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Analyse fonctionnelle de l’outillage lithique de Mureybet

Ibáñez Estévez, J. J.,González Urquijo, J.,Rodríguez Rodríguez, Amelia

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MAISON DE L'ORIENT ET DE LA MÉDITERRANÉE JEAN POUILLOUX Le site néolithique de Tell Mureybet (Syrie du Nord) En hommage à Jacques Cau vin Édité par Juan José Ibâfiez Volume I BAR International Series 1843 (I) 2008 This title published by Archaeopress Publishers of British Archaeological Reports Gordon House 276 Banbury Road Oxford OX2 7ED Eng land ba [email protected] www .archaeopress.com BAR 51843 (I) Maison de l'Orient et de la Méditerranée Jean Pouilloux Le site néolithique de Tell Mureybet (Syrie du Nord) En hommage à Jacques Ca uvin. Vo lum e 1 © the individual authors 2008 ISBN 978 1 4073 0328 4 (this volume) ISBN 978 1 4073 0329 1 (volume II) ISBN 978 1 4073 0330 7 (complete set of two volumes) Printed in England by Aiden HenDi, Oxfordshire Ali BAR titles are available from: Hadrian Books Ltd 122 Banbury Road Oxford OX2 7BP England [email protected] The current BAR catalogue with details of all titles in print, prices and means of payment is avai la ble free from Hadrian Books or may be downloaded from www.archaeopress.com SOMMAIRE * * * * * VOLUME 1 Introduction par J.J. IBÀNE Z ............ .. .............................................................................................. .. ................... 7 Jacques Cau vin , ln memoriam par M. Mou sT .... .. ..... .. ............................................................. .. ......... .. ............. 15 Historique par M.-C. CAUVIN 17 CHAPITRE PREMIER Chronostratigraphie de Mureybet. Apport de s datations radiocarbone par J. ÉVIN et O. $TORDEUR .... ... ......... .. 2 l C HAPI TRE Il Stratigraphie et répartition des architectures à Mur eybet par D. STORDEUR et J.J. IB ÀN EZ 33 CH APITRE 111 Foyers et fours du site de Mureybet par M. M ousT ........................................................................................... 95 CHAPITRE IV Le s nouvelles données archéobotaniques de Mureybet et la néolithisation du Moyen Euphrate par G. W!LLCOX ..................... . ............... ... ...... ......................................................................... ..... ...... ....... ... 103 CHAPITRE V Ét ude archéozoologique de Mureybet par L. G OU RJ C HON et D. H ELM ER.... .. ............ . ............. ... ...................... ... l 15 CH A PITR E VI. L'outillage lithique Introduction par M.-C. CAUVIN .. ............................. .. .......................................................................................... 229 Matières premières siliceuses et compo1temen ts techniques par F. ABBl ~S et J.A. SANCHEZ PR IEGO ................. 23 1 Analyse technologique par F. ABB ÈS ................................................................................................ .. ......... ... ..... 237 Analyse du mobilier retouché par M.-C. CAUVIN et F. ABBÈ S ........................................................ ... .... .. ........... 28 1 Analyse fonctionnelle de l'outillage lithique de Mureybet par J.J. IBANEZ, J.E. GON ZALEZ ÜRQUJ JO et A. RODRiG UEZ RoDRiGU EZ . .... .... ........... ...... ... .. ....... .. ........................... ........ ...... ...... .... .. .... ........ ..... .......... 363 Analyse technologique et fonctionnelle des herminettes de Mureybet par J. A. SANCHEZ PRIEG O ..................... 407 Conclus ion su r l'outillage lithique par M.-C. CAUVIN, F. ABBÉS, J.E. GONZAL EZ UR QU IJO, J.J. IB ANEZ, A. RODRÎGUEZ RODRiGUEZ et J.A. SANC HE Z PRIEGO ........ .............. ............................... ...... ... .. .................... 435 SOMMAI R I! VOLl i ME Il CHAPITRE VII L'industrie de l'os par D. STORDEUR et R. CI·HUSTIDOU ................................... .. ................................ .. ................ 439 CHAP ITRE VIII L'outillage de mouture et de broyage par M.-C. NIERLI~ ....................................... ......................... ..................... 539 CHAPITRE !X Les récipients en pierre par M. LE BRETON .. ....... .................................. ..................... .. .... .......... ............... .. .......... 569 CHAPITRE X Les éléments de parure de Mureybet par C. MARÉCHAL et H. ALARASill 575 CHAPITRE XI Figurines, pierres à rainures, « petits objets divers » et manches de Mureybet par D. STORDEUR et M. LEBRE TON .. .. . .. .. .. . .. .. . ...... .. .... ... .. .. .. ... .... .. .. . .. .. . .. . ... .... . .... . .. .. ... .. . .. . ... .. .. .. . .. .. .. .. .. .. . .. .. 6 1. 9 Conclusion (français) par J.J. I BÂNEZ ............................. ... ................................................................ .... .. ............ 645 Conclusi on (english) par J.J. IBÂNEZ .......................................... .. ....................................................................... 661 Conclusion (arabe : traduction Hala At..ARA SHI) par J.J. IBÀNEZ ........... ... ........................................................ .. . 703 Bibliographie ............................................................ .. ...................................... ...... ............................................. 705 6 Introduction L’intérêt porté par Jacques et Marie-Claire Cauvin à la fonction de l’outillage lithique a permis aux tracéologues de disposer du matériel de Tell Mureybet dès l’apparition des analyses fonctionnelles en Occident, à la fin des années soixante-dix. Trois chercheurs nous ont précédés dans l’analyse des traces d’utilisation des outils taillés de Mureybet : S. Roy, d’une façon pionnière, puis É. Coqueugniot et P. Anderson. S. Roy a analysé tous les objets non retouchés de la couche EIA datée du Khiamien ancien 4 en appliquant une méthode alors connue sous le nom de low power approach 5, basée sur l’analyse des macrotraces d’utilisation, notamment les écail lures (Roy 1982, 1983). Les méthodes d’analyse fonc tion nelle ont beaucoup progressé depuis ces pre miers essais, et certaines interprétations de S. Roy, notamment celles concernant la nature de la matière travaillée identi fiée à partir des caractéristiques des écaillures d’utilisation, semblent aujourd’hui trop poussées. Cette étude pionnière a cependant le mérite d’avoir mis en évidence l’importance de l’outillage non retouché, conclu sion très peu banale pour l’époque. Dans le cadre de sa thèse de doctorat, É. Coqueugniot (1981, 1983) a réalisé une approche intégrale 6 de deux catégories d’outils de la phase III : les grattoirs et les herminettes. L’arrivée de P. Anderson-Gerfaud dans l’équipe de l’Institut de Préhistoire Orientale (IPO) a permis de développer une importante série d’analyses sur les outils néolithiques provenant de plusieurs sites du Proche-Orient, dont Mureybet (Anderson-Gerfaud 1983 ; Anderson 1992, 1994, 1995 ; Anderson et Valla 1996). Nous avons poursuivi les travaux de tous ces chercheurs et présentons dans cet article les résultats issus de nos nouvelles analyses tout en intégrant ceux de nos prédécesseurs. Échantillonage et méthode 7 La méthode d’analyse fonctionnelle est fondée sur l’étude des traces d’utilisation observées sur les zones actives des outils. Plusieurs auteurs l’ont exposée de manière détaillée (Keeley 1980 ; Mansur-Franchomme 1983 ; Plisson 1985 ; Vaughan 1985 ; van Gijn 1989) et l’application que ANALYSE FONCTIONNELLE DE L’OUTILLAGE LITHIQUE DE MUREYBET 1. Institución Milá y Fontanals. Consejo Superior de Investigaciones Científicas (CSIC). Egipciacas 15, E-08001 Barcelona – ibanezjj@ bicat.csic.es. 2. Instituto Internacional de Investigaciones Prehistóricas de Cantabria (Unidad Asociada al CSIC). Universidad de Cantabria. Avda de los Castros, s.n., E-39005 Santander – [email protected] 3. Grupo Tarha, Departamento de Ciencias Históricas. Universidad de Las Palmas de Gran Canaria. Plaza de la Constitución s/n, E-35003 Las Palmas – [email protected] 4. À l’époque, cette phase fut qualifiée d’épinatoufienne. 5. Pour une connaissance plus détaillée de l’histoire de la tracéologie voir : van Gijn 1989 ; Ibáñez et González 2003. 6. Analyse de la matière première, technologie, typologie et fonction. 