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Jules supervielle et ses gravitations dans le temps et dans l'espace

Muñoz Romero, María

Abstract

Dans l'oeuvre poétique de Jules Superviene, le recueil intitulé Gravitations posséde une place á part en ce qui concerne le sentiment de l'espace ét du temps, qui y ont certains caracteres qu'on ne trouvait pas dans les recueils précédents. Et c'est justement cette nouvelle maniere d'appréhender ees deux éléments —espace et temps— qu'on essayera d'analyser dans cet article. Le CIEL sera pour Superviene un espace oü tous les éléments de l'Univers semblent se réconcilier, délivrés de la pesanteur et entraínés dans le tourbillon léger d'une réverie aérienne. Les étres et les objets, ayant «largué leurs amarres», perdent leur sérieux en méme temps que leur poids, mais non leur vérité ni leur présence, car Superviene ne nous masque pas le monde: il nous le restitue plus juste. Quant au TEMPS, il se revele, de méme que l'espace, une dimensión profonde et vertigineuse qui demande á étre explorée. Superviene se meut á travers le temps aussi agilement qu'á travers l'espace, évoquant en méme temps l'origine et la fin des temps. Mais, le poete constate que méme si le temps s'ecoule, l'univers ne change guére. II assayera done de saisir l'instant temporel oCupassé, présent et futur s'abolissent.

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CAUCE, Revista de Filología y su Didáctica, n.° 8, 1985, págs. 81 - 105 JULES SUPERVSELLE ET'SES GRAVITATIONS DANS LE TEiyíPS ET DANS L'ESPACE MARÍA MUÑOZ ROMERO * SOMMAIRE Dans l'oeuvre poétique de Jules Superviene, le recueil intitulé Gravitations posséde une place á part en ce qui concerne le sentiment de l'espace ét du temps, qui y ont certains caracteres qu'on ne trouvait pas dans les recueils précédents. Et c'est justement cette nouvelle maniere d'appréhender ees deux éléments —espace et temps— qu'on essayera d'analyser dans cet article. Le CIEL sera pour Superviene un espace oü tous les éléments de l'Univers semblent se réconcilier, délivrés de la pesanteur et entraínés dans le tourbillon léger d'une réverie aérienne. Les étres et les objets, ayant «largué leurs amarres», perdent leur sérieux en méme temps que leur poids, mais non leur vérité ni leur présence, car Superviene ne nous masque pas le monde: il nous le restitue plus juste. Quant au TEMPS, il se revele, de méme que l'espace, une dimensión profonde et vertigineuse qui demande á étre explorée. Superviene se meut á travers le temps aussi agilement qu'á travers l'espace, évoquant en méme temps l'origine et la fin des temps. Mais, le poete constate que méme si le temps s'ecoule, l'univers ne change guére. II assayera done de saisir l'instant temporel oCupassé, présent et futur s'abolissent. RflOTS-CLÉS: Superviene, Gravitations, temps, espace, vol, nuage... * Doctora y Profesora de la Facultad de Filología de la Universidad de Sevilla. 81 CAUCE. Núm. 8. MUÑOZ ROMERO, María. Jules supervielle et ses gravitations dans le ... Le temps et l'espace sont les jalons oü le monde extérieur étend ses ramifications visibles, mais, pour le poete, l'imagination et l'intuition franchissent ees barrieres conventionnelles et connaissent la liberté du créateur. Elles refont le monde á l'image que nous revele notre «moi» le plus profond. En effet, dans la cosmogonie de Jules Superviene, tout est proche dans le temps et dans l'espace. Des échanges se font aussi bien entre tes hommes et les étoiles qu'entre le cheval d'aujourd'hui et son ancétre d'il y a des milliers d'années. Les distances ne comptent pas, les sensations se communiquent d'un bout á l'autre du monde et des siécles dans la plus merveilleuse naturalité. Principe d'identité, déterminisme sont dépassés. Espace et temps peuvent étre parcourus en tous sens. Rien n'est rigide, rien n'est opaque. Une liberté surnaturelle laisse l'univers se taire et se défaire indéfinimment. 1. LA PROFONDEUR DU CIEL II suffit de lire Gravitations pour s'apercevoir que l'escalade du ciel est un des thémes majeurs de cette oeuvre. ÉTOILES, SOLEIL, NUAGES, AIR, VOL, sont des mots qui reviennent dans presque chaqué poéme de ce recueil. Avide d'espace libre, le coeur du poete fuit l'attraction terrestre pour s'élancer vers le ciel oü il se livre á des «gravitations» inconnues. Par dessus le tremplin d'une nature primitive, hostile et mortelle, il s'éléve á la découverte d'une nature seconde, celle qui peut naítre de la géométrie des constellations, et explore un espace mi-imaginé, mi-percu, toujours en mouvement, dont la mesure est le temps, dont le centre est le poete. En effet, Superviene, dans son exploration interstellaire, n'agit pas á la fagon des scientifiques. Autre est la position de notre poete. II ne néglige pas les enseignements des chercheurs, mais il les dépasse. Dans un article intitulé «Tentatives modernes de poésie cosmique»1, Fernand Lot range Superviene au nombre de ceux qui ont chanté le sentiment du COSMOS. Quatre poetes lui paraissent «doués éminemment de cette sensibilité spéciale qui met l'étre en rapport avec le vertigineux univers». Ce sont: Jules Romains, Théo Varlet, Pierre Guéguen et Jules Superviene. Celui-ci «évolue sur un plan métapsychique, métaphysique, oü le principe d'identité, le déterminisme perdent leur rigueur. Les espaces se compénétrent. Les frontiéres de la vie et de la mort se déplacént et s'évaporent. Le temps peut étre parcouru en tous sens comme l'espace. Partout veilient des miracles en attente». 