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Réduction du système phonologique français. La perception du l palatal français par les hispanophones aux XIXe et XXe siècles

Bruña Cuevas, Manuel

Abstract

En français, la palatale /j/ s’est définitivement substituée à l palatal au cours du XIXe siècle. Au même moment, ce phénomène de substitution se répand également de plus en plus en espagnol, mais, plus récent qu’en français, il n’y a pas donné lieu, pour le moment, à la perte totale de le palatal ou elle. Étant donné ce décalage, nous nous sommes demandé comment la déphonologisation de l palatal français a été vue par les hispanophones au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle. Pour le savoir, nous avons analysé l’ensemble des manuels pour l’enseignement du français publiés en Espagne pendant cette période.

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En français, la palatale /j/ s’est définitivement substituée à / / au cours du XIXesiècle. Au même moment, ce phénomène de substitution se répand également de plus en plus en espagnol, mais, plus récent qu’en français, il n’y a pas donné lieu, pour le moment, à la perte totale de / /. Étant donné ce décalage, nous nous sommes demandé comment la déphonologisation de / / français a été vue par les hispanophones au XIXesiècle et dans la première moitié du XXesiècle. Pour le savoir, nous avons analysé l’ensemble des manuels pour l’enseignement du français publiés en Espagne pendant cette période. y y y 209 Thélème, Revista Complutense de Estudios Franceses 2003, Número Extraordinario 209-223 ISSN: 1139-9368 Réduction du système phonologique français. La perception du l palatal français par les hispanophones aux XIXe et XXesiècles Reducción del sistema fonológico francés. La percepción de la lpalatal francesa por los hispanohablantes en los siglos XIX y XX Manuel BRUÑA CUEVAS Universidad de Sevilla [email protected] En francés, la palatal /j/ sustituyó definitivamente a / / a lo largo del siglo XIX. Paralelamente, el mismo tipo de sustitución también gana terreno en español pero, más reciente que en francés, en esta lengua no ha dado lugar (¿todavía?) a la pérdida total de / /. Teniendo en cuenta este desfase temporal, nos hemos preguntado cómo vieron los hispanohablantes la desfonologización de / / francés en el siglo XIX y la primera mitad del XX. Para averiguarlo, hemos analizado el conjunto de manuales para la enseñanza del francés publicados en España durante este periodo. y y y RÉSUMÉ RESUMEN MOTS CLÉS Phonologie historique Lmouillé Consonnes palatales Yeísmo PALABRAS CLAVE Elle Lpalatal Consonantes palatales Yeísmo In French, the palatal /j/ took definitively the place of / / in the nineteenth century. At the same time, this phenomenon of substitution spreads more and more in Spanish but, being more recent than in French, it has not yet led to the total loss of / /. In view of this timelag, we wondered about the way this dephonologization of French / / was seen by Spanish-speaking people in the nineteenth century and in the first half of the twentieth century. In order to gain this knowledge, we analysed all the French text-books published in Spain over this period. y y y ABSTRACT KEY WORDS Historical phonology / /, Palatal consonants Yeismo y Manuel Bruña Cuevas Réduction du système phonologique français. La perception du l palatal français... 