7. Le débat sur le degré de fiabilité de la méthode fonctio nnelle, initié à la fin des années quatre-vingt par R. Grace (1989), est encore présent parmi les spécialistes de l’outillage lithique au Proche-Orient. Dans les milieux scientifi ques européens ce débat est largement dépassé, tandis qu’en Angleterre il a stérilisé le déve lop pement postérieur de l’analyse fonctionnelle. Pour connaître notre avis sur les critiques de R. Grace concernant la méthode d’analyse fonctionnelle, le lecteur peut consulter González et Ibáñez 2003a et b. Juan José IBÁÑEZ 1, Jesús Emilio GONZÁLEZ URQUIJO 2 et Amelia RODRÍGUEZ 3 J.J. IBÁÑEZ, J.E. GONZÁLEZ URQUIJO ET A. RODRÍGUEZ 364 nous en faisons a également fait l’objet de publications (González Urquijo e Ibáñez 1994a ; Ibáñez and González Urquijo 1996). L’analyse présentée ici fut réalisée au moyen d’une loupe binoculaire, d’un microscope optique et d’un microscope électronique à balayage doté d’une microsonde. L’état de conservation des outils en silex de Mureybet est relativement bon. Les altérations post-dépo si tionnelles sont faibles et n’ont produit que des modifications mineures sur les surfaces des outils. Cependant, l’obsidienne, verre volcanique plus tendre, a subi davantage d’altérations, ce qui a limité l’analyse 8. Plusieurs types de résidus ont été repérés sur les outils. Il s’agit soit d’un bitume d’emmanchement observé sur quelques éléments de faucilles et sur des lames à dos courbe, soit de résidus des matières mises en œuvre, l’ocre ou la pierre par exemple. Nous avons commencé par observer les outils à la loupe binoculaire, en enregistrant les macrotraces d’utilisation et la présence de résidus de matière travaillée ou du mastic d’emmanchement lorsqu’ils étaient présents. Avant d’observer les outils au microscope optique, nous les avons lavés à l’eau savonneuse. L’utilisation conventionnelle d’acides et de bases risquait d’éliminer les résidus organiques et inorganiques même s’ils ne modifient pas l’aspect des traces d’utilisation lorsque les dosages et les temps d’immersion sont respectés. Le bon état de conservation des surfaces des outils de Mureybet nous a permis d’éviter ce nettoyage chimique sauf lorsque les incrustations de matières minérales provenant du sédiment empêchaient la lecture précise des traces, comme ce fut le cas pour le silex à grain grossier 9. Nous n’avons cependant jamais utilisé de produits chimiques pour nettoyer l’obsidienne mais une cuvette à ultrasons et de l’eau savonneuse. Pour analyser les résidus minéraux observés sur les fûts de quelques microperçoirs, nous avons utilisé un microscope électronique à balayage 10. 8. Les pièces en obsidienne de Mureybet présentent plu sieurs types d’altération, tant mécaniques que chimiques. Pour les premiers, et mis à part les écaillures, il s’agit de fractures en étoile, sortes de craquelures pouvant former un réseau très serré, ou d’accidents linéaires désordonnés. Les altérations chimiques apparaissent quant à elles sous la forme de nappes semblables à des dépôts apparemment liés à la dissolu tion du verre, ou de voiles opaques parfois ponctués de points noirs. 9. Premier bain dans une solution d’acide acétique à 15 % pendant 20 minutes suivi d’un second dans une solution de KOH à 15 % pendant 20 minutes. 10. Modèle JSM 5800LV, doté d’un système de micro ana lyse par sonde électronique (EDS) Oxford Link, modèle eXL. Nous La quantité d’outils retrouvés à Mureybet et la précision de l’analyse des traces obligent à échantillonner. L’objectif qui a guidé l’échantillonnage était double : comprendre la fonction des morphotypes d’outils et obtenir une image globale des processus techniques impliqués dans l’outillage lithique taillé. Par ailleurs, la mise en relation de ces informations avec celles provenant de l’analyse de la matière première, de la technologie, et des caractéristiques des outils retouchés permet de com prendre la logique interne du système technique d’élaboration et d’utilisation des outils lithiques (voir M.-C. Cauvin et al., ce volume). Nous sommes conscients du caractère limité de notre échantillonnage vu la quantité d’outils en silex. Tous les types d’outils retouchés n’ont pas été analysés et le nombre d’objets échantillonnés pour certaines catégories d’outils est trop faible. Nous avons donné la priorité à l’étude de la phase III. Les autres phases, comme les phases I ou IVB, sont plus faiblement représentées, la phase IVB n’a ainsi été étudiée que pour 20 pointes en silex et pour les outils en obsidienne. Il faut également ajouter la faible représentation des outils en silex non retouchés, quelques dizaines de lames pour les phases II et III par exemple. Ces limitations ne doivent pas remettre en question l’analyse, puisque près de 700 pièces ont été étudiées, mais sont à prendre en considération dans les conclusions. La proportion d’artefacts en obsidienne étudiés par rapport à la quantité totale disponible dans les réserves de l’IPO de Jalès est beaucoup plus importante que pour le silex. Ce verre volcanique est une matière très peu utili sée à Mureybet, et la variabilité des types d’outils est moins importante que pour le silex. Tout cela a permis de faire un échantillonnage plus exhaustif ; nous avons ainsi choisi les outils retouchés et les lames brutes, les éclats et quelques restes de taille. L’analyse porte sur 2 outils en obsidienne provenant de la phase IA, 4 de la phase IB, 7 de la phase II, 51 de la phase IIIA, 29 de la phase IIIB, 17 de la phase IVA, et 38 de la phase IVB 11. tenons à remercier le Dr Luciano Sánchez du Département des Sciences des Matériaux de l’École d’Ingénieurs de l’Université de Cantabria pour l’aide qu’il nous a apportée lors de l’utilisation de ce matériel. 11. Le décompte total des objets en obsidienne conservés à Jalès et Alep est le suivant : phase IA : 3 lames, 3 esquil les ; phase IB : 6 lames / lamelles, 1 éclat, 6 esquilles ; phase IIA : 10 lames / la mel les, 3 éclats, 5 esquilles ; phase IIIA : 70 lames / lamelles, 12 éclats, 70 esquilles ; phase IIIB : 67 lames / lamelles, 7 éclats, 228 esquilles, 1 nucléus ; phase IVA : 23 lames / lamelles, 2 éclats, 7 esquilles, 1 nucléus ; phase IVB : 51 lames / lamelles, 21 éclats, 18 esquilles, 1 nucléus. ANALYSE FONCTIONNELLE DE L’OUTILLAGE LITHIQUE DE MUREYBET 365 Tabl. 1 – Pièces analysées par phase en silex et obsidienne. Phase Outil Silex Obsidienne Natoufien (ph. IA) Segments 57 Pièce pédonculée 1 Lames non retouchées 2 Khiamien (ph. II) Microperçoirs 53 Lames à dos courbe 4 Lames non retouchées 13 5 Lames retouchées 1 Éclats techniques 1 Pièces esquillées 2 Éclats non retouchés 2 Mureybétien (ph. IIIA) Lames non retouchées 13 27 Lames retouchées 100 2 Grattoirs 35 Perçoirs 14 Pointes 22 4 Burins 22 Éclats non retouchés 10 Éclats retouchés 1 1 Déchets 6 Nucléus d’Orville 1 Mureybétien (ph. IIIB) Grattoirs 33 Burins 16 Lames retouchées 41 3 Perçoirs 2 Pointes 3 Lame esquillée 1 Lames non retouchées 19 16 Éclats non retouchés 3 Déchets 2 PPNB ancien (IVA) Lames retouchées 49 4 Lames non retouchées 10 Lame esquillée 1 Éclats retouchés 10 Grattoirs 2 Pointes 10 1 Lames à ergot 4 Mèches 2 Nucléus ou burin 1 1 Burins transverses 5 PPNB moyen (IVB) Lames retouchées 1 Pointes 20 1 Burin 1 Lames non retouchées 27 Lame esquillée 1 Éclats non retouchés 6 Éclat esquillé 1 Nucléus 1 TOTAL 549 148 J.J. IBÁÑEZ, J.E. GONZÁLEZ URQUIJO ET A. RODRÍGUEZ 366 Le Natoufien Segments de cercle en silex Nous avons analysé 57 segments de cercle. Leurs traces d’utilisation indiquent qu’ils ont été utilisés comme projectiles, sous forme de pointes ou de barbelures. Les tranchants non retouchés des segments portent des écaillures non continues de grande taille par rapport aux dimensions des objets et des terminaisons réfléchies ou abruptes (fig. 1). Ces traces indiquent l’origine traumatique des écaillures produites par une force violente et ponctuelle. L’axe des écaillures est souvent oblique par rapport au tranchant et indique la direction du vecteur de force qui a produit ces enlèvements ; dans certains cas, il peut aussi être perpendiculaire au tranchant. Quelques segments portent une écaillure axiale sur une des pointes (n = 14), certains objets ont ainsi reçu l’impact sur la pointe d’une de leurs extrémités. La présence de stries sur certaines pièces, toutes probablement produites par la friction avec une matière dure au cours de l’impact, et l’absence de traces issues d’autres types d’activités (coupe, raclage, etc.) complètent l’interprétation de l’ensemble des segments comme éléments de projectile. Vingt-cinq segments ne portent pas de traces, 22 présentent des traces permettant de leur attribuer une fonction d’élément de projectile et 10 autres ne possèdent pas de traces suffisamment précises. Le fait que tous les éléments de projectile jetés ne portent pas de traces claires est fréquent en tracéologie (Moss 1983 ; Fischer et al. 1984 ; Geneste et Plisson 1993 ; González Urquijo e Ibáñez 1994a ; Gassin 1996) et la proportion de segments portant des traces d’impact est suffisamment importante pour affirmer qu’il s’agit d’éléments de projectile déjà utilisés. La situation