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Le style indirect libre chez Marie de France

Bruña Cuevas, Manuel

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Le style indirect libre chez Marie de France Autor(en): Bruña Cuevas, Manuel Objekttyp: Article Zeitschrift: Revue de linguistique romane Band (Jahr): 52 (1988) Heft 207-208 Persistenter Link: http://doi.org/10.5169/seals-399835 PDF erstellt am: 20.12.2022 Nutzungsbedingungen Die ETH-Bibliothek ist Anbieterin der digitalisierten Zeitschriften. Sie besitzt keine Urheberrechte an den Inhalten der Zeitschriften. Die Rechte liegen in der Regel bei den Herausgebern. Die auf der Plattform e-periodica veröffentlichten Dokumente stehen für nicht-kommerzielle Zwecke in Lehre und Forschung sowie für die private Nutzung frei zur Verfügung. Einzelne Dateien oder Ausdrucke aus diesem Angebot können zusammen mit diesen Nutzungsbedingungen und den korrekten Herkunftsbezeichnungen weitergegeben werden. Das Veröffentlichen von Bildern in Print- und Online-Publikationen ist nur mit vorheriger Genehmigung der Rechteinhaber erlaubt. 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C'est àcette époque que remonte également l'intérêt pour les manifestations médiévales de ce type de discours rapporté :Gertraud Lerch, du côté munichois, et Marguerite Lips, du côté genevois, ont consacré au sujet une large place dans leurs travaux. Curieusement, et malgré les différences profondes qui opposent par ailleurs ces deux écoles, elles sont tombées d'accord en ce qui concerne le SIL médiéval :il n'existe pas. Certains passages peuvent sembler reproduire un discours au SIL, mais ce n'est —selon elles —qu'une illusion dérivée soit de l'incapacité de l'auteur àdétacher sa propre pensée de celle de ses personnages, soit de l'impossibilité où il se trouvait de s'exprimer autrement par suite du flottement des structures syntaxiques médiévales, inadéquates (toujours selon ces deux écoles) pour distinguer nettement les propositions subordonnées des indépendantes. Ni l'un ni l'autre de ces arguments visant ànier l'existence du SIL au Moyen Age ne résiste sérieusement àune analyse critique. Pourtant, les livres de M. Lips et de G. Lerch sont, dès leur publication, les points de référence obligés des travaux qui se sont intéressés plus tard au SIL. Ainsi, M. Bakhtine (2), si original dans la plupart de ses études, en parlant du SIL médiéval ne fait que résumer les positions de G. Lerch ; et la même démarche est suivie par M. Cohen :«Mettons-nous maintenant, pour chercher les origines de cette tournure [le SIL], sous la (1) Cet article reprend les principales analyses d'une thèse que j'ai préparée sous la direction de M. Bernard Cerquiglini et soutenue àl'Université de Paris VII en juin 1987. (2) Chapitre XI de son livre Le marxisme et la philosophie du langage. 422 MANUEL BRUSA CUEVAS conduite de Marguerite Lips, qui asondé la littérature française depuis ses débuts »(3). Lorsque le débat sur le SIL est rouvert dans les années soixantedix, la méthode ne change pas : Il semble n'exister aucune raison d'être en désaccord avec la conclusion de Volosinov, àsavoir qu'il n'y avait pas en ancien français de «mécanisme stylistique libre »(p. 150), ni avec celles de M. Cohen (1954) :«Les textes d'ancien français fournissent des exemples en nombre assez restreint... et qui presque tous donnent àdiscussion» (A. Banfield, 1979, p. 14). Comme on le voit, A. Banfield, traçant l'histoire de ce mode de reproduction du discours, fait confiance àdes auteurs qui, àleur tour, n'ont fait que reproduire l'opinion de deux écoles, lesquelles ne souhaitaient pas trouver de SIL au Moyen Age parce qu'il fallait, pour la cohérence de leurs théories, que ce style fût lié aux temps modernes, qu'il fût la preuve d'une progression de la littérature vers des modes d'expression de plus en plus libérés :«Comme le phénomène étudié ici [le SIL] devient toujours plus fréquent àmesure qu'on se rapproche de