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La femme: objet et sujet de la justice romaine

Pavón Torrejón, Pilar

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Chapter Title: La femme: objet et sujet de la justice romaine Chapter Author(s): Pilar Pavón Book Title: The Impact of Justice on the Roman Empire Book Subtitle: Proceedings of the Thirteenth Workshop of the International Network Impact of Empire (Gent, June 21-24, 2017) Book Editor(s): Olivier Hekster and Koenraad Verboven Published by: Brill Stable URL: https://www.jstor.org/stable/10.1163/j.ctvrxk2q4.14 JSTOR is a not-for-profit service that helps scholars, researchers, and students discover, use, and build upon a wide range of content in a trusted digital archive. We use information technology and tools to increase productivity and facilitate new forms of scholarship. For more information about JSTOR, please contact [email protected]. Your use of the JSTOR archive indicates your acceptance of the Terms & Conditions of Use, available at https://about.jstor.org/terms This content is licensed under a Creative Commons Attribution-NonCommercial 4.0 International License (CC BY-NC 4.0). To view a copy of this license, visit https://creativecommons.org/licenses/by-nc/4.0/. Brill is collaborating with JSTOR to digitize, preserve and extend access to The Impact of Justice on the Roman Empire This content downloaded from 150.214.182.41 on Fri, 23 Oct 2020 06:49:02 UTC All use subject to https://about.jstor.org/terms © koninklijke brill nv, leiden, 2019 | doi:10.1163/9789004400474_012 chapter 11 La femme: objet et sujet de la justice romaine* Pilar Pavón 1 Introduction Au début du IIIe siècle, Papinien, magister libellorum et préfet du prétoire de Septime Sévère, énonçait au livre 31 de ses Quaestiones l’affirmation suivante: in multis iuris nostri articulis deterior est conditio feminarum, quam masculorum1. Cette phrase reflète, selon nous, non seulement l’impartialité et l’indépendancedujugementquel’onattribuehabituellementàcejuriste,mais également la place de la femme face au droit et à la justice, vue par l’un de ses plus grands connaisseurs2. Nous pouvons dès lors inférer que Papinien, en tant que jurisconsulte capable de discerner ce qui était juste de ce qui ne l’était pas, observait une différence de traitement dans le droit romain, en fonction du genre des personnes; le genre féminin, de ce point de vue, était inférieur (deterior) comparé aux hommes. On peut se demander si le juriste romain formulait une opinion personnelle sur la position d’infériorité qu’occupaient les femmes dans ce domaine, ou bien, s’il s’agit au contraire d’une simple observation de la réalité normative. Pour ma part, je considère que, dans un cas comme dans l’autre, la réponse peut être affirmative, puisque Papinien ne se réfère pas à la totalité du droit romain, mais à multi articuli. Cela indiquerait, d’après le point de vue de l’auteur, que dans d’autres articles de loi, la condition féminine devait * Le présent travail a été réalisé dans le cadre du Projet de Recherche I+D+i “Conditio Feminae. Marginación política, jurídica y religiosa de la mujer durante el Alto Imperio romano (siglos I–III)” (HAR2014-52725-P) du Ministerio de Economía y Competitividad et dans le cadre du groupederecherche(HUM 441)del’Universitéde Séville.JeremercieleDr.A.ÁlvarezMelero etla DoctoranteenÉtudesHispaniquesM.Albissonquionteu l’amabilitédetraduireenfrançais cet article. De même, je voudrais exprimer ma profonde gratitude envers les Professeurs O.Hekster,M.-Th.Raepsaet-Charlier,F. Cenerinipourleurscommentairesetcritiquesqui ont contribué à améliorer ce texte. Je suis l’unique responsable des erreurs qui y subsisteraient. 