Atala
Abstract
Contiene: Atala ; Voyage a Clermont (Auvergne)
Full text
er PRÉFACE: On voit parlalettre précédente (1) ce qui a donné lieu à la publication d’Atalaavantmon ouvrage sur le Génie du Christianisme,dontelle fait partie. Il ne me reste plus qu’à rendre compte de la manière dont cette histoire a été composée. J'étais encore très-jeune lorsque Je conçus l’idée de faire l’épopée de l'homme de la nature, ou de peindre les mœurs des Sauvages, en les AHLI/ PEL Th Alala vemant délivrer Chactas, rique, je ne vis pas de sujet plus intéressant, surtout pour les Français, que lemassacre de la colonie des Natchez à la Louisiane en 1727. Toutes les tribus indiennes conspirant après deux siècles d’oppression, pour rendre la liberté au Nouveau-Monde, me parurent -offrirunsujetpresque aussi heureux que la conquête du Mexique. Je jetai quelques fragments de cet ouvrage sur le papier ; mais je m’aperçus bientôt que je manquais des vraies couleurs, et que, si je voulais faire une image semblable, il fallait, à l’exemple liant à quelque événement connu. Après la découverte de l'Amé- |. d'Homère, visiter les peuples que je voulais peindre. En 4789, (1) La lettre dont il s’agit ici avait été publiée dans le Journal des Débats et dans le Publictste (1800); la voici : LAGNY, — [Imprimerie de VraLar et Cie, « Dans mon ouvrage sur lc Génie du Christianfeme, ou les Beautés de la religion chrétienne,
9 ATALA. om je fis part à -M, de Malesherbes du dessein que j'avais de passer en Amérique, Mais désirant en même temps donner un but utile à mon voyage, je formai le dessein de découvrir par terre le passage tant recherché, et sur lequel Cook même avait laissé des doutes. Je partis, je vis lessolitudes américaines, et je revins avec des plans pour un second voyage, qui devait durer neuf ans, Je me proposais de traverser {out le continent de l'Amérique septentrionale, de remonter ensuite le long des côtes, au nord de la Californie, et de revenir par la baie d'Hudson, en tournant sur le pôle (1).M. de Malesherbes se chargea de présenter mes plans au gouvernement, et ce fut alors qu'il entendit les premiers fragments du petitouvrageque je donneaujourd’hui au public, La révolution mit fin à tous mes projets, Couvert du sang de mon frère unique, de ma belle-sœur, de celui de l'illustre vicillard leur père; ayant Vu ma mère et une autre sœur pleine de talents mourir des suiles du traitement qu’elles avaient éprouvé dans les cachots, j'ai erré sur les terres étrangères où le seul ami que j'eussé conservé s’est poignardé dans més bras (2). De tous mes manuscrits sur l'Amérique, je n'ai sauvé que quelques fragments, en particulier Atala, qui n’était elle-même qu'un épisode des Natchez (3), Atala à été écrite dans le désert, . etsous les huttes des Sauvages. Je ne sais si le public goûtera celte histoire, qui sort de toutes les routes connues, et qui pré= sente une nature et des mœurs tout à fait étrangères à l’Europe, 1 ny a point d'aventure dans Atala, C’est une sorte de poëme (4), moitié descriptif, moitié dramatique : tout consiste dans la peinlure de deux amants qui marchent et causent dans la solitude : el dans le tableau. des troubles de l'amour, au milieu du calme des déserts. J’ai essayé de donner à cet ouvrage les formes les plus antiques; il est divisé en prologue, récit el épilogue. Les principales parties du récit prennent une dénomination comme les chasseurs, les laboureurs, ete. ; et c'était ainsi que dans les premiers siècles de la Grèce les Rhapsodes chantaient sous divers titres les fragments de l’Iliade et de l'Odyssée. Je dirai aussique mon but n’a pas été d'arracher beaucoup de larmes : il me semble que c’est une dangereuse erreur avancée, comme lant d’autres, par Voltaire, que les bons ouvrages sont ceu® qui font le plus pleurer, 1 y a tel drame dont personne ne voudrait être l’auteur, et qui déchire le cœur bien autrement que l'Enéide. On n’est point un grand écrivain parce qu'on met l'âme à la torture. Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie ; il faut qu’il s'y mêle autant d'admiration que de douleur, C'est Priam disant à Achille + Avdpôe ratdopovoto rôti arèpe niïo ôpéyso 0e. Juge de l'excès dé mon malheur, puisque je baise la main qui à tué mon fils. il se trouve une parlie entière consacrée à la podtique du Christiantsme, Celle partie #e divise en quatre livres : poésie, beaux-arts, littérature ; harmonies de la religion avec les soùn@s de la na turé et les passions du cœur humain. Dans ce livre, j'examine plüsieurs sujels qui n'ont pu entrer dans les précédents, tels que les effets des ruines gothiques comparées aux autres sorles de ruines, les sites des monastères dans la solilude, ete. Ce livre efl Lermimé par une anecdote extraite de mes Voyages en Amérique, et écrite sous les hültes mêmes des Sauvages; elle est intitülée Atala, etc. Quelques épreuves de celte pelile histéire s'étant lrouvées pour prévenip th accident qui me causerail un tort infini, je me vois übligé de l'imprimer À pärt, avant mon grand ouvrages 4 Si vous vouliez, citoyen, me faire le plaisir de publier ma lelire, vous me rendriez un imPorlant service. J'ai l'honneur d’être, ge, » (M. Mackenzie a depuis exécuté we partie de ce plan. d (2) Nous avions élé tous deux cinq jours sans nourriture, ; | andis que ma famille était ainsi massacrée, emprisonnée et bannie, une de mes sœurs, qui deit -eents hommes, et demande pour seule récompense qu'on melle ME de U Wribunal lui répond : J1 faut que tu sois une coquiné de Dr mldeg FA EEE les brigands. ont tant de déférence pour toi, D'ailleurs, la république ne te êts tü as fait! elle wa que trop de défenseurs , et elle manque de païn, Voilà les hommes don, Buonaparte a délivré la France ! (3) Voyez la Préface des Natchez (4) Je suis obligé d’avertie 4e si je me sers ici du mot de poïme, c'est faute de savoir comment me faire entendre autrement, Je ne ‘suis point de ceux qui éonfondent la prose et les vers. Le poële, quoi qu’on en dise, est loujonrs l’homme Par excellence, el des volumes entiers de prose descrip= ve ne valent pas cinquante beaux vers d'Homère, de Virgile ou de Racine, EEE 0 C’est Joseph s’écriant : Ego sum Joseph, frater vester, quem vendidistisin Ægyptum. Je suis Joseph, votre frère, que vous avoz vendu pour l'Égypte. Voilà les seules larmes qui doivent mouiller les cordes de la. lyre. Les Muses sont des femmes célestes qui ne défigurént point leurs traits par des grimaces; quand elles pleurent, c’est avec un secret dessein de s’embellir. Au reste, je ne suis point, comme Rousseau, un enthousiaste des Sauvages ; et, quoique j'aie peut-être autant à me plaindre de la société que ce philosophe avait à s’en louer, je ne crois point que la pure nature soit la plus belle chose du monde. Je l'ai tou. jours trouvée fort laide, parlout où j'ai en occasion de la voir: Bien loin d’être d'opinion que l’homme qui pense soit un animal M dépravé, je crois que c’est la pensée qui fait l’homme. Ave ce mot de nature, 6h a tout perdu, Peignons la nature, mais a belle nature : monstres. m2 l’art ne doit. pas s'occuper de limitation des s LEE LR Les moralités que j'ai voulu faire dans Atala sont faciles à à . , JA: 1 1 + découvrir ; et comme elles sont résumées dans l’épilogue, jen'en. parlerai point ici; je dirai seulement un mot de Chactas, l'amant ; d'Atala, 1. LÉ TES C'est un Sauvage qui est plus qu’à demi civilisé, puisque non: F # | i4 ” Phone. 2 # #4 À . : à LU . + y \ seulement il sait les langues vivantes, mais encore les langues mortes de l'Europe. L doit done s'exprimer dans Re AA convenable à la ligne sur laquelle il marche, entre la & et la nalure. Cela m’a donné quelques avantages, en le mnt 2 parler en Sauvage dans la peinture des mœurs, et en Européen. ‘ # dans le drame de la narration. Sans cela il eût fallu l'EnONCer à l'ouvrage + si je m'étais toujours servi du style indien, Atala eût, 4 Jecteur, É TE , c’est un simple prêtre qui parle sans rougir de la croiæ, du sang de son divin Maitre, de la chair mé rompue, etc. ; en un mot, c’est le prêlre tel qu'il est. rs qu est difficilé de peindre un pareil caractère sans revel en Re | l'esprit de certains lecteurs des idées de ridicule. Si je n’a ris pas, je ferai rire : on en jugera. | é à î pue S une chose à dire : je ne sais par quel TE ne lettre que j'avais adressée à M. de Foñlanes a excité k : w du publie beaucoup plus que je ne m'y altendais. Je EErsr q 16 quelques lignes d’un auteur inconnu passeraient sans rs ques; cependant les papiers publies ont bien voulu parler ! a cette lettre (4). En refléchissant sur ce caprice du public ; qui a fait attention à une chose de si peu de valeur, j'ai pensé que cela. pouvait venir du titre de mon grand ouvrage : Génie du CHE tianisme, etc. On s’est peut-être figuré qu'il s'agissait d’une ais faire de parti, et que je dirais dans ce livre beaucoup de malde … la révolution et des philosophes. Re. Il'est sans doute permis à présent, sous un gouvernement qui ne proscrit aucune opinion paisible, de prendre la défense du christianisme. Il a été un temps où les adversaires de celte rez, ligion avaient seuls le droit de parler. Maintenant la lice est os, verte, et cœux qui pensent que le christianisme est poétique et moral peuvent le dite tout haut, comme les philosophes peuvent soutenir le contraire, J’ose croire que si le grand ouvrage que, j'ai ehtrepris, et qui ne lardera pas à paraitre, était traité par une, main plus habile que la mienne, la question serait décidée. à 2 VAS Te" | 2 LS PE ) Re. Quoi qu'il en soit, je suis obligé de déclarer qu'il n’est pass queslion de la révolution dans le Génie du Christianisme : case général, j'y ai gardé une mesure que, selon toutes les appel rences, on ne gardera pas envers moi. 292 On m'a dit que la femme célèbre (2) dont l'ouvrage formait, le sujet de ma lettre, s’est plainte d’un passage de cette lettre. Je prendrai la liberté de faire observer que ce n’est pas moi as employé le premier larme que l'on me reproche, el qui n1esb (1) Voyez ceile lettre à la fin du Génie du Christianisme. — (2) Madame de Suë,
odieuse ; je n’ai fait que repousser le coup qu'on portait à un homme dont je fais profession d'admirer les talents et d'aimer tendrement la personne. Mais dès lors que j'ai offensé, j'ai été trop Join : qu'il soit donc tenu pour effacé, ce passage. Au reste, quand on à l'existence brillante et les’ talents de madame de Staël, on doit oublier facilement les petites blessures que nous eut faire un solitaire, et un homme aussi ignoré que je le suis: Je dirai un dernier mot sur Atala : le sujet n’est pas entièreATALA. 3 ment de: mon invention; il est certain qu'il y a euun Sauvage aux galères et à la cour de Louis XIV; il est certain qu’un missionnaire français à fait les choses que j'ai rapportées; il est certain que j'ai trouvé dans les forêts de l'Amérique des Sauvages emportant les os de leurs aïcux. el une jeune mère exposant le corps de son enfantsur les branches d'un arbre. Quelques autres circonstances aussi sont véritables; mais comme elles ne sont pas d’un intérêt général, je suis dispensé d'en parler. ss ATALA. PROLOGUE. La France possédait autrefois dans l'Amérique septentrionale un vaste empire qui s'étendait depuis le Labrador jusqu'aux Florides, et depuis les rivages de l'Atlantique jusqu'aux lacs les plus reculés du haut Canada. Quatre grands fleuves, ayant leurs sources dans les mêmes montagnes, divisaient ces régions immenses : le fleuve SaintLaurent, qui se perd à l’est dans le golfe de son nom; la rivière de l'Ouest, qui porte ses eaux à. des mers inconnues; le fleuve Bourbon, qui se précipite du midi au nord dans la baie d’Hudson : et le Meschacébé (1), qui tombe du nord au midi dans le golfe du Mexique. et Ce dernier fleuve, dans un cours de plus de mille lieues, arrose une délicieuse contrée que les habitants des États-Unis appellent le nouvel Eden, et à laquelle les Français ont laissé le doux nom de Louisiane. Mille autres fleuves, tributaires du Meschacébé, le Missouri, l’'Iinois, l’Akanza, l'Ohio, le Wabache, le Tenase , l’engraissent de leur limon et la fertilisent de leurs eaux. Quand tous ces fleuves se sont gonflés des déluges de l'hiver, uand les tempêtes ont abattu des pans entiers de forêts, les arbres déracinés s’assemblent sur les sources. Bientôt la vase les cimente, les lianes les enchaînent, et des plantes y prenant racine de toutes parts, achèvent de consolider ces débris. Charriés par les vagues écumantes, ils descendent au Meschacébé : le fleuve s'en empare, les pousse au golfe Mexicain, les échoue sur des bancs de sable, et accroît ainsi le nombre de ses embouchures. Par intervalle, il élève sa voix en passant sur les monts, et répand ses eaux débordées autour des colonnades des forêts et des pyramides des tombeaux indiens; c’est le Nil des déserts, Mais la grâce est toujours unie à la magnificence dans les scènes de la nature : tandis que le courant du milieu entraîne vers la mer les cadavres des pins et des chênes, on voit sur les deux courauts latéraux remonter, le long des rivages, des îles flottantes .de pistia et de nénuphar, dont les roses jaunes s’élèvent comme de petits pavillons. Des serpents verts, des hérons bleus, des flammants roses, de jeunes crocodiles, s’embarquent passagers sur ces vaisseaux de fleurs, et la colonie, déployant au vent ses voiles d’or, va aborder endormie dans quelque anse retirée du fleuve. Les deux rives du Meschacébé présentent le tableau le plus extraordinaire. Sur le bord occidental , des savanes se déroulent à perte de vue ; leurs flots de verdure, en s’éloignant, semblent monter dans l’azur du ciel où ils s’évanouissent. On voit dans ces prairies sans bornes errer à l’aventure des troupeaux de {rois ou quatre mille buffles sauvages. Quelquefois un bison chargé d’années, fendant les flots à la nage, se vient coucher, parmi de hautes herbes, dans une île du Meschacébé. A son front orné de deux croissants, à sa barbe antique et limoneuse, vous le (1) Vraï nom du Mississipi ou Meschassiph, LS prendriez pour le dieu du fleuve, qui jelte un œil satisfait sur la grandeur de ses ondes et la sauvage abondance de ses rives. . Telle est la scène sur le bord occidental; mais elle change sur le bord opposé, et forme avec la première un admirable contraste. Suspendus sur le cours des eaux, groupés sur les rochers et sur les montagnes, dispersés dans les vallées, des arbres de tontes les formes, de toutes les couleurs, de tous les parfums, se mélent, croissent ensemble, montent dans les airs à des hauteurs qui fatiguent les regards. Les vignes sauvages, les bignonias, les coloquintes, s’entrelacent au pied de ces arbres; escaladent leurs rameaux, grimpent à l'extrémité des branches, s’élancent de l’érable au tulipier, du tulipier à lalcée, en formant mille grottes, mille voûtes, mille portiques. Souvent, égarées d'arbre en arbre, ces lianes traversent des bras de rivière, sur lesquels elles jettent des ponts de fleurs. Du sein de ces massifs, le magnolia élève son cône immobile; surmonté de ses larges roses blanches, il domine toute la forêt, et n’a d’autre rival que le palmier, qui balance légèrement auprès de lui ses éventails de verdure. E Une multitude d'animaux placés dans ces retraites par la main du Créateur y répandent l’enchantement et la vie. De l’extrémité des avenues on aperçoit des ours, enivrés de raisins, qui chancellent sur les branches des ormeaux ; des cariboux se baignent dans un lac; des écureuils noirs se jouent dans l'épaisseur des feuillages ; des oiseaux-moqueurs, des colombes de Virginie, de la grosseur d’un passereau, descendent sur les gazons rougis par les fraises; des perroquets verts à tête jaune, des piverts empourprés, des cardinaux de feu, grimpent en circulant au haut des cyprès ; des colibris étincellent sur le jasmin des Floñides, et des serpents-oiseleurs sifflent suspendus aux dômes des bois, en s'y balançant comme des lianes, | Si tout est silence et repos dans les savanes de l’autre côté du fleuve, tout ici, au contraire, est mouvement et murmure : des coups de bec contre le tronc des chênes, des froissements d’anis maux qui marchent, broutent ou broient entre leurs dents les noyaux des fruits; des bruissements d'ondes, de faibles gémissements, de sourds meuglements, de doux roucoulements, remplis= sent ces déserts d’une tendre et sauvage harmonie. Maïs quand une brise vient à animer ces solitudes, à balancer ces corps flot- {ants, à confondre ces masses de blane, d'azur, de vert, de rose; à méler toutes les couleurs, à réunir tous les murmures : alors il sort de tels bruits du fond des forêts, il se passe de telles choses aux yeux, que j’essaierais en vain de les décrire à ceux qui n’ont point parcouru ces champs primitifs de la nature. Après la découverte du Meschacébé par le père Marquette et l'infortuné La Salle, les premiers Français qui S’établirent au Biloxi et à la Nouvelle-Orléans firent alliance avec les Natchez, nation indienne dont la puissance était redoutable dans ces contrées. Des querelles et des jalousies ensanglantèrent dans la suite la terre de l'hospitalité, I y avait parmi ces Sauvages un vieillard
