Voyage en France, en Italie et aux Isles de l'Archipel, ou Lettres écrites de plusieurs endroits de l'Europe et du Leuant en 1750, &c. auec des obseruations de l'auteur sur les diuerses productions de la nature et de l'art, ouurage traduit de l'anglois ;
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VOYAGE EN FRANCE, EN ITALIE ET AUX ISLES DE L’ARCHIPEL, ou LETTRES ECRITES DE PLUSIEURS EN DR 0,1 TS DE L’EUROPE ET DU LEVANT EN 1750 ,&C. Avec des obfcrvattons de l’auteurfur les diverfes productions de la Nature &de l'Art. OUVRAGE TRADUIT DE t’ANGLOIS. \J TOME l'KEMIER. APARIs,va . Chez Charpentier ,Libraire yQuai * des Auguftms, àl’entrcc de la rue du Hurepoix ,àS. Chryfoftôme. M. DCC. LXIII. Avu Approbation ,£> Privilège du Roi.
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V 3^ || %X. &%%&1k fi£ mr^TWï/TVTVTvrs:^mTvrvTsw. AVERTISSEMENT DE L’ÉDITEUR ANGLOIS. Aperfonne qui aécrit ceS JLjLettres, eft un Seigneur fort riche, qui toute fa vie aeu une grande paffion pour les Voyages ,ôc qui poffede en même tems toutes les qualités néceffaires pour en tirer tout le fruit poffible. Après avoir parcouru ce que la Nature ôc l’Art offrent de plus curieux dans la Grande Bretagne ,il aentrepris le Voyage dont il nous donne le détail ,ôc il yafacri- £é plufieurs années. Il ayoit aye^
*îj TABLE DES LETTRES. XX111 .Defcripùon de S. Germain & de Marly. 25 t XXIV. Defcripùon du Château de Verfailles ,&des belles peintures qu'on yvoit. 237 XXV. Cabinet des Médailles àVerJailles. Des Châteaux de Meudon &de S. Cloud. 248 XXVI. DeJ'cription de Nemours &do Lion.25 j XXII. Detail d'unfacrifice horrible des Païens ,appelle Tauribole. 260 XXVI11 .Horloge ,flatues &autres curiojités de la ville de Lion•26g XXIX. Defcripùon d'une plante eurieufe ,appelle Valifneria. 274 XXX. Defcripùon d'un injecte fingulier avec la maniéré dont il vit. 281 XXXI. De la Ville d'Avignon ,fes monumens &Jes curiojités. 301 XXXIL De la Ville d'Aix ,fa Cathédrale &autres raretés. 312 XXXIIL De Marfcille Jfes bâtimens publics ,fes Bafüdes ,&c. 318 XXXIV. DeJ’cription de Toulon & de fes édifices publics. 329 XXXV. Defcripùon d'un poijfon étrange ,appelle Diable de mer. 340 LETTRES
'&âT &XXX *l£ 3$t ^^^M3^ jg: .¥¥¥SÉ X&3* !p ^-JOLU.JOt*£ Sï /T\^/T\rr</7%Tv^'s^/Tv?^r^3vNÎS LETTRES ÉCRITES DE DIVERS ENDROITS DE L’EUROPE ET DU LEVANT, En 1750 ,Oc. LETTRE PREMIERE. K«v^fx*ç ’A Ipromis de vous écrire,- C3Jmon cher ***** ,de tous les lieux où je m’arrêterois ,pour peu que j’y filTe de féjour. Un petit accident ,qui 11 e mérite pas de vous être raconté , mi’a retenu quelques heures à Cariais ;fans cela vous auriez peutêtre trouvé mauvais que je ne vous enfle point donné avis de mon arrivée fur le continent. Je ne fuis pas Tome 1,A
&Lettre I. te premier qui fe foie àvite d’écrire fans avoir rien d’intéreffant àdire ? je fuis dans le cas maintenant ,ôc fi les lieux ,dont nous connoifï'ons fi bien les noms, n’offrent pas plus d’objets àma curiofué ,que je n’en trouve ici ,je cours grand rifque de vous manquer de parole :ce ne fera pas la feule foisque j’aurai lieu de me repentir de mon expédition. La figure d’une ville ,le nombre de les rctrancliemens ,fa diftance des autres places voilincs, & les commodités qui s’y rencontrent pour ces efprits inquiets qui comme moi font pofie dés de la demangeaifon de courir, peuvent être autant de matières àremarque pour d’autres; mais, vous le lçavcz,j’ai un tout autre but en voyageant. I_.es pays les plus fertiles àcet ogard pour la plupart des voyageurs, peuvent ctre pour moi les plus arides 5mais je ne défefpere pas d’avoir mon tour, &de trouver mille objets dignes de mon attention ,dans des lieux où ccutf ,
Lettre L qui avoient étudié d’avance ce qu'ils auroienc àdire ,ont gardé le filence. Si je ne goûte pas la méthode que nos jeunes gens fuivent dans leurs voyages ,j’ai cependant toute i’ellime que je dois pour les fujets qui les adédient :quoique je méprife adei ce qui attire leur curlofité , je ne laide pas ,dans le nombre des choies dont ils alïeélent de parler ,d’en trouver qui ont plus de charmes pour moi ,que l’imagination ne leur en afait appercevoir àeux-mêmes. Quoique le mot de vertu foit avili par les idées qu’y attachent ceux qui l’ont le plus fouvent àla bouche ;j’avoue que fon étude mérite l’application la plus férieufe,& elle aura la mienne. Pour le peu que je rencontre une ftatue ,un tableau ,un édifice ou une médaille cuticule ,&que les écrivains n’aient pas déjà décrits» je coréens de perdre la bonne opinion que vous avez de moi ,fi je ne vous en donne en détail les proportions, le coloris, l’ordre & l’ancienneté ,non pas àla vérité
Lettre I, çomme pourroit le faire un Sculpteur, un Peintre ,un Architecte, au un Antiquaire ;mais du moins afr fez pour vous communiquer le mêrtne plaifir que l’objet m’aura fait. PJn homme qui ne fçaic qu’une cliofe ,ne fçait rien,; les beautés qu’on ne découvre que quand on connoît une fcience àfond, ne font pas grand honneur àleurs auteurs, Vout sfçavez le tems &l’application quej’ai donnés aux beaux arts : perfonne ne connoît mieux que vous les avantages que j’ai tirés de cette étude ;je n’ai garde de placer mes progrès auffi haut que votre .amitié prévenue vous le fait croire ;c’eft par la maniéré ,dont les objets m’auront frappé ,que vous pourrez les évaluer àleur vrai taux ,; mais n’oubliez pas que j’ai toujours mieux aimé acquérir un certain degré dq connoilfances dans différentes parties ,que d’afpirer à la perfection dans aucune. Je n’ai point changé d’avis :&fi vous m’accordez quelque mérite dans les différences fçipnces ,dont J’acçroif-
Lettse î. 5 fementdoit être le vrai but des voyages ,j’en ferai beaucoup plus flatté que de la gloire d’avoir excellé dans quelques-unes en particulier. Prelque tous Geux qui font leur tour d’Europe ,me rappellent ces enfa-ns àqui on adit ,qu’ils prendroient des allouettes fi le ciel tomboit ,&qui paflent àattendre cet événement, un tems qui leur auroit fuflr pour préparer leurs rézeaux &placer des gluaux :ils ne cherchent point às’inftruire, mais àtrouver la fcience dans leur chemin :ils voudroient entendre parler une ftatue ,&apprendre ,non par le coloris ou le deflein ,ni par la flruéture &l’harmonie d’un tableau ,mais par quelque ligne immédiat écrit fur la toille ,de quel maître il efl ,&en quoi confifle fon excellence :l’un &l’autre réuffirent également après l’évenetnent; en attendant je crains bien que l’efprit du voyageur ne relie aulli vuide que l’eftomaC du chaffeur ,s’ils n’ont d’aliment que pac «n mifacle. Aiij
<> LETTREI. Les exemples ajoutent un nouveau degré de force &de clarté aux principes que l’on adéjà des fciences :ils confirment &expliquent tout àla fois ce que ceux-ci ont imprimé dans l’efprit ;mais je ne fçais pas comment il eft poflible de faifir la penlée d’un auteur ,lorfqu’on n’a pas d’autre moyen de communiquer avec lui que les yeux, &qu’on veut le lire avant que de connoître la forme des lettres. Les leçons que j’ai reçues de vous ,& que j’ai lues dans les auteurs que vous m’avez recommandés ,me ferviront de fondement pour conftruire un édifice qui me procurera beaucoup de plaifir. Je me flatté d'avance que je trouverai de quoi faire l’application des régies que j’ai puifées dans les Ouvrages de l’antiquité &dans les plus célébrés des artifles modernes, qui vous ont fe'rvi ,àvous &àvos auteurs favoris ,àappuyer vos préceptes Mon efperance feroit-elle vaine ?Tels feront les objets de mes recherches <Sc de mes obferva-
tïons. Je ne m’en tiendrai pas là : tout ce qui méritera mon attention ne me paroîcra pas indigne de la vôtre :fi je me trompe ,continuezmoi vos bons offices &faitcs-m’eri appercevoir. Qu’il eft facile de barbouiller du papier ,lors même qu’on n’a rien aécrire !c’effc par là ,je perde * que j’ai commencé cette Lettre. Je le répété encore :fi celle-ci n’en eft pas une ,recevez la comme une préface. Si vous ne l’admettez pas au nombre de celles que je vous ai promifes, prenez-la pour un avertiffiement préliminaire. Enfin fi cil« ne vous amufe pas ,qu’elle vous ferve du moins comme d’annonce de ce que j’ai àvous donner ,afin d’aiguilcr votre appétit, fi les met* font de votre goût. Je croyois avoir fini ;mais il faut remplir le papiSr. Mc.N.,.qui eft auprès de moi ,Ce croit allez important pour mériter place dans ces préliminaires Vous fçavez qu’il eft mon maître dans fon genre favori ,comme voài* l’avez été dans Aiv
8Lettre I. les beaux arcs :quoique ce genre paroiffe fec &aride au commencement ,je l’étudie maintenant avec autant de plaifir que d’attention. M. N... paroît auffi déterminé dans fa partie ,que moi dans la mienne ,àrejecter toutes les ob- 'fervations triviales &rebatues; mais la nature eft toujours fertile en merveilles ,au lieu que nous fommes obligés d’avouer la fecherefle &la ftérilité de l’art. Il n’y arien qui ne puilfe donner matière àdes fpéculations utiles :il me promec dans cette abondance une fource intariffable d’objets dignes d’attention ; il me fait efperer que dans les cas de difette je trouverai en lui une reflburce allurée ,&que fi je manque quelque occaüun de vous écrire ,ce fera par pure indolence & non faute de matière. Mais la cliaife elt prête, il faut finir :je ne fçais d’où je pourrai vous donner de mes nouvelles ;vous êtes plus en ctaï de le deviner que moi. X
Lettre II. î> LETTRE II. JEvous écris de Gefloriac. 11 me femble vous entendre dire avec furprife; Quelle eft donc cette ville, dont je n’ai jamais oui parler ?C’ell Boulogne ,mon cher :quoique les François la nomment ainfi ,Gefforiac étoit alfurément fon nom dans le tems de l’antiquité païenne :on ne pouvoir pas auffi-bien lui conferver celui que lui avoir donné l’Alexandre des Romains'. On prétend que c’eft le Port Iccius de ce Héros errant mais la mer en eft fort loin àpréfent ;au lieu de ces galeres àcinquante rames, autrefois la terreur des fimples habitans de ces cabanes qui bordoient un rivage ou les marchands de plufîeurs nations vivent maintenant en pleine fécurité, il yaaprence que dans un fiécle le moindre bateau de pêcheur s’engravera da-ns le fable au milieu du Môle. Je ne manque jamaisd’être fopAv
!ï6 Lïttre III. dire un François ,quand il voitBrî-' flol ou Birmingham ,Norwich ou Liverpool? N’allez pas vous mocquer de moi ,m’appeller Anglois , &m’acculer de partialité en faveur de mon pays. Toute vanité de cette efpéce doit m’être permilé ,&peut palTer même pour modeftie ,en comparaifon de ce que j’enrend* dire àces François. Mais quelqu’un a-t-il paffé par Amiens fans voir le chefdeS. Jean* Baptifte ?Non :tous ceux qui yonfc féjourné l’ont vu. Cette fameufe Relique eft confervée avec une vénération &un foin religieux dans lai Cathédrale :il yaplus de cinq cens ans qu?elle yaété apportée de Con* ftantinople par un nommé de Sarton qui s’eft immortalité par cette a&ion. Je ne dois pas oublier de vous dire que' l’Eglife m’a paru belle :il yaen L’honneur de la Vierge ,àqui elle eft dédiée ,plufieurs morceaux de fculpture qui font honneur àl’artiflé qui les afinis. On afFede d’en louer beaucoup lespeiucmes; elles fom pompeuiei)
Lettre III. 17 Sc dans le nombre il yen aquelques-unes, ou plutôt (vous dirai-je librement ce que j’en penle sOui je le ferai toujours )il yades portions de quelques-unes qui méritent afîez ces éloges ;mais le refie , ainfi que Jes fculptures ,n’a' pas beaucoup de mérite pour un homme, qui ,comme moi ,s’attendoic àde plus belles chofes ,qui n’efl pas venu dans le delfein d’admirer tout ce qui efl nouveau pour moi , &enfin qui conferve une admiration raifonnée pour les peintures de cette partie dumonde que notre patrie nous offre, admiration que j'ai conçue en voyant Wilton &en étudiant Houghton. 11 falloir plus que je n’en voyois pour remplir en quelque forte mon attente &fatisfaire ma curiofité.- Quoique je ne faffe pas autant de cas des ornemens de la Cathédrale dAmiens, que bien des voyageur qui croyent que leur tems ne fera , eu ce qui revient au même pour eux., ne paroîora pas mal employé , pourvû qu’ils pui-flént furprendr#
x8Lettre III. les autres par des récits de cbofes dont eux-mêmes n’ont pas été étonnés ,je vous avoue que j’ai une grande idée de cet édifice. Peutêtre qu’en effet je compenfe par le témoignage que je rends àce bâtiment mon peu d’égards pour les ornemens qu’il contient. Vous ne m'acculerez furement pas d’une pré-- vemion aveugle ,en me voyant rejetcer les relations fabuleufes qui donnent àun Anglois l’honneur d’en avoir été l’architeéte. Je le regarde comme le plus beau bâtiment gothique que j’aye vu; c’efl inconteflablement un François ,nommé Lufarche qui l’a commencé ;deux autres François, nommés Cormaut freresj yont mis la derniere main. Il n’efl: pas difficile de fentir ce qui afait croire que nos compatriotes ont conduit cet édifice ,Sc comment cette opinion s’ell accréditée de plus en plus. Les bas reliefs fur le portaii'repréfentent des traits dhiftoire arrivés pendant la vie d’Edouard le ConfefTeur. On ne s’attend pas qu’un voyageur moder-
Lettre lïï. r$> ne aille pénétrer plus loin :la conféquence s’apperçoit aiiément. Mais pour peu qu’on yfalie attention, on apperçoit fans peine que ces bas reliefs ne font pas de même date que l’édifice ;ils font alïurément beaucoup plus modernes ;&àparler franchement ,quoiqu’ils viennent indubitablement d’une main Angloife ,&qu’ils ne foient pas fans quelque mérite ,je ne trouve pas qu’ils égalent le refie, àbeaucoup près. Vous fcavez que nos compatriotes onr été long teins maîtres de cette partie de la France; ce, fut dans cette Eglife même qu’ Edouard 111 fit folemnellement foi &hommage àPhilippe de Calais ,pour les Domaines héréditaires qu’il poffédoit en France ,acte qui ne fut pas volontaire ,&qui dans la fuite eut les conféquences les plus fatales. Ce bas relief n’efl pas la feule chofe que les ouvriers Anglois ayent ajouté àcet édifice ;un homme un peu judicieux peut aifémenc reconnoître le refie. Au relie ces
2o Lettre III. niorceaux ,travaillés avec des pe». nés infatigables', ne font pas ce qui attire l’admiration des voyageurs. La franchi (e de ma décinon fut du goût de quelques François qui m’avoient fait l’honneur de m’accompagner yje crois réellement qu’ils en furent d’autant plus contiens, que j’avois moins vanté la Relique précieufe ,qu’ils préféreroient, par préjugé de religion ,àl’édifice entier &àtous fes ornemens véritables. On me parla beaucoup des effets qu’elle aopérés :on s’emporta même avec un zélé amer contre les prétentions des Religieui'es de fainte Claire àRome y&on me renvoya au pieux &fçavant du Cange, qui aécrit un traité ,exprefiément pour prouver ,contre leurs prétendues atteflutions ,que ce chef eft la véritable tête du Martyr :je me luis prêté àleurs inftances; j’ai pefé les raifons de parc & d’autre: j’en dirois trop ,fi je me vanrois de les avoir lus ymais j’en ai vû fuffifamment. Nous avons un yieu» diéton ,au moyen duquel o»
Lettre III. at fe cire d’affaires dans certaines difputes ,au lieu qu’en prenant parti on n’auroic jamais pu en venir à bout. C’eft ce qui m’arriva dans cette difpute. La queftion encre les parties eft de fçavoir lequel des deux chefs de S. Jean-Baptifte eft le véritable, celui qui effà Amiens ou celui que l’on conferve àRome ?Puifque l’hiftoirc ne dit pas que ce Martyr en ait eu deux, il faut de néceflité qu’il yen ait une fauffe. Après avoir lu fans prévention les raifons de parc &d’autre ,le réfulcat pourroit être que ni l’une ni l’autre n’eft la vraye. Une autre circonftance qui don- ®e une efpéce de vénération pour Amiens ,c’eft fon ancienneté 5 quoiquexe refpeét perd beaucoup , àcaufe des raifons qui l’ont fait honorer depuis. La place où eft aujourd’hui ficué Amiens, eft exactement la même qy'oçcupoic la capitale des Àmbiani , dont ii eft parlé dans lçs Hiftoriens Romains. Célar &Ptolemée s’accordent àplacer l’Amiens de leur tems dans la Gau-
22 Lettre IV. le Belgique ;c’étoit là qiï’exiflolt une des grandes manufactures de ces armes qui ont fervi àconquérir le monde. Qu’en refte-t-il maintenant ?J’ai une véritable fàtisfaction àtraverfer des campagnes où je puis m’aiïurer que les pieds du grand Céfar ,réduit en poufîiere depuis fi long-tems ,ont autrefois imprimé leurs traces ;mais je fuis peut-être le feul ici qu’un pareil fbuvenir affeéte. Ma main fe laffe, &quand je penfe àtout ce que j’ai écrit, je fouhaite de ne pas vous avoir ennuyé. Ne me reprochez pas que ma Lettre eft une raplodie, Amiens en eft une auffi :fi. j’avois cru devoir être auffi long, j’aurois ,comme dit un auteur célébré ,pris affez de teins pour rendre ma lettre plus courte. LETTRE IV. VOus croyez peut-être ,auffi bien que moi ,avoir des preuves lùlElànces pour décider que De-
Lettre IV. 2$ nis l’Àreopagite n’a jamais mis le pied en France: on l’appelle pourtant 'l’Apôtre des Gaules ,&c’eff: lui qui adonné le nom àune petite ville près de Paris, où je luis obligé de m’arrêter. Je ne comptois pas en yarrivant, trouver rien qui méritât mon attention ni la vôtre; mais on ne doit pas toujours juger fur les apparences. J’ai vu ici tant de choies dignes d’admiration , que je, commence àavoir une meilleure idée de mon voyage. J’étois tenté de me regarder comme une efpé.ce de Don Quichotte ,cherchant les aventures, <5c marchant fur les traces de ceux ,qui faute do rencontrer des géans fur leur route, avoient été réduits àfuivre l’exemple de ce bon Chevalier ,&à s’en former de tous les moulins à vent qu’ils voyoient. Mais je trouve ici quantité de choies qui m’ont fait changer de fentiment. Quand on elb de bonne humeur ,on trouve un certain caractère de beauté jufque dans les objets qu’on avoir négligés ,comme peu digues d’être
LETT«lt IV. remarqués. Je me rappelle maintenant qu’en paffant àChantilly ,j’ai vû un Palais ,ou pour mieux dire un beau Château ,qui appartient au chef de la mailbn de Condé : les jardins en font vaftes ,très-élégans &les pièces d’eau très-magnifiques. Il yafur la grande terralfe une flatue équeftre du Connétable Anne de Montmorency ;mais elle n’eft pas excellente. Je me rappelle encore qu’à Ecouen j’ai vû les ruines d’un Palais qui apeut-être plus de vingt fiécles d’antiquité ,&qui m’a inlpiré en paffant une efpéce de vénération. Peut-être les auroisje paiïés fous filence ,fi je n’a-vois eu àvous entretenir de diofcs que je fçais propres àvous plaire &à vous amufer ,&c qui m’ont inftruit moi-même, Je vous ai parlé avec une forte de raviffement de la Cathédrale d’Amiens. Ce n’efl pas le feul édifice gothique, dont cette partie de la France peut fe faire honneur. L'Eglife de l’Abbaye de S. Denis eft un bâtiment noble &très-beau dans
Lettre IV. dans ce genre :elle efl grande ,bien finie &tu uc àla fois Jolide &délicate, Il yapeut-être plus d’ouvrages dans quelques-unes des autres; xnais je ne m’attends àtrouver dans aucune autant de délicatelfe. Les foixante pilliers qui fouciennent l’édifice méritent de grands éloges : les portes ,les colonnes du grand autel &.quelques autres ornemens font de cuivre., chargés de travail &très-bien exécutés. Les trél'ors qu’elle contient font immenfes ;Sc pour un homme de mon goût ,les raretés qui s’y trouvent ,méritent encore plus d’attention. On voit au-delfus de la porte du chœur une croix fort grande, d’or maliif, enrichie de diamans &autres pierreries. Il yafur le maître Autel quelques bas reliefs en or ,garnis de diamans, aufli bien qu’un autre crucifix de fix pieds de haut ,placé audelfus de la table. Seriezvous frappé de ces richefl'es.? beaucoup de gens le font :pour moi je penfe différemment :les chofes peuvent être lorr riches fans être élégantes. Si la Tome l, B
3i Lettre IV. voient afiez récompenfer ;quant aux exploits du premier de ces héros ,il yaapparence qu’ils font en partie fabuleux. Ce n’eft pas que je fois prévenu contre le bras qui achaflé îes Angiois de la Normandie }mais tout ce qu’on en raconte fenr beaucoup le Roman ;les écrivains qui veulent être crus ,ne devroient pas en dire tant. M. de Turenne ycil dépofé comme il convient àun véritable Héros. Son tombeau efl placé dans une chapelle faite exprès. La llatue du Maréchal eft couchée dans toute fa longueur ,décorée de trophées &de toutes les marques du triomphe ,travaillées en relief. Je n’ai pu me défendre d’un certain fentimenc de vénération ,en voyant la llatue du grand Dagobert, àmain gauche en entrant dans l’Abbaye. 11 eft reprcfenté alfis ,revêtu du manteau royal , attaché fur l’épaule droite àla maniéré des Romains :cetce llatue a un grand air de dignité ;peut-être que ion ancienneté ne contribue pas
Léttée V, $ 3 peu àce fentiment ;mais il efl sûr que je n’ai jamais été fi affeété des plus belles flatues antiques ,que de l’air de celle-ci ,malgré la différence qui régne dans le' travail. C’eft dans cette Eglife ,àce qu’on affure ,qu’Henri IV fit abjuration du Calvinifme ,entre les mains de l’Archevêque de Bourges ;il efl étonnant qu’on n’ait pas confaeré cet événement mémorable par quelque morceau de fculpture pour en perpétuer le fouvenir. LETTRE V. * JEfuis inquiet en moi-même fi cette Capitale de la France remplira les grandes idées que j’en ai conçues ,tant par le rapport de ceux qui l’ont vûe ,que par les détails qu’on nous en adonnés par écrir. Quelques heures après mon arrivée àParis ,je brulois déjà d’en voir les curiofités ;&je fuis tombé ,je ne fçais comment ,fur un objet qui m’a donné beaucoup de
34 Lettre V. îatisfaftion ,quoique je ne me reffouvienne pas d’en avoir jamais entendu parler. Je voulais aller dan* le quartier de faine Germain ;celui qui me conduifoic me montra,, en paflànt, l’hôtel de Cluni ,maifon appartenante àl’Ordre de Cluni ,bâtie àpeu près clu tems de Louis XIII. Mon œil fut frappé à l’endroit qu’il m’aèoit montré, par les relies d’un édifice vénérable. Toutes les fois que je rencontre pareille chofe ,mille penfées fe préfentent en foule àmon efprii. Je ne m’étois pas attendu de trouver ici de ces vertiges: mon conducteur que je quellionnai ,me répondit froidement que c’ctoit un vieux bâtiment ,le Palais des Thermes. Il ne put m’en dire davantage, &les regards m'annoncèrent qu’il me trouvoit fingulier de croire que cela valût la peine d’être remarqué. Je fuis choqué que dans un quartier fi célébré ,que l’on aconfacré àl’étude des l’ciences &des arts polis ,on ait fi peu d’égards1pour ce morceau prétieux d’antiquité.