1. La Grande Revue, 12 décerribre 1932, n.° 12, págs. 276-286. 82 CAUCE. Núm. 8. MUÑOZ ROMERO, María. Jules supervielle et ses gravitations dans le ... Certes, ce poete au coeur «astrologue» ne voit pas de ligne de séparation entre le del et la terre. II suscite pour nous un univers qui transcende les données de nos sens et nos idees acquises: une famille est attablée en plein ciel; sont-ils des morts ou des vivants? L'on ne sait, mais ils vivent á la fois réels et irréels: «Des explpsions d'irréel dans une fumée blanchissante Mais nul bruit pour les oreilles: Un tracas au fond de l'áme. L'homme, la femme, les enfants Á la table aérienne Appuyée sur un miracle Qui cherche á se definir»2. Parfois le paysage imaginé prolonge le paysage observé: «Boulevard Lannes que fais-tu au milieu du ciel Avec tes immuebles de pierre que viennent flairer les années, Et je doute si le boulevard N'est pas plus large que l'espace entre le Cygne et Bételgeuse»3. Done, Superviene ne regarde pas le ciel comme une zone lointaine et inaccessible, il le raméne á l'échelle de notre monde imparfait et le contraint á participer á ce vaste mouvement de fusión qui établit entre les objets d'intimes concordances. L'invisible s'incorpore au visible, l'irréel se méle au réel, le divin est latent dans l'áme des choses. II se consacre, done, á humaniser et á domestiquer le surnaturel, en essayant de réduire l'au-delá aux proportions de l'univers perceptible. Mais d'oú est née la réverie astrale de Superviene? Christian Sénéchal4 nous informe qu'aprés la lecture d'un livre intitulé Le Ciel, paru chez Hachette en 1921 et mettant á la portee du grand public les derniéres découvertes astronomiques, la poésie de Superviene connaítra une nouvelle impulsión d'oü sortira en 1925 Gravitations. Mais, ce serait une erreur d'en exagérer l'importance. A partir de Poémes la réverie astrale était en puissance. Ce livre dont parle Sénéchal, n'aurait rien creé chez Supervielle qui ne füt déjá lá, son role étant de 2. «La table», Gravitations, París, Gallimard, 1966, pág. 147. 3. «47 Boulevard Lannes», Ibid, pág. 101. 4. Christian Sénéchal, Jules Supervielle, poete de l'univers intérieur, Paris, Flory, 1939, pág. 144. 83 CAUCE. Núm. 8. MUÑOZ ROMERO, María. Jules supervielle et ses gravitations dans le ... coíncider avec des préoccupations déjá existantes et de confirmer le poete dans la voie qu'inconsciemment il s'était choisie. De méme, si l'attention de notre poete a été attirée, certes, sur la théorie cosmogonique du physicien suédois Arrhenius, comme le montre l'épigraphe que le poéme «Les germes» comporte5, on aurait tort de diré que la réverie du poete est née de cette lecture, qui, en réallté, ne fait que renforcer une activité déjá tres grande de i'imagination de Superviene. En effet, le dessein fou d'immensité est, pourraít-on diré, une catégorie phiiosophique de la réverie. Sans doute, la réverie se nourrit de spectables variés, mais par une sorte d'inclination native, elle contemple la grandeur. Et la contemplation de la grandeur determine une attitude si spéciale, un état d'áme si particulier que la réverie met le réveur en dehors du monde prochain, devant un monde qui porte le signe de l'infini. Elle fuit l'objet proche et tout de suite elle est loin, dans l'espace de r«ail!eurs», et cet «ailleurs» est immense. L'horizon, par exemple, ne sera qu'une apparence de limite qui cede éternellement devant la marche du navire6, comme les murs de la classe n'empéchent pas Pévasion de l'écolier7. Le poete participe aux plus folies errances interplanétaires. II est pris au piége de l'au-delá. II ne peut plus vivre de la vie de la simple terre. II est, comme Mallarmé, hanté par l'Azur. 1.1. Le vol heureux et le vol qui terrifie Les premieres réveries aériennes sont accompagnées de promesses et de confiance démesurées. Les poémes de Gravitations dates de 19,23 témoignent d'un immense enthousiasme. Ainsi dans «Apparition», le poete surmonte, gráce á une réverie de vol, l'effrayante sensation de dépaysement motivée par la subite irruption du réve dans la réalité. Se trouvant dans cet horrible «en dedans-en dehors», espace revé qui nous entoure et nous engloutit, il perd jusqu'au sentiment de sa propre identité, se sentant á ce moment comme extérieur á lui-méme: «Qui est lá? Quel est cet homme qui s'assied á notre table Quel est cet homme dont l'ame fait des signes solennels?»8. 5. «lis se répandralent de tous cótés et l'univers en Seralt en quelqüe sorte ensemencé». (Arrhenius). 6. «Les vieux horlzons», Gravitations, pág. 127. 7. «Apparition», Ibid., págs. 118-119. 8. «Apparition», Ibid., págs. 95-96. 