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Le [ʎ] dans la prononciation figurée des dictionnaires français-espagnol des XIXe et XXe siècles

Bruña Cuevas, Manuel

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LE [ù] DANS LA PRONONCIATION FIGURÉE DES DICTIONNAIRES FRANÇAIS-ESPAGNOL DES XIXe ET XXe SIÈCLES MANUEL BRUÑA CUEVAS Universidad de Sevilla L’un des changements les plus récents dans l’évolution des systèmes consonantiques français et espagnol est la déphonologisation de l’opposition entre les phonèmes palataux latéral /ù/ et central /j/, ce qui donne lieu à la disparition du premier; c’est le phénomène traditionnellement connu en espagnol sous le nom de yeísmo. Cette déphonologisation est aujourd’hui achevée en français, veiller étant prononcé de même que payer; en espagnol, la distinction subsiste dans certaines aires géographiques, mais, si l’on prend comme référent l’ensemble des hispanophones, la réalisation unique (pollo / poyo) est la norme la plus commune. Quoique parallèles, les rythmes respectifs de cette déphonologisation dans chacune des deux langues ne sont donc pas les mêmes. En ce qui concerne l’espagnol européen, elle est caractéristique des variétés méridionales depuis plusieurs siècles, mais ce n’est qu’au cours du XXe siècle qu’elle s’est généralisée dans d’autres zones géographiques. En français, ses premières manifestations datent de la fin du XIIIe siècle, mais il faut attendre la partie finale du XVIIIe siècle pour la voir se répandre parmi les couches sociales cultivées; les milieux normatifs ont pourtant énergiquement réagi contre cette déphonologisation, qu’ils ont essayé d’enrayer par une défense farouche de /ù/, revendiqué comme phonème français, tout au long du XIXe siècle, dans les grammaires, dans les dictionnaires et à l’école. Notre communication a pour but de montrer le reflet qu’a eu cette situation complexe dans les dictionnaires bilingues français-espagnol et espagnol-français comportant un système de notation phonique des entrées, ce qui revient à dire que notre point de départ se situe en 1800, date de la parution du premier de ces dictionnaires (celui de Cormon). Pour des raisons d’espace, nous nous occuperons surtout des aspects qui concernent le plus directement le français. *** Aucun de nos dictionnaires ne remet en question, au XIXe siècle, l’identité qui, depuis toujours, avait été établie entre les sons correspondant aux graphèmes ll espagnol (calle, llama) et -ll-, -ill-, -il français (fille, caille, travail); leurs explications préliminaires ressassent cette identité et leurs conventions de transcription pour les Espagnols du son français la confirment; tous ces dictionnaires emploient ll dans leur système de prononciation figurée des entrées françaises: Cormon (1800): Babillard (ba-bi-llar), Bail (ball), Habillement (a-bi.ll-man), Habiller (abi-lle), Vaillant (va-llan), Vermeil (ver-mell). Piferrer (1840): Babil (babill), Babillard (babillar), Bail (ball), Bailler (ballé), Soleil (solell), Vrille (vrill). M. C. Figuerola et al. (eds.), La lingüística francesa en el nuevo milenio. Lleida, 2002 124 MANUEL BRUÑA CUEVAS Domínguez (1845-1846): Babil ba-bill, Babillard ba-bi-llar, Bail ball, Baillement ball-man, Bailler ba-llé, Habillement a-bi-ll-man, Habiller a-bi-llé, Vacillant va-si-llan. Salvá (1856): Babillard babillár, Cabillaud cabilló, Habillement abillmán, Habiller abillé. Gildo (1858): Babil ba-bill, Babillard ba-bi-llar, Bail ball, Baillement ba-ll-man, Bailler ballé, Habillement a-bi-ll-man, Habiller a-bi-llé, Vacillant, e va-si-llan. Saint-Hilaire (1861): Babillement -llman, Babiller -llé, Cabillots -lló, Habillé -llé, Habillement -ll man, Terrail tè rrall. Fernández Cuesta (1885-1887): Babillement (babillmán), Babiller (babillé), Futaille (futáll), Futaillerie (futallrí), Habillement (abillmán), Habiller (abillé), Pacotille (pacotíll). Dès que l’on approche du XXe siècle, ce panorama commence à changer, d’abord d’une façon encore confuse, puis d’une façon plus décidée. Il est bien vrai que les rééditions de certains des ouvrages précédents, ainsi que plusieurs nouveaux dictionnaires, maintiennent la notation par ll tout au long du XXe siècle;1 toutefois, des tentatives confuses de changement sont déjà repérables chez Gildo (1897) et chez Alcalá-Zamora / Antignac (1911). Dans la réédition de 1897 du dictionnaire de Gildo, revue par Gutiérrez Brito, ll est toujours la convention de base pour rendre, à l’intention des hispanophones, la valeur de -ll-, -ill-, -il, mais on y rencontre des familles entières de mots pour lesquelles la transcription de ces graphies n’est