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Géza Alföldy et l'histoire des femmes dans la Rome antique

Álvarez Melero, Anthony

Abstract

The purpose of this article is to study G. Alföldy’s contribution to women’s history thanks to a review of his articles and his main monographs, so as to assess how muchsignificance he attached to them.

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ANTHONY ÁLVAREZ MELERO, GÉZA ALFÖLDY ET L’HISTOIRE DES FEMMES DANS LA ROME ANTIQUE 553 STUDIA EUROPAEA GNESNENSIA 16/2017 ISSN 2082-5951 DOI 10.14746/seg.2017.16.26 Anthony Álvarez Melero (Séville) GÉZA ALFÖLDY ET L’HISTOIRE DES FEMMES DANS LA ROME ANTIQUE1 Abstract The purpose of this article is to study G. Alföldy’s contribution to women’s history thanks to a review of his articles and his main monographs, so as to assess how much significance he attached to them. Key words Women’s history – prosopography – epigraphy – historiography 1 Je tiens à remercier J. Bodel (Brown), A. Caballos Rufino (US), G.A. García Vivas (ULL) et M.-Th. Raepsaet-Charlier (ULB) pour leurs conseils et avis, ainsi que les organisateurs L. Mrozewicz, Z. Kaczmarek et M. Duch pour leur chaleureux accueil. Ce travail a été mené dans le cadre des projets de I+D, „Funciones y vínculos de las elites municipales de la Bética. marco jurídico, estudio documental y recuperación contextual del patrimonio epigráfico. I” (ORDO V) (Référence : HAR2014-55857-P) et „Marginación política, jurídica y religiosa de la mujer durante el alto Imperio romano (siglos I-III)” (Référence: HAR2014-52725-P) du „Programa Estatal de Fomento de la Investigación Científica y Técnica de Excelencia del Ministerio de Economía y Competitividad”, cofinancé par le Fonds Européen de Développement Régional (FEDER). Il a été préparé pour l’essentiel à l’occasion d’un séjour de recherche à la Brown University (USA), en août 2016, grâce au professeur J. Bodel et au soutien du VPPI-US. Autant que possible, la bibliographie a été limitée au strict nécessaire et aux titres les plus récents. Je demeure seul responsable des erreurs pouvant subsister. STUDIA EUROPAEA GNESNENSIA 16/2017 · ROMAN HISTORIOGRAPHY. RESEARCH PERSPECTIVE 554 INTRODUCTION Le thème qui va retenir mon attention traite d’historiographie, par le biais de l’examen de la place accordée à l’histoire des femmes dans l’œuvre de G. Alföldy. Cet intérêt a surgi suite à mes propres travaux sur la prosopographie des parentes de chevaliers romains, qui constitua l’objet de ma thèse de doctorat, dirigée par M.-Th. Raepsaet-Charlier (ULB) et A. Caballos Rufino (Sevilla), dont j’ai tiré une monographie aujourd’hui sous presse2. Ensuite, ma participation, en tant que réviseur technique, à la traduction espagnole de la dernière édition de la Römische Sozialgeschichte de G. Alföldy, publiée à Séville, m’a convaincu de l’intérêt à continuer à travailler sur cette problématique3. Ce qui m’a paru surprenant au premier abord, ce fut la concision avec laquelle G. Alföldy y évoque la femme, thématique qu’il évacue rapidement, comme en témoigne sa préface à la quatrième édition allemande de son ouvrage. En effet, sans nier l’importance de thèmes socio-anthropologiques tels que les gender studies ou le mariage, p. ex., G. Alföldy affirme ne pas traiter de ces questions, à l’instar de celle des femmes, car elles se prêtent davantage à des considérations sur les relations sociales, couvrant plusieurs époques, plutôt qu’à une étude historique diachronique4. Ces assertions donnent à penser, d’autant plus qu’il avait contribué, de façon parfois décisive, à réhabiliter la place des femmes dans les travaux relatifs au monde romain par le biais de la prosopographie. 2 A. Álvarez Melero, Matronae equestres. La parenté féminine des chevaliers romains originaires des provinces occidentales sous le Haut-Empire romain (Ier-IIIe siècles). Alliances matrimoniales, pratiques religieuses et mobilité géographique de femmes de l’élite romaine, Bruxelles-Rome, sous presse. 