210 Thélème, Revista Complutense de Estudios Franceses 2003, Número Extraordinario 209-223 Historiquement, le français a disposé de / /, consonne orale, sonore, palatale, latérale, appelée habituellement l mouillée. Cette consonne existe encore en espagnol, où elle est appelée elle. En espagnol, la elletend à disparaître, remplacée par l’autre consonne orale, sonore, palatale du système, la palatale centrale /j/ ; c’est le phénomène connu sous le nom de yeísmo. Dès le XIXesiècle, le yeísmocesse d’être caractéristique des parlers du sud de l’Espagne ou de l’espagnol américain ; il envahit alors la langue populaire de Madrid, puis, progressivement, celle d’un grand nombre de villes réparties sur toute la géographie hispanophone. Au cours du XXesiècle, le registre cultivé est également gagné par ce phénomène. Tout de même, du fait que la distinction / / - /j/ reste vivante dans certains territoires1et que l’Académie espagnole, sans plus condamner ouvertement le yeísmo, conseille toujours de distinguer ces deux phonèmes, / / apparaît encore dans la plupart des tableaux phonologiques de l’espagnol standard. Le français a connu aussi son propre yeísmo, mais, comme pour d’autres cas d’évolution (perte de [s] implosif, amuïssement de l’approximante [d], etc.), ce processus de changement y a commencé et abouti longtemps avant qu’il ne le fasse en espagnol. Contrairement à ce qui se passe en espagnol, / / n’est plus considéré aujourd’hui comme faisant partie du système phonologique français, bien qu’il survive dans certaines variétés locales. Cette situation n’est pourtant pas si ancienne qu’on pourrait le penser. Les couches populaires parisiennes ne pratiquaient plus la distinction [ ] - [j] au XVIIIesiècle, ce qui laisse penser que leur yeísmo doit être bien antérieur2; mais la non distinction ne devient majoritaire parmi les gens instruits que vers le début du XIXesiècle. Tout un ensemble de témoignages rendent compte, pour la première moitié du XIXesiècle, d’une prononciation généralisée par /j/ à la place de l’ancien / / ; toutefois, ils signalent aussi comment beaucoup, par souci de suivre la norme officielle, s’efforçaient de maintenir la distinction entre les deux phonèmes, mais en réalisant [lj] au lieu de [ ]3, dont la véritable articulation semble dès lors étrangère aux habitudes de prononciation communes : [mulje] (mouillé) pouvait se substituer à [mu e] pour éviter [muje]. Le dernier grand champion dans la défense de [ ] a été Littré, qui condamne, dans la préface de son dictionnaire (1863-1872) comme dans chacun des articles dont l’entrée comporte ce son, la réalisation de [j] à la place de [ ]. Toutefois, au tournant du XXesiècle, les descriptions des phonéticiens ne signalent la présence de / / que dans certaines régions méridionales françaises, en Belgique, en Suisse, mais ils l’excluent du système phonologique du français commun du fait qu’il ne fait plus partie de la langue parlée dans la moitié nord de la France. y y y y y y y y y y y y 1Sur la chronologie et l’extension géographique du yeísmo, cf. Alonso (1953). 2Cf. le nom Jehan de Greil, écrit à la fin du XIIIesiècle tantôt Greil, tantôt Grey (Marchello-Nizia, 1999 : 137). 3Cf. Thurot (1883, t. II : 299). Pour les témoignages qui rendent compte de la perte de [ ] depuis le XVIIesiècle, on peut consulter, outre Thurot, Millet (1933). y * * * Nous nous sommes demandé comment la déphonologisation de / / français a été vue par les hispanophones au XIXesiècle et dans la première moitié du XXesiècle, c’est-à-dire à l’époque où le yeísmo s’imposait définitivement en français et de plus en plus en espagnol. Pour le savoir, nous avons choisi comme corpus d’étude l’ensemble des manuels pour l’enseignement du français aux hispanophones publiés en Espagne pendant cette période4. Nous avons cherché à y déceler les attitudes de leurs auteurs devant les données contradictoires sur / / qu’ils pouvaient rencontrer dans les grammaires françaises du XIXesiècle, et nous avons voulu savoir s’ils ont été influencés dans leur prise de position à cet égard par l’existence du yeísmo en espagnol. Plus tard, lorsqu’il n’était plus question de / / dans les grammaires françaises, c’està-dire vers la fin du XIXesiècle et dans la première moitié du XXesiècle, nous avons analysé la façon dont ils ont présenté la nouvelle situation et les difficultés qu’ils ont dû surmonter pour en rendre compte. * * * La première de nos constatations a trait