pas ll mais bel et bien y: Babillage (babiyax), Babillard (babiyar), Babiller (babiyè), Babillement (babiymán); Jaillir (yayir), Jaillissant (yayisán), Jaillissement (yayismán); Paillard (payar) et tous les mots commençant par Paill-, etc. Voilà une sorte de concession à l’usage courant dans le français de son temps, c’est-à-dire une concession à la prononciation par [j], la seule vraiment vivante à son époque; mais une concession involontaire, car, en fait, on peut toujours lire dans ce dictionnaire, comme explication pour l’entrée du nom de la lettre L, que -ill- français correspond à gli italien, ll espagnol et lh portugais; c’est là, du reste, un commentaire qui se trouvait déjà dans la première édition de ce dictionnaire (1850), laquelle ne faisait, à son tour, que reproduire littéralement le commentaire qui se trouvait au même endroit dans la première édition du dictionnaire de Domínguez (1845-1846). La mise au jour des transcriptions semble donc avoir été plus aisée que l’explicitation théorique de cette opération. Comme on le verra, ce n’est pas le seul cas de contradiction entre les explications d’ordre phonique fournies et les transcriptions pratiquées dans notre corpus. La première édition du dictionnaire d’Alcalá-Zamora / Antignac (1911) suppose un nouveau pas vers la présentation des anciennes graphies françaises de [ù] comme des graphies correspondant à [j]; elles y sont, en effet, transcrite par iy (ou par y après i notant [i]): Abeille (abéiy), Accueillir (aköiyir), Antiquaille (anticáiy), Babillard (babiyár). Mais la perception que les auteurs de ce dictionnaire avaient de ces graphies et de cette notation nous échappe en grande partie du fait qu’ils n’y consacrent pas de commentaires. La lettre y, en revanche, reçoit, dans le tableau préliminaire sur les conventions de transcription du dictionnaire (“Advertencias sobre la pronunciación figurada”), le commentaire suivant: “La y es consonante y debe pronunciarse más suavemente todavía que lo hacen los andaluces en las palabras calle y gallo, que las pronuncian caye y gayo.” Cependant, nous doutons fort que ce commentaire ait été placé à l’endroit approprié. En effet, si les auteurs avaient vraiment voulu dire que le graphème français y correspondait à un son encore plus suave que celui qui correspondait à la prononciation yeísta andalouse de calle ou gallo, on ne voit pas pour quelle raison ils ne l’auraient pas directement 1. Cf., parmi les rééditions, Salvá (ca 1900 et 1981), Gildo (1948-50); parmi les nouveaux ouvrages -eux aussi réédités tout au long du XXe siècle-, Rozzol (1901), Toro y Gómez (1906), Reyes (1926), Cuyás (1927). M. C. Figuerola et al. (eds.), La lingüística francesa en el nuevo milenio. Lleida, 2002 LE [ù] DANS LA PRONONCIATION FIGURÉE DES DICTIONNAIRES... 125 comparé au y de l’espagnol écrit dans des mots tels que rayo; leur commentaire, à notre avis, n’a donc du sens que si l’on suppose qu’il était primitivement destiné à éclaircir la notation par iy du son des graphèmes -ll-, -ill-, -il français: celle-ci se justifierait, selon ce commentaire, par le fait que ces graphèmes ne correspondaient pas en français à une palatale aussi énergique que celle de l’espagnol gallo, et ce aussi bien dans le cas où gallo serait prononcé avec [ù], à la façon standard, ou avec l’une des variantes de /j/, à la façon yeísta andalouse, la réalisation de /j/ français ayant en effet un caractère moins consonantique que n’importe quelle réalisation de /j/ espagnol. Alcalá-Zamora et Antignac auraient certainement gagné en clarté explicative s’ils avaient osé rapprocher directement le son correspondant à -ill- français du son correspondant à y en espagnol, mais ils en ont été empêchés par le fait qu’ils n’ont même pas su reconnaître qu’un seul et même son correspondait en français aux graphies -ill- et y. D’où le fait que, malgré la pertinence de leur transcription iy pour -ill-, -il (le i de la notation iy ayant pour fonction d’adoucir et de faire pencher vers le domaine purement semi-consonantique la réalisation habituelle de /j/ en espagnol), ils ne notent pas y français par iy, mais par i: Aboyer (abuaié), Attrayant (atreián), Yeux (iö=). Le peu d’assurance que ces faits révèlent chez ces auteurs explique sans doute l’erreur qu’ils ont commise dans l’attribution au graphème y d’un commentaire -celui que nous venons de citerqui aurait été mieux assigné aux graphèmes -ll-, -ill-, -il. En fait, lorsque, en 1970, la maison Sopena -la même qui rééditait depuis 1911 le dictionnaire d’Alcalá-Zamora / Antignacpublie un dictionnaire abrégé bilingue sans nom d’auteur -l’un des dictionnaires