3 G. Alföldy, Nueva historia social de Roma, traduction de J.M. Abascal et révision technique d’A. Álvarez Melero, Séville 2012. 4 Idem, Römische Sozialgeschichte, Stuttgart 2011, p. 11: Jeder weiß freilich, dass in den letzten Jahrzehnten die sog. sozialanthropologischen Themen – Problembereiche wie „gender studies”, die Stellung der Frau einschließlich solcher Fragen wie Ehe oder Prostitution, Familie, die Stellung des Kindes, der Jugend, der Alten, der Randgruppen – stark in den Vordergrund der sozialgeschichtlichen Forschung rückten. Ich bin auf diese Fragen im Allgemeinen nicht eingegangen, da sie sich eher für epochenübergreifende Betrachtungen über „social relations” als für eine diachronische historische Studie eignen. Allerdings habe ich in der aktualisierten Bibliographie zu den Hauptproblemen der römischen Sozialgeschichte auch die wichtigste neue Literatur zu diesen Themenbereichen zusammengestellt. ANTHONY ÁLVAREZ MELERO, GÉZA ALFÖLDY ET L’HISTOIRE DES FEMMES DANS LA ROME ANTIQUE 555 QUELQUES JALONS HISTORIOGRAPHIQUES ET DES MAITRES RESPECTES Avant lui, il est vrai que la Prosopographia Imperii Romani , dans sa première édition, ou la vénérable Real-Enzyklopädie comportaient des entrées sur des femmes, mais il ne s’agissait en aucun cas d’une étude spécifique sur le sujet. Ces ouvrages sont en fait conformes aux usages de leur temps et à leur nature encyclopédique, puisqu’on y trouve seulement des références biographiques5. Cependant, dans le sillage des travaux, centrés uniquement sur l’époque républicaine, de M. Gelzer6, mais surtout de F. Münzer, un changement intervient. En effet, avec l’accent mis sur les familles, F. Münzer, victime de la barbarie nazie, se lamente du désintérêt porté aux femmes par ses contemporains et revendique leur importance dans les luttes des dernières décennies de la République7. L’influence de R. Syme ne doit pas être sous-estimée non plus, puisqu’il soulignait, dès l’introduction de sa Roman Revolution , qui doit beaucoup à F. Münzer8, que les femmes jouaient un rôle politique non négligeable, comme en témoignent les exemples de Servilia, Octavie ou Livie9. Tout au long de sa production scientifique, le professeur d’Oxford a défendu ce point de vue. Il suffit de rappeler les propos qu’il a exprimés dans son Augustan Aristocracy , pour s’en convaincre10. Toutefois, tous ces savants, dont la 5 Voir plus particulièrement, A. Álvarez Melero, Rédiger une prosopographie de femmes. L’exemple de la Rome antique, [in:] S. Chemotti et M.C. La Rocca (eds.), Il genere nella ricerca storica. Atti del VI Congresso della Società italiana delle storiche, I, Padoue 2015, p. 69-79. 6 M. Gelzer, Die Nobilität der römischen Republik, Leipzig 1912. 7 F. Münzer, Römische Adelsparteien und Adelsfamilie, Stuttgart 1920, p. 6: Wiederum sind wir der römischen Namengebung Dank schuldig. Die Töchter empfingen wie die Söhne den Geschlechtsnamen des Vaters und behielten ihren Mädchennamen bei, wenn sie heirateten. Von dem Lieben und Leiden der Frauen schweigen die Bücher die Geschichte, zumal bei diesem Volke harter Männer und in diesen Zeiten wilder Kämpfe. Doch, die blosse Erwähnung einer Frau oder Mutter, die blosse Angabe des Verwandtschaftsgrades von Trägern verschiedener Gentilnamen, die blosse Andeutung von Familienbeziehungen bei fehlender Geschlechtsgenossenschaft bringt öfter eine Bereicherung unseres Wissens. Voir aussi les considérations de R.T. Ridley [in:] F. Münzer, Roman Aristocratic Parties and Families, Baltimore 1999, p. XXIV-XXV. 8 R. Syme, The Roman Revolution, Oxford 1939, p. VIII. 9 Ibidem, p. 12; 21; 23-24; 58; 69; 112; 116; 225; 229; 239; 265; 340-341; 345; 377-379; 384-386; 388; 414-416; 422; 425; 427; 444-445; 491. Sur ce sujet, voir G.A. García Vivas, Octavia contra Cleopatra. El papel de la mujer en la propaganda política del Triunvirato, 44-30 a.C., Madrid 2013, p. 81-82 et 87. Sur les rapports entre R. Syme et G. Alföldy, G.A. García Vivas, Géza Alföldy and Ronald Syme: a Case Study, ibidem. 