scieee AI-readable full text Open interactive document viewer

Les Très Riches Heures et les Heures Bedford

Stirnemann, Patricia

Abstract

The article presents new stylistic material in support of the discovery (in 2005) that the Bedford Hours were designed in the years 1414-1415, at the same time as the Très Riches Heures du duc de Berry. The Bedford Hours would appear to have been made for the dauphin, Louis de Guyenne, in light of the occurrence of several of his emblems under the principle miniatures, as well as the calendar programme, which is inspired by Ovid’s Fasti. The identification of the heraldry in the miniature of the history of the fl eur de lis (f. 288v) by Michel Pastoureau demonstrates that the miniature also represents the coronation of Henry V in 1429 in the presence of Philippe le Bon, Anne de Bourgogne and John de Mowbray, duke of Norfolk and earl marshall.

Full text

Agradecimentos por ajuda na confi guração do texto e sugestões de Ana Catarina Sousa, Pedro Fialho de Sousa, Justino Maciel, Felix Teichner e Heidi. Abstract The article presents new stylistic material in support of the discovery (in 2005) that the Bedford Hours were designed in the years 1414-1415, at the same time as the Très Riches Heures du duc de Berry. The Bedford Hours would appear to have been made for the dauphin, Louis de Guyenne, in light of the occurrence of several of his emblems under the principle miniatures, as well as the calendar programme, which is inspired by Ovid’s Fasti. The identifi cation of the heraldry in the miniature of the history of the fl eur de lis (f. 288v) by Michel Pastoureau demonstrates that the miniature also represents the coronation of Henry V in 1429 in the presence of Philippe le Bon, Anne de Bourgogne and John de Mowbray, duke of Norfolk and earl marshall. • Resumo Este artigo apresenta novos indícios estilísticos que confi rmam a descoberta (em 2005) de que as Horas de Bedford foram produzidas nos anos 1414-1515, ao mesmo tempo que as Très Riches Heures do Duque de Berry. As Horas de Bedford parecem ter sido realizadas para o delfi m, Luís de Guyenne, como evidencia a presença de vários dos seus emblemas nas principais iluminuras, bem como o programa do calendário, inspirado nos Fasti de Ovídio. A identifi cação da heráldica na iluminura da história da fl or de lis (f. 288v), por parte de Michel Pastoreau, demonstra que esta representa igualmente a coroação de Henrique V em 1429 na presença de Filipe o Bom, Ana de Borgonha e John Mowbray, duque de Norfolk e earl marshall. • key-words bedford hours louis de guyenne (emblems) prague ovid’s fasti john de mowbray (arms) palavras-chave horas de bedford luís de guyenne (emblemas) praga fasti de ovídio john mowbray (armas) revista de história da arte n.º7 - 2009 139 les très riches heures et les heures bedford En 2005 Claudia Rabel et moi-même avons publié un article dans le Burlington Magazine où nous identifi ions la main du Maître de Bedford dans les Très Riches Heures1. Nous avions placé ses interventions dans le manuscrit avant la mort du duc de Berry, soit avant 1416. Simultanément avec Catherine Reynolds, nous avions noté que le Maître de Bedford avait réutilisé dans les Heures Bedford plusieurs compositions provenant des Très Riches Heures. Pour des raisons stylistiques et emblématiques, nous avions argumenté que le destinataire d’origine des Heures Bedford était le dauphin Louis de Guyenne, qui mourut en décembre 1415. Or, la datation et le destinataire des Heures Bedford ont toujours posé problème. Plusieurs historiens avaient déjà noté que les portraits et armoiries de Jean et Anne de Bedford étaient des ajouts et que les légendes sous chaque feuillet semblaient avoir ajoutés lors du don du manuscrit au roi Henri IV d’Angleterre en 1430, par Anne de Bedford. On a donc proposé une datation autour de 1420-1423 pour le manuscrit; on a situé l’ajout des portraits Bedford autour de la date de leur mariage le 17 avril 1423; et enfi n, on a considéré que l’ajout des images de l’Arche de Noé et de la Tour de Babel a eu lieu autour de 1430. Notre proposition de remonter la datation de tout le manuscrit en 1415 – sauf pour les parties spécifi quement en rapport au couple Bedford ou au jeune roi Henry IV – ne passait pas sans controverse, voire même quelques réactions violentes. Dans son commentaire pour le fac-similé des Heures Bedford et dans son livre grand public, Eberhard Koenig a cherché à démonter l’argument à plusieurs reprises. En juillet de cette année, à Londres, lors d’une journée d’études sur les Heures Bedford, nous avons formulé une réponse, appuyé par les arguments supplémentaires. 