un, qu'il jettera á l'eau, pour un certain AbO Bakr et l'autre, qu'il lancera vers le ciel, pour les Banü Ismá'rl. Ce dernier message est une anticipation de l'arrivée de Srha et de l'ordre intimé de l'accepter comme chef en l'absence de Ma'rüf". Dans sa relation avec Baybars, 'Abdalláh a une place plus margínale que celle d'Alimad al-Badavvi, qui fait deux apparitions tres significatives pour l'ensemble des signes et des augures de l'avenir du héros. Lors de la premiére, al-BadawT préside une congrégation de saints qui obtient la guérison de Baybars, alors esclaxc malade perdu dans Damas. AlBadavvT intercede en sa fa\cur auprcs de Dieu. Egalement présenl, Ahmad al-Dasüqr annoncc la Nuit du Destín durant laquellc Baybars demandera á Dieu le pouvoir sur Eg)pte et Syrie, v(i*u qui lui sera accordé. Le mystique 'Abd al-Qádir al-Grlání inter\ient aussi, mais il '' Si ral ¡iavhars. II. 914. " I,i» nirnic ilr .semble a\oir été thoisie par al-Magáwart jjour y étre emerré. Ci'est r "He \ ert< '". <iii son sanetuaire se irouverail. «/). cií., W 48. 8071-72. " Ihid.. II. 18. 920-988 V 941-8. 168 ANA RUTH VIDAL LUENGO n'est pas fait mention de la présence d'al-Magáwan dans cet épisode'^. Dans la deuxiéme intervention, Ahmad al-Badawi adopte Baybars, nommé gouverneur de la province d'al-Garbiyya. Le héros, qui veut construiré un pont sur la riviére, entre en conflit avec les "maitres des lieux", des §nn croyants n'ayant pas d'autres terres. De nouveau, alBadawi réunit les saints sous un arbre oú Baybars s'est abrité et concede aux ^nn un nouveau refuge sur le seuil du mausolée que Baybars lui fera construiré á sa mort, á Tanta, prés de Tall al-Haddádm'®. Malgré la relation historique d'Ahmad al-Badawr et du sultán alZáhir Baybars, la biographie órale ne donne pas un role des plus actifs á ce mystique en comparaison avec les interventions répétées de 'Abdalláh al-Magawari. Comme nous l'avons vu, le prodige le plus caractéristique de Sidi 'Abdalláh est la faculté de se déplacer par mer sur de longues distances en quelques secondes. Ainsi, en trois coups de rame avec trois invocations á Dieu, sa barque se retrouve ailleurs, prés ou loin, dans cette réalité ou dans une autre'^ Le maitre insiste sur le fait que ees merveilles sont l'oeuvre de Dieu seul. II distingue lá ses propres prodiges, réalisés par la volonté divine, de la magie ou de l'astuce des hommes. Diaboliques entre les mains des sorciers et sorciéres, souvent chrétiens ou simplement infideles, les oeuvres prodigieuses sont légitimes dans celles des saints, ou quand elles procédent de ^nn bienfaisants et croyants, comme l'épouse de Srha, Tág al-Nás. Al-Magáwarr devient une sorte de patrón des marins, protecteur des naufragés ou des voyageurs de la mer. II sera le mentor du jeune Srha, aprés l'acquisition des armes et des habits du sage Inán qui Taideront dans ses piéges et ses tromperies. II traversera d'abord, sur le bateau de bronze qu'Inán avait fabriqué pour fuir Óuwán, une mer de poison brülant. Le bateau part en récitant sa généalogie et ses origines ; '• Ibid., I, 2, 142-4. Des trois mystiqucs meiitionnés, sculs al-Badawi (1199/12001276/.596-675) et al-Dasuq! (1235-1278P/633-676?) furent contemporains de Baybars. Tous deux sont véncrcs en Egyptc, oü ils vccurcnt et Ibndcrent des eonlVéries soufies réputées. "■ Ihid., I, 10, 718-731. " Les traditions nord-afrieaines parlent de ees pouvoirs des saints, et la ligure du saint qui \oyage en mer se retrouve dans la littcrature berbére. V'oir E. Montet, U cuite des saints musulmans dans l'Afrique du .\'ord. Üené\'e, 1909, 28 ; H. Basset. Im littérature des Berberes. .Alger, 1920. 276, eitcs par M. C. Lyons, The Arabian Epic. Vol. 2: Analvsis 461 et 462. L'ÉLÉMENT NLAGHRÉBIN DANS SlRAT BArBARS 169 les fi gures de bronze prennent \de sous la forme des marins qui le gouvernent'". Sa'd, dans sa fuite désespérée d'al-An^bár, suite á la disparition au combat d'Ibráhím et d'Aydumur, est ainsi repeché en haute mer par le wati et transporté au port de Büláq''^. Comme protecteur des marins, al-Magáwarí aura un role crucial dans la capitulation de la Ville des Clairons {Madlnat al-Abwáq): il prévient le capitaine Abü Bakr, fait "voler" sa galére jusqu'á Alexandrie et réunit en une demiheure une fl otte entiére. Idem quand 11 transporte immédiatement les bateaux en Angleterre