10 R. Syme, The Augustan Aristocracy, Oxford 1986, p. 168: Women have their uses for historians. They offer relief from warfare, legislation, and the history of ideas; and they enrich the central theme of social history, if and when enough evidence is available. STUDIA EUROPAEA GNESNENSIA 16/2017 · ROMAN HISTORIOGRAPHY. RESEARCH PERSPECTIVE 556 renommée n’est plus à faire, ne se centraient que sur les élites, d’autant plus qu’ils travaillaient principalement sur des sources littéraires, seules disponibles pour l’époque républicaine, il est vrai, alors que la pratique de l’épigraphie ne se développe qu’à partir d’Auguste. Un changement méthodologique interviendra à partir des années 30 du XXe s. Désormais, il s’agira de faire de la prosopographie un instrument d’analyse d’histoire politique et sociale, dont la République ne serait plus l’unique centre d’intérêt, afin d’accorder à l’époque impériale toute l’attention qu’elle mérite. En effet, parallèlement à la publication des travaux susmentionnés, commencent à sortir de presse les premières livraisons d’une entreprise scientifique de grande ampleur, la seconde édition de la Prosopographia Imperii Romani , sous l’impulsion d’E. Groag et A. Stein, eux aussi victimes du régime nazi, et dont le dernier volume vient de paraître11. E. Groag et A. Stein, puis leurs successeurs, ont eu recours de manière plus systématique aux sources auxiliaires que sont la papyrologie et surtout l’épigraphie, alors en plein essor, pour la mise au point d’une œuvre capitale pour la connaissance des élites du Haut-Empire, sans tourner le dos aux catégories sociales inférieures. C’est donc dans ce contexte méthodologique et fort de cet héritage intellectuel, dans les pas laissés par ses illustres prédécesseurs, que G. Alföldy va consacrer l’immense majorité de sa production scientifique, dans le but d’éclairer d’un jour nouveau l’histoire sociale du monde romain, grâce au recours à l’épigraphie et à la prosopographie12. Ce choix pouvait paraître normal compte tenu du fait qu’il reconnaissait des maîtres renommés dans chacun de ces champs d’étude, comme en témoignent les préfaces à ces différents ouvrages: A. Alföldi, E. Birley, K. Christ, I. Hahn, H.-G. Pflaum, R. Syme, F. Vittinghoff et H. von Petrikovits. C’est donc tout naturellement qu’il va s’inspirer d’eux, après des débats parfois acharnés, pour approfondir ou critiquer leurs réflexions, puis exposer sa propre conception de la société romaine. 11 E. Groag, A. Stein et al., Prosopographia Imperii Romani, saec. I. II. III, Berlin 1933-2015. 12 Sur ses thèmes de prédilection, voir les communications contenues dans l’ouvrage Eredità di un maestro. Géza Alföldy, storico del mondo romano. Riflessioni. Roma, 7 giugno 2012, Rome 2013. ANTHONY ÁLVAREZ MELERO, GÉZA ALFÖLDY ET L’HISTOIRE DES FEMMES DANS LA ROME ANTIQUE 557 QUELLE PLACE POUR LA FEMME DANS SA CONCEPTION DE L’HISTOIRE SOCIALE DE ROME? Pour comprendre les différents thèmes dont il est ici question, il convient de prendre en compte l’idée que G. Alföldy se faisait de la société romaine, organisée selon un célèbre modèle pyramidal, fortement hiérarchisée et inégalitaire, composée d’ordres et de couches (le fameux Stände-SchichtenModell ), qui accentuera avec le temps la différence entre honestiores et humiliore s13. Selon cette conception, le corps social romain comportait dans sa partie supérieure une Oberschicht où se trouvaient l’empereur et la domus imperatoria , suivis par l’ordre sénatorial, équestre et décurional, fractionnés en une série de strates superposées qui rassemblaient des individus aux fonctions et au prestige inégaux, mais offrait cependant une réelle possibilité de promotion sociale. En-dessous de ces groupes privilégiés, séparée par une barrière difficilement franchissable, se trouvait l’ Unterschicht , avec la plebs urbana et rustica , subdivisées à leur tour entre ingenui , liberti et seru i14. 