1. Afi n d’alléger le texte, les principaux personnages et manuscrits mentionnés au cours de l’article sont cité ensemble dans cette note. Les personnes Le dauphin, Louis de Guyenne, meurt le 18 décembre 1415 Jean duc de Berry meurt en le 15 juin 1416 Les trois frères Limbourg meurent l’un après l’autre en 1416, avant le duc de Berry Jean de Lancaster, duc de Bedford, épouse Anne de Bourgogne en 1423 Jean de Mowbray (1392-1432), second duc de Norfolk, earl marshall (1412-1432) Les manuscrits Les Très Riches Heures (Chantilly, Musée Condé, ms. 65) Les Heures Bedford (Londres, British Library, Additional 18550) Les Heures Lamoignon (Lisbonne, Musée Gulbenkian, ms. LA 237) Les Heures de Vienne (Vienna, ÖNB, cod. 1855) Le missel de Louis de Guyenne (Paris, Bibl. Mazarine, ms. 406 ; laissé inachevé en 1415) Le bréviaire de Louis de Guyenne (Châteauroux, BM, ms. 2 ; achevé vers 1413) New York, Pierpont Morgan Library, M453 (1415-1418 ?) patricia stirnemann Institut de recherche et d’histoire des textes (CNRS) Paris – Orléans les très riches heures et les heures bedford revista de história da arte n.º7 - 2009140 Cet article a deux objectifs: présenter aussi clairement que possible le chemin de nos découvertes et expliquer la logique visuelle et contextuelle de nos arguments. Tout a commencé en 2003. J’étais en train de lire un nouveau livre sur le Bréviaire de Châteauroux par Inès Villela-Petit, un manuscrit commandé par le dauphin Louis de Guyenne, lorsque je me suis arrêtée sur une image de comparaison, un dessin inachevé dans un missel (Paris, Bibl. Mazarine, ms. 406). Ce missel était également destiné au dauphin, comme entémoigne le dessin des armoiries. François Avril avait attribué le feuillet au Maître de Bedford. On a alors conclu que le maître avait laissé le livre inachevé à la mort du dauphin, en décembre 1415, ce qui permettait de dater le feuillet vers 1415. Je me suis arrêtée sur l’image parce que je reconnaissais ce dessin comme l’image en miroir d’une miniature de la Messe de Noël (f. 158), dans les Très Riches Heures, que les frères Limbourg avaient laissé inachevée, à l’état de dessin, à la mort du duc de Berry, en juin 1416 (la peinture du dessin a été achevé par Jean Colombe vers 1485). Les deux images représentent la Sainte-Chapelle, comme le prouve le reliquaire géant fl anqué d’escaliers dans les deux images. Celle des Très Riches Heures représente le duc de Berry assistant à l’apparition miraculeuse des anges apportant les sacrements lors de la messe de Noël dans la Sainte-Chapelle; celle du missel représente le dauphin assistant à une messe dans la Sainte-Chapelle. À ce stade se sont posés deux problèmes: qui a dessiné la miniature dans les Très Riches Heures, et lequel des deux dessins est le premier? Qui copie qui? Qui a eu l’idée? Le début d’une réponse se retrouvait non pas dans les miniatures mais dans quatre bordures ajoutées aux images des frères Limbourg (f. 86v, Raymond Diocrès; 152v, Crucifi xion; f. 158, Messe de Noël; f. 182, Résurrection). C’est l’œil qui cherche qui voit. J’ai regardé attentivement la seule bordure peinte, celle qui entoure la miniature de l’histoire de Raymond Diocrès (f. 86v). Elle est, en fait, peinte par deux artistes: un artiste du début du XVe siècle s’est occupé des tiges, de la fl ore et des oiseaux; et Jean Colombe à la fi n du siècle a peint les scènes. Spontanément j’ai eu l’intuition de comparer cette bordure avec celles des Heures Bedford reproduites dans le livre de Janet Backhouse. Deux oiseaux dans la bordure entourant la miniature