pour combattre le sorcier Gámirln-". Entre autres prodiges, al-Magáwarí fait tomber les murs rien qu'en les montrant du doigt, libérant ainsi les ismailiens de Genes ; il fait apparaitre ou disparaitre Srha de l'intérieur d'une tombe, écarte les barreaux de la prison oú sont retenus Srha et 'Izz al-Dm Muhlik-'. Connaisseur des forces magiques, 'Abdalláh introduit une note dans un pain qu'un génie de la sorciére al-Qárisa fait parvenir á Baybars pour le prévenir du danger. Lorsque la sorciére plonge Le Caire dans les ténébres, tra^ant un cercle d'enchantements, Srdí 'Abdalláh apparait á la tete de l'armée d'al-Záhir, avec une volée d'oiseaux multicolores qui déchirent les ténébres de leurs serres^'. Mais peut-étre l'intervention la plus spectaculaire est-elle la défense de la Ville de Marbre de 'Abd alSalrb, roi des lies d'Or : le saint fait apparaitre dans le ciel une somptueuse coupole ; en surgit un diacre avec un soi-disant message du Messie, artifice qui dévie l'attention des troupes chrétiennes- '. Profitant de l'influence et du controle machiavélique que le clergé exerce sur des monarques chrétiens crédules, al-Magáwarí fournit á Síha une trompette qui lance du feu et des étincelles et un habit fantastique, mü par un mécanisme permettant de monter et descendre á volonté, ce qui leur fait croire qu'il s'agit d'un ange vengeur envoyé par le Messie~'. Lors d'autres interventions contre les infideles, al-Magáwarí est combatif; il fournit des instruments magiques pour la lutte ou utilise lui-méme une Siral Baybars, II, 13, 951. Op. ciL, II, 19, 1315. Ibid., IV, 35, 2372 et III, 29, 1968. Ibid., II, 11, 944; II, 13. 9.52 et II, 20, 1381. -- Ibid., IV, 38, 2554-60. Ibid., V, 45, 2926-29. Ibid., III. 24, 1679-1881. Habit également utilise á Constantinople (III, 28, 1917) et dans la Ville des Clairons (.^íha volé sur les inaccessibles murailles sur\'cillces par 300 fi gures annon<,ant íarrivée des intrus avec des clairons de feu assourdissants (IV, 35, 2369). 170 ANA RUTH VIDAL LUENGO palme verte, innocent objet qui anéantit instantanément ses adversaires-^. Srdr 'Abdalláh s'érige comme l'un des principaux auxiliaires des héros. De par sa condition áhomme de Dieu, il cautionne l'immense táche de légitimation du pouvoir du sultán Baybars, confirmant qu'il s'agit d'une lutte des fi déles qui sont avec Dieu face á des apostats et á des infideles. L'euphémisation de ses interventions violentes comme l'attitude générale des personnages, qui se déclarent toujours guidés par le dessein divin, paraissent indiquer la forte influence exercée par un soufisme contemplatif, dans lequel le sujet ne s'eñbrce pas de se rapprocher de Dieu, mais oú Celui-ci vient á lui. Se manifestant par l'illumination et la révélation*''. Abü Bakr al-Batranl et les Awlñd 'Ajym Abü Bakr al-Batraní de Tánger est sans doute le personnage maghrébin le plus remarquable de Sirat Baybars. 'Utmán a eu une visión sur l'ile de Srdr 'Abdalláh précisant qu'Abü Bakr est appelé á devenir le capitaine de la fl otte mamelouke et á donner de nombreuses victoires á l'islam. Sa vie croise celle de Baybars et de ses héros quand le morceau de palme qu'al-Sálih a lancé á la mer lui parvient, empéchant un batean qui mouillait en haute mer de naviguer'. Al-Batranr est capitaine d'un navire qui deviendra légendaire : al-Guráb al-Mansür (« La galére victorieuse »), galion imposant, armé de canons, avec un équipage intrépide de soixante-quinze Maghrébins, les Fils de Aysd^^. Lors de sa premiére inter\'ention, al-Batranr vient au secours de 'Utman et d'al-Sálih, surpris par une attaque de la fl otte génoise lors de leur retour á Alexandrie, complétant ainsi la connexion entre les principaux personnages de la Sira. Tout comme Baybars, Abü Bakr a le destín hasardeux du héros d'origine royale qui vu sa vie de prince s'interrompre et vit loin du royanme lui revenant de droit. II relate lui-méme les détails de sa C'csl avcc elle qu'il tue Gamirin, rol d'Angleterre, et Rümfl, roí de la V'ille des Monts Inaeeessibles et de la Riviére Chuehotante {Madinat al-'L'rüq wa-l-.\'ahr al-Harrñr). Ibráliim re(,oit du saint une feuille qu'il doit se placer sur le front pour coinbattre le géant al-l'árüd d'Abyssinie (I\^ 36, 2428-9). S. Al-Hakim sígnale, au temps des Mamelouks, la poléinique entre cette eoneeption du soufisme et l'autre, orientée vers la conduite et l'eHbrt dti rroyant pour se rapprocher de Dieu. V'oir « Le soufisme et son message culturel », 30-32. .S7ra/ Baybars, II, 13, 936. Peut-étre en rcférence aux 7.