13 G. Alföldy, Römische Sozialgeschichte, p. 196 pour le schéma. Ce modèle a connu un franc succès et a été repris par nombre de chercheurs. Voir, p. ex., avec de légères variations, F. Kolb, Sozialgeschichtliche Begriffe und antike Gesellschaft am Beispiel der Hohen Kaiserzeit (Vortrag anläßlich des 33. Deutschen Historikertages in Würzburg, März 1980), [in:] 33. Versammlung deutscher Historiker in Würzburg. Beihefte zu Geschichte in Wissenschaft und Unterricht, Stuttgart 1982, p. 131-132, qui soutient que sénateurs, chevaliers et décurions formaient un continuum social de groupes définis en fonction des postes détenus, se divisant entre une Reichselite/aristokratie et de nombreuses élites locales, sans pour autant rejeter une subdivision selon des critères socio-économiques en classes (Klassen) et en couches (Schichten) entre une Oberschicht et une Unterschicht. Cette vision, selon lui, doit tenir compte du Status, à double composante socio-juridique, pour décrire les rapports entre les trois ordres supérieurs (Statusgruppen), que l’on peut décrire également en termes de Berufsgruppen, dont les délimitations coïncident largement avec celles des ordines. Voir aussi J. Scheid, F. Jacques, Rome et l’intégration de l’Empire (44 av. J.-C.-260 ap. J.-C.), I, Les structures de l’Empire romain, Paris 1990, p. 291-375 ou A. Winterling, „Staat”, „Gesellschaft” und politische Integration in der römischen Kaiserzeit, Klio 83, 1, 2001, p. 102-103 = idem, Politics and Society in Imperial Rome, Malden 2009, p. 21-22. Voir déjà H.W. Pleket, Sociale stratificatie en sociale mobiliteit in de Romeinse Keizertijd, TvG 84, 1971, p. 215-216 et H. Castritius, Die Gesellschaftsordnung der römischen Kaiserzeit und das Problem der sozialen Mobilität, BTUM 8 (3), 1973, p. 39. Plus récemment A. Klingenberg, Sozialer Abstieg in der römischen Kaiserzeit. Risiken der Oberschicht in der Zeit von Augustus bis zum Ende der Severer, Paderborn-Munich-Vienne-Zürich 2011, p. 17-24. 14 Pour la plèbe urbaine, P. Veyne, La „plèbe moyenne” sous le Haut-Empire romain, Annales (HSC) 6, 2000, p. 1169-1199 = idem, La société romaine, Paris 2001, p. I-XLVI [avec un autre titre], qui propose aussi un schéma différent pour les affranchis et les esclaves: idem, Vie de Trimalcion, Annales (ESC) 16 (2), 1961, p. 213-247 = idem, La société romaine, p. 13-56. Voir aussi, pour les catégories sociales sises en dessous de l’ordre équestre, N. Purcell, The Apparitores: a Study in Social Mobility, PBSR 51, 1983, p. 125-173 ou encore A. Abramenko, Die munizipale Mittelschicht im kaiserzeitlichen Italien. Zu einem neuen Verständnis von Sevirat und STUDIA EUROPAEA GNESNENSIA 16/2017 · ROMAN HISTORIOGRAPHY. RESEARCH PERSPECTIVE 558 Cette description rend à la fois compte des critères légaux (possession d’un certain cens, ingénuité, valeurs morales, etc.) qui justifient l’obtention du rang, c’est-à-dire l’appartenance à un ordo matérialisée, pour certains sénateurs et chevaliers, par l’exercice de fonctions avec les obligations, mais aussi le port légitime d’insignes qui en découlent15, et des qualités personnelles qui définissent le statut, qui n’est pas forcément proportionnel au rang16. Cela explique, entre autres, dans le schéma de G. Alföldy, la pyramide logée à l’intérieur de la grande, chevauchant la ligne de démarcation entre les collectifs dirigeants et le reste de la plèbe, destinée à représenter les membres de la familia Caesaris ou les Augustale s17. On Augustalität, Francfort-sur-le-Main 1993, qui défend l’intégration des sévirs augustaux au sein d’une Mittelschicht. 15 Voir aussi F. Kolb, Sozialgeschichtliche Begriffe, p. 132. 