de Raymond Diocrès, un paon et un faisan, se retrouvent successivement dans la bordure de la Trinité et de la Crucifi xion des Heures Bedford. J’avais la preuve que c’était le Maître de Bedford lui-même qui avait dessiné quatre bordures dans les Très Riches Heures, et avait partiellement peint celle de Raymond Diocrès. Notre trouvaille a été présentée le 8 juin 2004 au colloque organisé par Eberhard König, à Berlin, en l’honneur de François Avril. Lors de ce même colloque, Catherine Reynolds a démontré que le Maître de Bedford avait emprunté quatre compositions des Très Riches Heures pour ses miniatures des Heures de Bedford, et pour ma part, j’en ai trouvé encore une. Mais les deux questions subsistaient: qui a dessiné la Sainte-Chapelle dans les Très Riches Heures, et lequel des deux dessins – celui des Très Riches Heures ou celui du missel de la Mazarine – est le premier? revista de história da arte n.º7 - 2009 141 les très riches heures et les heures bedford Après le colloque en 2004, une longue joute logique s’ensuivait entre Claudia et moi ainsi que Catherine Reynolds et Nicole Reynaud. Nicole a bien remarqué que nulle part ailleurs à Paris au début du XVe siècle il existait une conception aussi large, aussi novatrice. On a brisé l’axe de la Sainte-Chapelle au milieu afi n de montrer les deux extrémités en même temps. Millard Meiss avait déjà repéré les petites copies de la Messe de Noël, adaptées pour illustrer l’offi ce des morts, dans toute une suite de manuscrits peintes vers 1420 par le Maître du Hannibal de Harvard, un artiste dans l’entourage du Maître de Bedford. Là, déjà, se trouvait, indirectement, la réponse, mais je ne l’avait pas encore compris: les copies “secondaires” de ce petit maître reprenaient toujours les détails de la version des Limbourg (orientation, toit au-dessus de la sculpture, clercs en train de chanter dont un observe les anges), jamais ceux du Maître de Bedford. Comme je m’en apercevrai plus tard, la conception spatiale novatrice appartenait bien aux Limbourg2. Bedford avait dû faire une copie fi dèle, tracée ligne par ligne, qu’il avait gardé dans son atelier. Dans sa version de la Mazarine, il a eu le génie de renverser la scène, pour adapter l’image à un feuillet recto, mais cette version n’a eu aucune postérité. Lorsque Bedford peint une image de la Sainte-Chapelle, durant les années 1420 pour les Bedford dans un pontifi cal, il la présente de manière frontale. Le manuscrit, qui périt dans une incendie au XIXe siècle, est connu par un 2. Les petits dragons, placés près des arcs en haut de la miniature, sont une signature des frères Limbourg. 1. pontifical bedford (fac-similé du xixe s.). paris, vers 1430 les très riches heures et les heures bedford revista de história da arte n.º7 - 2009142 fac-similé. On voit que le banc énigmatique dans les Très Riches Heures s’y trouve de nouveau, comme une sorte de coffre à livres devant le lutrin. Le Maître de Hannibal l’a converti en cercueil. La relation entre les Très Riches Heures et les Heures Bedford Comme je l’ai déjà dit, Catherine Reynolds avait identifi é quatre compositions dans les Heures Bedford empruntées aux Très Riches Heures, reprises avec une grande exactitude; tous ces emprunts provenaient des quatre cahiers où le Maître de Bedford avait dessiné les bordures. La précision des emprunts militait pour une copie directe sur les Très Riches Heures, bien que les reprises ultérieures dans d’autres manuscrits indiquaient que le maître avait effectivement enrichi son carnet avec au moins une douzaine de dessins. Le paon dans la bordure de Raymond Diocrès a la particularité d’engager son cou dans le feuillage. Selon mes recherches actuelles, ce paon, pris au cou, ne se trouve que dans les Très Riches Heures et les Heures Bedford. C’est un motif avec une très courte vie et illustre de nouveau la proximité entre l’intervention du Maître de Bedford dans les Très Riches Heures et la réalisation des Heures Bedford. Or, la question se posait: quand le Maître de Bedford a-t-il eu les cahiers inachevés des Très Riches Heures entre ses mains? Avant