à la persistance de / / chez nos auteurs. Avant les années 1930, la plupart d’entre eux établissent un rapport simple d’égalité entre le lmouillé français et la elleespagnole ; / / a donc eu la vie dure dans notre corpus, fait surprenant au premier abord. Quant à ceux qui s’écartent de cette équivalence, leurs positions sont très variées, comme nous allons le voir. L’identité entre / / français et / / espagnol, ou plutôt –étant donné l’approche graphophonétique de nos manuels–, l’identité entre la valeur phonique des différents graphèmes de lmouillé français (-il, -l, -ill-, -ll-, lh :travail, péril 5 , travailler, fille, Milhau) et celle de elleespagnole (ll : calle, llama) apparaît nettement établie dans notre corpus, sans exception et sans nuances, tout au long des quatre premières décennies du XIXesiècle. Ultérieurement, certains auteurs commencent à exprimer quelques réserves à l’égard de cette identité, sans en contester pour autant la validité. Le premier d’entre eux a été Cornellas (1848 : 4), qui ne parle que de similitude —et non d’identité— entre lmouillé et elle et qui renvoie son lecteur hispanophone à la vive voix pour saisir la valeur précise du son français. Mais il faudra attendre encore les deux décennies suivantes pour voir paraître les deux premiers ouvrages faisant mention de la possibilité de lire les graphèmes de lmouillé français comme [j]. Tous deux ont été d’ailleurs composés par des auteurs francophones qui, toutefois, partent encore de la similitude de lmouillé avec elle pour établir la valeur fondamentale du son français ; cela explique qu’ils relèguent yy y y y y y Manuel Bruña Cuevas Réduction du système phonologique français. La perception du l palatal français... 211 Thélème, Revista Complutense de Estudios Franceses 2003, Número Extraordinario 209-223 4Pour l’étude de ces manuels, cf. Fernández Fraile & Suso López (1999) et Lépinette (2000a). Pour la méthodologie pédagogique appliquée historiquement dans l’enseignement de la prononciation française aux hispanophones, cf. Supiot (1996), Fischer (1997), Bruña Cuevas (2000), Fernández Fraile (2002). 5Au début de notre période d’étude, péril, avril, gentil et quelques autres mots présentaient encore, en langue soutenue, un [ ] final ; cf. les dérivés périlleux, gentillesse. y leurs commentaires sur sa lecture par [j] dans des notes complémentaires. Le premier d’entre eux l’exprime ainsi : LL, en medio ó final de diccion y precedida de i, tiene un sonido parecido al de la ll española, suprimiendo la i, v. g. : Vaillant, valiente ; paille, paja ; bailler, bostezar ; veiller, velar ; léanse : vallan, pall, vallé [sic], vèllé. NOTA. Lo que podemos asegurar acerca de la pronunciacion de la ll es : que los Franceses que hablan bien su lengua, callan generalmente esta consonante, y pronuncian separadamente las vocales que la preceden. Egemplo : va-ian, pa-i, ba-ié, ve-ie. (Delaborde, 1855 : 119). Notre second auteur, Chartrou, se montre, dans son commentaire sur [j], encore plus prudent que Delaborde ; en revanche, il y établit, pour la première fois dans notre corpus, un parallélisme entre cette prononciation française et le yeísmo espagnol. Après avoir expliqué que l mouillé équivaut à elle, il ajoute, en effet, l’avertissement suivant : «Advertencia. Algunos españoles dicen impropiamente gayego por gallego. Este modo de pronunciar la ll, es de buen uso en Francés» (1866 : 7). * * * Ces quelques allusions à [j] demeurent, pourtant, tout à fait exceptionnelles. Les autres manuels de cette époque se contentent, comme nous l’avons dit, d’une égalité pure et simple entre lmouillé et elle. Ce n’est qu’au cours du dernier quart du XIXesiècle et du premier tiers du XXesiècle que le nombre des manuels remettant en question cette identité deviendra de plus en plus élevé, sans dépasser pour autant celui des ouvrages contemporains qui s’en tiennent toujours à l’équivalence traditionnelle. C’est