des traces d’impact et la morphologie des segments donnent des renseignements sur la position des éléments lithiques dans la hampe du projectile. Quelques segments portent des traces d’impact indiquant que le tranchant non retouché était placé obliquement par rapport à l’axe de propulsion (n = 18). On trouve souvent des écaillures sur l’une des extrémités pointues (n = 14) et, par rapport aux écaillures d’impact sur les tranchants, ces exemples présentent des traces asymétriques puisqu’elles se concentrent sur une extrémité. Les stries d’impact montrent aussi cette disposition oblique de l’élément. Il semble que l’une des extrémités pointues du segment et la partie contiguë du tranchant aient souffert lors de l’impact. Cette disposition des segments peut correspondre à deux types d’utilisation : il s’agit soit de têtes de projectile, soit de barbelures. Un autre groupe de segments a dû servir de pointes tranchantes (n = 7). Les écaillures du tranchant ont été produites par un impact transversal et plusieurs segments présentent des stries également transversales. Quatre segments montrent des écaillures liées à leur fracture transversale probablement produite par l’impact. L’analyse tracéologique d’un échantillon de trois segments de cercle de la phase IA de Mureybet réalisée par P. Anderson (Anderson-Gerfaud 1983) a livré des résultats similaires. Ces objets présentaient des traces d’utilisation prenant la forme d’un poli d’utilisation peu développé, produit par le contact avec la viande ou la peau fraîche, et des striations ou traces linéaires d’abrasion peu marquées. L’un des segments a dû servir de barbelure tandis que les deux autres ont fonctionné comme pointes de projectile (Anderson-Gerfaud 1983, fig. 2). Dans les deux types d’utilisation, les segments sont placés obliquement par rapport à l’axe de la hampe du projectile. Quelques segments natoufiens du site de Hatoula ont livré des résultats fonctionnels semblables (Anderson 1994 : 281). Un segment a été trouvé inséré dans une vertèbre d’un individu enterré dans les niveaux du Natufien ancien de la Grotte de Kebara. La position du segment montre qu’il était un élément de projectile, placé soit comme tête du projectile soit comme barbelure latérale (Bocquentin and Bar Yosef 2004). Pour résumer, nous considérons que les segments de cercle ont été utilisés comme éléments de projectile, sous forme de pointes – tranchantes ou non – et de barbelures. Il est difficile d’approfondir l’interprétation des projectiles du Natoufien mais les barbelures ont pu être attachées à un projectile doté d’une tête également en silex. Cet ensemble de têtes tranchantes et barbelures, armées de segments de cercle, fut par exemple retrouvé dans les tombes de la nécropole égyptienne de Naga-ed-Der (Clark et al. 1974), datée entre 3800 et 3090 av. J.-C. (Savage 1998). Pièce à pédoncule en silex Un outil pédonculé avec une zone active pointue présente une fracture de la pointe en languette sur la face ventrale. Cette languette indique que la force qui a fracturé la pointe était parallèle à l’axe de l’outil (fig. 2). Nous avons observé sur les deux tranchants de l’outil des zones de poli plat et régulier produit par un contact brutal avec une matière dure. Ces zones de poli ont des stries très marquées parallèles aux tranchants et s’accompagnent de zones d’altération produites par la découpe de la matière animale tendre ou une activité de boucherie. La fracture axiale évoque une utilisation en percussion lancée à mettre en relation avec des activités de chasse. Les exigences de fabrication de l’outil permettent difficilement de penser qu’il ait pu être jeté. La robustesse du pédoncule implique l’utilisation d’une hampe très grosse et, donc, d’un ensemble pointe / hampe peu efficace ANALYSE FONCTIONNELLE DE L’OUTILLAGE LITHIQUE DE MUREYBET 367 Fig. 1 – Traces d’impact sur le tranchant des segments natoufiens. Fig. 2 – Fracture d’impact sur une pièce à pédoncule natoufienne. J.J. IBÁÑEZ, J.E. GONZÁLEZ URQUIJO ET A. RODRÍGUEZ 374 Fig. 7 – Traces d’impact sur le tranchant de deux lames à dos courbe khiamiennes. 1 : fractures d’impact ; 2 : traces linéaires d’abrasion. ANALYSE FONCTIONNELLE DE L’OUTILLAGE LITHIQUE DE MUREYBET 375 Fig. 8 – Traces d’utilisation sur des lames de silex non retouchées du Khiamien. A y B : Poli de raclage de la peau ocrée (100x et 200x) et C : de raclage de végétaux (200x). D : raclage du bois végétal (200x). J.J. IBÁÑEZ, J.E. GONZÁLEZ URQUIJO ET A. RODRÍGUEZ 376 Fig. 9 – Traces d’utilisation sur des lames de silex non retouchées du Khiamien. 1 : Coupe de la peau (100x et 200x) ; 2 : Raclage de la peau (200x). ANALYSE FONCTIONNELLE DE L’OUTILLAGE LITHIQUE DE MUREYBET 377 s’il renvoie à une utilisation planifiée de ce type d’outil. L’existence de ce segment suggère que les lames à dos courbe pou vaient avoir des fonctions plus variables que celles des éléments de projectile ou des couteaux destinés aux ma tières animales tendres mais seules de nouvelles ana lyses tracéo logiques permettraient de trancher. Lames non retouchées en silex Des 13 lames en silex non retouchées analysées, une seule ne porte pas de traces d’utilisation, ce qui indique que les lames brutes étaient des outils systématiquement utilisés dans la zone fouillée. Les tâches réalisées avec ces lames sont très variées : raclage de la pierre (1 pièce) (fig. 9 n° 2), d’une matière osseuse (1), du bois (1) (fig. 8 n° 2), des végétaux (1), de la peau sèche ocrée (1), et boucherie (2). Il s’agit donc d’une catégorie d’outils plurifonctionnels. Toutes les lames, sauf une, ont été employées pour une seule activité. En général, elles n’ont pas suivi le cycle complexe de l’utilisation, du stockage et de la réutilisation. La seule lame témoignant de plusieurs activités est une pièce en silex chocolat employée pour racler de la peau ocrée, réaffûtée par une retouche marginale, puis réutilisée pour le raclage de végétaux (fig. 8 n° 1). Outils en obsidienne Nous avons examiné onze pièces en obsidienne. Neuf d’entre elles ont été utilisées même si les surfaces, parfois trop altérées, rendent difficile l’interprétation des traces. Deux lamelles, dont une semble être une chute de raffûtage d’un outil plus large, ont coupé des végétaux tendres. La même activité a été réalisée avec un éclat. Leurs tranchants ne sont pas émoussés, les écaillures sont très abondantes et morphologiquement variées, et leurs extrémités ne sont pas abruptes. Les stries sont fines, parfois pointillées (micropits) et parallèles au tranchant. Il existe enfin un poli à trame plus ou moins serrée selon les cas, brillant et légèrement ondulé, alors que l’on n’observe aucune abrasion. Les deux autres lamelles ne portent pas de traces interprétables. Un autre éclat a vraisemblablement servi à couper une matière tendre, peut-être de la viande, car le biseau du tranchant n’est pas très émoussé. Les traces d’usure apparaissent sur les deux tranchants latéraux ; tous deux ont coupé mais un seul permet d’identifier la matière travaillée. La surface du tranchant est légèrement abrasée et traversée de stries parallèles fines à fond foncé, indi quant une activité de boucherie. Les stries et la position des écaillures témoi gnent d’un travail longitudinal sur une matière inconnue pour deux lames, dont une est retouchée. Il faut finalement parler d’un éclat technique constituant un déchet d’ouverture de plan de frappe. Dans ce cas, on a profité d’un angle assez épais pour racler une matière dure un peu abrasive qui a laissé des stries obliques et larges à fond foncé avec des microcratères sur la face ventrale. Il est ici impossible de confondre ces traces avec le travail de préparation de la corniche d’un nucléus. Pièces esquillées en obsidienne Deux éclats en obsidienne étudiés portent une re touche esquillée sur les bords proximal et distal. Aux stigmates macroscopiques s’ajoutent des écaillures rebroussées scala ri formes d’amplitude très variable et parfois des fractures de type burinant donnant des tran chants complè tement écrasés. Ces deux outils ont servi de coins à fendre une matière dure sans que nous puissions l’identifier précisé ment. L’un d’entre eux conserve en plus, sur l’un des tran chants latéraux, des stries parallèles partiellement éliminées par les écaillures déjà décrites. Ce tranchant est également ébréché par des écaillures bifaciales continues. Toutes ces traces indiquent une utilisation de l’éclat pour la découpe d’une matière non identifiée. L’outil a ensuite été repris pour servir de coin. Phase IIIA : le Mureybétien Lames non retouchées en silex Treize lames en silex non retouchées ont été analysées. La quasi-totalité des objets montre des traces d’utilisation (n = 12) reflétant des activités variées : découpe de la peau ocrée ou raclage de l’os. En général, l’intensité du travail effectué avec ces outils est faible, comme l’indique la forte proportion de pièces pour lesquelles la matière travaillée n’a pu être identifiée (n = 9). Tabl. 8 – Utilisation des lames non retouchées en silex. Phase IIIA. Coupe Raclage Coupe et raclage ? ?22 Matière dure 1 Matière moyenne 1 2 1 Peau ocrée 1 Os 2 J.J. IBÁÑEZ, J.E. GONZÁLEZ URQUIJO ET A. RODRÍGUEZ 378 Lames en obsidienne non retouchées Nous avons analysé 27 lames ; 19 d’entre elles portent des traces d’usure interprétables. D’autre part, huit pièces présentent des altérations si développées que nous ne pouvons dire si elles ont été employées ou non ; en d’autres termes, toutes les lames lisibles ont été utilisées. Si l’on compare les activités mises en œuvre avec les lames non retouchées en silex et celles en obsidienne, on observe que les dernières sont d’abord choisies pour découper : 15 d’entre elles présentent 26 tranchants qui ont coupé, preuve que l’on profite des deux tranchants de la lame. Par contre, seules 2 pièces possèdent 3 tranchants qui ont gratté tandis que deux autres ont servi aux deux tâches sur le même tranchant ou deux tranchants différents. Le niveau d’altération des surfaces de l’obsidienne rend difficile l’identification de la matière travaillée même si l’on propose parfois une hypothèse sur sa dureté. Une grande lame a servi à couper la peau sèche. Le tranchant est émoussé et les surfaces sont abrasées avec des microtrous caractéristiques du travail de cette matière. Une autre lame a coupé de la matière animale tendre, probablement lors d’une activité de boucherie. La lame qui a servi à racler l’os se caractérise par un tranchant intensément écaillé, des petites plages d’abrasion sur les lancettes et de longues stries à fond noir, souvent formées par microfractures. Enfin, une lame a servi au travail des plantes, ses deux zones actives se superposent au niveau mésial, l’une a raclé et l’autre a coupé. Lames retouchées 14 en silex L’analyse de 100 lames retouchées montre que ces outils ont servi pour une multitude 14. Les lames lustrées analysées sont décrites dans le groupe des lames retouchées. d’activités. Nous avons rencontré des travaux qui ont intensément abîmé le tranchant, comme la découpe de la peau ocrée, la moisson ou le travail de la pierre et du bois. Les traces d’utilisation sur les lames retouchées sont plus intenses que sur les lames non retouchées. De plus, pour les premières, les traces observées sur les tranchants bruts sont généralement plus développées que sur les par ties retouchées. Tout ceci indique que la retouche des tranchants consistait à les raffûter lorsqu’ils étaient abîmés et se faisait au cours de l’utilisation. La plupart des lames ont été utilisées sur une seule matière dans des mouvements de découpe ou de raclage, lesquels s’observent parfois sur le même outil, phénomène courant pour le travail du bois végétal. Cinq lames retouchées ont été recyclées, c’est-à-dire utili sées pour modifier plus d’une matière travaillée (découpe de végétaux et raclage de l’os ; boucherie et raclage d’une matière de dureté moyenne ; raclage de végétaux, raclage du bois et découpe de la peau ocrée ; raclage de végétaux et découpe de la peau ocrée ; raclage du bois végétal et de l’os). Les lames utilisées pour la moisson mesurent entre 4 et 6 cm de longueur et 1 à 1,5 cm de largeur (fig. 10 n° 1). Elles ont été insérées dans une faucille. Deux pièces ont conservé les restes du bitume utilisé comme adhésif. Une grande lame fait exception dans ce groupe, la pièce est robuste avec un dos cortical irrégulier préservé. Le lustre de tous les éléments de faucille est parallèle au tranchant, ce que l’on peut interpréter comme le résultat de l’utilisation de systèmes d’emmanchement droits avec des insertions parallèles au manche. Le degré de striation du poli est variable sur les différentes lames. Mises à part les lames pédonculées, seules deux lames retouchées sont en obsidienne. L’une ne porte pas de traces d’utilisation et l’autre est altérée. Tabl. 9 – Utilisation des lames non retouchées en obsidienne. Phase IIIA. Coupe Raclage Coupe et raclage ? ?71 Matière dure 4 1 Matière moyenne Matière tendre 1 Peau 1 Boucherie 1 Os 1 1 Végétaux 1 Coupe Raclage Coupe et raclage ? ?32 23 Matière dure 1 4 1 Matière moyenne 3 3 2 Matière tendre 2 Peau 3 3 Peau ocrée 6 Matière osseuse 3 1 Pierre 2 2 Végétaux 6 7 2 Moisson 13 Bois végétal 3 5 Tabl. 10. – Utilisation des lames retouchées en silex. Phase IIIA. ANALYSE FONCTIONNELLE DE L’OUTILLAGE LITHIQUE DE MUREYBET 379 Fig. 10 – 1 : Élément de faucille. 2 : Élément de faucille (A) sur lequel un burin a été fait, utilisé pour le raclage de l’os (B). J.J. IBÁÑEZ, J.E. GONZÁLEZ URQUIJO ET A. RODRÍGUEZ 380 Fig. 11 – Pointes de Mureybet avec des fractures d’impact. Phase III. ANALYSE FONCTIONNELLE DE L’OUTILLAGE LITHIQUE DE MUREYBET 381 Éclats retouchés en silex Un éclat retouché épais fut employé comme herminette pour mettre en forme du calcaire tendre. Perçoirs en silex Quatorze perçoirs ont été analysés ; 6 d’entre eux ne portent pas de traces suffisantes pour permettre une inter prétation fonctionnelle. La plupart (n = 5) ont servi à perforer la pierre. Un perçoir a été fait sur une lame recyclée d’abord utilisée pour couper des végétaux. Le perçoir a été élaboré par la suite et a servi à perforer du bois végétal. Un autre perçoir sur lame montre d’intenses traces de travail de la matière osseuse, laquelle a été sciée, raclée et perforée. Enfin, une autre lame devenue perçoir a été utilisée pour plusieurs tâches : travail de la pierre, découpe et raclage avec les parties latérales et perforation avec la pointe. Pointes en silex et en obsidienne Vingt-deux pointes en silex ont été analysées ; 3 d’entre elles ne portent pas de traces d’utilisation. La plupart montrent des traces d’impact, prenant la forme d’écaillures sur la zone distale ou de stries parallèles à l’axe de l’outil (fig. 11), ou des stries d’impact (fig. 12 n° 2, fig. 13 n° 2), le tout indiquant une fonction dominante de têtes de projectile. Parmi les 16 pointes présentant des traces d’impact, 12 ne portent que ce type de traces tandis que 4 pièces ont été recyclées pour d’autres activités. Les parties latérales d’une pointe fracturée ont servi à racler du bois végétal. Une autre pointe montre des traces d’utilisation sur le tranchant latéral mais elles sont trop faibles pour permettre une identification plus précise. Des burins ont été élaborés sur deux pointes portant des stries d’impact ; l’un d’eux fut utilisé pour racler de l’os (fig. 13 n° 2) tandis que les traces sur les pans de l’autre sont trop faibles pour permettre une détermination fiable. Trois pointes sur lesquelles nous n’avons pas observé de traces d’impact ont également été recyclées (cf. Moss 1983 pour Abu Hureyra ; González Urquijo e Ibáñez 2001). Deux d’entre elles ont servi de supports pour fabriquer des burins, l’un présentant des traces de raclage d’une matière dure et l’autre aucune trace d’utilisation. Une pointe entière, sans trace d’impact, a été recyclée pour racler des végétaux. Six pointes ne portent pas de traces d’impact, ce qui ne signifie pas qu’elles n’ont pas été lancées car les traces ont pu être éliminées par la retouche de raffûtage (fig. 12 n° 1) ou de recyclage comme le montrent certaines pièces. L’expérimentation a d’ailleurs confirmé que toutes les pointes tirées ne présentaient pas systématiquement des traces d’impact. En fait, la forte proportion de pointes présentant des traces d’impact (72 %) indique une réutilisation intense des projectiles. Une pointe, reprise après la fracture liée à l’impact et réparée par retouche, renforce cette image d’un ensemble de projectiles très réutilisés. Quatre pointes à pédoncule en obsidienne ont été analysées. Deux d’entre elles montrent des fractures d’impact sur leur partie distale. Après avoir été utilisés comme pointes, les deux tranchants latéraux des deux pointes ont été recyclés et réutilisés : le tranchant d’une pointe a servi à racler la peau et l’autre à couper une matière indéterminée. La seconde a été utilisée sur ses deux tranchants pour couper de la peau et une autre matière indéterminée. L’extrémité pointue de la troisième pointe est également cassée mais, dans ce cas, il ne s’agit pas d’une fracture caractéristique d’un impact. L’armature de projectile a aussi servi à couper une matière indéterminée. Enfin, la quatrième pointe porte également une fracture distale non caractéristique mais son degré d’altération empêche d’analyser ses tranchants latéraux. Sept des 22 pointes en silex ainsi que trois pointes en obsidienne ont été recyclées pour diverses activités telles que le raclage des plantes, de l’os, du bois végétal, le raclage ou la découpe de la peau. Au total, près de 40 % des pointes ont été recyclées après avoir été utilisées comme têtes de projectile. Grattoirs en silex L’échantillon compte 35 grattoirs, provenant des différents niveaux de la phase IIIA à laquelle appartient la maison 47 (M.