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Théorie de l'art des jardins

Hirschfeld, Christian Cajus Lorenz

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sA * « * ^ ?.y >1 I THEORIE D E L’ART DES JARDINS I» A R C. C. L. HIRSCHFELD, Confeiller de JnJlice de S. M. Dcinoife Profejfeur de Philofophie & des Beaux-Arts dans VUniverfitè de Kieî. TRADUIT DE L'ALLEMAND. TOME P REMUER. AMSTERDAM chez MICHEL RE Y. i 7 7 9- ■■ W - ■ V-, • <; - : ‘• i'V-V v{ : : V' #4/^ • • lâ ' •- . 4ï r xi* ^«;y ! .j:MJ ■ ■■ ■ " J" ■ / : . .*% r*-, *'/ .4 PREFACE DE L’AUTEUR. J ’ offre ici aux amis de Fart des jardins le commencement d’un ou¬ vrage déjà annoncé depuis quelque temps, & auquel j’avois pré¬ paré la voie, il y a plufieurs années, par deux autres écrits moins conhdérabîes. *) Dans le premier je m’étois fur-tout propofé de découvrir les différents préjugés qui dominent parmi nous à l’égard des jardins, & les écarts auxquels on s’y livre, 8c d’oppofer quelques principes à ce goût dépravé. Dans le fécond je m’efforçois d’exé¬ cuter ce qui reftoit à faire après cet eiïài, c’eft à dire, de développer plus exa&ement les réglés à fuivre en général dans la formation des jardins pour qu’ils puiffent paffer pour beaux. Ces deux petits trai¬ tés, qui vu leur rapport, doivent être regardés comme parties d'un même tout, pourront toujours être utiles 8c fervir comme de manuel à l’ami de l’art qui fe contente des connoiffances les plus indilpenfables. L’approbation que le public a bien voulu accorder à ces effais, les invitations de quelques hommes illuüres d’Allemagne, les befoins d’un art encore dans l’enfance 8c qui ne peut parvenir à quelque per¬ fection qu’à force de travaux réitérés, le charme féduifant qui efr pro¬ pre aux objets de cette efpece, tout m’engageoit à publier cet ouvra¬ ge détaillé fur l’art des jardins. Il n’eft point deftiné à opérer une révolution fubite dans nos jardins, quoique la plupart paroiffent en a 2 avoir ») Anmerkungen liber die Landhaufer und die Gartenkunjî . 8. Leipzig i?f 3 . Théorie der Gartenkunjî. 8 . Ebendaf i?75- c ’ e ft à dire: Remarques fur les maifons de campagne & l’art des jardins. 8- Leipzig 1773- Théorie de l’art des jardins. 8* Leipzig 1775* Ces deux ouvrages n’ont pas été traduits en François. X Avertijfement du Traducteur, le tradu&eur eft fujet à mal interpréter desphrafes, ou tout au moins il eft forcé à les rendre fi littéralement que l’élégance en fouftre beaucoup. La prefte une fois en mouvement ne s’arrête plus ; il faut faire tant de feuilles par femaine. On n’a donc ni le temps de confulter l’auteur, ni celui de faire venir les livres cités dans le cours de l’ou¬ vrage, fi malheureufement ils ne fe trouvent pas dans le lieu qu’on habite ou dans les environs. C’eft à cet inconvénient que je prie mes Leéieurs d’attribuer toutes les nouvelles traductions de mor¬ ceaux déjà traduits en françois, tels que le paflàge du poème de la liberté deThompfon (Page 17 ) , & celui des lettres de Pline le jeune (Page 17 . ig. 27 . 28 ) . Parmi les traduélions de morceaux déjà traduits il ne faut pas oublier la defcription du parc de Hagley (Page 72 - 7 9 ) . Elle fe trouve dans l’art de former les jardins anglois, ouvrage dont j’ai tiré toute la defcription de Dovedale, & dont par conféquent j’aurois aufii pu tirer l’autre, fi j’avois fu alors que l’ouvrage exifioit en fran¬ çois, ce que l’auteur ne dit qu’à la page 128 defon ouvrage (8c la defcription de Hagley commence à la page 62 ) , ou fi j’avois eu le temps de m’en informer. Outre cela j’ai été obligé de traduire la tradu&ion allemande, ce qui pourroit bien m’avoir entraîné afiez loin de l’original anglois. Indépendamment des traductions fuperflues dont je viens de parler, j’ai encore été contraint de traduire de l’Allemand des extraits que fait l’auteur de plufieurs ouvrages françois ou traduits en fran¬ çois, 8c où j’aurois pu employer les phrafes mêmes des originaux ou des traductions, en les refîèrrant comme dans mon texte, fi j’a¬ vois eu le temps de me les procurer: de ce nombre font i.Voya- Auertiffement du Traducteur. xi t. Voyages dans le Levant, dans les années 1749, 1750,1751, 8c 1,752, contenant des obfervations fur l’hiftoire naturelle, la Médecine, 8cc. par Frédéric Haflelquift, DoCteur en Medecine 8cc. 8cc. Traduits de l’Allemand parM. .. Paris chez Delalain 1769. 2 Volumes. (Voyez P- 119O 2. Voyages de Richard Pococke, Membre de la Société Royale 6c de celle des antiquités de Londres &c. 8cc. en Orient, dans l’Egypte 8cc. &c. contenant une defeription exacte de l'Orient 8c de plufieurs autres contrées 8cc. des obfervations intérefiantes fur les mœurs &c. traduits de l’Anglois fur la 2de Edition. 5 Vol. in 12. A Paris chez J. P. Coltard 1772. (Voyez P. 120. 121.) 3. Thevenot, Suite du voyage au Levant. Paris r<>89* Cet ouvrage eft originairement françois. (Voyez P. 121.) 4. Voyages en Barbarie 8c dans le Levant 8cc. par le DoCteur Shaw. II parut en 1743 à la Haye une traduction franqoife de cet ouvrage; cette traduction elt plus recherchée encore que l’original, le DoCteur Shaw ayant communiqué au traducteur des additions 8c des corre¬ ctions confidérables. (Voyez P. 123.) Je crois pouvoir ranger parmi ceux-ci l’ouvrage fuivant: Bruin, Reizen over Mofcovie, over Perfie 8cc. folio. Amlterdam 1711. C’eft à dire : Bruin voyages en Mofcovie, en Perfe 8cc. quoique je n’aie pu parvenir à voir la traduction même. ( Voyez P. 121 . 122 .) En parlant duparcdeHagley, 7 j’ai déjà inimué que faute de temps, je me fuis vu forcé de traduire d’après l’Allemand des pafàges tirés d’ouvrages qui originairement ne font pas allemands; en voici les titres : 1. A Six months tour through the North *of England: containing an account of the prefent Rate of agriculture 8cc. 8cc. 8cc. illultrated b 2 with xii AvertiJJemmt du Traducteur. with copperplates of fuch implements of husbandry as deferve to be generally known, and views of fome piéturefque fcenes which occurred in the courfe’of the journey. Second Edition. 1771. 4 Vol. (Voyez Pag. 64-71. 8c P. 237. 238.) 2. A Six weeks tour through the Southern countries of England and Wales 8cc. 8cc. in feveral Letters to a Friend. By the author of the Farmers Letters (Arthur Young). g- 1768. (Voyez P. 238.) 3. Chambers Differtation on Oriental Gardening. 4. London 1772. (Voyez P. 10O" io8-) 4. The Poems of M. Gray&c. 8tc. London 1775. 4. Cet ouvrage publié par Mr. Guill. Mafon, contient des Mémoires fur la vie 8c les écrits de Mr. Gray , 8c n’eft pas tout compofé de poéfies, mais auffi de morceaux en profe. (Voyez P. 139. 140.) 5. Temple’s Mifcellanies. (Voyez P. 143 . 144.) 6. Home, Effai fur l’hiftoirë de l’homme. (Voyez P. 139.) 7. Thikneffes, Voyage en France 8c dans une partie de la Catalogne. (Voyez P. 255-261.) Si j’avois pu me procurer ces ouvrages j’aurois traduit d’après les originaux, & ne m’en ferois pas écarté, comme je l’ai peut-être fait fans qu’il y ait de ma faute. Je n’ai pas même réufîi à me procurer les titres anglois des deux derniers. Quant aux paiïages tirés des Eléments of Criticifm de Home, je les ai traduits de PAnglois. L’Auteur fàit encore des extraits de livres que je n’ai pas pu trouver, & qui, ainfi que ceux que je viens de citer, n’ont pas enco¬ re été traduits en françois ; au moins je n’ai pas pu le découvrir mal¬ gré toutes mes diligences à ce fujet. Je ne parlerai pas ici de ceux de ces ouvrages qui font allemands; il cil fort indifférent que j’en aie traduit les extraits d’après l’auteur même, ou d’après Mr. Hirfchfeld : voici les titres des autres : 1. P. XIII Avertijfment du Traducteur. ï. P. Cahno Lettere d'un Vago Italiano. (Voyez P. 35.) 2. Topham, Letters from Edimburgh. &c. &c. &c. 1776. Londres chez Dodsîey. (Voyez P. 81.) 3. Chancîler Traveîs in Afia minor &c. Londres chez Dodsley. 1775. (Voyez P. 119. 120.) 4. The Hilfory of the Difcovery and conqueft of the Canary Islands êfc. by George Glafs. in 4. (Voyez P. 123. 124.) 5. Traveîs through the middle fettlements in North-America, by M. Andrews Burnaby &c. London 1775. (Voyez P. 129.) 6. Olof Toreen & Eckeberg, Appendice au voyage d’Osbeck aux In¬ des Orientales 6c a la Chine. Ouvrage originairement Suédois & dont il a paru une tradu&ion allemande en 1765. (Voyez P. 117.) Tous les autres paffages cités ont été traduits ou copiés des ori¬ ginaux. Avant de finir ce qui regarde les citations je crois de mon de¬ voir d’avertir, qu’outre la traduction en profe du Poème de Mr. Za¬ charie, intitulé les quatre parties du jour, dont je parle p. 245. 246. il en exifte une imitation en vers libres, publiée à Paris en 1773 » & quieft de Mr. l’Abbé Aleaume Secrétaire interprête deMonfeigneur: que le morceau de poéfie angloife cité p. 133. 134. eft tiré du Poè¬ me de Mr. Mafon intitulé The Englifch Garden: & enfin, que s’il en faut croire la Gazette littéraire de l’Europe (an¬ née 1765* mois de Mars), la traduction des recherches philofophiques fur l’origine des idées que nous avons du Beau &c. eft, non comme je l’ai avancé p. 190. de l’Abbé des Fontaines, mais de Mr. l’Abbé des François. b 3 Eloigné xi y Avèrtijfment du Traducteur. Eloigné comme je le fuis du lieu où s’imprime ma traduction, je crois pouvoir compter fur l’indulgence de mes Lecteurs par rap¬ port aux irrégularités qui pourroient régner dans la ponéluation & les accents: j’aurai foin de faire un errata pour les fautes un pcuconfidérables; mais un errata qui s’étendroit à toutes les petites négli¬ gences feroit plutôt fatiguant qu’utile. Au refie on promet de pren¬ dre toutes les précautions pofîibles pour rendre la traduélion du fé¬ cond Volume meilleure à tous égards que celle du premier. XV ~5HÎ^"Mr -&* Spécification des gravures contenues dans ce Volume. Ko. i. 4. 5. 6 . Projets de Pavillons. Pages 6 , 11. 15. 33. No. 2. 3. — de Cabinets. P. 3. 9. No. 7. 8. 11. — de Rotondes. P. 29. 32. 45. No. 9. 10. —d’édifices propres à placer dans un jardin, tirés de Parchite&ure de Morris. P. 33. 40. No. 12. 13. 14. Maifons de campagne françoifes; inventées par Brifeux dans 1 art de bâtir des maifons de campagne. P. 54. 58. 61. No. 15. Maifon de campagne de Stowe, vue du côté du parc; d’après un nonveau deffein. P. 63. No. 16. Maifon de campagne deLuton, vue du côté du couchant. P. 68. No. 17. La même du côté du Levant. P. 71. No. 18. Façade de la maifon de campagne de Kenwood: ces trois derniers mor¬ ceaux font tirés des ouvrages des deux Adam intitulés: Works in Archite* éture. P. 79. No. 19. 20. Cabinets, P. 81. 85. No. 3 i . 22. 23. & Pavillons; projets tirés du détail des nouveaux jardins. P. 92. 108. ij 8. No. 34. Canton *) de l’invention de Brandt. P. 134. No. 25. 26. 27. 28. 29. Grandes & petites maifons de campagne de Palladio dans les états de Venife. P. 129. 149. 155. 158. 163. No. 30. Maifon de campagne de Blondel, tirée de fa diftribution des maifons de plaifance. P. 166. No. 31. Canton de Brandt. P. 176. No. 32. 33. 34. 35. 36. Maifons de campagne Italiennes bâties par Scamozzi. P. 182. 189* 199. 202. 206. No. 37. Canton de Brandt. P. 213. No. *) Voyez p- 217 ce qu’on entend par canton dans cet ouvrage. XV L Spécification des gravures* No. 38- Rotonde de Stowe. Pâge 217. No. 39. 40. Cantons de Brandt. P. 228. 230. No. 41. Temple de l'ancienne vertu à Stowe. P. 240. No. 42. 43. Cantons dé Brandt. P. 243. 245. No. 44. Le Staubbach de Lauterbrunn, defliné d’après nature par Aberli. P. 251. No. 45. 46. Cantons de Brandt. P. 254. 264. REFLE- RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES. Tome h A PREMIERE SECTION. Coup d’ail jette fur les jardins anciens & modernes. SECONDE SECTION. Recherches fur le goût ancien & moderne en fait de jardins. TROISIEME SECTION. De l'art des jardins, confdéré comme l’un des beaux arts. QUATRIEME SECTION- De la deJUnation & de la dignité des jardins. PREMIERE SECTION. Coup d’œil jette fur les jardins anciens & modernes . I. Origine des jardins. a nature avoit formé l’homme'pour goûter les plaifirs de la belle faifon, & il ne tarda pas à favourer les agrémens de la vie champêtre. Il ne faut cependant chercher les traces de l’art des jardins que dans des flécles civilifés, éclairés & tranquilles. Que pourroit - on efpérer de trou¬ ver chez des peuples qui vivent encore dans la barbarie primitive, qui bornent toute leur activité àfatisfaire leurs befoins phyfiques, & qui font forcés par la néceffité à s’occuper de la chalTe, & à mener une vie erran¬ te ? Les jardins ne peuvent non plus fe perfectionner chez un peuple tou¬ jours fous les armes, avide de troubles, & trouvant plus de plaifir à faire des incurfions, à mener une vie vagabonde, qu’à cultiver & à défendre une contrée. Lors meme que l’homme commence à fe dégoûter de la vie.fauvage & à aimer fa fûreté & fes aifes, lorsqu’au fein de la paix, il apprend à cultiver fon patrimoine & à s’y plaire, il eft encore hors d’état de faire des jardins de plaifance, dignes de quelque attention; il faut de plus pour cela que l’exercice ait dégrolïi & raffiné, jusqu’à un certain point, fes fens extérieurs & fon goût: il faut que l’efprit fe foit accoûtumé à ces fcénes tranquilles, où la nature étale fes beautés fimples; que l’œil ait appris à faifir les attraits épars de la campagne, & que le cœur Couvre facilement & avec plaifir aux impreffions douces. L’expérience nous montre que dans les fiécles même où le goût avoit déjà fait des progrès; on vit bien plutôt de beaux bâtimens, & d’excellents tableaux, que de beaux jardins : comme fi cet art qui tient de fi près à la nature], étoit en¬ vironné de plus de difficultés que les autres. Un climat qui invite l’homr A 2 me jo Premiers Seftion. Coup d'œil jettê fur les jardins 3 - ffardins des Grecs. Les Grecs habitaient des contrées qui par leur difpofition naturelle invitaient à la culture des jardins: le génie vif de ce peuple, fon extrême fenfibilité pour toutes les impreffions agréables, fon penchant au plaifir & ■ à la variété, ne dévoient pas moins contribuer à les leur faire aimer ; auffi n’étaient-ils pas plus indifférents à cet égard, qu’aux grandes beautés de la nature même, beautés que leurs poètes nous ont fi bien dépeintes. Il paroit cependant que dans les premiers tems ils furent trop furchargés de befoins preffants, enfuite trop accablés de politique & de guerres, enfin trop fortement préoccupés d’autres arts, & furtout de plaifirs plus animés, pour trouver le tems &*le repos, fans lesquels les attraits plus doux des jardins ne peuvent être bien fentis. La multitude de ffatues, de temples, de théâtres, & d’autres bâtiments, qui dans laGrece rempliffoient non feu¬ lement les villes, mais encore en partie la campagne, les bosquets & les plaines, fourniffoient affez d’occupations à l’œil avide de beautés. Tant de merveilles fembloient ne larder aucune place aux fcénes champêtres pleines d’innocence & de charmes tranquilles. Delà vient que les jardins n’ont jamais atteint chez les Grecs le même point de perfeffion que les autres beaux arts. Homere *) décrit les jardins d’Alcinous, que l’on a fouvent auïïi im¬ modérément exaltés que ceux de Babylone, quoique les plus anciens écri¬ vains mêmes n’aient pu que copier Homere. La beauté de ces jardins confiffoit en ce qu’ils étaient ornés de grenadiers, de figuiers, d’oliviers & d’autres efpéces d’arbres repartis de maniéré que les arbres fruitiers, les ceps de vignes, & les plantes potagères avoient chacun leurs emplacements particuliers, & en ce qu’ils étaient arrofés par des eaux diffribuées ça & là de façon à fertilifer le terrein. Il paroit auffi qu’on avoit obfervé une efpéce d’ordre & de fymmétrie en plantant les arbres & les autres végé¬ taux, fymmétrie qui a été & de voit être presque partout le commence¬ ment *) Odyff. Lib. 7. anciens & modernes. il ment de l’art, fans que cependant il dût s’en tenir là. On découvre dans cette defcription les premiers développemens d’un jardin, qui confident à faire un choix d’arbres & de plantes, à foigner leur culture 6t à les ran¬ ger dans un certain ordre, 6t qui font autant de tentatives faites pour s’é¬ loigner delà nature inculte. Mais cette defcription, telle qu’elle eft, ne nous donne pas une grande idée d’un jardin royal de plaifance : on n’apperçoit ici qu’un terrein fertile arrangé en potager 6c ifolé exprès pour cet ufage. Ce modèle de jardins limples 6t utiles, s’offroit perpétuellement aux yeux des Grecs poftérieurs comme une régie, dont ils s’écartoient d’au¬ tant moins qu’Homere étoit pour, eux le législateur des arts. De hauts platanes qui jettoient de l’ombre, une eau courante, qui rafraîchifloit l’air, & quelques ftatues faifoient presque tout l’ornement des jardins où fe raffembloient. les philofophes d’Athenes. Les deferiptions parfemées dans les romans dHeliodore, d Achille Tatius & dEufïathius, écrivains des derniers tems de la littérature Grecque, prouvent que meme alors les jardins étoient peu foigneufement deffinés, fans variété 6c fans orne¬ ments. *) •v B 2 4 .MaU *) Dans le fe#nd volume des Pitture planche,’ un tableau découvert près de antiche d’Ercolano fe trouve, à la 2cme Portici qui ne repréfente pas un jardin grec 12 Première Section, Coup d’œil jette fur les jardins 4 * Maifons de Campagne & jfardins des Romains. Si les Grecs fe plaifoient aux beautés naturelles & à la (implicite clans leurs jardins, les Romains au contraire croyoient ne pouvoir fe fatisfaire qu’à force d’art, de magnificence & de profufion dans leurs maifons de campagne. Ce n’eff que de chez eux qu’on peut jetter un regard afïuré dans les jardins de plaifance des anciens. Dans les fiécles barbares la plus tranquille des fenfations, celle du beau, étouffée par des paillons bien plus fortes & par une inquiétude d’efprit continuelle, ne pouvoitpercer. Il falloit qu’auparavant le penchant à la violence & au pillage fut éteint, & l’amour du repos affermi ; & Plu¬ tarque obferve expreffément dans la vie de Numa, que rien n’accéléra tant ces effets, chez les anciensjiRomains, que la culture des terres & l’habitude de la Vie champêtre. Au milieu de pareilles occupations & des agrémens de la paix, les fenfations délicates, néceffaires pour faifir & goûter ce qui eft beau, pouvoient commencer à fe développer. Après avoir fatisfait aux premiers befoins, on commença fans doute bientôt à rendre les caba¬ nes champêtres plus commodes, en confervant long-tems encore une fimplicité dénuée de tout art. Telles étoient les maifons de campagne des anciens Romains, avant qu’ils fe fuffent familiarifés avec l’abondance & les arts : en élevant une villa rufiica , ils penfoient peu à ce que feroit un jour une villa nrbana ; *) & il ne pouvoit en être autrement, tant qu’ils ne grec réel, comme on l’a cru, mais n’eft qu’un exercice de l’artifte à qui il plaifoit de tracer un jardin, comme le font fouvent les peintres modernes. Ce ta¬ bleau offre quatre berceaux fymmétriquement difpofés, & joints enfemble par un grillage orné de vafes. Les deux berceaux des extrémités ont la meme forme & les mêmes proportions, ainft que les deux du milieu. On voit un jet d’eau dans chacun de ces derniers. Comme il y a des oifeaux perchés fur ces berceaux, on les a pris pour des vo¬ lières , ce qui eft contredit par leur difpolition même. Au travers du grillage on apperçoit des plantes & des fleurs. — Probablement ce tableau eft du moyen âge & une Ample fantaifle de l’artifte. On peut dire la mên^^chofe de ce qui eft repréfenté presque dans le même goût, fur la 4Qme planche. *) Varro Lib. i. cap. 13. anciens & modernes . 13 ne demeurèrent à la campagne que'pour'veiller fur leurs champs & fur leurs troupeaux, & qu’ils ne connurent d’autre plaifir que celui de fe li¬ vrer à un travail foutenu. Leur goût pour la vie champêtre fe rafina, à méfure que leur efprit fe développa, que leurs richeffes & leur paillon pour l’architeélure s’augmentèrent. Mais enfuite, & furtout vers la fin de la République, énervés par les tréfors conquis & par la molelfe des mœurs étrangères, ils fe livrèrent à une magnificence & à un luxe que condamneroit le bon goût, fi la politique ne le condamnoit pas. L’amour de la campagne devint une paillon effrénée. La jouïffance tranquille & no¬ ble que fourniffent les beautés de la nature fut traverfée par le luxe : & la multitude & l’étendue des palais, transportés aux champs, ne deroboient que trop/ou vent à la charue un terrein utile. *) 11 faudroit avoir lu bien légèrement les écrits des Romains, pour ne pas connoitre leur enthoufiasme pour la campagne. Non feulement les petits bourgeois, qui étoient particuliérement attachés à la vie champêtre par les avantages qu’ils retiroient de la culture de leurs terres, mais aufli les familles diftinguées recherchoient l’air de la campagne, comme s’il leur étoit abfolument néceffaire. Le tems employé à goûter la tranquillité & les plaifirs des champs, parut même important, au point de s’en fervir pour méfurer la véritable durée de la vie. Le Conful M. Plautiusjretrançlioit de la Tienne toutes les années de fes charges confidérables dans l’é¬ tat, & à l’armée, & ne comptoit avoir vécu que les neuf ans qu’il avoit paffés à famaifon de campagne, ainfi que le prouve l’infeription de fon monument, confervé jusqu’à préfent près de Tivoli. L’Empereur Dio¬ clétien lui-même penfoit ainfi avec plufieurs nobles citoyens. Les meil¬ leurs écrivains, furtout les poètes, s’efforçoient à l’envi d’éléver les beau¬ tés de la nature qu’ils aimoient tant, & d’échauffer l’imagination de leurs concitoyens par des deferiptions pittoresques. Le tumulte de Rome, ville très-peuplée, & les affaires de l’état qui n’occupoient pas le Sénat feul, B 3 mais *) Varro Lib. 1. cap. 13. & Lib. 3. cap. 2. Horat. Lib. 2. od. 15. 1 4 Première Settion, Coup 4 'œil jette fur les jardins mais encore les autres citoyens, les fatiguoient & rendoient plus vif le défir du repos & de la liberté déjà fl naturel à l’homme. A tout cela fe joignoit encore rinfluence puiffante du climat & des beautés naturelles dé l’Italie. Quels attraits ne durent pas avoir, furtout alors, les contrées dont les vues firent l’étude chérie des meilleurs payfagiffes modernes, d'un Poufïln, d'un Breenberg, d’un Schwanevelt, & d’autres! Si Bajes & d’autres endroits délicieux attiroient leurs hôtes pour les plonger dans la volupté, il y avoit auffi d’autres lieux, où les plus fages Romains partageoient leur temps entre les foins de l’agriculture, la philofophie & les plaifirs modérés de la table. Ils préféroient la maifon de campagne, qu’ils pouvoient, comme Cicéron, appeller leur Académie. Là ils écrivoient, s’entretenoient, obfervoient affiduement la belle na¬ ture, & inflruifoient la jeunefTe la plus diftinguée, qui fou vent les accompagnoït dans leur retraite. Tantôt ils s’occupoient de leur bibliothèque qui leur manquoit rarement, & tantôt des affaires de la patrie qui les rappelioient fouvent de la tranquillité des campagnes au tumulte du Sénat. Fatigués delà fevere philolophie, ils puifoient de nouvelles forces dans la poéfie & dans la mufique. Quelquefois la pêche, la chatte, le bain, dont les effets immédiats fur le corps influent auffi fur l’efprit, les amufoient tour à tour. Souvent la vifite d’un ami fincere & un foupé fait en bonne compagnie les egayoient; & même Caton, s’il en faut croire Plu¬ tarque, n’étoit pas infenfible à cette efpéce de plaifir. A table on fe repandoit en louanges fur les grands hommes j en les louant on oublioit tout ce que le monde a de fâcheux, & on ne fe croyoit jamais plus digne de la vie champêtre, que lorsqu’on s’occupoit d’objets & de difcours im¬ portants, ainfl que le fit autrefois M. Varron. *) Le genre de vie de Pline **) dans fes maifons de plaifance, & qu’il nous a décrit afiez exacte¬ ment, *) Cicero Orat. Phil. II. **) Lib. ï. epift. 9 - üb. 9. epift. 36. conf. Martial, lib. 4. epigr. go. anciens & modernes. *5 ment, eft le vrai modèle de la vie fage 6c heureufe que’menoient quan¬ tité de nobles Romains à la campagne. a. Des Maifons de Campagne, Les’maifons de campagne prirent naifiance dès les premiers fiécles de la République, lorsqu’on diftribua aux citoyens des terres à cultiver. Ils portoient leurs grains dans ces maifons : une certaine indigence étoit encore réunie à la fimplicité. Nulle magnificence; nul ornement; mais partout des cabanes pour les bergers & pour les laboureurs. On ne plantoit encore rien autour de foi pour fatisfaire les yeux ou l’odorat, mais on s’attachoit uniquement à l’utile. Dans la fuite on confacra un plus grand terrein aux maifons de campagne, non feulement pour les rendre plus commodes, mais aufii pour leur donner un certain dégré de grandeur & de magnificence. Les principales familles de Rome choifirent les plus belles contrées, pour y bâtir leurs nombreufes maifons de; campagne. Les Romains aimoient Setia*) à'caufe de la fertilité de fes champs, de la chafle, de la pèche & du bon vin. L’Albanie ne fe recommandoit pas moins par la douceur de fon climat & les beautés de fes payfages. Les collines de Tibur, faines, riantes, & enrichies du meilleur raifin ont été célébrées à l’envi *) Aujourd’hui Sezzo dans ia Campagne de Rome. Première Seïïion. Coup d'œifjette fur 1 er jardins l’envi par les poètes, les hiftoriens 8c les Rhéteurs. Horace fouhaite d’y finir fes jours. Properce, Quintilien, Catulle 8c d’autres beaux efprits y choifirent leurs retraites champêtres, 8c l’on regardoit l’air de Tibur comme fi fain que Martial s’étonne que Curiace y ait pu mourir. Eloi¬ gnée du tumulte des villes la campagne de Prénefte offroit fur fes collines une fraîcheur délicieufe. Des fources pures 8c de fuperbes canaux, de l’agrément, des fruits 8c des buifïons de rofes en abondance 8c de la meil¬ leureefpece, qui répandoient partout leur parfum, earaélérifoient ce payfage ; à droite étoit une plaine immenfe, 8c par devant une grande chaîne de montagnes faifoit avec les vallons qu’elle formoit à gauche, un contraire charmant. Que la pofition de Tufculanum étoit ravivante! Des collines d’une pente douce, 8c des vallons presqu’infenfibles fe fuccédant tour à tour ; tous les fruits en profufion dans la plaine 8c fur les hauteurs ; un ciel falubre, doux 8c toujours ferein; au couchant la vue de Rome, la méditerranée 8c en particulier la mer de Tofcane ; au levant les montagnes d’Albano, *) : les forêts de Colonna **) 8c celles d’Aglio ; ***) au feptentrion les plaines riantes de Tibur 8c des Sabins, 8c les hauteurs de Prénefte. Les beautés champêtres 8c la fomptuofité des bâtimentsde mar¬ bre de toute efpece, fe réunilfoient pour embellir cette contrée, furtout dans les plantations fertiles, formées du côté de Rome ; 8c les maifons de campagne vraiment royales qui s’offroient aux yeux de toutes parts, lui ont acquis dans les écrivains anciens une rénômmée auffi immortelle que celle des exploits faits par les Héros de Rome. Ces payfages, cette mul¬ titude de collines, de promontoires, de rivages 8c de golfes agréables étoient tellement remplis de maifons de campagne, que tout le terrein en étoit couvert. Plufieurs des principaux Romains avoient plus d’une maifon de campagne; 8c leur multiplicité, ainfi que leur fomptuofité, donnoit du relief à leurs poflelleurs. Encore aujourd’hui l’image ravivan¬ te de toutes les maifons de plaifance qui animoient jadis l’Italie Romaine nous *) Aujourd’hui Monte Cavo, autrefois Mons cavus ou Mons cilbams. **) Quelques Géographes croyent que c’eft Val monte . ***) Aujourd’hui meme la Selva d’Aglio . . anciens & modernes . nous enchante. ,„Voyez,“ ainfl nous la dépeint Thompfon, *) „Voyez comme ces maifons de campagne répandent .la joye fur les . plaines & of¬ frent un coup d’œil animé en s’élevant, ici, vers la chute cachée de ruiffeaux. maintenant perdus, & de fleuves illuflres par les chants des poëtes; là, dans l’étroite vallée deTOmbrie, ou fur les fommets de fes fombres collines qui font refpirer un air parfumé; ici, fur les côtes de Baies abondantes en vignes, où la mer paifible, ridée par le doux vent d’Oueft, baife fans ceffe le rivage, où le foleil toujours radieux éclaire l’air le plus pur; là, dans la vafle campagne de.Rome. Voyez comme elles brillent au loin jusqu’aux montagnes des Sabins, jusqu’au bruïant Anio, jusqu’à Tibur ombragé d’oliviers; jusqueS là où Prénefle éleve fon front dans les airs; ou comme baillant infenfiblement, elles s’étendent enfuite jus¬ qu’au rivage doré des rayons du foleil, là où Albe fe rafraîchit dans les eaux. cc Il paroit, foit par les defcriptions des anciens écrivains, foit par les nouvelles, découvertes, que les Romains fe difputoient à qui trouveroit la fiÉuation.la plus agréable pour fa maifon de campagne. Les tableaux que nous fait Pline .