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111Thélème (Madr., Internet). 38(2) 2023: 111-121 Les messages secrets d’Antoine Perrenot de Granvelle à Simon Renard : la question du mariage de Marie Tudor1 Eva Pich-Ponce2 Recibido: 18/07/2023 / Aceptado: 10/11/2023 Résumé. Cette étude vise à dévoiler le code secret utilisé par le conseiller Antoine Perrenot de Granvelle dans ses lettres à l’ambassadeur impérial Simon Renard pour traiter la question du possible mariage entre le prince Philippe d’Espagne et la reine d’Angleterre, Marie I. Nous montrerons comment trois langages chiffrés différents ont été utilisés par l’empire espagnol dans les lettres envoyées à ses ambassadeurs en Angleterre entre 1553 et 1554. Puis, nous nous centrerons particulièrement sur cinq lettres, partiellement chiffrées, écrites en français et conservées dans la Bibliothèque municipale de Besançon. Celles-ci présentent un langage chiffré particulier qui témoigne du caractère hautement secret du contenu du message. Dans cet article, nous décrirons le fonctionnement de ce chiffre, qui montre bien comment la langue française était codifiée au XVIe siècle quand on ne voulait pas que le contenu de la lettre soit intercepté. Mots clés : langage chiffré ; code ; chiffre ; Marie Tudor ; Charles Quint ; Philippe II ; Granvelle ; Simon Renard. [es] Los mensajes secretos de Antonio Perrenot de Granvela a Simon Renard: la cuestión del matrimonio de María Tudor. Resumen. El objetivo de este estudio es desvelar el código secreto utilizado por el consejero Antonio Perrenot de Granvela en sus cartas al embajador imperial Simon Renard para tratar la cuestión del posible matrimonio entre el príncipe Felipe de España y la reina María I de Inglaterra. Mostraremos cómo el Imperio español utilizó tres lenguajes cifrados distintos en las cartas enviadas a sus embajadores en Inglaterra entre 1553 y 1554. A continuación, nos centraremos en cinco cartas, parcialmente cifradas, que están escritas en francés y que se conservan en la Bibliothèque municipale de Besançon. En estas cartas se utiliza un lenguaje cifrado particular que refleja el carácter altamente secreto del contenido del mensaje. En este artículo describiremos el funcionamiento de esta cifra, que muestra claramente cómo se codificaba la lengua francesa en el siglo XVI cuando no se quería que el contenido de la carta fuera interceptado. Palabras clave: lenguaje cifrado; código; cifra; María Tudor; Carlos V; Felipe II; Granvela; Simon Renard. [en] The Secret Messages from Antoine Perrenot de Granvelle to Simon Renard Concerning the Marriage of Mary Tudor. Abstract. The aim of this study is to reveal the secret code used by councilor Antoine Perrenot de Granvelle in his letters to the imperial ambassador Simon Renard to discuss the possible marriage between Prince Philip of Spain and Queen Mary I of England. We will show how three different cipher languages were used by the Spanish Empire in the letters sent to the ambassadors in England in 1553 and 1554. We will then focus on five letters written in French and kept in the Bibliothèque municipale de Besançon. These are partially enciphered. The special cipher used in them reflects the highly secret nature of the message’s content. In this article, we will explain how this cipher works. This will show how the French language was codified in the sixteenth century to prevent the contents of the message from being intercepted. Keywords: cipher language; code; cipher; Mary Tudor; Charles V; Philip II; Granvelle; Simon Renard. Sommaire. 1. Introduction. 2. Contexte historique. 3. Les trois langages chiffrés. 4. Description du code secret. 5. Conclusion. Cómo citar: Pich-Ponce, Eva (2023). « Les messages secrets d’Antoine Perrenot de Granvelle à Simon Renard : la question du mariage de Marie Tudor ». Thélème. Revista Complutense de Estudios Franceses. Vol. 38, Núm. 2 : 111-121. https://dx.doi.org/10.5209/thel.90555 1 Cette étude s’inscrit dans le cadre des projets de recherche suivants : « Los códigos lingüísticos secretos de las mujeres de la Casa de Austria (1500-1567) » (Proyectos de Generación del Conocimiento 2021, PID2021-126189NB-I00, IP Júlia Benavent Benavent y María José Bertomeu); « Estrategias retóricas y expresión lingüística de las mujeres en la reivindicación de sus derechos en tiempos de Carlos V » (Proyecto AICO/2021/033 de la Generalitat Valenciana, IP Júlia Benavent Benavent); « Literatura y reginalidad en la España de los siglos XVI y XVII: las mujeres de la casa de Austria » (Proyecto PAIDI, PROYEXCEL_00847, Junta de Andalucía, IP Cristina Moya García). 2 Universidad de Sevilla, [email protected] ARTÍCULOS Thélème. Revista Complutense de Estudios Franceses ISSNe: 1989-8193 https://dx.doi.org/10.5209/thel.90555