16 Nous nous rallions à la définition du statut qu’ont fournie P. Garnsey et R. Saller, The Roman Empire. Economy, Society and Culture, Londres-New Delhi-New York-Sydney 2014, p. 140-141: „A Roman’s status was based on the social estimation of his honour, the perception of those around him as to his prestige. Since statuses reflect values and outlook rather than legal regulations, distinctions are less precise than in the case of orders”. Cette formulation du concept de „statut” souligne clairement que les apparences pouvaient être trompeuses, surtout en comparaison avec le rang qui requérait des critères intangibles et indiscutables. En outre, le statut nous paraît à la fois un prérequis et une conséquence de la jouissance d’un rang privilégié : il fallait être moralement irréprochable pour accéder aux ordines supérieurs, dont l’éclat rejaillissait sur celui qui y était parvenu et parfois sur sa famille, comme nous le verrons plus loin. Voir déjà H. Castritius, Die Gesellschaftsordnung der römischen Kaiserzeit und das Problem der sozialen Mobilität, BTUM 8 (3), 1973, p. 39; F. Kolb, Sozialgeschichtliche Begriffe, p. 132; N. Purcell, The Apparitores, p. 126 et S. Breuer, Stand und Status. Munizipale Oberschichten in Brixia und Verona, Bonn 1996, p. 11-12. Sur la notion d’ordo, voir l’article fondamental de B. Cohen, La notion d’“ordo” dans la Rome antique, BAGB 4e série, 2, 1975, p. 259-282. Ce concept, polysémique, est assez difficile à définir: cf. I. Mennen, Power and Status in the Roman Empire, Leyde 2011, p. 6-10. 17 Voir aussi A. Winterling, „Staat”, p. 101 = idem, Politics, p. 19 qui pointe du doigt les contradictions qui surgissent dans l’exposé de G. Alföldy, dans la mesure où, selon lui, on ne peut admettre la présence de certains affranchis et esclaves (Augustales ou membres de la familia Caesaris) au sein de l’Oberschicht en utilisant les mêmes critères (privilèges légaux et ascendant social) qui déterminent l’appartenance à une couche précise (Schichtzugehörigkeit) des sénateurs, des chevaliers et des décurions. En effet, les individus marqués par une extraction servile étaient juridiquement discriminés et socialement méprisés. Dans le même ordre d’idées, le professeur berlinois souligne que G. Alföldy commet une autre erreur en soutenant l’idée d’une hiérarchisation des groupes privilégiés alors que dans le même temps il décrit comment une partie des chevaliers s’immisce au sein de l’ordre sénatorial et des ordines de décurions, sans oublier la superposition de la pyramide des membres de la familia Caesaris qui recouvre ainsi en partie l’ordre équestre et décurional, les mettant de la sorte sur le même pied. Ainsi donc, A. Winterling conclut en soulignant que les caractéristiques „pouvoir” et „richesse” sont à la fois fondamentales et sans objet pour assigner les individus à une strate bien précise. Il nous semble en revanche que ces assertions restent contestables parce qu’elles ne prennent pas suffisamment en compte la relative perméabilité de la société romaine qui explique pourquoi certains personnages, en raison de leur statut – concept pour lequel A. Winterling n’apporte aucune définition – et en dépit de leur ANTHONY ÁLVAREZ MELERO, GÉZA ALFÖLDY ET L’HISTOIRE DES FEMMES DANS LA ROME ANTIQUE 559 comprend aussi, à la vue de cette description, que la place dévolue aux femmes soit infime dans sa production scientifique, en dépit du fait qu’elles prenaient part tant aux phénomènes de promotion sociale qu’à la vie de l’ordre sénatorial dont elles étaient membres de iure , tant qu’elles ne se mariaient pas en dessous de leur rang. Pour les autres catégories inférieures, en revanche, les femmes ne disposaient pas d’autant de privilèges juridiques. Malgré tout, G. Alföldy était parfaitement conscient des limitations du point de vue qu’il défendait18. En effet, si l’on examine les critiques qui lui furent adressées, auxquelles il a répondu point par point19, on s’aperçoit très vite de leurs lacunes, qu’il s’agisse de K. Christ20 ou, dans une moindre mesure, de F. Vittinghoff21. Cela étant, dans tous les cas de figure, la femme n’y occupe que peu de place. Comment expliquer cela? SA PRODUCTION SCIENTIFIQUE PASSEE AU CRIBLE: DE LA DALMATIE A LUCUS AUGUSTI Parmi ses premières publications, il convient de citer, en 1961, son article sur la position de la femme en Liburnie22, qui