**) de fon Laurentin & de Tufci, furpaffent presque tout ce que l’antiquité vante en ce genre. Les vues toujours variées de la première de ces maifons, .& qui tantôt offroient la mer, tantôt des fo¬ rets &• des montagnes éloignées, tantôt des maifons de campagne agréa¬ bles, fltuées au bord de l’Océan, tantôt des prairies & des troupeaux,- faifoient un Ëlyfée de ce féjour , heureufement habité par un génie capa¬ ble d’en fentir les agrémens. Les chambres aufli étoient difpofées avec la même attention pour égayer l’œil & l’efprit Dans les unes on pouvoit s’amufer à la vuë & au bruiflement de la mer; dans d’autres, plus voifines du milieu du jardin, on n’entendoit ce bruit que de loin, comme un doux murmure; & dans d’autres encore on étoit livré au plus profond filence. La fltuation de l’autre maifon de campagne fameufe de Pline, près, des monts *) Poème fur la Liberté. **) Lib. 2. epift. 17. Lib. 5. epift. 6. Tome I. C j 3 Première SeÏÏion. 'Coup iïeeil jette fur les jardins monts Apennins,' n’étoit pas moins belle, „Que l’on fe repréfente, cc dit-il, 5 ,un amphithéâtre immenfe,’ tel que la nature feule en peut produire. Une vafte plaine eft ceinte de montagnes dont le foinmet eft couronné de hautes & antiques forêts. Là on peut continuellement s’amufer à tou¬ tes fortes de chaiïes ; delà aufil defeendent fur le penchant de la montagne des bois taillis, entre lesquels fe trouvent des collines d’une terre grade qui ne le cèdent pas en fertilité aux plaines les plus unies, & où une abon¬ dante moifton parvient, un peu tard il eft vrai, à une parfaite maturité. Plus bas paroilïent de tout côté des vignes. Les prairies émaillées de fleurs, font pleines’de trefle & d’autres plantes tendres, qui arrofées par des ruilTeaux intariflfables confervent toujours leur fraîcheur. Au milieu du payfage coule le Tibre, qui porte à Rome fur fes vailfeaux les grains de la campagne. Mais la vuë de tout cela donne encore plus de plaifir, quand on eft fur une montagne. Alors on croit voir, non un payfage réel, mais un payfage peint d’après la plus haute idée qu’on puiffe fe faire de fa beauté5 tant eft grande la variété, tant eft belle l’ordonnance des objets qui charment: les yeux de quelque côté qu’on les tourne. La maifon de campagne fituée au pied d’une colline, a la vuë aufli agréable que fi elle étoit fituée au fommet. La colline s’élève d’une pente fi douce & fl peu fenfible qu’on eft furpris de fe trouver en haut, tandisqu’on ne croit pas encore avoir commencé à monter. Derrière la maifon font les monts Apennins à une certaine diftance. Même dans des jours fereins & tran¬ quilles, il vient de ces monts un air fraix qui n’eft pourtant ni fort ni pi¬ quant, pareequ’il eft affaibli par la diftance des lieux d’où il fouffle.“ Pline continue encore à dépeindre les agrémens de ce fite champêtre. Les Romains bâtiiToient une partie de leurs rnaifons de campagne non feulement au bord de la mer, mais fouvent dans la mer même, afin de jouir de la fraîcheur & d’une belle vuë. Sans parler de la maifon de campagne de Dioclétien a] Spalatre en Dalmatie, *) les rnaifons de plaifance *) L’ouvrage fuivant eft très bon pour donner une idée des ruines de ce bâti¬ ment: The Ruins of the Palace of the Emperor Diocletian at Spalatro in Dalmatia, by R. Adam, fol. London 1764. aucuns & modernes, ig fance de toutes les villes, aujourd’hui englouties, s’avançoient dans la mer, j’excepte celles de Pompeji bâties fur une hauteur. La maifon de campagne de Cicéron près d’Ailura *) fe baignoit dans Ies 4 flots. Lucullus **) aufli bâtit près de Baies des appartements, qui s’étendoient de¬ puis fa maifon jusques dans la méditerranée. C’eft cette coutume dont parie Horace, ***) & qui donna lieu a Stace,****) de décrire une charmante foirée champêtre: Quum iam feiTa dies, et in aequora montis opaci Vmbra cadit, vitreoque natant praetoria ponto. D’autres Romains illuftres, tels que Lucullus, Marius, Pompée, Céfar, bâtirent autour de Baies des maifons de plaifance fur le fommet des plus hautes montagnes, foit par orgueil, foit pour avoir une vue bien étendue, foit pour fe procurer des échauguettes avantageufes en cas de guerre, j") Cette coutume paroit être devenue plus ordinaire, à méfure que la magni¬ ficence & le luxe s’augmentèrent. Le marbre blanc dont on bâtifloit les maifons de campagne romai¬ nes, fourtout dans les derniers tems de la République, devoit donnera ces édifices un air animé, & faire de loin un bel effet. Enfin on ne fe contenta plus des marbres du pays, on en fut chercher en Grece, & en d’autres contrées éloignées, & l’on tâcha de furpaffer de ce côté la beauté même des temples, ff) Les maifons de la ville n’étoient communément que de deux étages; mais aux champs on fe contentoit ordinairement d’un rez - de - chauffée, quoique l’on trouve quelques exemples du contraire, dans les nou¬ velles découvertes que l’on a faites, ftt) Au rapport de ValereMaxi- 0 2 me. *) Ad Atticum Libr. 12. epift. 20. **) Plutarch. in vita Luculli» ***) Lib. 3. od. 1. ****) Lib. 2. fylv. t) Seneca epift. 51. tt) Iuvenal. Satyr. 14.' ttt) Winkelmann, remarques fur i’archite&ure des anciens p. 34. Il décrit quelques maifons de campagne nouvel¬ lement retrouvées, dans fes lettres fur les découvertes faites à Herculanum p#g. 27-29. & dans farélation des découver¬ tes faites à Herculanum p. 24. 25. On trouve une quantité d’autres ruines de maifons 26 Premiere Section. Coup d'œil jetü fur les jardins doute que les écrivains de Rome, fi attentifs à relever la gloire de leur fiecle en tout ce qui concernoit les beaux arts, fe feroient plus étendus fur cet objet, s’ils avoient eu quelque chofe d’important à en dire. Juger de la perfection dun des arts chez une nation par la perfeétion d’un autre, c’efl porter un jugement hafardé 5 faute qu’on, a déjà commife à l’égard de la mufique des anciens, & qu’il faut fe garder de commettre de nouveau à l’égard de l’art des jardins. Les Romains paroiflent en général avoir tourné leur attention vers tout ce qui porte une empreinte de grandeur & de magnificence ; delà leur paflionpour les. bâtimens, les bains, les. cirques, les colonnades, les li⬠mes, les refervoirs & les autres objets qui frappent la vuë. D’ailleurs ce goût étoit plus facile à fatisfaire,& à fatisfaire plus promptement, que le goût pour les plantations qui demandent plus de tems & de patience, goût déjà fubjugué en partie par le premier. Luculle *) s’attachoit plus aux tableaux qu’aux fleurs & aux fruits, & on n’ignore pas combien il trouva d’imita¬ teurs. Peut être crut-on pouvoir fe contenter delà fertilité du terrein & de la beauté des vuè's, furtout de celles qu’avoient les maifons de cam¬ pagne fltuées fur des hauteurs ou au bord de la mer, & devoir moins de foins àl’embelliflement des jardins : & lorsque dans la fuite la multitude de maifons de campagne commença à rétrécir le terrein, on manqua dans plufieurs endroits de place pour des jardins d’une vafle étendue. Au tems d’Augufte onvoyoit déjà, de fuperbes.maifons de campagne; cependant les jardins étoient encore bien éloignés de pouvoir prétendre au titre de jardins de plaifanee. Virgile **). ne place dans un jardin que de la chicorée, des concombres, du lierre, de l’acanthe, des myrthes, des narcifles & des rofiers. Columelle remarque expre/féinent ***) que la culture des jardins avoit été fort négligée par les anciens Romains, & qu’elle n’avoit reçu quelqu’accroiflement que de fon tems.. Il s’avança donc dans une carrière que Virgile lui avoit laiflee ouverte ; mais les pré¬ ceptes *) Varro : Hortos Luculli, cuius villa erat in T'ufculana, non iloribus fructibusque, fèd tabulis fàilTe infignes. +*) Georg. lib. 4. v. 121. ***) Praefàt. ad: carmen de cultu. hort. anciens & modernes. *7 ceptes qu’il donne dans fon petit poème, quelqu’utiles qu’ils foyent d’ail¬ leurs, ne regardent que la culture économique des jardins. Il *) parle ce¬ pendant de quelques fleurs qui peuvent les embellir, de la violette, des rô¬ les, du lys, des hyacinthes 8c de la giroflée5 mais pour ce qui regarde l’ordonnance 8c la diftribution d’un jardin de plaifance, Columelle n’en dit pas plus que tous les autres écrivains Romains qui traitent de l’agriculture 8c des maifons de campagne. L’Italie ne s’enrichit que peu a peu de ce s beaux arbres qui de la Fu¬ rent enfuite transplantés dans les autres pays de l’Europe. Les Romains allèrent chercher ces arbres dans des contrées la plupart très-éloignées: en Syrie les figues, dans la Médie les citrons, en Perfe les pèches, en Afrique les grénades, en Chypre les lauriers, en Grece lesmyrthes, en Epire les abricots 8c toutes fortes de pommes & de poires, en Arménie les prunes, dans le Pont les cérifes 8cc. La rarité 8c la beauté naturelle de ces arbres, jointes au goût délicieux de leurs fruits, durent enchanter les Romains, furtout au commencement, 8c rendre raviflants à leurs yeux des jardins qui s’embellifloient infenfiblement 8c de ces végétaux, 6c des nou¬ velles fleurs que leur livroient la Grece, l’Afie 6c l’Afrique. Les notices qui nous font reliées touchant les anciens jardins Romains, font fi vagues 8c fi peu complétés, qu’elles ne peuvent fervir qu’à nous en faire connoitre plusieurs parties ifolées, non l’art avec lequel ils étoient. diflribués, ce qui pourtant elt l’objet principal : 6c fi Pline le jeune ne nous avoit pas laifle de fes jardins une defcription allez exaéle, **) quoique moins circonllanciée que celle de fes maifons de campagne, nous n’au¬ rions pas même l’idée d’un ancien jardin de Rome. Celui du Laurentin étoit environné d’une allée d’arbres, bordée tan¬ tôt de buis, tantôt de romarin. En dedans de cette allée s’offroit une vigne nouvelle 6c touffue, dont le fol étoit mou 8c commode pour la pro¬ menade. Le jardin étoit orné de figuiers 6c de mûriers, parceque le ter- D 2 rein *) LU). 10. **) Epift. 17. lib. 2. Epift. 6. lib. 5. 28 première Settion. Coup d’œil jette fur lei jardins rein leur étoit plus favorable, qu’à d’autres arbres. On y trouvoit une falle à manger qui jouïffoit d’une très belle vuë, quoique non de celle de la mer. Dans le refie de la defcription, où Pline s’attache furtout aux bâtimens qui étoient dans le jardin 6c autour de la demeure principale, il parle encore d’une terrafTe, ou élévation de terre, parfemée de violettes odorantes. Pline nous a dépeint moins vaguement fon jardin de Tufcum, fans doute parcequ’il étoit plus agréable àfes yeux, l’ayant planté lui-même, ainfi que le remarque expreffément cet auteur. Une place ouverte 6c dégagée, ou un parterre divifé en compartiments de différentes figures de buis, faifoit partie de ce jardin. Un peu plus loin s’étendoit en pente douce un tapis de verdure, fur lequel fe trouvoient également en buis plufieurs animaux repréfentés vis avis l’un de l’autre: l’origine des ornemens puérils de quelques jardins ! le bas de ce terrein étoit couvert d’Acanthe. Tout autour s’étendoit une promenade de verdure taillée de diverfes ma¬ niérés. Il venoit enfuite une allée d’arbres en forme de cirque qui renfermoit du buis figuré différemment, 6c des arbriffeaux foigneufement taillés. Le tout étoit environné d’un mur dérobé aux yeux par le buis qui le recouvroit. Enfuite Pline parle tantôt desbâtimens, tantôt des autres parties qu’on peut regarder comme appartenant au jardin. Parmi les premiers fe diftinguent le manege, les bains, la falle à manger, 6c la chambre à coucher, où le foleil ni le bruit ne pouvoient pénétrer. Au dehors les farments de la vigne s’élevoient en ferpentant jusqu’aux fenêtres ; en de¬ dans le mur étoit orné de marbres 6c de tableaux repréfentant des oifeaux perchés fur des branches: au deffous une fource d'eau s’annonçoit par fon murmure 5 décoration heureufe pour un bâtiment champêtre. Le refte du jardin offroit tantôt des bains de marbre qui invitaient au repos, 6c autour desquels ruiük)it une eau claire, dirigée de maniéré à entre¬ tenir la fraîcheur du gazon; tantôt des eaux jailliffantes ou des fontaines dont on attribue à tort l’invention aux modernes, 6c qui fe repandoient dans des baffins de marbre; tantôt des allées entrecoupées 6c bordées de buis. anciens & modernes. 29 buis. Outre les vuè’s que fourniiToient le dedans meme de ce jardin, on jouilfoit encore de celles des vignes, des plaines, des prairies, des mon¬ tagnes & des forets des environs : vuës qui fourmilloient de beautés natu¬ relles, & rendoient d’autant plus agréable ce féjour, fans que l’onpuifTe cependant propofer fon ordonnance meme comme un modèle à fuivre, ainfi qu’on l’a fait inconfidérément. Quiconque s’eft donné la peine de l’eflayer, avouera certainement qu’il eft très - difficile de fe faire une idée nette de la difpofition de toutes les parties qui compofoient ce jardin, & de la maniéré dont elles étoient liées entr’elles j à moins que comme Félibien, on ne veuille en juger d’a¬ près le modèle qu’on s’eft forgé foi-même, & qu’on ne change à volonté la forme & l’emplacement des chofes. D 3 ÎII.^r- 30 Première Section. Coup d'œil jette fur les jardins ÏIÏ. ffardins des Modernes. E lle cft évanouie, cette magnificence des maifons de campagne qui décoroient ci devant l’Italie Romaine. Le tems, les tremblements de terre, la mer, les ravages des Volcans & des barbares, ne nous en ont laifie que quelques ruines ; & de cette multitude de palais champêtres au¬ cun n’a été épargné. Ces contrées où jadis de fuperbes maifons cou¬ vraient la plus agréable & la plus fertile des campagnes, aujourd’hui in¬ cultes, défertes, & infeélées par un air malfain, n’offrent que le plus triffe afpeét Là d’agréables bosquets répandirent autrefois de douces odeurs; maintenant les volcans y vomiffent des tourbillons de fumée: un peuple pauvre, dénué de tout, languit dans fa cabane à la même place, où dans des palais brillants d’or Luculle dévoroit dans un feul foupé les revenues d’une province entière. Partagé entre la vénération qu’infpire l’antiquité, & la trifteffe que donne l’afpeét des ruines de ces fomptueux édifices, le voyageur contemple les reffes qui s’offrent encore ça & là à fes yeux, & qui déplacés en partie par des mains ignorantes, en partie employés par ces mêmes mains à d’autres bâtimens, n’en font que plus méconnoiffables. Ni les deicriptions qui nous font refiées de ces chefd’œuvres, quel¬ ques claires qu’elles fuffent jadis, ni le nombre de deffeins qu’on nous en a donnés d’après des conjectures, ne peuvent reparer cette perte. Les fiecles qui fuivirent la décadence de la république, les violences commifes par plufieurs Empereurs, les in valions des barbares, & la féro¬ cité introduite de nouveau par les troubles, étouffèrent le goût de la vie champêtre, à méfure que l’on dévailoit 8c la belle nature, 8c ces maifons de campagne fi riantes autrefois. Tant de ravages qui affailiirent coup fur coup l’Italie, détruifirent bientôt toutes ces fcenes agréables & bien d’autres. Le barbare triompha de l’homme & des arts. Les armes de¬ vinrent de nouveau l’occupation dominante; & la fuperflition s’alliant aux inclinations guerrières, il fe répandit une façon de penfer très-éloignée de la noble fimplicité 8c des pîaifirs purs qu’offre la nature. Le mélange - de anciens & modernes ; de tant de différents peuples ne contribua pas peu à gâter le goût Les poffefîions refiées fans défenfe furent pillées & ravagées, & l’on ne cultiva plus la terre que forcé par le befoim Bientôt on regarda comme les plus belles contrées celles ou s’élevoit un couvent à côté de l’autre. L’architeélure fembloit vouloir fe fanétifîer en ne bâtiffant que des chapelles & des églifes. S’occupoit-elle d’autres bâtimens, c’étoient de lourds châteaux gothiques, plutôt faits pour la défenfe que pour l’agrément, plutôt effrayants que,beaux, & entaffés fur des rochers efcarpés dans des contrées fauvages. Jusqu’au douzième fiecle les moines furent presque les feuls qui s’oc¬ cupèrent de l’agriculture abandonnée. Plufieurs d’entre eux, emportés par leur zèle, fuyant la corruption du fiecle, & cherchant à dompter leurs pallions, fe retirèrent dans des déferts folitaires, dans des contrées mal¬ faines, dans des bois & fur des montagnes. Là ils labourèrent de leurs mains & rendirent fertiles des terreinsincultes. Les Souverains recompenferent.leur activité par les ferres, les habitations & les ferfs qu’ils leur donnèrent en propre. Les moines de St. Bafife & de St. Bénoit furtout eurent en Italie le mérite de rendre féconde par la culture une terre qu’avoienf rendu fteriie les incurfions des barbares. Les moines furent égale¬ ment en France, en Angleterre & en Ecoffe les premiers à améliorer le fol : fans leur utile travail plufieurs provinces qui nourriffent aujourd’hui des milliers d’hommes, ne feroient que des déferts, des marais ou le repaire des bêtes féroces. Mais la barbarie du fiecle étoit encore trop grande, pour que le bon goût en fait de jardins d’agrément.'put naître à côté de l’amour de l’agri¬ culture: ceux qui s’en approchèrent d’avantage, furent les ordres religieux fondés plus tard, qui, dans le deffein de fe livrer entièrement aux occupa¬ tions commodes qu’offrent les fciences, choifir.ent pour leurs féjours lès contrées les plus tranquilles & les plus riantes. A méfure que la paix, là. raifon & les arts reparoiffoient & reprenoient le deffus, l’homme auffi rentroit quelquefois en lui-même & fe rapprochoit des douceurs de là vie champêtre. La belle, architecture renaiffoit 2 2 Première SeSHon. Coup d’œil jette fur les jardins naiffoit pour ainfi dire, au fein des anciennes ruines en même temps que les autres beaux arts retournoient en Italie : elle commençoit peu à peu à s’étendre même fur les maifons de campagne. Le contentement habita de nouveau le pays, & le foleil fe leva plus radieux fur des contrées où l’homme voyoit revenir le bonheur. i. jardins d'Italie. L’Italie affaiblie, & déchue de fon ancienne fplendeur pendant les troubles & les ravages qu’elle elfuya durant tant d’années, commençoit enfin à goûter les douceurs de la paix. La liberté, qu’avoient fu s’acqué¬ rir de nouveau plufieurs villes, les richelTes que produifoit le négoce, les lumières & la générofité de quelques Papes & de quelques Princes, réveilloient infenfiblement l’amour afioupi des beaux arts, & repandoient plus de férénité dans les efprits, & plus de délicatefle dans les fentimens. Une fois dégagés des anciennes ténèbres qui les environnoient, ces arts s’avançoient pas à pas vers la perfection ; l’art des jardins feul languit en¬ core long-tems ignoré au milieu de ce réveil général. En anciens & modernes. 33 En - apparence rien n’eft plus facile, que de trouver les traces du vrai beau dans les jardiiis, & cependant il falut bien du temps pour les décou¬ vrir. Déjà mille tableaux fournjflbient des modèles du beau & de l’har¬ monie en peinture, & les mêmes nations qui avoient produit ces tableaux, ne fachant que faire de leurs jardins, les abandonnoient aux faillies ridicu¬ les de l’ignorance ou d'un raffinement outré. Ce qui rend cette remar¬ que plus frappante, c’eft que l’on avoit des payfages charmants en pein¬ ture: nombre d’artifles d’Italie, des Pays-bas & de France, ayant étudié la nature & faifi fesipjüs.beayx; côtés, les avoient repréfenté avec toute l’exactitude que permettoient les limites de l’art; & perfonne encore n’avoit fait réflexion qu’un jardin n’efl: qu’un payfage en petit, feparé de la grande mafîe dune province, & dont la beauté naturelle eA rehaufîee par les fecours officieux de Part. Addifon *) penfoit que les François avoient pris la première difpofition de leurs'jardins chez les Italiens; opinion dont il nous doit encore la preuve. On pourroit foutenir, au contraire, que les François ont communiqué leur goût aux Italiens ; au moins elt-il fur que le Notre alla en Italie, y planta plufieurs jardins, 6c y laifla des traces, vifibles de fa maniéré dans plufieurs endroits. D’un autre côté il faut avouer auflî que les Italiens avoient des jar¬ dins de plaifance avant le Noftre. Le célébré Montaigne, qufvoyageoit en Italie vers la fin du feizieme fiecle, nous a laiilé une relation de quel¬ ques uns de ces jardins qui prouve aflez combien cet art étoit encore dé¬ fectueux, tandisque les plus grands génies travailloient à rétablir les autres arts dans leur ancienne fplendeur. Et cependant le bon Montaigne trouvoit ces jardins fort beaux; auiîi étoient-ils il fameux alors qu’on en avoit fait le fujet de plufieurs ouvrages, 6c publié des defieins qui les repréfentoient. **) Volk- *) Remarques fur l’Italie. ja, & l’autre à Tivoli: le premier ap- **) Un de ces jardins étoit à Bagnapartenoit au Cardinal Gambara, & le fe- TomeL E cond Première SeÏÏion. Coup d'ail jette fur les jardins Volkmann, *) dont le jugement mérite qu’on y ajoute foi, nous afrure que les jardins a duels des Italiens ne font pas à beaucoup près ce qu’ils imaginent. L’ordonnance, dit - il, en elt plus fimple que celle des jardins françois, mais auffî n’y trouve-t-on pas de fi fuperbes allées, de fi hautes charmilles, tant de petits cabinets, ni autant de variété. Ce¬ pendant ils plaifent fans doute à la plupart des voyageurs du Nord de l’Eu¬ rope, & leur plaifent furtout par la nouveauté des plantes qu’ils offrent, & qu’on chercheroit envain chez nous, & parmi lesquelles on diffingue Cette variété d’arbres toujours verds. cond au Cardinal de Ferrare. Citons auffi quelques paffages de Montaigne, dans fon ftyle furanné & naïf, qui s’ac¬ corde ici très-bien avec les objets. „La mufique des orgues, qui eft une vraie mufique & d’orgues naturelles, fonans toufiours toutefois une mesme chofe, fe fait par le moien de l’eau qui tumbe aveq grand violance dans une cave ronde, voû¬ tée, & agite l’air qui y eft, & le contreint de gaigner, pour fortir, les tuyaus des orgues & lui fournit de vent. Un’ autre eau pouffant une roue à tout ( avec) certeines dents, fait batre par certein.or- .dre le clavier des orgues ; on y oit auffi le fon de Trompetes contrefait. Ailleurs on oit le chant des oifeaus, qui font des petites flûtes de bronfe qu’on voit aus regales, & randent le fon pareil à ‘ces petits pots de terre pleins d’eau que les petits enfants' fouüent par le bec, cela par artifice, pareil aus orgues; & puis par autres reffbrts on fait remuer un hibou, qui, fe prefantant fur le haut de la roche, fait foudein ceffer cete harmonie, les oifeaus étant effraies de La plupart de leurs machines hydrau- fa prefance, & puis leur fait encore place : cela fe conduit ainfi alternative¬ ment, tant qu’on veut. Ailleurs il fort corne un bruit de coups de canon; ail¬ leurs un bruit plus dru & menu, corne des harquebufades : cela fe fait par une chute d’eau foudeine dans des canaux, & l’air fe* travaillant en mesme tamps d’en fortir, enjandre ce bruit." (Jour¬ nal du voyage de Michel de Montaigne en Italie. Rome 1774. 12. Tome II. pag. 67 - 69. ) — „ On voit une pyramide fort élevée qui jette de l’eau de plufieurs maniérés différentes. — Autour de la pyramide font quatre petits lacs; — au milieu de chacun eft une gondole de pierre, montée par deux arquebufiers, qui, après avoir pompé l’eau, la lancent avec leurs arbalètes contre la pyramide, & par une trompeté qui tire auffi de l’eau &c. &c." Même voyage. Tom. II. page 49*7. *) Nachrichten von Italien, ifier B and; c. à d. Mémoires fur l’Italie, 1er y 0 . lume. anciens & modernes . 35 drauliques ne font au fond que des jouets, quoique les Italiens, ne connoiffant rien de mieux, les croyent fans défauts. Elles confident ordi¬ nairement en jets d’eau minces 6c peu hauts qu’on peut varier de différen¬ tes maniérés, en petites cafcades mal fournies, 6c en d’autres pièces femblables. Plufieurs grands jardins fe diftinguent cependant parmi les autres, au rapport de ce même écrivain. Autour de Turin font ceux des ch⬠teaux de plaifance nommés Venerie, Stupigni 6c Vigne de la Reine; à Florence fe trouve le Boboli ; à Rome on voit les jardins du Vatican* le vaffe jardin Ludovifi, 6c ceux des maifons de campagne de Corfini 6ç de Medicis, qui tous tirent leur beauté de leurs fîtes agréables, de la ma¬ niéré variée dont ils font coupés par des allées, 6c de ces allées mêmes de leurs vuës,pittoresques, de leurs petits bois, de leurs grottes, de leurs ffatues. Ces différents objets, quoique encore plus furchargés de babio¬ les que dans l’ancien goût françois, en décélent cependant presque par¬ tout l’imitation. L’Italie ne laiffe pas "que d’être pleine de maifons de campagne d’une belle architecture, 6c dé vignes, ou petites maifons de plaifance, fituées hors de la ville, pour pouvoir y refpirer un air fraix, 6c environnées de jolis vignobles. Le génie des plus fameux archite&es, furtout de Palladio 6c de Scamozzi, a fait naître autour de Turin, de Milan, de Vicence, de Padoue, deVenife 6c de Rome des édifices champêtres, *) qui fe diffinguent E 2 par *) Voyez les deffeins de plufieurs 1694 . Voyez aufii les plans & profite maifons de campagne fuperbes appartedes maifons de campagne que Scamozzi nant à la nobleffe Vénitienne & bâties a bâties en partie, & en partie perfepar Palladio, dans fon Architettura, & êlionnées aux environs de Vicence, de dans l’ouvrage de Sandrat : Palatiorum Padoue & de Venife, & qui fe trouvent Roman. Pars IL cui accejjerunt Andreae dans fôn Idea dell' Architettura uni-ver- Palladii praedia aedesque hortenfes in fale. Les maifons de campagne des Vejlatii Veneto exjlructae. Fol. Nurnberg nitiens fur les rives de la Brenta ont été gravées 42 Premier e Section. Coup d'œil jette fur les jardins dins aufïï bien que leurs deffeinsTont en fi grand nombre qu’on ne peut plus en hafarder la répétition. Avant Louis quatorze les jardins de France n’étoient qu’un rendez - vous d’arbres, de fleurs, de gazons 8c de pièces d’eau, le tout dénué de goût 8c de but au point que fuivant les François, on ne pouvoir voir rien de plus fauvage 8c de plus négligé. Cependant ces jardins, auxquels il ne manquoit peut-être que Tefprit d’ordonnance, étoient plus conformes à la nature que ceux que l’on conftruifit enfuite avec tant de fraix 8c d’applaudiffements. Verfailles, Marly, St. Germain, Chantilly, Meudon8cc. abondoient en carreaux de fleurs élégamment deflinés, en terraffes, en jets d’eau, en grandes machines hydrauliques, en charmilles élévées, en grillages, en labyrinthes, en grottes, en flatues, en ornements fculptés; 8c à mefure que ces décorations naifloient, la nature difparoilToit fous leur pompe 8c leur magnificence. Tous ces objets étoient fans doute autant de beautés pour des fpe&ateurs légers, mais fuivant les vrais principes de l’art, ce n’étoient que des rafinements outrés 8c déplacés en partie : il y régnoit quelque goût, mais du mauvais 5 quelque génie, mais de celui qui faute de bonnes directions prodigue inutilement fes forces. L’étendue 8c la magnificence de ces jardins, ni les riches promelfes que Louis réiteroit fans ceffe à le Noftre dans l’enthoufiafme que les plans de cet artifte faifoient naître à mefure que l’efprit du Roi les faififloit, ne donnoient ici a l’art le droit d’étouffer les beautés naturelles. La reflexion de Home *) à ce fujet eil presque mortifiante. „On feroit tenté de croire, <c dit cet auteur, „que l’on effimoit la nature trop peu de chofe pour l’imiter dans des ouvrages que faifoit faire un grand monarque, 8c que c’eft par cette raifo.n qu’on préféroit des monffres, fans doute, comme étant plus étonnants.“ Le plus grand abus de l’art que l’on puiffe commettre eft certai¬ nement de vouloir forcer les objets naturels à fe foumettre à des loix qui ne leur conviennent en aucun fens. La coûtume 8c les préjugés féduifirent quelques écrivains **) jusqu’à leur faire recommander publique¬ ment *) Principes de la Critique, 2 Partie, nous de citer Pluche dans fon Speftacle **) Parmi des centaines contentonsde la Nature, ouvrage fi généralement lu: anciens & modernes. 