84 CAUCE. Núm. 8. MUÑOZ ROMERO, María. Jules supervielle et ses gravitations dans le ... Mais la puissance magique du cercle formé par sa femme, ses enfants et ses amis groupés autour de la table, lui rend l'appui et le centre qui lu¡ manquaient. Alors, «fiére comme l'unlvers», la table quitte déíicieusement la terre: «Notre tablee monte au ciel voguant dans une nuée». Ce poéme offre done un excellent exemple de la maniere dont le vol onirique peut aider á surmonter l'agoraphobie et le dépaysement. De méme, dans «Une étoile tire de Pare»9 poéme oü l'on entrevoit, á travers le passé, un monde débarrassé de la pesanteur, Superviene chante avec un immense enthousiasme ce «monde aérien» dont «la terre lourde se souvient» et «oü la fatigue est si légére/Que l'abeilie et le rossignol/Ne se reposent qu'en plein vol/Et sur des fleurs ¡maginaires». Dans ees poémes datant de 1923, en effet, l'homme, habitant de la terre lourde, séjour du mal, de la souffrance et de la mort, est un étre dépaysé, exilé, appartenant á une patrie aérienne qu'empéché par la pesanteur, il ne peut pas regagner: «La terre file son chemin Et tourne autour de son idee Mais forcé champs, villes, jardins Ágarderl'immobilité»10. L'humanité et lout ce qui l'entoure subit la tyrannie de la terre qui l'emprisonne, lui interdisant la mobilité. La terre devient un cachot, séjour du poids, c'est-á-dire du mal, dont un jour les hommes, las de la pesanteur, réussiront á s'évader. lis quitteront la terre pour gagner leur véritable patrie11. Mais, le poete, pareil á l'oiseau, étre ailé et léger, soustrait aux lois de la pesanteur, se sent débarrassé du poids. II ne considere pas son coeur comme une partie de cette prison qu'est la terre. II franchit ses murs pour s'envoler et devenir «astrologue». II surmonte son état terrestre pour vivre dans l'esprit pur. II faut étre aérien, léger, ascensionnel pour évaluer les torces du surhumain. En effet, dans l'univers fluide oü évolue l'imaginaire de Superviene, la seule tare, le seul peché c'est d'étre enfermé dans l'immobilité ou dans l'identité. C'est 9. «Une étoile tire de l'arc», Ibld., págs. 98-99-100. 10. «Chemin de ronde», Ibld., pág. 139. 11. «Terre», Ibld., págs. 212-213-214. 85 CAUCE. Núm. 8. MUÑOZ ROMERO, María. Jules supervielle et ses gravitations dans le ... pour cela que l'image de la STATUE, symbolisant rimmobilité, revient souvent dans ses poémes toujours avec un sens négatif: «Jusqu'á ce que le sol ne soit Que le reste d'une statue Sans bras, sans jambes et sans tete»12- «Écoutez-le bien, demain Jésus aura oublié, Ne sera qu'une statue Peine sur la cheminée»13. La sensation de légéreté et de vol revé a done une action psychologique bienfaisante: ce sont nos revés légers qui nous aident á surmonter nos maux et nos difficultés. Mais, chez Superviene, le vol n'est pas toujours cette expérience heureuse que nous avons décrite. Dans «La table» nous découvrons une expérience apparemment analogue á celle d'«Apparition», mais, au fond, combien différente: méme tablee familiale qui, sous l'impulsion du réve, quitte la terre pour se projeter dans le ciel. Mais, cette fols, l'horreur ne provient pas seulement de l'impression de dépaysement, mais aussi et bien davantagp du mouvement ascensionnel lui-meme. Ici le vol onirique ne surmonte pas la péur de tomber: iíest lui-méme le motif de la terreur.- En effet, il faut distinguer le vol heureux et le vol qui terrif ie. Ce sont deux expériences indépendantes qui n'ont rien en commun Tune avec l'aútre. «Ainsi ne faudrait-il pas cofondre, affirme Hiddleston, un désir spontané de s'ernbarquer dans un voyage aérien et une ambition désordonnée qui releve d'une volonté de conquerir les distances et d'arracher á l'abíme celeste son secret... Le diptyque de la psychologie aérienne de Superviene se compose done, d'un cóté, d'un vol sans prétention, sans histoire et qui trouve son bonheur dans le seul fait dé voler, de l'autre cóté, d'une chute d'autant plus terrifiante qu'elle équivaut á la défaite d'uhe ame en quéte d'absolu»14. En effet, en passant d'un poéme á l'autre («Apparition»-«La table»), le réve aérien s'est transformé d'une expérience heureuse en supplice, en phobie des grands espaces interstellaires. Cette fois-ci, la présence de sa famille, réunie 12. «MouvementvGravItatlons, pág. 113. 13. «ChansoR», IMd., pág. 121. 14. James A. Hiddleston, L'Univere de Jules Superviene, París, Corti, 1965, pág. 65. 86 CAUCE. Núm. 8. MUÑOZ ROMERO, María. Jules supervielle et ses gravitations dans le ... autour de la table pour le repas commun, ne lui est d'aucun secours, quand une escapade fabuleuse le soüicite. Le revé, décidément, est plus fort que lui. Nous nous trouvons plongés d'emblée dans un monde imaginaire: un groupe familia! se détachant sur un arriére fond d'lnfini. Les éléments du familier s'allient au cosmique en un «troc» incessant. Nous voyons le monde quotidien, representé par une scéne familiale, projefé sur un plan celeste. Á mesure que le poéme progresse, on découvre que microcosme et macrocosme ne sont plus corrélatifs, et c'est justement ce manque de corrélation qui provoque l'effroi. Dans ce «haut ciel» le centre n'est plus nulle part. L'univers dos et centré de la tabie se désagrége, livré au gré du hasard á de fortuites gravitations: «Des gestes autour de la table Prennent le large, gagnent le haut-ciel»15. La distance fait irruption partout et rien