-C. Cauvin et al. 2001). La plupart d’entre eux ont servi à travailler la peau (fig. 13 n° 1) bien qu’on ait aussi trouvé des traces de travail du bois végétal et des matières osseuses sur certains objets. La peau est raclée fraîche, sèche ou à des stades intermédiaires entre ces deux états. Quatre grattoirs ne montrent pas de traces suffisamment développées pour permettre une identi fica tion fonctionnelle. Parmi ceux dont l’utilisation a pu être identifiée, la plupart (n = 21) ont servi au travail de la peau en utilisant le front de l’outil et parfois ses tranchants latéraux non retouchés. Un grattoir utilisé pour racler la peau fraîche et sèche a permis d’établir une séquence d’activités. La peau fraîche a d’abord été raclée avec le tranchant distal naturel de l’éclat ; un grattoir a ensuite été élaboré par retouche sur la moitié gauche du même tranchant et a servi à racler la peau sèche. Celle-ci a été raclée avec le front du grattoir sur éclat tandis que le tranchant latéral a servi à racler et couper. J.J. IBÁÑEZ, J.E. GONZÁLEZ URQUIJO ET A. RODRÍGUEZ 382 Fig. 12 – 1 : Pointe de projectile avec fracture d’impact reprise par la retouche de raffûtage. 2 : Pointe avec strie d’impact. Phase III. ANALYSE FONCTIONNELLE DE L’OUTILLAGE LITHIQUE DE MUREYBET 383 Fig. 13 – 1 : Grattoir avec des traces de raclage de la peau (phase IIIA). 2 : Burin utilisé pour racler de l’os élaboré sur une pointe de projectile portant des stries d’impact (phase IIIA). J.J. IBÁÑEZ, J.E. GONZÁLEZ URQUIJO ET A. RODRÍGUEZ 390 Fig. 18 – Pointe en obsidienne, réutilisée ses tranchants latéraux pour des activités de découpe de la viande. Phase IIIB. Une troisième a intensément travaillé du bois végétal par sciage et raclage, avec le tranchant latéral d’un pan de burin pour cette dernière activité, alors que les autres tranchants de la lame ont été réaffûtés par des retouches directes. La quatrième a coupé des matières indéterminées, mais proba blement de dureté variable. Il existe également une cinquième lame à retouche esquillée qui a servi de coin à fendre une matière inconnue. Éclats retouchés en silex Dix outils ont été analysés. Nous avons attribué les traces de deux outils respectivement à la découpe de la peau et à celle de l’os. Deux gros éclats corticaux ont été utilisés comme herminettes, l’un pour le façonnage de la pierre tendre et l’autre pour percuter une matière de dureté moyenne. Les traces des autres éclats retouchés sont trop faibles pour permettre une interprétation fonctionnelle. Pointes en silex et en obsidienne Nous avons analysé 10 pointes en silex de la phase IVA. Trois d’entre elles ne portent aucune trace d’utilisation. Six pièces présentent des traces d’impact, dont une fut recyclée pour graver la pierre. Une pointe a été transformée en burin mais ni la pointe ni le burin ne montrent de traces d’utilisation identifiables. La fracture distale d’une pointe en obsidienne présente de grandes écaillures bifaciales dues à l’impact du projectile. Les parties latérales de la lame ont été reprises pour couper une matière indéterminée. Grattoirs en silex Le grattoir est un type d’outil peu présent durant le PPNB de Mureybet. Nous avons étudié deux outils. L’un d’entre eux a été utilisé pour racler du bois végétal tandis que l’autre ne possède pas de traces suffisamment développées pour permettre d’identifier sa fonction. Lames à ergot en silex Nous avons analysé 4 lames à ergot provenant de ce niveau IVA. Ces outils ont servi à diverses activités. Une lame a servi à racler des végétaux et du bois végétal, une autre fut utilisée pour le raclage du bois, une troisième pour la découpe de la peau et la dernière pour la découpe de végétaux et peut-être pour la boucherie par la suite. Il ne s’agit donc pas d’un outil destiné à une seule activité. La distribution des traces indique que la double encoche ne fait pas partie de la zone active. En effet, trois lames présentent des traces d’utilisation sur le tranchant qui s’arrêtent avant la double encoche. Pour la quatrième, les traces d’utilisation sont coupées par la double encoche, ce qui signifie que cette dernière est postérieure à la première utilisation de la lame. La double encoche fait donc probablement partie d’un système d’emmanchement ou de ligature de la lame. Ces encoches se trouvent toujours sur une extrémité de la lame, laquelle ne porte pas de traces d’utilisation. Deux autres lames à ergot, provenant des niveaux PPNB ancien de Cheikh Hassan, montrent une distribution des traces d’utilisation similaire sur le tranchant. ANALYSE FONCTIONNELLE DE L’OUTILLAGE LITHIQUE DE MUREYBET 391 Fig. 19 – 1 : Lame d’obsidienne avec des traces de coupe et raclage de la peau. 2 : Lame en obsidienne avec des traces de coupe de la matière végétale (200x). Phase IVA. J.J. IBÁÑEZ, J.E. GONZÁLEZ URQUIJO ET A. RODRÍGUEZ 392 Mèches en silex Les deux mèches analysées présentent des traces de travail d’une matière végétale rigide. Le poli d’utilisation est très développé ; il se compose d’éléments linéaires transversaux par rapport à l’axe de l’outil et apparaît de manière intermittente sur les arêtes des écaillures de retouche. Il est difficile d’interpréter la fonction de ces outils vu la faiblesse de l’échantillon étudié. Les traces de travail de la matière végétale peuvent correspondre à un recy clage de la mèche ou témoigner d’une activité où la mèche a été élaborée en première intention. Ces traces peuvent corres pondre à une activité de raclage du bois végétal ou d’un végétal rigide, du type roseau, ou encore au forage du bois. Dans les deux cas, on observe un contact transversal de la zone active avec la matière mise en œuvre. L.H. Keeley (1983) a étudié un échantillon de 6 mèches provenant des niveaux PPNB de Abu Hureyra. Ses résultats indiquent des traces de forage du bois vé gé tal. Les stries associées au poli étaient strictement parallèles, suggérant, selon lui, l’utilisation d’un système de perforation mécanique, du type arc ou similaire. Les traces observées sur les deux mèches de Mureybet sont comparables à celles observées par Keeley sur les outils de Abu Hureyra. Il peut donc s’agir du même type de fonction. Cependant, l’analyse d’un échantillon plus important fournirait une conclusion plus fiable sur la fonction de cet outil à Mureybet. Burins transverses en silex Les 5 lames analysées portant des burins trans verses ne présentent pas de traces d’usure sur les pans. On observe par contre des traces d’utilisation sur les tranchants latéraux de 4 d’entre elles, indiquant un travail du bois végétal, de la peau, de la pierre et un usage pour la moisson. Pour tous ces cas, le burin coupe les traces d’utilisation, et le coup est donc postérieur à l’utilisation des tranchants latéraux. L’absence de traces sur le pan indique probablement que ce coup de burin transverse est un geste technique ne visant pas l’élaboration d’une zone active. Ce type de burin pourrait être le résultat d’un coup latéral sur le tranchant de la lame afin de la couper ou d’un coup visant à l’extraire d’un manche après son utilisation. Lames non retouchées en obsidienne Les 10 outils analysés ont aussi été très utilisés à l’exception d’une lamelle. Deux lames non retouchées ont coupé de la matière animale tendre et une a égale ment raclé une matière dure non déterminée. Un certain nombre de lames a servi à travailler des matières végétales : trois attestent de la découpe de végétaux tendres avec leurs deux tranchants (fig. 19 n° 2, fig. 20 n° 1) et une quatrième a servi à la découpe de végétaux durs, peut-être du bois (fig. 20 n° 2). Trois autres lames ont travaillé dans un mouvement de découpe. La matière n’a pas pu être déterminée dans un cas, les deux autres ont travaillé une matière dure, l’une en la coupant ou la sciant avec les deux tranchants et l’autre en la coupant et la raclant. Nucléus à lamelles en silex et en obsidienne Un éclat portant des extractions lamellaires de type burinant ne porte pas de traces d’utilisation. Il s’agit probablement d’un nucléus à lamelles. Un autre gros éclat en obsidienne présentant des extractions burinantes ne porte pas non plus de traces, ce qui nous amène à penser qu’il s’agit d’un autre nucléus. Phase IVB Pointes en silex et en obsidienne Nous avons analysé 20 pointes en