112 Pich-Ponce, E. Thélème (Madr., Internet). 38(2) 2023: 111-121 1. Introduction L’utilisation de langages chiffrés était une pratique courante au XVIe siècle. Le relief que prennent les communications diplomatiques et les machinations politiques à cette époque favorise la création de toute une série de systèmes de chiffres qui visent à codifier le message afin que le contenu ne soit pas intercepté. Comme l’explique Juan Carlos Galende Díaz : […] la reaparición de las artes, la erudición y las ciencias durante el Renacimiento propició el avance de esta disciplina, y […] la detonación de las maquinaciones políticas benefició el desarrollo de las comunicaciones secretas. En consecuencia, la diplomacia floreció ; cada estado enviaba embajadores a la corte de los demás y, por lo general, se establecieron oficinas de cifras, a la vez que cada plenipotenciario tenía un secretario de cifras (2006 : 5). Les ambassadeurs recevaient souvent leurs instructions sous forme de lettres chiffrées et devaient donc toujours être accompagnés par un secrétaire de chiffres qui était chargé de décoder les messages qui arrivaient et de chiffrer les messages envoyés. L’importance que prennent les langages chiffrés au XVIe siècle favorise aussi la création de départements dédiés à décrypter les lettres interceptées. Selon Simon Singh : It was the threat of enemy interception that motivated the development of codes and ciphers : techniques for disguising a message so that only the intended recipient can read it. The desire for secrecy has meant that nations have operated codemaking departments, responsible for ensuring the security of communications by inventing and implementing the best possible codes. At the same time, enemy codebreakers have attempted to break these codes, and steal secrets. Codebreakers are linguistic alchemists, a mystical tribe attempting to conjure sensible words out of meaningless symbols (2000 : xiii) . Malgré l’importance de ces communications secrètes, celles-ci n’ont pas été étudiées de manière systématique, et on connait très peu aussi bien sur les personnages historiques impliqués que sur les langages secrets eux-mêmes. Très peu d’informations nous sont parvenues sur les secrétaires de chiffres, ainsi que sur ceux qui étaient chargés de décrypter les messages codifiés qui étaient interceptés. D’après Singh, le premier grand cryptanalyste européen fut Giovanni Soro, un secrétaire de chiffres vénitien du début du XVIe siècle. Philibert Babou, le cryptanalyste du roi François I de France, était aussi connu et réputé d’être extrêmement persistant. Il était capable de travailler nuit et jour pendant des semaines afin de décrypter le message intercepté. Vers la fin du XVIe siècle, le Français François Viète décrypta de nombreux chiffres espagnols et Philippe II d’Espagne en arriva même à se plaindre au Pape en signalant que Viète devait être un allié du diable (Singh, 2000 : 28). Très peu d’études sur les langages chiffrés de cette époque ont été réalisées et de nombreuses lettres chiffrées dont on ignore le contenu sont encore conservées dans les différentes bibliothèques européennes. En 1950, Devos a publié le volume intitulé Les chiffres de Philippe II, où il dévoilait les codes utilisés dans des documents appartenant au fonds de la Secrétairerie d’État de l’Archivo General de Simancas et qui couvrent la période de 1556 à 1618. Devos signale qu’après l’abdication de Charles Quint, en 1555, Philippe II donna l’ordre d’éliminer « les chiffres existants parce qu’ils étaient désuets ou n’offraient plus de sécurité par suite de divulgations » (Devos, 1950 : 11). Quant aux études consacrées aux chiffres utilisés avant cette date par l’empire, il faudrait évoquer les différents travaux réalisés dans ce domaine par Júlia Benavent et María José Bertomeu3. Les études les plus complètes sont toutefois celles d’Olga Kolosova, El Lenguaje secreto de la diplomacia de Carlos V (1521 - 1527), de 2017, et de Wanruo Luo, El Lenguaje cifrado de Isabel de Portugal (1530-1539), de 2021. Kolosova a étudié et décrit l’utilisation de 17 langages chiffrés employés par l’entourage diplomatique de Charles Quint entre 1521 et 1527. À son tour, Luo a dévoilé 38 codes utilisés par Isabelle de Portugal, Charles Quint, et certains ambassadeurs entre 1530 et 1540. L’objectif de la présente étude est non seulement de mettre en relief l’intérêt des lettres chiffrées du XVIe siècle, mais aussi de montrer comment le choix du langage chiffré utilisé peut fournir de nombreuses informations sur l’importance qui était accordée au contenu du message. Nous illustrerons cela à travers un exemple historique concret : la négociation du mariage de Philippe d’Espagne et de Marie I d’Angleterre. Nous présenterons un code qui a été utilisé pour traiter de manière confidentielle la question de la possible négociation de cette alliance. Nous verrons comment la langue française est codifiée afin de garantir la confidentialité du message. À travers l’analyse de ce code inédit, présent dans cinq lettres du manuscrit 73 de la Bibliothèque municipale de Besançon, nous observerons les échanges secrets entre Antoine Perrenot de Granvelle, évêque d’Arras et conseiller de Charles Quint, et Simon Renard, l’ambassadeur impérial en Angleterre. Les lettres, écrites en français en 1553, sont chiffrées en partie et montrent les délibérations qui ont eu lieu au moment de choisir l’épouse du prince Philippe d’Espagne. 3 María José Bertomeu, dans son oeuvre La guerra secreta de Carlos V contra el papa (2009), présente quelques codes secrets utilisés par Ferrante Gonzaga, Diego Hurtado de Mendoza et d’autres figures historiques de l’entourage de Charles Quint. Benavent et Bertomeu ont également publié l’étude « El sistema de espionaje italiano del cardenal Gravela » (2010). Benavent a aussi publié les articles « Espionaje interno en el siglo XVI. Simon Renard y Etiénne Quiclet » (2012), « Las cartas cifradas en la correspondencia de las mujeres de la Casa de Austria » (2017), et Bertomeu « Las cifras españolas del siglo XV » (2012).
