À propos de lames à bords fortement émoussés du Néolithique et du Chalcolithique andalou
Abstract
Use-wear traces observed on some lithic pieces from the site of Cueva del Toro (Antequera, Málaga) are discussed in this paper. Eight flint blades from the Neolithic and Chalcolithic levels show very developed traces. Their working edges are heavily rounded and very even.
Full text
fleliniwn, XXXIV /2, 1994, pp. 225-234 Amelia C. Rodrfguez Rodr fguez À PROPOS DE LAMES À BORD S FORTEMENT ÉMOUSSI~S DU NÉOLITHIQUE ET DU CHALCOLITHIQUE ANDALOU AnsTRA CT. -Use-wear rraces observed on some lit hic pieces Fmn the site (}( Cu eva del Toro (Antequera, Mâlaga) are discu ssed in this paper. Eight .fli111 blade. 1· .fi·om the Neolithic and Chalcolithic levels s how very depeloped traces. 71-i e ir working edges are heavily rounded and very even. Striations and abra.\'!f polish are well developed too. We describe the experiences carried out working leather, clay and d{f/àent rocks in a t ra nsversal motion, and also de use-wear produced in every case. fl ypotheses concern ig mouvement and wo rk ed comact material are proposed. i NTROl)lJCT!ON On a toujo ur s dit que l'analyse fonctionnelle d'outils lithiques procédants de contextes néolithiques et postérie ur s introd ui t de nouvelles perspectives pour la tracéologie. En effe t, à cette période toutes les nouve ll es ou anciennes activités te chniqu es semblent acquérir une i mport ance inconnue jusque-là, avec une p lus grande diversité de types d'usure au sein de chaque ensemble analysé. D'un e part, la plupart des outils ont des stigmates plus developpés que ceux des pé ri odes précédentes, ce qui exige un plus grand effort d'i nt erprétati on sur la nature et l'état des matières transformées. D'autre part, la multiplication des r éut ili sations d 'une même pièce pour accomplir différentes fonctions (Binder & Perl ès 1990) impli que une difficulté majeure : la recomposition du « pu zzle» créé par la superposition des traces. On exposera ici un problème tracéologique apparu lors de J'analyse du matériel lithique du gisement de Cueva del Toro (Antequera, Malag a). Ce site est une grotte karstique qui a ser vi co mm e habitation et comme nécropole lors de di ve rs moments de la pr éhistoire récente. Ses fouilleurs ont ident ifi é quatre couches archèologiques : IV = Néolithi qu e Moyen (4370 ± 70 AC et 3870 ± 90 AC) ; III = Néolithique Fina l (3500 ± 120 AC et 3250 ± 60 AC) ; II = Chalcolithique (2200 AC) ·- ·· dates non calibrées ; et 1 = Chalcolithique et occupations postérieures, principalement de l'époque romaine et musulman e. P our l'analyse fonctionnelle on a choisi la coupe E3 / E4, cette coupe ayant livré beaucoup de mat érie l. Tout es les pièces non altérées ont été étudiées. L'ensemble de la séquence a été pris en compte afin d'obtenir une vision diac hr onique des activités. LE S TRACES OB S ER V l ~ ES Pa rmi l es pièces observées, qu elques-unes portent des stigmates d'utilisation très développés, vis ibles à l'œil nu, qui sont l'objet de ce travail. li s'agit de
226 A. C. RODR[GUE"L RODR[GUEZ huit fragments de lame issus de s couches du Néolithique Final et du Chalcolithiqu e. Les supports initiaux devaient être assez grands, étan t donné leurs largeurs maximales, qui oscille nt entre 18 et 24 mm. On compte quatre fragments mesiaux, deux proximaux et deux distaux (fig. l). Les lames sont debitées sur silex à grain fin, ou fin-moyen, de tonalit és diverses. Nou s ne dispos ons -~- - ~- -<==>- -~- -~- [) ' ---[]- -~- - ~- F 1G. 1. -- Cueva del Toro, les lames éludiées.