1 D. 1.5.9, Pap. lib. 3 Quaest. 2 Sur Papinien vid., entre autres, V. Giuffrè, “Papiniano: fra tradizione ed innovazione”, in ANRW 2.15 (1976), 632 sqq.; H. Ankum, “Papiniano, un jurista oscuro?”, Seminarios Complutenses de Derecho Romano 1 (1989), 33 sqq.; U. Babusiaux, Papinians Quaestiones. Zur rhetorischen Methode eines spätklassischen Juristen (München 2011). This content downloaded from 150.214.182.41 on Fri, 23 Oct 2020 06:49:02 UTC All use subject to https://about.jstor.org/terms la femme: objet et sujet de la justice romaine 197 faire l’objet d’égards différents de ceux évoqués précédemment. En outre, son observation personnelle n’entre pas en contradiction avec une réalité tangible dans une société patriarcale comme la romaine, dans laquelle la femme occupait une place différente de celle des hommes. Toutefois, il me faut souligner, comme beaucoup d’autres chercheurs l’ont fait avant moi, le caractère novateur de la remarque de Papinien, qui souligne l’oscillation des déférences, dans le monde romain, selon que l’on soit un homme ou une femme3. Il est vrai que l’évolution politique et sociale de Rome oscilla au cours du temps et qu’il existe en outre une typologie fort variée de femmes, en fonction de leur situation – libre, affranchie ou servile –; de leur statut social comme citoyenne ou pérégrine; de l’appartenance de leur famille à un certain ordo; de leur position au sein de celle-ci comme épouse, veuve, célibataire, mère, fille,sœur,demi-sœur…4.Àcela,j’ajouteraisaussil’originegéographique.Quoi qu’il en soit, toutes les femmes furent mises sur un plan d’égalité par un fait sans appel et inhérent au monde antique, contenu dans la réflexion de Papinien: sa position d’infériorité par rapport aux hommes5. Nous devons être conscients, d’une part, de la diversité et de la nature des sources dont nous disposons et, d’autre part, de leurs limites, car non seulement elles reflètent le point de vue masculin mais aussi celui des secteurs privilégiésdela société,qui étaientmuspar desintérêtsidéologiqueset politiques concrets.Ces faitsoffrentune visionconsidérablementpartielle etbiaisée de la réalité. En ce sens, il convient de signaler, comme on le verra dans les pages qui suivent, la dichotomie existante entre la définition de la condition des femmes dans les sources littéraires et juridiques, qui contrastent avec certains témoignages issus de l’épigraphie et de la papyrologie. Laprésentecontributionproposerauneapprochedelapositiondelafemme comme objet et sujet de la justice romaine. Nous établirons tout d’abord 3 Entre autres, R. Quadrato, “‘Infirmitas sexus’ e ‘levitas animi’: il sesso “debole” nel linguaggio deigiuristiromani”,in ‘Scientiaiuris’elinguaggionelsistemagiuridicoromano.Attidel Convegno di Studi Sassari 22–23 novembre 1996 (Milano 2001), 155 sqq. = Id., ‘Gaius dixit’ la voce di ungiuristadifrontera(Bari2010)137sqq.;F. Mercogliano,“Deteriorestcondiciofeminarum …”, Index 29 (2001), 209 sqq.; Id., “La condizione giuridica della donna romana: ancora una riflessione”, Teoria e storia del diritto privato, 4 (2011), 10 (http://www.teoriaestoriadeldirittoprivato .com/index.php?com=statics&option=index&cID=248#_ftnref32); J. Evans Grubbs, Women andtheLawintheRomanEmpire.ASourcebookonMarriage,DivorceandWidowhood (London 2002). 4 Cf. P. Resina Sola, “La mujer ante el derecho penal romano”, in R. Rodríguez López et M.ª J. Bravo Bosch (éds.), Mulier. Algunas Historias e Instituciones de Derecho Romano (Madrid 2013), 265, n. 4. 