Titre : 1750-1850 : des apothicaires et pharmaciens français aux Antilles et en Amérique latine et leurs relations avec la métropole
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Titre : 1750-1850 : des apothicaires et pharmaciens français aux Antilles et en Amérique latine et leurs relations avec la métropole. Bruno Bonnemain, Villeparisis, France Introduction : Parmi les motifs de l’effort de colonisation entreprit par les nations européennes, l’exploration botanique a sans doute joué un rôle essentiel et devint rapidement un enjeu crucial dans la lutte économique que se livraient les puissances en Europe. La connaissance des plantes locales et de leurs propriétés thérapeutiques potentielles, le transfert des plantes utiles à travers le monde, la création de jardins botaniques sont autant d’atouts que les nations vont utiliser pour prendre leur place dans l’économie mondiale dès le XV° siècle, mais encore plus au XVIII° et XIX° siècles. Dans cette recherche, on fait appel à l’expertise des naturalistes, des botanistes et parfois des apothicaires pour dresser l’inventaire des ressources des régions conquises et évaluer la valeur des terres à conquérir. A la fin du XVIII° siècle et tout au long du XIX° siècle, des botanistes et des pharmaciens sont adjoints aux expéditions d’explorations. Les expéditions militaires sont accompagnées ou suivies par l’envoie de médecins et de pharmaciens militaires aux solides connaissances botaniques. Mais ce sont aussi des motivations personnelles qui poussent les explorateurs. Comme le souligne Yvonne Letouzey, « en ce dernier tiers du 18° siècle, l’homme instruit devient, soudain, curieux de tout. Nanti de bases scientifiques fondées sur des observations et des expériences, et stimulé par des ouvrages tels que l’Histoire naturelle de Buffon, il aspire à connaître les phénomènes, les civilisations, les richesses insoupçonnées que détient encore le reste du monde. C’est alors que sont entreprises d’un point de vue scientifique, pacifiques et désintéressées, des expéditions en terres lointaines ». L’objet de cette étude est de rassembler ce que les apothicaires et pharmaciens ont été amenés, durant cette période, à réaliser aux Antilles et en Amérique du Sud, à un titre ou à un autre, et leurs relations avec la métropole. On peut citer Jean-Baptiste Christian Fusée-Aublet(1723-1778), pharmacien, botaniste et explorateur dans de nombreuses parties du monde. Il est à Salon de Provence, le 4 novembre 1723. Il fait la connaissance de Christophe de Jussieu à Montpellier, puis exerce la Pharmacie à Paris, dans les hôpitaux. Aublet suivait les cours de botanique du Jardin du Roi, et c’est luimême qui devait en rédiger le Catalogue en 1751. Il est envoyé à Cayenne de 1762 à 1764. Il y rassemble un immense herbier de près de mille espèces de plantes dont quatre cent nouvelles et envoie au Ministère et au « Cabinet du Roi » des échantillons d’histoire naturelle, avec de nombreuses observations. Le 13 avril 1763, Aublet partait de Cayenne pour une expédition de longue durée. De retour à Paris, il fit paraître un ouvrage de référence « Histoire des Plantes de la Guiane française », orné de 400 gravures en taille-douce, qui énumère 576 genres et 1241 espèces. Parmi les pharmaciens/apothicaires qui vont explorer les Antilles sur cette période, il faut mentionner Félix-Louis Lherminier(1779-1833), chimiste-pharmacien et naturaliste du Roi. Il est surtout connu par son titre le naturaliste du Roi qu’il reçut en récompense des importantes collections dont il pourvut le Muséum naissant et l’Ecole de Pharmacie. Attiré par la Guadeloupe, il part vers les Iles en 1798, lesté d’une nomination au grade de pharmacien de 2° classe. En décembre 1798, il est chargé par le Directoire d’une mission à Cayenne, dont il revient, sa mission remplie, avec 2400 plantes vivantes et 150 graines ou semences destinées à être cultivées en Guadeloupe. Nommé pharmacien chef de l’île de Marie-Galante en 1802, il va remplir de multiples services et devient le Directeur du Jardin Botanique de la Guadeloupe