4 ATALA. nommé Chactas (1), qui, par son âge, sa sagesse, et sa‘science dans les choses de la vie, était le patriarche et l'amour des déserts. Comme tous les hommes, il avait acheté la vertu par l’infortune. Non-seulement les forêts du Nouveau-Monde furent remplies de ses malheurs, mais il les porta jusque sur les rivages de la France. Retenu aux galères à Marseille par une cruelle injustice, rendu à la-liberté, présenté à Louis XIV, il avait conversé avec les grands hommes de ce siècle et'assisté aux fêtes de Versailles, aux tragédies de Racine, aux oraisons funèbres de Bossuet; en un mot, le Sauvage avait contemplé la société à son plus haut point de splendeur. Depuis plusieur$ années, rentré dans le sein de sa patrie, Chactas jouissait du repos. Toutefois le ciel lui vendait encore cher cette faveur ; le vicillard était devenu aveugle, Une jeune fille l'accompagnait sur les coteaux du Meschacébé, comme Antigone guidait les pas d'OEdipe sur le Cythéron, où comme Malvina conduisait Ossian sur les rochers de Morven. Malgré les nombreuses injustices que Chactas avait éprouvées de la part des Français, il les aimait. Il se souvenait toujours de Fénelon, dont il avait été Phôle, et désirait pouvoir rendre quelque service aux compatriotes de cet homme vertueux. Il s’en présenla une occasion favorable. En 1723 ; Un Français nommé René, poussé par des passions et des malheurs, arriva à la Louisiane. Il remonta le Meschacébé jusqu'aux Natchez, et demanda à être reçu guerrier de celte nation. Chactas Payant interrogé, et le trouvant inébranlable dans sa résolution, l’adopta pour fils, et lui donna pour épouse une Indienne appelée Céluta. Peu de temps après ce mariage, les Sauvages se préparèrent à la chassé du Castor. Chactas, quoique aveugle, est désigné par le conseil des sachems (2) pour commander l'expédition, à cause du respect que les tribus indiennes lui portaient, Les prières et les jeünes commencent ; les jongleurs interprètent les songes; On consulte les manitous; on fait des sacrifices de petun ; on brèle des filets de langue d’orignal ; on examine s'ils petillent dans la flamme } afin de découvrir la volonté des génies; on part enfin, après avoir mangé le chien sacré. René est de la troupe. À l’aide des contre-courants ; les pirogues remontent le Meschacébé , et entrent dans le lit de l'Ohio. C’est en automne. Les magnifiques déserts du Kentucky se déploient aux yeux étonnés du jeune Français. Une nuit, à la clarté de la lune, tandis que tous les Natchez dorment au fond de leurs pirogues, et que la flotte indienne, élevant ses voiles de peaux de bêtes, fuit devant une lé-: gère brise, René, demeuré seul avec Chactas , lui demande le récil de ses aventures. Le vieillard consent à le satisfaire, et assis avec lui sur la poupe de la pirogue, il commence en ces mots : LE RÉCIT. | LES CHASERURS. « Cest une singulière destinée, mon cher fils, que celle qui Tous réunit. Je vois en toi l’homme civilisé qui s’est fait sauvage ; {ü vois en moi l’homme sauvage que le Grand-Esprit (j'ignore Pour quel dessein ) à voulu civiliser, Entrés l’un et l’autre dans la carrière de Ja vie par les deux bouts opposés, tu es venu te reposer à ma place, et jai été m'asseoir à la tienne : ainsi nous {ns dû avoir des objets une vue totalement différente. Qui, de Es: de moi, a le plus gagné où le plus perdu à ce changement de position? C'est ce que savent les génies, dont le moins savant à plus + die tous les hommes ensemble. 4 ; eaine lune des fleurs (3), il y aura sept fois dix nage, El (rois neïges de plus (4), qué ma mère me mit au monde (1) Ea voix harmonieuse, — à 3 (2) Vicillards ou Conseillers, == (5) Mois de mai. — (4) Neige pour année ; soixante-lreize ans, ; sur le bord du Meschacébé. Les Espagnols s'étaient depuis peu établis dans la baie de Pensacola ; mais aucun blanc n’habitaif encore la Louisiane, Je comptais . à 1e feuilles lorsque je marchai avec mon père, le guerrier Outalissi,! peine dix-sept chutes de contre les Muscogulges, nation puissante des Florides. Nous nous joignimes aux Espagnols, nos alliés, et le combat se donna sur. une des branches de la Maubile. Areskoui (1)etles manitous ne. nous furent pas favorables, Les ennemis triomphèrent; mon père 2 3 perdit la vie; je fus blessé deux fois en le défendant. Oh! que ne descendis-je alors dans le pays des âmes (2) ! j'aurais évité les ; malheurs qui m’attendaient sur la terre. Les esprits en ordon= nèrent autrement : gustin. « Dans cette ville, nouvellement bâtie par les Espagnols, Je . 0] A L : à H G =. courais le risque d’être enlevé pour les mines de Mexico, lors- « qu’un vieux Castillan nommé Lopez, touché de ma jeunesseet * +| L À t 1 Le 47 LR 14 » ds à Saint-Auje fus entrainé par les fuyards à Sain GES A de ma simplicité, m'offrit un asile et me présenta à une sœur 24 avec laquelle il vivait sans épouse. « Tous les deux prirent pour moi les sentiments les plus tendres. On m’éleva avec beaucoup de soin; on me donna rues sortes de maîtres. Mais après avoir passé trente lunes à SaintAugustin, je fus saisi du dégoût de la vie des cités. Je dépens à vue d'œil : tantôt je demeurais immobile pendant des heuresà contempler la cime des lointaines forêts ; tantôt on me DE assis au bord d’un fleuve, que je regardais tristement couler. : me peignais les bois à travers lesquels celte onde avall passés" ei mon âme était {out entière à la solitude. dent « Ne pouvant plus résister à l’envie de retourner au r. NA un malin je me présentai à Lopez, vêtu de mes habits de Sau= # x ; Fe ches, et de l'autre vage, lenant d’une main mon arc et mes flèches, ë û 4 remis à mon généreux prolét= mes vêtements européens. Je les # RS je tombai en versant des torrentsde, (eur, aux pieds duquel x ET. ? 4 Ç . © oœ _ larmes. Je me donnai des noms odieux ; je m'accusai d’ingrati ss ère ! tu le vois toi-mêmes à d: is-je, à mon pére ! de tude : « Mais enfin, lui dis-je, ed ERAien ; | « je meurs si je ne reprends la vie de 4 « Lopez, frappé d’étonnement, voulut me détourner de . à dessein. Il me représenta les dangers que j'allais courir, en m'exposant à tomber de nouveau entre les mains AU gulges. Mais voyant que j'étais résolu à tout Men Se dant en pleurs, et me serrant dans ses bras : «Va, 5 , ? « enfant dé la nature! reprends celte indépendance de homme « que Lopez ne te veut point ravir. Si j'étais plus jeune ne « même, je l’'accompagnerais au désert (où j'ai aussi de Re « souvenirs ! }, et je te remetlrais dans les bras de ta mère: Quan f « tu seras dans {es forêts, songe quelquefois à ce vieil Epete « quk te donna l'hospitalité, et rappelle-toi, pour te porter « Pamour de tes semblables, que la première expérience que tu « as faite du cœur humain a été toute en sa faveur. » Lopez finit par une prière au Dieu des chrétiens, dont j'avais refusé d’em= brasser le culte, et nous nous quittâmes avec des sanglots. à «Je ne tardai pas à être puni de mon ingratilude. Mon re périence m'égara dans les bois, et je fus pris par un Pas | Muscogulges et de Siminoles, comme Lopez me l'avait pr se Je fus reconnu pour Natchez à mon vêtement et aux plumes qui ornaient ma tête. On m’enchaina, mais légèrement à cause dés ma jeunesse. Simaghan, le chef de la troupe, voulut TT nom; je répondis : «Je m'appelle Chactas, fils d’Outalissi, À « de Miscou, qui ont enlevé plus de cent chevelures aux héros « fils de Miscou, réjouis-toi ; tu seras brûlé au rand village.» EC Je repartis : «Voilà qui va bien;» et j'entonnai ma chanson de, mort. DE «Tout prisonnier que j'étais, je ne pouvais, durant les pre= miers jours, m'empêcher d'admirer mes ennemis. Le _Musco® gulge, et surloul son allié, le Siminole, respire la gaieté, | EE le contentement. Sa démarche est légère, son abord ouvert e (4) Dieu de la guêrre, == (2) Les enfers. + (er «€ Muscogulges. » Simaghan me dit: « Chactas, fils d'Outalisst,, 3 3
ATALA. 5) ET TO PP EE CR, ME TRANS ET ER ÈS CE ER SUR CREME NT sage, malgré sa renommée de sagesse ! Hélas! mon cher enfant, serein. Il parle beaucoup et avec volubilité; son langage est harmonieux et facile. L'âge même ne peut ravir aux sachems cette simplicité joyeuse : comme les vieux oiseaux de nos bois , ils mêlent encore leurs vieilles chansons aux airs nouveaux de leur jeune postérité. « Les femmes qui accompagnaient la troupe témoignaient pour ma jeunesse une pitié tendre et une curiosité aimable, Elles me uestionnaient sur ma mère, sur les premiers jours de ma vie ; elles voulaient savoir si l’on suspendait mon berceau de mousse aux branches fleuries des érables, si les brises m’y balançaient auprès du nid des petits oiseaux, C'était ensuite mille autres questions sur l'état de mon cœur : elles me demandaient si j'avais vu une biche blanche dansames songes, et si les arbres de la vallée secrète m’avaient.conscillé d'aimer. Je répondais avec naïveté aux mères, aux filles et aux épouses des hommes, Je leur disais : «Vous êtes les grâces du jour, et la nuit vous aime « comme la rosée. L’homme sort de votre sein pour se sus-. « pendre à votre mamelle et à votre bouche: vous savez des pa- « roles magiques qui endorment toutes les douleurs. Voilà ce « que m’a dit celle qui m'a mis au monde, et qui ne me reverra « plus! elle m’a dit encore que les vierges étaient des fleurs mys- « lérieuses, qu’on trouve dans les lieux solitaires. » «Ces louanges faisaient beaucoup de plaisir aux femmes; elles: me comblaient de toutes sortes de dons; elles m'apportaient de la crème de noix, du sucre d'érable, de la sagamité (1), des jambons d'ours, des peaux de castor, des coquillages pour me parer, et des mousses pour ma coûche. Elles chantaient, elles riaient avec moi, et puis elles se prenaient à verser des larmes en songeant que je serais brûlé. «Une nuit que les Muscogulges avaient placé leur camp sur le bord d'une forêt, j'élais assis auprès du feu de la guerre, avec le chasseur commis à ma garde. Tout à coup j’entendis le murmure d’un vêtement sur l’herbe , et une femme à demi voilée vint s'asseoir à mes côtés. Des pleurs roulaient sous sa paupière ; à la lueur du feu , un petit crucifix d’or brillait sur son sein. Elle était régulièrement belle; l’on remarquait sur son visage je ne sais quoi de vertueux et de passionné, dont l'attrait était irrésistible. Elle joignait à cela des grâces plus tendres ; une extrême sensibilité, unie à une mélancolie profonde, respirait dans ses regards ; son sourire était céleste. «Je crus que c'était la Vierge des dernières amours, cette vierge qu'on envoie au prisonnier de guerre pour enchanter sa tombe. Dans cette persuasion, je lui dis en balbutiant, et avec un trouble qui pourtant ne venait pas de la crainte du bûcher : « Vierge, vous êtes digne des premières amours, et vous n'êtes « pas faite pour les dernières. Les mouvements d’un cœur qui « va bientôt cesser de battre répondraient mal aux mouve- « ments du vôtre. Comment mêler la mort et la vie? Vous me « feriez trop regretter le jour. Qu'un autre soit plus heureux « que moi, et que de longs embrassements unissent la liane et le « chêne !» Ga FE «La jeune fille me dit alors: «Je ne suis point la Vierge des « dernières amours. Es-tu chrétien?» Je répondis que. je n'avais point trahi les génies de ma cabane. À ces mots, l'Indienne fit un mouvement involontaire. Elle me dit : « Jete plains de n'être « qu'un méchant idolâtre. Ma mère m'a faite chrétienne ; je me « nomme Atala. fille de Simaghan aux bracelets d’or, et chef « des guerriers de celle troupe. Nous nous rendons à Apalachu- « cla où tu seras brûlé. » En prononcçant ces mots, Afala se lève et s'éloigne. » Ici Chactas fut contraint d'interrompre son récit. Les souvenirs se pressèrent en foule dans son âme; ses veux éteints inondèrent de larmes ses joues flétries : telles deux sources cachées dans la profonde nuit de la terre se décèlent par les eaux qu’elles laissent filtrer entre les rochers.’ Ps LE «O0 mon fils, reprit-il enfin, tu vois que Chactas est bien peu (4) Sole de püte de maïs, les hommes ne peuvent déjà plus voir, qu’ils peuvent encore leurer! Plusieurs jours s'écoulèrent, la fille du sachem revepait chaque soir me parler. Le sommeil avait fui de mes yeux, et Atala était dans mon cœur comme le souvenir de la couche de mes pères. «Le dix-septième jour de marche, vers le temps où l'éphémère sort des eaux, nous entrâmes sur la grande savane Alachua. Elle est environnée de coteaux qui, fuyant les uns derrière les autres, portent, en s'élevant jusqu'aux nues, des forêts étagées de copalmes, de citronniers, de magnolias et dechênesverts. Le chef poussa le cri d'arrivée, et la troupe campa au pied des collines. On me relégua à quelque distance, au bord d'un de ces puils naturels ; si fameux dans les Florides. J'étais atlaché au pied d’un arbre; un guerrier veillait impatiemment auprès de moi. J'avais à peine passé quelques instants dans ce lieu, qu'Atala parut sous les liquidambars de la fontaine. « Chasseur, « dit-elle au héros muscogulge, si tu veux poursuivre le che- « vreuil, je garderai le prisonnier. » Le guerrier bondit de joie à cette parole de la fille du chef; il s’élance du sommet de la colline et allonge ses pas dans la plaine. Re «Étrange contradiction du cœur de l’homme ! Maïiqui avaistant désiré de dire les choses: du mystère à celle que j'aimais déjà comme le soleil, maintenant interdit et confus, je crois que j'eusse préféré d'être jeté aux crocodiles de la fontaine, à me trouver seul ainsi avec Atala. La fille du désert élait aussi troublée que son prisonnier; nous gardions un profond silence; les génies de l'amour avaiènt dérobé nos paroles. Enfin Atala, faisant un effort, dit ceci: « Guerrier, vous êtes retenu faiblement: « vous pouvez aisément vous échapper. » A ces mots, la bardiesse revint sur ma langue; je répondis : « Faiblement retenu, « Ô femme !... » Je ne sus comment achever. Atala hésita quelques moments; puis elle dit : « Sauvez-vous. » Et elle ne détacha du tronc de l'arbre. Je saisis la corde; je la remis dans la main de la fille étrangère, en forçant ses beaux doigls à se fermer sur ma chaine. « Reprenez-la ! reprenez-la ! » n'écriai-je. — «Vous êtes un insensé, dit Atala d'une voix émue. Mal- « heureux ! ne sais-tu pas que tu seras brûlé? Que prétends-tu ? « Songes-lu bien que je suis la fille d’un redoutable sachem? — @ IL fut un temps, répliquai-je avec des larmes, que j'étais aussi «porté dans une peau de castor aux épaules d’une mère. Mon « père avait aussi une belle hutte, et ses chevreuils buvaient les « eaux de mille torrents ; mais J'erre maintenant sans patrie. « Quand je ne serai plus, aucun ami ne mettra nn peu d'herbe « sur mon corps pour le garantir des mouches. Le corps d’un « étranger malheureux n'intéresse personne, » «Ces mots attendrirent Atala. Ses larmes tombèrent dans la fontaine. « Ah ! repris-je avec vivacité, si voire cœur parlait _« comme le mien! Le désert n’est-il pas libre? Les forêts n’ont- « elles point de replis où nous cacher? Faut-il donc, pour être « heureux, tant de choses aux enfants des cabanes? O fille plus « belle que le premier songe de l’époux! 6 ma bien-aimée lose « suivre mes pas. » Telles furent mes paroles. Atala me répondit d'une voix tendre : «Mon jeune ami, vous avez appris le « langage des blancs; il est aisé de tromper une‘ Indienne, — « Quoi! m'écriai-je, vous m'appelez votre jeune ami! Ah! si un pauvre esclave... — Hé bien! dit-elle en se penchant sur moi ; un pauvre esclave... » Je repris avec ardeur : (Qu'un « baiser l’assure de ta foi! » Atala écouta ma prière. Comme un faon semble pendre aux fleurs de lianes roses , qu’il saisit de sa langue délicate dans l'escarpement de la montagne, ainsi je res-- tai suspendu aux lèvres de ma bien-aimée. «Hélas! mon cher fils, la douleur touche de près an plaisir! Qui eût pu croire que le moment où Atala me donnait Je premier gage de son amour serait celui-là même où elle détruirait mes espérances ? Cheveux blanchis du vieux Chactas, quel fut votre étonnement lorsque la fille du sachem prononça ces paroles | «Beau prisonnier, j'ai follement cédé à lon désir; mais où