5Vid. Resina Sola 2013, op. cit. (n. 4), 263. This content downloaded from 150.214.182.41 on Fri, 23 Oct 2020 06:49:02 UTC All use subject to https://about.jstor.org/terms 198 pavón les arguments avec lesquels les Romains justifièrent les différences entre les hommes et les femmes, puis nous présenterons quelques exemples tirés de divers types de sources, avant de déterminer, dans la mesure du possible, quel était le point de vue des femmes sur la façon dont elles se sentaient traitées dans ce domaine. 2 Arguments qui justifient les différences entre les hommes et les femmes Nous commencerons par rappeler le plus récurrent d’entre eux, que l’on rencontre dans les sources: la faiblesse du sexe féminin face à la force du sexe masculin,cequiapparaissaitcommeuneévidencepourlamentalitéromaine6. Basée sur des principes biologiques, la masculinité était entourée de vertus et dequalificatifspositifs,tandisquelafémininitéimpliquaittoutessortesdedéficiences et de lacunes marquées par une vision patriarcale et anthropocentrée de la société et, par conséquent, de l’État. Nous disposons de l’exemple offert par le témoignage de Cicéron dans son De officiis. L’auteur y égrène les vertus masculines par excellence: la prudence, la justice, la force et la tempérance, fondements du stoïcisme et qui constituaient les quatre parties essentielles de l’honnêteté7. Cicéron exhorte son fils Marcus à faire montre de grandeur d’âme (animi excellentia magnitudoque) pour réaliser ses actions avec décence, constance et ordre, en s’éloignantde l’indécenceet detoutcequi étaitefféminé (nequidindecoreeffeminateue faciat)8. Dans la pensée cicéronienne, la connotation négative du féminin et son étroite relation avec le manque de retenue est clairement affichée. Et ce qui est encore plus évident: la grandeur d’âme de l’homme apparaît en contrepoint à la faiblesse d’âme de la femme. 6 Sur le vocabulaire des juristes romains et les qualificatifs employés pour définir la femme vid. J. Beaucamp, “Le vocabulaire de la faiblesse féminine dans les textes juridiques romains du IIIe au IVe siècle”, Revue historique de droit français et étranger 54 (1976), 486 sqq.; S. Dixon, “Infirmitas sexus: womanly weakness in Roman law”, Revue d’histoire du droit 52 (1984), 343– 371 = Ead., Reading Roman Women (London 2003, 1e éd. 2001), 73 sqq.; N. Criniti, Imbecillus sexus. Le donne nell’Italia antica (Brescia 1999); N.F. Berrino, Mulier potens: realtà femminile nelmondoantico(Lecce2006);Quadrato 2001, op.cit. (n. 3), 162sqq.; R.P. RodríguezMontero, “Hilvanando “atributos” femeninos en la Antigua Roma”, in P. Resina Sola (ed.), Fundamenta iuris. Terminología, principios e interpretatio, (Almería 2012), 213 sqq. 7 Cic., De off. 1.5.15–18. 8 Cic., De off. 1.4. 14. This content downloaded from 150.214.182.ffff on Thu, 01 Jan 1976 12:34:56 UTC All use subject to https://about.jstor.org/terms la femme: objet et sujet de la justice romaine 199 Sur cette dissemblance prend corps la division des rôles remplis dans la société par les deux sexes, qui ressort de la lecture des sources juridiques, telle que l’a observé Thomas9. Et c’est précisément cette disparité caractéristique du binôme uir-mulier qui marque les modèles positifs et négatifs de la femme, en accord avec certains mores qui paraissent immuables, étudiés par Cantarella et Cenerini10. Je partage l’opinion de Rodríguez Montero, qui considère que «la discriminación entre sexos se construye sobre una diferencia biológica, natural. La fuerza masculina y la debilidad femenina se reconducen al lenguaje, fijado en palabras, y de esta forma se provee de un soporte filológico a un prejuicio legitimando y codificando una opinión general aceptada por todos»11. Selon Quadrato, la différence physique