Lettre V. 35 &qu’il foit fi indignement employé aux plus vils ul'ages. *J’entrai dans un appartement vafte, la feule pièce encore exiftante d’un édifice ,qui ,àen juger par cet échantillon, devoir être très-grand &très-magnifique. La chambre eft exhaufîee &lpacieufe ,&on eft frappé en yentrant de cette admiration refpeétueufe ,qu’il eft naturel de fentir quand on entre dans quelque Temple gothique. L’architeélure en eft pourtant d’un goût bien différent. Au lieu de cette profufion d’ornemens mal placés ,qui régné dans tous ces édifices", on ne voit dans celui-ci qu’une fimplicité toute unie qui le caraétérife pour un édifice romain. Les murs en font épais ,fort élevés &remplis de niches. Le plafond qui eft haut, eft d’une fimplicité noble &augufice jc’elt une arcade conftruite àht *le Palais des Thermes ou les liains de Julien l’Apohat fonc dans la rue de la Harpe ,&fervent maintenant d'étable pour mettre des chevaux dans une hôtellerie nppellée la Croix de fer.
3f? Lettre V. maniéré des Romains ;elle forme une portion de cercle parfait ,qui quoique d’un diamètre fort grand, n’a pour la foutenir ni pilliers ni rien autre chofe que les murailles. Quand on yporte la vûe ,on feloit tenté de croire qu’elle va tomber ;mais quoiqu’elle porte encore une augmentation de fardeau, par les terres qu’on yatranfportées & qui forment une efpéce de jardin en terrafle pour l’hôtel de Cluni qui en eft voifin ,il yatant de fiécles que cette voûte fubfilte en cet état ,qu’il n’y apas lieu de craindre cet accident, Les murailles l’ont bâties en partie de briques &en partie d’une efpéce de plâtre particulier &fort dur. La brique eft vraiment romaine ;on la reconnoît à(es ditnenfions ,aufiîbien qu’à la couleur &àla confiftence :le plâtre eft beaucoup plus dur :il reifcmble beaucoup àcelui qu’on voit actuellement dans quelques cantons d’Italie &qui eft fait avec la poudre de Pouzole (Pulvis Puttolanus )des anciens. On fe l’en
Lettre V, 37 c!ë cette compoficion pour les digués qu’on fabrique dans la merg &nous avons le fecret de le rendre auffi dur que le marbre &auffi durable. Il n’eft pas difficile de fixer l’époque de la conffiruéHon de cet édifice. Paris efl une Ville dont on connoît les différons progrès par des mémoires authentiques, &comment ,de fort peu de choie qu’il étoit dans fon origine ,il eft parvenu àla magnificence que nous' lui voyons. Si l’on peut déterminer les dates de tous fes édifices ,on peut auffi acquérir des lumières sûres au fujet de ce fameux antique li négligé. Dès les premiers tems,done les hiftoires font mention ,Paria exiftoic ;mais c’étoit une place de peu d’importance, avant qu’il eût été réduitpar les Romains <Sc même beaucoup plus tard; On ne voit point que du tems des Celtes ,il ait eu aucune prérogative de plus que les autres villes de la Gaule , qui écoient Capitales chacune.de leurs Provinces reipeétives. Gelas;
38 Lettre V. dit dans fes Commentaires ,qti7a~ près la défaite de Cavuftogenes ,il transfera dans cette petite ville l’af* femblée des Etats, qu’on avoir coutume de tenir auparavant àChartres. Il paroît que c’a été le premier pas vers l’aggrandilfement de Paris ,qui ell àpréfent fi étendu & Iî magnifique. Céfar prit cette ville en affeétion ;mais ceux qui lui fuccederent quelque tems après dans le Gouvernement des Gaules ,eurent moins de goût pour elle :car leurs propres hiftoires fixent la rélidence des Préteurs &par confisquent le lieu où fe rafi’embloient les grands ,non dans la Gaule Chevelue ,&dans la divifion Celtique ,dont Paris faifoit partie ,mais dans la Gaule Braccata ou Narbonnoife ;&nous fçavons que c’étoit àLyon &àVienne :enfin il fe palfa un tems confidérable avant qu’on donnât àParis la même préférence qu’elle avoit du tems de cet Empereur. Paris ,quoique pendant un tems ssaoins confidéré ,recouvra enfuice
LETTREV39 fa première réputation. Julien , qu’on n’avoit pas encore qualifié du titre d’Apoflat ,étant Viceroi de la Gaule fous l’empire de Confiance ,prit cette ville en amitié. Nous voyons que dans fes ouvrages il l’appelle fa chere &bien aimée Lutut ;il en parle avec de grands éloges en beaucoup d’endroits ;il elt évident qu’il yfaifoit prefque entièrement fa réfidence. Il ybâtit un Palais qui elt ce Palais des Thermes ,où non-feulement lui mais encore plufieurs Monarques de la race Mérovingienne firent leur féjour. Les relies du Palais des Thermes fe réduifent àfort peu de chofes ;je vous ai déjà dit en quoi ils. confillent; mais ce monument inconteftable fuffit pour nous montrer combien doit avoir été augufte l’édifice dont il n’ctoit qu’une partie. Dans un tems où on avoir plus de goût qu’à préfent pour les. antiquités, on aformé bien des conjeftures fur Tillage auquel étoitdeL tiné ce fragment de l’édifice de Ju*
4<3 LET'T REV. lien. La plupart de ceux qui l’ont examiné, &même tous ,àce qu’on m’a alluré ,ont prétendu que c’étoit un temple, &que les niches des murailles étoient deflinées-pour autant d’autels. Pour moi ,toute la Jlructure me Fait croire que c’étoit plutôt une falle de bains ,d’autant plus que les Romains étoient jaloux de ces fortes de commodités ;• fans compter que fon ancien nom, PalatinmThermarum ,l’annonce d’une maniéré àpouvoir difficilement s’ÿ refufer :j’ai pris la peine de Cuivre les traces ,oblcures àla vérité ,de quelques autres bâtimens àpeu près du même tetns ,qui me conlirment dans cette opinion. Je les ai fuivis jufqu’à la fontaine d’Arcueil , àtrois milles de Paris ,où j’ai trouvé les refies de certaines arcades qui, lorfqu’elles étoient entières , fervoient ,àcoup sûr ,àyconduire l’eau. Elles font de même conftruétion &de même matière que la falle qui eft le feul refie du Palais ,&ont été bâties évidemment dans le même liéele* Les Ko-
Lettr e V. 4'f mains épargnoirnt-iis quelque chofe pour leurs commodités ou leurs plaifirs ?Leur magnificence dans des tems fi recules n’a-r-elle pas' étonne tous ceux oui ont vécu depuis? Combien leur ollentation & leur extravagance n’ont-elles pas lai Hé de monuraeas de leurs conquêtes &de leur grandeur dans tour cet Univers qu’ils ont fubjugué ?Quand' je conlidere d’où ce peuple atiré fon origine, combien il s’eft fourenu long-tems dans le plus haut degré de puilîance &de. gloire, &en quel état il aété réduit' enfuite ;quelles bornes peuton mettre àl’imagination ,&que ne peut-on pas luppofer de la pufïtion future des autres Etats? Quelle eft la Principauté fi petite, qui ne puifié un jour ,aidée des entveprifes de quelque Prince ambitieux , afpirer àla conquête de tout le monde ?«
48 Lettre VI. cette ville ,maintenant fi vafie* eil redevable de fes premiers aggrandilîemens ,de l’autre côté de la riviere. Je ne fçais ce que vous en penfez ,mais je n’ai jamais lu l’hiftoire.de Philippe Augulle fans reffentir cette vénération qu'inlpire le caraétère de ceux qui ont été plus que grands j&qui en même rems ont été bons. Quand je nie rappelle fes exploits de guerre contre des ennemis fupérjeurs par le nombre mieux difciplinés ,.contre des foldats., tout àla fois fiers de leurs fuccès ,&fans aucre reflburce que de vaincre, il yapeu de ces héros, dont l’hiftoire nous a-tranimis les aétions avec tant d’éloges fur qui je ne lui.acGorde la préférence ;quand je conlîdere les honneurs plus tranquilles ,que je le vois au milieu d’une paix àpeine lignée, le déclarer le pere de ,1’i nduftrie .& le patron des arcs ,méditer des augmentations, Si ajouter de nouveaux orn.emensà fa-Capicale :la plupart des Princes célébrés de l’antiquité meparoiJîèntbi.en inférieurs, &c’eft peu
Lettre VL 0 peu de dire qu’il elt le plus grand Monarque que la France ait produit. Cependant tel eft l’aveuglement des hommes :on fe louvient àpeine du nom de ce fécond MarcAurele. 11 n’eft pas néceflaire de vous dire que ce fut fous fou régne & par fes encouragemens que l’architefbure gothique parvint au plus haut point de perfeétion en France. Nous en voyons des témoignages fans nombre dans les Eglifes de ce goût ,qui furent conftruites de fon tems dans les différentes provinces du Royaume. La partie de NotreDame ,Cathédrale de Paris, qui fut achevée par les foins, fuffi toit feule pour démontrer que jamais ce goût n’a excellé davantage dans aucun fiécle. Les defcendans de 1hilippe héritèrent de fes inclinations avec fa Couronne: ils continuèrent àétendre Paris de plus en plus jufqu’à ce que les croifades épuifant leurs finances tne leur permirent pas de faire de nouvelles augmentations : Tome I. C
'5® Lettre VI. enfuite les guerres s’étant allumées entre la France &l’Angleterre, il ne leur fut pas poflible de trouver alfez d’argent ni d’ouvriers ,pour exécuter plufieurs plans magnifiques qu’on leur avoir fournis. Pour continuer notre examen de la maniéré dont Paris s’augmenta par la fuite avant d’arriver àla grandeur &àla magnificence où il eÆ aftuellement ,il faut avouer que le goût de bâtir fe perdit après la mort de Philippe le Bel ,&neferenouvella que long-tems après :on ne le vit renaître avec quelque éclat que fous le régné de Charles VI. Tandisque ce Prince étoit fur le trône, la France jouit d’un petit intervalle de repos par la paix de Bretigny , qui fut conclue entre Edouard III Roi d’Angleterre ,&le Roi Jean fon frere prifonnier en Angleterre. Il profita de cet intervalle pour agrandirfa capitale; &ce période de tems vit élever les deux Palais magnifiques des Tournelles &de SaintPaul ,dont le terrein eft maintenant occupé en partie par la Place Royale.
Lettre VL '$*] Ce Monarque en effet travailla beaucoup àaugmenter la magnificence de Paris. 11 fit élargir les rues, &conftruire nombre de bâtimens fuperbes ;mais après cela on ne lie plus rien jufqu’au régné de François I. Le tour d’efprit de ce Monarque qui le portoit àl’amour des bâtimens ,fit efpérer qu’on verroit fous fon régné les plus grandes chofes en ce genre ;&cette attente ne fut pas vaine. François joignoit la libéralité àl’envie d’illuftrer fa ville capitale ;&fon goût pour l’archireéture l’emportoit fur celui de tons les prédéceffèurs. Paris ne fut pas la feule ville qui fut agrandie de fon tems ; il éleva dans plulieurs provinces de fon Royaume des bâtimens fuperbes ,&d’autres monumens de la magnificence &de fa fplendeur. Ce Prince ne fe vit pas plutôt forti de la captivité oh il avoir gémi en Elpagne ,qu’il jetta le pian de Chambord ,de Fontainebleau &d’autres Palais ,qu’il eut la l'atisfaéHon de voir finir avant fa mort. Ce fut lui qui entreprit le grand ouvrage d’éCij
52 Lettre VI. largir les rues de 'Paris, nui auparavant étoient trop étroites ;cette tâche étoitallurémenttrès-difficilc ; cependant peu àpeu il la remplie en grande partie. Philippe Augufte avoir conliruit un Louvre dans le goût gothique :François le fit démolir ,&en conflruifit dans la même place un autre àla maniéré des Italiens ,qui jufqu’alors avoir été entièrement inconnue aux François. C’eft principalement àla^ maifon de Medicis que les arts <Sc les feiences font redevables de leur rétablitfement en France. Aproportion que le goût général s’épura dans ce Royaume ,les Rois de la branche des Valois lé dégoûtèrent des édifices que leurs prédécefleurs avoient fait bâtir dans des rems moins éclairés. L’exemple que François Ileur avoic donné en fai Tant abattre le vieux Louvre &l’hôtel de Saint Paul yétoit trop judicieux pour netre pas fui vi. Le relie des bâtimens gothiquesfuc renverlé jufqu’aux fondemens; &comme li Paris eût dû s’élever alors au-delius de l’a précé-
Lettre VI. jj dente grandeur ,un accident qui furvint facilita une entreprife ,qui fans cela eût été prefque impraticable ,quoique fort defirée.' Charles XX avoit jetté les yeux fur le Château des Tournelles ;il avoit fouhaité de le démolir, pour avoir le prétexte d’y fuppléer ,en faifant bâtir les Tuileries. Ce fut dans cette circonftance finguliere ,que Henri II fut tué par le Comte de Montgommery dans un tournois qui fe donna dans cet endroit. Catherine de Medicis profita de l’occafion ,Sc pria fon fils de détruire ce Château, afin de n’avoir rien devant les yeux qui put lui rappeller lin événement fi tragique. Dans la difpofition où étoitie Prince Charles ,il lui fut aile de confentir àce qu’il défiroit tant lui-même ;ain1 1 ce fatal monument fut détruit. Les Tournelles n’exifterent plus ,&on employa àfaire des rues un terrein où tant de têtes couronnées avoient fait leur réfidence. 11 augmenta le Louvre'que fon ayeul avoit rebâti en grande partie ,&fa mere ache-
54 Lettre VI. va d’exécuter le plan qu’on avoit formé lors de la démolition des Tournelles ,en le joignant aux Tuileries. Philibert de Lorme en fut Farchiteûe ,&cet édifice lui valut le furnom honorable du Palladio François. C’efl ainfi ,mon cher ami ,que la ville de Paris ,après être l'ortie d’une origine peu recommandable, &avoir vu détruire entièrement par les mains de fes ennemis la plupart des édifices qui avoient fait fon premier accroifi'ement ,s’éleva peu à peu ,&s’avança par degrés vers cet état defplendeur qui attire aujourd’hui nocre admiration. Depuis ce tems on aregardé comme une marque d’amour du Prince pour l'on peuple ,l’envie qu’il fail'oit paroître d’embellir &d’augmenter la Capitale ;&plulieurs Rois de fuite ou: faifi avec plaifir l’occafion de flatter leur propre vanité par une action ,qui en même tems ies rendort plus chers àleurs peuples. Henri IV ne lé vit pas plutôt tranquille fur le trône ,qu’il adop*
Lettre VI. 5*5 ta le même plan que fes prédéceffeurs. Il acheva le Pont-neuf; &le peuple lui en marqua fa reconnoiffance par une ftatue équeftre qu’il yHc élever en fon honneur. Ce fut fous fes aufpices qu’on édifia la Pla* ce Royale près de la porte Saint Antoine ,&la Place Dauphine devant le vieux Palais Les applaudilTemens qu’il reçut de fon peuple pour ces marques de magnificence 6cde pompe publique ,l'engagèrent à renfermer le fauxbourg S. Germain dans l’enceinte de Paris, àélargir les quais des deux côtés de la rivière ,&àentreprendre beaucoup d’autres ouvrages qui contribuoient àl’utilité &àla magnificence publique. Les vices des Souverains ne font pas les feules choies que les Courtifans imitent :qu’ils leurs montrent un meilleur exemple, ils ne manqueront pas de copier leurs vertus. Les favoris d’Henri IV connurent fon goût ,&en comprirent les raifons. Ils ne tardèrent pas àfuivre fes traces ;par la même aétion ,c’eftCÎY
r $6 LETTREVI. à-dire ,en faifant bâtir des bôrelî dans les différens quartiers de cette ville agrandie, ils vinrent àbouc en même tems de deux chofes fore difficiles, fçavoir, de (e concilier la faveur du Souverain &celle du peuple. Les fauxbourgs, qu’on venoic de renfermer dans l’enceinte de la ville ,furent bientôt décorés d’élégans &pompeux édifices , dans un tems où la ville prenoit un air de grandeur qui répondoit à fon étendue. Ainfi Paris devint une ville importante &fort vafte fous le régna de Henri IV. Ces projets ne furent pas abandonnés fous fon fucceffieur :le peuple s’accoutuma à fentir le même zélé &le même refpeét pour cette belle Capitale que pour fon grand Monarque ,&fe fournit avec réfignation àdes taxes &; des impôts ,dès que l’avantage en étoit fi vifible. Sous ce régne , Marie de Médicis employa des fommes d’argent qui auroient effrayé Je luxe des Romains ;<Sc le Cardinal de Richelieu lit des dé-
Lî! TTREVT'57 pentes capables d’épuifer les coffres d’un Empereur d’Orient. Paris regardoit alors d’un oeil de pitié routes les tentatives qu’on avoit faites précédemment pour l’agrandir; c’étoit peu de chofe àfon goût. On vit élever des édifices ,qui en rempliffant le cœur du peuple d’un noble orgueil ,étonnoit les yeux des étrangers. Tout cela n’étoit encore qu’une bagatelle ,en comparaifoü de ce qu’on fit enfuite. Quand ce qui. flatte l’ambition d’un Prince, rencontre encore les fufi'rages &l’approbation du peuple ,trouve-t-il quelque chofe de capable de l’arrêter ?Ce qu’il yavoit de grand dans un ficelé précédent éclipfe ce que l’on fait dans le fiécle fuivanr, s’il n’en eft éclipfé lui-même. Tout ce que Philippe Augufte ,François I,Catherine de Médicis &le Cardinal de Richelieu avoient fait pour l’accroiffement de la Capitale ,n’approchoit pas des plans que M. de Colbert fit approuver &adopter par Louis XIV. Ces projets ne le bornèrent pas uniquement à.