« nous conduira celte passion? Ma religion me sépare de loi « pour toujours... O ma mère, qu'as-tu fait?...» Atala se tut tout à coup; et retint je ne sus quel fatal secret près d'échapper à ses lèvres. Ses paroles me plongèrent dans le désespoir. «Hé « bien\ m’écriai-je, je serai aussi cruel que vous; je ne fuirai « point. Vous me verrez dans le cadre de feu; vous entendrez « les gémissements de ma chair, et vous serez pleine de joie.» Atala saisit mes mains entre les deux siennes. «Pauvre jeune « idolâtre, s’écria-t-elle, tu me tais réellement pitié! Tu veux « donc que je pleure tout mon cœur? Quel dommage que je ne « puisse fuir avec toil Malheureux a été le ventre de ta mère, « à Atala! Que ne te jettes-tu au crocodile de la fontaine !» & Dans ce moment même, les crocodiles, aux approches du coucher du soleil, éommencaient à faire entendre leurs rugissements. Atala me dit: « Quittons ces lieux. » J’entrainai la fille de Simaghan au pied des coteaux qui formaient des golfes de verdure, en avancant leurs promontoires dans la savane. Tout était calme et superbe au désert. La cigogne criait sur son nid; les bois retentissaient du chant monotone des cailles, du sifflement des perruches, du mugissement des bisons et du hennissement des cavales siminoles. | à « Notre promenade fut presque muette. Je marchais à côté d’Atala ; elle tenait le bout de la corde, que je l'avais forcée de reprendre. Quelquefois nous versions. des pleurs, quelquefois nous essayions de sourire. Un regard, tantôt levé vers le ciel, tantôt attaché à la terre , une oreille attentive au chant de l'oiséau, un geste vers le soleil couchant, une main tendrement serrée, un sein tour à tour palpilant, tour à tour tranquille, les noms de Chactas et d'Atala doucement répélés par interalle... O première promészäe de l'amour, .il faut que votre souvenir soit bien ?2i5sant, puisque après tant d'années d’infortune vous remuez encore le cœur du vieux Chactas ! « Qu'ils sont incompréhensibles, les moriels agités par des passions! Je venais d'abandonner le généreux Lopez, je venais de m'exposer à tous les dangers pour être libre; dans un instant le regard d’une femme avait changé mes goûts, mes résolutions, mes pensées! Oubliant mon pays, ma mère, ma cabane.et la mort affreuse qui m'attendait, j'étais devenu indifférent à tout ce qui n'était pas Atala. Sans force pour m’élever à la raison de homme, j'étais retombé tout à coup dans une espèce d'enfance ; et, loin de pouvoir rien faire pour me soustraire aux maux qui m'attendaient, j'aurais eu presque besoin qu'on s’occupât de mon sommeil et de ma nourriture. hs: « Ce fut donc vainement qu'après nos courses dans la savane , Atala se jetant à mes genoux, m'invita de nouveau à la quitter, Je lui protestai que je retournerais seul au camp, si elle refusait de me rattacher au pied de mon arbre. Elle fut obligée de me satisfaire, espérant me convaincre une autre fois. «Le lendemain de cette journée, qui décida du destin de ma ‘ vie, on s’arrêla dans une vallée, non loin de Cuscowilla, capitale des Siminoles. Ces Indiens, unis aux Muscogulges, forment avec eux la confédération des Creeks. La fille du pays des palmiers vint me trouver au milieu de la nuit. Elle me conduisit dans une grande forêt de pins, et rénouvela ses prières pour m'engager à la fuite. Sans lui répondre, je pris sa main dans ma main, et je rçai cette biche altérée d’errer avec moi dans la forêt. La nuit était délicieuse. Le génie des airs secouait sa chevelure bleue, embaumée de la senteur des pins, et l'on respirait la faible odeur d'ambre qu'exhalaient les crocodiles couchés sous les tamarins des fleuves. La lune brillait au milieu d'un azur sans lache, et sa lumière gris de perle descendait sur la cime indéterminée des forêts. Aucun bruit ne se faisait entendre, hors je dé SalS quelle harmonie lointaine qui régnait dans la profondeur es le iS : on eût dil que l’âme de la solitude soupirait dans loule l'étendue du désert, « Nons aperçümes à travers tenant à la main un flambeau, parcourant les forêts pour ranimer la nature, C'était un amant les arbres un jeune homme, qui, . pour nous. | ressemblait au génie du printemps ATALA. ———_—_—_—— qui allait s'instruire de son sort à la cabane de sa maîtresse. «Si la vierge éleint le flambeau, elle accepte les vœux 0Ë ferts; si elle se voile sans l'éteindre, elle rejetie un époux, «Le guerrier, en se glissant dans les ombres, chantait à demi-voix ces paroles : l " « Je devancerai les pas du jour sur le sommet des montagnes « pour chercher ma colombe solitaire parmi les chênes delà « = = «J'ai attaché à son cou un collier de porcelaines (1); on ÿ" « voit {rois grains rouges pour mon amour, {rois violéts pour « mes craintes, trois bleus poux mes espérances. ah = «Mila a les yeux d’une hermine et la chevelure légère d'un € « {( = champ de riz; sa bouche est un coquillage rose garni de perles; ses deux seins sont comme deux petits chevreaux sans = «Puisse Mila éteindre ce flambeau! Puisse sa bouche verser « sur lui une ombre voluplueuse! Je fertiliserai son sein. L'es: « poir de la patrie pendra à sa mamelle féconde, et je fumeral « mon calumet de paix sur le berceau de mon fils, - 4 # « Ah ! laissez-moi devancer les pas du jour sur le sommet des forêt. : 24 lache, nés au même jour, d’une seule mère. (ES « montagnes pour chercher ma colombe solitaire parmi les « chênes de la forêt ! » «Ainsi chantait ce jeune homme, dont les accents portèrent le, trouble jusqu’au fond de mon âme, et firent changer de visage 2 | 15 “fe À a < ü RE "Re Alala, Nos mains uñies frémirent l’une dans l’autre. Mais nous, fûmes distraits de cette scène par une scène non moins dangereuse «Nous passimes auprès du tombeau d’un enfant, qui servait de limites à deux nations. On l'avait placé au bord du chemins sélon l’usage, afin que les jeunes femmes, en allant à la fons laine, pussent altirer dans leur sein l'âme de l'innocente créatures, et la rendre à la patrie. On y voyait dans ce moment des épouses, nouvelles qui, désirant les douceurs de la maternité, cher- ; chaient, en entr’ouvrant leurs lèvres, à recueillir l'âme du petit enfant, qu'elles croyaient voir errer sur les fleurs. La véritable mère vint ensuite déposer une gerbe de maïs et des fleurs de lis blanc sur le tombeau. Elle arrosa la terre de son lait, s’assit sur : _ le gazon humide, et parla à son enfant d’une voix attendrie. « Pourquoi te pleuré-je dans ton berceau de terre, à mon nou « veau-né! quand. le petit oiseau devient grand, il faut qu'il cherche sa nourriture, et il trouve dans le désert bien des graines amères. Du moins tu as ignoré les pleurs; du moins « ton cœur n’a point été exposé au souffle dévorant des hommes- «Le bouton qui sèche dans son enveloppe passe avec tous ses « parfums, comme loi, Ô mon fils, avec toute ton innocence « Heureux ceux qui meurent au berceau, ils n’ont connu que « les baisers et les souris d’une mère | » CLEFS «Déjà subjugués par notre propre cœur, nous fûmes accablés par ces images d'amour et de maternité, qui semblaient noùs poursuivre dans ces solitudes enchantées. J'emportai Atala dans mes bras au fond de la forêt, et je lui dis des choses qu'aujour+ d'hui je chercherais en vain sur mes lèvres. Le vent du midi, + mon cher fils, perd sa chaleur en passant sur des montagnes de 1, audi. im Pt mette remit À glace, Les souvenirs de l'amour dans le cœur d’un vieillard sont comme les feux du jour réfléchis par l'orbe paisible dela unéf que le silence plane sur la bulle. lorsque le soleil est couché et des Sauvages. | «Qui pouvait sauver (1) Sorle de coquillage, , : Atala? qui pouvait l'empêcher de suc=
ATALA., comber à la nature? rien qu’un miracle sans doute; et ce miracle fut fait! La fille de Simaghan eut recours au Dieu des chrétiens; elle se précipita sur la terre et prononca une fervente oraison, «dressée à sa mère et à la Reine des vierges. C'est de ce moment, Ô René, que j'ai conçu une merveilleuse idée de cette religion qui, dans les forêts, au milieu de toutes les privations de la vie, peut remplir de mille dons les infortunés; de cette religion qui, opposant sa puissance au torrent des passions, suffit seule pour les vaincre, lorsque tout les favorise, et le secret des bois, et l'absence des hommes et la fidélité des ombres. Ah! qu’elle me parut divine la simple Sauvage, l'ignorante Atala, qui à genoux devant un vieux pin tombé, comme au pied d'un autel, offrait à son Dieu des vœux pour un amant idoJâtre ! Ses yeux levés vers l’astre de la nuit, ses joues brillantes des pleurs de la religion et de l'amour, étaient d’une beauté immortelle. Plusieurs fois il me sembla qu’elle allait prendre son vol vers les cieux ; plusieurs fois je crus voir descendre sur les rayons de la lune et entendre daus les branches des arbres ces génies que le Dieu des chrétiens envoie aux ermites des rochers, lorsqu'il se dispose à les rappeler à lui. J'en fus affligé, car je craignis qu’Atala n’eût que peu de temps à passer sur la terre. sen «Cependant elle versa tant de larmes, elle se montra si malheureuse, que j'allais peut-être consentir à m’éloigner, lorsque le cri de mort relentit dans la forêt. Quatre hommes armés se récipitent sur moi: nous avions été découverts; le chef de guerre avait donné l’ordre de nous poursuivre. «Atala, qui ressemblait à une reine pour l’orgueil de la démarche , dédaigna de parler à ces guerriers. Elle leur lança un regard superbe, et se rendit auprès de Simagban. « Elle ne put rien obtenir. On redoubla mes gardes, on multipliames chaînes, on écarla mon amante. Cinq nuits s’écoulent, et nous apercevons Apalachucla, situé au hord de la rivière Chata-Uche. Aussitôt on me couronne de fleurs; on me peint le visage d’azur et de vermillon, on m’attache des perles au nez et aux oreilles, et l’on me met à la main un chichikoué (4). « Ainsi paré pour le sacrifice, j'entre dans Apalachucla, aux cris répétés de la foule. C'en était fait de ma vie, quand tout à coup le bruit d’une conque se fait entendre, et le Mico, ou chef de la nation, ordonne de s’assembler. ; « Tu connais, mon fils, les tourments que les Sauvages font subir aux prisonniers de guerre. Les missionnaires chrétiens, au péril de leurs jours, et avec une charité infatigable, étaient parvenus chez plusieurs nations à faire substituer un esclavage assez doux aux horreurs du bûcher. Les Muscogulges n’avaient point encore adopté celle coutume; mais un parti nombreux s’éail déclaré en sa faveur. C'était pour prononcer sur cetle importante affaire que le Mico convoquait les sachems. On me conduit au lieu des délibérations. | « Non loin d’Apalachucla s'élevait, sur un tertre isolé, le pavillon du conseil. Trois cercles de colonnes formaient l'élégante architecture de cette rotonde. Les colonnes étaient de cyprès poli et sculpté; elles augmentaient en hauteur et en épaisseur, et diminuaient en nombre, à mesure qu'elles se rapprochaient du centre, marqué par un pilier unique. Du sommet de ce pilier partaient des bandes d’écorce, qui, passant sur le sommet des autres colonnes, couvraient le pavillon en forme d’événlail à jour. « Le conseil s’assemble. Cinquante vieillards, en manteau de castor, se rangent sur des espèces de gradins faisant’ face à la porte du pavillon. Le grand chef est assis au milieu d'eux, tenant à Ja main le calumet de paix à demi coloré pour la guerre, À la droite des vieillards se placent cinquante femmes couvertes d’une robe de plumes de cygne. Les chefs de guerre, le tomabawk (2) à la main, le pennage en tête, les bras et la poitrine leints de sang, prennent la gauche, | (1) Instrument de musique dés Sauvages, = (2) La hache, « Au pied de la colonne centrale brûle le feu du conseil, Le premier jongleur, environné des huit gardiens du temple, vêtu de longs habits, et portant un hibou empaillé sur la tête, SP du baume de copalme sur la flamme et offre un sacrifice au $0leil. Ce triple rang de vieillards, de matrones, de guerri (2 , » 2 guerriers ; ces prêtres, ces nuages d'encens, ce sacrifice, {out sert à donner à ce conseil un appareil imposant. « J'étais debout enchaîné au milieu de l’assemblée. Le sacri: fice achevé, le Mico prend la parole, el expose avec simplicité l'affaire qui rassemble le conseil. H jette un collier bleu RTE 4 salle, en témoignage de ce qu'il vient de dire, « Alors un sachem de la tribu de l'Aigle se lève, et parle ainsi: L ‘ « Mon père le Mico, sachems, matrones, guerriers des quatre tribus de l'Aigle, du Castor, du Serpent et de la Tortue, ne _changeons rien aux mœurs de nos aïeux; brûlons le prison nier, etn’amollissons point nos courages. C’est une coutume des blancs qu'on vous propose; elle ne peut être que pernicieuse Donnez un collier rouge qui contienne mes paroles, J'ai Ho. « Etil jette un collier rouge dans l'assemblée, « Une matrone se lève, et dit : = « Mon père l’Aigle, vous avez l'esprit d'un renard et la pru- « dente lenteur d'une tortue. Je veux polir avec vous la chaîne « d'amitié, et nous planterons ensemble l'arbre de paix. Mais « changeons les coutumes de nos aïeux en ce qu'elles ont de fu- « nesle, AYOns des esclaves qui cullivent nos champs , et n’en- « tendons plus les cris des prisonniers, qui troublent le sein des « mères. J’ai dit. » = 2 = À « Comme on voit les flots de la mer se briser pendant un orage, comme en automne les feuilles séchées sont enlevées par un tourbillon, comme les roseaux du Meschacébé plient et se relèvent dans une inondation subite, comme un grand troupeau de cerfs brame au fond d'une forêt, ainsi s’agitait et murmurait le conseil. Des sachems , des guerriers , des matrones, parlent tour à tour ou tous ensemble, Les intérêts se choquent, les opinions se divisent, le conseil va se dissoudre ; mais enfin lusaÿge antique l'emporte, et je suis condamné au bûcher, « Une circonstance vint retarder mon supplice; la Fête de morts ou le Festin des âmes approchait. Il est d'usage de ne f: se mourir aucun captif pendant les jours consacrés à cette in monie, On me confia à une garde sévère; et sans doute les a chems éloignèrent la fille de Simaghan, car je ne la revis TUE .« Cependant les nations de plus de trois cents lieues à la rotide arrivaient en foule pour célébrer le Festin des âmes, On avait bâli une longue hutte sur un site écarté. Au jour marqué, chaque cabane exhuma lés restes de ses pères de leurs tombeaux parti. culiers, et l’on suspendit les squeleltes, par ordre et par famille aux murs de la Salle commune des aïeux. Les vents (une lempête s'était élevée), les forêts, les calaracles mugissaient au dehors tandis que les vieillards des diverses nations concluaient entre eux des traités de paix et d'alliance sur les os de leurs pères. « On célèbre les jeux funèbres, la course, la balle, les osselets, Deux vierges cherchent à s'arracher une baguette de saule, Les boutons de leurs seins viennent se toucher; leurs mains voltigent sur la baguette, qu’elles élèvent au-dessus de leurs têtes, étre beaux pieds nus s’entrelacent, leurs bouches se rencontrent, leurs douces haleines se confondent; elles se penchent et mêlent leurs chevelures ; elles regardent leurs mères, rougissent : on à )audit(1). Le jongleur invoque Michabou, génie des eaux, 1] ++ les guerrés du grand Lièvre contre Machimanilou, dieu du mi \ 11 dit le premier homme et Athaënsic la première femme tu pités du ciel pour avoir perdu l’innocence , la terre r RTE sang fraternel, Jouskeka l’impie immolant le juste Thon 1 a } (4) La rougeur est sensible chez les jeunes Sauvages,