43 ment ce goût qu’ils tâchoient d’ériger en ïoi générale : d’autres, il n’y a pas long-temps, ne rougirent pas de dire, & même en forme de louange^ que cet art colifichet en fait de jardins étoit le feul de tous les arts, qui fut allez heureux pour ne s’être pas altéré, c’eft à dire perfectionné, dans leur patrie. Il eft vrai que dans quelques jardins du Roi de France on a fait des merveilles, mais des merveilles qui fi l’on avoit fu profiter de ce que la nature offrit d'elle-même dans d’autres lieux, auroient été inutiles & qui tendent à un but qu’on auroit effectivement pu atteindre avec beaucoup plus de facilité par d’autres voyes. Ces fameux jardins de Verfailles aux¬ quels on a d’ailleurs fait déjà plus d’un reproche, frappent d’abord d’éton¬ nement & dadmiration, bientôt iis ennuyentj & peu après ils infpirent le dégoût. Leur réputation cependant accrue par celle que s’efr généralemerit acquis l’efprit franqois, fut caufe que ce goût s’étendit, ou du moins fe fortifia dans quelques nations. Non feulement les Franqois mais encore les étrangers furent enchaînés par le préjugé que rien n’étoit beau hors ce qu’avoit fait exécuter ce Louis presque déifié. La régularité fut par¬ tout à la mode 5 mais elle devenoit plus ennuyante à mefure qu’elle étoit abandonnée par la grandeur & la magnificence qu’on tâchoit en vain de remplacer par mille colifichets. F 2 Les lu: l’auteur des' articles de l’Encyclotire toutes fes réglés, & fî l’on eft cupédie qui regardent les jardins : d’Arrieux de voir l’ancien goût françois en genyiUe dans fa Théorie & Pratique du ce genre réduit en principes, on troujardinage; où l’on traite à fond des beaux vera de quoi fe fatisfaire dans fon ouvra* jardins &c. 4- 3me Edition, à la Haye ge. Presque tous les anciens architectes 1739. avec beaucoup de planches. Les peuvent encore trouver place ici, & préceptes de ce dernier font un peu plus même le célébré Blondel dans les charéfléchis que ceux des autres écrivains, pitres de fon traité de la diftribution des & l’on s’apperçoit qu’il s’eft appliqué maifons de plaifance &c. 3 Tom. in 4. avec fruit à la lefture : cependant les Paris 1737- 1738. qui traitent de l’orne, jardins françois font le modèle d’où il ment des jardins. 44 Première Seïïion. Coup d'œil jettê fur les jardins Les jardins fymmétriques & décorés fe feroient peut être fou tenu s, non comme des modèles à fuivre, mais comme un genre particulier, fi au lieu de les combler de louanges immodérées, *on s’étoit d’abord oc¬ cupé à difcuter leur cara&ere, & fi l’on avoit eu la prudence de ne pas donner pour des beautés tous les raffinements futiles qu’on y pratiquoit. Plus la goût anglois ficonforme à-la nature, s’étendoit, plus les applaudiffements outrés d’admirateurs aveugles qui regardoient comme de véri¬ tables beautés ce qui n’en étoit point, dévoient réveiller les connoiffeurs. Ce que Laugier*) & d’autres ont déjà dit, n’eft point une vaine critique, leurs objections font très-fondées, & telles que doivent en faire tous ceux qui font capables de juger en pareille matière. De nos jours la véritable Théorie de l’art des jardins paroît être paffiée d’Angleterre en France. On s’eft apperçu que cet art fouffre/aulîi peu que les autres beaux arts tout ce qui manque de convenance, ou eft trop uniforme ou guindé; mais que pour s’élever à fon véritable point de perfection, il faut qu’il foit dirigé par un vrai fentiment du beau & par un jugement fain. On s’eft apperçu que dans cet art aufli l’obfervation des différentes impreffions que produifent les objets, & l’examen critique du beau étoient d’un grand fecours. Ces remarques firent bientôt compren¬ dre qu’une diffribution négligée plait bien plus qu’une régularité pénible¬ ment étudiée; que l’ennui & le dégoût font les fuites immanquables de la gène & du défaut de variété ; que les points de vuë agréables & fans bor¬ nes, les changements de décorations, un certain air fauvage même font préférables à des mefures compaflees &àune exactitude pointilleufe; en un mot que la nature modeffement embellie par l’art a feule le, droit de produire .des fenfations vraiment agréables & d’égayer la raifon même. Les plus beaux efprits de la nation ffançoife commencent à fe mo¬ quer de l’ancienne maniéré fymmétrique; les enthoufiaffes élevent jus¬ qu’aux nues le prétendu goût Chinois ; les connoiffeurs cherchent fur les traces des Britons & de la nature les vrais principes propres à former des jardins plus beaux que ceux de leurs peres. On s’occupe aujourd’hui à con? *) EJTai fur l’ArchiteCture* Paris 1753. Page 276 & fuivantes. , anciens & modernes . 45 conftruire des jardins d’un meilleur genre, ou à perfectionner les anciens. Un ami des beaux-arts dont la philofophie & le bon goût embelliffent éga¬ lement la vie & les écrits, nous a fait une defcription fi agréable de fon jardin que les amateurs feront fans doute charmés de. la retrouver ici. Ce jardin fimple mais orné de tous les attraits champêtres, eft un vrai mo^ dele pour la nation. Un beau jour de printems paffé dans ce lieu enchan¬ té à converfer avec le maître, me fatisferoit plus que toute la pompe & tou¬ tes les fêtes de Verfailles. jardin de Monfieur TVateld , auprès de Paris. Aune heure de diftance de la ville, vers l’oueft, la rivieré baigne des prairies agréables, & forme en fe partgaeant en plulîeurs bras, un nombre d’iles, qu’ombragent des faules touffus, & des peupliers élévés. Les bords de ces canaux qui ferpentent, offrent partout de l’ombre, & une verdure qu’entretient la fraîcheur des eaux. Les afpeéts pittorefques, & les lointains ornés de villages & de châteaux flattent de tous côtés la vuë. Enfin dans un efpace peu confidérable, la variété des plans, l’irré¬ gularité des terrains, les finuofités des rives, l’afpeét fans fymmétrie des F 3 arbres, 45 Première Seïïian. Coup djceil jet tç fur les jardins arbres, des pentes, des iles & des digues qui en font la communication, çaufent une diverfité fi piquante, qu’on ne defire point de fortir de la pe¬ tite enceinte où l’on fe trouve, arrêté plutôt qu’enfermé par une haie d’aube - épine, & par les bords de différens canaux. Ce fite peu commun avoit été long - temps négligé. Les beautés dont il étoit fufceptible, n’exiftoient que dans la poflibilité de les mettre en œuvre* lorsqu’un jour du printems, il y a environ vingt années, je découvris cette charmante pofition. Je traverfois le fleuve pour me ren¬ dre à la ville* immobile dans un bac, occupé de mes amis & des arts, deux penfées pour moi fi douces, que je leur ai donné, comme vous le favés, le droit de dominer fur toutes les autres, je laiflois errer mes re¬ gards. Le bocage dont je viens d’ébaucher la peinture, les arrêta. Il m’offrit à la diffance d’un demi-quart de lieue, un afpeét affez agréable pour me faire deflrer d’en jouir plus parfaitement. Une prairie, des eaux, des ombrages! Voilà dis-je en moi-même, où loin de ce mouvement fi fatiguant 8 c fi fférile des grandes fociétés, loin de ces agitations fi pu eriles & fi funeffes des hommes qui cherchent en vain le bonheur dont ils s’é¬ loignent, il faudroit goûter en paix & les délices de l’étude, & les,beautés de la nature. Je ne refiftai point à cette imprefllon. A peine débarqué, je m’ache¬ minai vers un lieu qui par l’effet d’une fecrette fÿmpathie, m’appelloit à lui. Marchant dans un petit fentier à travers une prairie couverte de fleurs, je fuivois les bords du fleuve, qui dans ce canton, loin detre efcarpés, s’inclinent jusqu’à la furface de l’eau par une pente infenfible* je parvins à un chemin bordé de tilleuls. Alors des iles ombragées par de vieux faules, s’offrent à moi* une petite habitation champêtre réalife à mes yeux, les idées que je m’étois formées. Le domicile qui s’élévoit du côté de la prairie reffembloit dans fa fimplicité au presbytère d’un curé. Près de la maifon, un quinquonce de grands peupliers & de tilleuls offroit, & donne encore un couvert que le foleil ne peut pénétrer dans fes plus grandes ardeurs. Et cet ombrage s’étend jusqu’au bord d’un canal na¬ turel, formé par des iles & des petites chauffées à moitié rompues, où le courant anciens 6 > modernes . 47 courant qui fe brife & bouillonne en s’échappant, préfente aux payfagiftes des accidens faits pour les intérelTer. Autour de la maifon, vers la prairie émaillée fur laquelle elle eft placée, comme fur un magnifique ta¬ pis, étoit un petit verger5 & du coté où la riviere fuit fon cours, quatre rangs de tilleuls négligés, mais donnant beaucoup d’ombre, préfentoient l’idée d’une avenue préparée, dont jusques là on ne s’étoit pas fondé de faire ufage. Quant aux afpe&s, lorsque je fixai les yeux entre le midi & le couchant, il m’offrirent la plus vafte perfpetftive. La riviere s’y prolonge en bordant la prairie qu'elle arrofe, l’efpace de deux ou trois lieues 5 elle va fe perdre enfuite vers des coteaux ornés qui bornent-l’horifon. Le long de l’autre rive à peu de diftance, un village animé par le paffage d'un bac, plus loin d’autres villages encore, & de petites bourga¬ des embelliffent la fcene 5 & ces objets diverfifiés conduifent les regards jusqu’à des montagnes plus éloignées que furmonte un aqueduc. Du côté du midi, des bourgs affez confidérables forment' d’autres variétés ; & le vafte efpace qu’on découvre eft meublé de cultures de toute efp.ece & d’arbres fruitiers. Au deffus de cette plaine s’élève dans l’éloi¬ gnement un monticule ifolé qui rompt l’uniformité des plans. En face vers la maifon, fi l’on détourne la vue vers le levant, un petit coteau de vignes fert d’appui au vallon & préfente à fix cens toifes un amphithéâtre, qui n’a rien de desagréable. En effet fur ce tertre fe prolonge un village dont l’extérieur eft orné par l’afpeét de quelques maifons confidérables, & leurs jardins inclinés vers le vallon, conduifent la vue le long de la prairie 5 elle ne paroît plus bornée que par des hauteurs éloignées, au deffus desquelles des montagnes plus élévées encore domi¬ nent l’horifon. Enfin de l’autre côté du canal, plufieurs îles, alors incultes & indé¬ pendantes de ce petit établiflément, infpiroient le defir d’y prolonger des promenades, & d’y chercher des afpeéts qui dévoient être affortis à ceux que je viens de tracer. En 4g Première Setlwn... Coiqo dœil.jettj fur les jardins En .effet , au nord, une petite ville; couronnée'' de montagnes, envi¬ ronnée de cérifiers & de figuiers .qui s’étendent jusqu’aux bords du fleuve, forme avec l’immenfe étendue d’eau qu’on apperçoit, & de jolies habi¬ tations entourées d’arbres, un;dés plus beaux afpecls de cette charmante folitude. . Une découverte auffî heureufe ne demeura point inutile. En être enchanté, former le projet d'en partager la jouïffance avec des amis, les y conduire, leur communiquer fesimpreflions, en devenir avec eux poffeffeur & habitant 5 tout cela fut Pouvrage de peu de tems. Bientôt les arts agréables, fans violer çette fimplicité, qui s’accorde fi bien avec la nature, donnèrent quelques commodités & quelques agréinens qui manquoient à l'habitation. Ils décorèrent fans faite l’extérieur & les dedans. Un artiffe célèbre par les; plus grandes entreprîtes de la peinture fe fit architecte par amitié, comme on.vit autrefois fe former un peintre par amour. Enfin les talens dont rufage fait fi, bien connoitre le prix des beautés naturelles, & les fentimens qui en rendent la jouïffance fi douce, fe réunirent pour achever notre ouvrage. . La nature pouvoit elle fe réfuter à des foins qui l’honorent? Non fans douter Aufîi les ombrages fe font élevés & multipliés à l’envi. Les afpe&s.fe font développés dans lçs.endroits qui leur étoient plus favora¬ bles, des ponts fe font établis, dont les uns élévés dans les arbres, & prolongés à travers les lies & les canaux procurent de vaffes promenades* LeS autres portés à fleur d'eau fur de petits bateaux, furent ornés des fleurs de toutes les faifons. Des routes ombragées de peupliers, ont fuivi les finuofités des rivages, & forment en s’unifiant aux ponts, aux digues & à de petits fentiers qui femblent l’effet du hazard, la ceinture de cet agréa¬ ble féjour. Des cabinets pofés avec choix ont offert des abris néceffaires & des tableaux qui arrêtent & attachent les regards; des fieges ménagés dans lés arbres, des bel - veders établis en faillies fur l’eau, pour en mieux goûter la fraîcheur, furent difpofés de toute part. Un, fallon de caffé trouva fa place fous le couvert fi bien ombragé par de vieux arbres qui touchent la maifon. anciens & modernes l . 49 maifon. C’eft là qu’on trouve écrit fur l’écoree de celui qui éleve le plus fa cime dans les airs, ces mots empruntés en partie d’un de nos plus aimables poètes : • Antiques peupliers, l’honneür de nos bocages. Ne portez point envie aux cedres orgueilleux. Leur fort eft d’embellir les lambris des faux fages; Le vôtre eft d’ombrager l’afyle des heureux. Une ménagerie qu’on plaça proche du caffé, offrit avec l’utile, des variétés & du mouvement dans le tableau général. Une presque - île tapiffée du plus frais gazon renferma des moutons qui animèrent le pay¬ sage : & dans l’avenue que forme un berceau de grands tilleuls, terminé par la riviere, une étable bien meublée, fournit à la laiterie proprement ornée qui l’avoifme, une partie des tréfors & des délices de la campagne. Il refteroit à vous faire connoître quelques détails de nos promenades, 8c à vous offrir encore quelques infcriptions tracées dans les endroits pittorefques où l’on s’arrête le plus ordinairement j mais ne dois-je pas craindre que la févérité de votre goût ne l’emporte fur l’indulgence de votre amitié? Quelques mots fe trouvent ici accordés fur nos fîtes, com¬ me les paroles qu’on joint à des airs qui pîaifent. Ifolés, iis perdront fans doute autant que les parodies qu’on ne chante point. Cependant fi l’amitié fe plait dans les détails, 8c fi l’imagination qui réalife dans votre efprit ce qui a des droits fur votre cœur, vous a trans¬ porté dans ce lieu, où nous defirons de vous pofféder, je puis hazarder de vous promener dans quelques uns de ces endroits où nous nous entre¬ tenons avec nos Hamadriades. Ici c’eft un vieux faule qui fe préfente au milieu d’unfentier ombragé dont les détours fuivent presque au niveau de l’eau le canal qui ferpente. Cet arbre a l’air d’avoir vu fe renouveller plus d’une fois les habitans de ce rivage. Son tronc noueux eft encore couronné de rameaux 8c de feuillages: à la hauteur où fe portent naturellement les regards, une efpece de bou¬ che rappelle l’idée des oracles qui fe faifoient autrefois entendre, fans doute Tome I. G pour 50 Première Sefîion. Coup d’ail jettefur les jardins pour donner aux homnjes des confeils dont ils ont tant de befoin : ils ne parlent plus aujourd’hui : mais dans ce lieu, ils écrivent encore ; & voici ce quel’Hamadriade veut perfuader à ceux qui paflent près de fa retraite. Vivez pour peu d’amis; occupez peu d’efpace; Faites du bien fur tout; formez peu de projets. Vos jours feront heureux; & fi ce bonheur pafle. Il ne vous laiiTera ni remords, ni regrets. A peu de difiance du vieux faule fe trouve une efpece de cabihet en faillie fur le courant de l’eau ; il efi appuyé fur un arbre planté au defTous, dont la cime furmontée de branches, difpofées en rond, a donné lieu d’en faire un fiége commode. On ÿ eft entouré des rameaux qui couron¬ nent l’arbre, & qui fervent d’appuis de tous côtés, en ne laiiTant de libre que l’efpace nécefiaire pour s’y placer. Rien de fi propre à méditer, que ce réduit où la vuë, voilée pour ainfi dire, pénétre cependant à travers le feuillage où l’on entrevoit le mouvement des eaux, & où leur bruit fe fait allez entendre pour conduire à la rêverie. Des deux côtés du fiege, les branches femblent s’approcher pour qu’on life ce qui eft tracé fur leur écorce. L’une dans l’incertitude de la fituation où peut fe trouver celui à qui elle parle, s’exprime ainfi: De ce riant féjour, de ce paifible ombrage Eprouvez les charmes fecrets. Infortunés, retrouvez - y la paix; Heureux, foyez - le davantageI Un autre prend un ton plus réfléchi : Confacrer dans l’obfcurité Ses loifirs à l’étude, à l’amitié fa vie, Voilà des jours dignes d’envie. Etre chéri, vaut mieux qu’être vanté. Si rêvant à cette maxime dont le cœur efi meilleur juge quel’efprit, vous continuez de parcourir le fentier où vous vous trouvez engagé, vous appercevrez bientôt un de ces ponts dont je vous ai parlé. Douze aucuns U modernes . 51 Douze petits bateaux foutiennent à quelques pouces cîe la furface de Peau, un plancher de cents pieds de longueur, allez large pour donner place à deux perfonnes. Des cailles garnies de fleurs font difpofées, par intervalles, des deux côtés. Les intervalles font remplis par des treillages affemblés en lozange, qui en laiffant appercevoir l’eau, rafîurent les re¬ gards. Le pont peint en blanc, émaillé de fleurs, invite à y defeendre : les afpects y font à chaque pas variés ; & vers le milieu, l’efpace qui s’é¬ largit, fe trouve garni de fiéges. On s’y arrête pour jouïr du tableau paftoral qui s’offre de toutes parts. On y refpire le parfum des fleurs avec la «fraîcheur.des eaux, qu’on voit de près s’écouler fous le plancher fur lequel on eft aflis. C’eft là que vos amis paffent quelques foirées agréa¬ bles en s’entretenant de leurs occupations, de leurs goûts, de leurs voya¬ ges : & P un d’eux y a tracé ces vers : Des jours heureux voici l’image. Les Dieux fur nous verfent - ils leurs faveurs ? Ils offrent fur notre paffage Quelques afpeêts riants du repos & des fleurs. Mais revenons fur nos pas, & portons -les jusqu’à ^extrémité delà plus grande ile, dont nous avons déjà parcouru quelques parties. C’eff en traverfant un bois de faules, qu’on pénétre par des routes tortueufes & ombragées, jusqu’à Pendroit où la riviere forme des canaux qui embraffent cet efpace avant que de rejoindre le lit de la riviere. A cette pointe fe préfente un afpeéf fauvage. Une île déferte s'élè¬ ve à peu de diffance, & arrête la vue; une digue rompue donne du mou¬ vement à Peau en réfiftant au courant qui s’efforce de la détruire; & lors¬ que la riviere eft plus haute, il fe forme en cet endroit une cafcade qui fied très - bien à ce lieu folitaire. L’île voifine n’eft point meublée d’arbres qui bornent les regards; auffi s’étendent-ils au delà: ils s’arrêtent à des édifices qui font partie d’une petite ville peu diftante. Parmi ces édifices, il en eft un qui fe fait remarquer en dominant les autres : c’eft un objet peu intérefïant par lui-même; mais il fut habité par Heloïfe. A ce nom qui né s’arrèteroit à le confidérer ! Qui ne parleroit un moment de cette déli- G 2 cate 53 Première Seiïion. Coup d'œil jetté fur Us jardins ture. Avant d’arriver à ce pont on trouve un pavillon qu’on a rendu dé¬ licieux en ornant d’arbres irrégulièrement plantés leà deux côtés de la ri¬ vière qui coule avec quelque impétuofité à travers les rochers & y forme un murmure allez agréable. Du pavillon on pâlie à un large berceau de citronniers. — A quelques pas d’un parterre émaillé de mille fleurs étran¬ gères „fe trouve le logement du jardinier: c’éfl; un joli bâtiment, vis-à-vis duquel ejft une agréable prairie, parfaitement ombragée par quelques ar¬ bres aufli touffus & aufli élevés que j’en aie jamais vu.“ — „On rencon¬ tre par delà la maifon du jardinier une fécondé cafcade du Tage, qui ne charme pas moins la vue par la transparence de fes eaux, que Poreille par la diverfité du bruit qu’elle fait; ce bruit efl pendant un tems fort & vif, le moment d’après doux & lent.“ — On rencontre un autre pavillon qui n’elt pas moins bien fitué que l’autre, il a derrière lui la cafcade Si de¬ vant la fontaine d’Hercule la plus grande de tout le jardin. Baretti qui a tant vu, allure n’avoir jamais rencontré un plus beau féjour. 5 - ffardins des Pays-bas. Dans les Pays-bas les vues font peu variées, & la plupart bornées par des arbres n’offrent, à l’ceil qu’une petite étendue fans aucune hauteur: voilà anciens & modernes . 59 voilà d’où vient que plufieurs payfagiftes fameux ont cherché des perfpeclives pittorefques aux environs de Liege, de Maftricht & du Rhin. Ce¬ pendant le pays eft animé par les prairies, les pâturages, les canaux cou¬ verts de barques, les moulins, le négoce & l’acftivité extraordinaire des habitants, objets qui préfentent une foule de fcenes agréables. Certainement rien de plus joli que de voyager en Hollande écrivoit Miladi Montague. *) „Tout le païs offre le coup d’œil d’un vafte jardin; les chemins font bien pavés, ombragés de part & d’autre d’arbres, & bordés de grands canaux remplis de barques qui vont & viennent. A chaque vingtaine de pas vous trouvés quelque maifon de campagne, & après quatre lieues une petite ville, mais fi propre que vous en fériés charmée.“ Un voyageur plus moderne**) remarque auflî les beautés du payfage qu’on voit en allant d’Amfterdam à Utrecht par le canal appellé le Vecht. Les maifons de campagne & les jardins fitués fur les rives rendent, dit-il, la route, qu’on fait fur ce canal aulîi belle que l’imagination peut fe la repréfenter. A chaque inftant fe fuccedent tour à tour des labyrinthes des hayes, de tilleuls, d’ormeaux ou d’ifs taillés artiftement en mille formes différentes, & des longues allées de tilleuls & demaronniers. Tantôt deux jardins font fépârés par un petit canal, tantôt par une petite prairie. Un autre jardin préfente des cabinets agréables & touffus, & de longues allées en berceau. Quelquefois une jolie maifon de campagne eft bâtie en bri¬ ques tout près du rivage, d’autrefois les jardins font entourés d’un grillage de fer. On voit des allées & des jardins ornés de ftatues, & le long du ri¬ vage des carreaux de fleurs, parmi lesquelles fe diftinguoient les belles tu¬ lipes qui les bordoient alors. Ces coups d’œil riants embellis encore par la verdure nouvelle, continuent fans interruption jusqu’à Breukelen pen- H 2 dant *) Lettres de Me. Wortley Montague écrites pendant fes voyages en Europe, en Afie, en Afrique &c. 8- Berlin *763. Lettre II. **) Bemerkungeit eines Reifenden dur ch Deutfchland, Frankreich , England uni Holland, 3ter Theil. 1^75. c. à d. Remar¬ ques d’un Voyageur fur l’Allemagne, la France, l’Angleterre, la Hollande &c, 3»ne Part, j 775. Première Seffion. Coup d y œïl jette fur les jardins dant plus d’une heure, en forte qu’un jardin de plaifance touchoit immé¬ diatement l’autre. Un peu plus loin recommencèrent de nouveau ces contrées poétiques & ces jardins ; & lorsqu’ils étoient interrompus en quel¬ ques endroits par des canaux, des prairies, & quelques champs labourés, ce n’étoit pas pour long-temps & ils revenoient bientôt égayer la route pendant plus de trois heures. Ces jardins plaifent furtout au voyageur parcequ’en pallant rapidement il n’efi affeété que par leur variété & leur fucce,fiion continuelle, fans pouvoir remarquer l’uniformité & la régula¬ rité fatiguante de chacun en particulier. Les contrées entre Haarlem & Amfterdam, & entre Catwyk & Woerden font furtout remarquables par leurs maifons de campagne. Ces édifices qui fouvent paroifîent conduits jusques dans les canaux, font élé¬ gants fans être magnifiques. Le genre de vie qu’y mène le plus riche poffeffeur eft décent & commode fans prodigalité. Au refie les jardins Hollandois ne préfentent que des lignes droites & une profufion de fymmétrie & de régularité tout à fait dans l’ancien goût françois. On a prétendu quelquefois qu’en fait de jardins la Hol¬ lande avoitungoutà elle, mais il n’efi pas facile de découvrir en quoi il diffère de celui de France : le caraétere de tous deux efi la fymmétrie & l’abondance des ornements, ou plutôt ce caraétere commun les réunit en un. L’unique différence qu’on pourroit remarquer c’eft que les jar¬ dins d’Hollande font plus referrés, plus couverts de petits colifichets & d’ornements, & plus entrecoupés d’eaux dormantes ou dont le courant efi infenfible. D’ailleurs les fameux jardins mêmes de Ryswick, Houslaerdyk & Sorgvliet font pleins de deffeins élégamment compaffés. Il efi fingulier que les Hollandois aiment tant à couper leurs jardins par des canaux ou des foffés dans lesquels croupit une eau profonde & trouble qui ne peut fournir aucun agrément, mais qui faute de mouve¬ ment & d’écoulement remplit l’air de vapeurs mal - faines. Les Goths mê¬ mes n’auroient pas pu introduire un goût plus mauvais que celui-ci, qu’a fans doute fait naître la nature du pays, & que la coûtume a rendu refpeétable aux habitants qui l’ont porté aux Indes Orientales. Les environs de anciens & modernes . Ci de Batavia du côté des terres font pleins de maifons de campagne, & de jardins, qui s’étendent l'efpace de quelques lieues; ces jardins font tous arrofés de canaux, comme pour rendre plus dangereux un air naturellement mal-faifant; chaque champ même eft traverfé par un canal, qui augmenté encore les marais bourbeux : on a fait pis ; on a fouvent entouré à grands frais d’un foffé un pavillon ou un jardin fitués fur une hauteur. On fait que les fleurs les plus rares ont donné pendant long-tems une certaine préférence aux jardins Hollandois. On ne trouvoit belle que la fleur qu’on avoit fait venir d’un climat éloigné à force d’argent. La culture des fleurs étoit une branche du commerce confidérable, & ce goût s’étendit même en Allemagne, furtout dans les villes maritimes & dans les provinces voiflnes des Pays-bas, il paroit déchoir aujourd’hui, appa¬ remment parce que dégénéré en paflion effrénée il coûte trop pour pou¬ voir fe foutenir. *) H 3 G.tfar- *) Les régîtres de ïa ville d’Alkmaar feule de ces fleurs nommée le Vicefont foi qu’en l’année 1637 on vendit pu- Roi fut vendue quatre mille deux cens bliquement & au profit de la maifon des trois florins; & une autre l’Amiral orphelins cent vingt tulipes avec leurs d’Enkhuyfen cinq mille deux cens florejettons pour neuf mille .florins. Une rins. 62 Première Sefâïon. Coup d'œil jette fur les jardins 6 . ffardins d'Angleterre. Le bon goût des Anglois leur rend la vie champêtre précieufe, auiïi, employent-ils àl’annoblir les fommes que d’autres nations dijfîîpent dans leurs capitales. Ce n’efl pas à Londres qu’on doit juger des richefies, de la magnificence 8c du goût d’un Lord, c’elt dans fon château fitué en pro¬ vince. Un climat tempéré, un pays naturellement riant 8c fertile, l’abon¬ dance qui régné dans les champs, une heureufe liberté, ne font pas de foibles attraits pour cette nation, dont la plus grande partie aime la cam¬ pagne autant que le font les Suifies. La fituation 8c le mélange des chaî¬ nes de montagnes 8c des montagnes ifolées, des vallées, des rivières, des cafcades 8cfurtout de fuperbes forêts 8c des prairies, des plantations, des métairies 8c des villages font de plufieurs provinces les plus beaux tableaux en fait de payfages. La culture n’a pas peu contribué à rendre de nos jours fi Angleterre agréable. Partout l’on apperçoit des châteaux 8c des maifons de campagne bâties dans le goût noble de l'architeéture *) grec¬ que, qui fe manifefie en particulier dans les édifices élevés depuis le com¬ mencement de ce fiecle. Autour de ces habitations s’étendent les plus beaux parcs qui occupent des lieues entières 8c réunifient tous les agrémens que peut fournir la nature aidée moclefiement par l’art. Aucune nation *) On peut apprendre à connoître Parchiteéture des nouvelles maifons de cam¬ pagne angloifes dans les planches pu-; bliées par Canot, Miller, Newton, Vivares, White, Roberts, Paftorini, Zucchi & par d’autres ; & de plus dans l’ouvrage fuivant: The ■ Works in Architeffinre of Robert and ofames Adam, Efquires. Number I. IL III. London fol. 1773.1774. * 775 : Ce fuperbe ouvrage offre en plufieurs planches très - b ien gravées les plans & conftru étions des nouvelles maifons de campagne de plufieurs Lords : l’explica¬ tion de ces planches efi: en Anglois & en François. Les trois premiers cahiers regardent la maifon de campagne du Duc de Northumberland à Sion dans le Comté de Middlefex; celle du Lord.Mansfîeld à Kenwood dans le même Comté ; & celle du Comte de Bute à Luton dans le Comté de Bedford. Le IV Cahier publié en 1777 ne renferme que les delfeins de quelques édifices publics de Londres & d’Edimbourg. anciens & modernes . 