justement à cette époque que le manuel de Cornellas, par exemple, dans sa quatorzième édition (1882), établit une différence nette entre la prononciation soutenue et la prononciation populaire, ce qui, comme nous l’avons vu cidessus, ne figurait pas dans ses premières éditions des années 1850 : en langue soutenue, le son de lmouillé serait similaire à celui de elle espagnole, mais, en langue populaire, il serait le même que pour y(Cornellas, 1882 : 13, 29-30). Le manuel de Cornellas n’est d’ailleurs pas le seul à avoir connu cette transformation ; celui de García Ayuso et celui de Galicia Ayala ont subi, à cet égard, une évolution similaire. Lors de la première édition de son ouvrage (1879), García Ayuso identifiait le lmouillé à la elle; dans la quatrième (1896), par contre, cette parité n’est plus parfaite –«Se pronuncia como ll española muy suave» (1896 : 32)–, surtout quand il s’agit de certains masculins en -il (connil, grésil, mil, péril) dont la palatale finale correspond, pour notre auteur, à «un sonido de llcon tendencia á y» (1896 : 32). Galicia Ayala, pour sa part, ira un peu plus loin ; en 1883, il admet encore la possibilité de donner la valeur de elle au graphème -ill- : «Antes [il veut dire después] de ise pronuncia como yespañola bastante oscura, v. gr., travailler, trabajar, trava-i-yé ; sin embargo muchos franceses callan la i, y pronuncian, pall, paja, paille ; aconsejamos se opte [por] la Manuel Bruña Cuevas Réduction du système phonologique français. La perception du l palatal français... 212 Thélème, Revista Complutense de Estudios Franceses 2003, Número Extraordinario 209-223 primera forma, paille paja, paiye» (1883 : 64). En 1900, en revanche, il n’admet plus, pour le même graphème, que la valeur de yespagnol : «Antes [il veut dire después] de i, se moja la ló ll y toma un sonido parecido al de nuestra ygriega ; vgr. : travailler— trabajar ; pronúnciese travayé, paille — paja paye, etc.» (1900 : 28). Malheureusement, lorsque cette palatale se trouve en position finale de mot, Galicia Ayala ne saura pas comment la noter pour obtenir des hispanophones un son consonantique : [Groupe graphique ai] Seguida de l, el sonido de la ies imperceptible ; y la lse llama mojada porque con la itoma un sonido parecido al de nuestra ygriega ; vgr. : ail - ajo pronúnciese all; aillade- salsa de ajos allad’; paille - paja pall ; bataille - batalla batall ; travail - trabajo travall; éventail - abanico évantal ; corail - coral coral ; caille - codorniz call. (1900 : 5-6). Comme on le voit, notre auteur se trouve confronté à un problème épineux ; tout en assignant la valeur de yespagnol à la consonne finale, il ne veut pas noter ail, par exemple, par ay, car cette notation, lue à l’espagnole, ne donnerait pas lieu à la forme française [aj] ; autrement dit, un hispanophone, devant la notation ay pour ail, la lirait de même qu’il prononce le mot espagnol ay : comme une diphtongue terminée par une semi-voyelle. Or, ail est prononcé comme une suite voyelle + consonne palatale6; d’où la décision de Galicia Ayala de noter par ll (all) les mots où cette palatale se trouve en position finale : la elle espagnole étant indubitablement de nature consonantique, la notation ll devrait faciliter, aux yeux de l’auteur, l’obtention du son consonantique français mieux que ne le ferait une notation du type ay. Cependant, il n’explique nulle part la raison pour laquelle, si la valeur de -ilou -ille finals est celle de yespagnol, il les note par -ll. Il est possible qu’il ait espéré que ce ll de ses notations, mis en rapport avec ses explications, serait lu selon la réalisation yeísta de elle, très habituelle déjà dans l’espagnol de son époque. * * * Doblas (1889) et Araujo (1891) font partie, eux aussi, du petit groupe d’auteurs qui, vers la dernière décennie du XIXesiècle, signalent déjà la substitution de [j] à [ ] en français. Le premier, quoique trop sommaire sur ce point, présente, toutefois, la contradiction de donner d’abord les notations akeui-yir, orgueuiye (accueillir, orgueil) (1889 : 13) tout en prescrivant, quelques pages plus loin, une lecture par elle pour les mots gentil, gentilhomme (1889 :15). Araujo, par contre, s’occupe largement de la question qui nous intéresse. Au courant des principaux travaux des phonéticiens de son temps, auteur de quelques ouvrages sur l’espagnol y Manuel Bruña Cuevas Réduction du système phonologique français. La perception du l palatal français... 