l'époque contemporaine, on peut yvoir une preuve de l'émancipation toujours plus grande du style littéraire »(Bally, 1912, p. 604). C'est, ànotre avis, la rareté des travaux sur le SIL médiéval qui se trouve àla base de sa méconnaissance généralisée. Certes, des médiévistes ont fait référence, en passant, àquelques occurrences du phénomène dans les œuvres qu'ils ont éditées. Il yaaussi des auteurs (J. Verschoor, A. Grad, A. Meiller) qui ont apporté des exemples, puisés par-ci par-là dans la littérature médiévale française, en vue de réfuter les positions tranchantes de M. Lips et de G. Lerch sur la question. Mais ces travaux ne démontrent pas que les cas cités, si beaux soient-ils, ne sont pas de simples curiosités dans la littérature médiévale ;autrement dit, ils ne laissent pas apparaître que le SIL occupe dans la reproduction de la parole médiévale —du moins chez certains auteurs —une place comparable àcelles assignées au style direct (SD) et au style indirect lié (SI). Afin de le prouver, nous avons choisi d'étudier l'œuvre attribuée à Marie de France :les lais, les fables et VEspurgatone (4). Les quelque (3) Page 99 de Grammaire et style. (4) Jean Rychner, Les lais de Marie de France, Paris, Champion, 1968. Karl STYLE INDIRECT LIBRE 423 250 cas de SIL qui s'y trouvent sont déjà l'évidence de la haute fréquence d'emploi réservée àce mode de reproduction du discours. Ensuite, et en vue de montrer que ces nombreuses occurrences ne sont pas le fruit du hasard, mais qu'elles sont nées d'une technique bien maîtrisée de la reproduction de la parole, nous avons cherché — suivant la démarche proposée par B. Cerquiglini (1984) —les marques formelles qui accompagnent d'habitude l'apparition du SIL. A) Les marques du SIL médiéval. Comme ce dernier l'a suggéré (1981), le discours rapporté au SD ne surgit pas brusquement dans le récit médiéval ;il yapparaît selon des règles qui constituent une véritable syntaxe de l'insertion de la parole. Cette syntaxe n'est pas absente quand il s'agit du SIL. Ses règles coïncident dans certains cas avec celles qui régissent l'apparition des autres formes de discours rapporté ;ailleurs, elles sont particulières au SIL. 1. Le schéma «perception-prise de conscience-parole ». B. Cerquiglini asignalé que les SD sont précédés chez Robert de Boron par un schéma du type «perception (oïr, choisir, esgarder ¦—• prise de conscience euphorique ou dysphorique (se rehaitier, peser, estre dolenz —verbe de parole (dire, faire, sei purpenser ». Ce schéma est également habituel chez Marie de France comme introducteur de SD ou de SI : Bien s'aperceit Merïadus : Dolenz en fu, il ne pot plus «Dame, fait il, kar (Guigemar, 805-7) Le chevalier ad esgardé, Mut pleint sun cors esa beuté. Pur lui esteit triste edolente Edit que mar fu sa juvente. (Guigemar, 295-8) L'emploi fréquent de ce schéma comme annonciateur de la parole rapportée invite àinterpréter les passages qu'il précède (lorsqu'ils ne sont pas au SD ni au SI) comme relevant, non pas du récit, mais du discours au SIL. En voici deux exemples ;le troisième terme de la Warnke, Die Fabeln et Espurgatone S. Patrice, Genève, Slatkine Reprints, 1974 et 1976 respectivement. 424 MANUEL BRUSA CUEVAS formule est représenté dans le premier par un verbe introducteur de parole et dans le second par la parole rapportée elle-même ;nous mettons les SIL en italiques : Quant aperceit qu'ele est enceinte, Milun manda, si fist sa pleinte, Dist li cument est avenu : S'onur esun bien ad perdu, Quant de tel fet s'est entremise ; De li ert faite granz justise : Agleive serat turmentee Uvendue en autre cuntree. (Milon, 55-62) Tristram Voi, mut se haita : Ele n'i purrat mie aler K'il ne la veie trespasser. (Chèvrefeuille, 44-6) 2. Les formules post-discursives. Le schéma dont nous venons de parler fonctionne comme une borne indiquant la limite supérieure du discours qu'il introduit. Il yaaussi des bornes dont le rôle est de signaler la fin de la parole rapportée, et