LAMES' À BORDS FORTEMDVT Jc"MOUSS1'S 227 pas d'analyse des matières premières pour déterminer leurs origines. Deux lames présentent des cupules et des craquelures thermiques, mais l'état général des objets est bon et permet d'accomplir l'analyse correctement. Toutes ces lames présentent sur l'un ou les deux tranchants latcraux un type d'usure très développée, que nous allons décrire maintenant. À l'œil nu on peut observer un émoussé bien marqué du tranchant, qui a toujours un angle aigu. Quelquefois cet émoussé est symétrique sur les deux faces de la pièce, mais en général il est plus accusé sur la face ventrale. Dans ce cas, on note sur cette face un léger biseau sur l'émoussé, tandis que sur la face dorsale il y a des écaillures adoucies. Ces stigmates peuvent indiquer une cinématique transversale avec un angle de travail faible, qui met la face ventrale en contact avec la matière travaillée. L'analyse à la loupe binoculaire confirme cette impression : les tranchants des lames montrent un émoussé très accusé, qui pénètre avec la même intensité sur les parties saillantes et les dépressions. La distribution est différentie ll e sur les deux faces, car les traces de la face ventrale sont généralement plus développées. L'angle du tranchant est légèrement biseauté du côté de cette face ventrale. Sur la face dorsale, les écaillures sont plus nombreuses, mais elles sont toujours adoucies par !'émoussé. La plupart d'entre elles ont des terminaisons «feathern. Deux lames semblent avoir été utilisées alternativement par les deux faces, puisque l'émoussé est aussi bien développé sur l'une comme sur l'autre, affectant également leurs arêtes dorsales. Une autre caractéristique fondamentale est l'abondance de stries sur l'émoussé. (Fig. 2 et 3) Ces stries sont longues et transversales ou légèrement obliques par rapport au tranchant. Dans une pièce, ces stigmates traversent la face ventrale d'un côté à l'autre, ce qui renforce notre hypothèse d'un ang le de travail assez faible. Ces traces suggérent que le matériel de contact doit être très abrasif, car il a provoqué un émoussé et des stries très marqués, et, en même temps, suffisamment tendre pour pénétrer dans les dépressions du tranchan t. Le microscope a confirmé ces données, montrant un poli de type abrasif, à trame fermée, mat et peu volumineux, semé de microcratères de diamètres variables. (Fig. 4 et 5) La plupart des stries sont à fond noir, mais il y a des zones où elles apparaissent en faisce aux plus brillants. Une lame montre un poli légèrement différent dans certaines zones du tranchant : sur la face ventrale sa trame peut aller de moyenne à fermée. Il est un peu plus volumineux et brillant, avec beaucoup de microcratères et de petis faisceaux de stries luisantes, orientées obliquement au tranchant. Su r la face dorsale le poli est plus étroit et brillant, et le tranchant est sillonné d'écaillures. Ces données peuvent indiquer un contact avec une matière légèrement plus dure, ou bien un angle de travail plus ouvert. Aucune trace d'emmanchement n'a été détectée. Les stigmates se prolongent de façon continue tout au long du tranchant, et il n'y a pas de ruptures. Le
228 A. C. JU JDRf( )U LZ RODRi(iUEZ F 1G. 2. - Cueva de l Toro. Émoussé et de stries du tranchant d' une des lam es étudiées (63 X, 2'5 X). F1 0. 3. -· Cueva del Toro. Émoussé et de st ries du tranc hant d'au tr e des lames (63 X, 2'5 X).
LAJvfES À BORDS FORTEMENTLMOUSSJ;:s· 229 FtG. 4. ·····-· Cueva del Toro. Poli abrasif à trame fermée, mat et peu volumineux, avec de microcratères et de stries (100 X, 2'5 X). F1G. 5. - Cueva del Toro . Poli abrasif (100 X, 2'5 X).
230 A. C. RODIÛG UEZ NOORiGUH'/, fait que la plupart des lames aient leurs deux côtés latéraux affectés par les mêmes traces semble indiquer que les tranchants actifs étaient alternes. On aperçoit aussi la présence d'ocre sur les surfaces de quelques pièces. Cependant on doit tenir compte que les pigments rouges sont assez abondants dans le gisement, où ils sont associés à toutes sortes d'objets - pot erie, parure en pierre ou coquillage, industrie osseuse,. .. et mêm e à un crâne avec des incisions intentionelles (Martin et al. 1993). Ces résidus peuvent être aussi bien le résultat d'une contamination par contact avec le sediment que les restes d'une partie de la matière travaillée. En rés um é, l'étude des lames suggère qu'elles ont été ut ilisées pour tra nsformer une matière très abrasive et relativement tendre, avec un mouvement transversal à angle de travail faible. L'existence d'un biseau sur les tranchants indique, peut-être, une cinématique très regulière et aussi, peut-être, une certaine rigidité du matériel. Ces caracteristiques rapellent la peau, l'argile et les roches tendres. LES Exr n RIEN CES AVEC LA PEAU Dans un premier temps, nous avons pensé au travail de la peau sèche, peutêtre avec l'addition d'abrasifs qui ont intensifié l'émoussé et l'ab ondance des stries. Concrètement, l'étude de Natalia N. Skakun (1993) sur les lames à forts émoussés ayant travaillé la peau dan s !'