constitue un prélude à son ouvrage plus général sur la population et la société de la province de humble rang, peuvent côtoyer de prestigieux sénateurs et chevaliers. En outre, malgré cette perméabilité et l’importance du statut social, on ne doit pas oublier que le rang restait un facteur important mais qui ne suffisait pas toujours. L’erreur du chercheur de Berlin est de vouloir, de manière légitime, plaider pour une analyse basée exclusivement sur le rang ou sur le statut qui amène en effet à des incongruités. Toutefois, c’est la combinaison de ces deux éléments qui permet de saisir à sa juste valeur la complexité de la stratification sociale telle que défendue par G. Alföldy. 18 K. Christ, Grundfragen der römischen Sozialstruktur, [in:] W. Eck et al. (éds.), Studien zur antiken Sozialgeschichte. Festschrift Friedrich Vittinghoff, Cologne-Vienne 1980, p. 213 = idem, Römische Geschichte und Wissenschaftsgeschichte, II. Geschichte und Geschichtsschreibung der römischen Kaiserzeit, Darmstadt 1983, p. 169 et A. Winterling, „Staat”, p. 99-106 = idem, Politics, p. 17-25. 19 G. Alföldy, Die römische Gesellschaft: eine Nachbetrachtung über Struktur und Eigenart, [in:] idem, Die römische Gesellschaft. Ausgewählte Beiträge, Stuttgart 1986, p. 69-81, où il réfléchit sur le concept de «société romaine», sur la structure en ordres et en couches et son rapport avec la terminologie de l’histoire sociale de Rome et pour finir la question de la dichotomie sociale. 20 K. Christ, Grundfragen der römischen Sozialstruktur, p. 213-221 = idem, Römische Geschichte, p. 169-176. Cf. H. Tvarnø, Roman Social Structures. Different Approaches for Different Purposes, [in:] Studies in Ancient History and Numismatics Presented to Rudi Thomsen, Aarhus 1988, p. 114-123. K. Christ, à son tour, s’en prend aussi aux dires de J. Bleicken, Verfassungsund Sozialgeschichte des römischen Kaiserreiches I, Paderborn 19893, p. 277-341. 21 F. Vittinghoff, Gesellschaft, [in:] idem, Europäische Wirtschaftsund Sozialgeschichte in der römischen Kaiserzeit, Stuttgart 1990, p. 214-240. 22 G. Alföldy, Die Stellung der Frau in der Gesellschaft der Liburner, AAntHung 9, 1961, p. 307-319. STUDIA EUROPAEA GNESNENSIA 16/2017 · ROMAN HISTORIOGRAPHY. RESEARCH PERSPECTIVE 560 Dalmatie23. Dans ce travail, G. Alföldy tord le cou à l’idée d’une gynécocratie chez les Liburniens, comme sembleraient l’indiquer des passages du Périple, Théopompe et Nicolas de Damas, qu’il considère comme une description de la relative promiscuité des femmes avant, puis après leur mariage. Pour ce faire, il complète les informations contenues dans les sources anciennes par des inscriptions d’époque tardo-républicaine, qu’il met en relation avec les récits historiques et dont il ressort l’existence de „Grossfamilie” matrilocale, ce qui ne signifie pas pour autant gynécocratie. Cette réaction illustre bien la méthode de G. Alföldy, qui rappelait que les sources constituaient le point de départ de tout travail historique, et a fortiori en histoire ancienne24. Si l’évocation des femmes est pratiquement passée sous silence dans son étude plus spécifique sur la Dalmatie, hormis une brève allusion à la lignée matrilinéaire25, elles ne sont cependant pas absentes dans d’autres travaux qu’il a consacrés à des provinces voisines, même si elles sont mentionnées généralement en passant, comme dans son volume sur le Norique, quand il aborde le mariage entre Romains et indigènes26. S’il est une région du monde romain qui a suscité un vif intérêt pour G. Alföldy, c’est la péninsule ibérique, que l’on peut considérer comme sa troisième patrie27. Ses publications relatives à l’Hispanie sont nombreuses et ce seront ses travaux sur Tarragone, dans le cadre de l’édition de son corpus épigraphique28, qui vont le mener à s’intéresser aux élites provinciales et aux femmes qui en faisaient partie. Je pense tout particulièrement à son ouvrage sur les flamines d’ Hispania citerior , une de ses rares incursions sur un thème apparemment religieux, car il constitue un jalon important pour la problématique que j’aborde. En dépit de son intitulé, il y traite de fonctionnement d’une administration publique, mais où une part non négligeable de son propos, scientifiquement parlant, concerne les flaminiques29. Jusqu’à la parution de ce livre, peu de titres avaient consacré ne fût-ce qu’un chapitre spécifique sur des femmes, par ailleurs prêtresses, n’appartenant pas toujours à l’élite impériale. On peut certes évoquer les 23 Idem, Bevölkerung und Gesellschaft der römischen Provinz Dalmatien, Budapest 1965. 