de la série Iter-, le responsable anonyme de cette édition reprendra mot à mot -sous le même intitulé qu’en 1911, “Advertencias acerca de la pronunciación figurada”- le même commentaire ci-dessus, mais en l’appliquant à la notation correspondant à -ill-, -il: “La ll negrilla (ll) debe pronunciarse más suavemente todavía que lo hacen los andaluces en las palabras calle y gallo, que las pronuncian caye y gayo.” À remarquer, toutefois, que l’abandon de la notation iy en faveur de ll rapproche à nouveau le son français du /ù/ espagnol, ce fait étant renforcé, de plus, par le maintien d’une notation différente pour -ill- et pour y français (ll et i respectivement). De toute évidence, la raison qui justifiait l’ancienne notation iy n’a pas été comprise par l’Iter, comme elle ne l’a pas été non plus, nous semble-t-il, par Suárez Gómez, le réviseur de l’édition de 1968 du dictionnaire d’Alcalá-Zamora / Antignac. Dans le cas de l’édition de Suárez Gómez, les contradictions internes sont pourtant encore plus graves qu’auparavant. D’une part, il affirme, dans son tableau sur les “Sonidos franceses explicados a los españoles” (1968: 244-245), que ll français “se pronuncia l, pero después de i unas veces se pronuncia l (ville) y otras y (paille)”, donnant les mots ayer, bayo comme équivalents espagnols du français fille, paille. C’est là une reconnaissance explicite de l’inexistence en français du phonème /ù/, et on aurait pu s’attendre à ce qu’il adopte y comme notation aussi bien pour -ill- que pour y du français écrit; mais il n’en est rien: il maintient dans sa prononciation figurée les deux notations primitives iy et i. Or, si, comme nous l’avons expliqué, la notation iy répondait bien au point de départ théorique adopté dans la première édition du dictionnaire d’Alcalá-Zamora / Antignac, il n’en va pas de même dans le cas de Suárez Gómez, qui trouve, comme nous l’avons dit, un même phonème /j/ dans paille et dans ayer. D’autre part, le maintien dans cette édition de iy est d’autant plus dangereux que cette notation pourrait être interprétée par l’usager comme une prescription de réaliser phoniquement le i graphique qui précède ll dans l’orthographe française usuelle; surtout si l’usager en question a lu, dans le tableau “Vocales” de ce dictionnaire (1968: 543), le commentaire suivant: “La i seguida de l - ll: ail, aill suenan áil / eil, eill suenan éil / euil, euill suenan öil / oeil, oeill suenan öil / ueil, ueill suenan öil.” M. C. Figuerola et al. (eds.), La lingüística francesa en el nuevo milenio. Lleida, 2002 126 MANUEL BRUÑA CUEVAS La confusion préside également aux explications du Vox (1950). Il défend que y français “indica un sonido similar al de la ll española, pero más próximo al de la y”. Or, ce rapprochement entre le son de y français et celui de ll espagnol, uniquement compréhensible si l’on part d’une prononciation yeísta en espagnol, perd tout son sens du moment que l’on lit, à propos de y espagnol, qu’“il a le son du y français de yeux” et, à propos de ll espagnol, qu’il “a, à peu près, le son mouillé du double l français de briller, tel qu=il est prononcé dans le Midi”. On aimerait savoir comment il faudrait, selon cet ouvrage, réaliser -ill- du français standard, mais il n’y consacre aucun commentaire. Sa prononciation figurée, enfin, ne lève pas cette ambigüité: - illfrançais est noté par y, mais y français l’est par i: bâillement (bayema –n), écaille (ecay), écarquiller (ecarkiye), oeil (œy), fuyard (fu 6iar), guerroyer (guèrruaie), yeux (iœ). Ce dictionnaire, en somme, exclut clairement /ù/ du système phonologique du français standard, mais aussi bien ses commentaires que ses notations révèlent des réticences pour assumer ouvertement que les graphèmes -ll-, -ill-, -il, d’une part, et le graphème y, de l’autre, correspondant autrefois à des phonèmes différents, sont, en français standard contemporain, la représentation graphique d’un seul et même phonème. *** Comme on le voit, la déphonologisation de la paire /ù/-/j/ n’a pas fait son entrée dans notre corpus d’une façon franche; plutôt que par une grande voie, elle y est venue par des voies secondaires. Pour trouver le premier cas d’emploi d’une même notation pour transcrire le son correspondant aux graphèmes -ll-, -ill-, -il et y, il faut attendre le dictionnaire de Toro y Gisbert (1926), qui se sert de i: fille (fiie), mail (mai), maille (maie), broussailles (brusai), saillir (iír), saillie (saiíe), réveil (revéi), réveiller (-ié), débrayage (debreiaj), débrayer (-ié), rayon (reion), rayonnement (-ioneman), yeux (iœ), youyou (iuiú). Mais, comme on le voit par ces exemples, la