63 nation n’a autant de parcs’que les Anglois qui en'plantent encore tous les jours de nouveaux. Le caraélere dominant des jardins ou parcs Anglois c’eff le naturel & la grandeur5 je dis jardins & parcs, parceque quand ils font dans les principes du bon goût, les premiers font aux féconds ce qu’eft un petit tableau en payfage à un grand. L’Anglois exige une vafle étendue afin de pouvoir s’abandonner librement à fon génie. Il commence par exa¬ miner quels effets font fur famé les eaux, .les rochers, les montagnes, les collines, les forêts & les bâtimens ; puis il recherche comment l’art peut donner une meilleure dire&ion, plus de force & furtout plus d’harmonie a ces effets. Comme le payfagifte, il fait attention au mélange total des impreffions que produifent la fituation, l’étendue, l’éloignement, lafuccefiion de la lumière & des ombres & les différentes parties du jour: il ne laiffe pas même échapper les plus petites circonftances qui peuvent influer avantageufement fur le tout. Voici les defcriptions des quelques uns des plus beaux parcs d’Angleterre, qui en occupant agréablement l’imagina¬ tion, donneront une idée du caraétere de l’art des jardins dans ce pays. *) A. Le *) La plupart des étrangers, au moins remarquables en ce qu’ils fe rapprochent • les Allemands, ne connoiffent guere que d’avantage de la nature. Le Parc de -les jardins de Kew & de Stowe; & ce- Kew eft orné de fuperbes monuments • pendant il .y en a beaucoup d’autres plus & de temples, mais desquels, fi l’on en excepte 64 Première Section. Coup d’œil jette fur les jardins a. Le Parc de Wentworth . *) Le Parc 8c les environs de Wentworth font de toute beauté. De quelque côté qu’on s’approche de ce lieu, on rencontre de fuperbes forêts, des pièces d’eau d’une grande étendue, 8c des temples bien décorés. Les coups d’œil font fi variés qu’il eft presque impoflible de lqs décrire fans confufion. L’avenue principale par laquelle on arrive de Rotherham à Went¬ worth eft la plus favorable pour embraffer plus d’objets à la fois. Le pre¬ mier afpeét même qu’elle offre eft raviftant : on apperçoit devant foi une fuite de collines, de vallées, de lacs 8c de bois, dont la maifon occupe le centre. L’œil fe porte de lui-même dans la vallée fituée devant lui, 8c y fuit les détours de l'eau qui l’arrofe. Vis-à-vis un vafte coteau garni d’arbres conduit au château qui eft ifolé 8c jouît de la vue libre de tous les environs. D’ici on voit la forêt s’étendre majeftueufement de tout côté: à gauche s’élève entre les arbres une pyramide ; 8c de là le chemin con¬ duit au penchant d’une colline qui contient encore un bois de plus de cent acres, 8c offre le plus bel amphithéâtre. Un temple d’ordre ruftique fe trouve fur une colline qui s’élève par ondes, 8c un autre temple d'une architedture légère 8c d’ordre Ionique occupe excepte la feule Pagode, on ne jou'ft point de la vue des plus heureufes con¬ trées d’Angleterre que parcourt la Tamife. Lesregards, bornés à l’intérieur du jardin, ne peuvent fe porter que d'un temple à l’autre. Ce parc renferme d’ailleurs tous les arbres étrangers qui fupportent le climat du pays, & font ainfl que le plus beau gafon, parfaite¬ ment bien entretenus, & c’eft à qui méri¬ te d’être vu. Le Parc de Stoxve beau¬ coup plus vafte, a une furabondance de temples magnifiques & de monuments; on y trouve aulii de très-belles parties & parmi celles - ci les champs élifées qui font une impreftion finguliere; la vue peut fouvent s’étendre hors du jar¬ din. Malgré tout cela on s’apperçoit encore que l’on a métamorphofé à grands fraix des delfeins françois en des delfeins anglois. *) Dans le Yorkfhire. Voyez les voya¬ ges d’Arthur Young dans les provin¬ ces feptentrionales d’Angleterre. 1771. 5 e Vol, anciens & modernes. 65 occupe une fécondé colline & releve les bocages des environs. C’eft d'ici que la maifon qui fous les autres points de vue paroit placée trop bas, fe préfente de la maniéré la plus avantageufe ; car elle eft ütuée au milieu d’une pente douce qui derrière l’édifice devient une hauteur efcarpée. Si le bâtiment étoit au fommet de cette hauteur, il mafqueroit toutes les bel¬ les plantations qui font au delà. On jouît d’une jolie perfpe&ive lorsqu’on defcend de cet endroit dans le bois par où pafife le chemin. On apperçoit d’abord l’eau qui ferpente d’une maniéré agréable dans le vallon, & enfuite la colline qui porte le temple d’ordre ruftique adofifé contre un bois touffu. A droite eft une éminence couverte de buiifons, furmontée d’une pyramide dont le fom¬ met s’élance du milieu d’une épaifie touffe d’arbres ; Fenfemble produit un grand effet. Au milieu de cette perfpective on apperçoit la maifon entre des collines. Un peu plus vers la gauche une foule de chênes, qui vus d’autres côtés nepréfentent que des groupes éparfes d’arbres, paroififent d’ici une forêt confidérable qui s’étend fur le penchant du coteau depuis le bord de l’eau jusque vers le côté gauche de la maifon 5 enfin on voit le temple d’ordre ionique dont la fituation charmante embellit tout le payfage. De là le chemin conduit au travers du bois dont nous avons déjà parlé, & qui eft coupé par plufieurs allées très-variées. Une maifon b⬠tie fur un terrein dont le gafon eft tondu ras, & dans laquelle on prend les repas quand le temps eft chaud, occupe une partie de ce bois. Dé cette maifon le même chemin mène à une jolie voîiere dans le goût Chi¬ nois ; cette voliere eft peuplée de canaris & de quelques autres oifeaux. Dans un autre endroit on apperçoit au milieu d’une clairière un temple o&ogone d'où le chemin conduit à un pont de pierre jette par defiùs une pièce d’eau environnée d’arbres épais. Au fortir du bois l’œil eft frappé par une multitude de points de vue à la fois. Les arbres font difperfés, mais n’en font pas moins un bel effet. On apperçoit devant foi une partie du bois, & le temple d’ordre ionique qui femble placé par la main des Grâces dans un endroit qu’on ne pourroit mieux choiftr. Tome I. Le I (35 Première Seiïion. Coup d'œil jettê fur Us jardins Le chemin paffe de nouveau par deflus la colline 8t defcend oblique¬ ment vers le temple oétogone. De cette fabrique, agréablement fituée dans la vallée, on peut porter fes regards au delà de l’eau 8t entre les bos¬ quets 8t les arbres qui couvrent les collines voifines. Le parc ne flatte pas moins la vue quand on y arrive par l’avenue baffe qui elt aufli du côté de Rotherham. A droite s’oflre la grande py¬ ramide, 8c vis-à-vis le temple d’ordre ruftique qui s’élève d’une maniéré très - pittoresque par deflus le bosquet. A gauche le lac s’étend dans la vallée en y formant des anfes faites par l’art pour imiter la nature 8c pour l’embellir. Ce point de vue efl; interrompu par quelques bouquets d’ar¬ bres qui s’avancent jusqu’au rivage. Environ à cent toifes au delà fe pré¬ fente le temple oétogone. De l'autre côté on apperqoit une grande par¬ tie du parc, qui tantôt efl; parfemé d’arbres épars 8t tantôt de touffes d’ar¬ bres. Des collines cultivées occupent agréablement la vue de tout côté. Cette avenue baffe mène à un petit pavillon, des fenêtres duquel on voit des . collines efcarpées 8c couronnées d’arbres s’élever du rivage oppofé. Ici le chemin tourne la colline furmontée du temple d’ordre ruflique, 8c l’on fe trouve tout à coup devant la maifon, ce qui fait un contrafle charmant avec les autres avenues qui préfentent toujours l’édifice de loin. D’une' colline fituée vers le fud on a encore un coup d’oeil enchan¬ teur. De cette hauteur les regards fe portent dans la vallée fur Rother¬ ham 8c fur toute la contrée des environs parfemée de villages, tandisque des deux côtés les collines s’élèvent vers les nues. La maifon domine fur neuf à dix autres collines 8c quelques bosquets, ce qui lui donne un air majeffueux. La pyramide 8c les temples difperfés ça 8c là varient la fcene, ce qui étoit néceffaire dans un terrein aufii vafte. Cette perfpe&ive efl; peut-être la plus belle du Yorkfhire; car le bâtiment, le parc 8c les bois forment un payfage dont toutes les parties liées entr’elles font un grand cercle, 8c les contrées d’alentour préfentent à perte de vue des terres cul¬ tivées 8c des fcenes dignes de l’Arcadie. Si anciens & modernes . 67 Si d’ici l’on prend à gauche, le payfage varie à chaque pas 8c plaît toujours également. On traverfe un vallon arrofé d’eaux qui mène à la pointe occidentale du parc d’où l'on apperçoit un nouveau coup d’œil qui ne le cede en rien aux autres. On voit par deffus une élévation le lac qui paroit à travers les arbres, 8c fur fon rivage le temple oélogone qui con¬ trat joliment avec les autres fabriques fituées fur des hauteurs. A gau¬ che le bois s’élève 8c va fe réunir à celui qui eft auprès de la maifon. Visà-vis eft le temple d’ordre ruftique 8c derrière une fombre forêt: plus haut que ce temple s’offre au milieu d’un bois peu touffu la pyramide qui for¬ me avec le refte un tout charmant. A droite font plufieurs collines cul¬ tivées. La pyramide dont nous avons fi fouvent parlé mérice une defcription particulière. Elle eft triangulaire, haute, d'environ deux cent pieds, 8c b⬠tie fur une éminence; on monte au fommet par un efcalier en limaçon, & quand on y eft parvenu on eft'frappé d’un point de vue étonnant. D’un coup d’œil on parcourt la maifon, lès collines qui l’environnent, les forêts, les eaux, les temples 8cc., 8c dans l’éloignement une plaine immenfe renfermant des champs cultivés 8c des enclos. A peu de diftance de la pyramide on a conftruit une arcade qui fert de perfpe&ive au temple d'ordre ionique. De ce temple on jouît encore d’un payfage charmant: le lac fitué dans la vallée s’offre à la vue en plu¬ fieurs endroits, 8c d’un côté on apperçoit tous les bosquets dont nous avons déjà parlé, 8c enfin la forêt de cent acres d’étendue. Auprès de ce même temple 8c vis-à-vis delà ferre fe trouve la ménagerie peuplée d'une quantité de faifans dorés, de cacadous, 8c d’autres oifeaux rares. D’ici on defcend une terraffe, 8c en la defcendant l’œil eft égayé par les colli¬ nes, les vallées, les eaux, les bois 8c les temples qui fe fuccedent tour ^ t 0U E n un mot, Wentworth eft à tous égards un des plus beaux en¬ droits du royaume. Dans d’autres campagnes on admire tantôt la maifon & ce qu’elle a de remarquable, tantôt le parc, tantôt les fabriques qui l’ortient, tantôt les points de vue qu’il offre: ici tout eft réuni. Le bâtiment 74 Première SeÏÏion. Coup d'œil jette fur les jardins fe reffemblent en grandeur, en figure ou en caraétere. Quelques-unes s’allongent extrêmement ; d’autres s’élargiffent de tout côté. Elles fe diftinguent aufil par leurs bâtiments, par leurs points de vue, & par l’efpece de bois dont elles font bordées. Des rangées d’arbres négligées entourent celle-ci, tandis qu’une autre eft terminée par plufieurs parties différentes & irrégulières. Le foi n’eft égal nulle part; tantôt il defcend brusque¬ ment une pente efcarpée, tantôt il ne forme que des hauteurs infenübles, tantôt il fait le tour de petites collines, & tantôt allant par ondes il-prend une apparence interrompue qui change à l’infini. Aufommet d’une hauteur efcarpée eff un pavillon odtogone, confacré à la mémoire du célébré Thompfon qui fe plaifoit à vifiter ce lieu. Une prairie qui fe perd des deux côtés derrière quelques arbres, s’étend dans la vallée fituée au bas, & vis-à-vis eff une haute montagne ovale que couronne une forêt confidérable. Cette forêt defcendant à droite & à gauche jusqu’au pied du mont, laiffe voir d’un côté le payfage éloigné qui fe déployé à mefureque la cime des arbres baiffe, & de l’autre les mon¬ tagnes de Clent. Une tour antique, fituée au bas de la montagne, ter¬ mine la forêt, tandisqu’un portique d’ordre dorique & devant lequel paffe une partie de la laie, en occupe le milieu. La fcene en elle - même eff fimpîe; les objets principaux font grands, & attirent les regards plus que les acceffoires ; enfin ils font étroitement liés enfemble. Une colline furmontée d’une rotonde, occupe la laie fuivante qui ifeff guere grande. Les arbres qui l’entourent font élevés, mais leur feuillage eft peu touffu : leurs troncs paroiftant au deffous des groffes bran¬ ches & leurs rameaux au travers de celles-ci, font naître une foule d’ac¬ cidents finguliers & récréatifs dans un lieu d’aufii peu d’étendue. Cette laie eff ifolée, privée de perfpeélive, & n’a qu’une feule fortie vifible; & cette fortie courte & étroite mene à un pont orné d’un portique & qui traverfe un canal. Un bocage fépare la rotonde d’une grande clairière libre, environnée d’un petit bois clair-femé, ornée négligemment, & toute couverte de fougere. Cette efpece de defert, fitué entre x plufieurs _ laies élégam¬ ment anciens & modernes . 75 ment décorées, fait dans ce tableau une ombre du meilleur effet. L’en¬ droit en lui-même elt agréable, 8c n’eft borné nulle part: au bout eft un bâtiment gothique d’où l’on apperçoit en perfpecftive la forêt 8c la tour que l’on appercevoit auparavant toutes deux à la fois & par devant avec les montagnes de Witchberry, 8c une vafte étendue de pays. La tour paroit dans tous les afpeéts tenir à des bois ; cependant elle eft dans une petite plaine qui traverfe en largeur le haut d’une montagne, 8c forme enfuite de côté 8c d’autre une courte pente cachée derrière d’épais bosquets. A droite la laie s’inclinant va bientôt fe perdre entre les ar¬ bres 5 mais la defeente de la gauche eft plus rapide, en forte qu’on peut la fuivre de l'œil jusqu'au bas. La tour domine le tout, 8c paroit le refte d’un château en partie ruiné 8c en partie couvert cle buiffons, 8c dont la fituation eft la plus avantageufe poflible: il eft dans un lieu découvert & folitairej il fournit une vue très - étendue 8c eft un objet remarquable par-tout. Un hermitage, conftruit de racines d’arbres 8c de mouffe, occupe un coin fombre 8c dépourvu de perfpeétive qui termine la vallée au deffous du château. De hauts coteaux 8c un bocage épais de maronniers renfer-, ment cet endroit ifolé : un petit ruiffeau le traverfe en murmurant ; 8c deux étangs peu confieiérables fe forment au fond. D’un côté ces étangs paroiffent au travers d’arbres grouppés; 8c de l’autre ils font à découvert, mais leurs bords font garnis de fougere. Cette vallée, touchant aux montagnes irrégulières de Clent, termine le parc de ce côté. De l’autre côté du château eft une longue pente, ombragée comme tout le refte de fuperbes forêts qu’environnent des laies abfolument diffé¬ rentes de toutes les précédentes. Le fol de l’une eft très-raboteux, 8c fes bornes uniquement défignées par les tiges des arbres qui s’élèvent fort haut avant que les branches commencent, font fort interrompues. La fuivante eft bien plus (impie ; elle tombe d’une hauteur unie dans un creux profond qui fe prolonge obliquement vers la vallée où il fe perd dans les bois. Un court chemin qui traverfe deux bosquets réunit cette laie à une troifteme, appellée la laie de Tinian à caufe de la reffemblance qu'on lui K 2 attribue ^6 Première Sefîion. Coup d'œil jettê fur les jardins attribue avec les clairières de cette île fameufe. Cette troifieme laie eft bordée d’arbres fuperbes & fi couverts d’un feuillage épais, fraix & riant, qu’on n’apperçoit ni troncs ni rameaux, mais feulement des malîifs ondo¬ yants de verdure. Ce n’eft pas pourtant que les branches fe penchent jusqu’à terre 5 elles paroiffent ne commencer qu’à la hauteur de quelques pieds, & s’étendent horizontalement à une diftance étonnante, ce qui pro¬ duit un ombrage où l’on peut fe réfugier à toutes les heures du jour. Le verd gazon eft ici tout aufli beau que dans la plaine. Le terrein de ces deux dernieres laies fe prolonge par deffus des hauts & des bas qui fe fuccédant infenfiblement, lui donnent de la variété fans le couper. On ne voit ici ni lignes fortement prononcées, ni objets étonnants ; tout eft dans un jufte milieu, doux, paifible, ferein, n’infpirant dans les plus belles heu¬ res du jour qu’une gayeté modérée & amufante, & dans les tranquilles heures de la nuit qu’une melancholie touchante fans trifteffe. Cette dé¬ coration s’accorde furtout avec le calme qui régné lorsque la lumière de la lune femble repofer fur l'épais feuillage du bosquet, & marque diftinétement l’ombre de chaque rameau. C’eft alors un plaifir raviiTant de fe promener ici; d’y voir briller la rofée fur l’herbe tendre & fur la toile de l’araignée des champs dont elle eft tiflue ; de prêter l’oreille fans entendre d’autre bruit que celui que fait de temps en temps une feuille flétrie qui tombe lentement de branche en branche; & de refpirer l’air fraix de la foirée fans éprouver le froid. Une urne folitaire, autrefois deftinée par Pope à orner cet endroit, et aujourd’hui confacrée à ce grand Poëte par une infcription, fe découvre entre les arbres quand la lune l’éclaire, & entretient l’ame dans la fltuation & dans les réflexions que lui ont infpirées infenfiblement les objets qui compofent cette fcene enchanterefle. Le portique d’ordre dorique qui porte auflï le nom de Pope, n’efl: guère loin, quoiqu’on ne l’apperqoive pas d’abord. Il eft fur le penchant d'une montagne; & le pavillon de Thompfon avec fes bosquets eft un des objets agréables qu’offre d’ici le lointain. On a ménagé dans la vallée qui eft au deffous, un banc d’où l’on voit plufleurs perfpeétives bornées. L’une anciens & modernes . *2 *j L’une eft celle de la colline furmontée du portique; & d’autres s'étendent au travers des ouvertures du bois jusqu’au pont & jusqu’à la rotonde. La laie fuivante eff grande; fon fol inégal & raboteux a cependant toujours la même direction en pente. Ses contours font variés par plu¬ sieurs groupes d’arbres plantés fur les hauteurs, au travers desquelles on apperçoit fouvent des points de vue pittorefques. Une maifon couronne la hauteur fupérieure, & a la plus belle fituation de tout le parc. D’ici l’on jouît de la vue des fmuofités hardies que fait la laie en defeendant les hau¬ teurs & traverfant une vallée entière, toute Couverte d’arbres fuperbes jusqu’aux montagnes qui la terminent. Une de ces montagnes porte une forêt prolongée fur fa pente, & qui n’a d’ouverture que pour laiffer voir le pavillon de Thompfon, & les bosquets & les éminences qui l’environnent. Les autres font les montagnes de Witchberry qui femblent péné¬ trer comme par force dans le payfage. Les cimes touffues des arbres n’offrent qu'une furface continue dans la vallée, & fourniffant un large plan de devant au temple de Thefée; elles mafquent la hauteur qui le por¬ te, & s’étendent jusqu’au delà du terrein où il eff bâti. Plus en arriéré eff un obelifque précédé d’un pâturage dont la forêt de Witchberry forme le fonds ; le derrière du temple eff occupé par des fapins. Ces deux forêts font liées à la vafte décoration d’arbres qui fe déployé par deffus l’autre montagne & toute la vallée d’entre d'eux. Des bois de cette étendue & plantés avec tant de variété; des objets qui déjà fuperbes d’eux-mêmes, font encore embellis par leur pofition, qui contraffent l’un avec l’autre, qui font tous différents & tous heureufement liés entr’eux; ces parties d’un grand enfemble qu’on apperçoit d’un endroit raviffant & qui eff en¬ vironné d’une contrée agréable: tout cela réuni, fait une feene vraiment grande & magnifique. Les diverfes laies font feparées l’une de l’autre par de beaux arbres qui quelquefois forment des bosquets clair-femés où pénétrent de toutes parts la lumière & les plus légers Zéphyrs, mais qui le plus fouvent, entrelaffant leurs ramaux, fourniffent un ombrage impénétrable. La vue eff fréquemment interceptée par de longues branches penchées vers la K 3 terre. Première Section. Coup d'œil jette fur les jardins terre. On rencontre par fois un efpace qui n’eft rempli que de bluffons, de noifettiers, de brouffailles 8c de charmes dont les tètes touffues fe mê¬ lent au feuillage des autres arbres, 8c dont les minces rejettons raffemblés en foule autour des troncs, épaififfent 8c obfcurciffent le bois. Les féparations ne confiftent dans quelques endroits qu’en des buiffons femblables, qui moins preffés 8c non étouffés s’élèvent beaucoup plus, s’étendent plus au loin, 8c fe réunifient par le haut en berceau peu élevé. En d’autres endroits de grands frênes qui forment comme des arcades, ou bien des chênes majeftueux qui déployent leurs branches de tout côté, jettent une ombre épaiffe: ces derniers ont toutes les formes que peuvent avoir des arbres. Le terrein eff tantôt presque uni, tantôt un peu rehauffé, ordi¬ nairement très-irrégulier 8c très-inégal. Souvent de grands ravins, la¬ vés depuis plufieurs fiecles par les torrents qui dans les mois pluvieux fe précipitent du haut de la montagne, en fillonnent les flancs: de vieux chê¬ nes qui croiffent au milieu de ces crévaffes, en prouvent l’antiquité. Quel¬ ques-unes font arides toute l’année ; tanclisque des ruiffeaux ferpentent dans d’autres même en été: toutes font larges 8c profondes, 8c ont des bords ordinairement efcarpés, 8c qui fouvent tombent tout à fait à plomb ou font même excavés : il n’eff pas rare d’y rencontrer des arbres dont les racines couvertes de moufle fe prolongent au deffus de l’eau jusqu’au bord oppofé. Au fond d’une de ces fentes eff un tertre plat à l’ombre de maronniers fauvages touffus, 8c au milieu de plufieurs petits torrents 8c de cafcades qui murmurent entre des pierres détachées 8c des troncs d’arbres morts qui embarraffent le chemin. Au bord d’un autre de ces canaux, diffingué par une abondante nichée de corneilles choucas, fe trouve dans un fite encore plus fauvage une cabane, placée à côté d’un profond préci¬ pice 8c dans un ombrage épais : ici les cafcades font presque perpendicu¬ laires; les racines de plufieurs arbres d’alentour, lavées par les eaux, font à nud; d’énormes branches cédant à leur propre poids, femblent à chaque inffant prêtes à fe féparer de leurs troncs; 8c de beaux frênes encore en pleine vigueur fe penchent par deffus le foffé, qui par fon humidité rafraî¬ chit l’air des environs. Des anciens & modernes. 79 Des fentiers recouverts de gravier, &, quoique presque toujours dé¬ robés à la vue, difpofés de façon à entretenir la liaifon des différents objets, & à ramener toujours aux fcenes principales, traverfent les ravins, les bois, les bosquets & les épais buiffons & longent les laies. La beauté de toutes les promenades, la multiplicité & la variété des fabriques, & le bon état dans lequel le tout eft entretenu, donnent au parc de Hagley un afpeét fuperbe. *) En ouvrages touchant le vieux & le nou¬ veau parc de Stower A general plan of the Woods, Park and Gardens of Stowe , by Bridgemann. Fol. i? 3 Q. Stowe: a defcription of the tnagnîficent Houfe and Gardens &c. a new édi¬ tion. 8 • London i?66. Le premier offre le jardin dans toute fon ancienne régularité, le fécond tel qu’il a été nouvellement "décoré. Ce dernier contient encore les deffeins des temples, colonnes, monuments, infcriptions, & la defcription de la maifon & fes tableaux &c. mais les planches font trop petites & médiocres. *) Les deux ouvrages que nous avons cités, & les voyages d’Arthur Young dans les provinces orientales d’Angleter¬ re, & qui font la continuation des pre¬ miers,, renferment encore la defcription de plufieurs parcs d’Angleterre. On a quelquefois demandé, pourquoi les Anglois ne publioient pas des delfeins de leurs parcs, puisqu’ils font fi beaux ? Je réponds: Canot & Mafon ont publié quelques planches repréfentant le parc du Comte de Weftmoreland. Le grand parc de Windfor a été après fes derniers embelliffementsrepréfenté en 8 vues, gra¬ vées parSandby, Mafon, Vivarez, Canot, Roocker & Auftin. Je connois deux Quant §0 Première Seiïion. Coup d’ceil jette fur les jardins En EcofTe aufïi la partie la plus diftinguée des habitans connoît les délices de la vie champêtre. Le climat ne lui elt pas favorable à la vérité ; & peu de fruits atteignent naturellement leur maturité. Plufieurs régions font défertes, au point que rien ne s’y préfente à la vue qu’un troupeau de moutons, l’entrée fombre d’une mine de charbon, ou la pointe pélée d’une montagne lointaine. S’il faut en croire les plaintes de Johnfon, *) on ignore ici ce que c’eft que de fe mettre à couvert des rayons du foleil fous l’ombrage d’un arbre 5 le pays efl partout uniformément nud, & dégarni pendant plufieurs milles de,fuite de bluffons 6c d’arbres, que par une négli- Quant à Kew, outre les quatre gran¬ des planches de Mafon, Elliot & Canot, d’après les deffeins de Woollet, & qui repréfentent plufieurs parties de ce parc, on a encore : Plans , Elévations, Serions and PerfpeCtive Fieras of the Gardens and Buildings at Kero in Surry , by William Chambers. Fol. London 1763. On trou¬ ve dans cet ouvrage les plans & les deffeins des temples & autres fabriques, & g belles parties du parc gravées par Woollet Major, Sandby, Grignion & Roocker. L’édition originale d’Arthur Young : The fix months Tour through the North of England. Second Edit. 1771. 4 Vol. eft aufll ornée de quelques fcenes naturelles qu’offrent des parcs, furtout de cafcades. Détail des nouveaux jardins à la mo¬ de. Fol. Paris 1775. Ce recueil monte déjà à quelques cahiers enrichis de plu¬ fieurs planches, & fe continue toujours. Il doit auffi être mis au rang des ouvra¬ ges dont nous parlons ici, & offre des parties détachées & des fabriques de gence plufieurs parcs Anglois: maïs il feroit à fouhaiter qu’on fît un meilleur choix de jardins & qu’on eût plus foin du burin. Plufieurs des plus beaux parcs d’An¬ gleterre fontencore trop nouveaux pour pouvoir être gravés; «Si d’ailleurs on les embellit tous les jours. Enfuite, il eft bien plus difficile de copier un parc qu’un jardin de plaifance fymmétrique; on peut facilement multiplier les deffeins de ces derniers qui fe reffemblent pres¬ que tous. Enfin, les artiftesfe trouvent dans la capitale, «Si les parcs en Pro¬ vince. Touchant les-plans de pavillons, on a, outre les œuvres des architeftes Wil¬ liam & John Halfpenny, l’ouvrage fuivantde Robert Morris: Architecture improved in a collection of Dejings from Lodges and other Déco¬ rations in Parks , Gardens &c. g. Lon¬ don 1Z5T- *) Ajourney to the Weftern Islands of Scotland. 8. London 1?-$. anciens & modernes . Si gence impardonnable, on ne penfe pas meme à planter. Cependant quel¬ ques contrées font empreintes d’un caratee de grandeur 8c de majefté qui paroît leur être propre. On volt en Ecoffe plu fleurs maifons de campagne bien bâties & bien entretenues. Celles furtout qui font aux environs d’Edimbourg, offrent un afpeét pittorefque que leur donne la difpofition variée 8c romanefque du pays.* Topham *) qui fait cette remarque, ajoute que les propriétaires méritent des louanges à caufe du bon goût 8c du jugement qu’ils montrent dans ces bâtiments. Autrefois l’efprit de révolte 8c les diffenfions empêchoient qu’on ne s’attachât aux plaifirs 8c à l’embelliffement des campagnes. Aujourd’hui l’on encourage cette récréation utile. Mais les jardins de plaifance ne font pas auffi bien plantés ; ils fuivent encore trop l’uniforme ligne droite, 8c l’on n’y découvre pas la noble liberté & la variété d’objets champêtres qui rendent les parcs d’Angleterre fi célébrés. En Irlande même, au rapport de Twifs, **) fe trouvent plufieurs maifons de campagne & jardins agréables, 8c la plupart dans le goût Angiois moderne. *) Lettres écrites d’Edimboufg pendant les années 1774 & 1775. s8 me Lettre. **) Voyage d’Irlande en 1775. Tomt I. L $2 JPrmiere Seftion. Coup d ceil jettê,fur les jardins T jardins à Allemagne. Les jardins c?Allemagne ont long - temps été fournis à la" maniéré fymmétrique que l’on croyoit, parmi nous comme ailleurs, la feule bonne. Nos architectes répandirent ce préjugé en s’emparant des jardins & leur prefcrivant la régularité. La Gallomanie, maladie finguliere qur.travailla ia nation Allemande depuis le Prince jusqu’à l’artifan, & que ni l’ironie des patriotes, ni les monuments qui prouvent la force & l’élévation de notre génie nationnal, ne paroifToient pouvoir détruire, la Gallomanie furtout accréditoit ce ftyle guindé. „Ainfi font les François: voilà ce que j’ai .vu en France.