Ó mamelouks initialement acquis avec Baybars pour le rol al-Sálih. Plus loin, il est question de 47.1 Maghrébins. non plus de 75. L'ÉLÉMENT MAGHRÉBIN DANS SlMT BAIBARS 177 tue son adversaire avec les dents'^. L'un des rares marins maghrébins dont on mentionne le nom, 'Abd al-Quddüs, fort « comme un buffle étalon », posséde la méme adresse et coupe aussi avec les dents les liens de ses compagnons, quand al-Zrr les fait prisonniers''". Muhammad Háíí al-Rás ("celui qui a la tete découverte"), disciple d'al-Magáwarí et fi ls d'al-Batram, se distingue par sa technique d'archer, que lui a enseignée son pére. Et, de méme qu'ils l'ont fait á terre, les Awlád 'Aysa profitent d'une beuverie des chrétiens pour s'échapper ou tuer les équipages de bateaux entiers, Trés souvent, le récit des batailles navales se centre sur l'abordage et la lutte á terre, fondée sur la supériorité numérique^' ou n'utilisant les navires que pour transporter des troupes. De fait, la narration s'étend sur la description de ees passages. Dans la premiére bataille contre les Génois, Abü Bakr prend le port, ce qui permet la lutte corps á corps entre al-Sálih et les chrétiens; partant, le role central dans la bataille revient au roi, armé de son épée de bois et de son bouclier de sycomore, et á un héros génois miraculeusement converti á l'islam. Bientót, les ismaíliens, avertis par le message qu'al-Sálih avait lancé au vent, aiTivent; mais le vrai protagoniste est ici Srha". Dans la conquéte d'alQjtalán, les facteurs de la victoire sont: la stratégie navale de 'Arnüs, rhéroisme personnel d'Abü Bakr, qui lutte sous l'eau avec Kinyár, l'entrée des ismaíliens et enfin l'astucieuse intervention de Síha. II obtient la collaboration d'un anclen Jidawi, Sama'án al-Murr, vigié de la chaine de protection du port"''. Puis, dans la bataille contre Sürdín al-'Uzma, Abü Bakr suggére á Baybars d'envoyer de nombreuses troupes terrestres pour empécher la fl otte du roi Sátirín de débarquer^'. Ibid., II, 18-19, 1292-94. C'est ainsi qu'il tucra aussi Kiiiyár, fi ls d'al-Zfr. ¡bid., II, 13, 939. Ce personnagc apparaít plus tard comme vigié du Gurñb (II, 18, 1272). ■' Al-Burtucjus, compagnon de Guwün, alíirme cpie « les musulmans sont comme les vagues de la mer, leur nombre est interminable », et s'ctonne de la bonne formation de la flotte islamic|ue commandée par 'Arnüs. Ibid., II, 13, 940-43. Ce fi dám babitait al-Qjtalán depuis des années. Otage de Kinyár, il seivait de vigié dans Tattcntc d'un duel pour obtenir la main de la princesse catalane dont il s'était épiis [ibid., III. 24, 167.5-6). La méme histoire .se rcpéte dans Texpédition contre óanigarín, roi de l'íle d'Arvvád (III, 27, 1865-71). ¡ind., IV, 33, 2210-2. 178 ANA RUTH VIDAL LUENGO L'élément maghrébin daris la slmcture narrative de Sirat Baybars L'attention que le narrateur porte aux combats au corps á coips, qui privilégient l'action des ismaíliens, modifie logiquement le role cen tral d'Abü Bakr et de ses hommes. Aprés le sauvetage de Ma'rüf, le report sur le sultanat de la vengeance personnelle d'Abü Bakr sur les Catalans, puis l'expédition á Rome, les missions d'al-Batranl deviennent surtout un motif de faire-valoir des héros principaux, des épisodes subsidiaires de la trame principale, dans laquelle l'action a trois mobiles importants : les provocations de óuwán, les rébellions ismailiennes et les aventures amoureuses de 'Arnüs en terre chrétienne. C'est pourquoi les éléments maghrébin et syrien s'entremélent dans la Sira, surtout dans sa partie céntrale. Comme le prophétisait le Livre de Yünán, Síha sera le véritable antagoniste de óuwán et le vainqueur de tous les commandants ismaíliens rebelles. Al-Batraní et ses hommes seront délivrés par Síha á plusieurs reprises ; les sauver dans les iles d'al-óalaf est d'ailleurs l'un des défis opposant Síha et le rebelle ismailien 'Izz al-Dln Muhlik^^. Dans un nouvel afírontement avec les Catalans, al-Batraní se rend á Barcelone pour récupérer des trésors volés. Sa mission échoue et il ne réussit á s'échapper que gráce á Marín, \izir cryptomusulman de la cour barcelonaise^''. La participation de Slha au commandement de douze