notation par i provoque certains problèmes d’interprétation; le fait que ce modèle de prononciation figurée n’ait pas incorporé un système de marquage des limites intersyllabiques rend obscures une bonne partie des notations; s’il est évident qu’un hispanophone va interpréter le i de la notation broussailles (brusai) comme une semi-voyelle qui, lue à l’espagnole, peut rappeler le son existant réellement en français, il n’en est pas moins vrai que, dans les cas où le yod français a un caractère semi-consonantique -surtout quand il est suivi de [i]-, cette notation peut induire en erreur; un hispanophone, devant des transcriptions telles que faillir (faiir) ou faillite (faiit), aura certainement tendance à situer la coupe syllabique entre les deux i, la prononciation par /j/ n’étant tout de même pas assurée en cas contraire: même si la limite syllabique est correctement perçue, le risque de prononciation par [ii] ou par [i:] reste assez grand. En cette position intervocalique, l’emploi de y comme notation figurée de [j] aurait peutêtre augmenté les chances d’obtenir une prononciation plus proche de celle du français, quoique uniquement à la condition que l’usager hispanophone la réalise comme une fricative, et non comme une affriquée; or, même réalisée comme fricative, Toro y Gisbert n’aurait pas trouvé acceptable une transcription par y, car, pour lui, le y de l’orthographe espagnole correspond a un son qui ne ressemble pas suffisamment au yod du français pour pouvoir les donner comme plus ou moins équivalents; d’où sa transcription de l’espagnol mayo, par exemple, par (mayo), avec un y en caractère gras pour indiquer que le son correspondant n’existe pas en français. Son point de vue sur ce son espagnol nous semble clairement exposé dans la citation suivante: Y consonne, plus fermé que dans le franç. hier, l’angl. yes; presque dy [d imperceptible] après n ou l. Équivaut à i dans le N. de l’Espagne, à dj français [d imperceptible] dans M. C. Figuerola et al. (eds.), La lingüística francesa en el nuevo milenio. Lleida, 2002 LE [ù] DANS LA PRONONCIATION FIGURÉE DES DICTIONNAIRES... 127 le S., à j français en Argentine. (Toro y Gisbert, 1926: “Règles pour la lecture de la prononciation figurée”). Il y a aussi emploi d’une même notation pour la prononciation correspondant à -ll-, -ill-, -il et y graphiques dans le dictionnaire de Fábrega (1940), dans celui de Martínez Amador (1970) et dans l’Iter de 1975. Fábrega se sert de i du fait que ses conventions figuratives sont largement inspirées de celles de Toro y Gisbert; Martínez Amador et Iter ont recours à la notation y: tous deux étant édités par la même maison -Sopena-, les responsables anonymes de l’Iter ont emprunté leur système de prononciation figurée au dictionnaire de Martínez Amador. La réédition de 1970 de ce dernier, revue par Gimeno Font, signale expressément, quoique de façon bien timide, que le son correspondant à -ll-, -ill-, -il français n’est pas tout à fait le même que celui de la elle espagnole; dans son tableau des consonnes françaises (Martínez Amador, 1970: 13), dans la colonne des équivalents espagnols de chacune de ces consonnes, on lit que l’équivalent du son correspondant à -ll-, -ill-, -il est une “ll con tendencia a y”. Difficile à interpréter, car, si l’on le prend au pied de la lettre, ce commentaire ne veut pas dire grandchose. Faut-il comprendre qu’il s’agit d’un son intermédiaire entre /•/ et /j/ espagnols? Ou fautil penser qu’il s’agirait de prononcer une elle espagnole à la façon yeísta? En fait, il se peut que Gimeno Font ait eu l’intention de dire que le phonème /•/ n’existait pas en français, mais de le dire sans contredire ouvertement ce que l’on avait lu jusque là dans les éditions précédentes de ce dictionnaire, dont les commentaires phono-graphiques préliminaires présentaient le son français écrit -ll-, -ill- comme identique au son espagnol écrit ll: La lettre ll représente aussi un seul son, ayant sa place séparée dans le dictionnaire. On la prononce comme le groupe il, de papillon, travailler, etc. Très répandue est la mauvaise habitude de lui substituer l’y, tout comme en français l’on prononce éveiller comme éveyer, ce qu’on ne saurait trop déconseiller. Cette lettre doit être toujours mouillée. (Martínez Amador, 1950: 907) Comme on le voit, le yeísmo, pour Martínez Amador, n’est pas seulement un phénomène généralisé dans la prononciation espagnole du XXe siècle, mais un phénomène qui touche dans la même mesure le français contemporain, où il est, toujours selon lui, aussi condamnable qu’en espagnol. On dirait donc que Gimeno Font a voulu se démarquer