entre les deux sexes, qui sert d’argument aux juristes romains pour employer un vocabulaire discriminatoire par rapport à la femme (leuitas animi,imbecillitas einfirmitas sexus …), est un préjugé qui n’a aucun fondement dans la nature et s’appuie sur les mores12. Les auteurs anciens, à l’inverse, soutiennent que les distinctions entre l’homme et la femme sont basées sur la nature et constituent les piliers de la tradition et de la loi. Ainsi, par exemple, dans le débat sur la dérogation de la Lex Oppia de l’an 215 av. J. C., relayé entre autres par Tite-Live, Caton rappelle que ce furent les ancêtres (maiores) qui placèrent les femmes sous le contrôle d’un tuteur et il compare leur nature sauvage (imponens natura) à celle d’un animal indomptable, aspirant au libertinage13. L’argument de la peur est celui qu’emploie 9 Y.Thomas,“Ladivisiondessexes endroitromain”,in G. Duby, M.Perrot(dirs.), Histoiredes femmesenOccident, tome 1, P. Schmitt Pantel (dir.), L’Antiquité (Paris 2002, 1e éd. italienne 1990),131sqq.Onconstateégalementcettedivisionnotammentdansle domainedelareligion publique romaine, comme l’ont montré J. Scheid, “D’indispensables «étrangères». Les rôles religieux des femmes à Rome”, in G. Duby-M. Perrot (éd.), Histoire des femmes en Occident, tome 1, P. Schmitt Pantel (dir.), L’Antiquité (Paris 2002, 1e éd. italienne 1990), 495 sqq. et M.-Th. Raepsaet-Charlier, “Indispensables pero incapaces: las mujeres romanas en el Derecho y la Religión”, Annaeus 3, 2006, 161 sqq.; Ead., “La place des femmes dans la religion romaine: marginalisation ou complémentarité? L’apport de la théologie”, in P. Pavón (éd.), Marginación y mujer en el Imperio romano (Roma 2018), 201 sqq. Voir aussi P. Pavón, “La mujer en la religión romana: entre la participación y la marginación” en E. Ferrer et A. Pereira (coords.), Hijasde Eva.MujeresyreligiónenlaAntigüedad,Spal MonografíasXIX (Sevilla 2015) 115 sqq. 10 E. Cantarella, Pasado próximo. Mujeres romanas de Tácita a Sulpicia (Madrid 1997, 1e éd. italienne 1996); F. Cenerini, La donna romana. Modelli e realtà (Bologna 2002, 2e éd 2009, rééd. 2013). 11 Rodríguez Montero 2012, op. cit. (n. 6), 207. 12 Quadrato 2001, op. cit. (n. 3), 191. 13 Liv. 34. 1.3. Le même argument est utilisé par Cicéron (Pro Mur. 27). This content downloaded from 150.214.182.41 on Fri, 23 Oct 2020 06:49:02 UTC All use subject to https://about.jstor.org/terms 200 pavón le consul pour prévenir ses confrères de ce qui se passerait s’ils accédaient aux demandes des femmes: dès l’instant précis où elles commenceraient à être nos égales, elles seraient supérieures (extemplo simul pares esse coeperint, superiores erunt). La réponse du tribun de la plèbe, Lucius Valérius, à Caton consista à citer quelles étaient les limites imposées aux femmes, auxquelles n’incombaient aucune magistrature, sacerdoce, triomphe, médailles ou butin de guerre, et en quoi consistait le mundus muliebris: l’élégance et les parures14. La loi fut finalement abrogée en 195 av. J. C. Cependant, le discours sur la nécessité de contenir la volonté des femmes, faible et capricieuse, reviendra en l’an 21, à en croire Tacite, à l’occasion d’un débat houleux sur le souhait des gouverneurs d’emmener leurs épouses en province15. Finalement, les sénateurs appuyèrent cette idée, afin qu’elles ne soient pas exposées à toutes sortes de dérives et de vices inhérents à leur imbecillus animus. En effet, l’argument de la faiblesse du sexe féminin, implicitement lié à la condition de la femme, était le même que celui établi par la tradition pour écarter les femmes des hommes, comme on l’a vu dans le discours du tribun L. Valérius en 195 av. J. C. et