commandants ismaíliens expérimentés est cruciale pour la conquétc de Lattaquié, malgré le fait que c'est Abü Bakr, conseillé par al-Magáwarí, qui a pris l'initiative de l'occuper pour y établir sa base^^ Aprés les attaques lancées sur al-Qítalán, les apparitions d'Abü Bakr seront plus sporadicjues et secondaires, ouvrant la voie á des aventures de plus en plus fantastiques. Apparaissent ainsi des missions liées au vol d'objets magiques, tels l'épée ou le bonnet d'invdsibilité, volés par les Barcelonais dans l'église de Marie á Damas; ou l'expédition á Genes á la recherche d'un détecteur de tré.sors enterrés. Peu á peu, l'élément fantastique s'empare du récit, avec les expéditions vers des iles merveilleuses, habitées par des ou de méchants sorciers, expéditions au cours desquelles on ne mentionne pratiquement pas les personnages maghrébins, bien qu'ils composent l'indispensable équipage du Guráb al-'Uzmí. " Ibid., II, 20. 1379-1781. "■ Ihid.. III. 26. 1796-98. •' Ihid.. II. 20. 1387-89. L'ÉLÉMENT MAGHRÉBIN DANS SiMT MYBARS 179 Primes maghrébins exilés: Qara Asían et Hamqán A la fi gure du Maghrébin expert dans les arts navals, venant en aide á ses fréres d'Orient, s'ajoute un autre type de personnages qui a une fonctíon similaire : le prince maghrébin qui, pour des motifs personnels, s'exile en Egypte et se joint á la lutte commune des musulmans contre les Francs et les croisés. L'un d'eux est Qará Asían, prince de Marrakech réfugié au Caire, qui deviendra un héros remarquable dans la Sira. Malgré son nom - déformation de Qará Arslán, "lien noir" en ture -, Qará Aslán est le fi ls de Mawláy Muhammad de Marrakech. Comme pour AbQ Bakr, sa prodigieuse naissance se produit aprés la stérilité prolongée de ses parents. La reine, lasse des accusations mutuelles á ce sujet - au cours d'une dispute comique, son époux la traite de "mulé" et elle lui reproche "les testicules vides" -, accepte que son mari couche avec une esclave. Par oeuvre du destin, les deux femmes tombent enceintes la méme nuit et, comme pour les noces du roi de Tánger, toutes deux con^oivent des gar^ons : Qará Aslán, fi ls de la concubine, sera noble, vaillant et intelligent; Salabi Fáris, rejeton de la reine, sera, lui, méprisable, lache et peu éveillé. Les deux fréres sont élevés pareillement, mais quand Qará Aslán commence á donner des signes de son intelligence et de son bon sens, la jalousie ne tarde pas á apparaítre. Le prince est exilé en Egypte, porteur d'une lettre de son pére á al-Záhir, le priant de lui enseigner les arts de la chevalerie pour combattre les infidéles^". Qará Aslán al-Magribl deviendra alors un héros, caractérisé par la prudence et la soumission plus que par les prouesses guerriéres. De méme qu'Abü Bakr, il sert á maintes reprises de faire-valoir au courage des ismaíliens. Tout comme son pére, qui s'adresse á al-Záhir comme le « seigneur des rois de l'humanité » et le « roi de l'islam », Qará Aslán est conscient d'étre un serviteur du sultán, et se place au second plan sitót qu'il pressent un conflit á la cour, causé par ses vertus. II éveille la jalousie d'Aydumur al-Bahlawán, qui n'accepte pas que Baybars l'ait nommé émir sans qu'il n'ait encore démontré son courage dans une bataille. L'occasion lui en est donnée quand Ya'qOb, roi d'Acre, commet une série d'actes de violence. Qará Aslán décide de se charger de la concjuéte de la ville avec une armée de mille Maghrébins. En deux jours, il capture le roi et prend Acre, qui lui servirá désormais de base. Avant •" ¡Ind.. II, 20. 1407-10. 180 ANA RUTH VIDAL LUENGO d'abandonner Le Caire, il achéte un terrain derriére al-Darb al-Ahmar et y fait construiré une mosquée qui portera son nom''^; mais, aprés la conquéte d'Acre, il évite les domaines du sultán Baybars, dont Aydumur commande Tarmée. Finalement, Qará Asían s'établit á Brousse et s'allie avec les fi ls du gouverneur Mas'üd Bik, qui l'assure que ses territoires ne sont pas sous la juridiction du sultanat™ et fait tout pour que le valeureux Maghrébin reste á son service. A peine l'exilé a-t-il trouvé la stabilité á Brousse, vivant marié et heureux avec une esclave affranchie, Náhil, que óuwán le dupe et enléve sa femme. Al-Záhir découvre alors que Qará Asían a disparu par la faute d'Aydumur et reléve ce dernier de ses charges. Les pre mieres pistes sur l'endroit oü Náhil serait