de cette affirmation en ce qui concerne le français, mais qu’il l’a fait en cherchant à le dissimuler; d’où le caractère ambigu de son commentaire ci-dessus. Également édité par la maison Sopena, le dictionnaire Iter de 1975 présente, comme nous l’avons dit, le même système de prononciation figurée du français que celui de Martínez Amador (1970); c’est la raison pour laquelle il transcrit, comme ce dernier, aussi bien -ille-, -il que y français par y. En revanche, ses explications sur la prononciation française ont été copiées littéralement sur celles que donnait l’édition de 1968 -revue par Suárez Gómezdu dictionnaire d’Alcalá-Zamora / Antignac: LL: Se pronuncia l, pero después de i unas veces se pronuncia l (ville) y otras y (paille). (Iter, 1975, “Les sons de la langue française expliqués aux Espagnols”: 308). Y: Después de vocal tiene valor de dos i; la primera formará vocal compuesta con la vocal anterior [fr. paysan / esp. peine]. (Iter, 1975, “Les sons de la langue française expliqués aux Espagnols”: 308). IL, ILL: ail, aill suenan áil, eil, eill suenan éil, euil, euill suenan öil, oeil, oeill suenan öil, ueil, ueill suenan öil. (Iter, 1975, tableau “Voyelles”: 348). Y: y suena como i al empezar palabra y entre consonantes. (Iter, 1975, tableau “Voyelles”: 348). Or, ces explications ne sont acceptables qu’à moitié, car, si d’une part elles ne conseillent plus la prononciation [ù] pour les graphèmes -ll-, -ill-, -ll- (les équivalents espagnols donnés M. C. Figuerola et al. (eds.), La lingüística francesa en el nuevo milenio. Lleida, 2002 128 MANUEL BRUÑA CUEVAS pour fille, paille sont ayer, bayo), de l’autre elles n’établissent nulle part que ces graphèmes correspondent à la même prononciation qu’on donne au graphème français y intervocalique ou initial; c’est dire qu’elles ne reflètent pas de façon explicite ce que la pratique figurative assure pourtant déjà: à une transcription unique y pour les graphèmes -ll-, -ill-, -il, y correspondent, dans les explications, des sons espagnols présentés comme étant différents entre eux. Il y a de ce fait dans l’Iter de 1975 une contradiction interne dont n’est pas responsable son modèle - l’édition de 1968 du dictionnaire d’Alcalá-Zamora / Antignac-, car, dans ce dernier, ces explications attribuant des lectures différentes aux graphèmes -ill- et y entraînaient logiquement, dans la pratique figurative, deux transcriptions (iy et i) également différentes, ce qui n’est pas le cas dans l’Iter. À remarquer, enfin, que, comme nous l’avons signalé ci-dessus à propos du dictionnaire d’Alcalá-Zamora / Antignac (1968), l’explication fournie par le tableau vocalique en ce qui concerne la lecture à donner aux graphèmes -ll-, -ill-, -il est plutôt farfelue, car elle permet d’interpréter qu’il y est conseillé de prononcer -ail comme [ajl], eil comme [ejl], etc. *** À partir des années 1960, l’ensemble des dictionnaires bilingues français-espagnol s’enrichit par de nouveaux ouvrages qui adoptent l’alphabet phonétique international dans leurs transcriptions: Puy Costa (1966), García-Pelayo / Testas (1967), García Navarro / Clerc (1976), Giordano / Yurkievich (1980) et leurs versions plus récentes.2 C’est, par conséquent, relativement tard que cette innovation s’est glissée dans notre corpus, ces nouveaux dictionnaires n’ayant d’ailleurs jamais fait disparaître les dictionnaires pratiquant des systèmes traditionnels de prononciation figurée. L’emploi de l’alphabet phonétique suppose, bien entendu, le recours exclusif de la part de tous ces nouveaux dictionnaires au signe [j] pour représenter le son correspondant aux différentes graphies qui nous ont occupé jusqu’ici, auxquelles il faut ajouter le graphème i dans des mots tels que pied. Autre chose aurait été surprenant, étant donné que le tableau des sons du français en alphabet phonétique international n’est plus, comme c’était auparavant le cas pour les tableaux des sons français exprimés par les différentes conventions de la prononciation figurée, une création des auteurs de nos dictionnaires bilingues, même pas un choix opéré par ces auteurs parmi les diverses solutions figuratives qui se sont succédé dans le temps: le tableau des sons français exprimés en alphabet phonétique est un outil qui se trouve, tout prêt, à la disposition de quiconque souhaite s’en servir. Dans ces conditions, les variantes susceptibles d’apparaître dans les tableaux inclus dans ceux de nos ouvrages ayant recours à l’alphabet phonétique ne peuvent être que secondaires si l’on les compare aux variantes repérables dans les différentes pratiques figuratives des dictionnaires présentant