213 Thélème, Revista Complutense de Estudios Franceses 2003, Número Extraordinario 209-223 6On pourrait rétorquer que ail est prononcé comme une suite voyelle + semi-voyelle palatale, mais, quoi qu’il en soit, il nous semble que la semi-voyelle finale de l’espagnol ay est une réalisation du phonème vocalique /i/, alors que la semi-voyelle finale [j] de ail a un caractère consonantique qui ne peut absolument pas être vu comme une réalisation de la voyelle française /i/. Sur la distinction entre ces deux genres de suites phoniques, cf. Straka (1979 : 159-160) ; sur le caractère consonantique des semi-voyelles palatales françaises, cf. Delattre (1965 : 12), Straka (1979 : 152-153). qui lui ont valu une grande réputation, il aborde en profondeur dans sa grammaire du français -il s’agit bien d’une véritable grammairela prononciation de lmouillé. Du moment qu’il considère encore le [ ] comme une consonne française à part entière, l’équivalence de lmouillé avec elle constitue le point de départ de ses explications ; mais il n’en signale pas moins que ce son n’est plus conservé que dans le Midi, et, comme Chartrou, il établit un parallélisme entre le yeísmo espagnol et la substitution de [j] à [ ] en français. Il dit regretter avec Littré que [ ] français se perde, mais, contrairement à ce dernier, il pense qu’il faut se plier à l’usage, ce qui l’amène à noter tous les lmouillés par y. Toutefois, comme Doblas, il ne parvient pas à garder partout une même position : ayant eu à s’occuper de lmouillé à plusieurs reprises dans son long chapitre sur la phonétique française, pour abréger ou par inattention, la seule valeur qu’il lui assigne parfois (1891 : 82) est celle de elle7. * * * Le premier auteur de notre corpus à être parti -sans contradictions internesde la prononciation comme [j] du lmouillé français a été Casadesús (1899) . Avant lui, tous nos auteurs avaient admis l’existence de [ ] en français, soit en tant que prononciation unique de l mouillé, soit en le plaçant en concurrence avec [j]8; Casadesús, pour la première fois, n’en donne, lui, que la prononciation par [j] et n’emploie que ydans ses notations : Sonidos españoles no franceses.- Son los de ch, j, ll, z. Estas letras y sus equivalentes suenan de otro modo, como se dirá. El sonido de llexistió años atrás en Francia con el nombre de l mouillé(l mojada) ; mas á pesar de los esfuerzos de Littré y otros filólogos, hase convertido en y. En Andalucía y Cataluña, también pronuncian muchos cabayopor caballo, oreyapor orella. (1899 : 4). Influencé par Casadesús, Carreras (1901) présente lui aussi le [ ] français comme ayant été définitivement remplacé par [j] ; par contre, d’autres auteurs de cette époque faisant référence à la possibilité de prononcer le lmouillé comme [j] seront bien moins tranchants. S’il est vrai, comme nous l’avons vu, que Galicia Ayala (1900) s’est décidé enfin pour [j] après ses hésitations dans les éditions précédentes de sa grammaire, Ferbal (1908), tout en adoptant ycomme transcription de lmouillé, admet encore que sa prononciation par [ ], quoique en voie de disparition, pouvait toujours être considérée comme française, ce qui rapproche son point de y y y yy y Manuel Bruña Cuevas Réduction du système phonologique français. La perception du l palatal français... 