jusqu’en 1819 où il est nommé naturaliste du Roi. Il envoya au Muséum entre novembre 1802 et janvier 1804 pas moins de 23 145 pièces diverses. Un autre pharmacien, beaucoup plus méconnu, sera un grand explorateur de l’Amérique latine: Charles Gaudichaud-Beaupré(1789-1854), botaniste, voyageur et protecteur des lettres. Il est né le 1° septembre 1789 à Angoulème. C’est dans l’officine d’un de ses beaux-frères, établi à Cognac, qu’il fait ses premiers pas dans la pharmacie. Il vient ensuite à Paris en 1808 pour terminer ses études. Encouragé par Robiquet, il se passionne alors surtout pour la botanique où il a pour professeur Defontaines et Richard. Au moment de la Restauration, les navires de guerre sont utilisés pour favoriser l’avancement des sciences. Gaudichaud se trouve dès lors nommé comme pharmacien botaniste de l’expédition menée par Desaulset de Freycinet, et sous le commandement direct du chirurgien major, le Docteur Quoy. L’Uranie partit de France le 17 septembre 1817. Après un périple de plusieurs mois dans toutes les îles et territoires lointains, l’expédition aboutit aux Iles Malouines où le bateau échoua à la suite d’une forte tempête en 1820. Ce fut l’occasion d’un séjour forcé de quatre mois que Gaudichaud mit à profit pour l’étudie la végétation locale, dont il publia la première Flore. De retour en France, en 1820, il publia la partie botanique de l’expédition puis repartit en 1830 sur la frégate l’Herminie et visita le Brésil, le Chili et le Pérou ; puis il revint à Rio de Janeiro pour y séjourner et rentra en France en 1833. C’est alors qu’il rédigea son grand travail sur l’organographie, l’organogénie et la physiologie des végétaux, couronné par l’Académie des Sciences. Gaudichaud entreprit un troisième voyage, sur la corvette « la Bonite » qui pour visiter le Brésil, la Plata, le Chili, la Bolivie, le Pérou, l’Equateur, les Sandwich, les Philippines et la Chine, puis la Cochinchine, les Indes et Bourbon, tout cela en deux ans. Le résultat fut remarquable car Gaudichaud ramena de nombreux spécimens : ses seules collections de plantes sèches comprennent plus de dix mille espèces, dont un grand nombre étaient alors inconnues. Le Museum était rempli des espèces ligneuses qu’il a rapportées, en particulier des fougères arborescentes. Sur le plan scientifique, Gaudichaud fit un travail considérable de botanique descriptive où il recensa pour la première fois plus de 500 espèces de plantes, et cent cinquante genre nouveaux. Les pharmaciens militaires des expéditions de Saint-Domingue et de la Guadeloupe au XIX° siècle. Saint-Domingue était véritablement la perle des Antilles. Son commerce de sucre, de café et d’indigo avec la métropole était si important en 1789 qu’il comptait pour un tiers dans l’ensemble des achats de la France à l’étranger, et la France y effectuait le cinquième de l’ensemble de ses ventes à l’extérieur. En juin 1801, Toussaint Louverture proclamait une constitution propre à Saint-Domingue qui assurait son indépendance. Bonaparte décida de réagir et d’envoyer, sous la conduite de son beau-frère le général Leclerc une armée composée de vétérans de la République et une flotte considérable. Bonaparte estimait indispensable de rétablir la suprématie politique et économique des colons blancs. Leclerc était entouré d’un grand nombre d’officiers de santé, mais la fièvre jaune fit de terribles ravages dans l’armée française. Vingt officiers généraux avaient succombé et des corps entiers de son armée avaient disparu sans combat. Cent quatre vingt neuf officiers de santé présents à Saint- Domingue dont quarante trois pharmaciens figurent sur les tableaux de mort du Val-de-Grâce. Les pertes ont été certainement beaucoup plus considérables.