la mort du duc de Berry ou longtemps après, vers 1420 par exemple? Pour répondre à cette question, je voulais savoir si on pouvait déterminer plus précisément l’ordre des interventions artistiques dans les Très Riches Heures. Utilisant le CD-rom des Très Riches Heures et les travaux de Millard Meiss, j’ai fait une étude globale de tous les artistes qui ont participé à l’élaboration de l’enluminure, depuis les miniatures jusqu’aux bouts-de-ligne. J’ai distingué trois campagnes successives pendant le premier quart du XVe siècle et, dans chaque campagne, j’ai remarqué que les artistes des initiales travaillaient en équipe avec les enlumineurs qui exécutaient les bouts-de-ligne. Dans l’équipe du Maître de Bedford se trouve un enlumineur qui a réalisé les bouts-de-ligne et un autre qui a peint les initiales. Ce dernier a également peint plusieurs bordures dans les Heures Bedford. Or dans les initiales peintes par cet artiste dans les Très Riches Heures, on observe trois fois les armoiries et emblèmes du duc de Berry (ff. 168v, 182v, 189). Ceci est une preuve irréfutable que l’équipe du Maître de Bedford a bien participé à la réalisation des Très Riches Heures du le vivant du duc. Si le duc était déjà décédé, le peintre aurait simplement rempli l’initiale avec des fl eurs ou de l’ornement, à l’instar de Jean Colombe à la fi n du siècle. Mon raisonnement est donc le suivant: vu la proximité des motifs des paons et celle des emprunts iconographiques entre les Très Riches Heures et les Heures Bedford, ainsi que la présence dans les Très Riches Heures des armoiries et des emblèmes du revista de história da arte n.º7 - 2009 143 les très riches heures et les heures bedford duc de Berry peintes par l’équipe du Maître de Bedford, les Heures dites Bedford ont été, en réalité, enluminées non pas en 1420 à 1424 mais dans les années 1414-1415. Reculer une datation de six à dix ans n’est pas normalement une affaire d’état. Mais dans le cas des Heures Bedford, une telle proposition remet en question la chronologie de plusieurs autres manuscrits, notamment les Heures Lamoignon et les Heures de Vienne qu’on a toujours considérées comme des œuvres réalisées vers 14203, antérieures aux Heures Bedford, et préparatoires aux solutions des années 1420. Cela remet également en question la datation des œuvres de toute la suite de l’atelier Bedford, notamment l’artiste de Morgan 453. Si nous replaçons les Heures Bedford aux années 1414-1415, elles doivent refl éter en plusieurs points ce moment fort dans l’histoire de l’enluminure française. Je souhaiterais ajouter trois arguments supplémentaires pour étayer une re-datation des Heures Bedford et de toute la chaîne qui s’ensuit. Notons, tout d’abord, qu’il existe de très fortes similitudes entre les Heures Bedford et l’œuvre du Maître de Bedford, lui-même, autour de 1413-1414, ce qui est, à mon sens, le point le plus probant. La parenté de style du Maître de Bedford dans les Heures Bedford avec d’autres œuvres qu’il a peintes vers 1414-1415 s’illustre pleinement par une comparaison avec la Crucifi xion du Missel de Saint-Magloire (Paris, Bibl. de l’Arsenal, ms. 623, datable peu après 1412)4. Cette même observation a déjà été faite en 1938 par Hermann, au sujet des Heures de Vienne5, et s’applique également aux Heures Lamoignon. Le style et l’iconographie des trois livres d’heures sont très proches et tous les trois ont été certainement mis en chantier à la même époque6. Un second argument est d’ordre vestimentaire. Le début du XVe siècle a connu un faste extraordinaire et ses excès de mode notoires me semblent très présents dans plusieurs miniatures des Heures Bedford. Celle au feuillet 96, représentant la femme adultère 3. C’est la date proposée par F. Avril dans le catalogue Paris 1400, p.353, n.° 220. 4. Voir Paris 1400, cat. n.° 182, pour une reproduction de la Crucifi xion au f. 213A verso. 5. Hermann Julius Hermann, Die westeuropäischen Handschriften..., 1938, p. 172. 