214 Thélème, Revista Complutense de Estudios Franceses 2003, Número Extraordinario 209-223 7Au cours de ses rééditions, les explications de la grammaire d’Araujo sont devenues plus précises. Il finira par adopter l’alphabet phonétique international, mais, jusqu’à la dernière édition (1913), il continuera à placer [ ] parmi les consonnes françaises. Nous y reviendrons ci-dessous. Sur cet auteur et son oeuvre, cf. Lépinette (2000b, 2001). 8Nous ne parlons que des manuels destinés à l’enseignement secondaire. Dans l’ensemble des méthodes de français publiées en Espagne, la première à ne pas faire la moindre référence à [ ] français a été El maestro popular ó el frances sin maestro al alcance de todas las inteligencias y de todas las fortunas adecuado al uso de los españoles y americanos (1883), due à González Pereira. Bien que ses commentaires sur lmouillé soient vraiment succincts, les graphèmes -il, -ill-, -ll- y sont toujours transcrits par y. y y vue de celui d’Araujo (1913 ; cf. notre note 7). Quelques années plus tard, Gogorza (1917) fait preuve d’un grand embarras en ce qui concerne la prononciation de lmouillé ; tantôt il conseille de le prononcer comme elle espagnole, tantôt comme y, cette dernière prononciation étant alternativement présentée soit comme minoritaire, soit comme suffisamment répandue pour pouvoir être toujours préférée à [ ]. Mais, pour nous, l’un des faits les plus surprenants chez le petit groupe d’auteurs qui, avant les années 1930, admettent la crise de [ ] français, c’est la réticence de certains d’entre eux à accepter la substitution de [j] à [ ] en toutes positions. L’exemple de deux des ouvrages les plus réédités tout au long du XXesiècle peut illustrer ce point de vue. En 1908, dans la première édition de son manuel, Massé distinguait la terminaison masculine -il, transcrite par -i (portail - portai), de la terminaison féminine -ille, transcrite par -llet explicitement assimilée à elle(bataille - batall). Dans les rééditions des années 1950, on lit toujours la même chose. Et, comme Massé, Perrier, aussi bien dans ses Lectures (1909) que dans les rééditions successives de son manuel (1910, 1934 entre autres), transcrit travail - travái, mais bataille - batállet bataillon - batallón. Toutefois, et à la différence de Massé, Perrier finira bien par affiner progressivement ses explications. Dans les années 1940, elles identifient déjà le son de lmouillé à celui de y espagnol (bataillon - batayón), mais -ireste toujours la notation pour -il final (travail - travái), ce qui peut laisser planer un doute sur la nature, unique ou diverse, du son réalisé en position intérieure par rapport à celui réalisé en position finale. Dans les rééditions des années 1960 (10ede 1961, 16ede 1967), enfin, la notation par yest généralisée aux trois graphèmes -il, -ill-, -ll-. * * * Ces changements de point de vue qu’on observe dans le manuel de Perrier ne constituent pas une exception dans notre corpus. Nous avons déjà fait allusion à ce phénomène d’évolution interne chez des auteurs du XIXesiècle (Cornellas, García Ayuso, Galicia Ayala, Araujo) ; il est également observable chez ceux qui ont publié leurs ouvrages au XXesiècle. Seco y Marcos, par exemple, prend comme base de ses explications, en 1920, l’identité de lmouillé avec elle. En 1932, par contre, il attribue à lmouillé la valeur de yet présente [ ] comme déjà inexistant en français. Semblablement, Bruño, toujours fidèle à la correspondance lmouillé - elle et aux notations par ll dans la neuvième édition de son manuel (années 1940), prescrit déjà , dans la onzième édition (1958), la prononciation [j], notée y; cependant, il ne parvient pas à éliminer entièrement l’ancienne valeur de elle du tableau des sons français inclus dans son ouvrage (1958 : 22)9. y y y y Manuel Bruña Cuevas Réduction du système phonologique français. La perception du l palatal français... 