un système traditionnel de prononciation figurée. Évidemment, l’inclusion du signe [ù] dans les tableaux de l’alphabet phonétique du français standard n’est plus de mise depuis la première partie du XXe siècle, ce qui implique que les plus récents de nos dictionnaires -d’une part, enfin libérés de l’emprise orthographique que subissaient leurs prédécesseurs et, de l’autre, partant, non plus d’un parallélisme entre les systèmes phonologiques français et espagnol, mais uniquement du système phonétique françaisont définitivement éliminé de leurs notations tout reste d’ambiguïté en ce qui concerne la survivance de l’ancien l palatal en français actuel. Leur tableau des sons français 2. On a assisté dans ces dernières années à la parution de plusieurs dictionnaires dont les entrées françaises sont transcrites en alphabet phonétique: Vox esencial (1997), Vidal (Vox avanzado, 1998), Espasa Pocket (2000), Espasa Grand (2000), SM Avanzado (2000), Longman Poche (2001). Pour des raisons d’espace, nous ne pourrons nous en occuper dans ce travail. M. C. Figuerola et al. (eds.), La lingüística francesa en el nuevo milenio. Lleida, 2002 LE [ù] DANS LA PRONONCIATION FIGURÉE DES DICTIONNAIRES... 129 ne l’inclut donc plus. Malheureusement, cela ne veut pas dire que la présentation du son français [j] y soit toujours cohérente ou que certains souvenirs de l’ancienne identité entre les sons correspondant à -ll-, -ill-, -il français et à ll espagnol ne puissent encore se glisser dans certains de leurs commentaires. Nous expliquerons brièvement ce qu’il en est, même si nous sortons par là du domaine strict du traitement de /ù/ français. La première de nos remarques touche à l’oubli de -ll-, -ill-, -il, y comme des graphèmes possibles de [j]. Pour illustrer [j], le tableau phonétique de Puy Costa fournit seulement les mots pied, ration, et celui de García Navarrro / Clerc uniquement pied et son équivalent espagnol viejo. Dans ces deux dictionnaires, tout se passe donc comme si l’on avait enfin pris conscience que le i graphique de pied ne représente pas la voyelle [i], mais la semi-consonne [j], mais, en même temps, comme si on s’était trouvé dans l’embarras de rapprocher ce [j] écrit i du [j] écrit -ll-, -ill-, -il, y, et ce bien que les transcriptions phonétiques proposées dans le corps du dictionnaire pour les sons représentés par ces divers graphèmes soient parfaitement correctes. On dirait que ces auteurs ont tout juste profité de l’avantage que représentait l’emploi d’un système de notation prestigieux et que l’on pouvait se procurer, déjà appliqué à toutes les entrées, dans certains dictionnaires monolingues -ce qui les dispensait de l’effort d’inventer un système de prononciation figurée-, mais qu’ils n’ont pas vraiment compris la puissance de cet outil, se montrant incapables d’en expliquer les conventions dès qu’un écart important s’établit entre celles-ci et le système orthographique usuel. On a, nous semble-t-il, le droit de s’étonner que Puy Costa ait pensé à donner th parmi les graphèmes pouvant représenter [t], mais qu’il n’ait pas cherché à expliquer clairement la valeur phonique de -ll-, -ill-, il, alors que son dictionnaire visait un public hispanophone pour qui ces graphèmes ont toujours été une source d’erreur. Toutefois, l’oubli de ces graphies nous semble encore moins compréhensible dans le cas du dictionnaire de García Navarro / Clerc, compte tenu que, lors de sa première parution, il y avait quelques années que l’on pouvait se procurer celui de García-Pelayo / Testas, qui les incluait déjà dans son tableau de l’alphabet phonétique. Ce dernier dictionnaire, en effet, indiquait, sur la partie du tableau consacrée aux “semivocales y unión de vocales y semivocales”, en plus du simple [j] correspondant aux graphèmes i et y dans lieu, yeux, les combinaisons [i:j], [a:j], [E:j], [œ:j], illustrées par les mots résille, travail, maille, treille, oeil, écureuil et par ay, rey comme exemples de sons “vecinos en castellano”. Mis à part le caractère discutable de la proximité établie entre les réalisations de voyelle tonique + yod en français et en espagnol -d’autres auteurs l’avaient suggérée auparavant; voir ci-dessus le cas de Toro y Gisbert-, et pourvu qu’on admette que toute voyelle tonique3 suivie de [j] est toujours longue en français,4 il nous faudrait encore faire remarquer que ces explications ne tiennent pas compte d’autres combinaisons fréquentes telles que [u:j] ou [x:j], présentes, pourtant, dans les notations des entrées: rouille [ru:j], taille [tx:j]. Mais, surtout, il nous faut signaler que ces notations des entrées ne répondent pas toujours à la règle établie dans le tableau phonétique, comme on peut en juger par les cas suivants: mail [maj], maille [ma:j], travail (“trabajo”) [trava:j], travail (“potro”) [travaj], corail [k]Ora:j], rail [rx:j]. Cette présentation des faits n’a donc rien de satisfaisant; mais, du moins, le problème des 3. Qu’il doit s’agir d’une voyelle tonique, c’est nous qui l’ajoutons. Aucun des dictionnaires de notre corpus notant la durée vocalique ne spécifie que seules les voyelles toniques peuvent être longues en français actuel. 