24 Idem, La historia antigua y la investigación del fenómeno histórico, Gerión 1, 1983, p. 45. 25 Idem, Bevölkerung und Gesellschaft der römischen Provinz Dalmatien, Budapest 1965, p. 167. 26 Idem, Noricum, Londres 1974, p. 82-84, n. 27-31. 27 Pour reprendre l’expression de J.M. Abascal, Géza Alföldy (1935-2011), Veleia 28, 2011, p. 321. 28 G. Alföldy, Die römischen Inschriften von Tarraco, Berlin 1975. 29 Idem, Flamines provinciae Hispaniae citerioris, Madrid 1973, p. 49-53 et 94-97. ANTHONY ÁLVAREZ MELERO, GÉZA ALFÖLDY ET L’HISTOIRE DES FEMMES DANS LA ROME ANTIQUE 561 travaux sur les Vestales, mais leur position unique dans le panorama religieux romain et la relative abondance des sources à leur propos expliquent tout naturellement qu’on leur ait accordé de l’importance30. Pour en revenir à l’Espagne, on peut également rappeler la thèse de R. Etienne, qui recense bien évidemment les flaminiques, non seulement provinciales, mais aussi municipales, mais sa description y est succincte31. Ainsi donc, on peut à bon droit considérer, toutes proportions gardées, que les quelques pages que G. Alföldy consacre aux prêtresses du culte impérial au niveau provincial sont la première prosopographie d’un groupe de femmes n’appartenant pas à l’élite sénatoriale et issues des provinces, de surcroît. C’est l’occasion pour lui pour traiter de la question des titulatures, de leur parenté avec les flamines (les couples flaminaux étaient-ils mariés?), sans oublier leur extraction et leur origine géographique. En cela, il confirmait bien son intérêt sur l’histoire sociale du monde romain, qui doit nécessairement tenir compte des sources, essentiellement épigraphiques, bien entendu, mais aussi des populations provinciales romanisées, comme le démontrent ses travaux sur la Dalmatie ou l’Hispanie. Citons par exemple les pages sur les Baebii de Sagonte, où les femmes ne sont bien sûr pas absentes, telles que Baebia L. f. Fulvia Claudia Paulina Grattia Maximilla, sans toutefois que l’accent soit logiquement porté sur elles32. Par la suite, parallèlement au développement des gender studies , envers lesquelles il se montrait méfiant, et à la publication tant du sénatus-consulte de Larinu m33 que de la thèse de M.-Th. Raepsaet-Charlier sur les dames de l’ordre sénatorial, cet intérêt pour les femmes 34, n’allait pas se démentir. J’en veux pour preuve ses lignes sur les titulatures clarissimes dont se paraient certaines parentes de chevaliers, ainsi que leurs alliances matrimoniales35 ou encore les entrées qu’il consacre aux femmes de l’ordre sénatorial originaires 30 Sur les Vestales, voir les mises à jour bibliographiques de M.-Th. Raepsaet-Charlier, Clarissima femina. Etudes d’histoire sociale des femmes de l’élite à Rome. Scripta varia, BruxellesRome 2016, p. 73-89. 31 R. Etienne, Le culte impérial dans la péninsule ibérique d’Auguste à Dioclétien, Paris 1958, p. 166-172 et 238-250. 32 G. Alföldy, Los Baebii de Saguntum, Valence 1977, p. 18-21 (= p. 54-57). Sur cette clarissime, voir aussi M.-Th. Raepsaet-Charlier, Prosopographie des femmes de l’ordre sénatorial (Ier-IIe siècle), Louvain 1987, n° 140. 33 AE 1978, 145. 34 M.-Th. Raepsaet-Charlier, Prosopographie des femmes. 35 G. Alföldy, Die Stellung der Ritter in der Führungsschicht des Imperium Romanum, Chiron 11, 1981, p. 190-198 = idem, Die römische Gesellschaft. Ausgewählte Beiträge, Stuttgart 1986, p. 183-191.