Énéolithique de Bulgarie semblait soutenir cette hypothè se. On disposait de pièces expérimentales ayant tra vaillé la peau sèche avec des stigmates semblables aux lames de Cueva del Toro, mais dans aucun cas il ne s'était produit des bis ea ux comparabl es à ce ux q ui apparaissent sur le matériel archéolog iq ue analysé. On a essayé de reproduire ces surfaces avec le travail d'assouplir une p ea u sèche de chevreau, enduite de graisse et d'ocre, étalée sur un support en bois, avec une lame de silex. On a mis la face ventrale en attaque et on a essayé de maintenir un angle de travail faible et constant, mais, de façon naturelle, on a dû ouvrir un peu cet angle pour travailler plus à l'aise. Les usures résultantes ne ressemblent pas aux archéologiques. À la loupe binoculaire le tranchant est peu arrondi et présente beaucoup d'écaillures. Celles-ci ont une répartition assez symétrique, mais elles sont un peu plus abondantes s ur la face dorsale, où elles peuvent être continues. Cela peut être la conséquence de l'angle de travail plus ouvert. Au microscope, la face dorsale -face en dépouille - mont re un po li développé, de trame moy e nn e à fermé, mais de di str ibution irrégu li ère. Sur quelque s zones, il est très semb lable à celui produit par le raclage d' une matière dure : marginal, brillant, légère ment bomb é et silloné de stries tra nsversa le s. Sur d'autres parties on peu t observer les microcratères typiques des polis abra s if s. Sur la face ventrale le po li est plu s discret, il ressemble avec plus de clarté à celui formé par le travail des peaux, avec une tram e moyenne, beaucoup de microcratères, peu de lui sa nce et de volume. Cette difference dans
LAMES' À BORDS FORTEMENT 1~·Mouss17:s 231 l'aspect des deux faces peut être due à la position de l'outil durant le travail. La face ventrale -face d'attaque -était moins en contact a ve c la surface dure du bois qui servait de support à la peau pendant le travail. De toute façon, nous n'avons pas pu reproduire le biseau. LES EXPl~RIENCES AVEC L'ARGILE Le travail de l'argile a aussi été l'objet d'une expérimentation. Nous avons eu l'aide d'un collectif de potiers, «El Alfarn, qui ont utilisé des la mes de silex pour amincir les parois de plusieurs pots d'argile, avec un mo uve me nt transversal à l'angle de travail faible et avec la face dorsale en attaque dans la plupart des cas. L'argile employée avait des dégraissants naturels, tand is que son état variait, d'humide à sec, selon la phase du travail. Les outils étaient gardés dans le même récipient que les autres instrumentes du potier. Les traces d'usure ainsi formées ne rappelent que très lointainement le s stigmates archéologiques. En général, !'émoussé est bifacial et plus moderé, et ne montre de biseau dans aucun cas. Le nombre d'écaillures est variable, selon la pièce, et leurs terminaisons sont aussi diverses : «feathern, «snap» et «step». Le poli de la face de contact maximum a une trame moyenne à fermée, de brillance modérée, et il est plus volumineux que les précédants. On remarque beacoup de microcratères, et de nappes en languettes qui se superposent, sillonées de stries. Tout cela est beaucoup mieux décrit dans l'étude présentée par Bernard Gassin (1993) sur quelques pièces du Néolithique provençal qui ont été utilisées pour travailler la poterie. Parfois, le poli est plus plat, avec des stries plus brillantes qui semblent être le résultat du contact avec une matière minérale, peut-être un contact avec les outils du potier. Sur la face dorsale le poli est concentré sur les arêtes des écaillures. Il y a aussi des polis miroir, et on peut remarquer la présence de stries longitudinales qui font penser à un mouvement complexe. Pourtant, le travail de l'argile ne semble pas être la cause des stigmates que nous sommes en train d'analyser. LES EXPl ~ RlENCES AUX ROCHES TENDRES Pour tester l'hypothèse du travail des roches tendres, nous avons tenu compte des évidences du travail artisanal de ce genre de roches dans le gisement. Ainsi, à Cueva del Toro on a trouvé divers matériaux de parure , tels que des bracelets en marbre, schiste, ardoise et calcaire. Plu sieurs pièces montraient des s tr ies du es au raclage ou polissage pour amincir ou lisser leurs surfaces. On disposait donc de plusieures roches à tester, que nous avons travaillé avec des lames de silex à grains différents, avec un mouvement transversal, uni ou bidirectionel et, généralement, avec un angle de travail faible, pour régulariser et polir le urs surfaces. Chaque expérience s'est déroulée pendant une heure afin de reproduire des traces bien développées.