donc le retour au récit. Nous pensons aux formules et aux répliques courtes —en général d'acquiescement ;le verbe otreier yest fréquent —qui closent de nombreux dialogues : Il li respunt :«Ejeo l'otrei ». (Guigemar, 795) Li senescals dit :«Jo l'otrei »(Equitan, 270) Asun cunseil se sunt tenu. (Milon, 87) «Si ferai, veirs », li lous respunt. (Fable XXVI, 17) Issi l'unt fet comunement. (LXV, 39) Li lous l'otreie en tel maniere (XCIII, 36) Ces formules sont souvent la marque qu'un discours rapporté au SIL prend fin. Parfois même, seule leur présence révèle que le passage qui vient d'être lu relève du discours et non du récit. Tel est le cas dans les deux derniers exemples ci-dessous : Li abes vet od eus parler, Mut les prie de surjumer. Si lur musterrat sun dortur, Sun chapitre, sun refeitur, Ecum il sunt bien herbergié. Li sires lur ad otrié. (Yonec, 491-6) STYLE INDIRECT LIBRE 425 Ariere s'en vet la mesenge. Le cuccù laidist eblastenge : Ja de lui ne ferunt seignur. As altres dist la deshonur Ela hunte qu'el li fist grant : «Une n'en mustra peiur semblant. S'uns granz oisels li mesfaiseit, Malvaisement s'en vengereit, Quant envers li ne s'osa prendre, Ki est de tuz oisels li menare. Eslisent tei ki seit vaillanz, Pruz esages eenpernanz Reis deit estre mult dreituriers, En justise reides efiers ». Acel cunseil se sunt tenu (Fable XLVI, 41-55) (s) Milun fu liez de la novele, S'en mercïat la dameisele ; Volentiers otriat l'amur : N'en partirat jamés nul jur Asez li fait curteis respuns. (Milon, 29-33) Sire, jo plur pur nostre amur, Ki mei revert agrant dolur. Femme prendrez, fille aun rei, Esi vus partirez de mei ; Sovent l'oi dire ebien le sai. (Equitan, 213-7) Asun ostel s'en est alez. Tuz est murnes etrespensez, Pur la belë est en effrei, La fille sun seignur le rei, Ki tant ducement l'apela Ede ceo k'ele suspira. Mut par se tient aentrepris Que tant ad esté el pais (5) Les guillemets de la fable XLVI sont de l'éditeur. Nous sommes plutôt partisan de ne guillemeter aucun type de SIL ;c'est après tout la norme la plus usuelle en français moderne. Discriminer le SIL de ce point de vue (puisque tous les SD sont encadrés par des guillemets et qu'aucun SI ne l'est) ne peut que contribuer au maintien de l'idée que le SIL présente quelque chose de spécial, de bizarre par rapport aux deux autres styles ou qu'il se rapproche davantage du SD que du SI, ce qui n'est pas exact :le SIL est un mode de reproduction du discours au même titre que le SD ou le SI. 426 MANUEL BRUNA CUEVAS Que ne l'ad velie sovent. Quant ceo ot dit, si se repent (Eliduc, 313-322) L'emploi de ces formules en fonction de bornes postérieures de la parole semble si naturel que, parfois, elles peuvent même boucler le dernier couplet d'un discours rapporté. Cf. Yonec 491-6 ci-dessus ou le cas suivant : Soventefeiz requisì le rei Qu'il escundit de lui preist Eque losenge ne creïst : Mut l'aveit volentiers servi Mes li reis ne li respundi. (Eliduc, 48-52) 3. Marques prosodiques. Ce fait mérite d'être signalé, car chez Marie de France la fin des discours rapportés coïncide en général avec celle d'un couplet. Ce procédé contribue largement àmarquer de façon claire la limite inférieure de la parole. D'ailleurs, c'est justement là où la règle n'est pas apparemment respectée qu'elle est suivie avec le plus de régularité et qu'elle s'acquitte le mieux de sa fonction :dans les dialogues. Les différents discours qui composent un dialogue sont rapportés la plupart du temps sans porter atteinte au moule prosodique dont nous venons de parler. Il yapourtant un nombre considérable de cas où Marie de France se sert de la brisure du couplet pour indiquer un changement de personnage. C'est aussi, parfois, un moyen d'accroître la vivacité des échanges discursifs : D'un vilein cunte ki guaita Dedenz sun us, si espia. Un altre hume vit sur sun lit, Od sa femme fist sun délit. «A, las », fet il, «qu'ai jeo veü » Dune l'a la femme respundw : «Que veez vus, beals