qu’Ulpien rappelle à nouveau au début du IIIe siècle16. Mais pour quelle raison le juriste s’exprimait-il de la sorte? À mon avis, son intervention s’explique par la promulgation récente de la ConstitutioAntoniniana.En effet, à l’heureoù beaucoup de femmes accédaient à lacitoyenneté romaine, il s’avérait nécessaire de leur rappeler quelles étaient les limitations que posait la tradition romaine pour gérer des officia uirorum17. De fait, elles ne pouvaient pas, par exemple, être tutrices, puisqu’il s’agissait d’un munus masculorum que se situait ultra sexum feminae infirmitatis18. Elles ne pouvaient pas non plus être garantes de tierces personnes et, par conséquent, assumer les obligations de leurs maris et de leurs proches. Le sénatusconsulteVelleianum de l’an 46 de notre ère leur interdisait d’intercéderéconomiquement en faveur d’autres individus. Ulpien rappelle dans son ad Edictum qu’aussi bien Auguste que Claude, avant l’entrée en vigueur dudit sénatusconsulte, avaient émis un édit qui empêchait les femmes d’être garantes de 14 Liv. 34.5.8. 15 Tac. Ann. 3.33–34. Vid. J.A. Marshall, “Roman women and the provinces”, Ancient Society 6 (1975), 109 sqq.; Id., “Tacitus and the governor’s lady: a note on Annals iii.33–4”, Greece and Rome 2, 22 (1975), 11 sqq. 16 D. 50.17.2, Ulp. 1 Sab. 17 P. Pavón, “Feminae ab omnibus civilibus vel publicis remotae sunt (D. 50.17.2, Ulp. 1 Sab.): Ulpiano y la tradición a propósito de las mujeres”, in P. Pavón (éd.), Marginación y mujer en el Imperio romano (Roma 2018), 33 sqq. 18 D. 26.1.18, Ner. 3 Reg.; C 5.35.1 (a. 224);Vid. Pavón 2018, op. cit. (n. 17) et la bibliographie qui y est citée. This content downloaded from 150.214.182.41 on Fri, 23 Oct 2020 06:49:02 UTC All use subject to https://about.jstor.org/terms la femme: objet et sujet de la justice romaine 201 leurs époux19. D’après le juriste, le Sénat, à l’époque de Claude, agit de la sorte au motif que la femme pouvait être dupée ou séduite, en raison de leur imbecillitas sexus20. C’est pourquoi il fallait les en empêcher. Il est symptomatique que l’argument de la faiblesse du sexe et du manque de force d’esprit attribué au genre féminin soit utilisé dans ce cas concret, quand les propres sources juridiques et les témoignages épigraphiques fournissent des exemples sur la capacité des femmes à se mouvoir dans le monde des affaires21. Dans le texte du sénatus-consulte, transcrit par Ulpien, on découvre les raisons d’une telle disposition:cumeasuirilibusofficiisfungieteiusgenerisobligationibusobstringi non sit aequum. Autrement dit, il n’était pas juste que les femmes remplissent ce genre de fonctions masculines22. Lesfemmesnepouvaientpasêtrenonplusargentariaeou banquières,parce qu’il s’agissait d’un officiumuirile. Pourtant, certaines d’entre elles disposèrent d’importants patrimoines, remplissant la fonction d’évergètes et exerçant une influence politique non négligeable dans leurs communautés23. De même, la profession d’avocat, postulare pro aliis, était strictement réservée aux hommes et interdite aux femmes dans l’Édit du préteur, comme le rapporte Ulpien24. L’une des raisons qui justifiaient cette prohibition résidait dans la protection de leur pudicitia: elles ne devaient aucunement se trouver mêlées à des litiges auxquelsellesétaientétrangères.Ellesnepouvaientnonplusassurerladéfense de leurs enfants dans le cas d’un veuvage, comme en témoigne la réponse 19 D. 16.1.2.pr., Ulp. 29 ad Ed. 20 D. 16.1.2.2, Ulp. 29 ad Ed. 21 Par exemple, sur une debitrix ex conductione uectigalis, D. 49. 14.47 pr. Sur les noms de femmes parmi les diffusores olearii,vid. G. Chic García, Epigrafía anfórica de la Bética. II (Sevilla 1988), n. 4, 9, 11, 16, 22, 33, 34, 41. 