g ATALA. Te am 22 TS TEE GE PE PT EE OR EE ENT EE PVC PAR RSS r le déluge descendant à la voix du Grand-Esprit, Massou sauvé seul dans son canot d’écorce, el le corbeau envoyé à la découverte de la terre : il dit encore la belle Endaé, retirée de la contrée des âmes par les douces chansons de son époux. « Après ces jeux et ces cantiques, on se prépare à donner aux aïeux une éteraelle sépulture. « Sur les bords de la rivière Chata-Uche se voyait un figuier sauvage, que le culte des peuples avait consacré. Les vierges avaient accoutumé de laver leurs robes d’écorce dans ce lieu, et de les exposer au souffle du désert, sur les rameaux de l'arbre antique. C'était là qu’on avait creusé un immense tombeau. On part de la salle funèbre en chantant hymne à la mort; chaque famille porte quelques débris sacrés, On arrive à la tombe ; on y descend les reliques; on les yÿ étend par couches; on les sépare avec des peaux d'ours et de castor; le mont du tombeau s'élève, et l’on y plante l’'Arbre des pleurs et du sommeil. « Plaignons les hommes,moncher fils! Ces mêmes Indiens dont les coutumes sont si touchantes, ces mêmes femmes qui m'avaient témoigné un intérêt si tendre , demandaient maintenant mon supplice à grands cris, et des nations entières retardaient leur départ, pour avoir le plaisir de voir un jeune homme souffrir des tourments épouvantables. « Dans une vallée au nord, à quelque distance du grand village, s'élevait un bois de | cyprès et de sapins, appelé le Bois du sang. On y arrivait par les ruines d'un de ces monuments dont on ignore l’origine, et qui sont louvrage d'un peuple maintenant inconnu, Au centre de ce bois s’étendait une arène où l'on sacrifiait les prisonniers de guerre. On m’y conduit en triomphe. Tout se prépare pour ma mort : on plante le poteau d'Areskouï ; les pins, les ormes, les cyprès , tombent sous la cognée; le bûcher s'élève; les spectateurs bâlissent des amphithéâtres avec des branches et des troncs d'arbres. Chacun invente un supplice : l’un se propose de m'arracher la peau du crâne, l'autre de me brûler les yeux avec des‘haches ardentes. Je commence ma chanson de mort : « Je ne crains point les tourments : je suis brave, ô Musco- « gulges! je vous défie ; je vous méprise plus que des femmes. « Mon père Outalissi, fils de Miscou, a -bu dans le crâne de vos € plus fameux guerriers ; vous n’arracherez pas un soupir de & MON cœur, » & Provoqué par ma chanson, un guerrier me perça le bras d’une flèche; je dis: « Frère, je te remercie. » a Malgré l’activité des bourreaux, les préparatifs du supplice Alala pansant la blessure de Chaclas, ne purent être achevés avant le coucher du soleil, On consulta le jongleur, qui défendit de troubler les génies des ombres , et ma mort fut encore suspendue jusqu’au lendemain. Mais, dans l'impatience de jouir du spectacle, et pour être plus tôt prêts au lever de l’aurore, les Indiens ne quittèrent point le Bois du sang: ils allumèrent de grands feux, et commencèrent des festins: et des danses. Ja € Cependant on m'avait étendu sur le dos. Des cordes partant de mon cou, de mes pieds, de mes bras, allaient s'attacher à des piquets enfoncés en terre. Des guerriers étaient couchés sur tés. cordes, et je ne pouvais faire nn mouvementsans qu’ils n’en fussent avertis. La nuit s'avance : les chants et les danses cessent par degré; les feux ne jettent plus que des lueurs rougeâlres,. devant lesquelles on voit encore passer les ombres de quelques“ tout Sauvages ; s’endort : à mesurés que le bruit des … hommes s'affaiblit, celui du dé. au tumulte des, voix succèdent les laintes du vent « C'était l'heure où une jeune Lu. dienne qui vient son premier-n6 qui lui demandeles douce nourriture Les yeux attachés. au ciel, où le croiss. sant de la lune er. rait dans les nua-. ges, je réfléchis sais sur ma desli-. née. Atala me semblait un monsss tre d’ingratitude,… M’abandonner au moment du Sups plice, moi qui m'ês tais dévoué aux flammes plutôt que de la quitter! et pourtant}es sentais que je l'aimais foujours, et que je mourrais avec joie” pour elle, ;. « Ilest dans les extrêmes plaisirs un aiguillon qui nous éveilles comme pour nous avertir de profiter de ce moment rapide ; dans les grandes douleurs, au contraire, je ne sais quoi de pesant, nous endor! : des yeux fatigués par les larmes cherchent naturels lement à se fermer, et la.bonté de la Providence se fait ainsi. remarquer jusque dans nos infortunes. Je cédai malgré moi à ce, lourd sommeil que goûtent quelquefois les misérables. Je rêvais, qu’on m'ôlait mes chaines ; je croyais sentir ce soulagement qu'on éprouve lorsque, après avoir été fortement pressé, une main se-» courable relâche nos fers. « Getle sensation devint si_ vive qu’elle me fit soulever les 4 “ È ÿ 4 | à 1 ë | ‘ sert augmente, et 3 dans la forêt. =" d'être mère se réM veille en sursaut au milieu de la nuit, car elleacru … entendre les crisde | dé | OPEN ra LE DORE ETS = paupières. À la clarté de la lune, dont un rayon s’échappait entre deux nuages, j’entrevois une grande figure blanche penchée sut moi, et occupée à dénouer silencieusement mes liens. J'allais … pousser un cri, lorsqu'une main , que je reconnus à l'instant,” me ferma la bouche, Une seule corde restait; mais il paraissait impossible de la couper sans toucher un guerrier qui la couvrait tout entière de son corps. Alala y porte la main, le guerrier s'é s
ATALA. 9 RE LP TT ES RS TE EE D SE EN EE . . ; s « Atala me remit les armes qu’elle avait eu soin d'apporter ; veille à demi, et se dresse sur son séant. Atala resle immobile, etleregarde L’Indien croit voir l'esprit des ruines ; il se recouche en fermant les yeux et en invoquant son manilou. Le lien est brisé. Je me lève; je suis mas libératrice > qui me tend le bout d'un are dont elle tient l’autre extrémité. Mais que de dangers nous énvironnent! Tantôl nous sommes près de heurter des Sauvages endormis ; tantôt une garde nous interroge, et Atala répond en changeant sa VOIX. Des enfants poussent des cris, des dogues aboient. À eine sommes = nous sortis de l’enceinte funeste, que des burlements ébranlent la forêt. Le camp se réveille, mille feux s’allument, on voit courir de touscôtés des Sauvages avec des flambeaux : nous précipitons notre’course. « Quand l’aurore se leva sur les Apalaches, nous étions déjà loin. Quelle fut ma féliensuile elle pansa ma blessure. En l’essuyant avec une feuille de papaya, elle la mouillait de ses larmes. « C’est un baume, lui « dis-je, que tu répands sur ma plaie, — Je crains plutôt que ce « ne soit un poison, » répondit-elle, Elle déchira un des voiles de son sein, dont elle fit une première compresse, qu'elle attacha - avec une boucle de ses cheveux. : « L’ivresse, qui düre longtemps chez les Sauvages, el qui est pour eux une espèce de maladie, les empécha sans doute denous poursuivre durant lespremières journées. S'ils nous cherchèrent ensui. te, il est probable que ce fut du côté du couchant, persuadés que nous aurions essayé de nous rendre au Meschacébé; mais nous avions pris notre routeversl'étoile immobile (1), en nous dirigeant sur la mousse du tronc des arbres, cité lorsque je me frouvai encore une fois dans la solitude avec Atala, avec Atala ma libératrice, avec Atala qui se donnait à moi pour toujours | Les paroles. manquèrent. à ma langue; je tombai à genoux, el je dis à la fille de Simaghan : «Les hom- « mes sont bien «peu de chose; « mais quand les « génies les visi- « tent, alors ils ne «sont rien du « tout. Vous êtes « un génie, vous « m'avez visité, «et je ne puis « parler devant « vous. » Atala me tendit la main Piel avec un sourire : « [l faut bien, dit-elle, que je vous suive, « puisque vous ne voulez pas fuir sans moi, Celle nuit, j'ai sé- « duit le jongleur par des présents, j'ai enivré vos bourreaux (avec de l'essence de feu (1), et j'ai dû hasarder ma vie pour Vous, puisque vous aviez donné la vôtre pour moi. Oui, « jeune idolâtre, ajouta-t-elle avec un accent qui m’effraya, « le sacrifice sera réciproque. » Alala çt Cliaclas sur le fleuve. « Nous ne tardämes Pas à nous apercevoir que nous avions peu gagné à ma délivrance, Le désert dérouJail maintenantdevant nous ses solitudes démesurées. Sansexpérience de la vie des forêts, détournés de notre vrai chemin, et marchant à l’aventure, qu'allions - nousdevenir?Souvent en regardant Atala, je me rappelais celte antique histoire d’Agar , que Lopez m'avait fait lire, et qui est arrivée dans le désert de Bersabée, il y a bien longtemps, alors que les hommes vivaient trois âges de chêne. Atala me fit un manteau avec la seconde écorce du frêne, car j'étais presque nu. Elle me broda des mocassines (2) de peau de rat musqué, avec du poil de pore-épic. Je prenais soin à mon tour de sa parure, Tan{ôt je lui mettais sur la tête une couronne de ces mauves bleues, que nous trouvions sur notre roule, dans des cimetières indiens abandon-. nés; tantôt je lui faisais des colliers avec des graines rouges (1) Le nord, —.2) Cliaussure indisone, + | +
16 ATALA. ET D DT DORE MORTE CT AU ER de ts « adressons-nous à Dieu, qui guérit toutes les plaies de ses ser- « viteurs. Si c'est sa volonté, comme je l'espère, que vous échap- « piez à cetie maladie, j’écrirai à l’évêque de Québec; ila les « pouvoirs nécessaires pour vous relever de vos vœux, qui ne sont « que des vœux simples, et vous achèverez vos jours près de moi « avec Chaclas votre époux, » « À ces paroles du vieillard , Atala fut saisie d'une longue convulsion, dont elle ne sortit que pour donner des marques d'une douleur effrayante.. «Quoi! « dit-elle en joi- « gnant les deux « Mains avec pas- « sion, il y avait « du remède ! Je € pouvais être re- « levée de mes «€ vœux ! — Oui, « ma fille , répon- « dit le père; et « vous le pouvez « encore. — Ilest «trop tard, il est «trop tard! s’é- « cria-t-elle. Faut- «il mourir, au « moment où j'ap- « prends que j’au- « rais pu être heu- « reuse | Que n’ai- « je connu plustôt «ce saint vieil- « lard! Aujour- « d'hui, de quel « bonheur je joui- « rais, avec toi, « avec Chactas « chrétien... consolée, rassurée « par ce prêtre au- « guste.. dans ce « désert... pour « toujours. oh! « c’eût été trop de « félicité! — Cal- « « « « « a me-loi, lui disje en saisissant une des mains de l’infortunée ; calme-toi, ce | € bonheur, nous Ve € allons le goûter. C— Jamais! ja- | @ mais.| dit Atala, — Comment? reparlis-je. — Tu ne sais { , ara { Pas tout, S'écria la vierge : c'est hier... pendant lorage.……. © J'allais violer mes vœux : j'allais plonger nfa mére dans « les flammes de l'abime; déjà sa malédiction était sur mot; « déjà je mentais au Dieu qui m’a sauvé la vie. Quand tu baï- « sais IS mes lèvres tremblantes, tu ne.savais pas que tu n’embras- & Sais que la mortl—O ciel!» s'écria le missionnaire ; «chère « enfant, qu'avez-vous fai? — Un crime, mon père, » dit Atala les yeux égarés : « mais je ne perdais que moi, et je sau4 | L'orage. é : : 2 vus ma mère. — Achève donc, » m’écriai-je plein d’épouvante. $ Hé bien! dit-elle, j'avais prévu ma faiblesse : en quit- € tant les cabanes, j'ai emporté avec moi... — Quoi?» reprisje avec horreur, «Un poison! » ditle père. «Il est dans mon € sein, ».s’écria Atala. es. « Le flambeau échappe de Ja main du solitaire, je tombe mourant près de. la fille de Lopez; le vicillard nous saisit l'un et l’autre dans ses bras, et tous‘ trois, dans l’ombre, nous méJons un momer à nos sanglots sur celle. couche fu= nèbre, € Réveillons- «nous, réveil- « Jons-nousl!» dit bientôt le courageux ermite en allumantunelampe. « Nous « dés moments « précieux : intré- « pides chrétiens « bravons les 48 « sauts de l'adver= € Sité: la corde au € Cou, la cendre € sur la tête, je- « tons-nous aux « pieds du Très- € Haut, pour im= « plorer sa clé- « mence, pour « nous Soumettre «à ses décrets. « Peut-être est-il « temps encore. « Ma fille, vous € eussiez dû m'a- € Yerlir hier au « soir, — « Hélas !mon « père, dit Atala, « je vous ai cherché la nuit dernière ; mais le ciel, en punition de mes fautes, vous a éloigné de moi. Toutse- « cours eût d'ail- « leursété inutile; « car les Indiens « même, si ba « biles dans ce qui regardé les poisons, ne connaissent point = LC LC LC € LC 2 2 = = perdons « de remède à celui que j'ai pris. O Chactas ! juge de mon éton= « nement quand j'ai vu que le coup n’était pas aussi subit que «je m'y attendais! Mon amour a redoublé mes forces, mon « âme n’a pu si vite se séparer de toi, » «Ce ne fut plus ici par des sanglots que je troublai le récit d'Atala, ce fut par ces emportements qui ne sont connus que des Sauvages. Je me roulai furieux sur la terre en me tordant les ‘
bras, et en me dévorant les mains. Le vieux prêtre, avec une tendresse merveilleuse, courait du frère à la sœur, et nous prodiguait mille secours. Dans le calme de son cœur et sous le farA des ans, il savait se faire entendre à nolre jeunesse et sa religion lui fournissait des accents plus tendres et plus brülants ue nos passions même. Ce prêtre, qui depuis quarante années s’immolait chaque jour au service de Dieu et des hommes dans ces mon= tagnes, ne le rappelle-t-il pas ces holocaustes d’Israël, fumant perpétuellement sur les hauts lieux, devant le Seigneur ? « Hélas ! ce fut en vain qu'il essaya d'apporter quelque remède aux maux d’Atala. La fatigue, le chagrin, le poison et une passion plus mortelle que tous les poisons ensemble, se réunissaient pour ravir cette fleur à la solitude.Vers le soir, des symptômes effrayants se manifestèrent; un engourdissement général saisit les membres d’Atala et les extrémités de son corps commencèrent à refroidir : « Touche « mes doigts, me « disait-elle; ne « les trouves-tu « pas bien gla- « cés? » Je ne savais que répondre, et mes cheveux se hérissaient d'horreur; ensuite elle ajoutait : « Hier « encore, mon « bien-aimé, ton « seul toucher mG « faisait tressail- « lir, et voilà que « je ne sens plus « la main, je n’en- « tends presque « plus ta voix; les objets de la grotte disparaissent tour à « tour. Ne sont-ce pas les oiseaux qui chantent? Le soleil doit « être près de se coucher maintenant; Chactas « ront bien beaux au désert, sur ma tombe, » « «Alala, s’apercevant que ces paroles nous faisaient fondreen | « pleurs, nous dit : «Pardonnez-moi, mes bons amis; je suis bien | « s'élève de celte vieille terre? L” « faible, mais peut-être que je vais devenir plus forte. Cepen- | « « dant mourir si jeune, tout à la fois, quand mon cœur était | « « si plein de vie! Chef de la prière, aie pitié de moi ; soutiens- | « LAGNY, — lirprimerie dé Vrazar et Cie, ATALA. Derniers moments d’Atala, = 417 « moi. Crois-tu que ma mère soit contente et que Dieu me par- « donne ce que j'ai fait? — «Ma fille,» répondit le bon religieux en versant des larmes et les essuyant avec ses doigts tremblants et mutilés; «ma « fille, tous vos malheurs viennent de votre ignorance; c’est « votre éducation sauvage et le manque d'instruction nécessaire «qui vous ont perdue ; vous ne « saviez pas qu’u- «ne chrétienne « ne peut disposer « de sa vie. Con- « solez-vousdonc, « ma chère bre- « bis; Dieu vous « pardonnera à « cause de la sim- « plicité de votre « cœur. Votre mè- «re et l'impru- «a dent mission- « naire qui la di- « rigeait ont été « plus coupables « que vous; ils «ont passé leurs « pouvoirsen vous « arrachant un « vœu indiscret ; « mais que la paix « du Seigneur « soit avec eux! « Vous offrez tous « trois un terrible «exemple des « dangers de l’en- « thousiasme et « du défaut de Iu- « mière en ma- «tière de reli- « gion. Rassurez- « VOUS , mon en- « fant; celui qui « sonde les reins «et les cœurs « vous jugera sur « vos intentions, « qui étaient pu- « res et non sur « votre action qui «est condamna- « ble. « Quant à la « vie, si le mo- « ment est arrivé « de vous endor- « mir dans le Sei- « gneur, ah! ma « chère enfant : à € que vous perdez peu de chose en perdant ce monde | Malgré « la solitude où vous avez vécu, vous avez connu les chagrins : , ses rayons se- | « que penseriez-vous donc si vous eussiez été témoin des maux de la société? si, en abordant sur les rivages de l’Europe, votre oreille eût été frappée de ce long c habitant de la cabane et célui ri de douleur qui des palais, tout souffre, {out gémit ici-bas:; les reines ont été vues pleurantcomme de simples femmes, et l’ons’est étonné de la quantité de larmes que contiennent les yeux des rois!