113Pich-Ponce, E. Thélème (Madr., Internet). 38(2) 2023: 111-121 2. Contexte historique Édouard VI d’Angleterre, fils d’Henri VIII et de Jeanne Seymour, meurt le 6 juillet 1553. Avant de mourir, et encouragé par le duc de Northumberland, il décide de modifier la ligne de succession au trône et de déclarer ses demi-soeurs Marie et Élisabeth bâtardes. Celles-ci sont ainsi écartées du trône et remplacées par Lady Jane Grey, petite-fille de la duchesse de Suffolk, qui est considérée par certains comme étant la meilleure candidate pour occuper le trône d’Angleterre. Northumberland avait peur des intentions religieuses de Marie Tudor, fille d’Henri VIII et de Catherine d’Aragon. Il affirmait que si Marie régnait, elle essayerait de restaurer le catholicisme et provoquerait un conflit religieux. Il avait aussi peur d’une possible domination extérieure si Marie, qui était la cousine de Charles Quint, accédait à la couronne. Le 10 juillet, la mort du roi est annoncée et Jane Grey est proclamée reine d’Angleterre. Toutefois, une grande partie du peuple et de nombreux nobles ne sont pas d’accord avec cette décision et revendiquent le droit au trône de Marie Tudor. Celle-ci avait réussi à s’échapper à Kenninghall et plus tard à Framlingham, un endroit où surgirait tout un mouvement d’opposition à la nomination de Lady Jane (Pérez Martín, 2008 : 473). À Londres, le comte d’Arundel et Pembroke défendent les droits de Marie Tudor devant les membres du Conseil : Lord Paget and the earl of Arundel arrived at Framlingham on the 20th with a letter of submission from the Council and a copy of the London proclamation. Arundel was sent to Cambridge the following day to arrest Northumberland, whose army had already begun to disperse and who had already been belatedly surrounded and incarcerated by the mayor (Samson, 2020 : 31). Le 19 juillet, Marie Tudor est proclamée reine d’Angleterre. Le 3 août elle revient à Londres, acclamée par le peuple. Marie I d’Angleterre est couronnée le premier octobre 1553 à l’abbaye de Westminster. Avant la mort d’Édouard VI, Charles Quint avait envoyé une ambassade à Londres composée par Simon Renard, lieutenant d’Amont, Jean de Montmorency, seigneur de Courrières, et Jacques de Marnix, seigneur de Toulouse. Ceux-ci devaient s’informer sur la santé du roi et sur les détails de la succession. Grâce à une lettre qu’ils envoient à Charles Quint, celui-ci apprend la nouvelle du décès du roi et l’intention de couronner Lady Jane Grey. L’empereur et ses ambassadeurs échangent une correspondance abondante (la plupart chiffrée), à travers laquelle Charles Quint leur envoie leurs instructions et ceux-ci tiennent l’empereur informé sur tous les événements qui ont lieu en Angleterre. Le 19 juillet 1553, les ambassadeurs annoncent à l’empereur la résolution qu’a prise le Conseil de couronner Marie Tudor. À partir de ce moment-là, Charles Quint envoie fréquemment des lettres chiffrées à ses ambassadeurs avec des conseils pour la reine d’Angleterre. Comme affirme María Pascual, le rôle des ambassadeurs est fondamental car c’est à travers eux que l’empereur fait parvenir à sa cousine ses conseils et désirs (2017 : 28). Charles Quint suggère à la reine de donner des charges importantes à des gens de confiance et d’éviter de prendre des décisions qui puissent mécontenter le Parlement, notamment en ce qui concerne la religion. Il l’encourage surtout à être « bonne Angloise », et à suivre les principes d’Angleterre et les conseils du Parlement (lettre du 22 juillet 1553, BMB, ms. 73, ff. 23r-26v). Un autre conseil que l’empereur donne à Marie Tudor dans ses lettres est celui de se marier bientôt : Et aussi luy direz-vous qu’il sera besoing que, pour estre soubstenue audit royaulme, emparée et défendue mesmes en choses que ne sont de la profession de dames, il sera tres requis que tost elle prengne parti de mariage avec qui il luy semblera estre plus convenable, tenant regard a ce que dessus, et que, s’il luy plait nous faire part avant que se y déterminer, nous ne fauldrons de, avec la sincérité de l’affection que luy portons, luy faire entendre libérallement sur ce qu’elle vouldra mectre en avant nostre advis et de l’aider et favoriser en ce qu’elle se déterminera (BMB, ms. 73, f. 25v)4. Au moment de son couronnement, Marie Tudor a 37 ans, et avoir des enfants garantirait la succession au trône. Marie I considérait cela comme un devoir qui lui permettrait de restaurer plus facilement la foi catholique grâce à la naissance d’un successeur. Jusqu’à ce moment-là, Charles Quint avait prévu de marier son fils Philippe avec Marie de Portugal, la fille de Manuel I de Portugal et d’Éléonore, la sœur de l’empereur. Philippe était resté veuf en 1545, après la mort de Marie Manuelle de Portugal (1543-1545) et son père, l’empereur, l’encourageait à se marier à nouveau. Ruy Gómez de Silva avait été envoyé au Portugal pour négocier cette alliance. Toutefois, d’après l’empereur, la dot proposée n’était pas suffisamment élevée et les négociations continuaient (Pascual, 2017 : 22). Or, Charles Quint commence à penser qu’un mariage avec la reine anglaise serait plus bénéfique. Si les intentions de l’empereur étaient claires depuis la fin de juillet, les négociations avec le Portugal continuaient encore au mois d’août, comme le montrent certaines lettres de Francisco de Eraso, Jerónimo Pérez et de Ruy Gómez de Silva (Pascual, 2017: 19-20). Pendant ces mois, Simon Renard était chargé de découvrir en secret si Marie Tudor accepterait un prétendant étranger, ou bien si le futur mari devrait appartenir au royaume d’Angleterre. Les membres du Conseil d’Angleterre préféraient un époux anglais, et le nom d’Édouard Courtenay était même suggéré. Édouard Courtenay, de vingt-cinq 4 Cet extrait est chiffré en entier dans la lettre.