22 D. 16.1.2.1, Ulp. 29 ad Ed. 23 D. 2.13.12., Call. 1 ed. Mon. Sur l’évergétisme et les interventions publiques des élites féminines, vid., entre autres: D. Gourevitch et M.-Th. Raepsaet-Charlier, La femme dans la Rome antique (Paris 2001); M.-Th. Raepsaet-Charlier, “L’activite évergétique des femmes clarissimes sous le Haut-Empire”, in M.L. Caldelli et al. (éds.), Epigrafia 2006. Atti della XIVe rencontre sur l’épigraphie in onore di Silvio Panciera con altri contributi di colleghi, allievi e collaboratori, III (Roma 2008), 1029 sqq. = Ead., Clarissima femina. Études d’histoire sociale des femmes de l’élite à Rome. Scripta varia (Bruxelles-Roma 2016), 287 sqq.; E.A. Hemelrijk, “Female munificence in the cities of the Latin West”, in E. Hemelrijk et G. Woolf (éds.), Women and the Roman City in the Latin West, Leiden-Boston, 2013, p. 65 sqq.; M. Navarro Caballero, Perfectissima femina. femmes de l’élite dans l’Hispanie romaine (Bordeaux 2017). 24 D. 3.1.1.5, Ulp. 6 ad Ed. Sur cette interdiction, vid., entre autres, Cantarella 1997, op. cit. (n. 10), 141, n. 83; E. Höbenreich, “Andróginas y monstruos: mujeres que hablan en la antigua Roma”, Veleia 22 (2005), 176; cf. N. Benke, “Women in the courts, an old thorn in men’s sides”, Michigan Journal of Gender and Law 3/1 (1995) 211, n. 67. This content downloaded from 150.214.182.41 on Fri, 23 Oct 2020 06:49:02 UTC All use subject to https://about.jstor.org/terms 202 pavón formulée par Dioclétien et Maximien à Dionysia, à qui ils rappellent que le métier d’avocat est un uirile officium et ultra sexum muliebrem esse constat25. Les femmes ne pouvaient pas non plus porter des accusations lors un procès criminel, sauf en cas d’homicide de leurs parents, lorsqu’elles étaient les seuls membres de la famille proche en vie, et dans des cas de maiestas26. Elles n’avaient pas davantage la possibilité d’ester en justice contre un époux adultère, car la lex Iulia de adulteriis coercendis ne le leur permettait pas27. Les différences entre les sexes dans le monde romain peuvent se résumer en deux phrases du juriste Ulpien à propos des plus hautes dignités de l’État, dans lesquelles il indique qu’entre un homme et une femme, le premier sera toujours favorisé par rapport à la seconde28. Il ajoute à cela une appréciation personnelle: entre la femme consulaire et le préfet, il accorde indéniablement sa préférenceà ce dernier,alléguant une norme profondément ancréedans la société romaine, directement liée à l’affirmation de Papinien qui ouvrait notre étude: quia maior dignitas est in sexu uirili. 3 Exemples de l’application de la justice romaine aux femmes Dans le monde romain, la dignité du sexe masculin était supérieure à celle du féminin. Ce principe se retrouve également dans le domaine judiciaire. Sans prétention d’exhaustivité, puisqu’ilnous est impossible dans lecadrede ce travail d’analyser tous les exemples dont il est fait mention dans les sources, nous examinerons certaines situations dans lesquelles on observe comment la justice s’appliquait au sexe féminin, conformément à la condition de la femme dans le monde romain. Dans certaines circonstances, cette dernière semble avoirétévictime,selonuneoptiqueactuelle,d’une«discriminationnégative»; dans d’autres circonstances, elle semble, en revanche, avoir été exposée à une «discrimination positive». La femme est à la fois objet et sujet de la justice. Dès lors, elle réclame ses droits ou ceux qu’elle croit avoir sur des domaines qui la concernent directement, comme ceux qui concernent la famille, les enfants, le patrimoine et 25 C. 2.13.18 (a. 295–305). 