18 ATALA. «Est-ce votre amour que vous regrettez? Ma fille , il faudrait « autant pleurer un songe. Connaissez-vous le cœur de l’homine, et pourriez-vous compter les inconstances de son désir? Vous caleuleriez plutôt le nombre de vagues que la mer roule dans ine tempête. Atala, les sacrifices, les bienfaits, ne sont pas des liens éternels : un jour peut-être le dégoût fût venu avec la satiété, le passé eût été compté pour rien, et l’on n'eût plus aperçu que les inconvénients d’une union pauvre et méprisée. «Sans doute, ma fille, les plus belles amours furent celles de « cet homme et de cette femme sortis de la main du Créateur. € Un paradis avait été formé pour eux, ils étaient innocents et « immortels. Parfaits de l'âme et du corps, ils se convenaient en « tout : Ève avait été créée pour Adam et Adam pour Eve. S'ils « n'ont pu toutefois se maintenir dans cet état de bonheur, quels couples le pourront après eux? Je ne vous parlerai point des mariages des premiers nés des hommes , de ces unions ineffables, alors que la sœur était l'épouse du frère, que l'amour et l'amitié fraternelle se confondaient dans le même cœur, et que la pureté de l’une augmentait les délices de l’autre. Toutes ces unions ont été troublées; la jalousie s’est glissée à l'autel de gazon où l’on immolait le chevreau , elle à régné sous la tente d'Abraham, et dans ces couches mêmes où les patriarches goûtaient tant de joie qu’ils oubliaient la mort de leurs mères. ts « Vous seriezvous done flattée, mon enfant, d'être plus inno- « cente et plus heureuse dans vos liens que ces saintes familles & dont Jésus-Christ a voulu descendre ? Je vous épargne les dé- « lails des soucis du ménage, les disputes, les reproches mu- « « « & FE RER AR 2 A RAA ERE tuels, les inquiéludes, et toutes ces peines secrètes qui veillent _ sur Voreiller du lit conjugal. La femme renouvelle ses douleurs chaque fois qu'elle est mère, et elle se marie en pleurant. Que de « maux dans la seule perte d'un nouveau-né à qui l’on donnait « le lait, et qui meurt sur votre sein! La montagne a été pleine « de gémissements ; rien ne pouvait consoler Rachel, pärce que « ses fils n'étaient plus. Ces amertumes attachées aux tendresses « humaines sont si fortes, que j'ai vu dans ma patrie de grandes « dames, aimées par des rois, quitter la cour pour s’ensevelir dans des cloitres et mutiler cette chair révoltée dont les plaisirs « ne sant que des douleurs. NES -« Mais peut-être direz-vous que ces lerniers exemples ne vous regardent pas; que toute votre ambition se réduisait à vivre dans une obscure cabane, avec l'homme de votre choix ; que vous cherchiez moins les douceurs du mariage que les charmes de cette folie que la jeunesse appelle amour ? Ulusion, chimère, vanité, rêve d'une imagination blessée ! Et moi aussi, ma fille, j'ai connu les troubles du cœur ; cette tête n'a pas toujours été chauve, ni ce sein AUSSI tranquille qu AN le paraît aujourd’hui. Croyez-en mon expérience : si l'homme, constant dans ses affections, pouvait sans cesse fournir à un sentiment renouvelé sans cesse, Sans doute la solitude et l'amour l’égaleraient à Dieu même ; car ce sont là les deux éter- « nels plaisirs du grand Être. Mais l'âme de l’homme se fatigue, «et jamais elle n'aime longtemps le même objet avec plénitude, « Îl y a toujours quelques points par où deux cœurs ne se « touchent pas, et ces points suffisent à la longue pour rendre la ie insupportable. Enfin ; A chère fille, le grand tort des bommes 2 nn leur « songe de honheur, est d'oublier cette infirmité e la us « nllachée à leur nature : il faut finir. Tôt ou lard, quelle &qu'eûtété volre félicité, ce beau visage se fùt changé RE SAUS « figure uniforme que le sépulcre donne à la famille d’A. arn ; & l'œil même de Chactas n'aurait pu vous reconnaitre entre VOS a sœurs de la tombe: L'amour n’étend point son empire Sur les a vers du cercueil. Que dis-je! (ô vanité des vanités lque parlé- «je de la puissance des amitiés de la terret Voulez-vous ; mi « chère fille, en connaitre l'étendue? Si un homme revenait à Ja «& lumière quelques anuéesaptès sa mort, je doute qu’il füt revu « avec joie par ceux-là mêmes qui ant donné le plus de larmes € à sa mémoire : tant on forme vite d'autres liaisons, tant on « prend facilément d’autres habitudes, tant l’inconstance est naturelle à l’homme, tant notre vie est peu de chose, même « dans le cœur de nos amis! | « Remerciez done la bonté divine, ma chère fille, qui vons res « tire si vite dé cette vallée de misère. Déjà le vêtement blanc « et la couronne éclatante des vierges se préparent pour vous « sur les nuées ; déjà j'entends la Reine des anges qui vous crie4 « Venez, ma digne servante ; venez, ma colombe ; venez vous « asseoir sur un trône de candeur, parmi toutes ces filles qui ont « sacrifié leur beauté et leur jeunesse au service de l'humanité, « à l’éducation des enfants et aux chefs-d’œuvre de la péni= « lence, Venez, rose mystique, vous reposer sur le sein de Jé4 « « « 2 sus-Christ. Ce cercueil, lit nuptial que vous vous êtes choisi, ne sera point trompé; et les embrassements de votre céleste époux ne finiront jamais | » « Comme le dernier rayon du jour abat les vents et répand le calme dans le ciel, ainsi la parole tranquille du vieillard apaisa les passions dans le sein de mon amante. Elle ne parut plus oc» cupée que de ma douleur et des moyens de me faire su pportér sa perte. Tantôt elle me disait qu’elle mourrait heureuse si je lui promettais de sécher mes pleurs ; tanlôt elle me parlait de mä mère, de ma patrie; elle cherchait à me distraire de la douleur présente, en réveillant en moi une douleur passée, Elle m’ex= hortait à la patience, à la vertu. « Tu ne seras has toujours male « heureux, disait-elle : si le ciel éprouve aujourd'hui, cest a seulement pour te rendre plus compalissant aux maux des « autres, Le cœur, à Ghactas! est comme ces sortes d'arbres qui « ne donnent leur baume pour les blessures des hommes K « lorsque le fer les a blessés eux-mêmes. » : Le « Quand ellé avait ainsi parlé, elle se tournait vers Je missions naire, cherchait auprès de lui le soulagement qu’elle m'avait fait éprouver; et, tour à tour consolante et consolée, elle donnait et recevait la parole de vie sur la couche de la mort. « Cependant l'ermite redoublait de zèle. Ses vieux os s'étaient ranimés par l’ardeur de la charité, et toujours préparant des rez mèdes, rallumant le feu, rafraichissant la couche, il faisait d’ad= mirables discours sur Dieu et sur le bonheur des justes. Le flambeau de la religion à la main, il semblait précéder Atala dans la tombe, pour lui en montrer les secrètes merveilles: L'humble grotte fait remplie de la grandeur de ce trépas ch lien , et les esprits célestes étaient sans doute attentifs à cette scène où la religion luttait seule contre l'amour , la jeunesse!et la mort. «Elle triomphait , cette religion divine, et l'on s’apercevait de sa victoire à une sainte lristesse qui succédait dans nos cœurs aux premiors transports des passions, Vers le milieu de la nuit, Atala sembla se ranimer pour répéter des prières que le religieux prononçait au bord de sa couche. Peu de temps après, elle me tendit la main, et avec une voix qu'on entendait àtpeine, elle me dit: « Fils d'Outalissi, te rappelles-tu celte première nuit « où fu me pris pour la Vierge des dernières amours? Singulier « présage de notre destinée!» Elle s'arrêta, puis elle reprit » « Quand je songe que je te quitte pour toujours, mon cœur fait « un tel effort pour revivre, que je me sens presquele pouvoirde « me rendre immorlelle à force d’aimer. Mais, ô mon Dieu, que « votre volonté soit faile!» Atala se tut pendant quelques ins= {ants; elle ajouta : «Il ne me reste plus qu'à vous demans « der pardon des maux que je vous ai causés, Je vous ai beau* « coup tourmenté par mon orgueil et mes caprices. Chactas; «un peu de terre jelé sur mon corps va meltre lout un monde « entre vous et moi, et vous délivrer pour toujours du poids de « mes inforlunes. 2 = « Vous pardonner! répondis-je noyé de larmes; n'est-ce «pas moi qui ai causé tous vos malheurs? — Mon ami, dit-elle « en m'interromhant, vous m'avez rendue.très-heureuse, els « j'étais à recommencer la vie, je préférerais encore le bonheur
& de vous avoir aimé quelques instants dans un exil infortuné, à « loute une vie de repos dans ma patrie.» F° «Ici, la voix d'Atala s'éteignit; les ombres de la mort se réandirent autour de ses yeux el de sa bouche ; ses doigts errants cherchaient à toucher auélque chose ; elle conversait tout bas avec des esprits invisibles. Bientôt, faisant un eflort, elle essaya, mais én vain, de détacher de son cou le petit crucifix, elle me pria de le dénouer moi-même, et elle me dit : «Quand je te parlai pour la première fois, tu vis cette croix « briller à la lueur du feu sur mon sein; e’est le seul bien que « possède Atala. Lopez, ton père et le mien, l’envoya à ma « mère peu de jours après ma naissance. Reçois donc de moï cet « héritage, Ô mon frère! conserve-le en mémoire de mes mal- « heurs. Tu auras recours à ce Dieu des infortunés dans les cha- « grins de ta vie. Chactas, j'ai une dernière prière à te faire. « Ai, notre union aurait été courte sur la terre, mais il est après « cette vie une plus longue vie, Qu'il serait affreux d'être séparé « de toi pour jamais! Je ne fais que te devancer aujourd hui, « ét je te vais attendre dans l'empire céleste. Si tu m'as aimée, « fais-toi instruire dans la religion chrétienne, qui prépara « notre réunion. Elle fait sous tes Yeux un grand miracle , cette « religion, puisqu'elle me rend capable de te quitter sans mou- « rir dans les angoisses du désespoir. Cependant, Chactas, je ne « veux de toi qu'une simple promesse , je sais trop ce qu'il en « coûte pour te demander un serment. Peut-être ce vœu te sé- « parerait-il de quelque femme plus heureuse que moi... OÔ ma « mère, pardonne à ta fille. O Vierge! retenez votre courroux. Je « retombe dans més faïblésses, et je te dérobe, Ô mon Dieu ! des « pensées qui ne devraient être que pour toi. » : «Navré de douleur, je promis à Atala d’embrasser un jour la religion chrétienne. À ee spectacle, le solitaire se levant d’un dr inspiré, et étendant les bras vers la voûte de la grotte : « fl & est temps, s'écria-t-il, il est temps d'appeler Dieu ici! ». «A peine a-t-il prononcé ces mots qu une force surnaturelle me contraint de tomber à genoux ». et m'incline la tête au pied du lit d'Atala. Le prêtre ouvre un lieu secret où était renfermée une urne d'or, couverte d’un voile de soie sil se prosterne et adore profondément. La grotte parut soudain illuminée ; on entendit dans les airs les paroles des anges et les frémissements des harpes célestes; et, lorsque le solitaire tira le vase sacré de son tabernacle, je crus voir Dieu lui-même sortir du flanc de la montagne. : ee : « Le prêtre ouvrit le calice ; il prit entre ses deux doigts une hostie blanche comme la neige , et s'approcha d'Atala en prononçant des mots mystérieux. Cette sainte avait les yeux levés âu ciel ;, en exlase. Toutes ses douleurs parurent suspendues, toute sa vie se rassembla sur sa bouche ; ses lèvres s'entr’ouvrirent et vinrent avec respect chercher le Dieu caché sous le pain mystique. Ensuite le divin vieillard trempe un peu de coton dans une huile consacrée; il en frotte les tempes d’Atala, il rde un moment la fille mourante et tout à coup ces fortes paroles lui échappent: «Partez , âme chrétienne, allez rejoinà dre votre Créateurt » Relevant alors ma tête abattue , je m’éeriai en regardant le vase où était l’huile sainte : « Mon « père, ee remède rendra-t-il la vie à Atala? — Oui, mon fils, « ditle vieillard en tombant dans mes bras; la wie éternelle !» Atala venait d’expirer. » * Dans cet endroit, pour la seconde fois depuis le commencement de son récit, Chactas fut obligé de s’interrompre. Ses pleurs Pinondaient et sa voix ne laissait échapper que des mots entrecoupés. Le .sachem aveugle ouvrit son sein; il en tira le crucifix d'Alala. « Le voilà, s'écria-il, ce gage de l’adversitél « O René, 6 mon fils! tu le vois; et moi, je ne le vois plus! « Dis-moi, après tant d'années, Por n’en est-il point altéré? n’y « vois-tu point la-trace de mes larmes ? Pourraisu recounaitre ATALA. 19 rm gere ET l'endroit qu’une sainte a touché de ses lèvres? Comment Chactas n'est-il point encore chrétien ? Quelles frivoles raisons de politique et de patrie l'ont jusqu'à présent retenu dans les erreurs de ses pères? Non, je ne veux pas tarder plus :ongtemps. La terre me crie: Quand donc descendras-tu dans la tombe, et qu'altends-tu pour embrasser une religion divine?..…... 0 « terre! vous ne m’attendrez pas Jlonglemps : aussitôt qu’un « prêtre aura rajeuni dans l’onde celte tête blanchie par les chagrins, fespère me réunir à Atala.… Mais achevons ce qui mg « reste à conter de mon histoire. LES FUNÉRAILLES. «Je n’entreprendrai point, ô René! de te peindre aujourd’hui le désespoir qui saisit mon âme lorsque Atala eut rendu le dernier soupir. Il faudrait avoir plus de chaleur qu’il ne m'en reste ; il faudrait que mes yeux fermés se pussent rouvrir au solei pour lui demander compte des pleurs qu'ils versèrent à sa lumière. Oui, cette lune qui brille à présent sur nos têtes se las-" sera d'éclairer les solitudes du Kentucky; oui, le fleuve qui porte maintenant nos pirogues suspendra le cours de ses eaux avant que mes larmes cessent de couler pour Atala! Pendant deux jours entiers je fus insensible aux discours de l’ermite. En essayant de calmer mes peines, cel excellent homme ne se servait point des vaines raisons de la terre; il se contentait de me dire : «Mon fils; c’est la volonté de Dieu ; » et il me pressait dans ses bras. Je n'aurais jamais cru qu'il y eût tant de consolations dans ce peu de mots du chrétien résigné, si je ne l'avais éprouvé moi-même. « La tendresse, l’onction, l’inaltérable patience du vieux serviteur de Dieu, vainquirent enfin Pobstination de ma douleur, J'eus honte des larmes que je lui faisais répandre. « Mon père? « lui dis-je, c’en est trop: que les passions d’un jeune homme « ne troublent plus la paix de tes jours. LaïSse-moi emporter ‘#8 « restes demon épouse; je les ensevelirai dans quelque coin 4 « désert, et si je suis encore condamné à la vie, je (âcherai de « me rendre digne de ces noces éternelles qui m’ont été pro- «mises par Atala, » « A ce retour inespéré de courage, le bon père tressaillit de joie: il s’écria: «O0 sang de Jésus-Christ, sang de mon divin « Maître, je reconnais là tes mérites ! Tu sauveras sans doute te « jeune homme. Mon Dieu , achève ton ouvrage; rends la paix « à cette âme troublée, et ne lui laisse de ses malheurs que « d’humbles et utiles souvenirs | » | «-Le juste refusa de m’abandonner le corps de la fille de Lopez, mais il me proposa de faire venir ses néophytes, et de l'enterrer avec toute la pompe chrétienne; je m’y refusai à mon tour. « Les malheurs et les vertus d’Atala, lui dis-je, « ont été inconnus des hommes; que sa tombe, creusée furtive- « ment par nos mains, partage cette obscurité. » Nous convinmes que nous partirions le lendemain, au lever du soleil, pour enterrer Atala sous l’arche du pont naturel , à l'entrée des bocages de la mort. Il fut aussi résolu que nous passerions la nuit en prière auprès du corps de celte sainte. « Vers le soir, nous transportâmes ses précieux restes à une ouverture de la grotte qui donnait vers le nord. L’ermite les avait roulés dans une pièce de lin d'Europe, filé par sa mère : c'était le seul bien qui lui restât de sa patrie, et depuis longtemps il 1e: destinait à sou propre tombeau. Atala était couchée sur un gazon de sensitives des montagnes; ses pieds, sa tête, ses épaules et une partie de son-sein étaient découverts. On voyait dans ses cheveux unefleur de magnolia fanée… celle-1à même que j'avais déposée sur de lit de la vierge, pour la rendre féconde. Ses 18VOpR, 2CORSIRE: HR bouton de rose cueilli depuis deux matins, semblaient languir et sourire, Dans ses joues d’une blancheur