232 A. C. RODNfG UJO"/. JU)l)J?iGUl:"/, Le travail du marbre produit des stigmates qui ne ressemb lent pas à ceux que nous recherchons. !}émoussé est très discret, voir absent, pu isque le s tranchants sont ébrechés pour la plupart. Ainsi, les écaillures, unies ou bifaciales, sont enchaînées, montrant des terminaisons du type «Snap» et «step». Le poli est typique du travail des mineraux : la face de contact majeur montre un poli bien délimité, assez marginal, mais à trame fermée. Son aspect est plat, légèrement bombé et très brillant. li est silloné de stries q ui lui don n ent un aspect plissé. Sur la face d'attaque, le poli peut être absent ou former de petites taches, isolées mais très brillantes. On ne rémarque pas de stries et seules les écaillures sont abondantes. Le travail du calcaire n'est pas semblable non plus aux traces archéologiques. Le tranchant est ébreché et les écaillures, plus nombreuses sur la face d'at taqu e, ont des terminaisons «Snap» et «stcp». Quelques segments du tranchant so nt un peu arrondis et les stries sont visibles à la loupe binoculaire. Au microscope les stigmates de la face en dépouille sont de s zones pol ies isolées, bien délimitées et brillantes, parfois un peu éloignée s du tranchant. Sur la face d'attaque les traces sont presque inexistantes à l' exc ep tion des écaillures. L'ardoise a produit les traces les plus semblables à l'échantillon arc héologique. On observe un émoussé très accusé du tranchant sur la face de d épo uille et beaucoup d'écaillures sur celle d'attaque. L'émoussé semb le affec ter aussi bien les parties saillantes que les dépressions de la microtop ograph ic des surfaces et même les écaillures sont adoucies, mais il n'y a pas de biseau. Les stries sont visibles à la loupe. Au microscope, !'émoussé n'a pas de term in ai so n régulière. Le poli est à trame fermée, plat, parfois mat, parfo is brillant, et sillonné de stries. (Fig. 6) Les microcratères ne sont pas généra lisés. Sur la face d' a ttaque, le poli affecte plutôt les arêtes des écaillures et les stries sont moins abondantes. C0Nc1.us10N Après toutes ces descriptions nous pouvons conclure que les traces d'usure expérimentales qui présentent la plus grande ressemblance avec les stigmates d'usur e archéologiques sont celles produites par le travail de l'ardoise et de la peau sèche. Au début de ce travail nous avons dit que l'analyse de Cu eva del Toro était bien avancée (Rodrigue z et al., sous presse). Il a permis d'iden t ifi e r, parmi d'autres, le travail de la peau et aussi des matières minérales, selon plusieures cinématiques. Les pièces lithiques ayant travaillé des minéraux sont rares : 2% po ur la couche du Néolithique Final et presque 3% pour celle du Chalcolithique. De surcroît, nou s ne pouvons cesser de penser que le raclage pour liss er un bracelet de roche tendre doit être plu s simple avec l'emploi d'une roche abra sive à grain fin pour le polir. L'étude d es mat é riaux de parure n'a pas encore été
LAMES À BORDS FORTEMENT 1ê·Mouss1:.s 233 F1G. 6. Traces d'usure expcrimcntalcs ducs au travail de l'ardoise. On observe un émoussé accusé, de stries et un poli à trame fermée, mat et plat. (!OO X, 2'5 X). fait et nous ne disposons pas pour autant de l'aide dans ce sens. D'au tre part, la plupart de ces pièces se trouve dans la couche du Néolithique Moyen, tandis que le matériel lithique analysé est postérîeur. Il faut dire aussi que nos expériences avec le silex ont laissé d es surfaces de tr ès bel aspect, douces et brillantes. Le travail des peaux est répresenté par un ensemble plus importa nt de pièces : 26% dans la couche III, et 25% dans la couche Il. Elles portent parfois des usures qui sont aussi macroscopiques et il y a des stigmates montrant différentes façons de traiter cette matière animale tendre. De surcroît, Natalia Skakun a eu l'amabilité d'observer les piéces andalouses à Leiden et les a trouvées très semblables à celles de Bul ga rie. Tout ceci nous amène à proposer comme hypothèse que les lames analysées font partie des chaînes opératoîres de transformation des peaux , avec une cinématique que nous n'avons p as su repro du ire encore. REM ERCJEM ENTS Je voudrais remercier les directeurs de fouille de Cueva del Toro , Dimas Martin Socas, M" Dolores Ca malich Massieu et Pedro Gonzalez Quintero de toutes les facilités que j'ai eu pour consulter le matériel inédit. Je voudrais exprimer ma gratitude égaleme nt à Bernard Gassin, Natalia Skakun, Juan José lbàiïez et Jcsus Gonza lez pour leurs apports import ants à l'étude tracéologiquc ; à Lidia Matas pour le dessin des pièces ; et à Bernard Gassin, Sylvie Philibert, Miguel Angel Molinero Polo et Fra nçoise Hecken pour leur aide dan s la traduc tion de cet article.