114 Pich-Ponce, E. Thélème (Madr., Internet). 38(2) 2023: 111-121 ans, était l’arrière-petit-fils d’Édouard IV. Il était le fils du marquis d’Exeter, qu’Henri VIII avait fait exécuter en 1538, et de Gertrude Courtenay. Toutefois, Marie Tudor préférait un mari étranger. D’après Linda Porter: « A wellchosen, carefully negotiated marriage would raise her country’s stock in Europe, putting it at the centre, rather than in the periphery, of European politics » (Porter, 2007 : 267). Sarah Duncan a réalisé une analyse très intéressante de l’habileté qu’a démontrée Marie Tudor : If Mary convincingly demonstrated her kingly will when addressing her subjects, she was equally adept at playing on her femininity in her dealings with Charles V’s ambassador Simon Renard. […] From the beginning of her dealings with Renard, she had made it clear that she was open to the possibility of a foreign match, and by early September, she had declared openly to him that she did not consider anyone in England to be suitable husband material. […] By continually declaring her willingness to marry Philip while blaming her council for producing obstacles, she was able to uphold the pretence that, as a lady, she was not fit to conduct negotiations, all the while persuading the emperor to make numerous concessions (Ducan, 2012 : 50). Marie Tudor avait plusieurs prétendants étrangers, parmi lesquels se trouvaient le fils de Ferdinand, roi des Romains, le prince du Portugal, le roi du Danemark, le prince du Piémont et Philippe d’Espagne. Le 14 et le 23 août 1553, l’évêque d’Arras envoie des lettres partiellement chiffrées à Simon Renard pour lui demander de convaincre la reine d’Angleterre de ne pas épouser Courtenay (BMB, ms. 73, ff. 40r-41v; BMB, ms. 73, ff. 42r-42v). Toutefois, il conseille à Renard d’être prudent et de ne pas mécontenter la reine car l’on ne savait pas encore si elle désirait en réalité épouser un Anglais. D’après l’évêque d’Arras, Renard devait suggérer à Marie Tudor le nom de Philippe et lui montrer que cette alliance serait plus intéressante qu’un mariage avec l’empereur lui-même : Et il fault que vous ayez regard a ce que, faisant tomber la royne d’Angleterre en propoz de mariage estrangier, si elle touche de l’empereur, vous luy touchez en l’aultre comme plus convenable, mais que ce soit de sorte qu’elle ne puisse penser qu’il vienne mehu d’aultre que de vous, afin qu’elle ne sente si la chose succédoit aultrement, ou pour estre ja passé trop avant avec Portugal, que je ne pense il sera, selon que les gens de ce coustel-la sont longs a négocier les choses mesmes qu’ilz désirent et trop plus celles qu’ilz ne désirent, comme je pense estre le mariage de lafille de la royne de France […] (lettre du 14 août 1553, BMB, ms. 73, ff. 40r-40v)5. D’après ces lettres, il était aussi important de ne pas laisser voir à la reine Marie que l’on n’avait pas encore arrêté de négocier l’alliance de mariage avec le Portugal. L’évêque d’Arras signale que Charles Quint avait envoyé une lettre à son fils où il exprimait son désir d’une alliance anglaise et où il lui demandait de l’information sur l’état des négociations avec le Portugal. D’après Edwards, au début du mois de septembre, Marie Tudor avait décidé qu’elle-même choisirait son époux, bien qu’en consultant secrètement l’avis de Charles Quint. Elle demande à l’empereur que Renard ne mentionne jamais le thème de son mariage en public. Le 8 septembre, le nom de Philippe surgit pour la première fois dans un entretien secret entre la reine Marie et Renard et c’est Marie qui évoque le nom de celui-ci en premier. Elle affirme aussi dans cet entretien qu’elle ne veut pas épouser Courtenay (2011: 150). Selon Edwards: « Renard surmised that Mary had guessed that he was discreetly pushing Philip forward, but she initially replied that she understood him to be already betrothed to Maria of Portugal. Although the ambassador stated, correctly, that no contract had yet been signed between Philip and Maria » (2011: 150-151). Le 13 septembre 1553, l’évêque d’Arras communique à Simon Renard que l’on a reçu une lettre du prince Philippe qui indique que la négociation avec le Portugal n’a pas encore été conclue et que celui-ci accepte que l’on essaye de négocier un mariage avec Marie Tudor : […] sadite majesté ha esté esclarcye par une lettre de notre prince venue de Espagne par terre il y a seullement deux jours, par laquelle le prince advertit de certain que le mariage n’estoit encoires conclu et que na6 résolucion s’en differe a couleur de consulter sadite majesté, à laquelle il remect de traicter celluy avec la royne d’Angleterre si bon luy semble, soubmectant du tout sa voulenté a ce qu’il trouvera pour le mieulx, démonstrant toutesfoys de le désirer tres fort, sur quoy sa majesté se détermine de passer avant en ceste négociation et de le faire proposer de sa part a la royne d’Angleterre, selon que vous entendrez par aultres lettres que sadite majesté par le premier vous escripra. Et ha communiqué ce point a la reine Marie de Hongrie et a de Praet comme chose nouvelle […] (BMB, ms. 73, f. 46r)7. L’empereur décide donc de commencer la négociation comme s’il s’agissait d’une idée nouvelle. Dans la lettre envoyée à Simon Renard, l’évêque d’Arras le prévient qu’il ne doit en aucun cas évoquer les lettres échangées jusqu’à ce moment-là sur ce thème. Celles-ci devaient demeurer secrètes. Il demande à Renard, au nom de l’empereur, qu’il conduise cette négociation (BMB, ms. 73, ff. 46r-47v). Ainsi, le 20 septembre 1553, Charles Quint envoie une lettre non chiffrée à Simon Renard (BMB, ms. 73, ff. 48r-51v). Le fait de ne pas utiliser de langage chiffré ici montre bien que le contenu du message ne supposait aucun 5 Les termes en italique sont chiffrés dans la lettre. 6 Lire: « la ». 7 Les termes en italique sont chiffrés dans la lettre.