“ Ces paroles fuffifoient pour réduire le Germain au rôle de /impie imitateur. Nous eûmes des jardins françois comme nous avions des modes Parifiennes. Nos Grands, pour rendre apparemment jl'efprit d’imitation plus général, en donnèrent le.premier exemple; ils firent exé¬ cuter des petit Verfailies, des petit Marly, des petit Trianon, mais modé¬ rément en miniature. Tantôt nous entaillons dans nos jardins au lieu d’arbres, de miférables morceaux de bois & de pierres décorés du nom de ftatues ; tantôt nous les métamorphofions en parterres pompeux émaillés d’une profufion de fleurs à l’exemple des Holiandois. Aujourd’hui l’aurore du bon goût & du jugement commence à fe le¬ ver fur nos jardins. Une nation, peut-être plus fenfible que toute autre aux beautés de la nature & à cette efpece d’idylle-qu’on pourroit nommer pittorefque, ne pouvoit être que pour un tems féduite au point d’adopter un genre fi fort oppofé àfes penchants naturels. L’imitation devoit cefler, d’abord qu’on fe fut apperqu qu’elle écartoit du bon chemin. Il faut l’avouer, les récits des heureux changements faits en Angle¬ terre dans les jardins ont préparé la même révolution en Allemagne. Ce¬ pendant nous aurions tort de nous plaindre que cette révolution à été trop fubite, que, l’imitation du .goût Anglois s’étend trop rapidement; il paroit au cmc'nns & modernes, ' 83; au contraire que nous commençons à réfléchir nous - m emes; & la réfle¬ xion va bien moins vite que la Ample imitation. On rencontrera peutêtre ça & là des copies ferviles de la maniéré britannique, peut - être même du baroque Chinois; mais il paraît qu’on peut fe flatter de voir l’efprit de la nation Allemande fe livrer lui - même à la combinaifon & à l’a&ivité, & produire des jardins empreints des marques du génie germa¬ nique. Nous avons plus que des effais ; nous avons déjà exécuté heureufement des plans qui, quoique cachés fous le nom de jardins anglais^- pour les diüinguer des anciens, font réellement allemands. Pourquoi ne les pas appeller, comme il conviendrait, du nom du pays où ils fe trouvent, ou du nom de celui qui les a inventés? Les maniérés Hollandoife,- Françoife & Angloife font déterminées; & quand on en parle on fe repréfente d’abord les différences qui les caraétérifent : qui peut nous engager adonner des titres étrangers & qui marquent l’imitation, à une invention nationnale? Un jardin anglois honorerait - il plus qu’un jardin allemand un Prince Allemand lui-même? Ou bien, ne fauroit-on ima¬ giner & introduire un ffyle affez germain pour mériter ce furnom? Au moins eft-il fur qu’il exiffe effectivement quelques jardins qui, à la vérité font en partie dans le goût anglois, qui peut-être même n’en font qu’une imitation; mais dont l’enfemble prouve cependant un génie différent du génie britannique. Quelques nobles Allemands, même quelques prin¬ ces illuffres, ont manifefté la fineffe de leur goût en fourniffant les preu¬ ves de mon affertion. Et pourquoi ne pas nommer ici avec une tendre vénération les Princes régnants de Gotha, deDeffau & de Bade-Dour- lach réffdant à Caris-rouhe, eux qui répandent autant d’embelliffements fur la nature inanimée que de bienfaits fur leurs fujets; eux qui arrondiffent, pour ainfi dire, de leurs propres mains les riants berceaux fous lesquels ils ne fe repofent qu’afin de travailler avec de nouvelles forces au bonheur du genre humain. L 2 L’Aile- go Première Seiïion. Coup d'ceit jettê fur 1 er jardins coloffale, & qu‘on abattit la partie fupérieure de la forêt. Mais fi l’on vouloit fe contenter d’en voir la coupole s’élever au defFus des arbres, on pourrait en confervant la beauté des proportions, fournir un afpeft ra¬ vivant à appercevoir de loin aux environs : pour cet effet il faudrait éle¬ ver le temple fur un perron & écourter la cime des arbres, & on verrait naître un ouvrage unique dans ce pays. A quelque diffance de l’ouverture principale que nous avons décrite, eft un fentier commode, qui defcend en tournoyant de l'autre côté de la montagne. Un peu plus loin deux autres fentiers vous ramènent en ar¬ riéré. Le ramage continuel des oifeaux vous accompagne quand vous fuivez le chemin qui defcend latéralement en ferpentant j à droite font des enfoncements confidérables & ombragés, & à gauche des bocages d’où s'élancent quelques arbres. La vue eff toujours bouchée de tout côté. Ce lieu de plaifance a un caradftere décidé que lui donnent ces diverfes interceptions de vue, foit quelehazard feul les ait produites, foit que la réflexion y ait eu part. Le dernier cas paraît le vrai : car une tète ordi¬ naire n’auroit pas manqué d’ouvrir par-tout des allées. Maintenant ce féjour fe diffingue du relie par fon caraélere naturel que Part n’a point gâté 5 c’eft un bel enfemble, ifolé & orné des feuls attraits qui lui font pro¬ pres. Le payfage des environs eft par - tout libre, ouvert, égayé : la mon¬ tagne au contraire eft toute couverte de bois, & n’offre qu’un doux crépufcule & de la fraîcheur. Ici on erre dans la folitude, tandisque la con¬ trée d’alentorur eft animée par les aétifs laboureurs & les troupeaux': on fe repofe ou fe promene fous un fombre feuillage, & l’on fait qu’au dehors tout eft éclairé & riant. En pourfuivant fa marche, on parvient à un endroit ouvert où un banc invite à jouir d’une vue très-étendue qui fe préfente fubitement à droite. On voit de nouveau le château de Plon, la grande plaine d'eau dont les bords font parfemés de petites éminences & de bois, & quelques petites îles couvertes de verdure: à gauche paraît fur le devant, & dans un profond enfoncement, la maifon du proprié:aire, à moitié dérobée par des bocages & des arbres, que dépaffe feulement le toit rougeâtre, derrière lequel • anciens & modernes . 91 lequel brille une anfe du lac. Ce fite eft très - pittorefque, 8c le plan de devant, qui couvert de bois que percent les cimes de quelques fapins va toujours en baillant jusqu’au fond, fait une décoration bocagere fuperbe. Ici le chemin s'élevant doucement fe fléchit vers ce plan de devant om¬ bragé. La vue du lac 8c de fes îles devient plus belle; une partie de l'al¬ lée fituée dans le fond à côté de la inaifon paroît flotter fur l’eau, & fl P on fe retourne en avançant on voit ce fpeélacle s’aggrandir. C’eft d’ici qu'on découvre la plus vafte & la plus belle partie du lac, qu’on n’apperçoit que de cet endroit 8c du fommet de la hauteur. Ces deux ouvertures de la forêt du côté de l’eau, 6c furtout la derniere, rani¬ ment pour ainfl dire la vue agréablement 6c augmentent une attente que rien ne doit plus fatisfaire, fans cependant changer le caraétere de l’enfemble. En quittant cette place découverte il faut prendre, non par le che¬ min qui longe le bord fupérieur du plan de devant, mais par un fentier étroit ombragé de jeunes chênes. L’on eft de nouveau au milieu des bois 6 c des huilions ; la vue eft bornée; un doux crépufcule régné tout autour. Quelques fentiers defcendent à gauche dans la contrée. Alors on entre dans un labyrinthe enchanteur où l’on ne court point risque de' s’égarer; l’imagination brillante d'un Gefner, à l’inftant que la Mufe champêtre l’initioit à fes myfteres, n’auroit pu en dépeindre un plus féduifant. De jeunes arbres touffus 6c peu élevés, 6c de différentes efpeces, forment ce labyrinthe 6c le nuancent de plufieurs teintes de verds; ça 6c là des jours doux fe jouent fur la voûte du berceau : Je terrein eft très-net, 6c l’on voit chaque arbre fortir du fein de la terre; une multitude variée d’oifeaux ni¬ chent ici en fureté, 6c voltigent en chantant dans les bois 6c au deffus du chemin. Tranfporté inopinément au milieu d’une fcene aufli raviffante &de lafolitude qui y régné, on prend d’abord part à la joye 6c à la tendreffe de ces petits animaux; on fent que l’on fe promene dans un monde créé par l’amour, 6c les doux fentiments propres à l’humanité heureufe, 6 c que le grand monde étouffe toujours, reviennent ici fans obftacle pren¬ dre leur place dans les cœurs. — Le fentier tournoyant d’une maniéré M 2 infen- Première Setiion. Coup d'oeil jette fur ks jardins infenfibîe, mene long-temps au travers de ce féjour délicieux où l’amour refpire fur chaque rameau. Cette plantation d’arbres différents fe change enfuite en un bosquet de chênes. Après avoir goûté tant de douceurs champêtres à peine s’apperçoit-on des agréments qu’offrent les endroits fuivants. De hauts chênes, au travers desquels on apperçoit le ciel, bor¬ dent'la route, dont les deux côtés font fermés par des hayes} enfuite fuccedent de jeunes hêtres de haute taille, & le chemin conduit fous un ber¬ ceau vers le pied de la montagne. A droite eff un bois charmant où ré¬ gné une ombre épaiffe, quelquefois égayée par les rayons qui percent le feuillage, tandisque le terrein forme des pentes agréables. Vers la fortie un fentier raboteux mene du côté droit à une cabane fituée dans un lieu ôbfcur, & qui femble vouloir fe dérober inodeffement aux yeux des paffants: elle ne contient que des inllruments propres au jardinage, & mériteroit une deffination plus noble à caufe de l’afpeét fous lequel elle fe pré¬ fente d’en haut au travers des arbres. La fortie conduit dans le même jardin artificiel d’où l’on étoit parti. %-ffar- anciens & modernes * 93 8 . jardins de la Chine. Entre tous les jardins que peuvent renfermer les trois autres parties du monde, aucuns ne fe font depuis quelque temps acquis plus de répu¬ tation que les jardins Chinois, ou du moins ceux qu’on nous a dépeints fous ce nom d’une maniéré fi pleine d’attraits. On les a non feulement admirés, mais encore imités. La réflexion & le génie n’avoient fans doute pas befoin d’exemples particuliers pour découvrir la nouvelle maniéré adoptée en Angleterre, & qui de là commence à fe répandre partout: il efl; cependant probable que les rélations qu’on a faites des jardins Chinois, y ont beaucoup contribué. Âu moins dt-ii fur que les Anglois font for¬ tement préoccupés en leur faveur, & que ce préjugé gagne infenfiblement les François & les Allemands. On ne defire plus aujourd’hui des jardins mieux diflribués & d’un meilleur goût que les anciens: on en veut de Chinois, ou d’Anglo-Chinois. Et que feroitce fi ce délire, ainfi que presque tous ceux de la mode, n’a voit qu’un fondement mal affuré? fi ces jardins Chinois dont on efl: fi engoué, qu’on s’efforce tant d’imiter, n’exifloient point, ou du moins n’exiftoient pas tels qu’on fe les figure? Il feroit bien fingulier fans doute, 6c encore plus ridicule, d’avoir choifi un modèle qu’on peut fe convaincre n’avoir jamais eu de réalité. Plufieurs écrivains modernes ont loué les jardins Chinois d’une ma¬ niéré trop] partiale 6t outrée. On a fait des descriptions d’après d’autres defcriptions, & on y a fouvent ajouté ce que diéloit une imagination favo¬ rablement échauffée. Chambers, archite&e du Roi d’Angleterre, efl le premier auteur de' ces rélations féduifantes 6t de la réputation des jardins Chinois. Cet homme qui réunit le favoir, le goût 6t le génie, fe diflingue furtout comme panégyrifle entre tous les voyageurs qui ont décrit les jardins de ce peuple. On peut regarder fes defcriptions comme la fource commune où l’on a puifé toutes les autres, en y faifant plus ou moins d’additions 6c de changements. Il en parla pour la première fois dans fon M 3 Première Sdüqn. Coup d’oeil jette, fur les jardins grand ouvrage, *) où s’occupant principalement des édifices, des machines & des meubles des Chinois, il ne dit que peu de chofe de leurs jardins. On loua, on admira le goût que Chambers leur attribuoit; puis l’on fe mit à l’imiter. L’applaudiffement que trouva cette defcription fut fans doute un aiguillon de plus pour engager fauteur à publier un nouveau traité, **) où il étendit & développa fon premier plan abrégé, en appellant à fon fecours le génie & le bon goût afin de livrer un tableau également attrayant par fa beauté, fa variété & fa nouveauté. L’idée que l’on a généralement de la beauté des jardins Chinois, & l’imitation finguliere que fon s’efforce d’en faire en quelques endroits, femblent juftifier des recherches circonffanciées à cet égard. Citons d’abord les defcriptions de Chambers: la première en entier, parce qu’elle eft cour¬ te; la fécondé en fubffance, parcequ’elle eff plus étendue & plus connue parmi nous. Après ces .defcriptions, qui font les rélations originales* nous expoferons les doutes & les objections que nous croyons pouvoir y oppofer. Defcription des jardins Chinois par Chambers . La nature eft le modèle des Chinois, & leur but eft de limiter dans toutes fes belles irrégularités. D’abord ils examinent la forme du terrein: *) Defl'eins des Edifices, Meubles, Habits, Machines & uftenciles des Chi¬ nois. Gravés fur les originaux deftinés à la Chine par Mr. Chambers, Architefte, Membre de l’Académie Impériale des Arts de Florence. Auxquels eft ajoutée une defcription de leurs temples, de leurs maiforis, de leurs jardins, &c. à Londres 1757. Cet ouvrage parut en François & en Anglois dans un feul Volume in folio: nous en avons trans¬ crit mot pour mot la defcription fuivans’il te, à quelques retranchements près qui n’avoient rien de commun avec notre objet principal. Mr. Hirfchfeld dit qu’on en publia une édition à Paris, en 1776 & en petit folio ; & c’eft cette édition qu’il paroît avoir fuivie. Nous avons préféré l’édition originale, quoique le ftyle en foit un peu négligé. Note du Tradu&eur. **) Differtation on oriental Gardening ■ London. 4. i??2. C’eft à dire: DilTertation fur les jardins orientaux. anciens & modernes. 95 s’il eft uni ou en pente ; s’il y a des collines ou des montagnes ; s?il eft étendu ou referré, fec ou marécageux ; s’il abonde en rivières & en fources, ou fi le manque d'eau s’y fait fentir. Ils font une grande attention à ces diverfes circonftances, & choififfent les arrangements qui conviennent le mieux avec la nature du terrein, exigent le moins de frais, cachent fes défauts & mettent dans le plus beau jour tous fes avantages. Comme les Chinois n’aiment pas la promenade, l’on trouve rare¬ ment chez eux les avenues ou les allées fpécieufes des jardins de l’Europe. Tout le terrein eft diftribué en une variété de fcenes, & des paffages tournans ouverts au milieu des bosquets vous font arriver aux différents points de vue-, chacun desquels eft indiqué parunfiege, par un édifice, ou par quelque autre objet. La perfection de leurs jardins confifte dans le nombre, dans la beau¬ té & dans la diverfité de ces fcenes. Les jardiniers Chinois, comme les peintres Européens, ramaûént dans la nature les objets les plus agréables, & tâchent de les combiner de maniéré que non feulement ils paroiffent féparément avec le plus d’éclat, mais même que par leur union ils for¬ ment un tout agréable & frappant. Leurs artiftes diftinguent trois différentes efpeces de fcenes, auxquel¬ les ils donnent les noms de riantes, d’horribles, & d’enchantées. Cette derniere dénomination répond à ce qu’on nomme fcene de roman, & nos Chinois fe fervent de divers artifices pour y exciter la furprife. Quelque¬ fois ils font paffer fous terre une riviere ou un torrent rapide, qui par fon bruit turbulent frappe l’oreille du furvenant, incapable de comprendre d’où il vient. D’autrefois ils difpofent les rocs, les bâtiments, & les au¬ tres objets qui entrent dans la compofition, de maniéré que le vent paffant au travers des interftices & des concavités qui y font ménagées pour cet effet, forme des fons étranges & finguliers. Ils mettent dans ces compofitions les efpeces les plus extraordinaires d’arbres, de plantes, & de fleurs; ils y forment des échos artificiels & compliqués, & y tiennent différentes fortes d’oifeaux & d’animaux monftrueux. Les çj6 Première Section. Coup d'ail jette fur les jardins Les fcenes d’horreur préfentent des rocs fufpendus, des cavernes ohfcures, & d’impétueufes cataractes, qui fe précipitent de tous les cotés du haut des montagnes. Les arbres font difformes, & femblent brifés par la Violence des tempêtes. Ici l'on en voit de renverfés, qui inter¬ ceptent le cours des torrens, & paroiffent avoir été emportés par la fureur des eaux. Là il femble que frappés de la foudre ils ont été brûlés & fen¬ dus en pièces. Quelques uns de ces édifices font en ruines; quelques autres confumés à demi par le feu; & quelques chétives cabanes difperfées qa & là fur les montagnes femblent indiquer à la fois l’exiftence &la mifere des habitans. A ces fcenes il en fuccede communément de rian¬ tes. Les artiffes Chinois favent avec quelle force l’ame eft affectée par les contraftes, & ils ne manquent jamais de ménager des tranfitions fubites & de frappantes oppofitions de formes, de couleurs & d’ombres. Ainfi de vues bornées vous font - ils paffer à des perfpectives étendues ; des objets d’horreur aux fcenes agréables, & des lacs & des rivières aux plaines, aux coteaux & aux bois. Aux couleurs fombres & trilles, ils en oppofent de brillantes, & des formes fimples aux compliquées ; diftribuant par un'arrangement judicieux les diverfes maffes d’ombre & de lu¬ mière -de telle forte, que la compofttion paroît diftinéte dans fes parties & frappante en fon tout. Lorsque le terrein eff étendu, & qu’on y peut faire entrer une mul¬ titude de fcenes, chacune eff ordinairement appropriée à unfeul point de vue. Mais quand l’efpace eff borné, & ne permet pas affez de variété, on tâche de remédier à ce défaut, en difpofant les objets de maniéré qu'ils produifent des repréfentations différentes fuivant les divers points de vue; & fouvent l’artifice eft pouffé au point que ces repréfentations n’ont entr’elles aucune reffemblance. Dans les jardins qui font grands, les Chinois fe ménagent des fcenes différentes pour le matin, le midi & le foir, & ils élevent aux points de vue convenables des édifices propres aux divertiffements de chaque partie du jour. Les petits jardins, où, comme nous l’avons vu, un feul arran¬ gement produit plufieurs repréfentations, préfentent de la même maniéré . aux • anciens ■ & modernes. aux divers points de vue des bâtiments, qui par leur ufage indiquent le tems du jour le plus propre à jouir de la fcene dans fa perfection. Comme le climat de la Chine eft excefilvement chaud, les habitans employent beaucoup d’eau dans leurs jardins. Lorsqu’ils font petits 6c que la fituation le permet, fouvent tout le terrein eft mis fous l’eau, & il n’y relie qu’un petit nombre d’iles 6c de rocs. On fait entrer dans les jar¬ dins fpacieux des lacs étendus, des rivières 6c des canaux. On imite la nature en diverfifiant à fon exemple les bords des rivières & des lacs. Tantôt ces bords font arides & graveleux, 8c tantôt couverts de bois jus¬ qu’au bord de l’eau. Plats en quelques endroits, 8c ornés d’arbrilTeaux & de fleurs, ils fe changent en d’autres en rocs efcarpés, qui forment des cavernes où une partie de l’eau fe jette avec autant de bruit que de vio¬ lence. Quelquefois vous voyez des prairies remplies de bétail, ou des champs de ris qui s’avancent dans des lacs, 8c laiflent entre eux des paflages pour des vaiffeaux: d’autrefois ce font des bosquets pénétrés en divers endroits par des rivières 8c des ruiiïeaux capables de porter des barques. Les rivages en font couverts d’arbres, dont les branches s’étendent, fe joignent, 8c forment en quelques endroits des berceaux, fous lesquels les bâteaux paffent. Vous êtes ainfi d’ordinaire conduit à quelque objet intérefiant y à un fuperbe bâtiment placé au fommet d’une montagne coupée en terrafles, à une cafline fituée au milieu d’un lac, à une cafcade, à une grotte divifée en divers appartemens, à un rocher artificiel, où à quelque autre compofition femblable. Les rivières fuivent rarement la droite ligne; elles ferpentent, 6c font interrompues par diverfes irrégularités. Tantôt elles font étroites, bruyantes 6c rapides; 6c tantôt lentes, larges 6c profondes. Des rofeaux 6 c d’autres plantes 6c fleurs aquatiques, fe voyent 6c dans les rivières 6c dans les lacs. Les Chinois y conftruifent fouvent des moulins, 6c d’autres machines hydrauliques dont le mouvement fert à animer la fcene. Ils ont aufli un grand nombre de bâteaux de forme 6c de grandeur différentes. Leurs lacs font femés d’iles; les unes ftériles, 6c entourées de rochers 6c d’écueils, les autres enrichies de tout ce que la nature 6c fart peuvent Tome T. N fournir 98 Première Sefîion. Coup d'oeiljetü fur les jardins fournir de plus parfait. Ils y introduifent auffi des rocs artificiels, & furpaffent dans ce genre de compofition toutes les autres nations. La pierre dont ils fe fervent, vient des côtes méridionales de l’Empire. Elle efl bleu¬ âtre, & ufée par Paétion des ondes en formes irrégulières. Les mor¬ ceaux choifis s’employent dans les payfages des appartenons. Les plus grofiiers fervent aux jardins, & joints par le moyen d’un ciment bleuâtre ils forment, des rocs d’une grandeur confidérable. Lorsque ces rocs font grands, on y creufe des cavernes & des grottes, avec des ouvertures au travers desquelles on découvre des lointains. On y voit en divers endroits des arbres, des arbrififeaux, des ronces &des moufifes, & fur leurs fommets l’on place de petits temples & d’autres bâtiments, ou l’on monte par le moyen de dégrés raboteux & irréguliers taillés dans le roc. Lorsqu’ilfe trouve afifez d’eau, & que le terrein efl: convenable, les Chinois ne manquent point de former des cafcades dans leurs jardins. Ils y évitent toute forte de régularité, imitant les opérations de la nature dans ces pais montagneux. Les eaux jaillififent des cavernes & des fmuofités des rochers. Ici paroît une grande & impétueufe cataracte ; là c’elt une multitude de petites chûtes. Quelquefois la vue de la cafcade efl inter¬ ceptée par des arbres, dont les feuilles & les branches ne permettent que par intervalles de voir les eaux qui tombent le long des côtés delà mon¬ tagne. Quelquefois au deffus de la partie la plus rapide de la cafcade font jettés d’un roc à l'autre des ponts de bois grofliérement faits, &fouvent le courant des eaux efl interrompu par des arbres & des monceaux de pierre, que la violence du torrent femble y avoir transportés. Dans les bosquets les Chinois varient toujours les formes & les cou¬ leurs des arbres, joignant ceux dont les branches font grandes & touffues, avec ceux qui s’élèvent en pyramide, & les verds foncés avec les verds gais; ils y entremêlent des arbres qui portent des fleurs, parmi lesquels il y en a plufieurs qui fleuriffent la plus grande partie de l’année. Les Chi¬ nois introduifent auffi des troncs d’arbres, tantôt- en pied, & tantôt cou¬ chés fur la terre, & ils pouffent fort loin la délicateffe fur leurs formes, fur la couleur de leur écorce, & même fur leur moufle. Rien anciens & modernes. 99 Rien de plus varié que les moyens qu’ils employent pour exciter la furprife. Ils vous conduifent quelquefois au travers de cavernes & d’al¬ lées fombres, au fortir desquelles vous vous trouvez fubitement frappé de la vue d’un payfage délicieux, enrichi de tout ce que la nature peut fournir de plus beau. D’autrefois on vous mene par des avenues & par des allées qui diminuent, & qui deviennent raboteufes peu à peu. Le paffage eft enfin tout à fait interrompu ; des huilions, des ronces & des pierres le rendent imprâticable, lorsque tout d’un coup s’ouvre à vos yeux une perfpeétive riante & étendue, qui vous plaît d’autant plus que vous vous y étiés moins attendu. Un autre artifice de ces peuples c’eft de cacher une partie de la compofition par le moyen d’arbres & d’autres objets intermédiaires. Ceci ex¬ cite la curiofité du fpe&ateur ; il veut voir de près, & fe trouve en appro¬ chant agréablement furpris par quelque fcene inattendue, ou par quelque représentation totalement oppofée à ce qu’il cherchoit. La terminaifon des lacs eft toujours cachée, pour laiffer à l’imagination de quoi s’exercer; & la même réglé s’obferve, autant qu’il fe peut, dans toutes les autres compofitions Chinoifes. Quoique les Chinois ne foient pas fort habiles en optique, l’expé¬ rience leur a cependant appris que la grandeur apparente des objets dimi¬ nue, & que leurs couleurs s’affoiblifïent à mefure qifils s’éloignent de l’œil du fpe&ateur. Ces obfervations ont donné lieu à un artifice qu’ils met¬ tent quelquefois en œuvre. Ils forment des vues en perfpe&ive en introduifant des bâtimens, des vaifïeaux, & d'autres objets diminués à propor¬ tion de leur diftance du point de vue; & pour rendre l’illufion plus frap¬ pante, iis donnent des teintes grifâtres aux parties éloignées de la compofition, & plantent dans les lointains des arbres d’une couleur moins vive & d’une hauteur plus petite que ceux qui parodient fur le devant. De cette maniéré ce qui en foi-même eft borné & peu confidérable, devient en apparence grand & étendu. D’ordinaire les Chinois évitent les lignes droites ; mais ne les rejet¬ tent pas toujours. Us font quelquefois des avenues, lorsqu’ils ont quel- N 2 que io6 Première Seffiion. Coup d’ceit jettê fur les jardins Les Chinois donnent à leurs lacs toute l’étendue que permet le terrein, & fouvent même quelques milles de circonférence. Ils les difpofent en forte que d’aucun point de vue on ne puiffe en découvrir tout le rivage, & qu’ainfi le Ipeélateur ne puiffe favoir où ils finifient. Cà 8 c là s’élèvent des îles, qui donnent à l’enfemble une apparence plus compliquée, en ca¬ chent les bornes, & décorent la fcene. Quelques-unes de ces îles font petites, & d’autres grandes : ces dernieres font rehauffées, cultivées, & garnies de plaines verdoyantes, de ronces, de bosquets & de fabriques ; ou bien elles font inégales, monffrueufes, entourées de rochers & de bancs de fable, & couvertes de fougere, de gazon fort haut & de grands arbres parfemés ça & là dans les vallées. II eft encore d’autres îles qui s’élèvent de terraffe en terraffe jusqu’à une hauteur confidérable. Aux coins de ces terraffes, qui tiennent enfemble par plufieurs efcaliers fuperbes, & aux deux cotés de ces efcaliers font plufieurs trépieds d’airain où fume de l’encens: les terraffes les plus élevées font ordinairement occu¬ pées par de hautes tours deftinées aux obfervations affronomiques, par des temples ornés d’idoles, par la ffatue coloffale d’un Dieu, ou par quel¬ que autre ouvrage confidérable qui eft l’ornement du jardin & un objet remarquable pour toute la contrée. Les Chinois placent auffi dans leurs lacs de grands rochers faétices de toutes fortes de pierres fupérieurement colorées, & qui font arrangées avec beaucoup de goût. Ces rochers font percés de plufieurs ouvertures qui Iaiffent voir des perfpeétives loin¬ taines, & leur furface eft couverte de toutes les efpeces de gazon, de plan¬ tes & d'arbuftes rempants qui peuvent y croître. Au fommet ils placent des hermitages 8 c des pagodes où l’on monte par un efcalier inégal & tortueux. Les artiftes Chinois favent difpofer leurs édifices avec tant de juge¬ ment qu’ils enrichiffent & embelliffent les points de vue en particulier, fans altérer pourtant Pafpeét de l’enfemble en général, dans lequel la na¬ ture régne presque par-tout. Car quoique leurs jardins foient pleins de fabriques & d’autres ouvrages de l’art, on ne les apperçoit cependant point du tout de plufieurs endroits, ou l’on n’en apperçoit que deux ou trois v anciens modernes. 