LL SR, 2 tes LE 2 20 —— —— éclatante, on distinguait quelques veines bleues. Ses beaux yeux élaient fermés, ses pieds modestes étaient joints, et ses mains d’albätre pressaient sur son cœur un crucifix d'ébène ; le scapulaire de ses vœux était passé à son cou. Elle paraissait enchantée par l'ange de la mélancolie, et par le double sommeil de l’innocence et de la tombe : je n’ai rien vu de plus céleste. Quiconque eut ignoré que celte jeune fille avait joui de la lumière aurait pu la prendre pour la statue de la Virginité endortnie. « Le religieux ne cessa de prier toute la nuit. J'étais assis en silence au chevet du lit funèbre de mon Atala. Que de fois, durant son sommeil, j'avais supporté sur mes genoux cetle tête charmante! Que de fois je m’étais penché sur elle pour entendre : et pour respirer son souffle! Mais à présent aucun bruit ne sortait de ce sein immobile, et c'était en vain que j'attendais le réveil de la beauté! « La lune prêta son pâle flambeau à cette veillée funèbre. Elle se leva au milieu de la nuit, comme une blanche vestale qui vient pleurer sur le cercueil d’une compagne. Bientôt elle répandil dans les bois ce grand secret de mélancolie, qu’elle aime à raconter aux vieux chênes et aux rivages antiques des mers. De temps en temps, le religieux plongeait un rameau fleuri dans une eau consacrée; puis, secouant la branche humide, il parfumait la nuit des baumes du ciel. Parfois il répétait sur un air antique quelques vers d’un vieux poëte nommé Job ; il disait : « J’ai passé comme une fleur; jai séché comme l’herbe des « champs. « Pourquoi la Jumière a-t-elle été donnée à un misérable, et « la vie à ceux qui sont dans l’amertume du cœur ? » « Ainsi chantait l’ancien des hommes. Sa voix grave et un peu cadencée allait roulant dans le silence des déserts. Le nom de Dieu et du tombeau sortait de tous les échos, de tous les torrents, de toules les forêts. Les roucoulements de la colombe de Virginie, la chute d’un torrent dans la montagne, les tintements de Ja cloche qui appelait les voyageurs, se mêlaient à ces chants funèbres, et l’on croyait entendre dans les bocages de la mort le chœur lointain des décédés, qui répondait à la voix du solitaire. « Cependant une barre d’or se forma dans l’orient. Les éperviers criaient sur les rochers, et les martres rentraient dans le creux des ormes : c’était le signal du convoi d’Atala. Je chargeai le corps sur mes épaules; l’ermile marchait devant moi, une bêche à la main. Nous commençàämes à descendre de rochers en rochers ; la vieillesse et la mort ralentissaient également nos pas. A la vue du chien qui nous avait trouvés dans la forèt, et qui maintenant, bondissant de joie, nous traçait une autre route, je me mis à fondre en larmes. Souvent la longue chevelure d'Atala, jouet des brises matinales, étendait son voile d’or sur mes yeux; souvent, pliant sous le fardeau, j'étais obligé de le déposer sur la mousse, et de m’asscoir auprès, pour reprendre des forces. Enfin, nous arrivämes au lieu marqué par ma douleur; nous descendimes sous l'arche du pont. O mon filsLil eût fallu voir un jeune Sauvage et un vieil ermite à genoux lun visà-vis de l’autre dans un désert, creusant avec leurs mains un tombeau pour une pauvre fille dont le corps élait étendu près delà, dans la ravine desséchée d’un torrent. :« Quand notre: ouvrage füt achevé, nous transportâmes la beauté dansson lit d'argile. Hélasl j'avais espéré de préparer une Autre eouche pour elle! Prenant alors un peu de poussière dans Te Main, et gardant un silence effroyable, j'attachai pour la dernière.fois. mes Yeux sur le visage d’Atala. Ensuite je répandis la terre.du sommeil: sur un front de dix-huit printemps ; je Vis gradtellem en disparaître les traits de ma sœur, et ses grâces se cacher sous le rideau de Véternité; son sein surmonta quelque temps le sol noïrci, comme un lis blanc s'élève du milieu d’une sombre argile : «Lopez, m’écriai-je alors, vois ton fils inhumer ATALA. € ta fillel» et j'achevai de couvrir Atala de la terre du sommeil, « Nous retournâmes à la grotte, et je fis part au missionnaire du projet que j'avais formé de me fixer près de lui. Le saint, qui connaissait merveilleusement le cœur de l’homme, découvrit ma pensée et la ruse de ma douleur. Il me dit : « Chactas, fils € d'Outalissi, tandis qu'Atala a vécu, je vous ai sollicité moi- «même de demeurer auprès de moi; mais à présent votre sort «est changé, vous vous devez à votre patrie. Croyez-moi, mon « fils, les douleurs ne sont point éternelles ; il faut tôt ou tard « qu’elles finissent, parce que le cœur de l’homme est fini; « c'est une de nos grandes misères : nous ne sommes pas même « capables d'être longtemps malheureux. Retournez au Mes- « chacébé : allez consoler votre mère , qui vous pleure tous les « jours, et qui a besoin de votre appui. Faites-vous instruire « dans la religion de votre Atala , lorsque vous en trouverez ? n 4 . . « l’occasion, et souvenez-vous que vous lui avez promis d’être « verlueux et chrélien. Moi, je veillerai ici sur son tombeau, « Parlez, mon fils. Dieu, l'âme de votre sœur et le cœur de « votre vieil ami vous suivront. » « Telles furent les paroles de l’homme du rocher; son autorité était trop grande, sa sagesse, trop profonde, pour ne lui obéir pas. Dès le lendemain, je quittai mon vénérable hôle, qui, me pressant sur son cœur, me donna ses derniers conseils , SA dernière bénédiction et ses dernières larmes. Je passai au tombeau ; je fus surpris d'y trouver une pelile croix qui se montrait au-dessus de la mort, comme on aperçoit encore le mât d’un vaisseau qui à fait naufrage. Je jugeai que le solitaire était venu prier au tombeau pendant la nuit; cette marque d'amitié et de religion fit couler mes pleurs en abondance. Je fus tenté de rouvrir la fosse, et de voir encore une fois ma bien-aim ée. crainte religieuse me relint. Je m'assis sur la terre fraîchement remuée. Un coude appuyé sur mes genoux, et la tête soutenue dans ma main, je demeurai enseveli dans la plus amère rêverie. O René! c’est là que je fis pour la première fois des réflexions sérieuses sur la vanité de nos jours, et la plus grande vanité de nos projets! Eh! mon enfant, qui ne les a point faites, ces ré flexions ? Je ne suis plus qu’un vieux cerf blanchi par les hivers; mes ans le disputent à ceux de la corneille : hé bien! malgré tant de jours accumulés sur ma tête, malgré une si longue expérience de la vie, je n'ai point encore rencontré d'homme qui n’eût été trompé dans ses rêves de félicité, point de cœur qui n’entretint une plaie. cachée. Le cœur le plus serein en appa= rence ressemble au puits naturel de la savane Alachua : Ja surface en paraît calme et pure; mais, quand vous regardez au fond du bassin, vous apercevez un large crocodile , que le puits nourrit dans ses eaux. st « Ayant ainsi vu le solejl se lever et se coucher sur ce lieu de douleur, le lendemain, au premier cri de la cigogne, je me préparai à quitter la sépulture sacrée. J'en partis comme de la borne d’où je voulais m'élancer dans la carrière. de la vertu. Trois fois j'évoquai l'âme d’Alala; trois fois le génie du désert répondit à mes cris sous l'arche funèbre. Je saluai ensuite l’orient, et je découvris au Join , dans les sentiers de la mon tagne, l’ermite qui se rendait à la cabane de quelque infortuné., Tombant à genoux, et embrassant étroitement la fosse, je mé criai: «Dors en paix dans cette terre étrangère, fille trop mal- « heureuse! Pour prix de ton amour, de ton exil et de ta morts, « tu vas être abandonnée , même de Chactas ! » Alors, versant des flots de larmes, je me séparai de la fille de Lopez; alors Je m'arrachai de ces lieux, laissant au pied du monument dela nature un monument plus auguste : l'humble tombeau de la vertu. » ÉPILOGUE. Chactas, fils d'Outalissi le Natchez, a fait cette histoire à René l’Européen. Les pères l'ont redite aux enfants, et moi, voyageur
ATALA. 21 ET PE “EME PORN PILE TUE 2 LE OP RNRT RE REIN PNRENREN NET IN ENENEENNE VS aux terres lointaines, j'ai fidèlement rapporté ce que des Indiens m'en ont appris. Je vis dans ce récil le tableau du peuple chasseur et du peuple läboureur, la religion, première législatrice des hommes, les dangers de l'ignorance et de l’enthousiasme religieux, opposés aux lumières, à la charité et au véritable esprit de l'Évangile, les combats des passions et des vertus dans un cœur simple, enfin le triomphe du christianisme sur le sentiment le plus fougueux et la crainte la plus terrible : l'amour et la mort. Quand un Siminole me raconta cette histoire, je la trouvai fort instructive et parfaitement belle, parce qu’il y mit la fleur du désert, la grâce de la cabane, et une simplicité à conter la douleur, que je ne me flatte pas d'avoir conservées. Mais une chose me restait à savoir. Je demandais ce qu'était devenu le père Aubry, et personne ne me le pouvait dire. Je l'aurais toujours ignoré, si la Providence qui conduit tout, ne m'avait découvert ce que je cherchais. Voici comme la chose se passa : J'avais parcouru les rivages du Meschacébé, qui formaient autrefois la barrière méridionale de la Nouvelle-France, et j'étais curieux de voir, au nord, l’autre merveille de cet empire, la cataracte de Niagara. J'élais arrivé tout près de celte | -chute,. dans l’ancien pays des Age nonsioni (1), lorsqu'un | malin, en traversant une plaine, j'aperçus une femme assise sous un arbre, et tenant un enfant mort sur ses genoux. Je m'approchai doucement de la jeune mère, et je l’entendis qui disait : « Si tu étais resté parmi nous, cher enfant, comme ta main « eût bandé l'arc avec grâce ! Ton bras eût dompté l'ours en « fureur; et, sur le sommet de la montagne, tes pas auraient « défié le chevreuil à la course. Blanche hermine du rocher, si « jeune être allé dans le pays des âmes! Comment feras-tu pour «Y vivre? Ton père n'y est point pour l'y nourrir de sa chasse. « Tu auras froid, et aucun esprit ne te donnera des peaux pour « te couvrir. Oh ! il faut que je me hâte de t'aller rejoindre, pour « te chanter des chansons et te présenter mon sein. » Et la jeune mère chantait d'une voix tremblante, balançait enfant sur ses genoux, humectait ses lèvres du lait maternel, et prodiguait à la mort tous les soins qu’on donne à la vie. Cette femme voulait faire sécher le corps de son fils sur les branches d’un arbre, selon la coutume indienne, afin de l'emporter ensuile aux tombeaux de ses pères. Elle dépouilla donc le nouveau-né, et, respirant quelques instants sur sa bouche, elle dit: «Ame de mon fils, âme charmant, ton père t'a créée jadis « sur mes lèvres par un baiser; hélas ! les miens n’ont pas le & pouvoir de le donner une seconde naissance.» Ensuite, elle découvrit son sein, et embrassa ses rêstes glacés, qui se fussent ranimés au feu du cœur maternel, si Dieu ne s'était réservé le souffle qui donne la vie. | #1 Elle se leva, et chercha des yeux un arbre sur les branches duquel elle pût exposer son enfant. Elle choisit un érable à fleurs rouges, festonné de guirlandes d’apios, et qui exhalait les parfums les plus suaves. D'une main elle en abaissa les rameaux inférieurs, de l’autre elle y plaça le corps ; laissant alors échapper la branche, la branche retourna à sa position naturelle, emportant la dépouille de l'innocence , cachée dans un feuillage odorant. Oh! que cette coutume indienne est :touchante ! Je vous ai vus dans vos campagnes désolées, pompeux monuments des Crassus et des Césars, et je vous préfère encore ces tombeaux aériens du Sauvage, ces mausolées de fleurs et de verdure que parfume l'abeille, que balance le zéphyr, et où le rossignol | patit son nid et fait entendre sa plaintive mélodie. Si c’est la dé- | pouille d’une jeune fille que la main d’un amant a suspendue à 1 arbre de la mort; si ce sont les restes d’un enfant chéri qu'une mére à placés dans la demeure des pelits oiseaux, le charme (1) Les Iroquois, ag mn redouble encore. Je m'approchai de celle qui gémissait au pie de l’érable ; je lui imposai les mains sur la tête, en poussant les trois cris de douleur. Ensuite, sans lui parler, prenant comme elle un rameau, j’écartai les insectes qui bourdonnaient autour du corps de l'enfant. Mais je me donnai de garde d’effrayer une colombe voisine. L’Indienne lui disait : & Colombe, si tu n’es pas « l'âme de mon fils qui s’est envolée, tu es sans doute une « mère qui cherche quelque chose pour faire un nid. Prends de « ces cheveux, que je ne laverai plus dans l'eau d’esquine; « prends-en pour coucher tes pelits : puisse le Grand-Esprit te « les conserver ! » Cependant la mère pleurait de joie en voyant la politesse de l'étranger. Comme nous faisions ceci, un jeune homme approcha : « Fille de Céluta, retire notre enfant; nous ne séjour- « nerons