silex. Le degré de fracturation de l’ensemble de l’échantillon est assez important. Sept pointes sont cassées et ne présentent aucune trace d’utilisation, comme deux autres pointes entières. Nous n’avons trouvé de traces d’impact que dans cinq cas. Trois pointes ne portent pas uniquement ce type de traces, tandis que les deux autres ont été recyclées, l’une pour racler une matière tendre et l’autre une matière de dureté moyenne. Une pointe utilisée pour fabriquer un burin ne porte pas de traces d’usure. Son recyclage caractérise aussi les 5 pointes restantes, lesquelles présentent de faibles traces de raclage et de découpe de matières non identifiables. Nous avons observé des fractures sur la partie distale d’une pointe en obsidienne utilisée comme projectile. De plus, les deux tranchants ont été réutilisés pour la découpe ; dans un cas il est possible d’affirmer que la matière travaillée était végétale. Au total, plus de 40 % (9 sur 21) des pointes de flèche analysées ont été recyclées pour des activités autres que la chasse. Lames non retouchées en obsidienne La plupart de ces lames ne sont pas retouchées. Nous avons analysé 27 lames : 11 portent des traces d’utilisation, les 13 autres étaient trop abîmées pour permettre la lecture des traces. Deux lames ont servi à la boucherie avec leurs deux tranchants (fig. 21 n° 1). Un fragment proximal de lame assez large présente des traces de travail de la peau, de découpe sur un tranchant et de raclage sur l’autre. Une seule lame a été employée pour ANALYSE FONCTIONNELLE DE L’OUTILLAGE LITHIQUE DE MUREYBET 393 Fig. 20 – 1 : Lame d’obsidienne avec des traces de coupe de la matière végétale tendre. 2 : Lame d’obsidienne avec des traces de découpe de végétaux durs, peut-être du bois. Phase IVA. J.J. IBÁÑEZ, J.E. GONZÁLEZ URQUIJO ET A. RODRÍGUEZ 394 Fig. 21 – 1 : Lame d’obsidienne avec des traces de boucherie. 2 : Lame d’obsidienne avec des traces de coupe des plantes rigides. Phase IVB. ANALYSE FONCTIONNELLE DE L’OUTILLAGE LITHIQUE DE MUREYBET 395 couper des plantes rigides sur un tranchant et une matière indéterminée sur l’autre tranchant (fig. 21 n° 2). Une lame débordante épaisse a servi sur ses deux tranchants épais pour couper ou inciser une matière dure, probablement minérale (fig. 22 n° 1). Dans trois cas, les lames ont travaillé des matières dures avec des gestes transversaux ou longitudinaux. Trois autres lames ont coupé ou raclé une matière indéterminée (fig. 22 n° 2). Des 27 lames, 17 ont été obtenues par pression. Ce petit échantillon nous a permis de déterminer la fonc tion de six pièces, le reste étant trop altéré, à l’exception d’une lame qui ne portait pas de traces. Des 6 lames, 3 ont effectué des travaux longitudinaux sur des matières indéterminées, et deux autres ont travaillé respectivement du bois végétal et de la viande. La dernière témoigne de raclage d’une matière inconnue. Burin en obsidienne Le burin dièdre a été utilisé pour rainurer et l’un des tranchants latéraux a servi à couper une matière indéterminée sur les deux zones actives. Éclat et lame esquillés en obsidienne Un éclat et une lame esquillés en obsidienne ont servi de coin pour fendre une matière indéterminée. Aucun éclat non retouché ne porte de traces d’utilisation même si les surfaces de quatre d’entre eux sont très altérées. Le nucléus ne porte pas de stigmates d’utilisation non plus. Évolution des processus de travail : point de vue de la tracéologie Dans la première partie de ce chapitre dédié à la fonction de l’outillage taillé, nous avons analysé l’utilisation des diverses catégories morphologiques d’outils. Dans cette deuxième partie, nous allons utiliser les résul tats de l’analyse fonctionnelle pour approfondir la connais sance des processus de travail au cours desquels les outils taillés ont été employés. La chasse et le traitement de la viande Nous avons trouvé deux types d’objets lithiques utilisés pour la chasse pendant la période natoufienne : les segments et le poignard / pique pédonculé. Nous avons vu que les petits segments qui portent des traces d’impact étaient montés sur les fûts comme têtes de projectile ou comme armatures latérales, en position oblique par rapport à l’axe du projectile. Nous n’avons cependant pas de renseignements précis sur la façon de monter ces microlithes sur les hampes pour fabriquer les projectiles, même si les exemples égyptiens (Clark et al. 1974) sont très comparables. Le segment était en effet monté comme tête de projectile transversale, tandis que deux segments latéraux étaient situés obliquement par rapport à la hampe, comme des barbelures. Quoiqu’il en soit, et même si plus d’un segment était monté sur le projectile, il devait s’agir d’un projectile léger probablement tiré à l’arc (Valla 1987). Si la capacité de pénétration du projectile ne reposait pas sur son poids, elle devait se baser sur la vitesse de jet. Si l’on accepte d’étendre la fonction de l’outil pédonculé à l’ensemble du type, notamment en raison de sa morphologie si particulière, la panoplie des outils de chasse pendant la phase natoufienne de Mureybet devait également compter avec un instrument de type poignard ou pique. Ethnographiquement, ces outils servent à achever les animaux blessés avec les armes de jet (Lee 1979). À partir du Khiamien, les premières pointes de flèche apparaissent. Notre recherche ne nous a pas permis d’analyser en détail les pointes khiamiennes mais des fractures d’impact s’observent à l’œil nu sur quelques exemplaires. Pendant le Khiamien ancien, la présence de lames à dos courbe et de segments témoigne de l’exis tence de trois types de projectile. Les lames à dos courbe semblent également avoir été utilisées comme têtes de projectile, disposées comme les petits segments obliquement par rapport à l’axe du projectile. On ne peut de nouveau pas savoir si les projectiles étaient montés avec une ou plusieurs de ces lames à dos courbe. Vu le faible nombre d’objets analysés, il est même difficile de dire si elles fonctionnaient comme pointes de flèche ou comme barbelures. Certains objets portent des traces de découpe de la matière animale tendre. La réutilisation des tranchants latéraux des projectiles comme couteaux de boucherie au cours d’activités de chasse est bien documentée par l’ethnographie. Les pointes d’El Khiam sont légères et, une fois montées sur la hampe, la morphologie de la tête du projec tile est la même que celle d’une flèche montée avec des segments (Yartah 2001). Les lames à dos courbe sont beaucoup moins nombreuses que les pointes et les segments durant le Khiamien ancien. La différence de taille entre les pointes et les segments d’une part et les lames à dos courbe de l’autre est significative. On trouve ainsi un grand nombre de projectiles légers et beaucoup moins de projectiles lourds. Cette dualité suggère l’existence de deux systèmes de propulsion différents pour les deux types de projectile, c’est-à-dire l’existence de flèches et de javelots. Au cours du Khiamien, les segments et les lames à dos courbe disparaissent au bénéfice des armatures de flèche. J.J. IBÁÑEZ, J.E. GONZÁLEZ URQUIJO ET A. RODRÍGUEZ 396 Fig. 22 – 1 : Lame débordante épaisse d’obsidienne qui a servi sur ses deux tranchants épais pour couper ou inciser une matière dure, probablement minérale. 2 : Traces non identifiées sur une lame d’obsidienne. Phase IVB. Nous avons analysé des pointes des phases III et IV. Leurs traces d’utilisation, des fractures et des stries d’impact, attestent d’une première utilisation comme têtes de projectile tout au long du PPNA et du PPNB ancien et moyen. Les pointes en obsidienne ont également été utilisées à cette fin malgré la plus grande fragilité de la matière. Les lames choisies pour élaborer les pointes sont de plus en plus longues, larges et épaisses, ce qui indi que une évolution vers des systèmes de jet plus puissants. Ceux-ci, associés à des projectiles plus lourds, ont pu permettre une chasse plus précise et plus efficace à longue distance. La réparation de certaines flèches cassées par l’impact atteste d’une tendance vers l’élaboration de projectiles plus puissants impliquant un investissement technique plus important et la possibilité d’entretenir les outils. Les analyses tracéologiques ont montré l’importance du recyclage des pointes pour plusieurs types d’activités durant le PPNB. E. Moss (1983) a étudié 50 pointes de Byblos provenant du site PPNB de Abu Hureyra. Vingt-huit pointes ne présentent que des traces d’impact ; 12 ont servi à travailler du bois végétal ou des roseaux, parmi lesquelles 4 portent aussi des traces d’impact et 6 des traces de travail de la peau. Dix-sept pointes ont servi de supports à la fabrication de burins, dont