26 D. 48.2.1, Pomp. 1 adSab.; D. 48.2.2 pr., Pomp. 1 dead.; C. 9. 1.12 (293); D. 48.4.8, Pap. 13 Resp. 27 C 9.9.1 (197); vid. P. Pavón, “Impp. Severus et Antoninus AA. Cassiae (CJ, 9,9, 1). El caso del esposo adúltero”, Studia et Documenta Historia et Iuris 77 (2011), 385 sqq. 28 D.1.9.1, Ulp.62adEd.Vid. P.ResinaSola, “Maiordignitasestinsexuuirili”, in R. Rodríguez et M.López(coords.), CasosprácticosdeDerechoromano,FilologíalatinaeHistoria,(Almería 2009), 140. This content downloaded from 150.214.182.41 on Fri, 23 Oct 2020 06:49:02 UTC All use subject to https://about.jstor.org/terms la femme: objet et sujet de la justice romaine 203 les affaires. On trouve plusieurs exemples de telles situations dans des documents de nature diverse, tels que des rescrits impériaux dont elle est la destinataire, dans la documentation papyrologique issue d’archives publiques ou privées, dans le cas de l’Égypte, et dans les tabulae ceratae de Pompéi et d’Herculanum29. Ces documents reflètent l’activité des femmes dans des litiges, où elles interviennent comme accusatrices ou accusées, faisant appel à lajusticeàdifférentsniveaux(local,provincialetimpérial)etpourtoutessortes de sujets ayant trait à des procès civils ou administratifs. On ne doit pas oublier qu’on leur reconnaît la capacité de commettre des délits et des crimes, dont elles seront tenues pour responsables de la même manière que les hommes, comme le signalent Gaudemet et Resina Sola30. Ulpien énumère les lois en vertudesquelles on confisquait la dot de la femme condamnée: leges de maiestate,de ui publica,de parricidiis,de ueneficis,de sicariis31. En outre, comme il ne pouvait en être autrement, elle était à la fois sujet et objet des célèbres lois d’Auguste sur le mariage et la répression de l’adultère. Un des aspects où l’on observe le mieux l’effet de la justice romaine sur la femme concerne la répression de l’impudicitéet du désir sexuel. Cette circonstance apparaît de façon évidente dans la législation augustéenne et dans sa volonté de retrouver un modèle de femme vertueuse, conforme aux regrettés antiqui mores, réélaborés aux Ier et IIe siècles32. Grâce à la lex Iulia de adulteriis coercendis, Auguste fit de l’adultère un délit contre l’État33. L’empereur cherchait, à travers cette loi, à contrôler et 29 E. Volterra, “Les femmes dans les “inscriptiones” des rescrits impériaux”, in E. von Caemmerer et al. (éds.), Xenion, Festschrift P.J. Zepos,Vol. I. (Athens, Freiburg/Br., Köln 1973), 717 sqq. = Id., Scritti Giuridici, Vol. V (Napoli 1993), 339 sqq.; L. Huchthausen, “Frauen fragen den Kaiser. Eine soziologische Studie über das 3 Jh.n. Chr., in XENIA 28 (Konstanz 1992), 7sqq.; E. Osaba, Gordianus rescripsit. Rescriptos de Gordiano III en materia dotal dirigidos a mujeres (Bilbao 2000); J. Rowlandson (éd.), Women and Society in Greek and Roman Egypt. A Sourcebook (Cambridge 1998); B. Anagnostou-Cañas, “La femme devant la justice provinciale dans l’Egypte romaine”, Revue historique de droit français et étranger 62.3 (1984), 337 sqq.; F. Reduzzi Merola, “Le donne nei documenti della prassi campana”, Index 40 (2012), 380 sqq. 30 J. Gaudemet, “Le statut de la femme dans l’Empire romain”, in AAVV, La femme. Rec. Soc. J. Bodin XI, (Bruxelles 1959), 177 sqq.; Resina Sola 2013, op. cit. (n. 4), 264 sqq. 31 D. 48.20.3, Ulp. lib. 33 ad Ed.; Vid. Resina Sola 2013, op. cit. (n. 4), 269. 32 Vid., Cenerini 2002, op. cit. (n. 10); P. Pavón, “Mujer y mos maiorum en la época de Trajano y Adriano”, in A. Caballos Rufino (éd.), DeTrajanoa Adriano. Roma matura, Roma mutans (Sevilla 2018) (sous presse). 33 D. 48. 