Lettre VIL On admire le portail de cette Kglife pour fa fculpture ;mais il ne m’affede pas tant que fes autres beautés. Les pilliers qui foutiennettt la voûte, au nombre de plus decent, occupent très-heureufement la vue. 31 n’y apas long tems qu’on adécouvert par accident, ce qu’on n’avoit fait que foupçonner jufqu’à préfent , fçavoir que cette Cathédrale aété fondée fur les ruines de quelque Temple Païen. On voulut creufer un caveau en 1710 ,pour enterrer les Archevêques ,dans un lieu où la terre m'avoir pas encore été ouverte :au grand étonnement des ouvriers &de ceux' qui les employoient ,on ydécouvrit un bon nombre defculptures antiques. On «n conferve quatre fous le Chapitre ,qui ont donné lieu àquantité de conjedures. Ces lia tues font du marbre le plus fin :elles reprélérirent Jupiter ,Callor &Vulcain ;la quatrième elt la repréfentation d’un vœu des Nautœ Parifîad ;elle elt élégante, &m'ériteroit un examen particulier; peut-être entrerai -je far. la fuitedans ce détail»
Lettre VIT. 6$ Si vous étiez ici ,vous donneriez fans doute la préférence àl’Abbaye de Weftminfter ;elle eft plus grande à tous égards t]ue Notre-Dame ; mais on trouve dans la ftrudure de doubles ailes de chaque côté du corps de cette Eglife ,&dans la forme de fes fenêtres en rofe une élégance qui me paroît au-deflus de tout ce que j’ai jamais vu dans le goût gothique. Les ornemens qu’on yaajoutés après coup ,font dignes de l’élegance de l’édifice qui les foutient. Le grand Autel ,qui eft l’ouvrage de deux Rois ,Louis XIII &Louis XIV ,pris en total ,eft ce qu’on peut voir de plus magnifique ,pour ne pas dire de plus élégant. Il ya une Vierge aflife au pied de la croix, tenant le corps mort de J'efus-Chrift fur fes genoux. Pour être d’un cifeau moderne ,ce morceau mérite de grands éloges ;mais ,comme vous fçavez ,les antiquités qui font en Angleterre ,m’ont gâté le goût de bonne heure ;&je n’imaginepas que le voyage d’Italie me guériile
ës Lettre VII. de cette maladie. Cependant pour rendre aux auteurs de ces ouvrages la juftice due àleur iupériorité ,j’avoue que ce groupe abeaucoup de mérite :c’eft un très-beau bloc de marbre de Carrara. Le vifagedela Vierge abeaucoup de fouplelfe :il yamême allez de juftelïe dans la compofition du tout ;mais je n’y vois pas dans Tune des ligures cette hardieffe d’expreffion ,ni dans l’autre cetteatcitude noble &ailée ,que nous auroientdonnéesd es Sculpteurs de deux mille ans. Je fuis (ingulier dans mes avis ;j’en conviens :le principal mérite que je trouve dans ce groupe ,eft l’expreflion des mufcles dans le corps de Jelus-Chrill : non feulement ils ont les proportions jufles ,la Situation &même les contorlions que doit leur donner l’attitude ;mais ce font vraiment les mulcles d’un corps mort ;il léroit difficile de s’y tromper ,quand tout le refte de la ligure &du groupe feroit caché. Aux deux côtés (ont les ftatues de Louis XIII tk Louis XiV ,qui offrent leurs couronnes &
Lettre VIL 6/ leurs fceptres àfes pieds :enfuite on voit àdroite &àgauche du maître Auteldansle fan&uaire trois Anges de bronze rrès-bien dorés ,&de grandeur naturelle ;ils portent les différens inftrumens de la paffion : en général ils ont un grand air de dignité. En entrant dans l’Eglife ,on me eonduifit d’abord àun faint Chriftophe ,qui ell un préfent d’un Officier de la Cour de Charles VL Quand on ne m’auroit pas tant exalté cette flatue pour me prévenir en l'a faveur, je n’en aurois pas mieux penfé pour cela. Je fuis tenté de ïoupçonner mon goût ,quand mes opinions font li différentes de celles de tout le monde ;mais je ne Qaurois m’empêcher de dire ce que je penfe :je n’y trouve ni efprit ni caraéfère ;c’elt un Polipheme plutôt qu’un Saint ,&il n’y aque fa taille colofî'alc abfolumenc qui puill'e lui attirer l’admiration du peuple. Philippe le Bel ayant remporté une victoire éclatante &inefperée
%8 Lïître VIT. fur les Flamands Tes ennemis ,, que ïa fortune favorilbit depuis longtems, entra dans cette Églife tout armé ,pour acquitter un vœu qu’il avoit fait àla Vierge dans le tems de la bataille. On aconfervé la mémoire de cetévencmentfignalépar une ftatue de ce Monarque ,de grandeur naturelle, àcheval ,armé de toutes pièces ,1‘uivantl’ufage de ce tems-là ,avec la vifiere du calque baillée. Ce morceau eft placé immédiatement devant le chœur : on yfait fi peu d’attention ,que peutêtre vous n’en avez pas entendu parler jmais je vous allure qu’il ya dans fon air &dans la maniéré de l’exécution quelque chofe qui m’a plu infiniment. 11 yadans NotreDame beaucoup de tombeaux, qui ne font ni fuperbes ni élégans :les meilleurs font ceux du Duc &delà Ducheired’Alençon,deMls .deHarlay &de Marca,Archevêques de Paris ,de quelques perl’onnes delà famille des Urfins ,fertile en grands hommes fous le régné des Valois , &des Ducs de Retz alliés àla mai-
Lettre VIL 6$ fon de Médicis, Le corps de PE» glife ,suffi bien que le chœur ,func décorés de quantité de tableaux , dont les fujecs (ont tirés de l’Ecriture: les meilleurs Peintres François yont employé leurs talens :il yen aquelques-uns de le Brun que j’ai vus avec plaifir :mais en général ils font plus recommandables pat leur nombre que par leur mérite. LETTRE yIII. Uand jeyous ai rendu compte le ce que j’ai trouvé de remarquable dans la Cathédrale de Paris ,&des chofes que le peuple , qui le laide charmer aifément ,ajugé telles quoiqu’elles ne le lbienc pas ,j’ai omis de parler d’une defes Chapelles ;ce n’ell pas que je Paye oubliée ,ou qu’elle m’ait échappé ; mais il n’elt guère décent de rire quand on parcourt des lieux deftinés aux exercices de la Religion, Vous avez fouvent badiné de l’humeur de nos Chevaliers errans tan*
/a Lettre V11î. en poefie qu’en fan de roman. Je me fuis joint avec vous ,pour marquer mon étonnement &mon mépris des hiftoires qui nous repréfentent des perfonnes remplies de courage &d’honneur ,s’armant pour aller combattre fans aucune querelj leàvuider, parcourant les bois & les défères ,affamés comme Ulilfe après fon naufrage ,&courant par tout le monde pour affronter les dangers :àquel deffein ?dans l’efpoir de rencontrer un champion aufîi fol qu’eux ,avec qui ils puiffent combattre ,fans en demander la ; raifon ,&dans un lieu où il n’y ait ! aucun témoin. J’ai regardé tous ces héros depuis le fameux Chevalier de la Manche jufqu’au plus médiocre de la bande ,du même œil que i le Chevalier Elfin ,&le Sarrazin dans Spencer ;mais j’ai trouvé ici un monument qui en prouve la réalité. Vous avez entendu parler de Jean Duc de Bourbon ,Inflituteur d’un Ordre de ce genre. La Chapelle qu’on appelle àpréfenc Motre-Da-
Lettre VIîL7i\ me de la Grâce ,étoit le lieu où ils tenoient leur chapitre en 14 «6 : leur marque diflindive écoit un anneau d’or autour de la jambe gauche ,&on les appelloit Chevaliers dufer &de L'or. Ils s’engagèrent par le ferment le plus folemnel àaccompagner ce Duc en Angleterre » pour ycombattre àoutrance contre tout hommequi croiroitfa maîtrelTe plus belle que les leurs. Le Duc viîita l’Angleterre. Henri VI l’y amena prifonnier après la bataille d’Agincourt ,&quelques Chevaliers du même Ordre l’y lùivirent aufîî peu volontiers que lui. Je ne fçais pas ce qu’il penfa dans la fuite de 'îon Ordre &de fa maîtreflê ;mais il ne put obtenir fa liberté ,&il y mourut après vingt ans de captivité, àcompter du jour de cette mémorable vidoire. Dirai-je que je fuis interrompu? Prétexterai-je que j’ai perdu mon compagnon ?cela m’arrive quelquefois. Dirai-je pour mon excuie que lefouper refroidit ? Pourquoi pas fi j’en a vois befoin ? mais non ;il eft plus honnête d’a-
y2Lettre VT TT. vouer que je n’ai plus rien à dire de l’Eglife de Notre Dame qui n’ait écé décrit au long par nos voyageurs ,tSc par conlequent que vous ne fçachiez déjà. LETTRE IX. JEne fçais fi vous avez jamais en> tendu parler de la Sainte Cha» pelle qui efl auprès delà Cathédrale ;pour moi je ne me rappelle pas de l’avoir jamais vue décrite nulle part; c’efl: un bâtiment gothique, plus élégant que magnifique ,construit par les foins de Louis IX. Quoiqu’elle n’ait rien d’extrêmement curieux en foi ,ce qu’elle contient l'annoblit afî’ez ,s’il m’eft permis de parler en François &en bon Catholique, 8c la met au deflus de tous les édifices du monde. Il n’y a pas moins ,fi l’on en croit la Légende, que les inflru mens même qui ont fervi au crucifiement du Sauveur. La Chapelle fut bâtie exprès pour les recevoir par ce pieux Monarque »’
Lettre IX. 75 narque :ils confident dans l’éponge imbibée de fiel &de vinaigre , qui fut: préfentée au Sauveur fur la croix ;le véritable rofeau qu’il tinc àfa main ,le fer de la lance donc on lui perça le côté ,la robbe de pourpre qu’on lui mit fur les épaules ,&fa couronne d’épines :la croix étoit trop greffe pour êtreapportée, mais avec le bois de la véritable on en fie une plus portarive, qui fut volée fous le régné d’Henri III ,au grand regret de tous les Catholiques Romains. On 11e nous dit pas comment ces précieux rcfles tombèrent entre les mains de Cofroës Roi de Perfe;ce Monarque voulant faire un préfenc magnifique, &qui ne lui courât guère, àHeraclius Empereur Grec, prit le parti de lui envoyer toutes ces reliques. Depuis le tems de cet Empereur, on les aconfervées précieul'ement de régné en régné dans quelques-uns de leurs vaftes palais. Baudoin fécond ,qui ,comme vous vous le rappeliez, fut le dernier François des cinq Empereurs Tome I. D
8o Lettre IX. tique. Ne croyez pas que d’après cet examen ,il en eût rien emprunté d’une maniéré fervile, &que pour faire l'on Hélene il eût pris le ïein d'une femme, la main d’une autre, ou cotnpole un tout de mille parties, qui n’étoient pas faites pour aller enfemble :il s’y prenoit bien différemment :en combinant les effets de la nature, dans les diffélentes parties de ces femmes ,il auroit cherché dans fon elprit la poffibilité d’exifteuce d’un corps ,qui eût poiïédé toutes ces perfections, &il les eût encore embellies pour en former un tout accompli. Toutes les parties fe prêtent des grâces mutuellement les unes aux autres ;ainfi il fe feroit fait l’idée d’une beauté ,qui n’a jamais exifté &n’exiltera jamais dans la nature ;&d’après cette idée ,il auroit formé cette ligure, qu’il vouloit que tout le monde reconnût, comme abfolument parfaite. S’il yade la difficulté àrepréfenter une beauté mortelle parfaite, il doit yen avoir infiniment plus à reprélemer un être lupérieur àl’hu-
Lettre IX. Si fnanité. On ne peut l’exécuter que fur le plan de cette idée de perfection :d’autres dégradant les divinités ,en ont fait des hommes , parce que l’excellence humaine eft le plus haut dégré où pu illent arriver ceux qui n’ont pasélevé leurs penfées àquelque chofe de plus grand. Au contraire Phidias faifoit l’esDieux commeil les concevoir ;& comme les idées lui étoient propres, Sc qu’aucun autre ne les avoir ,ni peut-être ne pouvoir les concevoir comme lui, en les exprimant fur le marbre il en réfultoit une nouvelle forme ,qui dès le premier coup d’œil annonçoit quelque chofe de fupérieur àl’humanité. Peut-être eft-il plus difficile encore d’exprimer une forma intermédiaire ,un héros déifié :il faut lui donner la dignité d’un être immortel ,fans abandonner tout-à-fak le caractère de l’homme. IL eft irrrpoliible de rendre par des termes ce caradèrc mixte ;mais la fculpture l’a exécuté très-complertement fur eeue pierre gravée. On yamêlé &
Ss Lettre IX. fondu enfemble la dignité du Jupiter de Phidias &la louplelîe de J’Hélene de Zeuxis. Jamais vilage ne m’a caufé tant d’admiration ; mais ce n’cft qu’orne petite partie de cette pièce :elle contient en tout vingt-quatre figures en relief, qui, quoique moins parfaites les unes que les autres ,font toutes très-bien travaillées. Augulle cil fous l’habit de Jupiter Olympien ;jufqu’à ce moment, je n’a vois pas encore conçü une idée exaéle de l’ancienne l'culpture ,fi célébrée par les ouvrages de Phidias &de fes contemporains. C’eli Jupiter, &cependant c’elt Augulte ;c’elt tout àla fois un mortel éic une divinité. Livie elt fous la forme de la Junon d’Argos.Le gén ie de Home fait dans ce morceau un t(fut des plus furprenant ;il yaau (fi entre autres ligures celles de Jules Céütr ,Julie, Néron, üfiberc, Germunicus &Caligula. Je ne fuis pas étonné qu’on n’ait pas connu le vrai fujet de ce morceau de l'culpture ,dans les tenu eblcurs où il fut dépoté dans cet-
Lettre XX. S3 te Chapelle. Pour le bien entendre, il faut une grande connoiflance des antiquités, &l’habitude d'en voir les précieux relies. En effet ,rien ne me donne tant de fatisfaélion, dans le goût que j’ai pris pour cette étude lèche, (c’ell ainfi que lacaraétérilènt ceux qui ne la connoilfent pas )que d’appercevoir combien une partie fert heureufemenc àdévelopper &expliquer les autres. Il me lemble entendre des bouches prophanes s’écrier ;Comment connoître les vifages de Ji> le <Sc d’Augulle ?Comment dif— tinguer qu’une des autres figures eft Néron &qu'une autre repréfente Tibere ?Pures conjectures , vagues &chimériques. On les con» noît par d’autres monumens du même tems ;quoiqu’ils ne l’oient pas nommés ici ,nous les avons vus fur des médailles avec leurs noms autour. Toutes les fois que nous les tcncontrons fur les pièces de monnoye ,ce font les mêmes ;nous les trouvons par -tout avec le même filage ,dans des tableaux ou en Ovj
$4 Lettre IX. fculpture. L’hiftoire du morceau confirme encore l’opinion fondée fur la reflemblance :une partie de ce groupe explique l’autre; &nous les connoiflbns au fît certainement que le vifage des perfonnes de notre connoidànce la plus intime.Je crains de vous ennuyer :vous ne vous fentez pas pour ce genre d’étude cette ardeur &cette paillon qui circule dans mes veines ;cependant vos yeux font ouverts àla convidion ; &je fç iis que vous ferez charmé qu’on vous perfuade de l’utilité de choies ,que vous n’êtes accoutumé de voir que comme de limples curiofités. LETTREX. Nde vos amis &des miens m’a fou vent marqué Ion regret de n’avoir pas encore contribué à votre amufemenc ;cependant il elt déterminé àne pas lorti rde fon genre ordinaire pour cela :àla fin ï’occalion s’en oit préfentée ,&il l’a.
Lettre X. §ç faille avec plaifir. Vous fçavez qu’il n’aime pas àécrire ,&qu’il peint mal ,vous devez vous en être apperçu ,&j’en ai fait l’épreuve moimême ,ce qui eft fort incommode pour fes leéteurs. On eft défefperé qu’un homme écrive d’une façon qui n’eft pas lifîble ,des choies qu’on auroit bien envie de lire. Recevezmoi donc pour fon fecrétaire. Je crains que le fujet de cette lettre ne foit un peu fec ;mais il me perfuade que vousla verrez avec plaifir :j’ai été charmé de fa façon de s’y prendre ,j’y trouve un double avantage ; car je commence àgoûter ce genre d’étude ,&j’ai vu par moi-même cedonton 11e peut que vous envoyer ladefcription. Après ce long préambule ,entrons en matière. Vous avez entendu parler du Plâtre de Paris ,dont on fait des buftes &des figures ,qui font devenus iî fort àla mode :il eft fait d’une pierre que l’on tire de Montmartre proche de Paris ,&nous l’appelions Plâtre, ch Paris ,du nom de la Capitale ,où onen fait un grand ufa-
ÎG Lettre X. ge. Mon ami apaffé ces deux derniers jours dans les carrières ,tandis que je m’occupois dé mon côté àétudier le Sculpteur inconnu, de plus de deux mille ans ;il efl relié tout ce tems àconverfev avec les ouvriers qui tirent ces pierres ,du moins autant que le peu de François qu’il fçait apu le lui permettre. Ce matin en déjeunant, il m’a apporté fur la table quelques morceaux des pierres dont on fait ce' Plâtre :jamais vous n’avez rien vû; de fi blanc ;j’ai été fur le point d’en mettre dans mon thé ,tant elles reffembloient parfaitement àdu fucre;, ily en ades morceaux plus groffiers, qui femblent des pains moins affinés ;mais les plus blanches font plus nettes &plus claires que le fucre le plus affiné de notre manufacture de Hollande. Il m’a conduit enfuite dans fa chambre ,où il en avoit rangé fur une table une quantité de morceaux dans leur forme naturelle &tels qu’ils' avoient été tirés de la terre.- Les plais lins croient blancs comme
Lettre X. 87' la neige ;&quoiqu’épais de deux ou trois pouces ils 11 ’écoient guères moins tranfparens que le cryftal. Ils font tous larges 5c plats : je trouve qu’ils ne font pas difpofés en rochers continus „comme font les pierres de nos carrières d’Angleterre ,mais naturellement en morceaux plats &détachés. Il y en ade différentes grandeurs, 5c on les trouve mêlés avec une efpéce de marne légère ,qui relfemble allez àla marne bleuâtre 5c rougeâtre dont on fe 1ère pour amender les terres dans votre ferme de Leicefter. Aun bout de la table étoic un bon nombre de gros morceaux d’une fubffance tranfparente comme de la glace. J’ai vû des morceaux de talc de Mofcovie ,dont mes foeurs prenoient des feuillets pour couvrir des eftampes au lieu de verre. Il yen avoir un de plus d’un pied de long 5c un pouce d’épaiffeur ,5c je n’eus pas plutôt vû qu’il fe levoit de même par feuillets & qu’il plioit fous le doigt, que je décidai que c’ étoic la même chofe. La
'ÊS Lettre X. fagacité de mon ami m’étonna :il avoic ajufté au point de fon microfcope ,qui fait toujours partie de fon équipage ,un morceau de vrai talc pour redrelTer ceux qui s’écarteroient;*il ymit un feuillet de l’un Sc de l’autre. Il me dit de remarquer qu’on avoit beau ployer le talc de côté ou d’autre ,il reprenoit fa première forme par fa propre élasticité, au lieu que l’on ne pouvoit pas plier un feuillet de l’autre fans qu’il fe cafTat. Cela feul ,me dit-il, prouve que ce font deux fubftances parfaitement différentes :mais il .me perfuada encore mieux en jettant les deux feuillets dans le feu; Celui de la pierre de Montmartre fe calcina &fut réduit àl’in fiant en une poudre blanche; au contraire toute la force du feu ne put altérer l’autre :il me furprit bien plus, en me difant, que quoique cette pierre &le talc, qui paroilfoient fi fembiables fullent tout-à fait différens, celle' ci Sc la pierre àplâtre ,qui paroilfoient aufli différons que la glace Si le lucre ,écoienc eu
Lettre X. 89 effet la même chofe. La pierre plat* te Sc tranfparente ,ajouta-t-il. Ce trouve indillinéfcement avec le plâtre ordinaire &eft précifément la même fubftance fous une forme plus parfaite. Elle répond au même but &l'ert au même ufage ,àla réferve qu’elle conferve toujours ion excellence par deflus l’autre : quand elle efl calcinée, elle forme cette belle malle blanche que nous voyons dans ces figures qu’on nous vend :cette ma(Te plus épurée fie durcit &forme une efipéce de marbre. Il ne faut que calciner légèrement ces pierres pour les mettre en état d’être réduites aifément en poudre ;en humeélant cette poufiiere avec de l’eau ,on en fait une efpece de bouillie claire ,qu’on jette dans les moules ;auffi-tôt elle fc durcit d’un côté en une matière plus molle &de l’autre plus ferme. C’eft en ajuflant ainfi le plâtre ordinaire de Paris, qu’on en fait cette diverfité de bulles &de flatues que vous voyez: les ouvrages qui imitent le marbre ,font faits avec la belle
ç(î Lettre X. que je vous envoyé, &l'autre la perite placque que vous ytrouverez jointe. Il vous prie d’exculer la grolîîereté du travail &la maladrelîe de l’ouvrier ;mais je me flatte que le bulle ,du moins par rapport àla matière ,vous paroîtra fort au-deffus de la plupart de ceux qu’on trouve àLondres ;la petite placque ne le cède guère àl’albâtre pour la couleur &la dureté. Après avoir été ainfi inllruit pleinement de la nature 6c de l’u fafage de ces deux fortes de pierres, j’ai eu la curiofité de demander à mon ami fon avis fur la quellionde fçavoir comment deux pierres, parfaitement les mêmes par leurs principes 6c même par leur ftruéture, quand on les examine avec foin , (car elles me paroilîoient celles) peu* vent fe former dans le même lieu d’une maniéré lï différente ?Mon ami me regardant lérieufement , me dit qu’il étoit allez difficile de répondre clairement àma queftion; cependant ,ajoutatil ,je vais tacher de le faire en peu de mots , autant
Letthe X. 97 Hutant qu’il me fera poffible. Il obferva d’abord que la fubilance de la terre &de tout ce qu’elle contient ,écoit originairement formée de particules téparées de l’eau. C’effc ainfi qu’en parle Moyfé dans l’hiftoire de la création, c’eft ainfi que l’ont trouvé tous les Philofophes de l’ancien tems ,fans le fecours de l’infpiration ,&par les feuls principes de la nature. Il m’obferva encore qu’il yaeu un tems ou toute la matière folide du globe, du moins celle de fa furface jufqu'à une certaine profondeur ,bien audelà de la fouille des mines ,fut encore enlevée tSc fufpendue dans l’eau. Les rochers les plus durs font évidemment compofés de particules qui nageoient autrefois dans un fluide , puifqu’on yrencontre dans l’intérieur des coquillages de mer , qui n’auroient pas pu s'y trouver fans cela. Ces deux efpéces de pierres àplâtre ,continue-t-il, étoient formées de même de particules ,féparées de l’eau ;fi on veut fçavoir comment cela s’efl fait, on le trouve exTornc /.