détenue ménent Qará Aslán en Valachie, oü il affronte Angibírt avec une armée de deux mille Maghrébins. Pour la premiére fois, la Sira relate raffrontement sur le champ de bataille d'un chrétien et d'un valeureux chevalier maghrébin, dont on n'arrive toutefois pas á mentionner le nom. La balance penche en faveur des chrétiens quand rismáílien rebelle Sawwán s'engage dans le combat á leurs cótés et blesse gravement Qará Aslán. Pour la pre miére fois également, on souligne le caractére maghrébin des troupes, on explique en détail comment Sawwán enléve Qará Aslán et les fi ls de Mas'üd en distrayant Ies sentinelles du campement avec des habits maghrébins. La victoire sur Angibírt échoit fi nalement á Síha et á Baybars, mais le roi franc aífirme ne rí en savoir sur Náhil. Qará Aslán restera done á Brousse pour continuer á chercher son épouse. Qará Aslán se dessine comme un héros potentiellement dangereux pour óuwán, qui tente done de le neutraliser avec la grande tragédie de son épouse, de méme qu'il prétend anéantir le pouvoir de Ma'rüf par une terrible captivité. Le héros maghrébin, jouant un role secondaire, se verra melé á une série d'affrontements avec les rois francs et fera l'objet de plusieurs enlévements, l'un par Salíb al-Rüm, un autre aux cótés de Ma'ruf et de 'Arnüs'''. Nous ne pouvons pas prouver rexistencc de cette mosquee, mais il est ccrtain qu'al-Darb al-/\limar est une des grandes \ oies construites au Caire á Tcpoque mamelouke ; elle relie la Citadelle el Báb Zuvvayla. A proximitc, on trouvc l'un des plus anciens cen tres d'installation de Maghrébins au Caire, le quartier de la mosquée d'Ibn Tulün ; les pclerins y cherchaient refuge depuis l'époque fatimide. Voir A. Raymond, « Tunisiens et Maghrébins au Caire au XVIII'' siccle », Cahiers de Tunisie, 26-7 (1959), 340. En réalité, Brousse a appartenu á TEmpirc byzantín jusqu'á rarrivée des Ottomans au début du XIV siccle. Elle n'a jamais fait partie du domaine mamclouk ni n'a eu de gouverneur musulmán comme Mas'üd Bik. Siral Baybars, II, 20, 1431-4 et III, 22. 1576-1582. L'ÉLÉMENT MAGHRÉBIN DANS SlRAT BÁYBARS 181 Le pouvoir de Qará Asían aura une continuité en la personne de ses deux fils : Markin, né d'une servante de Mas'üd Bik et Markaztln, descendant de Náhil. Qará Aslán sauvera Markin des griffes d'al-Sawdá, sorciére et reine des iles d'al-Süd, l'attirera vers l'islam et lui fera abjurer la magie*'^. Le dénouement de renlévement de Náhil viendra bien aprés, quand un ismailien la découvre avec son fi ls Markaztm, qui l'a défendue centre deux rois chrétiens pervers. Finalement, Qará Aslán retrouve son aimée et collabore avec un rival ismailien de Srha, Hálid al-Hadlr, pour sauver Markaztm*'^, Ces incorporations des fi ls perdus de Qará Aslán á l'islam sont un paralléle á la récupération des fi ls de 'Arnüs, comme une espéce de victoire sur óuwán. Dans sa derniére bataille, Qará Aslán combattra Sahdarün, neveu du roi des íles d'al-Galaf, et curieusement, il ne mourra pas aux cótés de Náhil mais de Su'ád, fi lie de Sahdarün, convertie á l'islam pour l'épouser aux portes de la mort. Un autre prince exilé qui génére de nouvelles aventures est Hamqán, bátard du prince de Tánger, Mufarrig, et d'Antarüna, princesse chrétienne de Séville. La personnalité de Hamqán - approximativement "le fou" - obéit á un stéréotype récurrent chez les personnages maghrébins, caractérisés par la piété, le zéle religieux et l'esprit combatif contre les infidéles**^. Son ardeur guerriére surprend les Orientaux et sert méme d'exemple au Chérif de la Mecque, qui rédame ses services pour libérer sa fi lie d'un ogre horrible, Gül al-Barr, et de sa bande de brigands, aux coutumes encore páíennes préislamiques. L'ardeur guerriére et les aptitudes de Hamqán s'expliquent par ses origines : c'est un renégat, « musulmán au dedans et chrétien au dehors », car il a été élevé á la cour de Nástárün, roi de Séville. Du temps oú il était prince chrétien, il avait combattu durement 'Abd al-Waddüd, roi de Tánger, son propre grand-pére. Hamqán a hérité aussi de la bravoure de son arriére-grand-pére, Sa'dün al-Rumáhl, aux racines maghrébines et éthiopiennes. II réunit ainsi le meilleur de ces cultures, tels 'Arnüs et, surtout, Srha. Connaissant parfaitement les coutumes, la langue et les habitudes des chrétiens, il peut aisément passer inapergu á Barcelone et y libérer al-Sa'id, fi ls de Baybars, de méme qu'un AbQ Op. cit., III, 29, 1958-1962. ¡bid., V, 44, 2872-6. Les habitants du Caire, par cxemple, pcrcevaienl ainsi les pélerins maghrébins, qui conser\aient une striele orthodoxie el utilisaient parfois la forcé pour imposer leur point de vuc. A. Raymond en donne des excmples dans « Tunisiens et Maghrébins au Caire . . . ». 