115Pich-Ponce, E. Thélème (Madr., Internet). 38(2) 2023: 111-121 danger pour l’empire, même s’il était intercepté et lu par les Anglais. Dans cette lettre, en effet, Charles Quint éloge l’attitude de Marie Tudor et il donne des arguments en faveur d’un parti étranger : « si elle prent prince estrangier catholicque et puissant, elle pourra estre assistée d’icelluy oultre ce qu’elle peult d’elle-mesmes, pour s’assheurer contre tout ce que dessus et tous movemens que ses subjectz vouldroient fere a l’encontre d’elle » (BMB, ms. 73, f. 49r). Il demande à Renard de se réunir avec elle de manière privée afin de bien voir quelle est la volonté de la reine. Bien qu’il lui demande de parler avec elle en secret sur la possibilité d’épouser son fils Philippe, il s’agit, en réalité, d’une conversation qui a déjà eu lieu (comme nous l’avons vu). C’est pour cette raison que l’utilisation du langage chiffré, à présent, n’est pas nécessaire : Charles Quint sait déjà que Marie Tudor préfère un époux étranger et qu’elle s’est montrée intéressée par l’idée d’épouser le prince Philippe. Cependant, cette fois, l’idée est présentée comme une proposition faite par l’empereur, et non pas comme une suggestion spontanée de Renard. L’ambassadeur est chargé de dire à Marie Tudor que Charles Quint désirerait l’épouser lui-même, mais que son âge et sa maladie le lui empêchent. C’est pour cela qu’il lui propose d’épouser son fils Philippe. Il répond également dans cette lettre aux possibles arguments de ceux qui s’opposeraient au mariage et il finit la missive en s’excusant de ne pas lui avoir proposé le nom de Philippe avant, étant donné que jusqu’à ce moment-là il ne savait pas si l’on avait conclu la négociation de mariage avec Marie de Portugal (BMB, ms. 73, ff. 48r-51v). Ainsi, Simon Renard propose discrètement à Marie Tudor de la part de l’empereur le nom de Philippe d’Espagne comme possible prétendant. Comme le signale Edwards : [Renard] managed to tell Mary that he had now received credentials from Charles V to begin negotiations for her marriage to Philip, but would not discuss them with her in a public audience. She told him to come to her the next day, secretly, at five or six in the evening. Thus it was in a riverside gallery at Westminster that Mary first heard the formal proposal that the Emperor made on behalf of his son (2011 : 152-153). Le 15 octobre, l’évêque d’Arras envoie une autre lettre partiellement chiffrée (BMB, ms. 73, ff. 66r-66v) à l’ambassadeur pour lui demander de se servir de tous les arguments possibles pour mener à bien cette négociation. Si Renard voit que Courtenay aurait plus de possibilités, l’ambassadeur doit prévenir immédiatement l’empereur pour que celui-ci puisse agir en conséquence, car on essayait de ne pas perdre la faveur du Portugal, au cas où la négociation avec l’Angleterre échouerait. Comme l’explique Edwards : « [Philip] kept the negotiations with Portugal open in theory, while elsewhere maintaining that he was delighted to be marrying the much more prestigious Queen of England » (2011 : 147). Le mariage avec Marie de Portugal sera finalement laissé de côté, et celle-ci sera alors appelée l’Abandonée ou la « Sempre noiva » (Fernández, 1981 : 319). Le 29 octobre, Marie Tudor annonce à Simon Renard en secret qu’elle accepte d’épouser Philippe. Toutefois, elle ne préviendra son Conseil formellement de cette décision que le 8 novembre. Le 16 novembre, toute une série de membres du parlement dirigés par John Pollard essayent de convaincre la reine de ne pas accepter un époux étranger. Marie I, fâchée, leur répond que si elle était mariée contre son gré, elle ne vivrait pas trois mois (Samson, 2020 : 59). Le 19 novembre 1553, Marie de Hongrie félicite Simon Renard pour les bons progrès de la négociation du mariage. D’après une lettre complètement chiffrée qu’elle lui envoie (BMB, ms. 73, ff. 87r-88v), la négociation devait à présent se proposer de manière officielle et certains seigneurs de la cour allaient partir en Angleterre pour parler avec la reine. Dans sa missive, Marie de Hongrie affirme aussi qu’elle envoie un portrait de Philippe, peint par Titien, que Marie Tudor avait demandé afin de voir son futur époux. La négociation du mariage ne s’est pas faite sans difficultés. L’empereur et Renard ont dû s’assurer que les autres prétendants de Marie I ne soient pas considérés. Renard a dû déconseiller à la reine le mariage avec le fils du roi des Romains. Charles Quint a réussi à retenir dans son palais Laurentio Pemis, envoyé par le roi du Portugal pour négocier l’alliance entre Marie Tudor et l’infant don Louis. Il est arrivé à retarder le départ de celui-ci jusqu’à savoir quelle était l’opinion de la reine et du Parlement quant à la nationalité du futur époux. Il a aussi réussi à convaincre Pemis que l’Angleterre accepterait seulement un mari étranger s’il s’agissait de Philippe, étant donné que celui-ci était un allié suffisamment fort pour faire face aux menaces françaises et écossaises (BMB, ms. 73, ff. 89r-92v). Le 28 novembre 1553, Charles Quint envoie à ses ambassadeurs les articles pour la négociation du mariage. Ceux-ci ne sont pas chiffrés et ils établissaient formellement que les deux pays n’interféreraient pas dans les affaires de l’autre, et que si Marie Tudor mourait sans héritiers, les relations entre Philippe et l’Angleterre finiraient. Les articles ont été acceptés, avec quelques