p8Lettre X. pliqué dans la concrétion du fel commun. L’eau le diiïoudra &le tien-! dra difl'ous ;mais aufli-tôt que le foleil &le vent ,ou l’opération du feu, qui e/t encore plus prompte ,afait évaporer quelque partie de l’eau, le fel ne peut plus être foutenu par ce qui en refte :il fe fépare &forme un ou plufieurs corps folides qui s’attachent aux côtés du vafe. La formation générale de ces pierres ,continua mon ami ,n’eft pas la feule chofe que l’on explique par celle d’un fel diflous qui forme un corps folide :la vérité réduite en filfême répond àbeaucoup plus d’objets qu’on ne s’y étoit attendu d’abord. Si l’eau s’évapore lentement ,le fel en fe confolidant prend une forme plus régulière; fi elle s’efl évaporée plus promptement, les malles du fel font confufes; en fuppofant que c’elt du fel marin ordinaire ,dilïbus dans l’eau ,la ligure régulière de Ion cryftal e/l un cube ;li l’eau s’ell éva* porée peu àpeu ,le fel poulie fes eryltaux réguliers; &toutes les particules .en lont grandes ,tranfparen-
Lettre X; tes &d’une forme cubique :fi au contraire l’évaporation aété plus prompte, l’opération devient alors confu-* fe ,&au lieu de cryftaux grands 8c féparés, il fe forme des maffes irrégulières, compofées de cryftaux plus pecits, moins réguliers &moins tranfparens ,jettés enfemble fans aucun ordre. Dans nos chaudières où le procédé fe fait continuellement ,fans qu’on ait égard également àtoutes fes parties ,il n’eft pas extraordinaire de voir dans les diverfes parties de la chaudière ,des quantités de malles de fels de differentes figures. Celui qui s’eft coagulé àun feu plus âpre ,eft en malles confufes ;celui qui s’eft formé par une évaporation plus lente, afes cryftaux plus grands &féparés les uns des autres. De la même maniéré, continua-til avec beaucoup de clarté &de jufteffe ,les particules qui compofoient ces pierres àplâtre ,de l’une &de l’autre efpéce ,ont été autrefois fufpendues dans un fluide, dans l’eau qui couvroit la face de ce globe au tems du déluge. Comme dans le premier Eij
’ïoo Lettre X. cas les grains grands &féparés , les malles, formées d’autres plus petites ,font le même fel, de même dans le cas préfent ,la matière qui forme ces morceaux grands &tranfparens ,&les malles plus ferrées <5c moins claires ,font originairement les mêmes. Le fluide s’eft évaporé dans des dégrés &des quantités différentes, &quand il aeu pafl'é les plus bas ,il adonné lieu àla formation des morceaux plus clairs , plus grands &plus fins. Quand il s’efi: évaporé plus rapidement ,la même matière s’eft coagulée d’elle-mêmeen parcelles plus petites ,quoique fous la même forme &la même figure :ces particules fe font épaiflies, pendant l’embarras de l’opération ,en morceaux de groffeurs différences, félon le degré de cet embarras ,&le plus ou moins de lenteur de l’opération. Vous reconnoîtrez ,comme moi, que ce fyffême explique tout allez bien ,àl’exception d?une feule circonftance, fçavoir, que le plâtre de Paris ne le dilfout pas dans l’eau ; que le lel jette dans le fluide, s’y fond
Lettre X. ioi àl’inflant ;mais que quand cette pierre refteroit éternellement au fond d’une riviere ,elle ne perdroit pas un feul grain de fa pefanteur. J’ai propofé mon objeélion àmon ami , qui après une préparation ,femblable à celle qui avoic précédé fon autre explication ,eft entré dans l’examen de la difficulté, beaucoup mieux que tous ceux qui ont écrit fur cette matière ,&d’après des principes différens ,il ale fecret de rendre cette matière ,ainfi que toute autre, nouvelle entre fes mains :vous en ferez: charmé du moins ,fi vous n’en êtes pas tout-à-fait convaincu. Je vous en rendrai compte dans une autre lettre; car j’ai paffé les bornes que je m’étois preferites, &j’ai trouvé le bout de mon papier. LETTRE XI. L’Objedion que vous avez propofée concre ma façon d’expliquer la formation des pierres de Montmartre rfrappe également contre Eiij
fioi Lettre XL celle de tous les autres minéraux. Il eft certain ,comme je vous l’ai déjà dit, que les rochers les plus durs, auiïi bien que ces malles plus cendres &plus petites ,ont été formés également de particules féparées d’un fluide ;&il n’ell pas moins sûr que tous font àpréfent en état de ré* Lifter dans l’eau ,fans rifquer d’en être dilîous. Ala vérité il yen a beaucoup qui ont cette qualité dans tous les fluides. Si donc une autre liqueur que l’eau eût été répandue fur la furface de la terre dans cette occafion ,elle n’auroic pas rempli l’objet du Créaceur ,àen juger par nos connoilïances a£tu elles. L’eau pouvoie donc répondre àcette intention auiïi bien que tout autre liquide, & même il eft sûr qu’il n’y avoir que l’eau feule qui le pût faire. 11 n’a pas fallu plus de puiflance dans le Créateur &il n’a pas trouvé plus de difficultés pour former dans l’eau tous ces corps durs, que pour les fabriquer hors de l’eau. Si nous voulons pénétrer les profondeurs de la nature }&chercher quelle cft la
Lettre XL ioj puiflancequi forme la crÿflallifation des fels, nous trouverons que c’eft l’attraélion. Tandis qu’une certaine portion de fluide nageoit autour des particules qui n’étoient pas encore cohérentes elles écoient plus attirées par cette eau ;mais lïtôt qu’une partie de l’eau fut évaporée ,elles le rapprochèrent les unes des autres plus qu’elles ne faifoient auparavant, &pour lors elles s’attirèrent réciproquement avec plus de force ,qu’elles ne l’avoient été féparément par l’eau ypar une fuite néceflîiire elles fe font raflemblées 6c ont formé ces mafles vifibles. C’efl ainfi que l’explique Newton ,&c’efl ainfi que la nature agit :ils font toujours d’accord l’un avec l’autre. Sur Ce principe ,fuppofons que les particules de tous les corps durs, créées dans un état de fufpenfion dans un fluide ,logèrent dans cet efpace immenfe d’eau qui couvroient la furface de la terre au tems de la création ,comme l’a dit expreffémenc Moyfe; le fluide étoit pour lors en telle quantité ,proportionnément à 'Eiv
Ï04 Lettre XL tes particules ,qu’elles étoient plus attirées par Tes particules, que les unes par les autres ,parce que nageant dans une grande quantité du fluide, elles étoient tenues àune certaine diftance :dans cet état elles doiventêtre reftées lufpendues dans le fluide. On nous dit que la terre fut formée de cette eau ,&même comment elle en fut tirée :Vefprit de Dieu étoit porté jur la face des eaux ;l’expreiîion efl: pompeufe :mais fi l’on dit, Le vent fouffloit fur Veau ,on traduira tout aulii bien l’Hebreu, &on rendra le même fens en termes plus Amples, Examinons les choies librement , mais avec candeur ;&ne craignons pas d’offenfer la Majeflé Divine en refléchiflant fur fes ouvrages ;au contraire c’efi lui faire plaifir &lui rendre des honneurs raifonnables ,que d’en agir ainfi :les vents &tous les élémens font fes miniltres, &font faits pour obéir àfes ordres ;&il n’y apas moins de puiflance &de fagefle àaccomplir quelque chofe par leur moyen que fans leur fecours.
Lettre XI. ioj Il falloir former une terre ;les particules folides ,donc elle devoir être compofée ,écoient fufpendues dans un fluide; par quels moyens pouvoiton les raflfembler ,&les réunir pour en former une malTe folide ?Nous fcavons que cela ne peut fe faire par la feule atcra&ion ,qui confifle àdiminuer la quantité de l’eau. L’évaporation étoit nécefTaire ;&dans la pofition où écoient les chofes ,quel autre agent matériel que les vents pouvoir operer cette évaporation ? Nous convenons tous qu’après l’effet de la chaleur ,rien n’a tant de force pour l’évaporation que le vent :on voit même que la chaleur ,caufe naturelle de l’évaporation ,redouble fa force &fon énergie quand elle eft fécondée par le vent. Que les rues foient humides v deux heures de tems venteux les fecheront davantage qu’un jour entier d’air ferein &calme ;&pour nous rapprocher de la queflion prcfente , les ouvriers qui travaillent àfaire le fel marin ,qui n’ont pour chaudières que des foITcs enduites d’argile ,,
rm Lettre XI. je n’ai fait qu’en "détruire la colléfîoft fans les altérer. Vous les voyez entières ,du moins la plûpart ;leur figure ,fans être abfolumenc un rhomboïde régulier ,en approche beaucoup :elles font toutes plattes ,& d’une épaiffeur proportionnée àleur groffeur. Quand on trouve tant de particules de même forme ,il eftjufte de conclure que telle eft préciféxnenc la forme que la nature leur donne. Il lai lia ces fragmens de côté ,& mit au feu le morceau d’où il les avoit détachés ;&quand il l’eut fait rougir ,il le jetta dans un bacquet plein d’eau. La liqueur ainfi impregnée de fes particules ,fut filtrée àtravers un papier ,afin qu’il n’y reliât rien de folide qui put nous tromper dans l’expérience. Une goutte de cette eau mife fur une plaque de verre, parut au microfeope aulîi parfaitement claire ,qu’elle nous l’avoit fem. blé àl’œil. Malgré cette apparence , me dit mon ami ,cette eau eft précifément dans l’état de celle d’où la terre aété originairement formée j
Lettre XI. irj du moins par rapport àcette pierre fingulierement ,elle contient, quoique d'une maniéré imperceptible , des particules de ce corps folide. Le feul moyen de les rafl’embler ,eft l’évaporation. Quand il m’eut ainfi. expliqué ce qu’il prétendoit faire ,il tint la plaque de verre fur le feu à quelque diftance :fitôt qu’elle commença àfumer, il la remit fous le microfcope :en un inftant il fe forma tout autour de la goutte fur les bords une matière blanche &feche :un moment après ,on commença àappercevoir àquelque diftance de ces bords de petites taches d’une matière folide :elles furent créées en quelque forte fous nos yeux ,&àl’examen elles fe trouvèrent de même forme &de même figure àtous égards que les petits grains des maffes plus grandes :c’étoient les mêmes que les feuillets minces de la plus grande efpéce. J'avois alors fous les yeux une preuve convaincante de beaucoup plus que je ne m’étois attendu qu’on pourroit prouver ;c’écoic non-fçulemerut
'ir4 Lettre XI. l’exemple d’une pierre ,qui de fa nature eft incapable de diflolution dans l’eau ,&donc je voyois les particules féparées &parfaitement fufpendues dans ce fluide ;mais je voyois de plus l’explication de l’aCte même ,par lequel cette matière reprenoicfon ancienne forme ;&cette expérience me demontroit que la figure des maffei poreufes, auili bien que celle des petits grains des mafles plus compatîtes, quelque finguliere qu’elle me parut, étoitde la production naturelle de la pierre. Ceci, dit mon ami ,vous a expliqué l’origine des pierres les plus grandes &les plus déliées ;il me relie àvous faire voir pourquoi toute la matière contenue dans cet état de iufpenfion ,n’a pas été féparée d’une maniéré aufli régulière. La chaleur qui aété employée d’abord ,aété très-moderée :alors il prélènta le verre au feu un peu plus proche ,& quand il fut plus chaud qu’auparavant ,il le replaça de nouveau fous le microfcope :nous vîmes alors dans le Î >eu du fluide qui reftoit ,un bouilonnement allez fort. Les particules
Lettre Xï. ii5 ïolides parurent en plus grande quantité àchaque iallant ;elles fe formèrent, &lé joignirent pêle-mcle les unes aux autres ;le réfultat fut une malle groiïiere &fans forme ,parfaitement femblable àcelle de la pierre àplâtre commune ,àla feule différence de la grandeur. Si je me fuis un peu étendu fur ce •fujet ,c’elt qu’il m’a amufé beaucoup: je me flatte que vous n’en ferez pas moins fatisfait. La vérité &la conviélion font de même nature :elles ont en elles quelque choie qui ne peut que plaire àun efprit avide de connoifl'ances ,comme je connois le vôtre , fur-tout quand elles font foutenues par le charme univerfel de la nouveauté. Ne conviendrez-vous pas avec moi qu’il yaune certaine façon de traiter les ïujets même les plus l'ecs ,qui les rend agréables ?
fi 16Lkttre XII. LETTRE XII. N'Etes-vous point las d’entendre parler philofophie ?Pour moi je ne m’en laflerois jamais. Il eft vrai qu’on trouve dans les livres qui traitent cette matière ,quelque choie d’embarrafle &d’obfcur ;mais il li’en eft pas de même quand c’eft un ami qui donne des leçons. Je crois que ces auteurs cherchent ,comme les ChymifteSjà envelopper leurs découvertes d’obfcurités ,pour les faire valoir davantage. Rien de fi fimple, rien de fi clair que leur doiftrine ,quand au lieu de cette oftentation de fcience ,elle nous eft développée par un homme qui n’a d’autre objet que de fe faire entendre. Ne vous allarmez pas ,je n’ai point envie de poufter plus loin ces recherches. Mes obfervations ne font qu’un commentaire àma derniere lettre, plutôt qu’une introduftion àcelle-ci; mais je fuis fi rempli des louanges de mon ami ,que je n’ai pas l’art de les diffimuler.
Lettre XII. ny La foirée fut employée toute entière aux opérations de mon Chymifte microfcopique. J’ai commencé le lendemain des oblervations qui font plus dans mon genre favori. L’Egliïe des Jefuires de la rue S. Antoine, efl un affez bon morceau d'architecture moderne ;mais elle ell moins embellie que furcliargée d’ornemens.' Le College ,appelle de Louis-leGrand ,ell encore une Eglife des Jefuites. Il yadans cette maifon une bibliothèque qui m’a plus aff'e&é que tout ce que j’ai vû dans la précédente ,quoiqu’elle foie moins renommée:ces Religieux en ont une troifiéme dans le quartier du Luxembourg. On l’appelle le Noviciat ;l’Eglife eft allez belle ,quoique fort inférieure àla première. J’ai beaucoup plus de chofes | vous dire de l’Abbaye de Ste Geneviève ;c’efl le plus remarquable Sc le plus ancien monument du Chriftianifrae en France. Çlovis le Grand, en allant au fameux combat ,dans lequel il vainquit les Vifigots ,lit voeu de conftruire une Eglife eu
ïi8 Lettre XI T. l’honneur de S. Pierre <Sc S. Paul. La vi&oire fe déclara miraculeulement en fa faveur ;fa dévorion ne fe ralentie point après coup ;il accomplit fem vœu en faifanr bâtir cette Eglife en l’honneur de ces Apôtres ,qui en furent les patrons titulaires pendant plufieurs fiécles. Ste Geneviève fut enterrée dans cette Eglife ;&aprèsy avoir demeuré plufieurs fiécles ,on transféra fes os de leur lieu de repos fous le grand autel &on les dépofa dans une châlfe très-fomptueufe. La Ste fille aôté àces deux Apôtres le patronage de cette Eglife; &on porte àprélent fes cendres en proceffion dans les rues dans le tems des fléaux publics. On voit dansle chœur de cette Eglife un tombeau élevé àClovis, &tout auprès un autre de la Reine Clotilde fa femme, qui fut le moyen &l’inflrument de fa converfion ;mais les gens qui connoiflent l’hiltoire ,&qui fça- ,vent diftinguer les ouvrages des différens fiécles, ne donneront jamais dans l’abfurdité que ces tombeaux ayent été conftruits de leur tems ,ni même
Lettre XII. rïeÿ de long-cems après. Cette Eglifé contient un monument qui m’a affeété infiniment; c’eft celui de Defcartes. Il yefl: enterré comme un homme tel que lui devoir l’être ,c’eflà-dire ,environné des louanges & des luffrages ,non-feulement de tous fes concitoyens ,mais encore de tout le monde fcavant. Ne croyez pas que par cet éloge je prétende mettre ce Philofophe en parallèle avec Newton ,qui afait àl’Angleterre un honneur au-deffus de toutes louanges :il yabien des dégrés de gloire, qui quoique inférieurs àcelui qu’a mérité Newton ,fuffifent pour immortalifer des fçavans ;je crois que le premier de tous ,après .‘lui ,c’elt Defcartes. Il yamême une réflexion en faveur de celui-ci qu’on ne peut pas appliquer àNewton ;c’effc qu’avant Defcartes on avoir fait trèspeu de progrès dans la philofophie; au lieu que Newton eft venu dans un tems où plus de mille des meilleures têtes de l’Europe s’étoientdéja exercées, &s’occupoient encore au même genre de recherches. Je ne
’ïio Lettre XII. prétends pas pour cela qu’il ait emprunté d’eux la moindre idée de les grandes découvertes ;mais il faut convenir qu’il eft bien plus aifé d’avancer àgrands pas, quand la route d’une fcience e/t déjà très-battue, que quand elle efl tout-à-fait raboteufe &déferte. Le tabernacle où l’on conferve l’hoftie, atoujours été regardé comme un ouvrage admirable. Si la richeflTe fait la magnificence ,on peut dire que rien n'eft audeflus; mais je fuis d’avis que ce ne font pas de pareilles magnificences qui méritent des éloges. Pour mérirer mon attention il faut que ,comme dit Ovide ,l’ouvrage J'oit plus précieux qui la matière. D’après cette réglé ,le riche morceau donc je parle ,ne mérite pas notre admiration. Quoique mon peu de goût m’empêche de regarder avec rranfporcces magnificences entafiées les uns fur les autres, j’en fus bien dédommagé pat le cabinet où l’on conferve beaucoup d’excellens morceaux antiques. Quoiqu’én général la colle&ion des médailles
Lettre XII. u r failles ne foie pas des plus amples , on en voit plufieurs qui ne fe trouvent dans aucun des cabinets que j’aie vifités. Je ne pré'ends pas être allez connoiilt ur dans ce genre, pour afiurer qu’il n’y en air point de contrefaite'' :cependant je n’ai pas entendu dire qu’on les l’oupçonnâc de l’être. 11 yaun Quadrafius en bronze qui eft un morceau impayable ;c’eft un quarré oblong ,où on voit un bœuf repréfencé de chaque côté, un Conge Romain, le plus parfait qu’on pui fie imaginer, &quantité d’autres morceaux qui viennent de cette nation, autrefois lî puiffimee. On yconferve ,avec le plus grand foin ,placeurs Momies, &une entr’autres, qui eft la plus belle &. la plus parfaite que je connoille. J'ai eu beaucoup de plaifir àconfidérer une pendule du tems de François 1: i1eft ailé d’en fixer la date par plufieurs pièces qui en dépendent. On ygarde aulîi le Miroir qui fervoit àfil toilette d’Anne de Bretagne femme de Charles VI 11 :les armoiries qui font aulîi vieilles que le relie l’annoncent. Tome I. F
**8 Le tt rsXI L maniéré d’exprimer le caractère pat *-'es fymboles ,croit un langage commun àtout le monde. Quand je parle en Faveur de la méthode d’embaumer les corps ,n’allez pas imaginer que je cnnfeille d’en faire revivre la pratique fans l’art. Depuis que je fuis ici ,j’ai vu ce qu’on appelle maintenant embaumer. Que le Ciel me préferve d'une pareille boucherie? Peut être eft-ce ce contrafte qui m’a fait goûter fi bien l’autre préparation. Au lieu de cette conservation générale &des égards religieux que les inventeurs de l’art avaient pour les corps, j’ai vu faire forcir la cervelle d’un homme mort par fes narines jlui découper tout le corps en longueur &en travers ;(éparer la chair d’avec les os ,les bras &les jambes déchiquetées. Tirons le rideau fur un objet fi délagréable. il vaudroic mieux cent fois pourrir &devenir la pâture de la vermine la plus horrible ,que d’être eonfervé avec tant de cruauté &découpé par lambeaux. Je ne içais ce que vous penferez
Leïïre XIII. 129 «Furie dilfertation fur les enterremens, venue àl’occâfion du Cabinet de Sainte Genevieve ;mais je fçais que vous prendrez en bonne part ce que je n’écris que dans l’intention de vous plaire. LETTRE XIII. DUffiez-vous appeller mes lettres de Paris une hiftoire d'Fglifes ,il faut vous réfoudre àlire les choies qui m’ont fait le plus de plailîr àobferver. Autant que j’ai pu voir jufqu’ici, ce font les édifices religieux qui contiennent les tréfors en France, Sc, ce qui cil plus de mon goût auffi bien que du vôtre, àce que je penfe, les' plus grandes curiofi tés du Royaume. L’Abbaye Royale de S. Germain eft le premier objet qui fe préfenta àmes observations. Je ne lui donnerai pas plus d’éloges qu’elle n’en mérite. C’étoic autrefois un des plus anciens' &plus auguftes-édifkes' que' le: Chrifüanifme ait polîédé dans ce--
tjo Lettre XIII. Royaume, qui aembrafle la Religion de trèsbonne heure. Il n’y aprefque pas une Eglife de quelque confldéracion en France, qui depuis l'a fondation n’ait changé de Patron pour le moins une fois. Celleci en eft un exemple ;je vous en ai déjà cité deux ou trois autres ;&fans doute celle-ci ne fera pas la derniere, Vous ne ferez peut-être pas fâché d’apprendre l’hiltoire d’une Eglife îiulïi confldérable. Chlldeberc ,troifléme fils du grand Clovis, lui fuccéda dans cette portion de fes Etats, Ce Prince eut le bonheur d’éloigner de fon Royaume le liège de la guerre qu’il eut avec fes anciens ennemis les Viligots. Il les pourfuivic dans le cœur de l’Efpagne ,&affiégea Saragoiïe ,ne refpirant que vengeance contre ces infraéteurs des traités de la paix &du droit des gens. La ville fuc dévouée aune entière dellruftion 3les foldats le caclioient derrière les remparts, qu’ils étoient chargés de défendre, 6c le bouillant Childeberc menaçoic hautement de punir leur réMauce.