107 trois tout au plus; tant ils font habilement cachés dans des vallées, ou derrière des rocs & des montagnes, des bois & d'épais huilions. Mais on n’en trouve pas moins dans la plupart des jardins Chinois des places qui pour varier le fpeffacîe, font deftinées à offrir des décora¬ tions extraordinaires à la nature ; d’ici on apperçoit d'un coup d’œil l’enfemble ou du moins la plus grande partie des édifices qui fe préfentent â la file en forme d’amphlthéatre, s’étendent allez loin, & produifent parles moyens fmguliers qui les tiennent enfemble, le plus magnifique défordre imaginable. Les places ouvertes & ombragées d’arbres touffus font au nombre des parties les plus intéreffantes des plantations Chinoifes. On tâche de leur donner la fituation la plus agréable & de les décorer de toutes les beautés naturelles. Le fol de ces bosquets eff ordinairement inégal, mais non raboteux, & fait partie, ou d’une plaine parfemée de monticules, ou du penchant d’une montagne qui domine de riches lointains, ou d’une r vallée entourée de bois & arrofée de fources & de ruiffeaux. Ceux de ces bosquets qui font ifolés, font le plusfouvent environnés de prés émail¬ lés de fleurs, de vaffes champs de bleds, ou de lacs. Les Chinois penfent que ces objets gais & riants contraftent agréablement avec robfcurité du bosquet, & quand celui-ci eff entouré de haïes vives ou de bois clair - fe- • més, la plantation eff difpofée de forte que par quelque avenue qu’on ar¬ rive, une partie du bosquet eff mafquée & ne fe découvre que peu à peu à l’œil du fpeétateur, dont la curiofité eff ainfi fatisfaite fuccefîivement. Les arbres, entremêles de buiffons fleuris, ne font pas preffés, mais fuffL famment efpacés pour qu’on puiffe commodément s’affeoir ou fe promener fur le gazon, qui vu fa pofition ombragée, demeure toujours verd & eff décoré au printems d’une foule de fleurs hâtives, telles que la violette, le faffran, la tubereufe, la primevere, la hyacinthe, l’oreille d’ours, la campanelle, & le narciffe. Quelquefois ces bosquets ifolés ne font compofés que de limonniers, d’orangers, de citronniers* de myrtes : d’autrefois de toutes fortes des plus beaux arbres fruitiers qui, lorsqu’ils font en fleurs, & que leurs fruits meuriffent, offrent un fpeélacle enchanteur. Pour aug- O 2 menter IC8 Première Section. Coup d’ceîl jette fur tes jardins menter la volupté de ces décorations, ils "plantent à côté des arbres des vignes dont les raifins font de diverfes couleurs, & dont les farments ram¬ pent le long des tiges & pendent en feltons d'un arbre à l’autre. Dans ces bosquets clair-femés ils mettent des faifandeaux, des perdreaux, des paonneaux, des poulets d’Inde & des volailles privées de toute efpece, qui fe raffemblent à certaines heures du jour pour prendre leur nourriture. II. Objections contre la réalité des jardins Chinois tels que Chambers les décrit . Lorsque je lus'ces defcriptions pour la première fois, il m’arriva ce qui eft arrivé fans doute à bien d’autres leéteurs : j’y découvris les beautés vrayes & grandes de la nature, abftra&ion faite cependant de tout ce qui appartient au goût outré & raffiné à l’excès des Orientaux, & que j’ai re¬ tranché en grande partie dans mes citations. Tranfporté par des fcenes aufli ravivantes j’oubliai d’examiner fi elles étoient réelles. Une le&ure répé- .anciens & .modernes. ' iog répétée ne me caufant plus un plaifir aufïï vif, me permit la réflexion. Je commençai à former des doutes contre l’exiftence effe&ive de ces jar¬ dins, & ne pus m’empêcher d’en manifefter une partie il y a quelque temps. En comparant entr’eux plufieurs écrivains éclairés qui parlent de la Chine, j’ai découvert de nouvelles raifons de foupçonner la réalité de jardins tels que Chambers les décrit, & je les offre à l’examen du le&eur. Suivant le témoignage digne de foi des voyageurs, la Chine n’ell pas à beaucoup près auflî cultivée qu’on le prétend. On trouve encore dans le voifinage même de Pékin des déferts & des marais de plufieurs lieues d’étendue. Les provinces éloignées font presque toutes incultes ;• & in¬ cultes au point qu’une partie en eft infeffée de tigres & d'autres bêtes fé¬ roces qui y errent en foule. Le commerce jraffemble les habitants dans la capitale & autour des grandes rivières, ce qui occafionne fouvent des fami¬ nes qui font d’horribles ravages. C’efr dans ces contrées où l’aétivité de la nation s’exerce le plus, qu’il faudroit chercher ces jardins tant vantés, s’il étoit vrai que le travail indifpenfable pour fuffire par l’agriculture aux befoins les plus preffants, laiflat le temps & le repos néceffaires à la conftruélion de lieux de jplaifance champêtres. Plus on pénétre dans les pro¬ vinces , moins on trouve de champs cultivés ; on n’emploie pas la moitié du terrein ; rarement paroît un village. On fait de plus que les Chinois ont peu de goût pour la campagne, goût qui d’ailleurs ne s’allie guere avec l’efprit d’ufure qui domine presque généralement la nation. LeComte, du Halde, & d’autres témoins croyables louent à la vé¬ rité la maniéré dont on cultive à la Chine les plantes potagères, qui ne manquent jamais dans les jardins, parceque le peuple fur-tout s’en nourrit. Mais ils remarquent auffi que la bonté du fol contribue plus que Padreffe des habitants à produire cette quantité de végétaux & de fruits différents. Laplûpart des fruits, ajoutent-ils, n’égalent pas les nôtres, parceque les Chinois ignorent Part de les améliorer &de leur donner un goût plus agréa¬ ble, ou qu’ils ne veulent pas s’en donner la peine. Tous leurs foins fe bornent de ce côté à cultiver le bled & le ris. Ils ne connoiffent presque pas la botanique. o 3 ii HO Première SeSiion. Coup et œil jette fur tes jardins Il eft prouvé qu’aucun des beaux arts n’a atteint la perfe&ion chez les Chinois. ") „Ils n’eurent jamais la moindre idée de la perfpe&ive. — En peinture ils font des paysages où il n’y a ni point dé vue ni lointain. Les lignes fuyantes leurs font aufll inconnues que le point où il faut qu’el¬ les fe réunifient. Ils n’ont aucune notion des réglés auxquelles les effets de la lumière font invariablement fournis, & ignorent la pratique des repouffoirsou des grandes malles d'ombre qu’on met fur les devants. Iis ne favent ni rompre ni dégrader le couleurs. — De tels peintres doivent être bien embaraiïês lorsqu’ils veulent repréfenter la vue d’un jardin Chinois.“ On fait combien ce peuple delîlne mal, & même au point d’être incapable de repréfenter exaélement les fleurs qu’on deflîne pourtant tous les jours. L’imagination fauvage des Chinois les détourne de l’étude de la nature, qui exige un examen tranquille & réfléchi dont ils font aufli peu capables que les autres Orientaux. Après ces remarques générales on ne s’attend fans doute pas à voir les Chinois aimer fk pratiquer avec fuccès l’art des jardins, & encore moins pofleder des jardins aufli fuperbes qu’on veut nous le perfuader. La Chine n’eft pas un Empire vifité depuis peu par les Européens, ou parcouru feulement par des gens fans goût & fans jugement. D’où vient donc qu’un fi grand nombre de voyageurs ont tant & depuis fi long¬ temps parlé de la Chine, fans dire un mot de fes fuperbes jardins, & que ce n’efl: que vers la moitié de ce flecle qu’on a commencé à les exalter avecunefpeced’enthoufiafme? Peut-être n’exifloient-ils pas encore cidevant, pas même par ci par là en ébauche. Mais au moins doivent-ils dater du commencement de ce flecle. On prétend que ce font des jardins ordinaires à la nation, non des jardins appartenant à tel ou tel grand ; des jardins produits fans fecours, fans exemple par le génie Chinois. On ne peut guere penfer que ces jardins foyent fl nouveaux, ou ayent été fl ca¬ chés, qu’ils n’ayent pu être obfervés qu’environ depuis trente ans par un voyageur. Il faut abfolument qu’ils fuflent depuis longtemps quelque part. *) Recherches philofophiques fur les Egyptiens <& les Chinois, parMr.’de P. E-rlin 1773. 8- Tome 1. Se&iog 4. anciens & modernes . mi part. La nation Chinoife n’eft pas de celles où les arts & les fciences font des progrès rapides : fon génie s’eft toujours traîné péfamment & n’a ja¬ mais pris un vol hardi 5 & le préjugé qu’elle a en faveur de tout ce qui ell; ancien, augmente encore fa lenteur naturelle. Ces jardins délicieux auroient donc dû fleurir depuis long-temps & étaler des beautés fi frappantes &des attraits fi piquants que tout œil étranger eût dû les regarder avec admiration. Et cependant quel profond filence de la part de tant de voya¬ geurs qui pouvoient & dévoient les voir! Peut-être n^étoient-ils pas tous connoifleurs. La plus grande partie des favants qui vifiterent la Chine, étoient des Jéfuites franqois qui peut - être n’entendoient rien à l’art des jardins, ou étoient entichés de la maniéré en vogue dans leur pays. Soit: mais ils auroient du moins pu remarquer ce qui caraciérifoit le goût Chi¬ nois, & en quoi il s’écartoit de celui de France. D’ailleurs plufieurs de ces Millionnaires étoient architectes & peintres habiles. Ces grandes beautés de la nature que dévoient offrir les jardins de la Chine font fenfibles pour tous les yeux. Enfin la qualité même de Jéfuite franqois eût dû faire exception. On fait combien ces Millionnaires étoient attentifs à obferver toutes les curiofités de la Chine & à en faire part à leur cour: on fait avec qu’elle éloquence une partie d’entrieux raconte, & combien ils aiment à embellir. Ils décrivent très-en détail la nature du terrein, de l’agriculture, des plantes potagères & des différents fruits; & lorsque tout les mene à parler des jardins de plaifance, ou ils fe taifent, *) ou ils n’en font qu’une mention vague, bien éloignée de Pidée que l’on fe fait des miracles qu’étalent les jardins Chinois. C’efl Chambers qui, à fon retour de la Chine, en mit les jardins en réputation. On aime à entendre les récits d’un voyageur revenant d’une contrée lointaine, où # d’ailleurs peu d'Anglois ont pénétré. Plus il fait captiver *) Il faut pourtant excepter la fînguliere defeription que fait du jardin Im¬ périal à Peking, le Pere Attivet (Let¬ tres édifiantes Recueil XXVII. publié en , 7 4 9)« Ce bon Pere décele plutôt une admiration aveugle pour une pla¬ ce presque toute remplie d’édifices & de canaux, que de bon goût & des connoiüances dans Part des jar¬ dins. ni Première St'ohon . Coup d’œil jette fur Us jardins captiver l’admiration par des récits nouveaux & inattendus, plus on l’é¬ coute attentivement. On lui prête l’oreille avec confiance quand il ra¬ conte en homme d’efprit,. & avec plaifir quand il raconte en homme de goût. Chambers devoit trouver créance quoiqu’il eut plutôt l’agrément que la vérité de Son côté. Je comprends qu’un homme doué de moins de talents & d’un efpric moins observateur que Chambers, pouvoit être Séduit.au point de voir des jardins à la Chine là où réellement il n’y en avoit point. Au rapport du P. le Comte *) quelques - unes des provinces les plus fertiles Sont remplies de canaux & de collines agréables. „Iis les coupent (les collines) par étages & par dégrez depuis le pied jusqu’au Sommet, afin que les pluies Se répandant également par-tout, n’entrainent pas avec elles les Semences & les terres. u Cette forme donnée aux éminences fait un effet charmant quand il s’en rencontre plufieurs de fuite. Les canaux qui traverfent les plaines Sont d’une beauté peu commune, tant à cauSe de Seau qui „en efi; claire, profonde , 6c coule fi doucement qu’on a bien de la peine à s’en appercevoir,“ qu’à cauSe des bords & des ponts dont ils Sont munis. Or¬ dinairement ces canaux coulent „entre deux petites levées, revêtues,dé pierres plattes ou de tables de marbre groffier, & fônt couverts d'une in¬ finité de ponts pour la communication des terres : ils font de trois, de cinq, & de Sept arches; celle du milieu efi; extraordinairement haute, afin que les barques en paffant ne Soient pas obligées d’abaiffer leurs mâts : les voû¬ tes qu’on a bâties de grands quartiers de pierre ou de marbre en Sont très - bien cintrées, les appuis très-propres & les piles fi étroites que toutes les arches font en l’air. On en voit ainfi presque par - tout d’efpace en efpace ; 6 c quand le canal efi: droit comme il l’efi ordinairement, cette longue fuitede ponts fait une efpece d’allée qui a quelquechofe d’agréable & de .magnifique.? Le grand canal de la Province „fe décharge à droite & à gauche en plufieurs autres plus petits, qui Se divifent en un grand nombre de ruifleaux, lesquels vont aboutir à de gros villages, ou même à des villes confidérables. Quelque- *) Nouveaux mémoires fur l’état préfent de la Chine. Paris 1697. Tome I. Lettre IV. anciens & modernes. 113 Quelquefois ils forment de grands baffins, des étangs, des lacs dont les terres voifines font arrofées. De forte que cette eau fi pure & fi abon¬ dante, embellie de tant de ponts, referrée par des levées fi propres & fi commodes, diftribuée également dans de vaftes'plaines, couverte d’une infinité de batteaux & de barques, & couronnée, fi j'ofe ainfi parler, d’un prodigieux nombre de villages & de villes, dont elle va remplir les folles, cc offre fans contredit le plus riant tableau champêtre. „Que feroit - ce, u ajoute le P. le Comte, „fi l’art qui fouvent en France embellit les lieux les plus fauvages parja magnificence des palais, des jardins, & des bois, avoit été employé dans ces riches campagnes où la nature n’a rien épar¬ gné ?“ Il eft vrai qu’un payfage femblable n’eff pas un jardin, mais un voyageur qui fe livre à l’enthoufiafme que lui infpire ce fpedacle peut aifément s’y tromper. Cependant ce n’eft pas là exactement le cas de Chambers. II affure s’être foigneufement enquis des Chinois quels principes ils fuivoient dans la conftrudtion de leurs jardins: il nomme fur-tout le peintre Lepqua dans les récits duquel il a beaucoup puifé. Si l’on ne veut pas admettre que Chambers fe foit laiffé tromper par les fauffes relations des Chinois qui aiment tant à outrer & à groffir tout ce qui les regarde, voici une au¬ tre folution de cette difficulté. Chambers avoit remarqué que dans fa patrie on étoit trop attaché à l’ancien ftyle, ou fujet à manquer d’invention & à donner dans l’ex¬ travagance lorsqu’on faifoit de nouveaux eiïais. II voyoit avec chagrin chacun des autres beaux-arts avoir des maîtres pour les enfeigner, tandisque l’art des jardins feul reftoit orphelin & fans perfonne qui fit valoir fes droits. Il trouvoit dans fon efprit & dans fon imagination des idées qu’il croyoit plus convenables à la nature & à la deffination des jardins que celles qu’on fuit ordinairement. Il crut que ces idées exciteroient plus d’attention, feroient mieux reçues, s’il les attribuoit à une nation éloignée qui les eut déjà mifes en pratique. Il eût allez de prudence pour y mêler des chofes propres au génie nationnal des Chinois. En un mot, il Tome I. P ' planta 114 Première Setîîon. Coup d’œil jette fur les jardins planta des idées angloifes dans un terrein Chinois, afin de leur donner une apparence plus frappante, & de les rendre plus féduifantes. Cette conjecture paroîtra moins hafardée, fi après tout ce que l'on vient de dire des Chinois, & qui ne donne pas une idée avantageufe de leurs jardins, on examine de plus près la defcription meme de Chambers. Cet auteur ne dit point où font fitués les fuperbes jardins qu’il dé¬ peint, il ne dit pas non plus que ce fufîent ceux de l’Empereur ou de quel¬ que Grand. Il les nomme en général jardins Chinois, & paroit vouloir nous perfuader que ce font des jardins natiônnaux, des jardins aufll ordi¬ naires à la Chine que les jardins françois en Europe. Qui plus e/t, il avoue lui-même dans fa première relation n'en avoir vu que de petits dans cet empire ; & cependant fes defcriptions ne conviennent qu’à de grands jardins. Enfuite il déclare pofitivement qu’il n’eft content ni du ftyle maniéré, ni du ftyle fimple en fait de jardins : le premier s’écartant beaucoup de la nature, & le fécond au contraire l’imitant trop fervilement. II ajoute que la réunion réfléchie de ces deux ftyles en produiroit un troifieme qui feroit certainement plus parfait. — Et il eft manifefle qu’il a cette réunion pour but dans le dernier traité détaillé qu’il a publié fur les jardins Chinois. Si quelqu’un, dit-il encore, étoit aflez hardi pour tenter ce cleflein, il s’expoferoit à la critique des deux partis fans en corriger aucun ; ilfe nuiroit à lui-même fans rendre aucun fervice à l’art. Cependant il ne fera pas inutile de faire connoitre le fyflème d’un peuple étranger. Je le peux fans m’expofer en rien, & fans offenfer qui que ce foit, au moins je l’efpere. — Cette tournure de Chambers découvre aflez clairement quelle étoit fa fituation & fon deffein. Tout l’ouvrage même efl: la plus forte preuve de ce que nous avan¬ çons. Si l’on ne pofe pas en fait que Chambers a prêté aux Chinois fa philofophie, fa connoiflance des arts, & fon imagination brillante, on ne pourra anciens & modernes. US pourra jamais accorder ce qu’il nous dit des jardins de la Chine avec les relations dignes de foi que nous avons de cet Empire & du génie de cette nation. Notre auteur lui donne libéralement des louanges qu’elle ne mé¬ rite en aucune façon. Lorsqu’il dit, dès le commencement, que fes jar¬ diniers font non feulement botaniftes, mais encore peintres & philofophes ; qu’ils ont du cœur humain & des arts une connoilTance profonde par le moyen de laquelle on peut caufer les plus vives fenfàtions; que le bel art des jardins eh un des objets de l’attention du législateur ; il avance une propofition inouïe. Dans fa defcription on trouve quelquefois les tableaux de fantaifie les plus ingénieux, & les enchantements de féerie les plus étonnants qui ne font pas d’après nature, & dont j’ai omis les plus finguliers: quelquefois un choix réfléclii & un fens droit fuccede à ces écarts de l’imagination 5 enfin le tout prouve fuffifamment que Chambers eh fur-tout occupé à expofer fes principes, tandisqu’il ne paroit occupé que de louer ceux des Chinois. Mais fon ouvrage, en perdant la vérité hiftorique ne perd pas tout; il fera toujours eftimable comme forti de la plume d’un homme plein de connoilTance, de goût, & de génie, & très-utile par plufieurs endroits à Part des jardins ; ce fera une belle fantaifie à qui il ne manque rien frnon que probablement elle ne fe réalifera jamais. On me comprendroit bien mal fi l’on croyoit que par tout ce que je viens de dire je veuille rendre douteufe I’exiftence des jardins Chinois en général, ce qui feroit réellement une prétenfion finguliere. Mon but eft uniquement de prouver que la Chine ne poffede pas des jardins tels que les décrit Chambers, tels que les fait imaginer le préjugé général, & tels que ceux que la manie déçue d’imiter tâche de copier. Aufïi, en faifant les progrès qu’elle a faits, l’imitation a plutôt fuivi le tableau d’ima¬ gination d’un Anglois .que le modèle réel tracé par un Chinois. A la Chine pas plus qu’ailleurs, ni les jardins ni un des beaux-arts quelconque ne peuvent s’écarter du génie & du goût dominant de la na¬ tion. Le P. le Comte *) fait une relation des jardins Chinois qui s’ac- P 2 corde *) Lettre VL 122 Première Section. Coup était jette fur les jardins terrafïes, & que ces autres ornements de nos jardins. Ce qui vient par¬ ticuliérement de ce que les Perfans ne fe promènent pas dans les jardins, comme nous faifons, mais qu’ils fe contentent d'en avoir la vue, & d’en refpirer l’air: ils s’affeyent pour cela en quelque endroit du jardin à leur arrivée, & s’y tiennent jusqu’à ce qu’ils en fortent.“ — Au rapport du même voyageur obfervateur „la partie la plus orientale de ce pays-là (i’Hyrcanie) n’eff qu’un parterre depuis Septembre jusqu’à la fin d’Avril. Tout le pays éA alors couvert de fleurs, & ceft aufli le meilleur temps pour les fruits ; comme au contraire dans les autres mois on n’y peut du¬ rer à caufe de la chaleur exceflive & de la malignité de l’air. Vers la Médie & aux frontières feptentrionales de l’Arabie, les campagnes produifent d’elles-memes les tulipes, les anémones, des renoncules Amples du plus beau rouge, des couronnes impériales. En d’autres lieux, comme autour d’Ifpahan, les jonquilles y croiflent d’elles - memes aufli : & on y a des fleurs tout l’hy ver. On y a dans la faifon des narciffes de fept à huit for¬ tes, du muguet, du lys & des violettes de toutes couleurs, des œillets & des jafmins d’une beauté & d’une odeur qui furpaffent de beaucoup ceux de l’Europe. — Mais il n’y a rien de plus beau à voir — que les pêchers, car les fleurs les couvrent fl fort, que la vue même n’y trouve pas de paffage.“ La Perfe eff effectivement la patrie des fleurs les plus fuperbes. ,, Après tout ce que j’ai dit,“ ajoute Chardin, „du nombre & de la beauté des fleurs de Perfe, on s'imaginerait aifément qu’il y a aufli les plus beaux jardins du monde. — Au contraire par une réglé que je trouve fort géné¬ rale, là où la nature eff féconde & aifée, l'art eff plus groflier & plus in¬ connu, comme en ce fait des jardins. Ce qui arrive à caufe que là où la nature fait jardiner fl excellemment, s’il m’eff permis de parler airifi, fart n’y a presque rien à faire.“ Suivant la defeription affez connue de Kæmp'fer, les jardins du Japon font auflj difpofés fans beaucoup, de goût. Cependant telle eff la beauté & la multitude des fleurs qui décorent les collines, les champs & les forêts que ce pays peut difputer la préférence en ce point à la Perfe. On trans¬ plante les plus belles de ces fleurs dans les jardins, où on les perfectionne encore anciens & modernes . 123 encore à force d’art 8c de foins aflidus. Les couleurs en font le principal avantage, tout comme les fleurs memes font le plus grand ornement des jardins Japonnois. On trouve de plus dans ce pays des châtaigniers, des limonniers, des orangers en quantité 8c de plufieurs fortes, des citron¬ niers 8c des pêchers. On n’y entretient des pruniers fauvages qu’à caufe de leurs belles fleurs, qui par la culture acquièrent la grandeur d’une rofe double, 8c font fi abondantes qu’elles couvrent tout l’arbre d’une neige tachetée de fang ; ces arbres font le plus bel ornement des jardins qui font autour des temples, 8c fouvent l’on y entretient aufli, par la même raifon, des abricotiers 8c d'autres pruniers. On plante au fommet des montagnes 8 c aux deux côtés des grands chemins de longues rangées de fapins 8c de cyprès, communs dans ce pays: on cherche même à orner en quelque façon de ces arbres tous les endroits fablonneux ou déferts ; 8c c'efl: une loi très-louable que celle qui défend d'en abattre aucun fans permiflion du magiftrat du lieu, 8c fans le remplacer incontinent par un jeune arbre. Shaw *) vante les collines 8des vallées des environs d’Alger ; elles font pleines de maifons de campagne & de jardins où fe rendent* en été les plus riches habitants de la ville. Ces édifices, d’un blanc brillant, 8c cou¬ verts d’arbres fruitiers, font un très-joli coup d’œil quand on les regarde de la mer. Les jardins produifent une grande quantité de fruits 8c de plan¬ tes, 8c font arrofés de fources 8c de ruifîeaux, ce qui efl: un grand avan¬ tage dans un pays aufli chaud: mais ils font irréguliers, fans plan 8c fans arrangement; arbres fruitiers, plantes potagères 8c grains, tout efl pèlemêle : les parterres, les allées 8c les lits de fleurs font inconnus ici. Dans les îles riantes des Canaries **) fleurirent d’agréables jardins. La ville de Lagune dans l'ile de Ténériffe, plait non feulement par fa belle fituation 8c paries vaftes lointains, fes plaines 8c fes champs, fes aque¬ ducs 8c l’air fraix qu’onyrefpire, mais elle efl: encore embellie par fes jar¬ dins pleins d’orangers, de limonniers 8c d’autres arbres fruitiers. — L’île de Canarie mérite à jufte titre le nom de fortunée, vu fon climat doux 8c Q_2 falubre, *) Dans fes voyages &c. imprimés en **) Voyez la defcription des îles Ca- 1743. à la Haye in 4. Tome I. naries publiée en Anglois par Glas. 124 Première Settion. Coup d’œil jette fur les jardins falubre, fes arbres, fes plantes 8c fes fruits. Le ciel, rarement couvert de nuages, efl presque toujours ferein 8c exempt d’orages 8c de tempêtes5 à peu près tout ce qu’on y plante y profpere. Les pins, les oliviers fauvages, les lauriers, les peupliers, le bois de rofe, les figuiers d'Inde, croiffent ici fans culture. Tous les fruits que portent les arbres d’Amérique 8c d’Europe y parviennent à maturité. La partie la plus fertile de l’île effc le mont Doramas peu éloigné de la ville de Palmas. Il efl couvert de bosquets de différents arbres odoriférants dont les rameaux élevés font fi fort entrelaffés que les rayons du foleil n’y peuvent pénétrer. Les ruiffeaux qui humeélent ces bosquets touffus, le murmure des feuilles agitées par un vent doux, 8c le chant mélodieux des ferins rendent cette région un fejour enchanteur. „Derriere la ville (de Funchal à Madere) le terrein s’élève par degrés jusqu'aux montagnes 8c s’étend en forme de cercle l’efpace de plufieurs milles. Cette campagne eft remplie de jardins," arrofés par les ruifïeaux qui tombent des hauteurs, „de vignobles, 8c de maifons agréables5 ce qui rend la perfpeélive charmante." Cette ile ell une des demeures les plus fortunées de la terre, 8c il n’efl pas étonnant que les anciens la prilfent pour les champs Elyfées. L’Anglois Ovington *) nous trace un petit ta¬ bleau des délices de la vie champêtre qu’il menoit ici avec fes compatrio¬ tes quand ils étoient fatigués de la ville. „Ils s’affembloient entr’eux fous des berceaux d’orangers 8c de limonniers, rafraîchis continuellement par des ruiffeaux d’eau vive. Rien n’approche de la feene qu’ils avoient de¬ vant les yeux. Les collines étoient couvertes de vignobles 8c les vallées remplies de fruits qui parfumoient Pair. Les bosquets 8c les allées d’arbres jettoient de la variété dans cette perfpeélive, 8c la rendoient encore plus riante. L’air étoit férein. Le chant des oifeaux y faifoit entendre une mélodie continuelle. La mer 8c les vaiffeaux formoient un autre point de vue plus éloigné. Enfin, de quelque côté qu’ils tournaffent les yeux, ils trouvoient fans ceffe de nouveaux charmes dans cette admirable diverfité *) Hiftoire générale des voyages. 4. La Haye 1737. Tome III. Defcription de riie de Madere. anciens & modernes. 125 fité cî’objets dont ils étoient environnés,“ & qui rendoient ce féjour plus ravifiant que ne le fut jamais la fameufe Tempe des anciens. Bernier qui fit tant]de voyages en obfervateur judicieux, Bernier *) prétend qu’il n’efi aucun pays au monde qui dans une étendue peu confidérable renferme autant de beautés que le royaume de Kachemire „fitué à Pextrèmité — & véritablement enclavé dans le fond des montagnes du Caucafe, entre celles du grand & du petit Tibet, & celles du Raja-Ga- mon. — C’efi une très-belle campagne diverfifiée d’un grand nombre de petites collines, & qui n’a pas moins de trente lieues de long fur dix ou dou- 2e de largeur. — Les premières montagnes qui la bordent, c’efi à dire celles qui touchent à la plaine, font de médiocre hauteur, revêtues d’arbres ou de pâturages, remplies de toutes fortes de befiiaux, tels que des va¬ ches , des brebis, des chevres, des chevaux. Entre plufieurs efpeces de gibier, tel que des perdrix, deslievres, des gazelles, & quelques - uns de ces animaux qui portent le mufc, on y voit aufii des abeilles en très-grand nombre. Mais, ce qui eft très-rare dans les Indes, on ny trouve presque jamais de ferpens, de tigres, d'ours ni de lions. D’où Bernier conclut qu’on peut les nommer des montagnes innocentes & découlantes de lait &* de miel, comme celles de la terre promife'. a „Au delà des premières, il s’en éleve d’autres, beaucoup plus hautes, dont le fommet efi toujours couvert de neige, & ne cefie jamais de paroi-, tre tranquille & lumineux, au defius de la région des nuages & des brouil¬ lards. De toutes ces montagnes il fort de toutes parts une infinité de fources &de ruifieaux, que les habitans ont l’art de difiribuer dans leurs champs de riz, & de conduire même par de grandes levées de terre fur leurs petites collines. Ces belles eaux après avoir formé une multitude d’autres ruilTeaux & d’agréables cafcades, fe raflemblent enfin, & compofent une riviere de la grandeur de la Seine, qui tourne doucement au¬ tour du royaume, traverfe la ville capitale, & va trouver fa fortie à Barar moulé, entre deux rochers efearpés, pour s’égarer de-là dans divers pré- Q_3 cipices, *) Hiftoire générale des voyages. 4. Tome XIII. La Haye 1755. Voyage de Bernier au royaume de Cachemire. ! 