n'atténue la sensation d'agoraphobie: «II est lá une porte toute seule Sans autre mur que le ciel insaisissable»16. Au sein d'une immensité qui se déroule á perte de vue, le regard, ne trouvant aucun obstacle, se separe de l'homme: «Le regard va si loin qu'il ne peut plus vous revenir II faut bien le voir naufrager Sans pouvoir lui porter secours»17. Comme dans «Apparition», le moi du poete sombre dans l'impersonne!. Aprés l'éclosion subite du réve, le poete passe du «JE» au «IL», et il s'opére un dédoublement et une aliénation á l'intérieur du personnage: «L'homme regarde par ici, malgré l'énorme distance, Comme si j'étais son miroir»18. Le ciel n'est done pas seulement l'abTme celeste, mais aussi le gouffre intérieur de la pensée et la distance entre le moi et lui-méme. Le dehors est un dedans et le dedans est un dehors. Aprés le fuite vers le ciel, c'est le retour á la terre, une terre 15. «La table», Gravitations, pág. 147. 16. Ibid., pág. 148. 17. ibid. 18. Ibid. 87 CAUCE. Núm. 8. MUÑOZ ROMERO, María. Jules supervielle et ses gravitations dans le ... revalorisée, plus bel le pour avoir échappé momentanément á l'homrne qui, en quelque sorte, la redécouvre: «II fait nuit, je me retrouve sur la terre cultivée. Celle qui donne le mal's et les troupeaux, Les foréts belles au coeur. Je reconnais les visages des miens autour de la lampe Rassurés comme s'ils avaient Échappé á l'horreurdu ciel»19. Done, «visages rassurés», car c'est de nouveau la terre «qui ronge nuit et jour nos gouvernails d'élévation» pour nous empécher de nous envoler loin d'elle et de nous-méme dans les régions du vertige. Ici la terre n'est plus le cachot dont il était naguére question, symbole du poids et du mal. «Échappé á l'horreur du ciel», l'homme se rejouit de pouvoir réassumer sa condition terrestre: «Et le liévre qui veille en nous se rejouit dans son gfte; II hume son poil doré Et l'odeur de son odeur, son coeur qui sent le cerfeuil»20. L'infini celeste devient le cachot oü l'áme est en prison, enfermée á l'extérieur dans un espace illimité: «Trop d'espace nous étouffe autant que s'il n'y en avait pas assez»21. Superviene semble renoncer aux voyages imaginaires et ce qu'il dédaignait dans «Projection» retrouve pour lui du prix: l'épaisseur humaine, la terre lourde qui empeche les décollages intempestifs... En effet, dans ce poéme «La table» qui ferme la trpisiéme section de notre recueil, le «coeur astrologue» paraít prét á renoncer aux astres. Dorénavant, voué á l'échec, le vol onirique se manifesté par une élévation suivie d'une retombée vers la terre. 1.2. La quite d'absoiu Cette exploration de l'espace ne peut étre dissociée des ambitions religieuses 19. Ibid. 20. Ibid., pág. 149. 21. «Á une enfant», Ibid., pág. i 88 CAUCE. Núm. 8. MUÑOZ ROMERO, María. Jules supervielle et ses gravitations dans le ... de noíre poete, si touteíois on comprend le mot «religieux» dans son sens le plus large, c'est-á-dire d'une quéte d'absolu. En effet, l'exploration du «haut-ciel» s'explique par une recherche moins de Dieu que des origines, du point fixe de l'éíre. Pourtant, dans «Chanson», le poete s'adresse au Christ, sur un ton de défi et comme avec reproche: «Jesús, tu sais chaqué feuille Qui verdira la forét, La racine en terre, seule, Qui devore son secret, Tu peux suivre les poissons Tourmentant les profondeurs, Tu fais naítre des chansons Si loin au-delá des mers Écoutez-le bien, demain, Jésus aura oublié, Ne sera qu'une statue Peinte sur la cheminée»22. L'appel á Jésus est l'appel desesperé de queiqu'un qui ne croit pas encoré en un dieu, mais qui se sent incapable de vivre sans l'espoir de pouvoir un jour croire. Ce Messie qu'il invoque est un Christ qui, détourné de sa vocation sumaturelle, incarne ¡a «pansympathie». II entend tout et il se fait partout entendre. II enregistre le chant de la Création et il diffuse le sien «urbi» et «orbi». II est le supérieur, le patrón, le modele que le poete s'est choisi. II s'agit d'un étrange Jésus, tres peu separé du poéte-méme. Le Jésus de l'evangile, le Christ de la religión catholique n'existe que par la magie de l'art ou ia crédullté des fidéies. II y a dans Gravitations une autre occasion oú Superviene parle de Jésus: «Air pur, air des oiseaux, air bleu de ia surface, Voici Jésus qui s'avance pour maconner la voüte du ciel. La terre en passant fróle ses pieds avec les foréts le pius douces. Depuis deux mille ans ii l'a quittée pour visiter d'autres sphéres, Chaqué Terre s'imagine étre son unique maftresse Et prepare des auirlandes nuptiales de martyrs. 22. «Chanson», Ibid., pág. 121. 