Lettre X11Lij t Souvent la ville avoit fauve l’Eglile, ce fut alorsTEglife qui fauva la ville : la pièce rrouva le fecrec d’effeéhter fans peine ce que les armes ne pouvoienc pas faire. Le Commandant fe trouvant àbouc, &ne fçachant plus comment réfilter ,l’Evêque pa'fla dans le camp ennemi ,5c engagea le Monarque irrité àlever le liège. Sous quelle condition ,demanderezvous ?le voici ;en lui donnant une partie de la Croix fur laquelle le Sauveur cil mort, 6c la Tunique qu’avoit autrefois portée S. Vincent. Le Monarque leva le liège ,Ôc à fon retour, en mémoire des richetîes qu’il avoit apportées dans fa Capitale, il fonda cette fameufe Abbaye en l’honneur de la Ste Croix 6c de S. Vincent, dont elle a porté le nom pendant plusieurs fiécles. Enfin faine Germain Evêque de Paris 5c Abbé de ce Monaflère ,yfut enterre, 6c depuis cette Eglife atoujours porté le nom de S. Germain. Vous ferez, furpris de m’entendre d'ire que le Portail ou principale encrée de cette Eglife m’a coûté un exa* .F
ï32Lettre XIII. men de plulleurs heures. Ne vous prelfez pas de condamner ceux qui n’ont rien dit àla louange de ce morceau d’architeélure:- ils ont eu raifon ;c’ell un des plus pauvres de tous les monumens que j’ai vus de l’ancien goût gothique :la flru&ure en général en e(t mauvaife ,au-delà de toute cenfurej &les orncmem font barbares au point de ne pouvoir être allez méprifés. Mais àtravers cette groffiereté ,on yapperçoit le feul monument qui foit fubfillanc àParis du tems de la race Mérovingienne. Tout ce qui relie de Ton ancienne ilruélure &du tems de Childebert ,fe réduit à ce portail &àla tour qui ell au-delïus, Quand les Normands détruifirent tout dans les environs de Paris ,ils ne laiil’erent que ce feul édifice de tout ce qu’ils trouvèrent de ces tems.. On voit àcette entrée l’ept ftatues Les deux premières lont Clovis &Clotilde fa femme ;les quatre fui vantes fout leurs fils Thierry, CLodomir ,Childebert &Clopiire Ii; la ieptieme cil Ulcragotha femme
Lettre X11ï. ij? de Childebert. Il yen adeux qui font fort endommagées, les cinq autres ,&probablement ces deux au(Il dans leur origine, ont une gloire, ou, comme difent les Antiquaires, un nimbe autour de la tête ,tel, qu’on en voit aux figures- &images du Sauveur ,de la Vierge Marie & des Apôtres, qui ont été faites dans les premiers fiécles du Chriftianifme. Il n’efl pas aifé de fixer dans quel tems cet ornement acommencé àêtre en ufage. Par rapport au» repréfentations tirées de l’Ecriture ,, il aétépris évidemment des Païens K àla réferve que le nimbe des figures chrétiennes effc tout fimple ,aulieu que celui des Païens avoient des pointes ou rayons folaires qui en fortoient. Chez les Romains les Poètes l’attribuoient aux Divinités qu’ils introduifoient dans leurs Poèmes. Virgile parle de Minerve brillante dans un nimbe ;&les Statuaires , comme on peut voir par ce qui nous refie de leurs ouvrages ,continuèrent cet ufage ,&étendirent ceu honneur aux Empereurs &aux hé-
*ï'34 Lettre XII T. ros ;c’ell pour cela qu’on voit des Nimbes fur les médailles &les monnoyes de quelques-uns des Empereurs d’Orient. Ou en apperçoit évidemment autour delà tête de Juftin I, de Jultinien, de Phocas &d’autres, ainfi que de Valentinien II ,liir le dil'que d’argent que l’on conferve dans la Bibliorbéque àGeneve. Pour peu qu’on ait de connoilfance' de la fculpture de ces fiécles, l’ouvrage annonce par lui même qu’il elt de ce tenus. Les perfonnages qu’on yvoit repréfenués ,outre qu’ils font connus par l’hiltoire, portent aulfi d’autres marques dillindtives de ce qu’ils font ;ils ont tous des légendes dans leurs mains ,où l’on voit des fragmens du nom de celui qu’ils repréfentenc. Celles de Clodomir & de Clotaire peuvent encore le lire,, les autres font plus effacées. Au premier abord on elt lurpris du manteau que Clovis afur (es épaules & d’un Aigle qui étoit autrefois àl’extrémité de Ion fceptre. Vous avez trop de connoi|Inn;e de l’iiiltoire délirai! ce ,pour avoir belbia qu’oü
Lettre XïIT. ijy vous en donne l’explication ;mais peu de gens fe rappelleroienc nue e’écoient là les omemens Confulaires, que lui &Ton fils Childebert, reçurent de l’Empereur Anaftafe j, vous fçavez que ce Prince les craignoit allez tous les deux pour agir civilement avec eux. Aucune des autres ftatues n’a de fcepcre ,ce qui m’annonce encore plus l’époque où ces ftatues furent faites, c'eft-à dire dans letems où Clovis &Childebert feuls étoient Rois de Paris, dignité qui emportoit celle de Monarquedes François. 11 yaencore une huitième ftatuefur ce portail, mais elle n’a aucun rapport avec les autres. C’eft une figure vénérable qui foule le Diable fous fes pieds: c’eft aft’urément celle de quelque Evêque ;je croirois allez que c’eft S. Denis. Oii ne manque pas de trouver dans cette Eglile des tombeaux 5c des monumens de ces perfon nésRoyales. Il yen aplufieurs de chaque côté du grand Autel &un autre au milieu du Choeur jmais il ne fauc
i$6 Lettre XII I. pas compter fur le rapport de ceux qui voudroient les faire croire aufli anciens que les ftatues. Celui de la Reine Fredegonde, àla vérité, porte des caractères inconteftables de ce tems :il eft fans doute original; & àen juger par ce qui en refte ,quoique fort mutilé ,ce doit avoir été un beau morceau. Le corps de la figure de la Reine avoit été fait en mofaïque ;les mains &la face écoient d’argent :mais les dernieres ont été enlevées entièrement ,&les morceaux qui compofoient le corps ont été dérobés en partie. Elle porte un fceptre; &ce qui concourt àindiquer le tems où la ftatue fut faite , eft l’habillement qui eft précifément femblableà ceux de Clotilde &d’Ultragotha fur le. portail. Des fragmens qui font véritables ,fervent toujours àl’explication les uns des autres. Les autres tombeaux ,quoique bien imités &propres àtromper les yeux de ceux, qui les confidérent, l'ont des ouvrages modernes. Nous fgavons. les ravages affreux qu’ont
Lettre XII ï. 137 commis les Normands. Ils ont détruit tout ce qu’ils ont trouvé dans EAbbaye àl’exception de ces morceaux :àla vérité ils ont un air d’antiquité. L’inl'cription eflen caraétères gothiques, &on leur adonné, àforce d’art ,une reiï'emblanee d’antique ; mais il eft facile de diftinguer ,qu’à l’exception de Childebert dont la figure aété copiée d’après celle du portail ,le vifage &toutes les figures font de l’imagination du Sculpteur. Les médailles de ces tems que l’on conferve dans les cabinets des curieux en France ,quoique leurs tètes yfoient empreintes ,font trop groffierement faites pour avoir jamais refïèmblé &pour rien fournir qui puifle aider le Statuaire. Les tombeaux que l’on prétend être du même tems ou à-peu-près, que celui de Fredegonde ,font beaucoup plus modernes. Ils ont été conllruits environ cinq lîéclcs après le pillage des Normands ,dans le tems du Roi Robert ,&placés en dépôt jufqu’au milieu du dernier fiécle ,dans un caveau fous l’Eglifo, où ils font rellé’s
240 Lettre XXIV. concilier l’épargne de l’avoir laiflefublifter, avec la dépenfe énorme de tour ce qu’on yaajouté. Au relie ce Palais ell réellement ïïiajellueux :le fiécle de Louis XlV étoit un tems, où, comme on n’épargnoit pas la dépenfe ,il n’y avoit point d’apparence qu’il manquât rien de ce qui efl néceiTaire pour un bon bâtiment. Celui ci ell fplendide & magnifique au plus haut dégré. On le voit fouvent àfon défavantage. En effet il n’y aguère que quelques points de vue ,d’où l’œil rende juftice tant àl’architeélure qu’à la difpofition des ornemens ;mais auifi de là tout en paraît parfait. Quand on examine la face d’un côté des jardins àquelque diftance ,il paroît trop bas àproportion de fon étendue; Sc quand on regarde dans les jardins du rez-de chaullëe ,les groupes & les llatues paroiffent trop confus & entalfésles uns fur les autres. En approchant davantage du bâtiment, tout paroît bien proportionné :&en confidérant les jardins de dedans la gallerie, la difpolicion de ces ornemens
Lettre XXIV. 141* mens eft parfaite Sc très-réguliere. S’il yaquelque chofe de défectueux dans l’arrangement ,ce n’eft ni dans leur place Sc leur diftance ; mais dans le choix des ornemens de chaque endroit. Quelques-unes des meilleures ftatues font trop hors de la portée de l’œil ,tandis que beaucpup de mauvaifes (car il s’en trouve auiïi Jfont en pleine vûe. Le nombre des fculptutes d’un Sc d’autre genre eft immenfe. Je ne puis pas dire, que toutes celles qu’on m’a fait remarquer comme belles ,m’ayent paru telles :d’un autre côté il yauroit de l’injuftice àne pas convenir qu’il yen aaufîi qui ,quoique confondues dans la foule, font autant au deflus que celles-là font au deflfous du médiocre. Il yaun Perfée qui délivre Andromède, &un Milon déchiré par le lion ,de l’ouvrage de Puget, qui ,àmon avis, eft le premier des Sculpteurs François ,&dont on parle peu ,fans doute parce qu’il apeu travaillé. Le dernier de ces morceaux ,du premier coup d’œil ,m’a fait penfer au fameux Laocoon du Tome /. L
Æ4* Lettre XXIV. Vatican; je ne m’attens pas de trou« ver ce groupe beaucoup plus beau , àen juger par les eflampes ;il eft du même ftyle. Le Pluton &Proferpine de la colonade ,par Girardon ,font très-beaux :&le Curtius de Bernini ,qui eft àl’extrémité du badin ,eft auflî une grande &maîtreflfe pièce ;mais ceux-là ,&tous les autres morceaux modernes qu’on yvoit ,font bien inférieurs en génie au Milon. Les fculptures des bains d’Apollon ,qui compofent trois groupes ,font audi de Girardon & fort beaux. Les deux Jupiter antiques ont beaucoup de mérite ;&il yen aquantité d’autres qui ,quoique inférieurs, méritent des éloges. Les pièces d’eau des jardins de Verfailles étoient autrefois un des plus fomptueux ornemens de ce Palais ;mais elles caufoient trop de dépenfe :le Régent afait couper & enlever les tuyaux qui conduifoient l’eau àun grand nombre ,&de toutes celles qui relient ,il yen a peu qui foient àpréfont dans leur perfection. L’orangerie ou les fer*
Lettre XXIV. 245 fes ,eft un morceau qui annoncera long-tems l’efprit de magnificence donc Louis XIV écoit animé. C’effc un édifice élégant &valle ,flanqué de deux efcaliers. Le baffin qui eft derrière eft une des plus belles pièces d’eau qu’il yait en France. Il ne lui manque qu’une cafcade de l’autre côté ,pour le rendre un des plus beaux ouvrages de ce genre qui foie dans le monde. L’intérieur du Palais eft magnifique 6c fuperbe àun point prodigieux ,fi les ornemens n’y étoienc trop entaffés. Moins de peinture ,de fculpture &de dorure ,auroit produit un meilleur effet. Tout homme de jugement défireroit qu’on lui eût montré plutôt du goût que de l’opulence ,dans un pareil bâtiment ;mais le contraire fe trouve ici. Les François ont pris une haute idée de Verfailles ;ils l’eftiment pour le plus élégant 6c le plus fini des édifices de l’Europe. En effet la gallerie mérite tout ce qu’on peut dire 6c même concevoir de plus en fa faveur :pour le refte ,on voit dans d’autres pays des choies plus belLij
Lettre XXIV. les dans ce genre. La Chapelle donc on fait tant de cas, eft inférieure non-feulement àune, mais à beaucoup d’autres d’Italie ,au rapport de ceux qui les ont comparées. Pour l’efcalier &les appartenons , je crois que nous en avons en Angleterre qui les égalent. Ce qui m’a plus affeété dans ce Château ,ce font les ftatues &les peintures. L’archi-, te&ure auroit pu &dû être meilleure; elle ne répond pas àbeaucoup près àla dépenfe :mais les François font prévenus en faveur deleurscompatriotes, L’Italie ,quoiqu’elle ne foit pas bien brillante à préfenc en Architeétes ,auroit pu en fournir qui auroient exécuté un bâtiment tout autre que celui-ci ;8ç même les matériaux en auroient pu être plus riches ,fans coûter beaucoup plus au Monarque ;mais il auroit fallu autant de goût que d’invention. La plupart des peintures font nobles ,&les ftatues fort belles en général. Il yaun nombre confidérable d’antiques ,tous excellens dans leur genre. Le Germanicus eft
Lettre XXIV.- 14^ un morceau très -fini. La Venus d’Arles eft élégante &belle ;c’eft un chef-d’œuvre :mais rien ne fait tant de plaifir au grand nombre d’obférvateurs, que la Veftale ;du moins c’eft une figure de femme ,que les connoiffeurs François prennent pouf telle. Elle aune efpéce de rouge fur les joues ,qu’on dit être une nuance naturelle du marbre :fi cela effc ,je ne louerai pas le Statuaire de l’ufage qu’il en afait. La couleur ne fait point partie de l’ouvrage du Sculpteur ;&fi.j’euffe été en fa place., j’au- * rois mieux aimé jetter cette partie dans quelqu’autre endroit où elle auroit fait défaut ,que de la forcer de fe trouver dans le lieu d’une beauté que cet art n’a point le droit d’exprimer. Il yaencore une autre ftatue que je ne dois pas oublier de citer ici avec éloges :c’eft un Cindnnatus $du moins on lui donne ce nom. 11 eft dans le fallon avant que d’entrer dans la chambre des Antiques. Les principales circonftances de la vie du Monarque, font repréfentées Liij
24SLettre XXIV. dans le plafond de la grande gallerie peinte par le Brun :il yabeaucoup d’oftentation dans la maniéré j &les infcriptions répondent àtoutes les autres parties du caractère de ce Prince :mais àmon avis ,l’exécution ne fait pas infiniment d’honneur au maître. Je n’étoir. pas accoutumé d’admirer Salvator Rola ,autant qu’il eft de mode de le faire. On voit en Angleterre peu de morceaux de lui, 1fi ce n’eft des payfages ,dont beau- *coup quoique exécutés fupérieurement ,font gâtés par le peu d’agrément des fujets. Il yade lui àChifwick un morceau qui m’avoit prévenu contre lui plus que tout ce que j’avois vu auparavant :mais il faut voir beaucoup des ouvrages d’un maître, avant que de porter un jugement fur fon mérite. Vous ne croiriez pas qu’un fuiet d’hiftoire, dont les figures font de grandeur naturelle, eût pu fortir de fon pinceau; mais il yen aun ici qu’il faut avoir vu pour pouvoir juger de fon génie. Il repréfente baül 6c la Devi*
Lettre XXIV. 24^ lîerelfe d’Endor. Vous ne croiriez pas qu’un tel fujec fut fufceptible d’une grande invention ;cependant il s’y trouve mille particularités qui furprennenc &ravilfent un œil familiarifé avec les beautés du pin-* ceau. L’attitude de Saül eft grande &majeftueufe ,tandis que l'on air annonce l’inquiétude qui fait de ce Roi moins qu’un homme ordinaire. Il yade la dignité dans la Sorcière : mais elle eft d'une autre efpéce que celle de Saiil ;c’eft de l’entoufiafme &une fureur afleétée. On voit du génie dans le tout ,&avec ce génie une liberté de pinceau, que peu de maîtres aient jamais égalée. Je crois qu’il n’eft pas impoffible de diftinguer quelques-unes des grâces inimitables de ce tableau, &d’en découvrir la fource. Il n’y arien de fon maître dans aucune partie :Falconi avoit du mérite; mais Rofa atrouvé en fon chemin un plus grand mérite àimiter. On voit dans beaucoup de fes pièces ,qu’il aétudié les plus célébrés de fes prédécelfeurs :on distingue fur -tout dans celle-ci, que Liv
*4§ Lettre XXV. non feulement il aimité l’un d’eux; mais qu’il l’a même furpalîé. Il tn’eft .tombé fous la main un ou deux autres de les tableaux ,dans la route de Calais àParis. Ils avoiene commencé àme donner une meilleure idée de lui ;mais ce n’efl que dans celui-ci que j’ai lu le vrai &le grand maître. LETTRE XXV. Ous auriez lieu de blâmer mon Vgoût, fi en parlant des peintures de Verfailles, je gardois le filence fur les curiofités les plus effimables, effets d’un art d’un genre affez approchant &bien plus ancien. Je n’ai rencontré nulle part une telle fuite de médailles ,ni une colledion lî furprenante de pierres gravées. Le nom du Dodeur Mead m’a fervi de paflêport auprès de M. de Boze Intendant de ce Cabinet ,qui lui rend tout l’honneur qu’il mérite ,&m’a reçu avec diftindion. Je n’ai jamais paffé de cems avec une fatisfadion
Lettre XXV. .2.4,9 fi véritable ,que celui que j’ai employé àparcourir cette derniere collection. il yaune Agathe onix de fix pouces de diamètre, qui eft un des plus beaux ouvrages de l’culpture. On yvoit les figures d’un homme &une femme dans un char traîné par des dragons. Je les pris pour Cerès &Triptoleme ;mais M. de Boze me prouva que c’étoit Germanicus &Agrippine fous ces caractères. L’apothéofe de Germanicus eft fur un autre Camée d’un très beau ftyle ; mais àmon avis inférieur au premier. Un autre qui m’a beaucoup frappé, eft un Alexandre d’un trèshaut relief &d’un goût parfait ,fur une Agathe orientale. Il yaun autre Camée magnifique dans une Agathe bleue fur un fond noir; on yvoit les figures d’un homme &une femme avec un arbre entr’eux :elle eft bordée de quelques caraétères Hébreux ; d’après cela il feroit aifé ,àdes gens peu verfés dans cette étude', de luppofer qu’elles repréfentenc Adam <Sc Eve :mais les caraétères font modernes y, &les figures antiques &belLv.