5; C.I. 9.9. Il existe sur cette loi une abondante bibliographie. Entre autres, L.F. Raditsa, “Augustus’ legislation concerning marriage, procreation, love affairs and adultery”, in ANRW 2.13 (1980), 310 sqq.; C. Edwards, The Politics of Immorality in Ancient Rome (Cambridge 1993); G. Rizzelli, Lex Iulia de adulteriis. Studi sulla disciplina di adulterium, This content downloaded from 150.214.182.41 on Fri, 23 Oct 2020 06:49:02 UTC All use subject to https://about.jstor.org/terms 210 pavón spoliée et trahie par ses assistants, qui sollicite la protection du préfet en raisonde sa vulnérabilitéet deson manqued’aptitude pour administrersesterres sans l’aide d’un homme62. Comme le signale Anagnostou-Cañas, des formules flatteuses sontparfois adresséesà ceuxqui réclamentune protection juridique, en se situant, à mon sens, dans une situation d’infériorité consciente et non face à l’agent qui doit rendre justice63. Les rescrits impériaux, de même que la documentation papyrologique, sont indispensables pour connaître la réalité pratique d’une société dynamique et multiculturelle, qui tente de s’adapter à l’état de droit romain. Elles offrent l’occasion à des femmes de solliciter des éclaircissements ou des informations sur des points précis en relation avec la vie quotidienne, par exemple, sur la reconnaissance d’un fils né après le divorce64, la garde des enfants après la dissolution du mariage65, le droit d’une mère à succéder à ses enfants décédés à un jeune âge66, ou, fréquemment, sur des questions en rapport avec le sénatusconsulte Velléien67, entre autres thèmes. Les empereurs tentèrent d’offrir des réponsesetdes explicationsentenantcomptedesparticularitésdessituations, en exerçant leur capacité en tant que source de lois au moment où ils introduisaient des nouveautés dans le droit traditionnel68. C’était, en outre, une façon de manifester leur volonté dans la quête de ce bien-être, allant parfois jusqu’à montrer un caractère paternaliste et familier, qui sensible à la fragilité du sexe féminin. Les rescrits servaient en quelque sorte de propagande politique de l’empire. Le quotidien devait présenter une grande complexité et une vaste casuistique de situations différentes, qui ne sont pas parvenues jusqu’à nous, notamment, en ce qui concerne l’application des dispositions légales et l’administration de la justice par les empereurs, les gouverneurs et les fonctionnaires impériaux. Comme on l’a vu au long de cette étude, la place de la femme romaine était caractérisée par une série d’incapacités et de préjugés anciens, quis’appuyaientsurdesjustificationsbiologiques et des coutumesancestrales. C’était le sexe faible ou le second sexe, comme le signale Corbier, à la suite de 62 P.Oxy. I. 71 (BL I 314) (a. 303). 63 Anagnostou-Cañas 1984, op. cit. (n. 29), 359 avec des références sur les papyrus dans lesquels apparaissent ces formules. 64 C. 5.25.3 (a. 162). 65 C. 5.24.1 (a. 294–305). 66 C. 6.56.1 (a. 291). 67 C. 4.29.1 (a. 211); 2 (a. 213); 5 (a. 224). 68 Vid. Volterra 1973, op. cit. (n. 29), 720 s.; Coriat 1997, op. cit. (n. 42), 169 sqq.; 212; 419. This content downloaded from f:ffff:ffff:ffff:ffff:ffff:ffff:ffff on Thu, 01 Jan 1976 12:34:56 UTC All use subject to https://about.jstor.org/terms la femme: objet et sujet de la justice romaine 211 S. de Beauvoir69. Elle fut objet et sujet de la justice, preuve également que, bien qu’étantempêchéedansdenombreuxdomaines,elledemeuraitindispensable dans beaucoup d’autres. 69 M.Corbier, “Le deuxième sexeà Rome”inP. Pavón(éd.), Mujerymarginaciónen elImperio romano (Roma 2018), 13 sqq. This content downloaded from 150.214.182.41 on Fri, 23 Oct 2020 06:49:02 UTC All use subject to https://about.jstor.org/terms