89 CAUCE. Núm. 8. MUÑOZ ROMERO, María. Jules supervielle et ses gravitations dans le ... oü bat le «coeur astrologue», n'est pas moins vécue, en effet, que contemplée. Elle envahit le «moi profond», mais en luí prétant une configuration imaginaire, une morphologie celeste qui la rend plus aisément perceptible. Superviene dépeint, ainsi, simultanément la nuit qui régne au-dedans et celle qui s'étend au-delá de ses paupiéres closes. Oui, la nuit dont réve Superviene est «spacieuse». Elle incite l'áme á graviter librement. Les profondeurs ténébreuses de la nuit finiront peut-étre par lui livrér ce qu'elles ont de lumineux. C'est la nuit personnelle du poete qui étouffe tous les sons. Elle «roule» du silence». Ne se laissant point distraire par le tracas de l'existence, le poete écoute le silence qui régne en lui. Souffrant d'insomnies, Jules Superviene a de la nuit une connaissance autre que celle qu'en ont les «bien-dormants». «L'obscurité me desaltere», dit-il dans La Fable du Monde42. La nuit, pour lui, est une demeure accueillante. Le poete, inquiet, cherche la nuit qui le rend au monde derriére les paupiéres. Elle le rassure et lui permet d'étre vraiment lui-méme. Dans la nuit, son imagination le rend maítre du monde. La nuit tient une grande place dans ce recueil, mais elle n'est pas toujours bienveillante; parfois c'est une nuit sinistre, ennemie, mechante, menacante pour les hommes qu'elle poursuit mSme pendant le jour: «O nuit frappée de cécité, O toi qui vas cherchant, méme á travers le jour Les hommes de tes vieilles mains trouées de miracles»43. La nuit est ici, en effet, un principe mauvais; elle est vieille, c'est une sorte de sorciére aveugle, de sinistre filandiére. C'est malgré elle que les étoiles maintiennent, sous son régne obscur, une source miraculeuse de lumiére et de vie. La nuit es aussj considérée souvent comme une prison qui fait obstacle á toute connaissance du monde. Ainsi, parlant des bijoux de sa mere morte, le poete assimile le bracelet qui gít au fond d'un coffre dont on ne le sort plus á la lune prisonniére de la nuit: «Ce bracelet fut de toi qui brille en la nuit d'un coffre En cette nuit écrasée oü le croissant de la lune Tente en vain de se lever Et recommence toujours, prisonnier de l'impossible»44. 42. La Fable du Monde, pág. 65. 43. «Les germes», Gravítations, pág. 134. 44. «Le portrait», Ibid., pág. 90. 96 CAUCE. Núm. 8. MUÑOZ ROMERO, María. Jules supervielle et ses gravitations dans le ... Sur Phomme aussi, la nuit étend ses pouvoirs; elle le punit d'avoir voulu aller jusqu'en son centre: «Pour avoir mis le pied Sur le coeur de la nuit Je suis un homme pris Dans les rets étoilés»45. La nuit fait naítre l'inquiétude; son approche terrif ie et inspire de la crainte aux etres éphéméres46. La nuit favorise l'angoisse; c'est pendant la nuit que les elements anxieux viennent interroger le poete et peupler ses songes47. La nuit abolit la vue, source principale de la connaissance, et nous dérobe l'univers. L'obscurité représente alors l'ignorance, la part d'inconnu qui continué de subsister. Enfin la nuit se trouve liée á la mort: lorsqu'il songe á sa mere défunte, le poete parle de la nuit et confond nuit et mort pour décrire le Iever du jour: «L'aurore qui tous les jours sort des draps lourds de la mort, Á demi asphyxiée, Tardant á se reconnaítre»48. Le temps lui-méme, dans son déroulement chronologique, s'identifie á la nuit; l'homme s'y englue et s'y immobilise: «Nous nous enlisons réduits Á une nuit sans espace, Á des couches d'ossement, Affres de la géologie»49. Pris dans des ténébres sans repéres, il n'appartient plus ni au passé, ni au présent, ni au futur; et lui qui cherche á saisir le monde dans son immédiateté, se sent devenir squelette sans age. 45. «Vivre», Ibid., pág. 153. 46. «La terreur de l'éphémére / Á-l'approche de la nuit» («Chanson», Gravitations, pág. 121). 47. Voir «Houle», Gravitations, pág. 125. 48. «Le portrait», Ibid., pág. 90. 49. «Loin de l'humaine saison», Ibid., pág. 184. 97 CAUCE. Núm. 8. MUÑOZ ROMERO, María. Jules supervielle et ses gravitations dans le ... La mort est bien une nuit éternelle; cette lettre á Étiemble le montre parfaitement: «Caillois me demande 1 ou 2 poémes «nocturnes» (...) Je lui enverral quelque chose sur la mort plutót que sur la nuit: il est vrai que ees dames voisinent souvent dans ma poésie»50. Mais si Superviene descend dans la nuit, ce n'est pas pour s'y abímer et s'y engouffrer indéfiniment sans trouver d'issue. La peur du noir est identique á celle de la mort. C'est alors dans la lumiére que le poete met sa confiance, quand ayant traversé l'océan périlleux de la nuit, il retrouve refuge aux «quais de l'aurore». Pourtant, la lumiére á laquelle il revient n'est pas celle du grand jour. Et de méme que Superviene evite la ciarte trop forte du jour, de méme il a besoin d'atténuer avec de la lumiére les ténébres éblouissantes de la nuit. C'est ainsi que le jour du poete gardera toujours quelque chose de nocturne et que son sommeil sera «devoré de ciel». Superviene, poete de la nuit, certes, mais d'une nuit étoilée. Son beau ciel de minuit s'ouvre en nous montrant ses trésors, les étoiles, ees feux dansants, aussi brefs que vifs, qui, esclaves d'une mystérieuse puissance oppressive, se voient empéchés de «pousser un seul cri». Elles sont toujours lá, comme des compagnons secourables. Comme le poete, elles aussi sont suspendues dans l'infini de l'espace-temps: leurs rayons nous arrivent du fond de «millions horribles d'années-lumiére»51. Semblables á l'auteur, elles se situent, pour ainsi diré, en deca et au-delá de l'histoire. Ainsi done, Superviene n'aime pas la nuit, sinon iorsqu'elle est éclairée: «Vous faites voir clairement ce qu'est la poésie pour moi. C'est justement une défense contre la Nuit absolue oü je refuse de sombrer»52. La noirceur extérieure aussi bien que les ténébres intérieures lui répugnent; et précisément la poésie permet de les éclairer. «Le poéme est un fruit, affirme Pierre Guiraud, que l'esprit tire des ténébres pour l'exalter dans la lumiére»53. 