Lettre XXVI. min encre Paris &Lyon. Il yaun Prieuré donc les Eccléliafliques exerçoient autrefois l’hofpicalicé envers les étrangers ,ce qui avoit fait donner àla Ville le nom de la Charité;, mais ce pieux ufage efl aboli. L’Eglife conferve encore quelques relies de grandeur &même d’élégance ; mais elle tombe en ruine. J’ai été bien fatisfait de voir dans le choeur les figures de quelques animaux en mofaïque :elles font trèsbien exécutées r&font une belle Sc finguliere apparence. La Ville aune Verrerie qui lui procure un commerce affez confidérable. Elle aété ravagée autrefoisdans différentes occafions :les Vandales Pont brûlée du tems de Pépin ;&les Huguenots fous le régné de Charles IX. Où eft le pays qui ne porte pas des marques du progrès des armes Romaines ?On trouve àNevers des relies d’un édifice, où Géfar ,lors de fes guerres dans les Gaules,.établit des magasins de toute efpéce pour fesarmées. C’ell vifiblement l’endroit appelle. Noviadmum in Æduis ,qui
Lettre XX VL zrf feffc encore àprêtent une Ville de quelque importance. Elle eft fortifiée de bonnes murailles &de tours* &environnée d!un folié très profond. Elle aun pont de pierre de vingt arches fur la Loire. La Cathédrale eft ancienne; on yvoit en dehors quelques fculptures ,finon élégantes* du moins chargées de travail. Les Jéfuites yont un Collège fort bien bâti :&le Palais des Ducs de ce nom n’eft point un édifice méprifable ;la face en eft étendue & les jardins fort beaux ,fans être magnifiques. Le commerce de verrerie fleurit aufli dans cette Ville, &lui Erodait des richefi'es corrfidérables, ,e Tïéforicr de l’Eglife de Nevers aun privilège ou une diftinftion finguliere :il ale droit d’officier dans le chœur en bottes &en éperons 3 l’épée àla main &un faucon fur le poing. Ce dernier privilège paffie pour une marque d’honneur plus dif» tinguée que toutes les autres :auffi celui qui poflede cette dignité ,n’a* t-il garde de le laiffer perdre. E» allant de Nevers àMoulins *
55 £Lettre XXVI, on jouit d’un beau coup d’oeil que forme cette Ville &les environs ; au-delà le payfage eft encore fort agréable. Moulins par lui-même eft une Ville importante, &lituée dans une belle plaine, de tout tems il a été de quelque confidération ;mais les augmentations &embéliftèmens qu’on yafaits ,l’ont rendu un des plus jolis endroits de la France. La Ville eft bien bâtie jfes fauxbourgs font grands :le Château ,qui aété long-tems la réfidence de la branche aînée des Bourbons ,eft un édifice vé* Durable, &encore en afl’ez bon état. L’infortuné Duc de Montrnorenci y eft enterré dans une Chapelle que fa veuve afait conftruire. Le tombeau eft plus magnifique qu’élégant ; ©n yamis plus de dépenfe que de goût. Ce Duc aété une des viétimes du caractère inflexible du Cardinal de Richelieu. Il yadans cette Ville une fource d’eau fulphureufe,eftimée pour les mêmes maladies, que celles de Bach en Angleterre. Rouanne doit fon état floriflànt %fa foliation. La rivière navigable
Lettre XXVI. zty qui ypaffe, en afait une Ville de commerce. C’eft le magafin de beaucoup de Manufactures de Lyon; &un marché pour quantité d’autres qu’on yamene de l’occident de la France. Les Marchands en font les principaux habitans ,&ils ont tous des maifons d’un bon goût. Les Jéfuites ypoflédent auffi un Collège :les Eglifes des Capucins &des Minimes méritent d’être vûes. Tarare eft remarquable par un etpace de fort mauvais chemin qu’on trouve dans fon voifinage. C’eft une- 'montagned’au moins une lieue de longueur &difficile àtraverfer. On arrive àla Ville par un bois épais * dont la route eil raboteufe &défagréable. Voila ,mon cher ,le détail de ma route jufqu’à Lyon ,&tout ce qui m’a paru digne d’étre remarqué. Je m’étois propofé de vous parler de la Ville dans cette lettre même; mais la préface n’a point laide de place pour l’hiftoire.
Lettre XXVÎT. LETTRE XXVII. Yon ,dont j’avois deflei nde vous entretenir dès ma derniere lettre ,eft très-commodément fitué , au confluent de la Saône &du Rhône. La Saône pafle diredemenc au milieu ,&le partage ,pour ainfi dire , en deux Villes. Il occupe le penchant de deux collines, Sc le vallon qui les fépare jufqu’à la riviere. C’eft une Ville grande ,riche &élégante ,placée au milieu de l’Europe ,&l’une des plus fioriflantes du Royaume , par rapport au commerce ;tout bien confidéré ,elle peut bien pafler pour la. fécondé. Les rivières ont obligé d’y pratiquer quatre ponts ,tous excellens &bien bâtis. Vous l’avez déjà lu &entendu dire àtous ceux qui yont voyagé ,&vous me croyez rrop ponduel fx vous attendez de moi ,même en courant ,un détail de tout ce que j’ai rencontré. Ce feroiï aller contre mon plan ,&je ne fatisferai pas plus toi*» votre curiofité*
Eettre XXVII. lût J’ai négligé tous les objets qu’on admire ordinairement ici, pour vifiter un morceau d’antiquité remarquable &très-bien confervé. Cela ne reflemble àrien de ce que j’ai jamais vu ,&me rappelle une coutume dont peu de gens ont entendu parler. C’eft un Autel décoré de figures &expliqué par des infcriptions; fans quoi les emblèmes étoient inintelligibles. Cette antiquité ,qui m’a paru vraiment curieufe ,aété trouvée en 1704 dans les fauxbourgs de la Ville, où on la eonferve. C’efl; un Aurel de pierre régulièrement conftruit. JL’infcription rapporte l’occafion du facrifice qu’on yfaifoit ,ôc les figures fa nature. En voici les termes ;Pro falute lmp. Cœf Tit. Ælii Hadriani ,ant. Aug. pii pat. patrice t liberorumquc ejus &Jiatus colonial Lugdunenjîs. Au milieu de l’infeription eft une tête de bœuf ornée d’un collier de perles ,dont on voit les bouts pendans derrière fes oreilles. D’un côté de la pierre ,il yaune tête de bélier décorée du même collier que la
Xfi Lettre XXVIL tête du boeuf; de l'autre le Sacrum ytnabulum, inftrument qui tient un jufte milieu entre une épée &un couteau ,connu de ceux qui étudient les antiquités, pour avoir été employé dans ce tems aux facrifices. La tête du bélier n’a point d’infcription ;mais du même côté que le couteau ,eft écrit ,eujus me. Sonyclium factum eji Vidas DecembrisIl eft clair ,par la tête de bœuf <8c celle du bélier, que l’Autel étoit employé au facrifice, qu’on appelloit dans le premier cas Taurîbole , &dans le fécond Criobole-, mais le Tauribole ,comme le plus augufte &le plus folemnel ,eft devenu fon nom général. Il étoit ordinaire dans les Villes &les provinces principales, d’offrir de ces facrifices pour la fanté &la profpérité de l’Empereur. Le Tauribole en particulier tira fon origine précilément après l’inftitution du Chriftianifrne: fans doute c’étoit un ridicule qu’on vouloit jetter fur notre Baptême. Quoi qu’il en foit , la folemnité ,fi l’on peut fe fervir de ce terme ,étoit plus odieufe 8c plus
Lettre XXVI ï. horrible àvoir ,que tout ce qu’on a jamais imaginé en matière de religion. C’étoic une efpéce de baptême de fang ,originairement inftitué en l’honneür de la grande mere Cybèles il acontinué jufqu’à la fin de la fuperftition Païenne. Je mè fouviens d’en avoir vû tout le détail &l’explication dans Firmicius Maternus : voici ,autant que je puis me rappeller ,comment il fe faifoit. On creufoit un trou de dix pieds de profondeur ,fix de diamètre ,& un peu plus de longueur dans une pièce de terre àdécouvert ,&le plus fouvent fur une petite éminence. Le Prêtre habillé pompeufement avec une couronne d’or fur la tête , defcendoit dans ce trou :on en couvroit enfuite l’entrée avec des planches percées partout de grands trous, &placées àquelque diftance les uns des autres. On mettoit l’Autel àl’extrémité d’en haut; <5c quand tout étoit ainfi difpofé ,on conduifoic à la pierre facrée un bœuffort ,vigoureux &robuile, couvert de guirlandes &autres ornemens, &avec le front
Ü&l Lettre XXVII. doré. On lui plongeoir dans le cœur le facrum vcnafwlum ou inftrumenc de mort ;le fang qui fortoit àgros bouillons de cette large blellure, couloic en abondance fur le Prêtre par les jointures &les trous des planches. On tenoic la viétime au même endroit tant que fon fang couloit; l’Enchoufiafte pendant tout ce teins avoit foin de fe placer au-deflous de ces torrens de fang :d’abord il faifoit en forte que fes habits en biffent teints &imbibés depuis le haut jufqu’en bas,& enliiite avec fes mains ouvertes il en recevoit en quantité dont il 1e frottoit les jambes. Enfin iltournoit fa face vers le refte du fang qui couloic ,de maniéré que non-feulementjfa peau en étoit couverte, mais il en recevoit encore plus ou moins dans la bouche, les oreilles ,le nez «Se les yeux. La cérémonie fe faifoit àminuit àla clarté des flambeaux. Quand le fang avoit cefié de couler , on éloignoit la vi&ime ,on ôtoit les planches ;&le Prêtre ,devenu grand Pontife par cette cérémonie, étoit tiré du trou par les autres Prêtres affiftans.
Lettre XXVII. aflîftans. La foule qui l’environnoit » adoroit ce fpeétre horrible ,&on le conduifoit chez lui en triomphe comme un conquérant. Pourroit-on imaginer que la nature humaine fût capable d’inventer une telle cérémonie? peut-on concevoir qu’elle ait pu être adoptée comme un a£te de Religionï Tant qu’elle continua àêtre en ufage ,on la regardoic comme la plus relpeftable de toutes les cérémonies, &elle paffoit pour d’autant plus facrée, qu’elle étoit horrible &hideufe. LETTRE XXVIII. Nvous parlant d’un refte d’anJOj tiquité qui eft àLyon ,je n’aî pas du en omettre un autre qu’on m’a fait voir auparavant comme une curiofité bien plus grande; c’eft un difcours que Claude fit dans le Sénat ,en faveur du peuple de Lyon , pour prouver qu’il étoit digne d'être déclaré Colonie Romaine ,&d’avoir entrée au Sénat. Claude ,comme vous le fçavez ,étoit né àLyon ;il Tome 1, M
Lettre XXV11£ la terre ;elle eft compofée de petits cailloux, liés enfemble d’une maniéré furprenante, &avec un ciment aulfi dur que le marbre. Il eft évident par la direction de ce fragment, que la route conduifoit de Lyon àNarbonne. Le Tombeau des Amans que l’on confervoit autrefois près d’une des portes de Lyon, &qu’on luppofoit rappeller la mort de deux Amans, qui ,après une longue réparation ,s’y rencontrèrent <Sc moururent de furprife &de joye dans les bras l’un de l’autre ,adonné occafion àune jolie nouvelle qu’on lit dans l’Allrée :mais dans le fait, cette hiltoire n’a point d’autre fondement ,qu’une bévûe faite àl’occafion d’une infcription Romaine antique. Nous liions que dès le tems de Caligula on donnoit au peuple des fpe&acles publics àLyon. On dit aulîi que Claude yfit bâtir un Amphitéâtre :il yatoute apparence qu’il le répara &l’embellit; mais il doit avoir exidé bien avant lui. On en voit encore des ve.fl.iges :l’arêne ,
Lettre XXVIII. 27] quelques-uns des fiéges ,&les cavaux où l’on tenoit renfermées les bêtes fauves ,fe découvrent encore , &font excellens. Les Jéfuites yont un Cabinet de curiofités fort ample :les médailles yfont en grand nombre &la plupart très-bonnes. On voit une tête de Memnon en bifalte ou marbre noir ,qui eft un morceau d’antiquité très-eftimable ,&qui fut envoyée il yaquelque tems d’Egypte ,où on l’a rrouvé parmi des Momies. Ses poffeffeurs aétuels fuppofent qu’il ell plus ancien que le Décalogue. On y trouve auffi nombre des figures de toutes les Divinités Egyptiennes. On voit àl’Hôtel de Cheverir une repréfentation du Dieu Mithra, auquel on rendoit des adorations particulieres dans cette Ville; c’elt un Serpent qui apour infcription ces mots, Soli inviclo. ©0 0 Mv
&74 Lettre XXIX. ^LETTRE XXIX. COmme je partais de quitter Lyon ,on m’a fait rire avec ïe nom de la porte aux ânes de S. Saphirin.On prétend qu’ils fourniflent leur carrière auffi bien que des chevaux ;mais qu’il n’y ani force ni adreffe qui puifl'e les faire avancer un pas plus loin. Je me fouviens d’avoir vû en Angleterre l’exemple d’une efpéce d’intelligence femblable dans cet animal. 11 yaquelque part vers la route du nord un puits profond ,d’où un âne tire l’eau en tournant autour de fon embouchure. L’animal connoit le nombre détours nécelîdire pour amener le fçeau à la portée. Il les fait fans être pouffé &fans s’arrêter; mais aulfi on l’affommeroic de coups, plutôt que de le Lire avancer un pas de plus. Je n’ai fait qu’entendre parler de ces animaux de porte. Je vous écris aujourd’hui d’Avignon ,où je fuis arrivé par eau, Le Rhône eft fort rapide »
Lettre XXIX. 275 Jmais nous l’avons defcendu avec plaifir dans le coche de Lyon. Vous croirez fans doute mon compagnon mort; car depuis un mois,lefeul mot nous de la derniere phrafe aété la feule preuve que je vous aie donnée de fon exiftence. Nous fommes toujours enfemble; mais il apeu de goût pour les curiofités qui attirent mon attention ;&àvous dire le vrai , àma honte ,je n’en ai pas tant que je voudrois pour fon genre favori. A notre débarquement, il m’a prié de le laifler quelques momens feul ,j’y ai confenti ;peu après il eft venu me rejoindre avec un homme qu’il avort loué pour aller dans la riviere ,& qui portoit une gro.de bradée de rofeaux mouillés. Ce n’efl pas un des défauts de mon compagnon ,de s’embarralfer de bagatelles. Le garçon a jetté fa charge àl’endroit qu’ri lui a montré, c’efl-à-dire ,par dedus nos valides. J’eus beaù crier ;il n’y prit pas garde ,tant que fon homme fût congédié; &alors il n’en eut pas plus d’égard pour mes repréfentations jil avoit trop d’envie de parler Mvj
*7* Lettre XXIX. pour avoir le tems de m’écouter. tira une tige de ces plantes &me montra jàce qu’il précendoit, une des curioficés de la nature les plus iîngulieres. Je n’avois pas plus de goût pour cette rareté ,que lui pour ce qu’il yavoit dans nos valifes. ïsfous parlions tous les deux fans nous entendre ;enfin je fus obligé d’éloigner les herbes moi-même ;&tandis qu’il vouloit m’apprendre pour quelle railbn il les avoit fait apporter, je tâohois de lui montrer le mauvais état où l’eau qui en découloit dans la valife àdemi -ouverte ,avoit mis tout notre bagage. Quand j’eus mis ordive àcet inr convénient, je l’écoutai, &j’examinai la plante avec lui. En effet j’y trouvai quelque choie de bien fingulier. Le tout confiffe dans une petite racine avec de longues feuilles qui en fortent :du milieu d’elles fort une tige de de* xou trois pieds de longueur, &fi foible .qu’elle n’eil pas en état de fe fqutenir ;ce qu’il yade plus étrange ,c’eff que cette tige n’eft pas droite ,mais tortillée en ligne fpira-
Lettre XXIX. 277 le, comme un tirebouchon ,ou plutôt comme ces relforts de fil de fer qu’on fait en tortillant le fil autour d’un petit bâton. Cette fingularité me frappa ;mais nous ne rendîmes à la nature que la moitié des éloges que nous lui devions, jufqu’à ce que nous eûmes confidéré entièrement cette plante ,ou que nous en connûmes l’ufage. Le deflein de la nature eft que chaque partie de cette plante foit plongée dans l’eau à l’exception de fa fleur; car au haut de chaque tige il yen aune grande ,longue ,& àpeu près femblable àune fleur leule qui fort d’un bouquet de jaffemin. La nature veut auflî que cette fleur foit féche en tout teins ;la chaleur du foleil lui eft néceflaire pour faire ouvrir les graines, renferméesdans un godet àfa bafe ;&au contraire, il faut, pour être en bon état, que le relie de la plante foit fous l’eau. Le Rhône eft une riviere dont la profondeur eft incertaine, même dans des endroits voifins les uns des autres :fi les graines de c'efte plante, ou les tiges latérales qui fortent d«
i78Lïttb eXXIX. .la racine, en produifoient de noU> velles àdifférentes profondeurs, comment la fleur pourroit-elle être portée au fommetdanschacune, de maniéré qu’il n’y eût que cette fleur qui fût hors de l’eau ?D’ailleurs de toutes les rivières ,le Rhône eft encore une des plus fujetres à des crues d’eau fubites :dans ce cas , comment la plante ,qui ne fait que fleurir àfa maniéré ordinaire àquatre pieds de profondeur ,pourra-t elle être tenue dans fon état requis ,&avoir fa fleur hors de l’eau ,s’il yen ade fix pieds de profondeur ?ou comment la tige qui ne peut pas fe foutenir par ellemême ,pourra t-elle ne pas tomber fur la furface &pourrir, quand la profondeur de l’eau viendra àdiminuer &àlaifl'er àdécouvert un ou deux pieds de tige ?Tous ces inconvéniens font prévenus par la forme fpirale de la tige. La nature lui a donné par-là le pouvoir de s’allonger &de fe raccourcir fuivant le befoin ,&fi fubitement ,que quelque prompte que foit la crue ou la diminution de i’eau ,l’allongement ou le
Lettre XX IX. 279 *retiremenc de la tige fe fait en mêmetems :le même méchanifme lui Ceft avec autant de facilité àdifferentes profondeurs. Nous en avons étendu une tige de plus d’un pied >fans aucun rifque de la rompre ;&elle a repris d’elle-même fon premier état , avec une facilité merveiileufe. Par ce méchanifme ,dont on ne voie point d’exemple dans aucune autre plante de la Nature ,la fleur du Vallifneria, c’efl ainfi que mon compagnon abaptifé cette plante finguliere* fans doute du nom du Naturalifte Italien qui l’a trouvée ,efi toujours maintenue àla furface, quelque profonde que foit l’eau ,8c quelque changement fubit qui yarrive. .Par ce moyen le foleil fait ce qu’il faut pour mûrir le fruit, jufqu’à ce que les graines fe répandent bien mures fur la furface de l’eau. Elles yflottent pendant quelque tems; 8c quand elles en font entièrement imprégnées ,elles tombent au fond 8c yprennent racines. Mon compagnon fut charmé de me voif fatisfaic de cette obfervation. Pour m’y cou-
280 Lettre XXIX. Srmer encore plus ,il fit apporter dans la chambre un grand vai'e plein cï’eau. Il ymic quelques-unes de ces plantes les plus vigoureufes, dont la tige étoit plus d’a moitié hors de l’eau ,&d’autres fi courtes ,qu’elles yétoient plongées entièrement. Il m’avertit en même tems qu’il ne falloit pas s’attendre àun changement aufiî prompt, que fi elles étoient dans le lieu même de leur croilTance :mais quand nous les examinâmes le lendemain matin, elles avoient toutes adapté la longueur de leurs tiges à la profondeur du vafe ;&la fleur dp chacune ne faifoit que flotter julte fur la furface. Souvent en cherchant «ne chofe ,les Naturaliftes en trouvent une autre. Nous remarquâmes alors quelque chofe de fort fingulier, àquoi nous ne nous attendions pas :mais on vient m’appeller. Je n’auroispas le tems de vous marquer le relie de mon hiftoire ;ainfi trouvez bon que je la réferve pour une autre lettre.