2 6 Première Seffion. Coup d'œil jette fur les jardins cipices, fe charger en pafiant de plufieurs petites rivières qui defcendent des montagnes & fe rendre vers Ateck dans le fleuve Indus." „Tant de ruifleaux qui fortent des montagnes répandent dans les champs & fur les collines une fertilité admirable, qui les feroit prendre pour un grand jardin, mêlé de bourgs & de villages, dont on découvre un grand nombre entre les arbres, & varié par de petites prairies, par des pièces de riz, de froment, de chanvre, de faffran, & de diverfes fortes de légumes, entre lesquels on voit ferpenter des canaux de toutes fortes de formes. Un Européen y réconnoit par-tout les plantes, les fleurs & les arbres de notre climat; des pommiers, des poiriers, des pruniers, des abricotiers, des noyers, & des vignes chargées de leurs fruits." Dans la capitale, qui porte le nom de royaume, chaque maifon a un joli jardin fitué fur les bords d’un vafle lac. „La beauté du lac eft augmentée par un grand nombre de petites îles qui forment autant de jardins toujours verds, parcequ’ils font remplis d'arbres fruitiers, & bordés de trembles à larges feuilles, dont les plus gros peuvent être embraflés, mais tous d’une hauteur extraordinaire, avec un feul bouquet de branches au fommet, comme les palmiers. Au de-là du lac, fur le panchant des montagnes on ne découvre que des maifons de plaifance & des jardins. La nature femble avoir deftiné de fi beaux lieux à cet ufage. Us font remplis de fources & de ruifleaux. L’air y efl: toujours pur, & l’on y a de toutes parts la vue du lac, des iles & de la ville. Le plus délicieux de ces jardins efl celui qui porte le nom de Chahlimar ou jardin du Roi. On y entre par un grand canal bordé de gazons, qui s'étend l'efpace de cinq cens pas, entre deux belles allées de peupliers. Il conduit au pied d’un grand cabi¬ net qui efl au milieu du jardin; & là commence un autre canal, beaucoup plus magnifique, qui va jusqu’à l’extrémité de l’enceinte. Ce fécond ca¬ nal efl pavé de grandes pierres de taille. Ses bords font en talus, delà même pierre; & dans le milieu on voit régner de quinze en quinze pas, une longue file de jets d’eau, fans en compter un grand nombre d’autres, qui s'élèvent, d’efpace en efpace, de diverfes pièces d’eau rondes, dont il efl bordé comme d'autant de refervoirs. Il fe termine au pied d’un ca¬ binet, anciens & modernes. 1:2-7 binet, qui reffemble beaucoup au premier. Ces cabinets, qui font à peu près en dômes & bâtis dans l’eau meme, c’eft à dire, entre les deux gran¬ des allées de peupliers, ont une galerie qui régné à l’entour, & quatre portes oppofées l’une à l’autre; deux desquelles regardent les allées, avec deux ponts pour y pafler; & les deux autres donnent fur les canaux oppofés. Chaque cabinet eft compofé d’un grand Mon, au milieu de qua¬ tre chambres qui en font les quatre coins. Tout eft peint ou doré dans l’intérieur & parfemé de fentences en gros caraefteres Perfans. <c Bernier ajoute â cette defeription : „ce n’eft pas fans raifon que les Mogols lui don¬ nent (à Kachemire) „le nom de Paradis terreftre des Indes T — Àufti lorsque nous y fumes arrivés, tous les beaux efprits Mogols s’efforcèrent d’en célébrer les agréments par diverfes pièces de poéfte.“ Que de contrées, où la nature fans art a prodigué en foule fes beau¬ tés enchantereffes, demeurent encore privées de fpeélateurs & d’admira-. teurs, & cachées dans quelque recoin ou dans quelque île déferte! Des fiecles s’écoulent avant qu’un obfervateur fenftble les apperçoive, & ce ¬ pendant elles ne ceffent d’étaler leurs attraits d’un printems à l’autre. Combien peu, par exemple, ont avant & après le fameux Anfon joui des agréments raviffants de file de Juan Fernandez, *) dont cet Anglois & fa compagnie furent fi fort enchantés ! „Les bois, dont la plupart des mon¬ tagnes efearpées font couvertes, étoient fans broffailles qui empèchaffent le moins du monde qu’on n’y put pafter librement; & la difpofition irré¬ gulière des hauteurs & des précipices dans la.partie feptentrionaîe de file, contribuoit par cela même à former un grand nombre de vallées, aufli belles qu’aucune de celles qu’on dépeint dans les Romans. La plupart de ces vallées étoient arrofées de ruiffeaux qui tomboient par cafcades derocher en rocher, quand le fond de la vallée fe trouvoit par la continua¬ tion des hauteurs voiftnes entremêlé de quelques endroits efcaqiés. Il y avoit dans ces mêmes vallées des endroits où l’ombre & l’odeur admirable qui *) Voyage autour du monde par Richard Walter, Maître es art? & Ch\-’ George Anfon tiré des journaux & aupelain du Centurion&c. Traduit de "Au¬ tres papiers de ce Seigneur & publié par glois. 4. Amlterdam 1749. Livre II. I2g Première Section. Coup d’œil jette fur les jardins qui fortoit des bois voifins, la hauteur des rochers qui paroiffoient comme fufpendus, St la quantité de cafcades tranfparentes qu’on voyoit de tous côtés, formoient un féjour aufïl charmant qu'il y ait peut-être fur toute la face de la terre. Ce qu’il y a de certain, c’eft que la fimple nature furpaffe ici dans fes productions toutes les fictions de la plus heureufe imagi¬ nation. Il n’elt pas poiïible de dépeindre par des paroles la beauté du lieu, où le commandeur fit dreffer fa tente 8t qu’il choifit pour fa demeure. C’étoit une clairière de médiocre étendue, éloignée du bord de la mer d’une demi-mille St fituée dans un endroit dont la pente étoit extrême¬ ment douce. Il y avoit au devant de fa tente une large avenue coupée à travers le bois jusqu’à la mer. La baye avec les vaiffeaux à l’ancre paroiffoit au bout de cette avenue, qui s’abaiffoit infenfiblement vers la mer.“ „Cette clairière étoit ceinte par derrière d’un bois de grands mirthes, rangés en forme de théâtre, le terrein que ce bois occupoit, ayant plus de pente que la clairière, St cependant pas affez pour que les hauteurs 8t les précipices, qui étoient plus avant dans le pays, ne s’élevaffent confidérablement au deffus des fommets des arbres, St n’augmentaffent encore la beauté du coup d’œil. — Deux ruiffeaux, dont l’eau étoit tranfparente comme le criftal, couloient fous les arbres qui environnoient la clairière, l’un au côté droit de la tente, St l’autre au côté gauche, à la diftance d’en¬ viron cent verges“ Le doux murmure des ruiffeaux éloignés, léchant des oifeaux perchés fur les myrtes, l’odeur fuave que répandoient par¬ tout les arbres aromatiques, tout augmentoit les attraits de cette ile for¬ tunée. Suivant la relation récente du Pérou qu’a publiée Bayer, *) ce pays ne renferme pas feulement des champs fertiles, des arbres fruitiers 8t des fleurs d’une excellente efpece, mais encore de jolies métairies St maifons de campagne, qui font répandues ça St là. Les côtes du Pérou, St la contrée d’alentour offrent le plus charmant féjour, dont le climat faîubre & modéré fait un vrai paradis. Le grand froid St la chaleur accablante étant également inconnus ici, il .y régné un printems continuel fans aucun change- Voyage au Pérou pendant les années 1750-1770, publié en Allemand en 1776. anciens & modernes. 129 changement de temps. On n’apperçoit jamais d’épais 8c fombres nuages, 8c les rayons du foleil ne font interceptés que par un brouillard rafraîchifTant 8c agréable, qui invite les habitants a la promenade. On ignore dans ces provinces ce que c’eft que le tonnere, les éclairs 8c les averfes. Le jour eft égal à la nuit pendant toute l’année. La terre eft abbreuvée par la rofée du matin 8c par quantité de ruiffeaux qui coulent en gazouil¬ lant dans les campagnes 8c les prairies, 8c paffent fous des arbres 8c entre des jardins qui rapportent aux habitants en toute faifon, une abondance des meilleurs fruits & des plus belles fleurs. Les Colonies Angloifes dans l’Amérique Septentrionale font riches en beautés naturelles, en montagnes, err forêts, en rivières limpides, 8c en fuperbes cafcades, 8c l’on y rencontre par-tout, principalement aux bords des eaux, les maifons de campagne les plus charmantes. Les habi¬ tants des rives du Shenando, riviere d’une beauté romanesque, 8c qui coule dans les contrées fertiles de la Virginie, mènent au rapport de Bur¬ naby, *) la vie la plus heureufe. Loin du tumulte du monde iis habitent le climat le plus doux, 8c le fol le plus abondant qu’on puiffe imaginer. Le payfage qui les environne eft compofé de points de vue fuperbes, 8c d’ombrages touffus, de hautes montagnes, 8c de rivières transparentes, de cafcades, de riches vallons 8c de majeftueufes forêts. Sujets à peu de maladies, ils font la plupart robuftes 8c bien-faits, 8c jouiflént d’une en¬ tière liberté. Ils ne manquent jamais de rien 8c n'ont que peu de vices. Dans l’ignorance de notre luxe, ils ne s’affligent pas d’en être privés; mais ils poffedent ce que bien des princes troqueroient contre la moitié de leurs états — la fanté, le contentement de l’efprit 8c la paix de l’ame. Enfans favorifés de la nature, les habitants de la fameufe île d’Otaheite dans la mer du Sud vivoient auffi dans un vrai paradis lorsqu’ils furent fucceffi- *) Voyés la defcription qu’il a publiée en Anglois de fes voyages dans les Colo¬ nies Angloifes de l'Amérique Septentrionale* R Tome I. 130 Première Sefîtion. Coup d'œil jette fur les jardins fuccefllvement vifités il y a quelques années par Mrs. Wallis, *) Bougain¬ ville **) & Cook. ***) Les montagnes varient „à chaque pas les points de vue & préfentent de riants payfages couverts des plus riches produ¬ ctions de la nature, avec ce defordre dont l'art ne fut jamais imiter l’agré¬ ment. De là fortent une infinité de petites rivières qui fertilifent le pays, & ne fervent pas moins à la commodité des habitants qu’à l'ornement des campagnes. Tout le plat pays, depuis les bords de la mer jusqu’aux montagnes eft confacré aux arbres fruitiers fous lesquels — font bâties les maifons des Taitiens; — on croit être dans les champs Elyfées.“ Leurs maifons ifolées font répandues dans des bosquets & fous de petites plantations de platanes ou de bananiers. En fortant de fa maifon l’habi¬ tant fe trouve d’abord à l’ombrage fraix & épais de ces arbres. Les bo¬ cages ne font point embaraffés de buifïons} l’air pur circule librement par¬ tout, & l’on voit de tout côté des fentiers qui ferpentent d’une maifon à l’autre. Rien ne doit plus faire plaifir dans un pays fi chaud que ces om¬ brages & ces fentiers. „Les terreins font fermés de hayes, & forment un coup d’œil agréable 5 le fruit-à-pain & les pommiers font allignés fur le penchant des collines, & les cocotiers & les bananiers, qui demandent plus d'humidité, dans la plaine. cc La terre produit d’elle-même une mul¬ titude de fruits excellents. „ Au deffous des arbres & fur les collines il y a de très - bonne herbe, u mais point de broffailles fauvages. „0n a creufé des canaux pour conduire l’eau dans les jardins. & les plantations d’arbres fruitiers. — Tous les endroits qui étoient plantés & cultivés, avoientde grandes *) Relation des voyages entrepris, •par ordre de Sa Majefté Brit. aétuelle- .metit régnante, pour faire des décou¬ vertes dans l’hémifphere Méridional &c. rédigée d’ap'rès les journaux tenus par les différents commandants <Sc les papiers de Mr. Banks. Par J. Hawkesworth, Do¬ cteur en droit &c. &c. Traduite de l’Anglois. 4 Volumes in 4. Paris 1774. To¬ me II. **) Voyage autour du monde par la frégate du Roi, la Bondeufe, & la flûte 1 etoile &c. 2 Volumes in 8. à Paris 1772. 2de Edition. Tome II. Cbap. 3. ***) Rélation des voyages &c. par Ea\v- anciens & modernes. 131 grandes marques de fertilité, quoiqu’il y eut quelques parties dans le mi¬ lieu qui paroiffoient ftériles.“ *) Un phénomène plus étonnant font les plantations que découvrit Mr. Cook chez des nations fauvages dans fes nouveaux voyages : ces planta¬ tions s’approchoient en plufieurs points de la maniéré Angloife, dont cer¬ tainement ces peuples n’avoient jamais entendu parler. Cette reffemblance fe trouva fur-tout dans Pile de Middelbourg. **) On voyoit des maifons d’une jolie apparence, à côté desquelles étoient plantés des arbres touffus dont les fleurs répandoient une odeur délicieufe. „Les collines étoient ornées de petits groupes d’arbres répandus ça & là, à quelque diffance; & l’eipace intermédiaire paroiffoit couvert d’herbages, comme la plupart des cantons d’Angleterre. Une haie de rofeaux diagonalement entrelacés, & d’une jolie forme, environnoient les deux côtés de la prai¬ rie. — Nous nous feparâmes afin d’examiner ce beau pays, & à chaque pas nous eûmes lieu d’être enchantés de nos découvertes. Les portes étoient difpofées de maniéré qu’elles fe fermoient d’elles-mêmes> les en¬ clos étoient couverts de ronces & fur-tout de lianes, qui avoient des fleurs d’un bleu de ciel.“ Enfuite Mr. Forfter apperçut un vaffe jardin rempli de fchaddeks, de cocotiers fort élevés, de bananiers & de quelques arbres à pain. Un fentier menoit à travers ce jardin à l’habitation entou¬ rée de buiffons fleuris dont l’odeur parfumoit l’air. „Nous traverfâmes ainfi plus de dix plantations, ou jardins féparés par des enclos. — A l’ex¬ trémité des jardins nous trouvions communément une maifon. <c — Un autre „fentier débouchoit au milieu d’une belle plaine d’une grande éten- R 2 due, Hawkesworth &c. &c. Tome II. Rela¬ tion particulière de Mr. Cook. *) Rélation des voyages &c. par Haw¬ kesworth, Tome IL Chap. 7. de la réla¬ tion de Mr. Wallis. **) Voyage dans l’hémifphere auftral & autour du monde, fait fur les vaiffeaux du Roi, l’Aventure & la Réfolution en 1772 - 1775, écrit par Jaques Cook, Commandant de la Réfolution, dans lequel on a inféré la relation du Capitaine Furneaux, & celle de M. M. Forfter. Traduit de l’Anglois &c. &c. Paris 1778. 4 Volumes in 4. Tome II. Chap. 1. 234 Seconde Seffion. Des différents caractères verdure ; par les interruptions & les ombres que caufent des arbres ifolés ; par leur cadre formé de collines, de rocs & de bois; & par leur liaifon avec ces objets. Dans de vaftes prairies les légères interruptions, qui en elles - mêmes empêchent Y enriui de l’uniformité & du vuide, font encore un effet très-agréable, pourvu que ce nefoyentpas des ronces ou des builfons peu élevés, mais un petit nombre d’arbres d’un beau cru, pas trop entafles, & d’un feuillage qui tranche avec le verd de la prairie. Des rocs nuds, iné¬ gaux, fulpendus, qui côtoyent une prairie décorée de tous fes attraits, for¬ ment par leur contraffe & leur fingularité une des parties d’un canton romanefque. Les bois, cadres les plus ordinaires des prairies, augmentent encore par leur ombrage le fèntiment de la folitude & du repos. Un clair ruiifeau, ou uneriviere tranfparente qui roule infenfiblement fes flots, ré¬ pand de la lumière & de la fraîcheur, & change la tranquille complaifance qu’éprouve famé en une émotion plus vive, celle de la joie. io. Lointains. Les lointains font jouir l’œil des différents objets du payfage. Ils dé¬ pendent en partie de la nature même de ces objets, en partie de leur fituation & de leur liaifon entr’eux, & en partie du point d’où on les confidere. Les objets peuvent par leur importance, par leur agrément & par leqr beauté, par leur grandeur, par leur nouveauté, communiquer à un loin¬ tain un caraétere qui lui foit propre : mais il en eft aufli qui font" A dénués d’effet & defignification; que la nature, occupée de la plus haute perfe¬ ction de l’enfemble, mêle à fes grandes mafles, & que l’artiffe jardinier foigneux de bien choifir n’employe pas. Les objets acquièrent quafi plus d'énergie par leur fituation & leur liaifon réciproque, qu’ils n’en tirent de leur conformation naturelle, chacun confldéré à part. Les fituations eclairent ou obfcurciffent, renforcent ou affoibliffent, modifient avec une variété infinie, les effets des formes & des couleurs, de la grandeur & du mouvement. Enfin, non feulement les objets en eux-mêmes, mais en¬ core leur ordonnance, leur fituation & leur liaifon, peuvent paroitre fous des du payfage & de leurs effets, 235 des afpe&s extrêmement diverfifiés & changeants, fuivant qu’on a difpofé les points de vue fous lesquels on peut les confidérer. Toutes ces circonflances influent plus ou moins fur les lointains. Quoique les lointains, tant ceux de la nature que ceux de l’art, puiffent être variés à l’infini* on peut cependant diftinguer quelques-uns de leurs principaux caraéteres. Le premier efl: celui de la grandeur & du fublime, lequel comprend, outre la dignité & la majefié des objets, l’éloignement & la multitude des parties. Difficilement trouvera -1 - on un lointain plus grand & plus fubli¬ me, & en même tems plus noblement décrit que celui que nous dépeint Brydone, *) & dont on jouit du fommet de l’Etna. „L’imagination de l’homme,“ dit-il, „n'a jamais pu fe repréfenter une fcene fi brillante & fi magnifique. Il n’y a pas fur la furface de ce globe, de lieu d’où l’on puifle contempler à la fois tant d’objets raviflants. Nous étions placés fur un théâtre prodigieufement élevé, & toute la furface de notre hémifphere fembloit fe réunir en un feul point, fans qu’il y eut aux environs aucune mon¬ tagne fur laquelle les fens & l’imagination puffent fe repofer. Nous revîn¬ mes avec peine de notre extafe, & crûmes long-tems ne plus être fur la terre. Nous étions placés fur les bords d’un gouffre fans fond, aufïi an¬ cien que le monde, qui vomit fou vent des torrens de feu & lance des ro¬ chers enflammés avec un bruit dont toute l’ile retentit. L’immenfe éten¬ due de la vue comprenoit les objets de la nature les plus variés & les plus enchanteurs, enfin le foleil levant s’avançoit pour éclairer & embellir ce magique tableau. „Imaginez Pathmofphere s’enflammant peu à peu, & ne laiffant entre¬ voir que par degrés le firmament & notre globe. La mer & la terre font dans un état de confufion & d’obfcurité, comme fi elles fortoient du chaos primitif? la lumière & les ténèbres femblent être encore confondues, jus¬ qu’à ce que le jour s’approchant infenflblement, opéré enfin leurféparation; alors les étoiles s’éteignent & les ombres difparoiffent. Les forêts, qui tout à l’heure reffembloient à des abymes noirs & fans fond, ne réfléchiffant Gg 2 . aucun *) Voyage en Sicile & à Malthe &c. I. Partie, Lettre 10. 236 Seconde SeÏÏion, Des différents carüüeres aucun rayon de lumière qui fît appercevoir leur forme 8c leur couleur, femblent fortir du néant pour la première fois ; chaque rayon de lumière y répand la vie 8c la beauté. La fcene s’étend j l’horizon s’élargit 8c fe prolonge de tous côtés, 8c le foleil, comme le grand créateur, paroit vers l’orient 8c achevé de former ce merveilleux fpe&acle. Tout paroit en¬ chantement, 8c nous fommes, pour ainfi dire, tranfportés aux régions éthérées. Les fens qui ne font point accoutumés à de pareils objets, fe trouvent confondus 8c troublés , 8c il leur faut quelque tems pour pouvoir les difcerner. On voit le corps du foleil fe lever du fond de l’océan, 8c traîner à fa fuite une immenfe étendue de terre 8c de mers ; les îles de Lipari, de Panari, d’Alicudi, de Strombolo 8c de Volcano, dont les fommets font couverts de fumée, femblent être fous nos pieds5 8c nous contem¬ plons toute la Sicile comme fur une carte. Nous pouvons tracer le cours de chaque riviere à travers tous fes détours, depuis fa fource jusqu’à fon embouchure.^ ?— Les nombreufes îles des environs „par une éfpece de magie d’optique que j’ai peine à expliquer femblent être rapprochées 8c pla¬ cées autour de l’Etna : la diftance qui eft entr’elles paroit réduite à rien. — Au premier moment du lever du foleil, l’ombre de l’Etna s’étend à travers toute Pile, & forme une large traînée qu’on apperçoit fur la mer 8c dans les airs. — La penfée s’élève en proportion de la grandeur 8c de la fublimité des objets qui nous environnent; 8c lorsque la nature entière excite l’admiration, quel efprit peut relier dans l’inaétion ? — Il femble que nous quittions les fentimens bas 8c vulgaires, à mefure que nous nous élevons au deffus des habitations des hommes, 8c que l’ame, en approchant des régions éthérées, fe dépouille de fes affections terreftres, 8c contracte d’a¬ vance quelque chofe de leur inaltérable pureté. Placés ici fous un ciel ferein, 8c contemplant avec une tranquillité continue l’orage 8c la tempête fe formant fous nos pieds, l’éclair jailliffant de nuage en nuage, 8c la fou¬ dre roulant fur la montagne en menaçant d’exterminer les miférables mor¬ tels ; l’efprit confidere le choc 8c le défordre des pallions humaines qu’il doit maitrifer. Cette fituation fufHt feule pour infpirer la philofophie 5 8c Empédocle a voit eu raifon de la choifir.“ Jusqu’ici du payfage & de leurs effets. 237 Jusqu’ici Brydone; A cette occafion je me rappelle un paradoxe brillant de l’illuftre Rouffeau. Il prétend „que le goût des points de vue & des lointains vient du penchant qu’ont la plupart des hommes à ne fe plaire qu’où ils ne font pas.“ *) Je penfe cependant que ce goût a une meilleure fource ; il me paroît réfulter de ce que notre ame eft originaireinent expanlive: de vaftes lointains fourni fient toujours la plus agréable occupation à l’imagination 5 & tout ce qui lui permet un libre effor, ré- .. veille les idées & nourrit l’efprit. La variété des objets ajoute un attrait particulier aux lointains. Young **) nous dépeint un des plus magnifiques points de vue revêtus de ce caraétere, celui du lac fameux de Winander, le plus grand que renfer¬ me l’Angleterre. „I 1 a de jolies fmuofités, en forte qu’il paroit compofé de plufieurs parties, d’autant plus qu’il eft parfemé de quelques îles. Le rivage eft changeant: tantôt on apperçoit des rochers & des bois, tantôt des champs enclos de hayes, tantôt des villages, tantôt un bourg. Ces différents lieux commercent enfemblej ainft il n’eft pas rare d’appercevoir une barque à la voile. Une colline fituée à la rive orientale, offre le plus beau coup d’œil, celui de toutes les beautés du lac. On apperçoit d’abord une vallée longue d’environ douze milles (anglois), qui fe déploie en formant plufieurs tortuofités, eft par-tout bordée de hayes, & fe diftingue de plufieurs maniérés. Ici elle fert de bafe à des montagnes ; là elle tou¬ che à un mur de roc: en cet endroit elle s’appuye contre une fombre fo¬ rêt 5 en un autre elle s’étend en larges iffues, par lesquelles fe préfente un beau défordre de tout ce qui peut animer un payfage, arbres ifolés, bois, villages, fermes. Cette vallée eft terminée par le lac, qui fe développe à droite & à gauche en une plaine irrégulièrement terminée. On ne fauroit voir un afpeft plus noble. La ligne décrite par le rivage eft plus diverfifiée qu’on ne peut l'imaginer. Tantôt le lac fe rétrécit jusqu’à reffembler ù une riviere ; tantôt le bord recule & forme des baies qui paroiffent offrir un ancrage à de grands vaiffeaux: ici des promontoires, compofés en partie Gg 3 de *) Nouvelle Héloïfe. Partie IV. Lettre n. **) Voyages dans les provinces Septentrionales d’Angleterre. 2de Partie. Lettre 17. 238 Seconde SeÏÏion. Des différents car aider es de bois, en partie d’enclos, s'avancent dans les ondes5 là des langues de terre formidables élevent hors de l’eau leurs tètes de rocher. Mais ce qui donne à cette décoration un attrait au deffus de toute defeription, font les. dix petites îles que l’œil découvre toutes. La plus grande décrit une ligne ondoyante qui s’élève au deffus des eaux en jolies inégalités. En quelques endroits le fol eff rehauffé, en d’autres bas; ici les arbres font détachés, la raffemblés en groupe. Une ferme eff fur le rivage, 8c derrière elle un petit bois. Quelques - unes des autres îles s’offrent, comme autant de collines boifées au deffus du lac; d'autres font parfemées d’arbres folitaires; toutes font décorées du plus beau tapis de verdure.“ Mais rien n’anime 8c n’égaye plus un lointain que la mobilité des ob¬ jets : elle lui donne un caraétere particulier, & différent de celui de la gran¬ deur 8c de la variété. Entre tous les objets mouvants du payfage fe diftinguent fur-tout les eaux couvertes de toutes fortes de bateaux en mou¬ vement. Une charmante retraite champêtre, fituée dans l’ile deWight, 8c adoffée contre une éminence non loin de la mer, 8c que nous décrit Young *) dans fon voyage par les provinces orientales d’Angleterre, jouit d’un des coups d’œil les plus enchanteurs de cette efpece. „De la maifon on voit la plus belle perfpeéHve, qui d’un côté s’étend à travers du canal dePortmouth, jusqu’à Lymington, 8c de l’autre au delà de l’embouchure de la riviere de Southhampton ; on apperçoit la partie haute de Suffex, les collines du Hampfhire 8c les côtes ombragées de New-Foreft: le tout enfemble fait peut-être la plus belle contrée arrofée d’une riviere que l’on puiffe imaginer. On découvre une eau large de trois à fept miles (anglois), 8c longue de vingt cinq à trente. Cette fuperbe plaine liquide eff: conffamment couverte d’une multitude de bâtiments, depuis le plus grand vaiffeau de guerre jusqu’à des barques de pêcheurs par centaines. La vue change à chaque inffant, fuivant les différentes fituations des navires. Cet afpeeff furpaffe de beaucoup la plus belle marine. Un océan fans bornes frappe au premier coup d’œil, 8cinfpire des idées fublimes; mais le confidere-t- on long-temps, il perd beaucoup de fes beautés. Ici au contraire l’œil ne fe fatigue jamais." Cepen- *) 4me Partie, Lettre 17. 239 du payfage & de leurs effets. Cependant il ne faut pas prétendre par-tout des vues libres, ni dans la nature ni dans les jardins. Des perfpeétives ouvertes de tout côté à l’œil, diftrayent ou fatiguent enfin, ainfi qu’un ciel toujours ferein, 8c qui n’eff adouci par aucun nuage. L'œil demande tout comme Pefprit des points de repos, des places clofes, où il puifTe fe ranimer fur un gafon voifin, fous de fraix ombrages, ou bien au gazouillement d’un ruiffeau. La jouiifance d’une petite décoration douce, qui repofe au milieu d’un tendre crépufcule, ou eff environnée de tout côté, n’eff jamais plus vivifiante qu’après les délices qu’offrent des lointains clairs 8c étendus. Plufieurs fortes d’objets, comme un hermitage, un bain, exigent abfolument une contrée clofe ; 8c quelquefois il faut fermer une partie de la perfpective, pour empêcher la cliffraffion de l'œil, ou pour faire paroitre quelques parties dans un plus beau jour. La nature borne dans fes payfages la vue par des éminences 8c des bois 5 l’artifte jardinier peut de plus fe fervir de bâtiments. Quant aux contrées qui ne livrent aucun lointain amufant, comme champs nuds, plaines arides 8c fablonneufes, bruieres ffériles, tourbières marécageufes, étangs troubles entourés de faules, 8c en général toutes celles qui déplaifent par leur vuide 8c leur uniformité, l’œil veut qu’on les'lui dé¬ robe avec foin. On peut auffi remédier avantageufement à ce qu’un lointain offre de vague 8c d’incertain, en l’interrompant par des arbres 8c des groupes. Un payfage dont les différentes parties font détachées les unes des autres, 8c pour ainfi dire difperfées, fera un plus mauvais effet à mefure qu’il fera plus étendu. C’eff à la main ofhcieufe de Part d’y remédier. A l’aide des ar¬ bres ifolés 8c en groupes qu’elle plante, elle peut mettre plus de liaifon en¬ tre les parties, 8c les mieux caradterifer pour former un enfemble; le pay¬ fage y gagne de la variété, 8c les lointains deviennent non feulement plus multipliés mais auffi plus attrayants. ir. Accidents. La nature eff fertile en apparitions accidentelles dont elle embellit fes payfages dans les différentes faifons de l'année, 8c les différentes heures du jour. Les changements variés qu’offrent le lever 8c le coucher du foleil? l’ordon¬ nance, 240 Seconde Settion. Des différents caractères nance, les mouvements 8c les tableaux divers des nuages, fur-tout pen¬ dant les orages & les foirées ; le foleil dardant fes rayons par échappées; les coups de jour fubits 8c les ombres; la lueur incertaine de la lune voilée d’un nuage paflager; les clairs 8c les obfcurs du lointain, aiïujetti à l’état du ciel qui y entremêle fes formes 8c fes jours ; la vapeur légère 8c bleuâtre qui nage autour des points de vue éloignés; le jeu des couleurs dans l’arc-en-ciel; les perles de la rofée matinale brillant fur le verd des prairies ; les figures bifarresdu brouillard flottant; les mouvements aifés du feuillage 8c des eaux; les refleéls agréables, qui font plus flatteurs 8c plus féduifants que les rayons de la lumière primitive—toutes ces variations de la nature en un mot, que nous comprenons ici fous le nom d’accidents, paroiflent former de nou¬ velles fituations, fouvent même de nouveaux objets. Elles raniment en changeant continuellement les jours 8c les ombres des décorations, les jeux de la lumière 8c des couleurs; elles font pour le payfage une fource des plus fertiles de diverfité 8c de vie. Elles furprennent fouvent l'œil étonné par des apparitions qu’aucune imagination ne fauroitfe repréfenter plus éblouit* fantes, plus magiques, 8 c plus rapides à difparoître. Pour imiter, autant que le peut l’art foible de l’homme, les accidents qui font particuliers à la nature, le payfagifte épie fes voyes les plus fecrettes. Cette reflource n’eftpas au pouvoir de l’artifte jardinier, il faut qu’il attende patiemment jusqu’à qu’il plaife à la nature d’en embellir fes contrées. II. Car a- du payfage & de leurs effets. 