50. Supervielle-Etiemble, Correspondance..., op. cit., lettre du 15 mars 1942, pág. 93. 51. «Les germes», Gravitations, pág. 135. 52. Supervielle-Etiemble, Correspondance..., op. cit., lettre du 11 juin 1942, pág. 94. 53. Pierre Guiraud, Essais de stylistique, Paris, Klincksieck, 1969, pág. 131. 98 CAUCE. Núm. 8. MUÑOZ ROMERO, María. Jules supervielle et ses gravitations dans le ... Pour que Superviene aime la nuit, ¡I faut done que des lumiéres la parsément. La LUNE joue un role modeste: elle n'est mentionnée que treize fois, alors que les ÉTOILES reviennent trente deux fois dans ce recueil. En effet, dans Gravitations, les «distances» constellees sont á l'honneur: «Dans l'esprit plein de distances qui toujours se développent Comme au fond d'un télescope L'homme accueille les aveux de sa pensée spacieuse, Carte du ciel oü s'aggravent Altaír et Bételgeuse. L'áme d'obscures patries Róde désespérément dans le ciel indivisible. Passe du cóté d'Arcturus Un vol de fleches perdues»54. Done, le poete comme l'astronome sait distinguer telle étoile precise: Alta'ír (p. 143 et 163), Le Cygne et Bételgeuse (p. 102 et 143), Arcturus (p. 144). Inversement, l'étoile sait distinguer le poete parmi les autres hommes: «Une étoile souléve, abaisse mes paupiéres Sachant me déceler parmi morts et vivants Méme si je me cache dans un herbeux sommeil Sous le toit voyageur du réve»55. Comme le poete, elles sont tremblantes et craintives. Elles rendent la nuit hospitaliére et accueillante; elles apportent le calme intérieur et suscitent le réve; et, surtout, elles nous offrent la précieuse garantie de leur lumiére: «De soi-méme prisonniéres Elles brúlent une lumiére Qui les attache, les délivre Et les rattache sans merci»56. Done, poete de la nuit, Superviene ne fait des adieux définitifs á la ciarte. Tout au contraire, il veille á la survie des étoiles, dont il a besoin pour éclairer le régne de Paveuglement et de l'angoisse oú elles représentent des «trous» miraculeux. 54. «Distances», Gravitations, págs. 143-144. 55. «Houle», Ibid., pág. 125. 56. «Haut ciel», Ibid., pág. 132. CAUCE. Núm. 8. MUÑOZ ROMERO, María. Jules supervielle et ses gravitations dans le ... 2. LES ViSAGES DU TEMPS Jules Superviene et le temps? On sait qu'il est, par excellence, un poete de l'espace: de l'euphorie exaltée des grandes étendues de la pampa dans Débarcadéres (1922) au déchirement du Corps Tragique (1959), c'est en termes d'espace que se disent l'assurance et les vertiges du moi. Chez Superviene, le rapport du moi au monde est done essentiellement un rapport d'espace; mais c'est un espace qui n'est jamáis puré simultanéité; il est traversé et balisé par les signes du temps; le temps y inscrit sa félure, sa ligne de partage irremediable. L'espace supervieliien est ainsi constamment ouvert á la profondeur du temps. Le moi qui voudrait y trouver un repos, y sent une déchirure irreparable. En fait, le temps mine l'espace, et méme l'espace intérieur, qui se réve dos sur son intégrité. 2.1. Expioration du temps vers le PASSÉ et vers I'AVENIR: genése et Apocalypse Dans Gravitations Superviene se rend maítre du temps. Le sentiment de la distance spatiale glisse vers une réverie toute temporelle. Ainsí le temps n'est plus concu comme une surface incommensurable, mais comme une profondeur substantielle oü l'étre s'engouffre. James A. Hiddleston57, en étudiant la conception du temps chez Superviene jusqu'en 1925, découvre qu'au refus de l'espace immense correspond un refus du passé, et qu'au moment de l'irruption d'un infini vertical, le temps commence aussi á se creuser, á se révéler gouffre sans fond. Le temps devient vertical, luí aussi, d'une verticalité ascendante s'il nous transporte, descendante lorqu'il angoisse. En effet, en cédant á l'infini spatial, Superviene découvre en méme temps l'infinijemporel. Le poete essaie, done, d'affranchir l'áme des servitudes d'un paysage et d'un temps circonscrits. II evoque un royaume sans frontiéres oü les distances, tantót spatiales, tantót temporelles, me comptent plus: «Venant de l'áge de pierre une rumeur de bataille Traversé l'air éternel Montant la cote du ciel Entourée de cris errants»58 Ce poéme («Distances») suppose une plongée dans le passé le plus lointain de l'histoire, plongée qui nous montre que le temps, á l'égal que l'espace, est une dimensión profonde et vertigineuse qui demande á étre explorée. En effet, si l'«échelle» de l'áme est «extensible jusqu'aux étoiles», pourquoi ne 57. James A. Hiddleston, L'univers de Jules Superviene, op. cit. 58. «Distances», Gravitations, pág. 143. 