341-2. 182 ANA RUTH VIDAL LUENGO Bakr épuisé, de nouveau prisonnier de Martüma, roi de Barcelone. De plus, en bon Arabe, il connait parfaitement la poésie la plus puré, et distrait par ses poémes les acolytes de Gül al-Barr, Togre de Taif. L'histoire de l'impétueux Hamqán provoque Tadmiratíon de 'Arnus qui, s'identifiant á lui, décide de l'aider contre Barcelone et Séville, au conde á coude avec Sa'dün et 'Abd al-Waddüd. Hamqán éclipsera méme temporairement Abü Bakr, réalisant á la cour du Caire quelques expéditions pour le sultán. La vengeance des Barcelonais est dirigée vers lui, il est capturé, et se voit également melé á de nouveaux afírontements avec al-QTtalán. Les parallélismes de cet épisode, dont les protagonistes sont les trois fréres de Kinyár al-Qitalánr, avec celui du sauvetage de Ma'rüf et la capture des trois rois catalans, orchestrée par Srha, ne font que renforcer l'idée que Hamqán est un reflet de l'intrépide chef ismaÍLlien''\ Autres personnages maghrébins: commerfanís, pélerins et opportunisíes Outre ceux que nous avons cités, la Sira mentionne bien d'autres personnages secondaires qui attestent la présence des Maghrébins en Orient, tout en peaufinant l'image que la société avait de ce collectif. L'installation de nombreux soufis originaires du Maghreb, signalée par la présence d'al-Magávvarr, n'est qu'un Índice de la grande attraction que rOrient exer9ait sur les Nord-Africains. S'ils venaient majoritairement pour le pélerinage, cela ne les empéchait pas de venir également acquérir des connaissances ou tenter leur chance dans le commerce. D'autres avaient des activités d'espionnage et de diplomatie ou, comme Qará Aslán, cherchaient l'asile politique''*'. C'est pourquoi il ne faut pas s'étonner que certains des principaux personnages de la légende, comme l'ágá Sáhm, fi déle vizir d'abord d'al-Sálih puis de Baybars, soit de pére ture et de mere maghrébine'''. C'cst lagá Sáhin qui souligiula n-ssi-mbiancc a\co le siilian. V'oir Sirat Baybars IV, 40. 2695-2717. Le cas cral-Aiidalus a ctc analysc par M. 'A. Makkr. « Ensayo sobre las aporta ciones orientales en la España musulmana». RIEI, IX-X (1961-62), 65-2.31 et XI-XII (1963-64), 7-140, cité par J. Lirola Delgado, ¿7 fmder naval de a! - Andalas . . ., 132. Chargé d'acquérir pour al-.Sálih des mamelouks parmi lesqucls se trouvera le l'ulur Baybars, le marchand d'esclaves V\lT b. al-VVaráqa s"en aperyoit quand Sñhm le met au défi de montrer ses connaissances liriguistiques et son aptitude á quérir les esclaves en devinant ses origines á son accent. Voir Siral Baybars. I. 1. 109. L'ÉLÉMENT MAGHRÉBIN DANS SlRAT BÁlBARS 183 Dans certains épisodes il y a des allusions fugaces á des pélerins maghrébins visitant Le Caire á l'aller ou au retour de la Mecque. Priant avec un rosaire de corail, le hirüm des pélerins sur le dos, un Maghrébin que croisent Baybars et 'Utmán est accusé par ce dernier d'étre le brigand qu'ils cherchaient dans une de leurs aventures*'". Le jeune Baybars obtient rapprobation du sultán Aybak en faveur d'un Maghrébin dont on a volé la bourse d'or qu'il avait laissée en dépót á un Cairote, alors qu'il voyageait au Higáz, probablement pour le pélerinage*'". L'image du Maghrébin voyageur et opportuniste, arrivant en Orient avec diverses ambitions, est bien reflétée par certains personnages, souvent des chercheurs de trésors et des charlatans. Dans un curieux épisode, óuwán invente un engin, dont Baybars entend parler á alRumayla, oú un Maghrébin l'exhibe á la foule : c'est une boite avec un miroir reflétant la réplique du diván d'al-Záhir, dans laquelle on le ri diculise et roíTense'". Síha utilise souvent un déguisement de Maghrébin, se faisant passer pour un chercheur de trésors dans une cáveme, ou pour un voyou déambulant dans Sis : il fait brüler de l'encens et récite une exhortation pour se faire donner de l'argent par les gens dont il menace de brüler les noms et de déchamer un chátiment