215 Thélème, Revista Complutense de Estudios Franceses 2003, Número Extraordinario 209-223 9Il n’est pas toujours facile pour certains auteurs de notre corpus ayant opté pour la prononciation [j] d’éviter partout des interférences avec la prononciation [ ] ou, plutôt, peut-être, d’éviter partout l’emploi de la notation ll, graphème qui, pour la plupart des hispanophones yeístas, correspond au même son représenté par le graphème y. C’est le cas de l’Argentin Autourde (1919), par exemple, qui se sert de ydans la plupart de ses notations, mais qui laisse échapper les notations dEll (deuil ; p. 68) et akEll (accueil, p. 87). De même Antignac (s. d. ; années 1930), qui substitue une notation par ll à sa notation habituelle par ylorsque, p. 32, il donne la transcription chüille pour juillet. y Comme Bruño (1958), Ugarte Blasco ne saura pas, lui non plus, quoique pour des raisons tout à fait différentes, empêcher la présence de certaines contradictions dans son manuel. Le son orthographié en français -il, -ll- y est donné comme identique à celui de la «ll madrileña» (1930 : 90), ce qui revient à dire qu’il équivaut au son de yespagnol, car, comme nous l’avons dit, Madrid était majoritairement yeísta depuis le XIXesiècle. Mais cet auteur a eu l’idée d’inclure à la fin de son ouvrage, en guise d’explications récapitulatives, celles que donnait son père, Ugarte y Albizu, dans un manuel paru en 1904. Or, Ugarte Blasco a oublié de corriger l’identification que son père y opérait encore entre lmouillé et elle ; à moins qu’il n’ait interprété que, lorsque son père parlait de elle, il entendait déjà par là «elle madrilène». La collection Edelvives représente, pour sa part, un cas curieux d’involution. En 1933, le manuel de première année attribue la valeur de yod aux graphèmes -il, -ill-, -ll- et note ce yod selon le modèle bataillon - bata-ion. Le concept de yod s’est-il avéré peu compréhensible pour les destinataires de cet ouvrage ? Cela est bien possible, car la valeur de elle réapparaît dans cette collection en 1951, bien qu’il ne s’agisse plus là d’une elle proprement espagnole, mais d’une elle «très douce» : Después de consonante, ill se lee como en español ; pero la ll se emite muy suavemente en francés. Así, pillé se lee en realidad pi-ié. [...] Después de vocal, ill equivale a nuestra ll. Ej. : taillé se lee tallé. [...] En las finales, ail, eil, ouil, euil, el grupo il equivale a nuestra ll muy suavizada. Así travail se lee travall. (1951 : 15). À remarquer, encore une fois, le problème posé à nos auteurs par la palatale située en position finale de mot (cf. ci-dessus nos explications sur les notations de Galicia Ayala, 1900). En 1933, le manuel d’Edelvives renvoyait à la vive voix pour la lecture de -il(travail), qui n’y était pas transcrit ; en 1951, le recours à cette «elle muy suavizada» –à interpréter, sans doute, comme une elle prononcée à la façon yeísta– lui permet de compléter ses transcriptions en se servant de llen position finale. Seulement, comme nous l’avons indiqué ci-dessus à propos de Massé et de Perrier, l’emploi de deux notations différentes pour un son présenté comme unique risque à tout moment d’être interprété comme une invitation à ne pas les lire de la même façon. Signalons, enfin, que, parmi les raisons qui ont pu favoriser un changement de point de vue, figure, dans le cas de Tanty, l’adoption des conventions de transcription de l’alphabet phonétique international (API). Alors qu’en 1904 Tanty donne seulement elle comme équivalent de l mouillé, dans l’édition de 1929, où tous les exemples sont transcrits en API, il n’est plus question que de [j], dans un respect scrupuleux des conventions de cet alphabet ; naturellement, c’est le son de yqui est devenu le référent espagnol de [j] français dans cette édition. * * * L’API n’apparaît pas souvent dans notre corpus. Comme on pouvait s’y attendre, ceux de nos auteurs qui s’en sont servis n’ont jamais manqué de signaler la valeur de [j] pour les graphèmes -il, -ill-, -ll-, y. Cependant, l’exclusion de [ ] du système phonétique français n’est pas y Manuel Bruña Cuevas Réduction du système phonologique français. La perception du l palatal français... 