100 CAUCE. Núm. 8. MUÑOZ ROMERO, María. Jules supervielle et ses gravitations dans le ... le serait-elle pas aussi jusqu'aux siécles passés et futurs, jusqu'au premier jour du monde et jusqu'au siécle des siécles? Et, en vérité, Superviene se meut á travers le temps aussi agilement qu'á travers l'espace. Sa «modeste ubiquité dans le temps» emancipe et délivre de toute entrave son «ame emprisonnée». II retrouve le lycéen qu'il fut59, il evoque le jour de sa naissance60, il se sait le contemporain de tous les personnages qui ont vécu successivement sa vie sous un nom unique. II s'identifie aussi á cette «vague de la mer navigant depuis Homére/Recherchant un beau rivage pour que bruissent trois mille ans»61. «Le regard d l'áme», dans les poémes de Superviene, traverse le temps á vive allure. II embrasse, d'emblée, l'origine ou la fin des temps. Le moment présent ne lui suffit jamáis; trop éphémére, il n'offre pas assez de possibilités. Le présent est moins le temps de la présence que de l'absence et de la séparation. II est par définition incertain et flou: il est une frange indistincte de la durée, rongée á la fois par le passé dont il ne cesse de s'extraire et par le futur oü il bascule continuellement. Contrairement au passé, figé dans son antériorité immuable, le présent chez Superviene n'est jamáis immobile; toujours pris entre passé et futur, au centre desquels il constitue un simple point d'échange; il n'existe que comme conscience d'un passage: il est un continuum, mais il ne se confond pas avec un bonheur de la continuité, car la durée qu'il instaure, loin de rerprésenter pour la conscience une permanence, une stabilité dans le temps, impose le sentiment d'un universel écoulement. Dans le présent s'inscrivent ainsi les traces d'un passé mort et la certitude irremediable d'un engloutissement futur. Georges Poulet, parlant sur Superviene dans ses Études sur le temps humain, dit: «Que le présent est pauvre et sec, songe Superviene, comme il est dénue par la non-présence de l'avenir, par le peu d'empressement que met celui-ci á s'amener et á s'accomplir! et combien dégar- ni encoré par la non-présence du passé, par lahate intempestiveque met celui-ci á se soustraire á notre attention perceptive!><62. Ainsi done, pour un coeur affamé d'éternité, les gravitations dans l'espace ne pouvaient se borner au minee instant présent, elles devaient se confondre avec un 59. «Sans murs», Ibid., págs. 118-119, et «Mathématiques», Ibid., pág. 120. 60. «Montevideo», Ibid., págs. 116-117. 61. «Houle», Ibid., pág. 125. 62. Georges Poulet, «Superviene» ¡n Études sur le temps humain III, París, Pión, 1964, pág. 115. 101 CAUCE. Núm. 8. MUÑOZ ROMERO, María. Jules supervielle et ses gravitations dans le ... essor á travers les siécles. Le poete, en effet, s'évade vers le passé et vers l'avenir: «Je vais clandestinement Du passé á l'avenir Parmi la vigne marine Qui éloigne le présent»63. Mais normalement —et nous touchons lá son originante profonde— Superviene ne cherche pas á retrouver son propre passé ou á imaginer son avenir prochain. C'est aux extrémités qu'il se precipite. Genése et apocalypse donnent matiére á ses méditations favorites. Superviene ne songe qu'á l'origine des temps ou á la fin du monde: réflexions hallucinantes qui suscitent l'angoisse. Guanamiru remonte ainsi les générations jusqu'á éprouver un malaise tres vif: «II ne se rappelait pas seulement son enfance, mais celle de son pére et méme de ses arriéres-grands-parents qu'il n'avait jamáis connus jusqu'alors. Et il ressentit les afires d'une mémoire oü il s'enlisait indéfiniment sans parvenir á en toucher le fond»64. Dans la section intitulée «Matins du monde», il semble interrompre la creátion du monde avant leseptiémejour. II y dépeint lespremiersinstantsde l'univers: les plantes et les animaux ne savent pas encoré quelle sera leur fonction sur terre et hésitent entre mille possibilités. Toute la nature est suspendue dans une attente émerveillée: «Alentour naissaient mille bruits Mais si pleins encor de silence Que l'oreille croyaít ouír Le chant de sa propre innocence. Tout vivait en se regardant, Miroir était le voisinage oü chaqué chose allait révant Á l'éclosion de son age. Les palmiers trouvant une forme Oü balancer leur plaisir pur Appelaient de loin les oiseaux Pour leur montrer des dentelures»65. 63. aLoin de l'humaine saison», Gravitations, pág. 183. 64. L'Homme de la Pampa, París, Gallimard, 1955, pág. 184. 65. «Le matin du monde», Gravitations, pág. 109. 102 CAUCE. Núm. 8. MUÑOZ ROMERO, María. Jules supervielle et ses gravitations dans le ... C'est la premiére des aubes que Superviene evoque dans ce poéme et c'est la naissance d'un enfant (le sien), l'éveil d'une ame neuve, qui voit le jour pour la premiére fois, qu'il célebre dans «L'áme et l'enfant»: «Ton sourire, Frangoise, est fluide d'enfance Et le monde oú tu vis encoré mal éclairé, Mais ton ame déjá luit dans sa ressemblance Elle a la joue aimante et le teint coloré»66. Á ce motif de l'origine se trouve joint le motif du matin. Moment oü le monde emerge des profondeurs nocturnes toujours un peu terrifiantes et retrouve sa realité lumineuse, le matin ressemble fort á une nouvelle naissance; cette eclosión qui chaqué jour se renouvelle, est un moment d'innocence oü le monde retrouve provisoirement sa beauté et sa pureté natives. Et si chaqué matin se renouvelle la genése du monde, chaqué matin également le poete connaít une nouvelle naissance; á l'aurore, il acquiert de nouveau son