certains ont servi à travailler du bois ou des roseaux. Des pointes provenant des phases Round, Grill et Channeled Building de Çayönü présentent, outre des traces d’impact observables sur 16 % des objets, des traces d’utilisation postérieures à un recyclage et impliquant plusieurs types d’activités (Coskunsu et Lemorini 2001). Dans les niveaux PPNB moyen de Tell Halula, le cycle ANALYSE FONCTIONNELLE DE L’OUTILLAGE LITHIQUE DE MUREYBET 397 d’utilisation et de recyclage des pointes est également relativement complexe. L’utilisation des pointes comme éléments de projectile est clairement attestée par les traces d’impact. Quelques pointes de projectile utilisées ont été abandonnées sans avoir été recyclées mais une majorité d’entre elles a ensuite servi à travailler la pierre tendre. Les tranchants latéraux des pointes, qu’elles soient entières ou fracturées, ont servi à racler la pierre et parfois aussi à la scier. Quand les tranchants utilisés pour racler la pierre étaient trop usés, ils pouvaient être réaffûtés par un coup de burin. Il était possible de choisir des pointes, pour élaborer des mèches et perforer la pierre, ou des troncatures obliques, pour la graver. Les pointes ont également servi de supports à la fabrication de burins pour travailler l’os. Les cycles d’utilisation sont parfois plus complexes : une pointe de projectile, recyclée pour le raclage du bois avec ses tranchants latéraux, a ensuite été transformée en burin pour racler l’os (Molist et al. 2001 ; Ibáñez and González Urquijo, sous presse). Ce comportement de recyclage des pointes s’observe à Mureybet depuis le Mureybétien. Au cours de cette période, 40 % des pointes analysées ont été réutilisées pour d’autres activités que la chasse. Il semble qu’une fois la technique d’élaboration des grandes lames mise en œuvre, pour fabriquer des flèches dans un premier temps, celles-ci étaient également conçues comme des supports potentiels pour élaborer d’autres outils. Ce comportement de recyclage s’observe aussi dans la phase IVA et B de Mureybet. Les activités auxquelles sont destinées les pointes recyclées sont très variées : raclage, découpe ou rainurage de matières très diverses. La pointe recyclée a parfois été fracturée par impact avant sa deuxième utilisation ; il s’agissait alors de recycler un outil qui ne pouvait plus être utilisé comme tête de projectile. Cependant, dans la plupart des cas, les pointes recyclées étaient encore potentiellement fonctionnelles comme têtes de projectile. Le comportement technique semble donc assez flexible par rapport à l’utilisation des pointes même s’il est difficile de savoir si le besoin de pointes était continu tout au long de l’année. Si les lames les plus soigneusement taillées étaient choisies pour élaborer des pointes, pourquoi les utiliser pour d’autres activités alors qu’elles étaient encore potentiellement fonctionnelles comme armatures de flèche ? Le besoin de pointes était probablement très saisonnier ; l’objet n’était ainsi plus un outil précieux à certaines périodes de l’année et redevenait une simple lame servant à de multiples activités. La présence de caches avec des pointes de flèche sur plusieurs sites du Néolithique du Proche-Orient (Astruc et al. 2003) reflète également le caractère saisonnier du besoin de pointes ; elles étaient ainsi prêtes à être utilisées dans des circonstances précises. Du point de vue des activités de boucherie durant le Khiamien, il est important de signaler l’utilisation des lames à dos courbe, peut-être sur le lieu même de capture des animaux. Dans les contextes domestiques, les seuls types d’outils employés pour cette activité sont les lames en obsidienne et en silex, toujours non retouchées. Au cours des phases III et IVA, la boucherie est réalisée avec les tranchants bruts des lames mais également avec des pointes recyclées, des lames retouchées et des éclats retouchés ou non, que les outils soient en silex ou en obsidienne. Le travail de la peau Les outils qui ont travaillé la peau durant la phase III de Mureybet sont les très nombreux grattoirs et les lames. Les premiers l’ont raclée et les secondes l’ont coupée et plus rarement raclée. Les grattoirs ont raclé la peau fraîche et la peau sèche, et probablement des stades intermédiaires entre ces deux états. Un seul grattoir présente des traces de raclage de la peau ocrée. Les lames ont majoritairement été choisies pour couper de la peau ocrée et de la peau sèche, et ont parfois servi à la racler. Les lames en obsidienne ont aussi servi à découper la peau mais celle-ci n’était jamais ocrée, peut-être parce que l’activité était très abrasive pour le tranchant de l’outil. Les peaux des animaux chassés étaient probablement dépouillées avec les mêmes couteaux que ceux qui servaient à la boucherie puisque aucune lame ne porte de traces exclusives de découpe de la peau fraîche. Les ra cloirs ayant travaillé la peau fraîche ou reverdie servaient, durant les premières étapes de la chaîne opératoire, de mise en œuvre de cette matière. Les peaux étaient raclées sur leur face intérieure pour éliminer la graisse et la viande résiduelle puisqu’elles étaient travaillées fraîches ou, au moins, remouillées. Les travaux de raclage de la peau fraîche ou humide peuvent également correspondre à l’épilage nécessaire à la fabrication du cuir. À l’issue de ce nettoyage et de cet épilage, les peaux étaient séchées. Les grattoirs servaient ensuite à les racler pour les amincir et les assouplir, étape indispensable à la fabrication d’objets. Nous avons observé sur plusieurs grattoirs de la phase III qu’outre des traces de raclage de la peau, ils portaient également sur le front de faibles traces de raclage de la matière osseuse. Le travail s’est effectué sur de petites zones actives, inférieures à 1 cm de longueur de tranchant, et visait probablement la régularisation ou l’affûtage de la surface d’un objet osseux. Certains outils en os de la période ont été utilisés pour le raclage de la peau, activité complémentaire à celle développée avec les grattoirs (Stordeur et Christidou, ce volume). On se demande même si les grattoirs qui portent J.J. IBÁÑEZ, J.E. GONZÁLEZ URQUIJO ET A. RODRÍGUEZ 398 des traces de raclage de l’os n’ont pas pu être utilisés pour le raffûtage d’outils en os dans un contexte de préparation des peaux. Selon cette hypothèse, les grattoirs en silex et les outils en os étaient des instruments complémentaires dans le traitement de la peau, les seconds pouvant même être réaffûtés avec les grattoirs utilisés pour amincir les peaux. Les lames ont été employées comme couteaux pour couper de la peau. Celle-ci a parfois été coupée sèche sans additif mais, le plus souvent, de la poudre d’ocre a été ajoutée avant la découpe. Ces traces de découpe de la peau ocrée ont également été identifiées sur quelques lames provenant des niveaux sultaniens de Hatoula (Anderson 1994 : 290). Utilisées comme couteaux, elles présentent des traces caractéristiques et des résidus de matière minérale. L’ocre a été répartie sur toute la peau avant qu’elle soit coupée pour fabriquer des objets. Cette chaîne opératoire est très comparable à celle pratiquée par certaines populations actuelles du sud de l’Éthiopie pour la fabrication de jupes rituelles. La peau est raclée avec des grattoirs en silex ou en obsidienne avant d’être couverte d’ocre puis coupée avec les couteaux pour mettre en forme le vêtement (Brandt and Weedman 2002). L’utilisation de l’ocre, normalement mélangée avec de la graisse, est attestée chez les populations sud-américaines, tels que les Yamana et les Selk’nam (Gusinde 1930/1982 : 181-182 et 232), ainsi que chez les habitants de Tasmanie (Sollas 1924 ; Peabody 1928). L’utilisation de l’ocre pour traiter les peaux est connue sur plusieurs sites du Paléolithique supérieur et du Mésolithique (Goring-Morris 1987 ; Belfer-Cohen 1988 : 192 ; Kimball 1989 ; Philibert 1993 ; Rodríguez Rodríguez 1993 ; González Urquijo e Ibáñez 1994b ; 2002). La fonction de l’ocre ajoutée à la peau fait encore débat parmi les spécialistes. Même si l’oxyde de fer n’entre pas directement dans le tannage de la peau (Beyries, com. pers.), il en permet la conservation car la couche minérale ajoutée sur la surface limite son altération (Audoin et Plisson 1982). De plus, la couleur rouge de l’ocre apporte une dimension esthétique et probablement symbolique. Plusieurs chaînes opératoires de travail de la peau ont dû exister durant le PPNA de Mureybet, notam ment en fonction du type de peau travaillée et des caracté ristiques recherchées sur le produit fini (souplesse, imperméa bilité, résistance, etc.). Quelques peaux ont proba ble ment été utilisées simplement après un traitement sommaire