Apothicaires et pharmaciens des Antilles En examinant tous les documents de l’époque, on peut s’apercevoir que plusieurs pharmaciens ont installé leur officine aux Antilles sur cette période. Le premier exemple intéressant est celui de Pierre-Daniel Beauperthuy qui était pharmacien à la Guadeloupe. Fils d’un honorable chirurgien du Roy venu s’installer à la Guadeloupe en 1754, Pierre-Daniel est né à la Guadeloupe et avait fait ses études de pharmacie à Nantes. En 1805, il épousa Marie-Laurence Desbone Bélasse, union dont il eut six enfants dont Louis- Daniel Beauperthuy en 1807 (Louis-Daniel deviendra célèbre pour avoir été le premier à découvrir l’agent vecteur de la fièvre jaune). Pierre-Daniel était donc apothicaire à la Guadeloupe où il acquis une grande réputation. Il publia à Basse-Terres en 1857 des « Notes scientifiques sur quelques idées qui dérivent des principes des corps et des sciences astronomiques, physiques et chimiques ». Il eut l’ingéniosité de mesurer la hauteur de la Soufrière à l’aide d’un baromètre. La Gazette officielle de la Guadeloupe du 19 février 1820 témoigne de son zèle pour le déploiement de l’usage de la vaccine, ce qui lui vaudra une médaille d’or sous Louis XVIII. Beaucoup d’autres apothicaires ou pharmacien, peu connus, sont cités dans les ouvrages publiés aux Antilles sous l’Ancien Régime. Les frères Saussay sont apothicaires à Port-au- Prince (Saint-Domingue) et sont cités dans un ouvrage de Mathieu Brun (1771) comme étant chargés de la commercialisation de l’Elixir Indien. En 1772, un autre apothicaire de Saint- Domingue, Pierre-François Chatard, publie avec le médecin Polony sur l’analyse des eaux minérales du Port-à-Piment. Cet ensemble de pharmaciens que nous avons pu identifié sur cette période et qui sont passés aux Antilles permet de faire quelques constats Tout d’abord, il coexistait à cette période aux Antilles diverses catégories de pharmaciens : civils, militaires, hospitaliers et explorateurs. Les motivations des uns et des autres étaient évidemment différentes, et leur intérêt pour l’histoire naturelle également. Mais on constate que des pharmaciens appartenant à chacune de ces catégories se sont intéressés à l’histoire naturelle et à la botanique en particulier, mais aussi aux deux autres « règnes » de la nature : le règne animal et le règne minéral. Les apothicaires ayant une officine aux Antilles semblent avoir peu participé à cette exploration des richesses qui les entouraient, à l’exception de quelques uns comme Leroy et Morin. On constate par ailleurs qu’il y a toujours une dualité dans les motivations de cette recherche. L’objectif affiché de celle-ci est bien de réaliser le plus complètement possible une description des plantes, animaux et minéraux qui se trouvent dans ces régions encore peu explorées. Mais il y a aussi clairement l’objectif de réserver ces découvertes pour la France. L’exemple de Lherminier à cet égard est intéressant. Pendant près de vingt ans, il va être obligé de s’accommoder des changements politiques à la Guadeloupe et fait en sorte de poursuivre l’envoie de graines et d’échantillons à Paris, si besoin à ses frais et en cachette lors de l’occupation étrangère. Ceci confirme que les experts du monde végétal ont voulu participer au développement des empires coloniaux. Ces explorateurs pharmaciens ne sont évidemment ni les premiers, ni les derniers, ni les seuls professionnels à explorer cette riche région des Antilles et de l’Amérique du Sud. Ils ont
quelques précurseurs, en particulier des religieux comme Plumier et Feuillée, mais aussi d’autres apothicaires comme Jean Mocquet, apothicaire et garde du « Cabinet des Singularitez » de Louis XIII aux Tuileries qui avait exploré les Antilles et l’Amérique latine dès 1604 avec l’expédition de La Ravardière. Mais les explorateurs étudiés ici ont également des successeurs. Au XIXe siècle, le mouvement de mobilisation des plantes par les économies occidentales s’accélère et le réseau planétaire de jardins botaniques se densifie. L’expansion coloniale européenne apporta aux naturalistes une importante quantité de matériaux d’étude. Le nombre d’espèces connues de plantes à fleurs passe ainsi de moins de 6000 au XVIIIe siècle à plus de 100 000 à la fin du XIXe siècle. En conclusion, la présence de plusieurs pharmaciens français aux Antilles au tournant du XIX° siècle témoigne non seulement de leur compétence en matière d’histoire naturelle et plus spécialement de botanique, mais aussi de leur participation active à l’histoire coloniale française à cette période charnière à partir de laquelle les ambitions coloniale de la France vont s’affermir et surtout se développer tout au long du XIX° siècle.