sire, amis » «Un altre hume ;ceo m'est avis, Sur mun lit te tint embraciee ». Ceo dist la femme curuezee : «Bien sai », fet ele, «n'en dut mie, Que c'est vostre vieille folie : Tu vuels tenir mençunge aveire ». STYLE INDIRECT LIBRE 427 «Jel vi », fet il, «sil dei bien creire ». «Fols iés », fet ele, «se tu creiz Pur vérité quan que tu veiz ». As mains le prent, od li l'en meine (XLIV, 1-17) Uns prestre volt jadis aprendre un lou aletres faire entendre. «A», dist li prestre, «a»dist li lous, Ki mult ert fel eengignous. «B», dist li prestre, «di od mei » «B», dist li lous, «la letre vei ». «C», dist li prestre, «di avant » «C», dist li lous, «aidune tant » Respunt li prestre :«Or di par tei » Li lous li dist :«Jeo ne sai quei ». «Di que te semble, si espeZ » Respunt li lous :«Aignel, aignel » Li prestre dist que verte tuche : Tel en pensé, tel en la buche. De plusurs le veit hum sovent. (LXXXI, 1-15) Li vileins dist asun serjant Que merveille li semblot grant, Que li muissun sunt devenu. Li bachelers arespundw Que l'arundele l'aveit fet Qu'il s'esteient Issi retret ; Mes s'il voleit sun cunseil creire, Tel parole direit pur veire, Dunt l'arundele decevreit Eles muissuns Hremerreit : En hait parlasi qu'ele Voist, S'aseurast epromesist Que ja mes oisels ne prendreit Ne que ja mal ne lur fereit. Li vileins dist ceste parole (LXXXIII, 17-31) Toutefois, dans les cas de ce genre, comme les exemples ci-dessus le montrent, les deux derniers vers de la dernière réplique forment pratiquement toujours un couplet :la limite entre la parole et le récit apparaît dès lors nettement tracée. En voici un nouvel exemple (il ne s'agit pas là d'un dialogue, mais la règle est la même toutes les fois que deux interventions discursives se suivent) : Ceo li diënt qu'il unt oï Que li barun erent bani, 428 MANUEL BRUSA CUEVAS ATintagel deivent venir : Li reís iveoit sa curt tenir ; APentecuste iserunt tuit, Mut iavrà joie edéduit, Ela reiné isera. Tristram l'oï, mut se haiía : Ele n'i purrat mie aler K'il ne la veie trespasser. Le jur que li reis fu meüz (Chèvrefeuille, 37-47) Il est bien entendu que dans cet exemple, comme dans tous ceux qui sont analogues, la brisure du couplet prouve qu'immédiatement avant elle il yaeu de la parole rapportée et qu'après elle il yen aura encore. La présence de deux SIL dans le passage ci-dessus —et sans qu'il soit besoin de parler des autres marques qui les signalisent —ne se prête donc pas àdiscussion. D'habitude, qu'ils soient isolés ou qu'ils constituent la première intervention d'une suite discursive, les SIL —et les discours rapportés en général —commencent également, chez Marie de France, àla première syllabe d'un couplet. Mais la valeur de ce fait comme indice de parole est moins significative :d'une part, les marques qui indiquent le passage du récit àla parole sont plus nombreuses que celles qui indiquent le passage de la parole au récit ;de l'autre, les premières de ces marques —la proposition du verbe introducteur notamment —occupent fréquemment le premier vers du couplet. 4. Les démarcateurs. Aux marques signalisant les limites supérieure et inférieure du discours rapporté médiéval, il faut ajouter un groupe de marques qui fonctionnent soit comme l'indice qu'un SIL commence, soit comme des relais intérieurs de la parole. Ces marques sont constituées par le groupe de particules que C. Marchello-Nizia appelle «démarcateurs »: or, si, ja, car, et, mes C. Marchello-Nizia aprêté une attention spéciale àsi. Elle aprouvé que, dans une de ses valeurs (« si d'antériorité »), il constitue un indice certain de parole, et donc, parfois, de SIL. Le si d'antériorié met en rapport un énoncé El (négatif ou modalisé négativement ;au futur ou modalisé non-accompli) et un énoncé E2, STYLE INDIRECT LIBRE 435 discours chez Marie de France :la tendance àrepérer les marqueurs énonciatifs de la parole reproduite par rapport au présent du locuteur du discours «original », et non par rapport au présent du