de netto yage de la face interne, tel que l’atteste l’ethnographie pour le s peaux servant de tapis ou de couvertures par exemple (Gusinde 1930/1982 : 194 et 398-401 ; Delaporte et Roué 1979 : 228-229). On peut cependant dire qu’une bonne partie du travail a suivi un processus général de nettoyage, et d’épilage dans le cas de la fabrication du cuir, à l’état frais ou reverdi avant de subir une deuxième étape d’assouplissement et d’amincissement de la peau sèche, les deux tâches étant réalisées par raclage avec des grattoirs. Une fois la peau propre et flexible, les objets pouvaient être fabriqués. La chaîne opératoire d’élaboration de certains objets impli quait l’ajout de poudre d’ocre avant la découpe avec des lames en silex. Finalement, ce système de travail de la peau s’ins crit dans la continuité des processus connus pour le Paléolithique supérieur puisque le travail basé sur l’utilisation des grattoirs vise une modification mécanique de la peau. La profusion de l’utilisation de l’ocre, qui favorise la conservation de la peau, indique probablement l’absence de méthodes de conservation plus durables au cours du processus de tannage. Durant la phase IVA, au PPNB ancien, il semble y avoir de profonds changements dans le travail de la peau à Mureybet. La baisse considérable du nombre de grattoirs dans l’industrie de la période pourrait impliquer que : 1. le travail de la peau n’était pas aussi impor tant qu’à la période précédente ; 2. d’autres outils de raclage étaient substitués aux grattoirs dans le processus de traitement des peaux ; 3. les activités de raclage n’étaient pas si importantes pour leur préparation. Nous n’avons analysé que deux grattoirs de la phase IVA : l’un a servi pour le raclage du bois et l’autre ne porte pas de traces caractéristiques. Il semble néanmoins que le travail de la peau dans cette phase ne soit pas massivement basé sur l’utilisation des grattoirs. Un autre changement majeur est l’absence significative de lames ayant coupé la peau ocrée. L’ajout d’ocre à la peau n’apparaît plus comme une pratique courante comme c’était le cas au PPNA. Par contre, les lames en silex et en obsidienne utilisées comme couteaux pour la découpe de la peau sèche sont présentes dans la phase IVA et celles en obsidienne apparaissent aussi dans la phase IVB. Il est nécessaire de croiser les données de l’outillage lithique avec celles provenant de l’analyse de l’industrie osseuse pour interpréter ces changements dans les chaînes opératoires de travail de la peau au PPNB. Le travail des matières osseuses Les matières osseuses, l’os et le bois animal, ont été travaillées avec des outils en silex. L’obsidienne a par contre très rarement été utilisée pour les travailler, probablement en raison de la fragilité du verre volcanique. Il est ainsi logique de ne trouver qu’un seul burin en obsidienne dans la phase IVA, lequel a travaillé du bois végétal, et un autre dans la phase IVB, qui a raclé quant à lui une matière indéterminée, le burin étant un outil associé au travail des matières dures. ANALYSE FONCTIONNELLE DE L’OUTILLAGE LITHIQUE DE MUREYBET 399 Le sciage et le rainurage de l’os ont été faits avec des lames et quelques burins. Les lames ont parfois aussi servi au raclage, bien que l’outil le plus utilisé pour cette tâche soit le burin et plus précisément les tranchants laté raux des pans créés par les coups de burin. Dans la phase III, les burins sont bien plus recyclés que le reste de l’industrie. 20 % d’entre eux ont d’autres zones actives que les pans et présentent des traces de travail de matières très variées. Lorsqu’on a pu établir l’ordre d’utilisation, nous avons consta té que le burin était réalisé après une première utilisa tion. Une lame utilisée, qu’il s’agisse d’une pointe ou d’un autre outil, était ainsi souvent choisie pour faire un burin. Nous avons également rencontré des grattoirs utilisés pour le travail de la peau puis réutilisés pour racler l’os. La plupart des activités identifiées impliquent un raclage avec des zones actives réduites et des travaux peu intenses. Tout cela pour rait indiquer qu’une bonne partie des travaux sur les matières osseuses étaient des activités assez quotidiennes, simples et peu intenses, telles que l’atteste également le raffû tage des outils en os au cours de leur utilisation. La moisson Les activités de moisson de Tell Mureybet ont largement été étudiées par P. Anderson. Les résultats de l’analyse de notre échantillon confirment ses conclusions. Nous nous contenterons donc de faire un résumé de ses travaux 15 en ajoutant quelques nouvelles données issues de notre analyse, notamment quant à l’évolution de la morphologie des faucilles tout au long de l’occupation de Mureybet. Réalisée par P. Anderson (Anderson-Gerfaud 1983), l’analyse d’un échantillon de pièces lustrées ou considérées comme éléments de faucilles, provenant de la phase natoufienne, a montré que la plupart de ces outils étaient utilisés pour couper d’autres végétaux que les céréales, pour le raclage des roseaux ou pour la découpe de la peau par exemple. Seules trois lames lustrées, provenant des niveaux natoufiens, portent des traces comparables à celles des outils expérimentaux utilisés pour la moisson des céréales sauvages semi-vertes au cours de périodes très courtes. La distribution du poli sur les lames faucilles est parallèle au tranchant. Les manches de faucilles en os trouvés au Levant sud (grotte de Kebara, El-Wad, Erq-el-Ahmar, Oum ez-Zoueitina, Ain Mallaha, Hayonim et Nahal Oren) ont une morphologie droite et 15. Nous tenons ici à remercier Patricia Anderson pour nous avoir permis d’analyser les traces de ses outils expérimentaux ayant servi à la moisson des céréales domestiques et sauvages cultivées dans les champs expérimentaux de Jalès ou cueillies en Syrie. l’on peut estimer que 3 à 5 lames en silex pouvaient y être insérées (Bar Yosef 1987). Les analyses tracéologiques réalisées sur les outils lustrés d’autres sites natoufiens, Abu Hureyra ou Hayonim notamment, ont démontré que les céréales sauvages étaient moissonnées durant cette période (Anderson-Gerfaud et al. 1991 : 228 ; Anderson et Valla 1996). À partir des niveaux khiamiens, les éléments de fau cille sont utilisés de manière plus intense (Anderson-Gerfaud et al. 1991) et les polis d’utilisation sont plus striés, ce qui pourrait indiquer une moisson plus près du sol selon P. Anderson (1992). Sur le site de Salibiyah IX, S. Yamada (2000) a également découvert une utilisation intense et beaucoup plus prononcée des lames faucilles khiamiennes par rapport à celles du Natoufien. Nous avons analysé un échantillon de pièces lustrées provenant des phases IIIA et IIIB. Le poli de ces outils est assez variable en fonction du degré de striation de la surface, ce qui pourrait indiquer que certaines faucilles étaient utilisées pour moissonner près du sol alors que d’autres coupaient les tiges plus haut. La moisson au ras du sol vise l’utilisation de la paille pour des activités techniques. L’analyse des constructions architecturales de Mureybet n’a cependant pas montré l’utilisation de paille. Le pisé est élaboré en ajoutant la balle de dépicage des épis à la terre mais les morceaux de tiges sont absents. La paille a pu servir à couvrir les toits des maisons ou fabriquer des paniers par exemple. Durant toute l’occupation de Mureybet, les lames étaient insérées dans les faucilles sans retouche si l’on en juge d’après la séquence d’utilisation. Les tranchants étaient réaffûtés au fur et à mesure qu’ils s’abîmaient, à l’aide d’une retouche simple et continue, laquelle deve nait souvent une retouche plane. On faisait parfois des microdenticulations pour retrouver l’efficacité de l’outil. L’utilisation des tranchants bruts pour la moisson, réaffûtés par retouche en cours d’utilisation, est aussi attestée sur les sites d’Aswad (Anderson 1995 : 223-224) et AbuGosh (Yamada 2000 : 136). La distribution des polis d’utilisation et des résidus de bitume sur les éléments utilisés pour la moisson peuvent renseigner sur la morphologie des faucilles. La plupart des outils portant des traces de moisson sont des lames courtes présentant des traces d’utilisation d’un côté et des restes de bitume sur le côté opposé. Jusqu’à la phase IVA, la distribution du lustre et des résidus d’adhésif est strictement parallèle au tran chant (fig. 23). Les faucilles étaient formées par un ou, plus souvent, plusieurs éléments insérés dans des fûts droits. Il s’agissait probablement du type de faucille connu depuis le Natoufien, à savoir un fût droit avec une zone aménagée pour l’insertion des éléments coupants et une autre partie aménagée pour la préhension. Corrélativement, plusieurs indices nous