24.1 IL CaraÏÏériJliques de divers Cantons . 1. D ans de vaftes payfages on trouve des cantons desquels on peut dire qu'ils font communs, fans lignification, fans caraétere; qui n’ont aucun attrait pour l’efprit ni pour les yeux ; ou qui même caufent un déplaifir fenfible, 8c par conféquent demeurent bannis de l'enceinte d’un jardin. Des plaines abfolument vuides 8c uniformes font fans aucun intérêt, 8c fatiguent enfin quand on les regarde quelque temps. Des landes 8c des tourbières, telles qu’on en voit dans la baffe Alle¬ magne, déplaifent par leur trifte ftérilité. Les déferts fablonneux de l’Ara¬ bie ou du Pérou effrayent de plus par l’image des difficultés 8c des périls que court le voyageur. Des déferts vaftes, embaraffés de toutes fortes de plantes, entrecou¬ pés de marais 8c de bourbiers, couverts de ténèbres, comme ceux d’Amé¬ rique; des régions entières d’écueils rabotteux 8c de rochers incultes, com¬ me on en trouve dans quelques endroits de l’Islande 8c du Groenland, infpirent le découragement, la crainte, l’effroi. Ces objets n’offrent que l’i¬ mage du befoin, de la mifere 8c du danger : ici l’idée de folitude fe change en celle M’épouvante, 8c un fentiment accablant de fa foibleffe faifit l’hom¬ me. L'invocation d'un de nos plus grands Poètes : *) „Sombres forêts, où la lumière ne pénétre jamais a travers l’ombrage des fapins, où chaque bocage nous peint la nuit du tombeau! vieux ro¬ chers, où égarés dans les buiffons, les oifeaux folitaires font entendre leurs triftes concerts ! ruiffeaux, qui traînez lentement, entre ces coteaux arides, vos ondes languiffantes, pour les verfer dans des marais fans cul¬ ture! plaines ftériles! vallons pleins d’horreur, puifïiez-vous me peindre les couleurs de la mort! Entretenez mon deuil par une froide terreur 8c „par une noire mélancolie.^ Cette fublime invocation à Pinffant où il veut décri- *) Haller, Fragment d’une Ode fur l’éternité. Voyez les Poélies de Mr. Haller traduites de l’Allemand, à Berne. 1760. Tome /. H h 242 Seconde Seffîion. Des différents caractères décrire l’éternité, fe fonde fur un fentiment vrai, fuite des impreffions naturelles que font les fcenes dont nous parlons. Cependant un objet effrayant 8c terrible peut paroitre dans un beau payfage, fans que l’effet agréable de ce dernier en foit altéré j il peut même y gagner par l'influence du contrafte. C’eff ce que prouvent en Suiffe bien des chaînes de riants vallons dominées par les Alpes menaçantes du voifi- .nage recouvertes de glaces 8c de neige: c’eff ce que prouve, dans l’ile romanefque de la Sicile, le Volcan vomiffant des tourbillons de fumée. L/artiffe jardinier ayant un efpace beaucoup plus borné que la nature, ne hafardera pas trop légèrement de l’imiter en ce point. 2. Les cantons propres aux jardins, font d’abord les agréables , les gais 8c ceux ou régnent la férénité 8c qu’on peut appeller riants ou attrayants. Ils font en général compofés d’une fuccefllon variée de petits enfoncements 8c d’éminences ; de plufieurs fmuofités 8c inégalités du terrein ; de prairies, de brouffailles 8c de bosquets, de fleurs, d’eaux 8c de petites collines, raffemblées d’une maniéré libre, aifée, & féduifante. Les rocs, les chaînes de montagnes, 8c les grandes cafcades en font exclues. Plus les diverfes compofitions de ces objets font variées 8c entortillées, plus elles ont de charmes. La fraîcheur 8c la vivacité de la verdure qu’étalent la peloufe 8c les arbres, la limpidité de l’eau, le miroir clair 8c tranquille quelle offre, ou le gafouillement de fa courfe, 8c l’efpece de cliquetis qu’elle produit en bondiffant, une foule de ruiffeaux 8c de petites rigoles qui fe jouent, des fleurs diaprées de couleurs vives, de douces collines couronnées de bois 8c de buiffons fleuris, des ombrages qui s’éclairciffent d’une maniéré flatteufe, le jeu des reflecffs incertains, des lointains pleins de vie 8c de mouvement, détermi¬ nent le caraétere de ces cantons, fuivant leurs différents degrés qui s’élè¬ vent du purement agréable au gai, 8c de là au riant. La nature crée des cantons de ce caraétere avec une variété infinie, 8c avec une abondante diverfité de grandeur, de formes, de couleurs, d’or¬ donnance 8c de combinaifon ; 8c parce que la nature les livre en fi grande quantité, on les retrouve mille fois dans les imitations des poëtes 8c des payfagiffes. Leur du payfctge & de leurs effets . Leur imprefiion eft modérée. Une complaifance tranquille; une effervefcence de plaifir qui échauffe; une douce rêverie de Pâme nageant dans des fentiments qui lui femblent connus, & qui cependant la raniment par de nouveaux attraits, voilà les effets que des cantons agréables, gais, riants, font fur des fens non dépravés encore. 3 * Les cantons où régné une douce mélancolie, le romanefque ou la folemnité , font plus rares dans la nature, mais auflî ont-ils bien plus d’énergie. Les cantons agréables gliffent légèrement fur Pâme en fâifant une foible impreffion: ceux dont nous parlons faififfent Pâme, la fixent. Ils l’attirent, l’enchantent, l’ébranlent & l’élevent: impreffions, qui, pour des gens de goût & à fentiment délicat, font infiniment plus intéreffantes que mille amufements ordinaires. Un canton où domine la douce mélancolie fe produit par Pexclufion to¬ tale des lointains ; par des fonds & des abaiffements; par des buiffons & des bois épais, fouvent même par de fimples groupes d’arbres élevés, touffus & ferrés, au fonxmet desquels un fourd mugiffement fe fait entendre; par Hh 2 des 250 Seconde SeCtion. Des différents caractères route entre les rochers au travers de l’air. En d’autres endroits au con¬ traire nous appercevions encore les arriéré-gardes de la nuit : aucun objet ne pouvoit y être difcerné. Une maffe d’ombre, d’autant plus obfcure à nos yeux que les objets fupérieurs recevoient déjà une lumière plus vive, y couvroit tout d’un voile que nous ne pouvions pénétrer. „Ces vallées font bordées ça & là de rochers immenfes qui s’élèvent à pic, & qui n’ayant que le ciel pour fond aux yeux du voyageur lui femblent être les montagnes entières, tandisqu’ils n’en font qu’une bien petite partie. Lorsqu’on peut s’éloigner de ces rochers inférieurs, on voit fucceilivement de nouveaux rochers, des bois ou des pâturages 5 & bien fouvent même des terres cultivées &parfemées de hameaux s’élèvent au delïus d’eux en am¬ phithéâtre, jusqu’à d’autres rochers nuds ou couverts de glace qui font les vrais fommets. De ces rochers qui arrêtent les nues, & des terreins infé¬ rieurs, partent de toute part des ru idéaux, qui fe réunifiant peu à peu, ar¬ rivent pour l’ordinaire dans les grandes vallées par des coupures qui divifent les rochers inférieurs. Ces ruiffeaux, dans leurs routes les moins en¬ trecoupées, éprouvent cependant bien des chûtes. Ainfi dans ces amphi¬ théâtres fi variés, tout efi parfemé de petites cafcades; ce qui contribue à leur donner un coup d’œil très - pittorefque. „Ces cafcades font comme des ruiffeaux de poufiiere ; “ au bord ils ne font plus „qu’une pluie menue dont les gouttelettes fe difperfent de plus en plus en tombant, & que le moindre vent promene fort loin à la ronde ; & c'eft l’étymologie du Staubbach que nous allions vifiter. Quand le rideau qui nous cachoit la vallée où il fe précipite vint à s’ouvrir, nous fumes frap¬ pés de l’enfemble le plus pittorefque. Des rochers à pic d’une hauteur prodigieufe, qui fur la droite formoient une barrière fans coupure, & fur la gauche étoient entrecoupés de talus couverts de pâturages & de bois, conduifoient l’œil au fond de la vallée fur des glaces immenfes & très - voifines qui s élevoient en amphithéâtre. — Vingt ruiffeaux, arrivés du haut des montagnes jusqu’au bord des rochers de la droite, fe précipitoient en pluie de ce côté de la vallée: le fameux Staubbach fur-tout que le foleil commcnçoit à éclairer, frappoit par fa blancheur éclatante parmi les rochers encore obfcurs.“ C’efi s>5i du payfage & de leurs effets. C’eft la meme cafcade que nous peint le poè'te des Alpes: „Du haut des pointes élevées d’une montagne efcarpéeun torrent fort ^rapidement entre les rochers; une chute fuit l’autre; fes flots écumeux ^s’élancent avec une force impétueufe au-delà du roc; l’eau, difperfée par 3? {a vîtefle de fa chute profonde, forme une vapeur grife & mobile, qui elî „fufpendue dans un air épaifli. Un arc-en-ciel brille au travers de ces „gouttes légères, & la vallée éloignée s’abreuve d’une rofée continuelle. „L’étranger voit avec fiurprife des rivières couler dans les airs, fortir des „nues, & fe transformer elles-mêmes en nuages.“*) Le tableau fuivant d’un canton romanefque dans un genre plus doux efl animé de fentiments plus faits pour le cœur. „A travers les ombrages noirâtres des fapins, & les amphithéâtres de rochers, la riviere limpide defcend de cafcades en cafcades jufques dans la vallée tranquille; c’efl: là qu’elle femble s’étendre avec plaifir pour former un lac entre la chaîne des rochers majeflueux, dont les intervalles laiflent Ii 2 apper- *) Poéfies de Mr. Haller, traduites de l’Allemand &c. Poëme intitulé les Alpes. 25 2 Seconde Sefîion. Des différents caractères appercevoir dans le lointain, ces refpe&ables montagnes, dont les cimes couvertes de glaces & de neiges éternelles reffemblent à cette diftance à d’énormes mafîes d’agathe & d’albâtre, qui réfléchirent comme autant de prifmes, toutes les couleurs de la lumière. Les eaux du lac font d’une cou¬ leur bleu-célefte tel que l’azur du plus beau jour; & tranfparentes comme le criftal le plus pur, l’œil y peut fuivre jufques au fond les jeux de la truite fur des marbres de toutes couleurs. Une île s’élève au milieu des eaux, comme pour fervir de théâtre aux plaifirs champêtres ; cette île charmante efl: entremêlée de vignes & de prairies, & de diftance en diftance des om¬ brages variés y forment d’agréables bocages; la vache y pâture la fraife qui rougit la peloufe; d’heureux époux que l’intérêt n'a pas unis y font aflis fur l’herbe tendre au milieu de tous leurs enfans ; c’elt là qu’ils font un fouper délicieux avec la crème qui a la faveur de la fraife, & la couleur de la rofe. Plus loin, au clair de la lune argentée, l’eau du lac frémit fous la barque légère qui porte les jeunes filles du vpifin hameau ; un corfet blanc marque * leur taille bien proportionnée, de longues trefles flottent fur leurs épaules, un joli chapeau de paille, orné des plus belles fleurs de la faifon, efl; la pa¬ rure d*un vifage riant où brille l’éclat de la fanté, & la férénité de l’innocen¬ ce ; leurs voix fonores n’eurent jamais de maîtres que les oifeaux & la conforiance de l’harmonie naturelle; & les échos de ces cantons qui ne con¬ nurent jamais les charivaris de la mufique chromatique, n’y répètent que les airs de la gaiété, les chants de la nature, & les fons naïfs du haut-bois. „La riviere en fortant du lac, s’enfonce dans un vallon referré & pro¬ fond; de hautes montagnes, & des rochers fourcilleux, femblent féparer cet afyle du refte de l’univers. Les cimes en font couronnées de fapins où ne toucha jamais la coignée; fur les peloufes de thym & de ferpolet, des chevres blanches s’élancent gaiement de rochers en rochers ; leur fécurité dans un lieu aufïï défert, rafiure fur la crainte des animaux farouches, & bannit la penfée d’un abandon total, en annonçant le voifinage d’une habi¬ tation tranquille. Après quelques chûtes précipitées par l’oppofition des rochers qui fe croifent fur fon cours, la riviere trouve enfin dans ce vallon étroit, un petit efpace où fes eaux écumantes & contrariées peuvent jouir d’un moment de repos. Un bois de chênes verds antiques s’avance fur les rives du payfage & de leurs effets . 253 rives’ adoucies : fous leur ombrage myftérieux eft un tapis d’une moufle fine. Les eaux limpides & peu profondes, s’entremêlent avec les tiges tortueufes, & leurs ondes qui fe jouent fur un gravier de toutes les couleurs, invi¬ tent à s’y rafraîchir ; les Amples aromatiques,- les herbes falutaires, & la re¬ fîne des pins odorants, y parfument l’air d’une odeur balfamique qui dilate les poumons. A l’extrémité du bois de chênes, à travers un verger dont les arbres font entortillés de vignes & chargés de fruits de toutes efpeces, on entrevoit une cabane; fontoit de chaume y met à l’abri, fous une gran¬ de faillie, tous les uflenfiles du ménage ruflique. La cabane efl formée de planches de fapin aflemblées par fon maître : au lieu d’ordres d’archîteélure, une treille en forme le périftile & les portiques ; mais l’intérieur en efl plus propre que le palais du Prince. Si les mets n’y font pas apprêtés avec les poifons de l’Inde, ils y font d’une qualité exquife, & d’un goût pur & falutaire: cette retraite fut trouvée par l’amour, elle efl habitée par le bon¬ heur^ *) Telles font les fcenes romanefques ; fcenes que la nature n’a coutume de créer que rarement & dans des lieux reculés, où elle referve à l’homme un afyle pour goûter le repos & la liberté : fcenes qu’il faut voir en nature, parce qu’elles perdent dans une defcription quelque bonne qu’elle foit, & fe fouftraient même à l’imitation de Part. 5 - La grandeur & l’obfcurité produifent les cantons folemnets (graves, fublimes , majejlueux ) . II efl hors de doute que la première de ces propriétés eft indilpenfable pour déterminer ce caraétere; quant à la fécondé, elle ren¬ force Pimpreflion de la grandeur, ainfi que l’éprouvoientjdéjà les Grecs dans leurs temples, les Druides dans leurs forêts de chênesi La] tranquilli¬ té qui environne un objet fublime en augmente la majefté. Mais un bruit véhément, celui dè la tempête dans les bois ou fur la mer, & du mugiffement des cataraéles, réveille aufli des fentiments relevés, & concourt tout comme un profond fllence à exprimer le caracflere dont il efl queftion. Des chaînes de montagnes, des rocs, fur-tout lorsqù’ils font chauves ou I i 3 rem- *0 n e la compofition des payfages &c. par R. L. Gérardin &c. Chapitre XV. 2 S econde Section. Des différents carflfteres rembrunis Si noirs, de hautes forets Si des grouppes d’arbres élevés, de rapides torrents, d’impétueufes cafcades, des lointains qui préfentent l’océan, des monts couverts de neiges, des volcans, des abimes immenfes — l’obfcurité du feuillage, des ombres fortes, les ténèbres de la-nuit répandues par¬ tout, ou éclairées par les rayons rares de la lune, qui perce les nuages er¬ rants — une tranquillité, une folitude profondes tout autour, qui donnent à l’ame la liberté de fe prêter aux impreflions de ces objets Si de s'abandon¬ ner entièrement aux idées Si aux rêveries qu’elles occafionnent — tout cela plus ou moins raffemblé compofe un canton majeffueux, fublime. Les effets qu’il produit font l’admiration, le refpeét, Si une élévation de l’ame qui n’eff pas au deffous de la dévotion. Des émotions de cette efpece, & fur-tout le fentiment fi puiffant de la grandeur & de la toutepréfence du pere de la nature, ne peuvent que plaire à un efprit qui n’a pas encore oublié d’eftimer fa propre dignité au milieu du tumulte du monde. Des cantons diftingués de ce caraétere font rares dans la nature, 8c ne fe rencontrent qu’autour des promontoires fur le rivage de la mer, dans les du pat/fâge & de leurs effets. 255 les Alpes, les Pyrénées & les autres chaînes de montagnes élevées, dans d’antiques forêts, dans des déferts où dominent d’impétueux torrents ou des volcans. Il feroit difficile de trouver, & dans la nature, & dans des defcriptions, un canton plus fortement empreint de ce caractère que le Mont-Serrât en Catalogne tel que le dépeint Thikneffes. *) „Ce mont elt fitué dans une valte plaine, à fept lieues de Barcelone, & précifément au milieu de la principauté de Catalogne. Il confifte en une quantité innombrable de pointes coniques, qui de loin paroiffent partir de la main de l’homme ; mais en s’approchant on s’apperçoit bientôt qu’elles font l’œuvre de celui à qui rien n’elt impofîible. La montagne femble à la vérité n’ètre que la première ébauche d'un ouvrage divin3 mais le plan en elt h grand & l’exécution telle, que tous ceux qui s’en approchent font portés à s’écrier en élevant les mains & les yeux au ciel: O Dieu! que tou¬ tes tes œuvres font admirables ! Il n’eft donc pas étonnant que des hommes pieux ayent établi leur féjoui* dans ce lieu ; car il n’en eft certainement au¬ cun, dans toute la terre habitable, qui foit plus propre à la folitude & à la méditation. Depuis plufieurs fiecles le Mont-Serrât n’eh habité que par des moines & des hermites qui commencent par faire vœu de ne l’abandon¬ ner jamais, vœu que je ferois fans craindre le repentir, quoique je ne fois ni moine ni hermite. — Au premier abord ce mont préfentoit l’afpeét d’une foule infinie de rochers, taillés en cônes, & entaffés les uns fur les autres jusqu’à une hauteur étonnante. En les examinant de plus près, chaque cône en particulier me parut un mont; l’enfemble forme une maflé immenfe de quatorze milles (anglois) en circonférence. De même que le Mont-Serrât ne reflerrible à aucune autre montagne, de même aufli en eftil entièrement féparé. Le couvent majehueux vers lequel des pèlerins ac¬ courent des extrèmitésles plus reculées de l’Europe nous préfentoit l’afpeét de fes murs vénérables ; quelques cellules d’hermite s’offroient plus haut en s’avançant fur des abimes profonds en forme de redans. Pleins d’éton¬ nement, & comme étourdis d’admiration & de joie, nous portâmes les yeux *) Voyez fes vo3 r ages en France & dans une partie de la Catalogne, lettre 20- 25. Cet ouvrage eft anglois & n’a pas encore été traduit en François que je fâche. 25 $ Seconde Section. Des différents car avérés yeux vers le Dieu qui créa cet amas de rochers 8c vers les faints hommes qui les habitent. Après avoir encore gravi pendant deux heures 8c demie nous parvînmes à une plaine fituée fur le flanc, 8c à peu près au milieu de la montagne, 8c fur laquelle le couvent efl bâti. Cette plaine efl; un ou¬ vrage de l’art & a coûté des fommes immenfes. Ici nous nous trouvâmes affez à l’aife pour nous retourner fans rifque ; 8c grand Dieu ! quelle vafte étendue de terre, d’air 8c de mer fe déployoit à nos yeux! Quoique la chambre qu’on nous donna dans le couvent, fut dans un angle profond du rocher, nous avions néanmoins devant nous une vue très-grande qui offroit la partie du monde fituée au deflous 8c la méditerranée encore plus éloignée. La lune luifoit, 8c malgré le froid il étoit impoflible de ne pas jetter un coup d’œil fur la lumière enchantereffe que fes rayons argentés répandoient au deffus 8c au deflous de nous, 8c de tout côté fur les rocs rabotteux. Tout autour régnoit un profond filence femblable à celui de la mort, qu’interrompit la cloche réfonnantedu couvent en appellantles moi¬ nes à matines. — J’attendois avec impatience le retour du foleil pour mon¬ ter plus haut : le déjeuné fini nous mimes avidement le pied fur la première marche de l’efcalier des hermites ; cet efcalier étoit de pierre, mais par-tout horriblement efcarpé. Après être grimpé dans une large fente du rocher remplie d’arbres 8c de buiflons, 8c longue d’environ mille pas, 8c à l’inftant ou très-fatigués nous defirions un repofoir fur, nous parvînmes à une pe¬ tite caverne que nous traverfâmes en rampant. Il fallut monter un fécond efcalier moins effrayant, mais beaucoup plus long que le premier5 alors nous nous trouvâmes dans des fentiers ferpentants 8c parfemés de fleurs, qui conduifoient à deux ou trois des hermitages les plus voifins, lesquels étaient maintenant vifibles pour nous 8c peu éloignés : un de ces hermita¬ ges, fufpendu fur un abime des plus effrayants, préféntoit un afpeét éga¬ lement terrible 8c pittorefque. A mon avis nous étions alors dans le jardin d’Eden. Je fuis convaincu qu’Edén ne pouvoit être mieux décoré j car ici encore Dieu a été le jardinier, 8c par conféquent tout ce qui peut fatisfaire la vue, l’odorat, 8c l’imagination, croiffoit abondamment autour de nous. Le myrthe, le rofier fauvage, le jafmin 8c toutes fortes de plantes 8c de fleurs aromatiques, fleuriffoient d’elles-mêmes 8c avec profufion autour de nous, du payfage & de leurs effets . 25 nous, & nos pieds répandoient l’odeur de la lavande, du romarin & du thym, jusqu’à ce que nous fufîlons arrivés au premier hermitage paifible de St. Jaques. Nous examinâmes le petit jardin du faint habitant de ce lieu, & fumes enchantés de la propreté & de l’humble fimplicité qui le caraCtérifoient en tout. Sa petite chapelle, fa fontaine, fon berceau de pampres, fes hauts cyprès, & les murs de fa cellule tout tapifles d’arbres toujours verds & décorés de fleurs, donnoient à cet endroit un agrément admirable, même abftraCtion faite du fite. La porte étoit fermée & un morne filence régnoit au dedans; mais à peine eus-je frappé que le relpe&able folitaire ouvrit. Son habit étoit de drap brun, fa barbe fort longue, fon vifage pâle, fes maniérés polies : il étoit trop occupé de la contemplation du monde à venir, pour perdre fon temps aux memes chofes que nous; nous nous contentâmes donc de jetter les yeux dans fon appartement & de recevoir fa bénédiction. Alors il nous quitta, en nous abandonnant tout ce qu’il pofledoit, hors fa paillaffe, fes livres & fon rofaire. Cet hermitage elt ren¬ fermé entre deux pointes de rocs & a peu d’étendue ; mais il eft difpofé avec beaucoup d’art & jouit à midi des lointains les plus raviflants vers l’orient &le nord. Quoiqu’éloigné d’environ deux mille trois cent pas du cou¬ vent, il eft cependant fufpendu fi directement au deflus que les rochers lui transmettent, non feulement le retentiflement des orgues & les voix des moines chantants au chœur, mais encore le fon que forment ceux qui par¬ lent en bas dans la place où le couvent eft fitué. „Le fécond hermitage, celui de SteCatherine, git dans un vallon fo¬ litaire & profond, & préfente cependant à midi une vafte & agréable perfpeCtive vers l’orient & le couchant. Le bâtiment, le jardin &c. font trèsbornés & fltués au pied d’une des plus hautes pointes, dans un angle des plus fùrs & des plus pittorefques. ' Si dans un féjour aufli folitaire & aufïï écarté, l’hermite rïeft guere accoutumé à entendre des voix humaines, il en efl richement récompenfé par les doux fons des oifeaux ; car aucune partie du mont n’en eft autant remplie que cet endroit charmant. Ici le roffignol, la linote, le merle, & une infinité de petits chanteurs, vivent dans la plus étroite intimité avec leur protecteur. Il les a enhardis & ap- Tomel. Kk privoi- 258 Seconde SeÏÏion. Des différents car aider es privoifés au point qu’à fon appel toute la bande muficale abandonne les ra¬ meaux & entoure la perfonne de fon bienfaiteur journalier. Quelques - uns fe perchent fur fa tète ; d’autres entortillent leurs pieds dans fa barbe, & lui becquetent le pain dans fa bouche -, telle eh: leur fécurité que même un étranger a part à leurs careffes. Le folitaire 11e fait que de fobres repas, mais la mufique les accompagne, & le roffignol l’endort par fes accents. Si de plus nous nous rappelions que peu de jours dans l’année font plus mauvais pour lui que nos plus beaux jours de Mai & de Juin ne le font pour nous, on imaginera fans peine qu’un homme qui refpire un air fi pur, qui Fe nourrit d’aliments fi légers, qui maintient fon fang dans une libre circu¬ lation par un mouvement modéré, qui n’a jamais l’ame troublée par les affaires du monde, qui dort peu mais d’un fommeil doux & rafraîchiffant, & qui enfin vit dans la confiance d’habiter le ciel après fa mort, mene une vie bien plus digne d’envie que de pitié. Comme les hermites ne mangent jamais de viande, je ne pus m’empêcher de remarquer combien cette circonffance étoit favorable à la fureté de fes petits amis ailés, ainfi que l’abfence des enfants qui dénichent les petits, ik des chaffeurs qui tuent les vieux. A Dieu neplaife, répliqua-t- il, qu’aucun d’eux ne tombe que par la main de celui qui leur accorda la vie. Donnez - moi votre main, lui dis - je, & votre bénédiétion. Il le fit & cela abrégea ma vifite : j’entrai dans fa grotte, je mis en cachette une livre de chocolat fur fa table de pierre, & m’efquivai. S’il eh un homme heureux au monde j’ai vu cet être extraor¬ dinaire , & c’eh ici qu’il habite : toutes fes maniérés 8 c fes aétions le prou¬ vent, & cependant il n’avoit pas unmaravedis en poche 5 l’argent lui eh aüfïï inutile qu’à fes merles. — A quatre cents pas de cet hermitage eh la cellule qui porte le nom de St. Jean, au côté oriental de laquelle on voit l’abime le plus épouvantable. A midi la cellule offre un beau coup d’œil vers l’eh ; des marches commodes mènent à cette habitation. Pas loin de là, au bord du chemin, eh une petite chapelle à laquelle on donne le nom de St. Mi¬ chel, 8 c qui eh aufïi antique que le couvent. Tous les hermitages, même les moindres, ont chacun leur chapelle, leur citerne, 8 c la plupart lin petit jardin. du payfage & de leurs effets. 259 jardin. Le bâtiment confifte en une ou deux petites chambres, un petit refeétoire, & la cuifine: plufieurs de ces domiciles ont au dedans & au de¬ hors toutes les commodités que peut defirer un homme feul; à moins qu’il ne defire de ces chofes auxquelles il a renoncé en prenant poffeflion de fon hermitage. De là, un chemin plutôt admirable que fur ou agréable, mene par deffus une chaîne de montagnes à la cellule élevée appellée St. Onuphre. Elle eft dans la fente d’une des pointes à trente-fix pieds du fol, & préfente un afpeét effectivement étonnant, car elle paroît fufpendue dans les airs. On monte un efcalier très-difficile de foixante marches 5 enfuite il faut traverfer un pont de bois jetté d’un roc à l’autre fur un précipice fi effroyable qu’à peine conferve-t-on allez de contenance pour ne pas y tomber. L’hermitage n’occupe d’autre efpace que celui qui eft fous le toit, & n’a d’autre vue que vers le fud. Son habitant nous dit que fouvent il voyoit les îles de Majorque, de Minorque, d’Ivica, & les royaumes de Va¬ lence & de Murcie. — Après être monté un efcalier de cent cinquante pas depuis la même pointe où fe trouve St. Onuphre nous arrivâmes au cinquième hermitage, la Madelaine. Il eft fur quelques rochers élevés entre deux hautes pointes, & préfente autour de midi, de beaux.lointains vers l’eft & l'oued. Près de l’hermitage, & fur une pointe encore plus éle¬ vée, eff la chapelle, d’où — coup d’œil effrayant! — l’on apperçoit au bas d’un affreux abime & d’une colline efcarpée, le couvent éloigné de deux milles (anglois). — Ici le chemin s’élève vers la partie la plus haute de la montagne : il conduit depuis la derniere cellule l’efpace de trois mille cinq cens pas & par un fol rabotteux à l’hermitage de St. Jérome. Du haut de fes deux tourrelles fe découvre une fcene immenfe, & qu’un habi¬ tant du plat pays ne fauroit fupporter. L’on voit non feulement une gran¬ de partie de la montagne inférieure, mais encore les royaumes d’Arragon & de Valence, la Méditerranée & fes îles, & pour ainfi dire l’hémifphere entier. Cet hermitage domine une forêt de plus d’une lieue efpagnoîe en circonférence, qu’habitoient jadis quelques folitaires, & qui maintenant eft le p’ v urage des beftiaux du couvent. — Le feptieme hermitage qui por- Kk 2 te