rapporteur. Ce fait ne se manifeste pas uniquement quand il yapassage du SI au SIL dans la reproduction d'un seul discours ;on le constate également àl'intérieur des SIL composés de plus d'une proposition :les parties essentielles du discours rapporté sont repérées par rapport au présent d'énonciation du discours «original »: Ele respunt al chevalier Que de ceo li esteit mut bel. «Pur ceo Henveiat Vanel Ela ceinturé autresi Que de sun cors Z'aveit seisi ; Eie Z'amat de tel amur, De lui volt faire sun seignur. Es'ele ne peot lui aveir, Une chose sace de veir : James n'avra humme vivant. Or li redie sun talant (Eliduc, 508-518) Si li manda que venuz fu, Bien ad sun cuvenant tenu. La nuit, quant tut fust avespré, S'en eissist fors de la cité ; Li chamberlencs od li ira Eil encuntre li sera. (Eliduc, 769-774) Ce type de repérage produit un modèle de SIL (au présent-futur) très différent de celui caractéristique du XIXeu siècle (à l'imparfaitconditionnel), longtemps considéré comme le seul possible (nombre d'auteurs actuels sont encore de cet avis). 6. D'autres indices de SIL. Toute contradiction entre le contenu d'un énoncé et le caractère omniscient du narrateur Marie de France est révélatrice de la présence d'un SIL. Tel est le cas de certains passages qui comportent une conditionnelle mettant en question la réalisation d'un fait qui sera accompli par la suite : Li damaisels se vait targaunt ; Sun arc li porte uns valiez, Sun ansae esun herserez : Traire voleit, si mes eust, Ainz ke d'iluec se remeüst. (Guigemar, 84-8) 436 MANUEL BRUSA CUEVAS Quant il ad paré le bastun, De sun cutel escrit sun nun. Se la reïne s'aperceit, Ki mut grant garde s'en perneit ¦— Autre feiz li fu avenu Que si l'aveit aparceü —(9) De sun ami bien conustra Le bastun, quant el le verra. (Chèvrefeuille, 53-60) De même, lorsqu'un passage affirme la réalisation d'un fait qui n'aura pas lieu, on peut l'interpréter comme relevant du SIL. Les passages ci-dessous, par exemple, ne sont pas attribuables au narrateur, étant donné que les suites respectives montreront qu'Eliduc se liera d'amour avec la fille de son seigneur, que Guigemar verra la situation se résoudre sans coup férir et que le lion sera sauvé par la souris. Les énonciateurs en sont donc ces différents personnages et ils se trouvent au SIL : Ne sot nïent de la dolur Uil esteit puis qu'il la vit. Unques not joie ne délit Fors tant cum il pensa de li. Mut se teneit amaubailli Kar asa femme aveit premis, Ainz qu'il turnast de sun pais, Que il n'amereit si li nun. Ore est sis quors en grant prisun Sa l'èauté voleit garder, Mes ne s'en peot riient jeter Que il nen eimt la dameisele, Guillïadun ki tant fu bêle, De li veeir ede parler Ede baisier ed'acoler ; Mes ja ne li querrá amur (9) On pourrait être tenté de voir dans les vers 57-8 de Chèvrefeuille une inter¬ vention de l'auteur relevant du pur récit. Notons que l'étiquette «récit » attribuée àun énoncé exclut qu'on yentende autre voix que celle du narrateur (mis àpart le phénomène de ce que Bakhtine appelle «polyphonie », inhérente àn'importe quel énoncé). Le SIL, tout au contraire, est le mode de reproduction du discours qui se prête le mieux àla polyvocalité : l'interprétation des vers 57-8 comme étant la reproduction des paroles de Tristan n'interdit pas, par conséquent, qu'on yentende, en même temps, la voix de Marie de France. C'est là une remarque valable pour dautres passages dont le statut SIL que nous leur assignons pourrait sembler contestable. STYLE INDIRECT LIBRE 437 Ki li aturt adeshonur, Tant pur sa femme garder fei, Tant pur ceo qu'il est od le rei. En grant peine fu Elidus. (Eliduc, 458-477) Guigemar est en piez levez ; Ne s'est de nïent effreez : Une grosse perche de sap, Usuleient pendre li drap, Prist en ses mains esis atent. Il en ferat aukun dolent ; Ainz ke il d'eus seit aprimiez Les avrat il tuz maïniez. (Guigemar, 593-600) Demanda li qu'il ala quis. Cil [un lion] respunt que il esteit pris, Ocz's sereit agrant