pas plus longtemps ici, et nous partirons au premier « soleil. » Je dis alors : « Frère, je te souhaïte un ciel bleu, « beaucoup de chevreuils, un manteau de castor, et l'espé- « rance. Tu n’es donc pas de ce désert? — Non » répondit le jeune homme, « nous sommes des exilés, et nous allons chercher une patrie. » En disant cela, le guerrier baïssa la tête dans son sein, et avec le bout de son are il abattait la tête des fleurs. Je vis qu’il y avait des larmes au fond de cette histoire, et je me tus. La femme retira son fils des branches de l'arbre, etelle le donna à porter à son époux. Alors je dis : « Voulez- « vous me permettre d'allumer votre feu cette nuit? — Nous « n'avons point de cabane, reprit le guerrier; si vous voulez « nous suivre, nous campons au bord de la chute, — Je le veux « bien, » répondis-je, el nous partimes ensemble. Nous arrivimes bientôt au bord de la cataracte qui s’annonçait par d'affreux mugissements. Elle est formée par la rivière Niagara, qui sort du lac Érié, et se jette dans le lac Ontario; sa hauteur perpendiculaire estde cent quarante-quatre pieäs. Depuis le lac Érié jusqu'au saut, le fleuve accourt par une pente rapide, et au moment de la chute, c’est moins un fleuve qu'une mer, dont les torrents se pressent à la bouche béante d’un gouffre. La cataracte se divise en deux branches, et se courbe en ferà cheval. Entre les deux chutes s’avance une île creusée en dessous, qui pend avec tous ses arbres sur le chaos des ondes. La masse du à fleuve qui se précipile au midi, s’arrondit en un vaste cylindre, puis se déroule en nappe de neige, et brille au soleil de toutes les couleurs; celle qui tombe au levant descend dans une ombre effrayante; on dirait une colonne d’eau du déluge. Mille arcs-en-ciel se courbent et se croisent sur l’abîme. Frappant le roc ébranlé, l'eau rejaillit en tourbillons d'écume, qui s'élèvent au-dessus des forêts, comme les fumées d’un vaste embrasement. Des pins, des noyers sauvages, des rochers taillés en forme de fantômes, décorent la scène. Des aigles entraînés par le courant d’air descendent en tournoyant au fond du gouffre, et des carcajous se suspendent par leurs queues flexibles au bout d'une branche abaissée, pour saisir dans l’abime les cadavres brisés des élans et des ours. Tandis qu'avec un plaisir mélé de terreur je contemplais ce spectacle , l'Indienne et son époux me quittèrent. Je les cherchaï en remontant le fleuve au-dessus de la chute, et bientôt je les {rouvai dans un endroit convenable à leur deuil. Ils étaient couchés sur l'herbe , avec des vieillards, auprès de quelques ossements humains enveloppés dans des peaux de bêtes. Étonné de lout ce que je voyais depuis quelques heures , je m'’assis auprès de la jeune mère, et lui dis : «Quest-ce que tout ceci, ma « sœur?» Elle me répondit : « Mon frère, c’est la terre de ta « patrie, ce sont les cendres de nos aïeux, qui nous suivent « dans notre exil. — Et comment , m'écriai-je , avez-vous été « réduits à un tel malheur? » La fille de Céluta repartit : «Nous « sommes les restes des Natchez. Après le massacre que les « Français firent de notre nation pour venger leurs frères, ceux « de nos frères qui échappèrent aux vainqueurs trouvèrent un « asile chez les Chikassas nos voisins. Nous y sommes demeurés
| | 2 22 ATALA. assez longtemps tranquilles; mais il y a sept lunes que les blancs de la Virginie se sont emparés de nos lerres, en disant qu'elles fleur ont été données par un roi d'Europe. Nous avons levé les yeux au ciel, et, chargés des restes de nos aleux; NOUS avons pris notre route à travers le désert. Je suis accouchée pendant la marche; et comme mon lait était mauvais, à cause de la douleur, ila fait mourir mon enfant. » En disant cela; la jeune mère essuya ses yeux avec sa chevelure; je pleurais aussi, A RAA! « Or, je dis bientôt : « Ma sœur, adorons le Grand-Esprit, tout. arrive parson ordre. Nous sommes tous voyageurs ; nos pères l'ont « élé comme nous; mais il y a un lieu où nous nous reposerons. « Si je ne craignais d’avoir la langue aussi légère que celle d’un « blanc, je vous demanderais si vous avez entendu parler de & Chactas le Natchez? » A ces mots, l’Indienne me regarda, et me dit : « Qui est-ce qui vous a parlé de Chactas le Natchez ?» Je répondis : « C’est la Sagesse. » L'Indienne reprit : «Je vous « dirai ce que je sais, parce que vous avez éloigné les mouches du corps de mon fils, et que vous venez de dire de belles paroles sur le Grand-Esprit. Je suis la fille de la fille de René le baptême, et René mon aïeul si malheureux, ont péri dans le massacre, — L'homme va toujours de douleur en douleur, répondis-je en m'inelinant. Vous pourriéz donc aussi m’apprendre des nouvelles du père Aubry? — Il n’a pas été plus heureux que Chactas. dit l'Indienne. Les Chéroquois, ennemis « des Français, pénétrèrent à sa Mission; ils y furent conduits « par le son de la cloche qu’on sonnait pour secourir les voya- « geurs. Le père Aubry se pouvait sauver; mais il ne voulut pas « a « « - « à « l'Européen, que Chactas avait adopté. Ghactas, qui avait reçu « « « 2 abandonner ses enfants, et il demeura pour les encourager à mourir par son exemple. Il fut brûlé avecde grandes tortures ; jamais,on ne put tirer de lui un cri qui tournât à la honte « de son Dieu, ou au déshonneur de sa patrie: Il nè cessa, durant le supplicé, de prier pour ses bourreaux, et de compatir au sort des victimes. Pour lui arracher une marque de faiblesse, qu'ils avaient horriblement mutilé. Mais ils furent bien surpris quand ils virent le jeune homme se jeter à genoux, et « baiser les plaies du vieil ermite, qui lui criait : Mon enfant, « nous avons élé mis en spectacle aux anges et aux hommes. « Les Indiens, furieux, lui plongèrent un fer rouge dans la « gorge pour l'empêcher de parler. Alors, ne pouvant plus con- « soler les hommes, il expira. « « :« les Chéroquois amenèrent à ses pieds un Sauvage chretien, « « Ÿ . r * » « On dit que les Chéroquois, tout accoutumés qu'ils étaient à voir des Sauvages souffrir avec conslance, ne purent s empé- « cher d’avouer qu'il y avait dans l'humble courage du père tous les conrages de la terre. Plusieurs d’entre eux, frappés de cette mort, se sont faits chrétiens. a « . _« Aubry quélque chose qui leur était inconnu, et qui surpassait « « a Quelques années après, Chactas, à son relour de la terre des a blancs, ayant appris les malheurs du ehef de la prière, partit « pour aller recueillir ses cendres et celles d'Alala. Il arriva à « l'endroit où était située la Mission, mais il put à peine le re- « cônnailré. Le lac s'était débordé, et la savane était changée en « ün mäârais; lé pont naturel,.en s’écroulant, avait enseveli - Sous $es débris le tombeau d’Atala et les bocages de la mort. « Chactas erra longtemps dans ce lieu; 1] visita la grotte du $o- « litre, qu'il trouva remplie de ronces et de framboisiers, et _ dans laquelle une biche allaitait son faon. 1 s’assit sur le ro- « Cher de la Veillée de la mot, où il ne vit qué quelques plumes 4 loibées de l'aile de l'oiseau de passage. Tandis qu'il Y pleu- « rail, le serpent familier du missionnaire sortit des broussailles « voisines, et vint s’éntorliller à ges pieds. Chactas réchauffa « dans sn sein ce fidèle ami, resté seul au milieu de ces ruines. « Le fils d'Oubalisst à raconté que plusieurs fois, aux approches «& de la nuit, 11 aVall vru voir les oinbres d'Atala et du père oo « Aubry sélever dans la vapeur du crépuscule. Ces visions le « remplirent d’une religieuse frayeur et d’une joie triste. « Après avoir cherché vainement le tombeau de sa sœnr êt « celui de l’ermite, il était près d'abandonner ces lieux, lorsque « la biche de la grotte se mit à bondir devant lui, Elle s'arrêla «au pied de la eroix de la Mission. Cette croix était alors à « moilié entourée d’eau ; son bois était rongé de mousse, et le « pélican du désert aimait à se percher sur ses bras vermoulué. « Chactas jugea que la biche reconnaissante l'avait conduit au « ‘tombeau de son hôte. Il creusa sous la roche qui jadis servait « d'autel , et il y trouva les restes d’un homme et d’une ferme « I ne douta point que ce ne fussent ceux du prêtre et de la « vierge, que les anges avaient peut-être ensevelis dans ce lieu : « il les enveloppa dans des peaux d'ours, et reprit le chemin de « son pays, emportant ces précieux restes; qui résonnaient sur « ses épaules comme le carquois de la mort. La nuit, il les met- « lait sous sa tête, et il avait des songes d'amour et de vertu © « étranger ! tu peux contempler ici cette poussière avec celle de « Chactas lui-même. » Comme l’Indienne achevait de prononcer ces mots, je me levai ; je m upprochai des cendres sacrées, et me prosternai devant elles en silence, Puis m éloignant à grands pas, je n’écriai: « Ainsi passe sur la terre tout ce qui fut bon, vertueux, sensible! « Homme, tu n'es qu'un songe rapide, un rêve douloureux : ty « n’existes que par le malheur; tu n'es quelque chose Fr : « la tristesse de ton âme et l’éternelle mélancolie de Fa « penséel» Ces réflexions m’occupèrent toute la nuit, Le lendemain, au point du jour, mes hôtes me quittèrent. Les jeunes guertiers ouvraient la marche, et les épouses la fermaient ; les premie: ; étaient chargés des saintes reliques ; les secondes portaient eus nouveau-nés : les vieillards cheminaient lentement au milieu placés entre leurs aïeux et leur postérité, entre les souvenirs el l'espérance, entre la patrie perdue et la patrie à venir. Oh! que de larmes sont répandues lorsqu'on abandonne ainsi la terre patale, lorsque du haut de la colline de l’exil on découvre hour la dernière fois le toit où l’on fui nourri, et le fleuve de la cabane ui continue de couler tristement à travers les champs solitaires de la patrie! es indiens infortunés que j'ai vus errer dans les déserts du Nou: veau-Monde avec les cendres de vos aïeux; Vous qui m'avies donné l'hospitalité malgré votre misère | je ne pourrais vous la rendre aujourd'hui, car j'erre ainsi que vous à la merci des hommes; et, moins heureux dans mon exil, je n'ai point emporté les os de mes pères. FIN D'ATALA. AVIS SUR LA TROISIÈME ÉDITION D’ATALA, J'ai profité de toutes les critiques pour rendre ce petit ouvragé plus digne des succès qu’il a oblenus. J'ai eu le bonheur de voif que la vraie philosophie et la vraie religion sont une mème chose; car des personnes fort distinguées, qui ne pensent p# comme moi sur le christianisme, ont élé les premières à faire l& fortune d’Atala. Ce seul fait répond à ceux qui voudraient faire croire que la vogue de cette anecdote indienne est une affaire d8 parti. Cependant j'ai été amèrement, pour ne pas dire grossere” pret,
ATAHE. - ae nee — ment censuré; on aété jusqu’à tourner en ridicule cette apostrophe aux Indiens (1) « Indiens infortunés, que j'ai vus errer dans les déserts du « Nouveau-Monde avec les cendres de vos aïeux; vous qui m'a- « viez donné l'hospitalité, malgré votre misère! je ne pourrais « vous offrir aujourd’hui, car j'erre ainsi que vous à la merei « des hommes; et; moins heureux dans mon exil, je n'ai point « emporté les os de mes pères. » Les cendres de ma famille confondues avec celles de M. de Mulesherbes, six ans d’exil et d’infortunes, n’ont donc paru qu’un sujet de plaisanterie! Puisse le critique n'avoir jamais à regreller les tombeaux de ses pères! . Au reste, il est facile de concilier les divers jugements qu'on a porlés d'Afala : ceux qui m'ont blâämé n'ont songé qu’à mes talents; ceux qui m'ont loué n’ont pensé qu’à mes malheurs. AVIS sun LA cxquibiif HDitioN D'Arata, Dépuis quelque temps il a paru de nouvelles critiques d’Atala, Je tai pa en profiter dans cette cinquième édition, Les conseils qu'on n’a fait l'honneur de m'adresser airaient exigé trop de changements, et le public semble maiñténänt accoutimé à ce petit ouvrage avec tous ses défauts. Cette nouvelle édition ést dune parfaitement semblable à la quatrième; jai seulement rétabli dans quelques endroits le texte des trois prémières, s 3 PRÉFACE D'ATALA ET DE RENÉ, (érrion 1N-49 DE 1805.) L'indulgence avec laquelle on a bien voulu accueillir mes ouiées n’a imposé la loi d'obéir au goût du public et de céder vri aux conseils de la critique. Quant au premier, j’ai mis tous mes soins à le satisfaire. Des personnes chargéés de l'instruction de la jeunesse ont désiré avoir ne édition du Génie du Christianisme, qui fût dépouillée de cette partie de l’Apologié, uniqueinent destinée aux gens du monde : malgré la répugnance naturelle que j'avais à mutiler mon ouvrage, et ne considérant que l'utilité publique, j'ai publié l’abrégé que l’on atlendäit dé moi. | Une autre classe de leclétirs démandait une édition séparée dés déux épisodes de l'ouvragé : je donne aujourd'hui cetle édition. Je dirai maintenant ce qué j'ai fait relativement à la critique. Je me suis arrêté pour le Génie du Christianisme, à des idées différéntes de celles que J'ai adoplées pour ses épisodes. T m'a semblé d'abord que par égard pour les personnes qui ont acheté les premières éditions, je ne devais faire, du moins à présent, aucun changerienl notable à un livre qui se vend aussi cher que le Génie du Christianisme. L'amoür-propre et l'intérêt ne w’ont pas parb dés raisons assez bonnes, même dans ce siècle, pour manquer à la délicatesse, Eñ Second lieu , il ne s'est pas écoulé assez de temps depuis la publication du Génie du Christianisme, pour que je sois parfai- (1) Décade philosophique, no 22, dans une note. 23 DRE tement éclairé sur les défauts d'un ouvrage de cette étendue. Où trouverais-je la vérité parmi une foule d’opinions contradictoire:? L'un vante mon sujet aux dépens de mon style; l'aulre apyrouve mon style et désapprouve mon sujet. Si l'on m'assure, Une part, que le Génie du Christianisme est un monument à Jamais mémoiable pour la main qui l’éleva et, pour le commencement du dix-neuvième siècle (1): de l'autre, on a pris soin de m àun mois ou deux après la publication de louvrage, qrie vertir, age, quic , puisque cet: ouvrage était déjà les critiques venaient trop tard oublié (2). je sais qu’un amour-propre plusaffermi.que le mien trouverait peut-être quelque motif d'espérance pour se lass{nel contre cetly dernière assertion. Les éditions du Génie du Christianisme sû multiplient, malgré les circonstances qui ont ôté à la caüse,que j'ai défendue le puissant intérêt du malheur. L'ouvrage, si