4. Ce point a été très débattu. En fait, aussi bien le dictionnaire de Puy Costa que celui de García Navarro / Clerc considèrent comme brève toute voyelle tonique suivie de [j] sauf dans le cas de la terminaison -aille, transcrite [Y:j]; mais, dès lors, cette longueur semble dériver de la nature longue de tout /Y/ tonique entravé, plutôt que de l’influence du yod. Précisons, toutefois, que ni l’un ni l’autre de ces dictionnaires ne se montre vraiment cohérent avec ce principe dans sa pratique figurative. Quant au dictionnaire de Giordano / Yurkievich, la durée vocalique n’y est jamais notée. M. C. Figuerola et al. (eds.), La lingüística francesa en el nuevo milenio. Lleida, 2002 130 MANUEL BRUÑA CUEVAS correspondances entre [j] et les diverses façons qu’a le français écrit de le représenter n’y a pas été contourné. Le pas suivant, c’est-à-dire la réunion de tous ces graphèmes dans un seul ensemble, apparaît dans un dictionnaire plus récent, celui de Giordano / Yurkievich (1980), où l’on trouve, en tant qu’illustration graphique de [j], la série unique “yeux paille pied hier”; unique, mais, malheureusement, incomplète, ce qui est d’autant plus regrettable que ce dictionnaire donne, dans le cas d’autres sons de son tableau phonétique, des séries de graphèmes plus touffues. Malgré tout, son commentaire demeure, comme nous allons le voir, bien plus acceptable que les nouvelles formulations qui apparaissent dans les versions les plus récentes du dictionnaire de García-Pelayo / Testas. *** Les quatre dictionnaires que nous venons de commenter ont connu de nombreuses rééditions. Généralement, les changements introduits dans chacune d’entre elles ont été d’importance secondaire: format, versions abrégées, disposition des éléments conformant le tableau phonétique... On aurait pu s’attendre à ce que ces petites retouches corrigent quelques erreurs des éditions précédentes, mais, lorsqu’il en est ainsi, le résultat n’en est pas toujours vraiment heureux. Nous prendrons l’exemple de l’édition de 2000 du dictionnaire de García- Pelayo / Testas, faite en grand format sous le titre de Grand dictionnaire [...]. Nous venons d’expliquer que son tableau phonétique présentait, dans l’édition de 1967, les variantes longue et brève de chacune des voyelles ainsi que certaines combinaisons voyelle longue + [j], ce qui a été maintenu dans les éditions postérieures. Étant donné les erreurs que cette présentation renfermait (voir ci-dessus), il était prévisible que l’on s’avisât de les corriger à l’occasion d’une nouvelle réédition, ce qui s’est produit, plus de trente ans après, avec celle de 2000. Toutefois, la “correction” n’a pas consisté dans une présentation plus cohérente des sons et des mots qui les illustrent, mais purement et simplement dans la suppression de toute référence à la durée vocalique, fait surprenant, compte tenu que le tableau est censé être phonétique, non pas phonologique. Or, en ce qui concerne le [j], la conséquence directe de cette suppression n’est autre que la disparition de toute référence dans le tableau au fait que [j] peut être représenté en français, non seulement par le i et le y de lieu, yeux, qui y ont subsisté comme exemples de [j], mais également par -ll-, -ill-, -il, graphèmes qu’on n’y trouve plus du fait qu’ils n’apparaissaient sur le tableau primitif que dans des mots du type resille, treille, oeil illustrant les combinaisons voyelles longue + [j], éliminées dans l’édition de 2000 avec le reste des références à la durée vocalique. Le résultat en est ainsi le même que nous avons critiqué dans le cas des dictionnaires de Puy Costa et de García Navarro / Clerc, par rapport auxquels nous avions considéré le tableau fourni par l’édition de 1967 du dictionnaire de García-Pelayo / Testas comme étant plus complet. L’édition du Grand dictionnaire que nous commentons représente donc, sur le point précis qui nous occupe, un pas en arrière. *** Faute de temps, nous n’avons pu aborder dans cette communication certains aspects intéressants de notre sujet; ayant centré notre attention sur la substitution de [j] à [ù] en français et sur le reflet de ce phénomène dans la pratique figurative de nos dictionnaires, nous ne nous sommes guère occupé du processus similaire qui s’est produit -ou qui est en train de se produire- en espagnol, également recueilli dans notre corpus. D’autres rencontres nous offriront peut-être l’occasion de nous y intéresser plus particulièrement et de mettre pleinement en lumière le rôle M. C. Figuerola et al. (eds.), La lingüística francesa en el nuevo milenio. Lleida, 2002 LE [ù] DANS LA PRONONCIATION FIGURÉE DES DICTIONNAIRES... 