modifications, et l’empereur a alors envoyé une ambassade à Londres chargée de demander officiellement la main de Marie Tudor. Cette ambassade est arrivée le 2 janvier 1554, composée par le comte d’Egmond, le comte de Lalaing, Jean de Montmorency, seigneur de Courrières, et Philippe Nigri, chancelier de l’Ordre. Le 14 janvier les articles accordés ont été lus : selon ceux-ci, Philippe devait respecter les lois et les coutumes d’Angleterre. D’après les lettres envoyées par Simon Renard le 18 et 24 janvier 1554, le futur mariage de Philippe et de Marie Tudor avait été annoncé en Angleterre. Charles Quint demande alors à ses ambassadeurs de chercher des gens qui puissent faire de la propagande de ce mariage pour que le peuple puisse voir qu’il s’agit d’une bonne alliance (BMB, ms. Granvelle 73, f. 201v). La France et certains nobles anglais se sont révoltés contre cette union et ont essayé de se rebeller afin d’introniser Élisabeth, la fille d’Henri VIII et d’Anne Boleyn :
116 Pich-Ponce, E. Thélème (Madr., Internet). 38(2) 2023: 111-121 The official news of the Anglo-Spanish alliance also gave rise to a conspiracy that took the form of four planned uprisings […] three of the uprisings came to nothing; the fourth […] led by Sir Thomas Wyatt, developed into a fullscale rebellion […] By January 25, 1554, Wyatt’s Rebellion counted between 2000 and 3000 followers […] They advaced to London before they were defeated in early February, after Mary had given a rousing public speech at the Guildhall to encourage Londoners to resist them (Duncan, 2012 : 44). Cette conspiration, connue sous le nom de la révolte Wyatt, a été découverte à temps. Les lettres de l’empereur ne cesseront de prévenir les ambassadeurs de bien surveiller aussi bien Élisabeth que Courtenay. En mars est célébré le mariage par procuration entre Marie I et Philippe. Dans une lettre du 2 avril, Charles Quint annonce que l’on préparait déjà le voyage du Prince, qui devait partir pour l’Angleterre mais qui se voyait menacé par de possibles attaques françaises (BMB, ms. 73, ff. 137bisr-139bisv). Philippe d’Autriche et Marie Tudor se sont mariés dans l’abbaye de Winchester le 25 juillet 1554, peu de jours après l’arrivée du prince en Angleterre. 3. Les trois langages chiffrés Dans la correspondance conservée dans le ms. 73 de la Bibliothèque municipale de Besançon et qui est en relation avec les affaires d’Angleterre, nous avons pu identifier trois langages secrets différents. Dans les trois cas, il s’agit de chiffres mixtes, où l’on utilise aussi bien des lettres que des numéros et des caractères stéganographiques. Les signes utilisés représentent parfois des lettres et parfois des combinaisons de plus d’une lettre ou même des mots en entier. Dans les trois clés, nous trouvons aussi des chiffres nuls qui constituent des pièges pour que le message soit plus difficile à déchiffrer. Le premier code8 était déjà utilisé en 1544. La première lettre que nous avons localisée où l’on utilise ce langage chiffré date du 27 janvier 1544. Il s’agit d’une lettre que Charles Quint envoie à son ambassadeur en France, Jean de Saint-Mauris (BMB, ms. 70, ff. 35r-40v). La dernière lettre que nous avons localisée où l’on trouve ce chiffre date du 4 mai 1554 et elle a été envoyée par Antoine Perrenot à Simon Renard (BMB, ms. 73, ff. 143r-144v). Il s’agit donc d’un chiffre secret utilisé par l’empire pendant plus de dix ans. Pour l’instant, nous avons réussi à localiser plus de 100 lettres qui contiennent ce langage chiffré, qui a été l’un des plus utilisés par l’empereur et son entourage. En plus de l’empereur, de Saint Mauris, de Simon Renard et de l’évêque d’Arras, d’autres figures historiques partageaient ce langage secret : nous le trouvons dans des lettres de Marie de Hongrie, de l’évêque de Luxeuil, de Francisco de los Cobos et de Ferdinand, roi des Romains. Charles Quint a notamment utilisé ce langage chiffré dans les lettres qu’il envoie à ses ambassadeurs en Angleterre en 1553 pour traiter avec eux la question de la succession au trône d’Angleterre et plus tard le thème du mariage entre son fils et Marie Tudor. La plupart des lettres sont chiffrées en entier, surtout celles qui ont été écrites entre juillet et août 1553, ce qui montre bien le caractère délicat du moment et le danger que supposerait pour Marie Tudor que le contenu des messages soit intercepté. En effet, ces lettres auraient pu accroitre la peur des Anglais quant à l’intrusion de Charles Quint dans les affaires du royaume. Après le couronnement de la reine, certaines lettres ne seront plus totalement chiffrées, mais la plupart continueront à avoir une grande partie du message codifié. Ce premier langage chiffré apparaît aussi dans les lettres que l’évêque d’Arras envoie à Simon Renard entre décembre 1553 et mai 1554. Dans ces lettres, chiffrées en partie, la codification du message permet à l’évêque de prévenir Renard de certains dangers ou de possibles trahisons. Il le prévient quant à l’hypocrisie de l’ambassadeur de Venise, qui s’opposait au mariage de Philippe. Il lui communique aussi que l’on essaye de réunir de l’argent pour aider Marie Tudor contre la France. Toutefois, il est intéressant d’observer qu’à un certain moment l’évêque d’Arras utilise une autre clé dans les lettres qu’il envoie à Simon Renard. Ce deuxième langage chiffré, sur lequel nous nous centrerons dans la présente étude, apparaît