je n@ m’abuse, paraît même augmenter d’estime dans l'opinion publique à mesure qu’il vieillit, et il semble que J'on commence à y voir autre chose qu'un ouvrage de pure imagination. Mais à | Dieu ne plaise que je prétende persuader de mon faible mérilu ceux qui ont 8äns doute de bonnes raisons pour ne pas ÿ croire | Hors la religion ét l'honneur, j'estime trop peu de choses dans le moñde pour hé pas souscrire aux arrêts de la critique la plus ricn Je suis 8i peu aveuglé par quelques succès, et si loi de regarder quelques éloges comme un jugement détinitif en ma faveur, que je n'ai pas cru devoir mettre la dernière main a HNOI ouvrage, J'Attendrai encore, afin de laisser le temps aux préjugés de se caliner, à l'esprit de parti de s’éteindre ; alors l'opinion qui .se sera formée sui mon livre sera sans doute la véritable opi: nion; je saurai ce qu’il faudra changer au Génie du Christinnisine, pour le vendre tel que je désire le laisser après moi, s'il me survit (3), Mais si j'ai résisté à la censure dirigée contre l'ouyrage entier par les raisons que je viens de déduire, j’ai suivi pour Atala, prise séparément, un système absoliment opposé. Je n'ai pu être arrèlé dans les corrections ni par la considération du prix du livre, ni par celle de la loñgieur de l'ouvrage. Quelques années / ont été plus he suffisantes pour me faire connaître les endroits faibles ou vicieux de cet épisode. Docile sur ce point à Ja critique, füsqu'à me faire reprocher mon trop de facilité, j'ai prouvé à ceux qui m'allaquaient qué je ne suis jamais volontairement ditus l'erreur, et que, dans tous les temps et sur tous les sujets, je sui prêt à céder à des lumières supérieures aux thiennes. Atala à été réimprimée onze fois ; cinq fois séparément, et six fois dans le Génie du Christianisme ; si l’on confrontait ces onze éditions, à peine en trouverait-on deux tout à fait semblables. - La douzième, que je publie aujourd’hui , à été revue avec le plus grand soin. J’ai consulté des amis prompts à me censurer ; j'ai pesé chaque phrase, examiné chaque mot.. Le style, dégrgé des épithètes q'ii l'embarrassaient, marche peut-être avec plus de naturel et de simplicité. J'ai mis plus d’ordre et de suite dans quelques idées; j'ai fait disparaître jusqu'aux moindres incorrections de langage. M. de la Harpe me disait au sujet d'Atala :« Si « vous voulez vous renfermer avec moi seulement quelques « heures, ce témps nous suffira pour effacer les taches qui font « crier si haut vos censeurs. » J'ai passé quatre ans à revoir cet épisode, inais aussi il est tel qu’il doit rester. C'est la seule Atala que je reconnailrai à l'avenir. | Cependant il y a dés points sur lesquels je n'ai pas cédé entièrement à la critique. On a prétendu que quelques sentiments exprimés par le père Aubry renfermaient une doctrine désolante, Où a, par exemple, été révolté de ce passage ; (noüs avons aujourd’hui tant de sensibilité !) i | « Que dis-je ! à vanité des vanités! Que parlé-je de la puis- « sance des amitiés de la terre ! Voulez-vous, roa chéri. A . j è (1) M. de Fontanes, — (2) M, Ginguené, {Décad. phi , "et dans les (Euvres complètes de l'auteur ; Paris, 182. Philosoph;) 45) C'est ce qui # été fail . ER EE iaiini sd : fée. À À NO Te. EN) COTE PT
ES EE PER CUITE RS 24 « connaître l’élendue? Si un homme revenait à la lumière quel- « ques années après sa mort, je doute qu’il fût revu avec joie « par ceux-là mêmes qui ont donné le plus de larmes à sa mé- « moiïre, tant on forme vile d’autres liaisons, tant on prend faci- « lement d’autres habitudes, tant l’inconstance est naturelle à « l’homme, tant notre vie est peu de chose, même dans le cœur « de nos amis! » Il ne s’agit pas de savoir si ce sentiment est pénible à avouer, mais s’il est vrai et fondé sur la commune expérience. Il serait difficile de ne pas en convenir, Ce n’est pas surtout chez les Français que l’on peut avoir la prétention de ne rien oublier. Sans parler des morts dont on ne se souvient guère, que de, vivants sont revenus dans leurs familles et n’y ont trouvé que l'oubli, l'humeur et le dégoût! D'ailleurs, quel est ici le but du père Aubry? N'est-ce pas d'ôter à Atala tout regret d’une existence qu’elle vient de s’arracher volontairement, et à laquelle elle voudrait en vain revenir? Dans cette intention, le missionnaire, en exagérant même à cetteinfortunée les maux de la vie, ne feraitencore qu'un acte d'humanité. Mais il n'est pas nécessaire de recourir à celle explication. Le père Aubry exprime une chose malheureusementtrop vraie. S'il ne faut p2 calomnier la nature humaine, il est aussi très- * inutile de la voir meilleure qu’elle ne l’est en effet. Le même critique, M. l'abbé Morellet , s’est encore élevé contre cette autre pensée, comme fausse el paradoxale : L « Croyez-moi, mon fils, les douleurs ne sont point éternelles; « il faut tôt ou tard qu’elles finissent, parce que le cœur de « l’homme est fini, C’est une de nos grandes misères : nous ne « sommes pas même capables d'être longtemps malheureux!» Le critique prétend que cette sorte d'incapacité de l’homme pour la douleur est au contraire un des grands biens de la vie. Je ne lui répondrai pas que, si cette réflexion est vraie, elle détruit l'observation qu'il a faite sur le premier passage du discours du père Aubry. En effet, ce serait soutenir, d'un côté, que l'on n'oublie jamais ses amis, et de l’autre, qu'on est très-heureux de n’y plus penser. Je remarquerai seulement que l’habile grammairien MBsemble ici confondre les mots. Je n’ai pas dit : « C’est « une tés Srandes infortunes, » ce qui serait faux, sans doule; mais : € U est une de nos grandes miséres, » ce qui est {rès-vrai. Eh! qui ne sent que cette impuissance où est le cœur de l’homme de nourrir longtemps un sentiment, même celui de la douleur, ê - ATALA. est la preuve la plus complète de sa stérilité, de son indigence de sa misère ? M. l'abbé Morellet paraît faire, avec beaucoup dé raison, un cas infini du bon sens, du jugement, du naturel: mais suit-il toujours dans la pratique la théorie qu’il professe? Il serait assez singulier que ses idées riantes sur l’homme et sur la vie me donnassent le droit de le soupçonner, à mon tour, de porter dans ces sentiments l'exaltation et les illusions de la jeunesse. La nouvelle nature et les mœurs nouvelles que j'ai peintes m'ont attiré encore un autre reproche peu réfléchi. On m'a crt l'inventeur de quelques détails extraordinaires, lorsque je rappelais seulement des choses connues de tous les voyageurs. Des notes ajoutées à celte édition d’Atala m'auraient aisément juslifié; mais s’il en avait fallu mettre dans tous les endroits où chaque lecteur pouvait en avoir besoin, elles auraient bientôt sur= *_ passé la longueur de l'ouvrage. J'ai donc renoncé À faire des notes, Je me Conlenterai de transcrire ici un Passage de la Dé: fense du Génie dé Christianisme, fl s’agit des ours enivrés de raisins que les doctes cars seurs avaient + Pour une gaieté d mon Imagination Aprèsavoircité deg autorités respectables et le témoignage de Carver, Bartram , Imle Charlevoix, j’ajou= te : « Quand on « trouve dans un « auteur une cir- « Constance : PRE fait pas beau- «té en elle-méqu me, et qui ve «sert qu’à donChackas retrouvant le tombeau d’Atala, « ner de É a ” € semblanceauta- « bleau, si cetau- « teur a d’ailleurs « montré quelque sens commun, il serait assez naturel desupposer « qu'il n'a pas inventé celte circonstance , et qu il n'a fait que « rapporter une chose réelle, bien qu’elle ne soit pas très-connue. « Rien n'empêche qu’on ne trouve Atala une méchante pro- « duction; mais j'ose dire que la nature américaine y est peinte « avec la plus scrupuleuse exactitude. C'est une justice que lui « rendent tous les voyageurs qui ont visité la Louisiane «et les « Florides. Les deux traductions anglaises d’Atala sont parve- « nues en Amérique, les papiers publics ont annoncé, en outre, « une troisième traduction publiée à Philadelphie avec succès. « Si les tableaux de cette histoire eussent manqué de vérité, au- « raient-ils réussi chez un peuple qui pouvait dire à chaque pas: « Ce ne sont pas là nos fleuves, nos montagnes, nos forêts? Atala « est retournée au désert, et il semble que sa patrie l’aitrecon- « nue pour véritable enfant de la solitude (1). » René, qui accompagne Atala dans la présente édition, n’avait point encore été imprimé à part. Je ne sais s’il continuera d'obtenir la préférence que plusieurs personnes lui donnent sur Atala. (1) Défense du Génie du Christianisme,
ATALA. 95 Il fait suite naturelle à cet épisode, dont il diffère néanmoins par | « existence politique, les jeux du gymnase et du champ de le style et par le ton. Ce sont à.la vérité les mêmes lieux et les | « Mars, les affaires du forum et de la place publique, remplismêmes personnages ; mais ce sont d’autres mœurs et un autre | « saient tous leurs moments, et ne laissaient aucune place aux ordre de sentiments et d'idées. Pour toute préface, je cilerai en- | « ennuis du cœur. 2 core les passages du Génie du Christianisme et de la Défense qui « D'une autre part, ils n'étaient pas enclins aux exagéralicns, se rapportent à René. « aux espérances, aux craintes sans objet, à la mobilité des idées «et des senti- « tés, jeunes, ac- « tives, entières, « abandon qu'’el- . « mais renfer- « les font passer « mées, ne se sont « dans la nôtre; « exercées quesur « elles rendent . « elles - mêmes , « notre caractère « sans but et sans « d'homme moins « objet. Plus les « décidé; et nos « peuples avan- « passions, amol- « cent en civilisa- « lies par le mé- «tion, plus cel « lange des leurs, « étatdu vague des « prennent à la « passions aug « foisquelquecho- « mente : car il € se d’incertain et « arrive alors une « de tendre... « chose fort triste: __ « Hi suffñrait de « le grand nomjoindre quel- « bre d'exemples ques infortunes &« qu’on a sous les à cet état indé- « yeux, la mulliterminé des pas- « tude de livres sions, pour qu'il « qui traitent de pût PER de « l'homme et de fond à un drame « ses sentiments, admirable. Il est « rendent habile étonnant queles « sans expérien- « écrivains Mo- «ce. On est dére 2 « dernes n’aient « trompé sans a- > « pas encore son- « voirjoui;il reste « gé à peindre « encore des dé- « cette singulière « sirs, et l’on n’a « position ER l’4- « plus d'illusions, L’imagination est riche, abondante et mer- | « me. Puisque nous manquons d'exemples, nous serait-il permis | « veilleuse ; l'existence, pauvre , sèche et désenchantée. On ha- | « de donner aux lecteurs un épisode extrait, comme Atala , de « bite, avec un cœur plein, un monde vide, et sans avoir usé | « nos anciens Natchez?C’est la vie de ce jeune René, à qui Chac- « de rien, on est désabusé de tout. « tas a raconté son histoire, etc., etc. » «L’amertume que cet état de l’âme répand sur la vie est inæ | « Le Ce se relourne et se replie en cent manières, « pour employer des forces qu’il sent lui être inutiles. Les an- « ciens ont peu connu cette inquiétude secrète, cette aigreur des pe CU CEREOUuEE a me EXTRAIT du Génie du Christianisme aie Part, L, 1, Ch,ix, intitulé : du Vague des Passions, « passions élouffées qui fermentent toutes ensemble : une grande « Il reste à parler d’un état de l'âme qui, ce « noussemble,n’a pas encore été bien observé : c'est celui qui précède le développement des grandes passions, lorsque toutes les facul- « « « « « « A NU an « ments, à la perpétuelle inconstance, qui n’est qu'un dégoût constant, dispositions que nous acquérons dans la société intimes des femme. Les femmes, chez les peuples modernes , indépendamment de la passion qu’elles inspirent, influent encore sur tous les autres sentiments. Elles ont dans leur existence un certain «On a déjà fait remarquer la tendre sollicitude des cri-
32 mm Une famille d'Auvergne, appelée les Guittard-Pinon, cultivait | l'Auvergne était un pays bien loin en commun des terres dans les environs de Thiers; elle était gouvernée par un chef électif, et ressemblait assez à un ancien clan | en cheminant sous Ja garde de la mère d’'Ecosse. Cette espèce de république champêtre a survécu à la révolution ; mais elle est au moment de se dissoudre. Je laisse de côté les curiosi= tés naturelles de l'Auvergne , la grotte de Royat, charmante néanmoins par ses eaux et sa verdure; les diverses fontaines minérales, la fontaine pétrifiante de Saint-Allyre, avec le pont de pierre qu’elle a formé, et que le roi Charles IX voulut voir ; le puits de la poix , les volcans éteints, etc. Je laisse aussi à l'écart les merveilles des siècles moyens, les orgues, les horloges avec leur carillon et leurs tétes de Maure ou de More, qui ouvraient des bouches effroyables quand l’heure venait à sonner. Les processions bizarres, les jeux mêlés de superstition et d’indécence, mille autres coutumes de ces temps, n'appartiennent pas plus à l'Auvergne qu'au reste de l'Europe gothique. J’aivoulu, avant de mourir, jeter un regard sur l’Auvergne, en Souvenance des impressions de ma jeunesse, lais enfant dans les bruyères de ma Bretagne, et qu parler de l'Auvergne et des petits Auvergnats, je m e j’entendais VOYAGE A CLERMONT. La jeune mère indienne, Loïsque }’6Îls n'avaient guère que l'espérance dans boi: erià cendant de leurs rochers; heureux s'ils la rapportent à la chaue figurais que | mière paternelle ! FIN DU VOYAGE A CLERMONTe bien loin ; où l’on voyait des Là x L 4 > choses étranges, où l’on ne pouvait aller qu'avec de grands périls, de Dieu, Une chose m'a frappé et charméà Ja fois : j'ai retrouvé dans l'habit du paysan auvergnat le vêtement du paysan : breton. D'où vient cela ? Cest qu'il y avait autrefois pour ce royaume , et même pour l'Europe entière, un. fond d’habillement commun. Les provinces reculéesont gardé les anciens usages, tandis que les départements voisins de Paris ont perdu leurs vieilles mœurs : de là cette ressemblance entre certains Villageois placés aux extrémilés opposées de la France , et qui ont été défendus contre les nouveautés par leur indigence et leur solitude. Je ne vois jaMais sans une sorte d’attendrissementces petits Au= vergnals qui vont chercher fortune dans ce grand monde, avec une boîte et quelques méchantes paires de ciseaux. Pauvres enfants qui dévalent bien tristes de leurs montagnes, et qui préféreront toujours le pain bis et la bourrée aux prétendues joiesde la plaine. leur boîte en desL2 —