131 joué par l’une et par l’autre de ces évolutions dans les choix figuratifs opérés par les auteurs de nos ouvrages. Voici, toutefois, les idées essentielles qui se dégagent de ce que nous avons exposé. Aucun des dictionnaires de notre corpus paru pour la première fois au XIXe siècle ne reflète dans leurs transcriptions la défonologisation de la paire [ù]-[j] en français; quoique largement répandue à l’époque, l’attitude normative de nos auteurs les a conduits à ne pas y faire non plus la moindre allusion dans leurs explications préliminaires. Dans les premières décennies du XXe siècle, nos ouvrages ont commencé à profiter des importantes études en phonétique publiées depuis la fin du siècle précédent. Mais, craignant de rebuter leur public par l’emploi de signes étrangers à l’alphabet latin, nos auteurs n’ont pas osé adopter l’alphabet phonétique international comme outil de transcription de la prononciation. Fidèles donc aux méthodes figuratives traditionnelles, ils sont restés très influencés par l’orthographe, ce qui les a empêchés, soit d’exclure une fois pour toutes de la prononciation française le son [ù], soit, lorsque cette exclusion est réalisée, de transcrire d’une seule et même façon le son orthographié -ll-, -ill-, -il, y. Certains d’entre eux, finalement, figurent la prononciation correspondant à ces graphèmes au moyen d’un signe unique mais donnent des explications théoriques sur la prononciation française qui sont en franche contradiction avec cette pratique. À partir des années 1960, et jusqu’à nos jours, en plus des dictionnaires qui emploient toujours un système traditionnel de prononciation figurée, on peut consulter des ouvrages qui notent la prononciation française en alphabet phonétique international. On se serait attendu à ce que ces ouvrages présentent entre eux un accord complet en matière de notations phonétiques; or, ce n’est le cas ni en ce qui concerne les notations, ni, surtout, en ce qui concerne la présentation de l’outil de transcription utilisé. S’il est bien vrai qu’ils suppriment tous le signe [ù] des transcriptions, [j] étant la notation unique pour toutes les graphies qui correspondaient autrefois à [ù] et à [j], il n’en reste pas moins vrai que certains d’entre eux notent l’effet allongeant de [j] sur la voyelle précédente, d’autres pas, et que, lorsqu’ils le font, il n’y a pas d’accord entre eux sur les voyelles toniques qui sont prononcées comme longues du fait qu’elles sont entravées par [j]. En outre, on peut toujours adresser à la plupart de ces dictionnaires le reproche que nous avons adressé à ceux qui notent la prononciation par la méthode traditionnelle: leurs tableaux phonétiques et leurs explications sur les prononciations française et espagnole faussent les correspondances entre [j] et les graphèmes qui le représentent en français écrit; qui pis est, ils reviennent parfois à l’équivalence traditionnelle entre [ù] espagnol et le son correspondant aux graphèmes réservés autrefois à [ù] en français, et ce en dépit de leur propre pratique figurative, qui les transcrit par [j]. Nous aurions envie de dire que ces erreurs seront vite corrigées, mais l’exemple de la dernière édition du Grand dictionnaire de García-Pelayo / Testas nous invite à être pessimiste à cet égard. On aimerait voir les grandes maisons d’édition investir un peu plus en qualité au lieu de rééditer ou de réformer à la hâte des tableaux phonétiques et des modèles figuratifs qui, dès leur première édition il y a quatre ou plus de quatre décennies, étaient déjà mal construits. Par malheur, ce n’est pas la tendance actuelle. Mais rien ne dure éternellement. BIBLIOGRAPHIE ALCALÁ-ZAMORA, P. de et ANTIGNAC, T. (1911) Diccionario francés-español y españolfrancés, Barcelone, Sopena. Autre édition commentée: 1968 (revue par G. Suárez Gómez), Barcelone, R. Sopena. CORMON, J. L. B. (1800) Diccionario portátil y de pronunciacion, español-frances y francesespañol, al uso de ambas naciones, Lyon, B. Cormon, Blanc, Reymann. M. C. Figuerola et al. (eds.), La lingüística francesa en el nuevo milenio. Lleida, 2002