dolur. Dit la suriz :«N'aiez pour (XVT, 25-8) B) Types de discours rapportés généralement au SIL. 1. Les prises de décision. Nous avons constaté chez Marie de France une forte tendance à rapporter au SIL certains types de discours. Les mieux représentés sont les SIL de décision-affirmation, c'est-à-dire les SIL rapportant soit une décision soit une affirmation catégorique faites par un personnage. Ces SIL sont aussi les mieux signalisés de notre corpus. Ils comportent toujours un verbe au futur (futur en -ra ou futur en -rait, le premier étant beaucoup plus fréquent àcause de la tendance au repérage sur le moment d'énonciation «originale ») ;ce futur est très souvent renforcé —en tant que marque —par le démarcateur ja et/ou par l'incise : Femme voleient qu'il preisist, Mes il del tut les escundist : Ja ne prendra femme anul jur, Ne pur aveir ne pur amur, S'ele ne peüst despleier Sa chemise sanz depescier. Par Bretaine veit la novele (Guigemar, 645-651) La reïne s'en part atant, En sa chambre s'en vait plurant ; Mut fu dolente ecuruciee De ceo k'il l'out si avilliee. 438 MANUEL BRUSA CUEVAS En sun lit malade cucha ; James, ceo dit, ne lèvera, Si li reis ne l'en feseit dreit De ceo dunt eie se pleindreit. (Lanval, 303-310) Les plus beaux exemples de cette sorte de SIL sont ceux qui présentent la structure «délibération-décision »:la réflexion d'un personnage sur une situation donnée (reproduite au SI ou au SIL) est suivie d'un SIL rapportant une prise de décision sur la manière de la résoudre. D'habitude, entre l'une et l'autre de ces deux parties, il vient s'insérer soit une incise, soit le verbe sei purpenser, dont la fréquence d'emploi (dans cette position ou comme introducteur des SI qui précèdent beaucoup de SIL de décision) et dont la tendance àla formule (10) lui confèrent le caractère de marque de SIL. Rien n'empêche, en outre, que le schéma «délibération-décision »se combine avec le schéma « perception-prise de conscience-parole »pour donner lieu àdes SIL de décision encore mieux signalisés : Elidus prist apurpenser Quel part il la purrat porter. Sis recez fu près de la mer, Estre ipeüst asun digner. Une forest aveit entur, Trente Uwes ot de lungur. Uns seinz hermites imaneit Eune chápele iaveit ; Quarante anz iaveit esté, Meinte feiz ot od lui parlé. Alui, ceo dist, la portera, En sa chápele ¿'enfuira ; De sa tere tant idurra, Une abe'ie ifundera, Si imettra cuvent de moignes Ude nuneins ude chanoignes, Ki tuz jurs prierunt pur U: Deus li face bone merci (Eliduc, 885-902) Mut la vit [perception] bele eenseignée, Sage, curteise eafeitiee. Esguarez est [prise de conscience], ne seit coment, (10) «Milun se prist apurpenser» (Milon, 157) ;«Elidus prist apurpenser» (Eliduc, 885) ;«Si s'est li vileins purpensez »(LU, 17 et LUI, 22) ;«D'une chose se purpensa »(Frêne, 261 ;Laustic, 93 et Milon, 349), STYLE INDIRECT LIBRE 433 [parole] Kar si il repeirout sovent, L'abeesse s'aparcevreit ; James des oilz ne la vereit. D'une chose se purpensa : L'abeie crestre vodra ; De sa tere tant idura Dunt atuz jurs l'amendera, Kar il ivoelt aveir retur Ele repaire ele sejur. (Frêne, 253-266) Milun oz celui loër Eles biens de lui recunter. Mut ert dolenz, mut se pleigneit Del chevalier ki tant valeit : Pur tant cum il peüst errer Ne turneier n'armes porter, Ne deilst nuls del pais nez Estre preisiez ne alosez D'une chose se purpensa : Hastivement mer passera, Si justera al chevalier Pur lui leidir eempeirier. Par ire se vodra cumbatre : S'il le poet del cheval abatre, Dune serat il en fin honiz. Après irra quere sun fiz Ki fors del païs est eissuz, Mes ne saveit qu'ert devenuz. As'amie le fet saveir (Milon, 341-359) Nous avons dit que les SIL de décision-affirmation comportent toujours le futur. On remarquera que les exemples cités jusqu'ici présentent aussi bien des futurs synthétiques que des futurs analytiques composés du verbe voleir et d'un infinitif :quand voleir est au présent, la formule équivaut àun futur