216 Thélème, Revista Complutense de Estudios Franceses 2003, Número Extraordinario 209-223 toujours une conséquence obligée du recours à l’API. Certes, nous venons de voir que Tanty a changé radicalement ses positions entre 1904 et 1929 à la faveur de son adoption de l’API. Dans le cas d’Araujo, en revanche, cette adoption a produit des effets différents ; les explications de sa grammaire (1913) en ont gagné en complexité, en niveau scientifique, mais il n’y a pas renoncé pour autant à ses positions antérieures relatives à lmouillé : en 1913, comme en 1891, tout en admettant que l’emploi de [j] à la place de [ ] est généralisé, il inclut toujours ce dernier parmi les consonnes du français. Par contre, Seco, postérieur à Araujo, finira, lui, par délaisser [ ]. Dans l’édition de 1920 de sa grammaire, il assignait encore à -il, -ill-, -ll- les valeurs de [L] (c’est-à-dire lpalatal) ou de [y] (c’est-à-dire yod) indifféremment ; dans les rééditions postérieures (1932, 1933, 1939), en revanche, il n’emploie que [y] pour noter le son de -il, -ill-, -ll-, y. Mais, mis à part Araujo et Seco, tous les autres auteurs ayant fait usage de l’API ont donné à -il, -ill-, -ll- la seule valeur de [j]10. L’emploi de l’API présente, en outre, cet avantage qu’il permet de lever toute ambiguïté en ce qui concerne le son correspondant aux graphèmes français -il, -ill-, -ll-, d’un côté, et y, de l’autre. Dans les systèmes traditionnels de prononciation figurée, y compris dans les cas où l mouillé est identifié à yespagnol, on observe souvent que la lettre employée pour noter -il, -ill-, -ll- est y, alors que, pour noter le son correspondant au graphème y, la lettre employée est presque toujours ipar influence de la formule traditionnelle -encore en usage de nos joursfaisant équivaloir ygraphique à deux i-d’où les notations du genre payer = pai-ié. Comme nous l’avons déjà signalé plusieurs fois, l’emploi de deux signes différents pour un même son nous semble comporter toujours le danger de donner à penser que chacune des notations correspond à une prononciation différente. Avec l’API, l’emploi d’un seul signe pour -il, -ill-, -ll- et pour ycontribue à lever des équivoques. Cet avantage peut être étendu, du reste, aux rapports entre les membres du groupe -il, -ill-, -ll-, car, comme nous l’avons dit, certains de nos auteurs (Massé, Perrier, etc.) n’y voyaient pas non plus la manifestation écrite d’un seul et même son. * * * Comme nous l’avons indiqué, le fait d’avoir centré notre attention sur les ouvrages où l’équivalence de lmouillé avec elle a été nuancée ou abandonnée ne doit pas faire oublier que la plupart de nos auteurs ont adhéré à cette équivalence au XIXesiècle et au début du XXe. Le retournement de cet état de choses se produit très tard, dans les années 1930. Dans cette décennie, le nombre d’auteurs qui ne considèrent plus [ ] comme une consonne du français de leur temps dépasse, pour la première fois, le nombre de ceux qui continuent à prescrire l’équivalence lmouillé = elle. Parmi ces derniers, il y a ceux qui rééditent leur ouvrage à cette époque sans le corriger sur ce point. Il y a de même ceux qui ne font pas la moindre allusion à l y y y Manuel Bruña Cuevas Réduction du système phonologique français. La perception du l palatal français... 217 Thélème, Revista Complutense de Estudios Franceses 2003, Número Extraordinario 209-223 10 Ces autres auteurs sont Suárez Gómez (1929, 1941), Fábrega (1939) et Mauger (1958). Mais, alors que Mauger s’en tient strictement aux conventions de l’API, Suárez Gómez et Fábrega s’en écartent quelque peu par l’emploi des parenthèses à la place des crochets ou, dans le cas de Suárez Gómez, par l’emploi des deux points lorsque le mot transcrit présente à l’écrit un efinal muet.