regard ""d'erifant, pur et transparent. Ainsi, chaqué matin constitue une renaissance, tout matin est premier jour de la Création. Mais, á cóté de cette poésie d'anticipation, qui remonte la pente des temps jusqu'aux origines du monde, se déploie aussi une poésie de destruction. En effet, un autre mobile, plus décisif, méne notre poete á imaginer la fin méme des temps: le désir d'outrepasser l'événement qui paraít le dernier de tous. C'est pourquoi la «Prophétie» se situé au lendemain de la ruine de la terre, alors que des fragments dépareillés de la Création traínent encoré dans l'espace: «De toutes les maisons du monde Ne durera plus qu'un balcón Et de l'humaine mappemonde Une tristesse sans plafond, Du feu de l'Océan Atlantique Un petit goüt salé dans l'air, Un poisson volant et magique Qui ne saura rien de la mer...»67. Rien ne subsistera done de ce que nous avons aimé; quelques vestiges, sans plus: un poisson volant, un balcón, etc. Devenue aveugle, la Terre ne connaitra plus l'alternance réguliére des jours et des nuits; son relief aura disparu... 66. «L'áme et l'enfant», Ibid., pág. 94. 67. «Prophétie», Ibid., pág. 105. 103 CAUCE. Núm. 8. MUÑOZ ROMERO, María. Jules supervielle et ses gravitations dans le ... Dans le poéme intitulé «Terre»68, celle-ci ne sera plus qu'une «vieillarde de l'espace» dont les jeunes astres se moqueront et plaisanteront. Le poete menace la Terre qui par la pesanteur retient les hommes et les emprisonne. Un jour, las de sa vieillesse, ils partiront coloniser les astres. Partant avec tous les animaux, ils délaisseront la Terre dans une immense migration cosmique. Et la Terre deviendra silencieuse, ensevelie dans l'oubli: «II ne reste que l'oubli Sur la planéte immobile»69. 2.2. Le caractére d'éternité de l'espace Mais cette fuite vers les origines ou vers la fin du monde que nous voyions tout á l'heure, n'apporte pas le réconfort esperé: «Le passé, l'avenir Comme des chiens jumeaux flairent autour de nous»70. Ce. qui supprime l'angoisse, c'est de constater que, méme si le temps s'écoule, l'univers ne change guére: la vague qui vient s'effranger sur le sable est la méme qu'aux temps homériques et depuis trois mille ans elle reste semblable71. Cette quasi-identité supprime l'impression que le temps a passé. Le nuage que nous apercevons différe-t-il tellement de celui qu'a pu voir jadis Charles-Quint?72. C'est pourquoi une derniére ressource reste: tenter de saisir l'instant temporel, oü passé, présent et futur s'abolissent. Superviene nous montre ainsi un cheval que tourne la tete pour regarder et qui apergoit ceci: «(...) ce qu'un autre cheval Vingt mille siécles avant luí, Ayant soudain tourné la tete Apergut á cette heure-c¡»73. Cette visión demeure identique et immuable á travers les ages. Distants de vingt mille siécles, les deux instants se superposent et n'en forment plus qu'un, 68. «Terre», Ibid, págs. 212-213-214. 69. «Loin de l'humaine saison», Ibid., pág. 186. 70. «Prairie», Ibid., pág. 154. 71. «Houle», Ibid., pág. 125. 72. «Grenade», Ibid., pág. 130. 73. «Mouvement», Ibid., pág. 113. 104 CAUCE. Núm. 8. MUÑOZ ROMERO, María. Jules supervielle et ses gravitations dans le ... qui échappe á la temporalité. On retrouve ce méme instant d'éternité avec l'équipage de la nef qui «cherche la mer»74: les matelots ne subissent aucun vieillissement et restent identiques, sans que le temps paraisse s'écouler. De méme dans «Haut ciel», étoiles et vaisseau, les deux motifs principaux de ce poéme, souffrent du méme mal: enfermes tous les deux dans un éternel présent, ils n'ont pas de passé ni d'avenir, ils n'ont pas d'espoir, ils sont livrés á l'arrét capricieux et sans appel du destin: «S'ouvre le ciel touffu du milieu de la nuit Défendant aux étoiles de pousser un seul cri Dans le vertige de leur éternelle naissance. Elles refoulent dans les siécles L'impatience originelle Qu'on reconnaít légérement Achaque petit cillement. On devine l'ahan des galériens du ciel Tapis parmi les rames d'un navire sans age Qui laisse en l'air un murmure de coquillage Et navigue sans but dans la nuit éternelle, Dans la nuit sans escales, sans rampes ni statues, Sans la douceur de l'avenir Qui nous fróle de ses plumes Et nous défend de mourir»75. Tournant en rond dans une immensité á la fois spatiaie et temporeile, voué á la solitude la plus intégrale, Superviene se sent solidaire de ees étoiles et de ce vaisseau. LUÍ aussi, il est suspendu dans l'infini de l'espace-temps; il se sent appartenir á tous les ages, sans appartenir á aucun véritablement. En effet, pour le poete privé de moi et de vie, perdu dans un vide immense, le temps n'existe plus. Refusant de se projeter dans un avenir immédiat, il reste suspendu dans le néant du moment présent. Le temps ne s'écoule plus, comme á l'ordinaire, vers l'avenir, mais s'arréte brusquement pour se figer dans l'immobilité. Ce refus de l'avenir est, sans doute, motivé par la conviction qu'a le poete que le moi qu'il créerait ainsi ne pourrait étre qu'un moi temporaire et contigent. 74. «Équipages», Ibid., pág. 114. 75. «Haut ciel», Ibid., págs. 132-133. 105 CAUCE. Núm. 8. MUÑOZ ROMERO, María. Jules supervielle et ses gravitations dans le ...