synthétique en -ra ¦quand il est à l'imparfait, àun futur en -rait. Mais, le plus souvent, l'auxiliaire lui-même se trouve déjà au futur (toujours le futur en -ra). Voici un exemple qui réunit ces trois possibilités : Elidus en oï parler, Ne voleit mes avant aler ; Quant Hoc ad guère trovee, Remaneir voelt en la cuntree. Le rei ki plus esteit grevez Edamagiez eencumbrez 440 MANUEL BRUSA CUEVAS Vodrat aidier asun poeir Een soudées remaneir. (Eliduc, 103-110) 2. Les intentions. Quoique simple auxiliaire dans certains cas, voleir conserve souvent une partie de sa propre signification. Les SIL que nous avons appelés de «délibération-décision »sont parfois des SIL de «délibération-intention-décision », ou tout simplement d'« intention-décision », les frontières entre chacun de ces concepts étant du reste assez floues (cf. le passage d'Eliduc ci-dessus). La fréquente apparition de voleir dans ce genre de SIL permet de le considérer comme un indice de ce mode de reproduction du discours. En fait, même là où il ne fait pas partie du schéma «délibérationdécision », il est la marque d'un type différent de SIL :le SIL d'intention (») : Quant unt asez ris ejué Ede lur priveté parlé, Li chevaliers ad cungié pris : Râler s'en voelt en sun païs. Eie le prie ducement Que il la reveie sovent. (Yonec, 193-8) En la forest tuz suis se mist : Ne voleit pas qu'hum le vëist. (Chèvrefeuille, 29-30) Les suriz s'en turnent fuiant, Eli chaz les vet enchalçant. En la parei se sunt fichiees : Mielz ivuelent estre musclées, Si que ne puissent jur veeir, Qu'od lur evesque remaneir. (CI, 11-16) 3. Les discours déjà reproduits précédemment. Le SIL est le mode de reproduction le plus employé dans les cas, peu habituels, où un discours déjà tenu est ànouveau rapporté par (11) Le SIL est apte àla reproduction de pensées plus ou moins structurées grammaticalement, mais aussi àla reproduction d'autres sortes d'activités mentales :sentiments, impressions, intentions Les limites entre ces différents domaines de «la vie intérieure », pour parler comme D. Cohn, sont évidemment difficiles àtracer. STYLE INDIRECT LIBRE 441 l'auteur ou par un personnage. Voici, par exemple, la reproduction que fait la reine des paroles de Lanval, déjà rapportées au SD (vers 228- 304) : Quant el le vit, si se clamma ; As piez li chiet, merci li crie, Edit que Lanval l'ad hunie : De druërie la requist ; Pur ceo qu'ele l'en escundist, Mut la laidi eavila ; De tel amie se vanta Ki tant ieri cuinte enoble efiere Que mieuz valeit sa chamberiere, La plus povre ki la serveit, Que la reine ne feseit. (Lanval, 314-324) Ce discours fera l'objet d'un nouveau SIL enchâssé dans un SD attribué au roi : Li reis li dit par maltalant : «Vassal, vus m'avez mut mesfait ; Trop començastes vilein plait De mei hunir eavillier Ela reïne ledengier Vantez vus estes de folie : Trop par est noble vostre amie, Quant plus est bêle sa meschine Eplus vaillanz que la reïne »(Lanval, 362-370) En voici encore un cas. Il s'agit ànouveau (comme dans Lanval, 314, ci-dessus) d'un SIL enchâssé dans un autre SIL : Idunc en est alez al vent, Si li adit, cumfaitement La nue l'i ot enveié ; Si Hot dit eenseignié Qu'il ert la plus forz creature ; Qu'en sa force n'aveit mesure : Tutes altres riens departeit, Quant il ventot, edestrueit : Pur ceo voleit sa fille prendre ; Ne voleit mes aillurs entendre, Pur ceo qu'il ot oï cunter Que riens ne Upuet cuntrester. Li venz respunt... (LXXIII, 29-41) Le discours du nuage auquel fait référence ce passage se trouve quelques vers plus haut ;il est également au SIL : 442 MANUEL BRUSA CUEVAS El li rova avant aler ; Par raisun li voldra mustrer Que plus puissant purra trover : Ceo est li venz, bien iesguart, Que, quant il vente, la depart. Fet li muiez :«Alui irai.. (LXXIII, 22-7) 4. Les messages. Il nous reste àciter, comme type de discours généralement rapporté au SIL, les messages, qu'ils soient oraux ou écrits : Un brief li baille enseelé ; Par parole li ad cunté