exclusivement dans cinq lettres écrites par l’évêque d’Arras et envoyées à Simon Renard entre août et novembre 15539. Nous n’avons pas trouvé d’autres documents où apparaisse ce chiffre. L’information codifiée est profondément secrète, même si les parties chiffrées se réduisent parfois à certains noms ou phrases. Le contenu codifié concerne notamment certains personnages ou concepts essentiels, comme « empereur », « mariage », « la fille de la reine Éléonore », « Prince Philippe », « Marie de Hongrie », ou « Praet ». Charles Quint voulait être complètement sûr de l’opinion de Marie Tudor avant de négocier le mariage de manière officielle. Il ne voulait pas perdre la possible alliance avec le Portugal si le mariage avec Marie Tudor ne pouvait pas se réaliser. En même temps, il voulait aussi sauvegarder la réputation de son fils. Pour garantir le secret de l’affaire, il ordonne même à la plupart de ses ambassadeurs de revenir d’Angleterre. Seulement Renard devait y rester pour découvrir l’opinion de la reine et du Conseil sur le possible mariage. 8 Nous avons décrit minutieusement ce premier code dans l’article « La cifra secreta de Carlos V y la subida al trono de María Tudor ». Çédille: revista de estudios franceses, nº 24, 2023. 9 BMB, ms. 73, ff. 40r-41v, Bruxelles, le 14 août 1553; BMB, ms. 73, ff. 42r-42v, Bruxelles, le 23 août 1553; BMB, ms. 73, ff. 46r-47v, Bruxelles, le 13 septembre 1553; BMB, ms. 73, ff. 66r-67v, Bruxelles, le 15 octobre 1553; BMB, ms. 73, ff. 136terr-136quatv, Bruxelles, le 19 novembre 1553.
117Pich-Ponce, E. Thélème (Madr., Internet). 38(2) 2023: 111-121 Renard partageait ce chiffre exclusivement avec l’évêque d’Arras, ce qui nous permet de supposer que cette partie si délicate de la négociation a été conduite exclusivement par Granvelle et par l’empereur. Dans la lettre que l’évêque d’Arras envoie à Renard le 13 septembre 1553, il affirme : Et quant vous en escriprez respondant aux lettres de sadite majesté, que ce soit sur le fondement d’icelles et sans prandre l’eauve de plus hault, et s’est résolue tant plus a rappeller voz collegues afin que aulcung d’iceulx ne vous y traversa ou bien empescha s’i estans monstrez peu affeccionez, et pour non si bien entendre le cours de ceste négociation, et pour aussi que vous garderez mieulx le secret qu’est tant requis et ne se pourroit faire passant ceste négociation par plusieurs mains […] (BMB, ms. 73, ff. 46r-47v)10. Dans une autre lettre, écrite le 15 octobre 1553 (BMB. ms. 73, ff. 66r-66v), l’évêque signale qu’il lui écrit de la part de l’empereur et sans que la reine de Hongrie le sache, ni Louis de Praet : Monseigneur l’ambassadeur, oultre ce que l’empereur vous escript, comme vous verrez, il m’a coumandé de, a part et au desceu de la reine de Hongrie et de Praet, vous advertir qu’il désire que vous vous servez de tous les argumentz contenuz aux deux lettres pour veoir s’il y auroit apparence de conduyre le mariage pour le Prince […] (BMB. ms. 73, f. 66r)11. Il est important de signaler qu’étant donné la santé fragile de l’empereur, marquée par la goutte, Marie de Hongrie écrivait fréquemment de sa part et lisait la plupart des lettres que celui-ci recevait, comme elle l’indique dans sa lettre du 19 novembre (BMB, ms. 73, ff. 87r-88v). Les lettres partiellement chiffrées de l’évêque d’Arras constituent une manière d’envoyer un message de la part de l’empereur mais sans que l’entourage même le plus proche de celui-ci connaisse le contenu. D’ailleurs, dans une lettre du 15 octobre 1553 envoyée par Renard à l’évêque d’Arras, l’ambassadeur affirme qu’il envoie cette lettre à l’évêque et non pas directement à l’empereur pour éviter que le contenu soit lu par d’autres personnes (Weiss, 1843 : 79). Ces lettres, dans lesquelles Antoine Perrenot utilise ce deuxième langage chiffré, font référence surtout à la négociation du mariage de Portugal et à la possibilité d’un mariage avec Marie Tudor, une affaire qui était encore extrêmement secrète même dans l’entourage le plus proche de l’empereur. Renard devait suggérer à la reine d’Angleterre les avantages d’une alliance avec Philippe, mais ces suggestions devaient se faire comme s’il s’agissait d’idées spontanées de Renard et non pas d’une affaire préméditée par l’empereur. Il s’agissait surtout de bien analyser si cette négociation pourrait ou pas se faire. Charles Quint avait besoin de conserver ses intentions cachées, de gagner du temps pour s’assurer que les nobles anglais accepteraient Philippe, et pour obtenir la confiance et le soutient de certains d’entre eux grâce à des sommes d’argent ou des cadeaux. Lorsque la négociation devient officielle, l’évêque d’Arras utilise à nouveau le premier langage chiffré dans ses lettres pour communiquer à Renard les affaires importantes, comme nous pouvons le voir dans les lettres qu’il lui écrit à partir du mois de décembre. Le troisième langage secret12 que nous trouvons dans cette correspondance pour traiter la question d’Angleterre, apparaît dans des lettres écrites surtout entre novembre 1553 et juin 1554. Nous avons localisé 24 lettres où l’on a utilisé cette clé (cette recherche est encore en cours et nous espérons en trouver davantage). La première lettre date du 18 janvier 1549 et a été envoyée par Charles Quint à Simon Renard (BMB, ms. Granvelle 71, ff. 74r-78v). La dernière date du 19 juin 1554 et elle a été envoyée par Antoine Perrenot de