Lettre XXX. 2S1 LETTRE XXX. JEvous ai dit que nous avions fait une découverte ,en obfervant fur la plante finguliere que Mr.M.... avoit apportée avec lui. Je dis nous; car comme il ell naturel de s’intérelTer àce que nous aimons ,je puis dire que j’y ai quelque droit, par le plailir que cette obfervation m’a caufé. Tandis que je m’amufois àconfidérer la partie intérieure d’une des fleurs qui étoit alors parfaitement épanouie, mon ami, toujours aux aguets ,vit remuer quelque chofe autour de la racine. Il fit apporter un nouveau vafe plein d’eau ,coupa la tige de la plante ,&jettant le relie dans ce petit vafe, il fixa fes yeux deflfus &m’appella pour confidérer la partie où il avoit apperçu auparavant quelque mouvement. Il me dit de regarder àla bafe de chaque feuille, 8cme fit voir précisément, dans l’angle qu’elle forme en for-
288 Lettre XXX. mes que ces côtes n’étoient pas adhérentes àune furface unie &continue, mais détachées &féparées. En effet elles fe détachèrent 5c fe féparerent les unes des autres. L’ouverture au fommet s’élargit ;&en tombant toutes de côté, comme autant de rayons fortant du même centre ,elles formèrent une figure plate 5c circulaire , très-belle fous cette nouvelle forme , fi parfaitement différente des autres; chaque animal parut pourtant abfolument femblable ;&je ne penfe pas avoir jamais rien vû de plus beau. Ils avoient alors environ un tiers de pouce de diamètre chacun, 5c leurs bras tout à-fait féparés &en mouvement, avoient de belles couleurs variées ;5c comme ils fe remuoient au foleil ,ils paroiffoient en avoir encore plus :les plus fortes couleurs étoient le pourpre ,le bleu 5c le jaune ,toutes fort vives ;mais leurs ombres s’y mêlant auffi par le mouve- *ment continuel de cesbras, formoient une variété de nuances inexprimable. Au centre du corps étoit une grande ouverture en forme de croiffant ,que l’anitual
Lettre XXX. ^8? l'animal ouvroit &fermoic fréquemment, pendant la vibration de lés bras. Quoiqu’elle fut d’une grandeur difproporcionnée ,je la prenois pour une bouche; mais mon Mentor, bientôt après, trouva moyen de me faire voir que ce n’étoit qu’une ouverture ou une efpéce de trou ,dans lequel l’animal recevoit &retenoit les autres animaux ,dont il faifoit fa nourriture; &qu’il yavoit au centre de ce trou une bouche véritable, beau-- coup mieux proportionnée àla gran*> deur de l’animal. Nous n’eumes pas long-tems obfervé ces animaux fous cette nouvelle forme ,qui ,àl’exception de leur mouvement ,leur donnoit plutôt l’air des fleurs de la plante que d’aucune efpéce d’animaux ,que l’un d’eux, en qui nous avions remarqué un mouvement plus violent que dans les autres, fortic des limites de fa cellule ,s’avança en dehors en rampant, &ne refia attaché au fond que par un petit filament délié & tranfparent, qui lui formoit une efpéce de queue. Dans cet état il reTomc /. N
V)o Lettre XXX. prit encore une nouvelle forme & de nouveaux mouvemens :une partie des rayons lui fervoit d’autant de pieds pour grimper le long de la tige ;&les autres en firent de même. Le tout fembloic alors fort différent ;au lieu de petits globules d’une gelée informe au fond des cellules ,on voyoit autant d’étoiles radiées attachées aux tiges ou rudimens des feuilles auprès de ces cellules ,&lançant leurs rayons au hasard ,d’une maniéré rapide &trèsamufante. Mon ami qui en examinoit un, ayant lai (Té tomber fon verre dans l’eau ,le trouble qu’il y occafionna, produific un effet imprévu. Tout ce que nous admirions, difparut en un inffant; ces infeétes fe retirèrent tout d’un coup dans leurs trous ;&l’on ne vit plus que la même maffe informe de gelée qu’on avoir vue auparavant. Tandis que nous admirions cet événement, mon ami m’en donnoit l'explication^ il en profita pour prouver fes affermons, Si s’informer lui— fnêfpe d'ung choie dont il n’avoiç
Lettre XXX. 291 connu l’effet que par des obfervations -à-peu près femblables. Il me die que cette forme gélatineufe écoic l’érat de repos de l’animal ,&celui dans lequel il fe blottit àla moindre apparence de danger ;mais que quand tout eft tranquille, l’autre état eft la forme qu’il prend pour chercher fa nourriture. 11 verfa toute l’eau du vafe qui étoit la plus claire que nous avions pu avoir, ne voulant qu’obferver la forme de ces animaux ;àla place il en remit d’autre qui avoit coulé de la botte de ces plantes, &yjetta en même tems trois ou quatre nouvelles tiges. L’autre fluide ne contenoit point d’infeéles; mais celui-ci en avoit une multitude de forme &de grofî’eur différentes ,qui nageaient par-tout avec agilité ;leur mouvement au lieu de détourner nos animaux , les attira &les fit fortir plutôt qu’ils n’euffenc fait fans cela. Le vafe fut placé au grand jour, &nous vîmes ablblurnent tout ce qui s’y paffoit. Quelques momens après que tout fut difpofé ,les rayons Nij
Æpi Lettre XXX. des infeâtes aux bafes des différences feuilles de la plante, fe trouvèrent tous déployés de même qu'ils l’avoient écé auparavant ;auflitôt ils reprirent le même mouvement de vibration ,mais avec plus de rapidité. Le deffein &l’uiage de cette agitation n’étoit plus un myftère. Ce n’étoit pas, comme nous l’avions cru d’abord ,pour fe jouer &par amufement; mais elle étoit très-importante pour l’animal. Les animalcules qui avoienc été les habitans de l’eau, &beaucoup d’autres attachés aux tiges des plantes qu’on yavoit jettées, &qui les avoient quittées pour lors, oageoient enfemble pèle mêle de tous côtés. Il yen avoir de bien des fortes de grandeurs différentes ;mais les plus gros n’avoient encore aucune proportion avec la grandeur de l’animal qui étoit l’objet principal de notre oblervation. Comme ils Jfot-r toient en liberté, il nous parut fort fmgulier d’abord de les voir courir à chaque inflanc àleur deftruétion ;ils devenoient tous indifféremment la proie des infeétes que nous obier-
Lettre XXX. vions; mais comme ceux-ci ne fortoient point de leur place pour aller après eux ,nous étions furpris qu’il en vint un fi grand nombre àleur portée. Toutes les fois que nous en remarquions quelques-uns nageant aux environs d’un des gros ,au lie'u d’éviter le danger ,il fembloit s’y précipiter de lui-même. Je me rappellai alors une vieille biftoire qu’on raconte de la fafcination des Serpens àSonnettes ,&des oifeaux &autres animaux dont ils font leur proie ,qui au lieu de les éviter vont fe fourrer dans leur bouche. Mon ami me répondit gravement, que nous examinerions dans quelque autre tems le mérite de cette hilloire ;mais que pour le préfent il entrevoyoit de quoi pouvoir m'expliquer tout ce que nous appercevions. Il me dit de jetcer les yeux fur un de ces infedes bien vigoureux &dont les rayons faifoient des vibrations fort vives. 11 me fit obferver que même dans ce cas tous n’avoient pas ce mouvement, mais feulement les deux tiers à-peu-près.
294 Lettre XXX. Nous apperçumes les diftances qui étoient entre les rayons en mouvement &ceux qui étoient en repos ; &on voyoit l’eau pafier entre ces derniers comme un courant &même avec quelque forte de rapidité. En jettant les yeux attentivement vers la partie fupérieure de l’animal , nous vîmes que le mouvement étoit continué dans l’eau ;&enfin nous diftinguâmes que la vibration réitérée de ces rayons dans une certaine diredion, formoit une efpéce de courant ou de tournant dans l’eau autour de l’animal ,qui l’attiroit d’une étendue un peu plus grande que la circonférence de tout l’animal ,jufqu’au centre de fon corps , &la faifoit palier par les ouvertures d’entre les rayons en mouvement & ceux qui étoient en repos. Ce que nous avions regardé comme un ade volontaire dans les petits animaux qui fer.voient de pâture àcelui-ci ,nous parut alors une nécelîité j le tournant d’eau entraînoit tout ce qui étoit allez petit pour être fai ft .par les mouvemens ;&tout étoit
Lettre XXX. 29 y obligé de courir àune perte cer* taine. Dans ces circonfbances nous con> mençames àconfidérer plus exactement la maniéré dont notre animal fe nourrilloit. Si l’infefte ,entraîné •par le courant ,étoit fort petit, il le laiffioit palier librement àtravers l’eau fans l'arrêter; mais s’il étoit plus •gros, fon fort dépendoit de l’endroit du corps fur lequel il tomboit ;fi c'étoit auprès de la grande ouverture, qu’on peut appeller une faude bouche ,&qui eft au centre du corps de l’animal ,il yétoit englouti :s’il palloic plus loin, l’animal vorace ne le donnoit aucune peine pour s’en allurer ,&le laifToit échapper. Un plus gros animal s’offroit il ,la fcene étoit différente ,s’il tomboit immédiatement dans la bouche ,il étoit englouti comme les autres ;mais fi •c’étoit vers l’extrémité du corps & hors de -portée ,alors les rayons faiToient l’office de mains,l’empêchoient de rouler dehors, &fe courbant en dedans ,l’entraînoient vers l’ouver* ture jufqu’à ce qu’il yfût entré. Niv
2.ç)tz Lettre XXX. La diverficé des infeétes qui s’offroient àêtre la proie de ces animaux voraces „nous fournit encore plus de commodité pour admirer les moyens que l’auteur de la nature afournis aux plus petits de fes ouvrages :en effet nous avions bien raifon d’adopter l’ancienne remarque ,que fa fagefle ne fe voit fi bien nulle part que dans les plus petites de fes créatures. Nous fixâmes les yeux fur un animalcule plus grand que les autres : fa forme reffembloit allez àcelle d’une Shrimp ;fa grolfeur égaloit àpeu-près le tiers de celles, fi 116 nous obfervions ;&il avoir non-feulemenc des jambes, mais encore des efpéces de nageoires. Son mouvement étoit prefte, &fa figure annonçoit quelque chofe de fort &robulte :nous l’avions vu plufieurs fois traverfer les petits tournans d’eau formés par les rayons de ces créatures ,&paffant par delfus indifféremment, tandis que des animalcules plus petits qui paiïbient auprès, étoient attirés &engloutis. Enfin. nous vîmes une nouvelle
Lettre XXX. 297 fcene :l’animal qui avoir fi fouvent nagé par delîus le courant ,formé par les rayons de l’infedfe avec une entière lécurité, pafl’a beaucoup plus près du corps d’un autre ,il fe trouva précifémenc que c’étôit celui que nous étions àportée de mieux voir : cet incident étoit heureux pour nous, &l’événement fut très -furprenanr. L’infeéte ne vit pas plutôt l’autre dans fon cercle ,qu’il le ferma fur lui. En un inftant tous les rayons furent retirés en en haut &formèrent une efpéce de pyramide, comme ils avoient paru d’abord ,avec cette différence qu’elle étoit plus groffe &plus courte. Le corps de la viétime fut enfermé au dedans, &l’on n’en voyoit plus que fa tête au dehors. Le combat fut long &opiniâtre :la viétime elfayant de débarraffer fon corps, &le ravifl'eur de le tirer en dedans. Quand les forces commencèrent àmanquer au plus petit, il eut recours àfa bouche &à une efpéce de patces fourchues comme celles de l’écreviffe, avec lefquelles il mordoit, pinçoit &bleflbit les •rayons ;fes efforts furent vains :le Nv j
i|04 Lettre XXXI. férens pays ,par rapport àla libéra-' lité aulfi bien qu’à l’éclat ,leur tienc lieu de vertu ,&entretient cette magnificence &cette difpofition àl’hofpitalité ,qui rendent Avignon célébré à très-jufle titre. On trouve dé l’autre côté du Rhône jVilleneuve. En traverfant la riviere en cet endroit ,nous vîmes les ruines d’un pont de bois ,qui pa^- roît avoir été un afiëz bon bâtiment. Il n’en refie que deux ou trois arches entières du côté d’Avignon. Les habitans ont pour ce pont une efpéce de vénération ,&l’appellent l’ouvrage de S. Benezet ,qui fut eanonifé par un des Papes réfidans à Avignon. On allure que c’étoit originairement un pauvre Berger ,qui àl’âge de douze ans avoir appris l’arcliiteélure par miracle ou par inspiration ,&alaiflfé plu fieu rs ouvrages qui annoncent un Artilte confommé. On vanteà Avignon plufieurs édifices publics, qui font magnifiques & pompeux. La Cathédrale, dédiée à la Vierge, ell un bâtiment élégant Si bien décoré de peintures $le grand
Léttre XXXI. 305' Aütel elt fuperbe. On yvoit nombre de tombeaux curieux <3cquelques-uns très-nobles. La mémoire de Benoît XII yelt célébrée par un maufolée très-élégant. Le fameux Pape Jean XXII aauffi dans cette Eglife, où il elt enterré ,un tombeau magnifique. Vous avez dit ànotre ami G.... que fi un de fes parens éloignés, je dis éloigné àtous égards ,avoit demandé àtoute autre que lui au monde ,quel forte d’homme il étoit ,il ne lui auroit jamais laiflfé un fol. Je n’affurerois pas qu’il en ait été de même de Jean XXII avec la Papauté ;mais affurément Jean fut le premier àqui la bonne opinion de foi-même l’aie jamais procuré. Il s’éleva au Conclave ,après la mort de Clement V , des divifions qui paroilToient difficiles àaccommoder. *Les Cardinaux convinrent de s’en rapporter àun d’entre eux pour décider l’affaire. Ils choifirent le Cardinal Doffà ,qui à l’inftant fe nomma Pape lui-même, &prit le nom de Jean XXII. Beaucoup de Papes ont établi par prédilection leur fiége àAvignon.
5ô6Lettre XXXI. Tous ceux qui ont régné depuis Clement Vjufqu’à Grégoire XI, pendant l’efpace de foixante-douze ans, yontdemeuréainfi; d’autres l’ont fait par un motif tout différent. 11 ya eu un tems où les factions <$c les menaces du dehors ont tellement intimidé le Conclave, que l’on nommoit des Papes &auffitôt on en élifoit d’autres. Le Concile de Confiance amis fin àce fchifme turbulent: mais jufques-là chacun des Papes excommunioit fon antagonifte ; 6c des deux Pontifes dont l’Eglife étoit honorée en même tems, le plus foible réfidoit pour l’ordinaire à Avignon _, &lailfoit Rome àfon rival plus puifiant que lui. L’Èglife des Céleffins m’a occupe plulieurs heures, je voudrois fçavoir où en employer autant demain avec le même plailtr. Elle offre un des meilleurs morceaux d’ouvrage de mofaïque 8c des plus complets que j’aye encore rencontrés ;c’elt un travail infini qui repréfente Jefus-Chriff portant fa Croix. La vie &les miracles de S. Pierre de Luxembourg ,font
Lettre XXXI. 307 aiïez bien peints fur les murs d’une Chapelle qui lui eft dédiée. Ce noble Saint fut élevé àla dignité de Cardinal àl’âge de dix-huic ans, à caufe de fon éminente fainteté; & on rapporte comme une aétion digne de louange ,fur le tombeau de Clément VU ,que ce fut lui qui donna le chapeau àce jeune Saint ,éclatant en miracles, miraculis corrufcatitem , ce font les propres termes. Vous avez entendu parler du trèscélébre Monarque René ,ce Roi Peintre &Muficien ,qui ,comme Annibal perdit le monde pour une maîtreffe ,abandonna pour un fujet guère moins honorable dans un Souverain ,la plus belle occafion de recouvrer Naples fur la maifon d’Arragon :mais il eut ce qu’il vouloir ; que les ambitieux fuivent leurs propres idées. J’ai une raifon très finguliere de vous parler ici de ce Roi extraordinaire. 11 n’étoit pas tellement dévoué aux Arts , qu’il négligeât tout-à-fait le doux penchant de l’amour. Il avoit une maîtreffe favorite. Nous avons de fes amours des
308 Lettre XXX L mémoires ,tels que le monde romanefque n’en peut pas fournir de femblables. Cette Dame infortunée mourut »tandis qu’il étoit allé en pélérinage àJérufalem. Afon retour il fit ouvrir fon cercueil, &comme un trophée de fa dévotion &de fon amour ,il peignit de fa main la figure de la plus belle femme de fon iïécle ,qui n’étoit plus qu’un fquelette empeffé. Ce tableau fut confacré comme un mtmento mon ,aux beautés d’Avignon ,&on le conferve dans la facrillie de l’Eglife que je viens de nommer. Il n’eft pas trop mal pour un morceau de ce tems; le ftile dans lequel il eft fait, eft une preuve fuffifante de fon autenticité: mais je fuis sûr qu’on ne trouvera pas dans tout le monde un fujet auffi hideux. L’Eglife des Cordeliers contient les reftes de la célébré Laure ,cette Dame qui ,fi nous en croyons des gens moins enthoufiafles &moins amoureux que Pétrarque ,polîëdoic les differentes perfections du corps êi de l’efprit ,dans un dégré fupé-
Lettre XXX I. 309 rieur àtoutes les perfonnes de Ton fexe. On aconfervé fa figure dans beaucoup de tableaux :il en faut excepter ,fi je m’y connois bien ,un fameux portrait que j’ai vu dans une maifon particulière voifine de cette Eglife ,5c qu’on prétend être original. En effet il nous donne d’elle des idées qui ne fe rapportent point du tout àla defcription qu’en a faite Pétrarque. Peut être que la couleur des cheveux de ce portrait inconnu eft la feule chofe qui afait croire que ce fut le fien ;ils font plutôt rouges que d’un blond doré. Ses autres portraits repréfentent une très -belle perfonne :elle aun air de modeftie &de bon fens qu’on ne peut pas décrire, ni même concevoir, avant d’avoir vu ces tableaux. Les qualités de fon efprit ont été fuffifammenc décrites par le Poète fon amant 5c par les contemporains ; mais le plus grand éloge qu’on en ait jamais fait ,c’eft que le Pape alors régnant, offrit àPétrarque, qui étoic dans les Ordres, une difpeni'e pour l’époufer :elle n’en étoit
jio Lettre XXX I. pas trop éloignée ;mais il s’en excufa par un compliment: fort heureux. Le îeul monument de cette fille li célébré pendant fa vie ,confifte en une tombe toute fimple, fans autre ornement qu’une molette qui étoic les armes de fa famille ,&une infcription latine faite après coup ,par un Gentilhomme Portugais, qui paflà par Avignon dans le cours de fes voyages ,&qui la fit graver àfes dépens fur la tombe. Deux fiécles après la mort de cette femme célébré ,on découvrit un vieux rouleau de parchemin que Pétrarque avoir placé fous fa tête en la mettant dans le cercueil ,&qui contenoit quelques vers Italiens trèsélégans. On le conferve avec grand loin dans la Sacriftie de cette Eglife. Il fut découvert, lorfque François I. fit ouvrir le tombeau pour voir les reliques d’une femme ,qu’il regrettoit que la fortune eût faic naître dans un tems fi éloigné du fien. .Ce qu’il yaenfuite de plus digne d’être remarqué dans cette Ville, .confifte en deux Eglifes appartenait-
Lettre XXXI. 3rf tes aux Jéfuices; qui font des édifices fort beaux &fur un bon plan ; quelques tombeaux plus remarquables par leur quantité ou par la beauté du marbre que par leur fculpture, dans l’Eglife de S. Martial ,qui appartient aux Bénédictins ;&celui du Cardinal Damien dans l’Eglife de S. Didier ,qui eft un peu plus élégant que les autres. Cette Ville aune Univerfité, un Tribunal de l’Inquifition, &une Monnoie, où on fabrique des efpéces aux armes du Pape. Les Juifs yont auffi une Sinagogue : mais ils font obligés de porter un chapeau jaune pour les diftinguer ; Sc en général on les tient allez pauvres. Il yade l’autre côté du Rhône un Couvent de Chartreux, qui ont dans leur Eglife quelques bons tableaux, Je n’ai pas voulu me refufer le plaifin de. vibrer le Parnaiïe de Pétrarque. C’eft une montagne qui domine fur la vallée de Vauclufe, où eft la fontaine de ce nom qui eft la fource de la Sorgue, Je ne pus voir fans vénération le lieu où quelquesyjtes des plus belles élégies du mon-
3T2 Lettre XXXI. • de ont été compofées -, je m’imagînois entendre les cavernes &les rochers répéter encore le nom de Laure ,qui réfonnoit fi bien jadis dans la bouche de Pétrarque. Mon compagnon de voyage obferva que cet endroit doit avoir été autrefois couvert de la mer, &m’alTura que de fa vie il n’avoit vu tant de Con~ chœ anomiœ ,ni de fi belles. LETTRE XXXII. Evoici arrivé àAix ,capitale 1V1 de la Provence, cette Ville, la mieux fituée que j’aye encore vûe, eft dans une plaine délicieufe, arrofée par l’Are ,petite riviere claire & rapide. Elle eft environnée, àune certaine diftance, de montagnes , dont tous les côtés fourniflent des fources &de petits ruiiïeaux. On ne peut la regarder d’aucun endroit, qu’on n’apperçoive un Amphithéâtre ,auprès duquel tous les ouvrages artificiels des Romains feroient une pauvre figure. Malgré toutes ces beautés