Que s'en venist, ne demurast : Morz est sis sire, or s'en hastast Quant Milun oï la novele (Milon, 513-7) Dedenz le terme ke ceo fu, Ses sires d'ot enveié quere Treis messages fors de la tere. Mut ert grevez edamagiez Eencumbrez eempêtriez ; Tuz ses chastens olot perdant Etute sa tere guastant. Mut s'esteit sovent repentiz Que il de lui esteit partiz ; Mal cunseil en aveit eü Ematernent l'aveit creü. Les traiturs ki l'encuserent Eempeirierent emedlerent Aveit jetez fors del pais Een eissïl atuz jurs mis. Pur sun grant busuin le mandot Esumuneit econjurot Par l'alïance qu'il Hfist Quant il l'umage de lui prist, Que s'en venist pur lui aidier, Kar mut en aveit grant mestier. Elidus oï la novele (Eliduc, 550-571) Quant il oï qu'hum en parla, Mut fu dolenz, mut 11 pesa. Cumença sei àpurpenser Cument s'en purrat délivrer, Que nuls sa fille ne quesist. STYLE INDIRECT LIBRE 443 Eluinz eprès manda edist, Ki sa fille voldreit aveir Une chose seüst de veir : Sortit esteit edestiné, Desur le munt fors la cité Entre ses braz la portereit Si que ne se resposereit. Quant la nuvelë est seüe (Deux Amants, 35-47) Ce type de SIL est d'habitude confirmé par une formule postdiscursive. On yrencontre souvent le substantif novele (c'est le cas dans les trois passages cités) ;mais les formules peuvent être très variées. En voici une différente : Al chief de piece veit l'escrit, Ceo kil ot cumandé edit : Les granz peines ela dolur Que Milun seofre nuit ejur ; «Ore est del tut en sun pleisir De lui ocire ude garir. S'ele seüst engin trover Cum il peüst aHparler, Par ses lettres li remandast Ele cisne li renveast. Primes le face bien garder, Puis si le laist tant jeûner Treis jurs que il ne seit peüz ; Li briefs Hseit al col penduz, Laist l'en aler :il volera La uil primes conversa ». Quant ele ot tut l'escrit veü Eceo qu'il iot entendu (Milon, 231-248) Dans le message suivant (discours rapporté par l'emploi successif d'un SI, d'un SIL et d'un SD, ce qui est peu habituel chez Marie de France), c'est le SD qui invite àinterpréter le texte qui le précède comme relevant de la parole, du SIL : Ceo fu la summe de l'escrit Qu'il li aveit mandé edit Que lunges ot ilec esté Eatendu esurjurne Pur espier epur saveir Cornent il la peüst veeir, Kar ne poeit vivre sanz li. D'euls deus fu il autresi 444 MANUEL BRUSA CUEVAS Cume del chievrefoil esteit Ki ala codre se perneit : Quant il s'i est laciez epris Etut entur le fust s'est mis, Ensemble poënt bien durer, Mes ki puis les voelt desevrer, Li codres muert hastivement Eli chievrefoilz ensement. «Bêle amie, si est de nus : Ne vus sanz mei, ne jeo sanz vus ». (Chèvrefeuille, 61-78) C) Les subordonnées au SIL. Signalons, avant de terminer, que, quand nous employons le terme «style indirect libre », nous entendons par là —comme Bally, qui en est le créateur —que la proposition qui le constitue n'est pas une complétive subordonnée àun verbe de parole ou pouvant être interprété comme tel. Cette sorte de proposition est l'apanage du SI, mais tout autre type —que la proposition soit indépendante ou non —peut se trouve au SIL. Cela est vrai en français moderne et l'était déjà en ancien français. Nous en avons vu des exemples dans les passages Lanval, 314 et 362, cités àpropos de la reproduction réitérée d'un discours ;en voici un autre : Dune s'est la pulce purpensee, Si amercïé le chameil, Ki si su'èf dedenz sun peil L'aveit ensemble od lui portee ; Ja mes par sei n'i fust alee : Pur sun travail le servireit Mult volentiers, s'ele poeit. Li chameiz li arespondu (XXXVIII, 4-11) L'incise va nous fournir ànouveau la preuve du bien-fondé de notre analyse. Elle est dans les exemples suivants —comme souvent ailleurs —le moyen par lequel Marie de France se désolidarise des propos rapportés : Devant justise la mena, Si li aun pain demandé, Qu'il li aveit, ceo dist, presté. (IV, 3-6) Uns poüns fu forment iriez Vers sei meïsme ecuruciez De ceo que tel voiz nen aveit Cum alui, ceo dist, avendreit. (XXXI, 1-4)