Granvelle à Simon Renard (BMB, ms. Granvelle 73, ff. 149r-152v). Nous savons donc que ce code était utilisé entre 1549 et 1554 dans des lettres écrites par Charles Quint, Marie de Hongrie, Nicolas Perrenot et Antoine Perrenot, et adressées à Simon Renard. Nous avons également localisé une copie non signée de mai 1554 où Renard utilise ce troisième code pour expliquer à Charles Quint qu’Élisabeth d’Angleterre et Courtenay étaient étroitement surveillés. Il s’agit donc d’une clé partagée par les personnes de confiance de Charles Quint et utilisée notamment dans leurs missives à l’ambassadeur impérial (contrairement au premier langage secret où l’on trouve un nombre plus grand de destinataires). Ce troisième langage chiffré a été employé pour évoquer les cadeaux que l’on envoyait à la reine et à certains nobles anglais, la procuration que l’on devait recevoir pour pouvoir célébrer le mariage, ou bien pour parler des préparatifs du voyage du prince Philippe. Il est donc utilisé pour parler d’une négociation qui est beaucoup plus officielle et qui devient publique en janvier 1554. On a également employé cette clé pour parler de l’action de certains ambassadeurs de Marie Tudor qui semblaient favoriser le mariage entre Courtenay et Élisabeth d’Angleterre. On l’a aussi utilisé pour demander d’accroître la surveillance de Courtenay et d’Élisabeth et pour informer de l’état de la guerre avec la France. Ces trois langages chiffrés montrent bien la prudence qui devait caractériser les communications et les grandes délibérations qui ont eu lieu en secret avant et pendant la négociation du mariage entre Philippe et Marie Tudor. Leur 10 Les termes en italique sont chiffrés dans la lettre. 11 Les termes en italique sont chiffrés dans la lettre. 12 Nous avons décrit minutieusement ce code dans un article qui sera publié sous peu.
118 Pich-Ponce, E. Thélème (Madr., Internet). 38(2) 2023: 111-121 utilisation met en relief l’habileté de Charles Quint dans les négociations et les intrigues qui ont été menées afin de forger des alliances puissantes. 4. Description du code secret Nous allons à présent décrire le deuxième langage chiffré qui a été utilisé par Antoine Perrenot de Granvelle dans ses lettres à Simon Renard, au moment où l’idée du possible mariage devait être secrète, même parmi l’entourage le plus proche de Charles Quint. Il s’agit d’un code mixte qui apparaît uniquement dans cinq lettres13 du manuscrit 73 de la Bibliothèque municipale de Besançon. Le déchiffrement a été écrit au-dessus des passages chiffrés par une main de l’époque non identifiée14. Les messages secrets ont été cryptés à l’aide de la technique de la substitution. Le code est construit par certains signes qui correspondent à des lettres individuelles et par des caractères numériques qui correspondent à des figures clé de l’époque. D’après Singh: « The simplicity of the key is important, because the sender and receiver have to share knowledge of the key, and the simpler the key, the less the chance of a misunderstanding » (2000: 13). • Lettres: Nous pouvons observer différentes séries de signes qui représentent des lettres. La première série, du a au e, est composée par des caractères constitués par un cercle, auquel on ajoute un trait dans des positions différentes : A B C D E La deuxième série, du f au i/j, est composée par des signes constitués par des traits perpendiculaires : F G H I/J Nous pouvons identifier une autre série du l au o : LMNO Deux autres séries apparaissent et sont composées chacune par deux signes : un horizontal et un autre vertical, dans le cas de p et q; et en diagonale descendants et ascendants, dans le cas de r et s. P Q R S Une autre série serait constituée par les signes correspondant aux lettres qui vont du t au y et qui sont constitués par des traits perpendiculaires qui s’entrecroisent : T U/V XY 13 BMB, ms. 73, ff. 40r-41v, Bruxelles, le 14 août 1553; BMB, ms. 73, ff. 42r-42v, Bruxelles, le 23 août 1553; BMB, ms. 73, ff. 46r-47v, Bruxelles, le 13 septembre 1553; BMB, ms. 73, ff. 66r-67v, Bruxelles, le 15 octobre 1553; BMB, ms. 73, ff. 136terr-136quatv, Bruxelles, le 19 novembre 1553. 14 Nous trouvons également quelques déchiffrements écrits par une main postérieure non identifiée.
119Pich-Ponce, E. Thélème (Madr., Internet). 38(2) 2023: 111-121 Parfois, le même signe est utilisé pour i/j et pour y : Nous trouvons aussi le même caractère pour c et pour z : Il est aussi intéressant d’observer que les voyelles ont deux caractères qui les représentent. Mis à part ceux que l’on a vus jusqu’ici, nous trouvons aussi des chiffres numériques qui sont utilisés pour les voyelles. Ceux-ci suivent un ordre descendant, du a au u/v : AE I/J O U/V • Personnages historiques et concepts Certaines personnalités de l’époque et même certains concepts apparaissent représentés par le biais de chiffres numériques (de numéros supérieurs à 30) : Marie Tudor Le prince d’Espagne Charles Quint Édouard Courtenay Étranger Marie de Hongrie Collègues (les autres ambassadeurs de l’empereur en Angleterre) Ambassadeur Mariage Conseil d’Angleterre La Reine Éléonore La fille (Marie de Portugal) Personnage non identifié Personnage non identifié Praet Espagne • Lettres doubles : Les doubles consonnes apparaissent représentées à travers des chiffres numériques correspondant aux dizaines. Dans notre corpus, nous avons uniquement trouvé deux caractères de ce type :