Lettre XXXÏI. 315' beautés, le pays eft plein de rochers. &de montagnes ,&prête plus à l’admiration, qu'il n’a d’utilité. Que les hommes envilagent les chofes bien diversement !avec tous les éloges que je viens de faire de hSituation d’Aix, les habitans changeroient volontiers leurs montagnes agréables pour des pâturages ordinaires ,& préféreroient une riviere bourbeufe qui ameneroit des vaiifeaux le long de leurs quais, àcette petite riviere, dont les eaux limpides laiflent voir les petits cailloux qui en garniflent le fond. La plupart des fources qui viennent des montagnes d’autour d’Aix font médicinales. C’ell là, fans doute ,ce qui aengagé le peuple ày bâtir une Ville ,long-tems avanc qu’on eût entendu parler des Romains dans les Gaules. Aix ,dans fgn état aétuel, eft pourtant, fans contredit, d’origine Romaine. Il fut bâti par Sextius Calvinus ,Général de cette nation viétorieufe ,&appellé de fon nom Aquœ. Sextiœ. Il en lit une place d’armes ,&les RoTo/ne LO
32 oLettre XXXIII. vent mention ,quoiqu’à la maniéré donc Gél’ar en parle ,on croiroic que deux des trois iiles qui forment l’entrée de l'on port ,(ont forties de la mer depuis fon rems. Il ne parle que d’une feule ;&il n’eft pas poflible, fuppofé qu elles exiltaflënc toutes les trois ,de déterminer laquelle il entend. La Ville elt fituée fur le bord d’une belle Baye dans la Méditerranée. Quand on yentre par mer , les forty& la citadelle, les Couvens &les Eglifes ,&l’étendue des bâtitimens qui font encre &au-delà ,offrent tout àla fois la vue la plus majeftueufe &la plus agréable à peindre. L’intérieur n’eft pas moins élégant que les dehors, vus àune certaine diitance. Marfeille, qui dans les anciens tems ,étoic fi célébré pour fes Ecoles de Littérature, que les Grecs, les Romains &les Gaulois fe taifoient tous un honneur d’y avoir reçu leur éducation, qui obtint le privilège d’Alliée de la République ,en refufanc de fe foumettre ,jufqu’à ce que Céfar la fojnima comme une place
Lettre XXXIII. 321 conquife ,n’eft pas àprélent dans un état inférieur àce qu’elle écoit autrefois. C’eft une des plus grandes &des plus (loriffantes Villes de France; les bâtimens en font plus magnifiques que dans la plupart des autres ;Sc ce qu’elle ade plus important &de plus honorable pour elle ,le commerce yeft plus fort que dans aucune Ville de la domination des François. Si la nature l’a favorifée du côté de la fituation ,elle lui aalfuré cet avantage par fa force. Il ne peut entrer dans le port qu’un feul vailTeau àla fois ;&il eft facile de le fermer avec une chaîne ;il eft ovale & environné d’un quai très -fpacieux. De-là la Ville s’étend toujours en montant, &la montagne qui eft derrière ,forme le plus bel amphithéâtre qu’on puifie imaginer. Il yaun château très-fort fur led’lf, qui eft la plus petite des trois lfies qui font dans le port. La citadelle eft pareillement voiline du port ;c’eft un beau bâtiment qui commande toute la Ville, &fes ouvrages extérieurs avancent u’auport. La Ville eft bien flan-
Lettré XXXIII. quée de murailies ,de tours &de baftions. Louis XIV qui en connoiffoit toute l’importance ,l’a non-feulement augmentée ,mais encore fortifiée confidérablement. Les ouvriers font plus nombreux dans cette Ville que dans aucune autre du Royaume , Si on ycompte communément cent vingtcinq mille habitans. On dillingueles bâtimens des différens tems ,par ce que l’on appelle la vieille Ville &la neuve. Dans la vieille, les maifons font pauvres, & les rues étroites &vilaines. La neuve e/l une des places les plus élégantes qu’il yait en Europe. Le cours eft fans difficulté la plus belle rue de toute l’Europe. La principale entrée de la Ville le traverfe $il yade chaque côté des maifons magnifiques & îégulieresj 8c les deux rangées en font fi éloignées ,qu’on aplanté entr’elles de grandes allées d’arbres. Ala droite du cours e/l la Ville neuve , l’arfenal ,la bourfe ,&le quai qui <eft terminé d’un côté par une belle rangée de bâtimens ,&de L’autre par un baffin capable de recevoir cincj
Lettre XXXI II. cens vaiifeaux àl’ancre ,àl’abri de tous les tems. Les portes ,au nombre de fix, font bien bâties :les patrons de la Ville , S. Lazare &S. Viétor ,ont leurs ftatues, allez bien exécutées, fur la porte royale qui ell la principale. La Cathédrale ,dédiée au premier de ces Saints ,ell un édifice tout àfait fingulier ;il ell fort ancien &d’une forme irrégulière ,obfcur ,défagréable &fitué dans le plus vilain quartier de la Ville. On prétend communément que c’étoit autrefois un Temple des Païens ;on yvoyait la ftatue d’une Déeiïe d’une nature univerfelle, appellée Cybèle ,Ilïs, ou la Diane d’Ephefe. Car toutes ces Divinités fe trouvent confondues dans cette figure ;&la plus grande partie de ceux qui l’ont nommée ,ont donné nai fiance àl’opinion ,que le Temple étoit bâti en fon honneur; mais c’eft un fondement bien léger ,pour appuyer une conjecture avec tant de confiance. On ne fçauroit concevoir combien l’erreur fe multiplie aifément ,ôe Ovj
324 Lettre XXXIIL avec quelle facilité l’efprit d’enthoulîafme palfe ,d’imaginer une chofe à en aflurer une autre. De l’imagination que la Diane d’Ephefe yaété révérée ,ils ont affuré que Ste Marie Magdeleine aconverti cette Ville. Non-feulement on prétend qu’elle a pris pour cela des peines infinies; mais on montre une petite Chapelle vis-à-vis la porte de l’Eglife ,qui, à ce qu’on certifie ,aété bâtie fur le ïerrein même, où elle avoit coutume de fe placer pour prêcher auit îiabitans la religion chrétienne, lorfqu’ils entroient au porche du Temple dédié àleur Idole. Comme il n’y a maintenant d’autre fondement que la plus vague conjedure, pour prouver qu’il yait jamais eu là aucun Temple Païen ,le refie de la tradition n’eft affurément pas mieux appuyé :quoi qu’il en l'oit ,les Marfeillois reconnoiflènt que leur converfion fut l’ouvrage de cette Sainte. Ils con fervent ,avec beaucoup de vénération ,un crâne qu’ils difent être celui de S. Lazare fon frere. Quels que puifl’ent être votre ju-
Lettre XXXIII. jiÿ gement &mes idées ,par rapport àeette relique facrée, j’en ai vu une païenne qui m’a donné beaucoup de plaifir ,&qui porte avec elle des preuves de fon origine :elle eft dans la cour au devant du Palais de l’Evêque ;c’eit une colomne d’ordre compolite ,grande ,entière &bien belle. Ce monument ,un des plus beaux de cette efpéce que j’aye encore rencontré ,donne une très-haute opinion du bâtiment auquel il aappartenu. 11 yaeu pendant long-tems un bloc de marbre d’une groflèur confidérable couché par terre àcôté de cette colomne ,&qui faifoit vraisemblablement partie du même bâtiment; mais il aété tranfporté à Aix ;Si le tombeau de Hubert de la Garde en eft fait. Je ne crois pas qu’il yait en aucun lieu de France un peuple aufli curieux d’antiquités que les Marfeillois ;mais c’efl: fans fondement qu’ils s’en piquent. Ils prétendent que leur Eglife de Notre-Dame des Accoles aété un Temple d’Apollon de Delphes ,&leur Monaftère de
3Lettre XXXII î. S. Sauveur ,un autre de Minerve î mais ils n’ont, pour le juftifie;, qu’une fimple tradition. Il ya à S. Viitor iun petit nombre de bas-reliefs & d’infcriptionspeuconfidérablesj mais tout ce que j’y ai trouvé de vraiment antique ,le réduit àcelles-ci &àla colomne dont je viens de parler. Puifque j’ai nommé S. Viétor, je ne puis m’empêcher de vous dire que cette Abbaye atout l’air d’une forte relie ;c’ell un édifice grand & noble jII tué au pied de la citadelle , 6c environné de murs très-forts ,flanqués de tours d’une hauteur &d’une force conlidérable. C’elt le plus ancien Couvent de Bénédiétins qui foie en Europe. On le donne pour un ouvrage des anciens Rois de Bourgogne, de la race Mérovingienne; mais je crois qu’on pourroit avec juftice faire remonter fon origine plus loin. Elle étoit dédiée anciennement àSte Rete ;mais les os de S. Viétor n’y eurent pas plutôt été apportés ,qu’il en devint le patron. On voit fur la grande porte l’infeription lui vante en fon hon>.
Lettre XXXIIL îicur :Maffiliant vere Viclor civesque tuere. J’y ai renconté un monument qui m’a charmé, quoique j’ignore àquoi attribuer la fatisfadiion qu’il m’a eaufée. C’eft une de ces beau tés qui frappent par leur enfemble ,lans pouvoir foulfrir le détail. Il repréfente le Pape Urbain V:il eft placé dans le chœur. Il yen adans l’Eglife balle un autre d’Eufebe, qui mérite d’être remarqué. On parle auflï beaucoup ici du fort de vingc-cinq jeunes Dames qui ,quand les Vifigots prirent Marfeille d’afi'aut ,fe défigurèrent le vifage pour conferver leur virginité. Elles furent routes palfées au fil de l’épée par ces barbares ,&ont leurs tombeaux dans cette Abbaye, Les Bénédiftins de cette maifon # font les plus riches &les plus puiffans de tout leur Ordre. Le Tréfor y eft très confidérabie. Ils montrent des reliques de Saints ,comme leurs plus précieufes richelîès; mais ils ne manquent pas àfaire voir auffi ce qu’ils poftédent en or ,argent &autres chofes d’une valeur plus phyft»
3^S Lettre XXXIII. que ;&ils le font avec une négligence affeétée, qui fait que bien des gens les mettent encore bien au-deffus de leur valeur réelle. Le grand commerce que les Marfeillois font au Levant ,aplus d’une fois apporté la .pelle dans leur Ville. Cette maladie terrible en aenlevé ,il yaune trentaine d’années ,plus de quatre-vingts mille âmes, La Ville étoit un délert ; mais fa fituation ,le fuccès de fes Manufaélures &fon commerce étendu , yont attiré quantité de nouveaux liabitans; &elle eil peut-être àpréfent plus peuplée que jamais :mais on prend de fi bonnes précautions , qu’on ne craint plus guère le même fléau pour l’avenir. Les Jfles qui font face au port, font à trois milles de la Ville ;on yapratiqué dans chacune des Lazarets pour yfaire la quarantaine ;coutume qu’on aeu la prudence &l’adrefîe d’introduire * &de rendre auffi indifpenfable qu’ai fée. Toute la face du pays ,du côté de la terre ,eft couverte de maifons de campagne ,appellées Baftides*
Lettre XXXIII. 329 Elles appartiennent la plupart àdes négocians de la ville ;6e la coutume d’en avoir eft prefque univerlelle. Les gens de commerce fe lèvent de très-bonne heure ;ils vaquent àleurs affaires avec un travail infatigable jufqu’à quatre heures du foir ,quand leurs affaires font faites &la chaleur du jour difîipée. On voit des gens mariés mettre leurs femmes fur des ânes avec des paniers, dans l’un desquels eft Un enfant ou deux , s’il y en a, &dans l’autre du vin ,de l’huile &du pain, IlschalTent l’âne, &vont fe réjouir tous enfemble avec une •union, qui devroic bien fervir de modèle àceux qui fe croyent beaucoup au -deffus d’eux. LETTRE XXXIV. JEne connois point de pays fi étrange que la route de Marféille àToulon ,fur-tout la partie la plus voiline de Marfeille. Elle paffe par des déferts &des montagnes ,dont la feule defcripcion fait horreur. Ici
336 Lettre XXXIV. Louis XIV ,qui afait achever auiîi les fortifications. Quoique Toulon ne foit pas àbeaucoup près une grande Ville ,il contient une grande quantité d’édifices publics ,&lès rues font allez bien bâties. Le port s’étend le long de toute la face de la Ville ;le quai en eft fort commode &pavé de briques. Le coup d’oeil en eft très-avantageux en fe promenant en barque le long du port. Nous voulûmes prendre ce plaifir ;6c en vérité je ne crois pas que l’on puifle voir par-tout ailleurs un amphithéâtre fi magnifique. Entre les bâtimens publics on peut compter la Cathédrale, qui eft dédiée àla Vierge &àS. Cyriaque. Le grand Autel en eft magnifique &bon ;&il yadeux Chapelles latérales très -belles. La Maifon de Ville eft un beau morceau d’architecture ,plus élégant que pompeux; mais parfaitement régulier dans toutes fes parties. Le Puget, donc j’ai parlé avec tant d’éloges ,comme Peintre &Statuaire, en aété l’Architede. Quel génie éminent dans les I
Leïtïie XXXIV. 55 ? les trois fciences, &cependant moins célébré dans aucune d’elles que beaucoup de fes compatriotes qui avoienc moins de mérite que lui dans une feule des trois !C’efl àla main judicieufe de Louis XIV que Toulon doit les magafins &fes arfenaux de marine, qui le mettent au-delfus de tous les autres qui foient dans le Royaume. L’Ecole des Gardes Marines eft un excellent établi tTement. On yapprend aux jeunes gens l’exercice de la moufqueterie ,&on les infirme en même tems dans les arts de l’artillerie ,de la navigation &du génie. Tandis qü’on leur apprend ainfi le metier de la guerre ,on leur forme encore les mœurs en les foumettant aux foins de gens alfez réguliers pour les enfeigner. G’eft fans difficulté la meilleure Académie de cette efpéce qu’il yait dans le inonde. Les autres Offices que ce Monarque yaétablis ,font la Corderie oîi cette Manufaéture eft conduite , depuis la façon de préparer le chanvre jufqu’à la fabrique des plus gros» Tome LP
§5S Lettre XXXlV. cordages :l’Arfenal eft un édifies magnifique où l’on fabrique coures les armes donc on le ferc àbord des Vaifleaux de guerre. La Ste Barbe cil l’endroit où l’on prépare tous les inftrumens &ullenciles nécetïaires aux canoniers jles atceiiers pour les forgerons ,pour les charpentiers & autres artil'ans ,chacun dans leur metier ;le parc d’Artillerie ,où indépendamment des canons &mortiers, on trouve tout prêts <Sç en grande quantité des boulets ,bombes, Scc. Ce parc eft environné d’un cannai 6c l'es bords font couverts d’ancres. Outre cela il yaun magafin pour les voiles &les agrès ,la fonderie pour le canon ,&c. La boulangerie ,qui eft un édifice furpreliant ,où l’on voit une quantité prodigieufe de fours difpolés de la maniéré la plus commode. Le champ de bataille où on exerce les Gardesmarines: c’eft un emplacement bien imaginé; il eft fou,s les murs de l’Arfçnal ,&la machine pour placer les mars dans les Vaideaux eft admirée de tous ceux qui ia voyent?
'Lettre XXXIV. 33 $ Elle eft dans le vieux chantier auprès de la chaîne. Quand le Prince Eugène mit le liège devant Toulon en T717, il y avoic dans la ville ,de calcul fait „ fix cens canons de bronze &plus de trois cens de fer ;feize VaiiTeaux de guerre du premier rang ,&un grand nombre des autres rangs, fans compter des brûlots &des galliotes àbombes fans nombre. Tout cela „ &une grande provifion d’armemens de marine de toute efpéce ,leroient tombés entre les mains des Alliés , fi des accidens ,encore plus que la force des alîiégés, n’y eullént apporté des obftacles. Dix-huit ou vingt gros VaiiTeaux de guerre, de ceux qui avoient fouffert dans le combat de Malaga ,furent àla vérité coulés àfond àl’embouchure du port y pour empêcher la flotte ennemie d’y entrer; mais fi les Alliés eulTcnt été bien unis, &le fiége conduit comme il l’auroit dû être ,tout cela n’eût: peut-être pas fauvé la ville. mPii
34° LETTRE XXXV. GRace àDieu, me voilà arrivé en Italie :ne vous étonnez pas de me trouver dévot ;la peur rend les hommes religieux; mon voyage de Toulon ici aété trèsdangereux ;& fa conclufion m’a effrayé encore plus que tout le relie. Je me fuis embarqué àToulon pour palier àGênes où je fuis maintenant. Si vous euffiez été avec nous ,il yafis heures, vous auriez penfé que nous étions dellinés pour en approcher de bien près, fans jamais ypouvoir entrer.; La mer ,qu’on appelle communément ici le Golphe de Gênes, <Sc qui en effet efl; un gouffre épouvantable, étoitdans une agitation fi prodigieufe ,que je m’attendois àchaque iliftant d’y périr :mais le danger efl paiî'é ;je luis àterre, &j’ai, mis le pied fur un pays où mes défirs me portoient depuis long-tems. Vous n’imaginez pas qu’après un féjour de Ex heures ,dans un pays que je n’ai
Lettre XXXV. $41 jamais vu ,j’aye beaucoup de choie àvous en dire ;cependant j’ai été témoin d’un événement extraordinaire dont je vais vous faire le récit. Les Génois, quoique fur le bord de la mer ,n’ont point de poiiTon ; ce fait eft vrai &apallé en proverbe :je ne m’en étonne pas. Des créatures ,qui peuvent ehoifir une fituation tranquille ,n’ont rien qui les attire dans un efpace de mer fi troublée. Que les hommes ,abufant de leur raifon ,quittent un bon emplacement pour un mauvaisjcela fg voit tous les jours 5mais les poiffons 11’ont que de l’inflinfl; ,&il ne les conduit jamais mal. La même tempêce qui nous ajettés dans le port ,ajetté auffi àterre ,je ne fçais par quel accident ,un de ces habitans de la mer qui eft bien extraordinaire. Tout Gênes étoic forti pour l’aller regarder :naturellement curieux je n’ai pû m’empêcher de fuivre les autres. Je n’ai pas été étonné que perfonne ne fçût ce que c’étoit ; inftruit qu’il n’y aàGênes aucune Piij
342 Lettre XXXV. forte de poilïon ,je n’aurois pas été fur pris qu’on yconnût aufiï peu un rouget ou un carelet. Mon Compagnon fut le feul capable de nous éclaircir là-delïus, eux &moi. Quand on lui demanda ce qu’il en penlbic , il leur répondit dans leur langue que c’étoic un Diable marin. En effet c’eït un de fes noms ;mais ils le connoiflbient fi peu, qu’il en vint une foule confidérable pour le voir; j’étois en peine pour mon ami; quoiqu’il fçût bien éviter la gueule de ce poilïon monftrueux ,j’avois peur qu’il ne fe fît quelque affaire aveu X’Eglife. Cependant l’animal étoit encore vivant &dans des agitations violentes. Le fol fur lequel il étoit ,fe trouvant inégal, lui donnoit la commodité de varier fes polirions, j’eu? le loifir d’examiner ce poilïon fi différent de tous les autres, que j’auîois regardé comme un fol fauteur qui m’en auroit donné une exaéte tîefcription. Que penferiez-vous d’un poilïon , «font la tête feule elt trois fois plus
Lettre XXXV. 343 ’grofïe que Ton corps ?Tel étoit celui-ci, Vous avez vû des teftards dans nos foliés ;c’eft la feule chofe vivante qui reflemble àce poillon 3 &mon compagnon nous allure que cette relTemblance, toute imparfaits qu’elle eft ,lui afait donner le nom de poillon-grenouille ,ou grenouille-pêcheufe. Vous fçavez quJun teftard efl une jeune grenouille; mais les fçavans font au-dellüs de ces particularités. Je me boliviens qu’étant en Angleterre nous nous amufâmcs d’une figure d’Arlequin qui ouvroit une bouche ju(qu’au gofier ;un pareil ex. ploit n’eft point incroyable pour des gens qui ont donné de l’argent pour voir un homme entrer dans une bouteille. L’énormité de la bouche d’une telle figure, n’effc rien auprès de l’étendue réelle de notre poiffon, Je vous ai dit que fa tête étoit monftrueufe :fa bouche efl fendue depuis le devant jufqu’au derrière de la tête; &il remue, ainft que le Crocodile, la mâchoire fupérieure aulft bien que l’inférieure. La grandeur immeniè de üi bouche 3fon palais
344 Lettre XXXV. blanc, la langue énorme, toute armée de pointes ,étonne quand il l’ouvre ;&le bruit qu’il fait en la fermant ,e(l horrible 6c effrayant. L’armure de fes dents eff: toutà-fait aflreufe :il en aplufieurs rangées le long de les mâchoires ;là langue en efl couverte audi vers la racine, 6c l’entrée de fon gofier en eft toute garnie ;elles font longues, auffi pointues que des aiguilles, placées obliquement ,6c tournées en dedans ,de maniéré que ce qu’il aune fois iàifi ne peut jamais s’échapper. Ce poilTon avoit aux environs de fis pieds de longueur ;fa tête étoit ofc feule 6c garnie de pointes. Ses yeux qui ne voyent pas de côté ,mais perpenaiculairement en enhauc ,rouloient aft’reufemént dans leurs orbites. Il conferva fa force 6c fa vigueur allez longrems hors de l’eau ; 6c il fe rcmuoit avec une telle violence ,qu’en étant fort proche, ja ne me croyois pas trop en sûreté. D’autres gens prirent l’allarme 6c s’en allèrent ;mais mon intrépide camarade fe faille d’un grand bâton que tenoic un matelot ,&fe plaçant di-
Lettre XXXV. 345 reniement devant l’animal ,dès la première fois qu’il ouvrit la bouche» il lui lançâ ce bâton fi adroitemenc qu’il le fit fortir par un de! côtés. Nous avions cru entre autres Angularités que ce poiffon n’avoit point d’ouies ,parce que nous ne lui en voyions point. Mais au lieu d’avoir percé le corps de l’animal ,comme il fembloit ,mon ami avoit fait palfer le bâton àtravers d’une de les ouies. Maintenant, nous dit-il, vous allez voir fes mains ,en effet ayant renverfé adroitement le poiffon fur le dos ,nous vîmes àla poitrine deux mains de couleur de chair ,Sc parfaitement femblables àcelles de l’homme. Nous ne le vîmes qu’un inftant;car il reprit bientôt fa première fituation ,dès que mon ami» qui ne vouloir pas encore le tuer,, eût retiré Ion bâton :nous nous mîmes alors àle confiderer plus attentivement ;¬re démonitraceur à nous faire le détail de la façon de vivre. Soit par foibleflé ou autrement» le poilïon n’ouvroit plus lit gueule terrible. Mon ami commença la leçon par dire qu’il lçavoit le moyen