divin". Ibrahím le convoiteur ne peut que s'exclamer, disant á Sa'd : « Regardez ce Maghrébin, qui veut manger á lui tout seul tout l'argent du monde ! S'il ne partage pas avec moi, j'en informerai le roi al-Záhir. » A une autre occasion, §Tha se déguise en rabbin; la couverture de laine blanche de sa monture sur les épaules, il récite la Torah dans «la langue des juifs maghrébins », pour libérer MaVuf et 'Arnüs des mains d'un des sbires de Sümíl, prince juif de Samarcande'-. Enfin, par le biais de ees personnages, nous trouvons de fugaces allu sions á l'esclavage dans les royaumes chrétiens. Le Maghrébin á la boíte magique, ridiculisant Baybars, s'avére étre un anclen esclave de Sürm, roi de Tyr, obligé de vivre ainsi pour garder la liberté. A son tour, Baybars n'hésite pas á se faire passer pour Tümarm, capitaine andalou au service du roi chrétien Dü-l-óawabir, alors que Yasír Sahr alMa^^ibi, esclave acheté par le roi de Genes et libéré par Maryam, "" üp. cit., I, 7, 571. Ibi(L II, 14, 1028-9. Ibid: III. 30, 2074-5. Ibid.. II, 17, 1 180-1 ct III. 23. 1612. '' Ibid., III, 22. 1.586-7. 184 ANA RUTH VIDAL LUENGO belle-sceur de Ma'rüf, remplit scrupuleusement sa mission, portant un message de Srha au sultan^\ Le Maghreb et al-Andalus, limites d'une géographie mythique Ayant pour centre Sam et Misr, mais s'étendant á des lieux éloignés comme l'Angieterre, l'Abyssinie, I'Inde, la Chine cu les mers du Sud, la géographie mythique de Sirat Baybars comprend aussi un Occident islamique légendaire dont l'image est á la fois proche et distante. Le territoire du Maghreb est en outre un espace mythique et inexploré, inaccessible et inconnu pour le petit monde des narrateurs et des récepteurs de la Sira. Les récits des voyages en Occident sont tres imprécis : parfois, il n'y a pas d'allusions géographiques claires mais seulement la mention que les héros se dirigent vers bilüd al-Magrib \ parfois, nous savons qu'ils prennent cette direction gráce aux lieux identifiables par lesquels ils passent. C'est le cas du voyage initiatique que 'Arnüs entreprend, aprés sa rébellion contre Baybars, et qui l'emméne au-delá de «la croisée des chemins et de la confluence des deux mers {magma' al-bahrayn)», lieu traditionnellement identifié avec le détroit de Gibraltar. La, il épouse Raqta, fi lie du roi al-Raqsawán^'. Dans sa fuite, 'Arnüs part sans tréve au-delá des pays étrangers {bilüd al-rüm wa-bilád al-'agam). II arrive á une terre de chaleur et de gelées intenses, sur laquelle il n'y a ni bétes ni oiseaux. Aprés avoir traversé un passage entre les ardentes Montagnes de Soufre, il atteint un royanme chrétien prés de la mer. Les habitants s'étonnent qu'il ait pu traverser une région si inhospitaliére, habitée par des 0nn. 'Arnüs est dans la ville d'al-Óahgír et al-Barr al-TawTl, dite aussi Ville des Figurations {Madlnaí al-Tasáwir) : la princesse Maryam Tuhfat al-Masíh, éprise de 'Arnüs aprés avoir entendu parler de sa grande beauté, avait commandé á son vizir de lui en faire le portrait. Dénouement prévisible : Maryam se convertit á l'islam de la main d'alMagáwarr et fi nit par épouser 'Arnüs'\ La localisation imaginaire de ce royanme á proximité du Maghreb est suggérée par l'arrivée á la cour d'al-Óahgír de 500 chevaliers maghrébins venus toucher le tribut que le roi Muhammad de Marrakech " Ibid., IV, 32, 2182 ct III, 27. 1885. '■ Ibid., III, 25, 1761. Ibid., III, 25. 1769-1776. L'ÉLÉMENT MAGHRÉBIN DANS SiMT BAYBARS 185 impose á ce royaume. La délégation est menée par Sab' al-Andalus, vizir qui avait déjá accompagné Qará Asían en Egypte et dont il nous faut supposer qu'il est rentré á Marrakech. 'Arnüs déclare aussitót qu'il n'y a plus lieu de payer la protection des Maghrébins : il se présente comme le nouveau protecteur d'al-óahgfr. Dorénavant, il sera leur lien {sab'), faisant le paralléle avec le nom du vizir. Sab' al-Andalus et 'Arnüs se préparent au combat, puis conviennent que l'añaire doit étre tranchée par la diplomatie. Bien aprés apparaítront les fruits des relations de 'ArnQs et des princesses occidentales : Dür, fi ls de Raqta, sera roi de Ma^a' alBahrayn ; Qatalünag, fi ls de Maryam, soeur de Raqta, héritera du roy aume de Raqswán, et Yatmürag, fi ls de Tuhfat al-Masrh, héritera du troné d'al-Óahg^r. Dür apparaít lors de l'arrivée de Baybars sur l'íle de la Grotte Enchantée {al-Magdr al-Mutalsam), proche du détroit. Une fi gure humaine ou d'oiseau y attire les bateaux de son appel puis prévient les habitants pour qu'ils les interceptent. Baybars tombe aux mains de Nábih Zayn, seigneur de la Forteresse du Détroit {Qa^at alBügñ^ et vassal de Dür, qui le lui rédame. Découvrant ses origines, Dür se convertit á l'islam, libere le sultán et Abü Bakr, et rompt l'enchantement de la grotte en renversant ridole^'\ Dür, Qatalünag et Yatmürag deviendront les héritiers de 'Arnüs dans la Ville de Marbre. Le dénouement de l'aventure de 'Amüs au Maghreb culmine quand il rencontre Baybars á al-óahgir. Le sultán, encouragé par Ismá'rl Abü al-Sibá', onde de 'Amüs, part aux confins des terres byzantines pour trouver Ies armées de Mawláy Muhammad. Au début, la prudence domine. Ibráhlm et Baybars cachent leur identité, se joignent aux troupes et offrent leurs services comme messagers devant 'Arnüs, qui les remarque aussitót. Aprés le combat, vdent la réconciliation entre 'Arnüs et Baybars, la conversión de la majorité des sujets d'al-Óah^r et le mariage de 'Arnüs avec 'Azíza, soeur de Qará Aslán". Confus en découvrant qu'il a employé le sultán lui-méme dans son armée, Mawláy Muhammad se montre extrémement servile et respectueux envers Baybars, dont il se sent le vassal. Cette attitude met en relief la volonté d'unifier La dcscriplion de la grolte a de grandes similitudes avee les récits sur l'Idole de Cadix (existence d'un phare manara , son caraetére talismanique, ayant le pouvoir d'attirer les bateaux . . .) V'oir J. Hernández Juberias, Im Península imaginaria. Mitos v pen das .sobre al-Andalus. Madrid : CSICl, 1996, 68-108. " .Sirai Baybars. III. 2"). 1783-86. 186 ANA RUTH VIDAL LUENGO tout rislam sous le sultanat mamelouk, magnifié non seulement face aux autres peuples, mais aussi face aux autres royaumes islamiques. Au-delá du Maghreb et d'al-Andalus, nous assistons á I'un des contretemps Ies plus terribles pour Baybars, séquestré en un lieu secret et inaccessible sur une íle de l'Atlantique. Fasciné par la description de la Ville de Neige {Madinat al-lalg), située sur l'Ile des Deux Pointes {úazlrat al-Tarqfajn), et de sa Forteresse de Fer, qu'on n'atteint qu'aprés un voyage tourmenté en Occident, en passant sous la Montagne de Diamant {úabal al-Más), au-delá de la Mer du Néant {Bahr al-'Adam) et de la Gorge des Ténébres {Fagg al-^ulümáí), le sultán tombe dans le terrible piége que le roí d'Antioche lui tend et se voit bientót prisonnier de l'impénétrable forteresse'". Le libérer est sans nul doute une mission digne de Srha et des agents ismaíliens ; ils afíronteront des dangers comme la mer á fond magnétique - annulant son action en rempla9ant les clous de leur embarcation par d'autres, en bois'" - et les piéges de l'impénétrable forteresse elle-méme. L'une des aventures les plus fantastiques dans cet espace merveilleux est le voyage de Baybars á Qaiyat al-'Ibada, pays du monde á l'envers : le temps y est fl exible et on y pratique une curieuse forme d'islam"". Séduit par les merveilles relatées par un vagabond, Baybars se dirige vers ce royanme occidental envoúté par le sorcier Tümán, qui a fab ri qué deux soleils et deux lunes aux trajectoires opposées qui se croisent sous la voúte céleste au milieu du jour ou de la nuit. Le roi local, doné de clairvoyance, a pour irrévérents vizirs deux chiens. A al-'Ibáda, il y a une grotte profonde pleine de trésors, oú Ibrálinn et Sa'd trouvent un singulier marché oü la monnaie courante est la priére. C'est une contradictoire terre d'abondance, qui fait les délices d'Ibráhím. Mais les actions les plus innocentes peuvent y devenir des délits sanctionnés par de bien paradoxales punilions (lapidation avec des giaiiis de raisin ou des chaudrons de mulühiyya . . .) Ahmad al-Badawí détruit toutes les meiveilles de ce pays : elles n'étaient que le produit des rcvcrics de chacun, matérialisées par renchantcment. Quant aux phénomcnes magiques qui persistent, Srdí 'Abdalláh signale que ce sont les signes du üp. at.. \'. 43. 282(i-2H. II cxislc cíes Icgcntics srmbiabifs sur les mcrs de Ciiine, la mer Rouge ou i'liide, imposaul aux marius d'uliliser des elous en bois ou des embareations en fiíjres végélaies. \'oir Dieirieh. « al-Magiin;llís ». El. (\', l i<j(j-b9|. "" Sirat fí aybars. \\. 33. 2272 et 34. 2274-22H7.