6. S. Nash a déjà proposé une datation aux environs de 1415-1420 pour les Heures Lamoignon en raison du traitement des marges (S. Nash, L’histoire du Livre d’heures de Jacques II de Chastillon, Art de l’enluminure, 2, 2002, n. 21, p. 104. Je remercie François Avril pour cette référence. 2. livre d’heures. prague, fin xive s. prague, musée narodni, knm v h 36, f. 2 3. bréviaire de châteauroux, f. 48v paris, vers 1413 4a et b. très riches heures, f. 60 et 36. paris et bourges, 1411-1416 les très riches heures et les heures bedford revista de história da arte n.º7 - 2009144 6. giovanni di andrea, padoue, 1396. padova, b.c., ms. a.5 Bethsabée, rentrant rapidement chez elle, pieds nus, son corsage défait, jouant avec ses doigts pour éviter le regard de son mari, me semble emblématique. Le collier à pendants, par exemple, et le chapeau rouge extravagant que portent Uri sont les attributs des quinze premières années du siècle et ne trouvent pas d’équivalent dans les années 1420. Des parallèles très proches se trouvent dans le calendrier des Très Riches Heures. Un troisième argument concerne les initiales ornées. Les initiales elles-mêmes sont assez banales, au feuillage stéréotypé en bleu, blanc et rouge sur fond doré. Mais lorsque la terminaison d’une lettre se prolonge vers la gauche, le Maître de Bedford a ajouté une terminaison fl orale qui naît d’une petite corolle. Or, ce genre de prolongement fl oral est inconnu à Paris avant 1410. On le trouve pour la première fois dans le Bréviaire de Louis de Guyenne à Châteauroux (sans la corolle) et dans les Très Riches Heures, où ces extensions contemporaines sont toujours ajoutées après-coup, après que l’initiale ait été peinte, comme on le voit dans les Très Riches Heures lorsque l’initiale est arrondie à gauche et l’extension fl otte dans la marge. L’inspiration de ces extensions provient très vraisemblablement d’un artiste pragois ou des manuscrits enluminés à Prague qui se trouvaient à Paris vers 1411 ou 14127. Par la suite, ces extensions semblent avoir été favorisées par un petit cercle d’artistes, le cercle du Maître de Bedford. Le quatrième argument concerne à nouveau Prague, et indirectement l’Italie. A la fi n du XIVe siècle dans quelques manuscrits des régions de Padoue et de Venise, les artistes s’amusent à faire métamorphoser les feuilles d’acanthe en dragon. Presque aussitôt, on trouve des acanthes transformées en dragon dans les manuscrits pragois. Et sous l’une des miniatures les plus anciennes des Très Riches Heures, exécutée sans doute aux alentours de 1412, une feuille d’acanthe se change en un dragon doré attrapant un serpent. La même astuce se retrouve dans les Heures Bedford. Un dernier motif pragois adopté uniquement par le Maître de Bedford est un oiseau à long cou hérissé qu’on trouve dans les manuscrits pragois de la première décennie du XVe siècle. Il se retrouve dans le Bréviaire de Châteauroux, dans les Heures Lamoignon et à maintes reprises dans les Heures Bedford, où, à terme, le Maître combine les motifs, qui avaient auparavant un aspect héraldique, dans une sorte de commentaire sur la violente mutation de la trahison dans l’image de l’Arrestation: la tige végétale se transforme en dragon, puis en cou hérissé et tête d’animal. L’oiseau au cou hérissé est un motif à nouveau confi né au cercle de Bedford, notamment dans Morgan 453. 7. Citons à titre d’exemple l’artiste pragois qui a peint à Paris un manuscrit des Grandes Chroniques de France pour Charles VI, Paris, BNF, fr. 2608 (Paris 1400, cat. n.° 168) ou celui qui a peint la Vie et l’offi ce de saint Eligius, Paris, Bibliothèque historique de la Ville de Paris, ms. réserve 104 (Prague, p. 79, fi g. 6.6). Réciproquement, pendant la première décennie du XVe siècle, quelques enlumineurs à Prague démontrent une connaissance directe des styles parisiens. 5. heures bedford, f. 221v. paris, 1414-1415 revista de história da arte n.º7 - 2009 145 les très riches heures et les heures bedford 7. martyrologe de girona, prague, vers 1410. musée diocésan de girona, md 273, f. 36v 9. heures bedford, f. 249v. paris, 1414-1415 8. très riches heures, f. 38v. paris et bourges, 1411-1416 10. bible de konrad de vechta, prague, 1402-1403. anvers, musée plantin-moretus, cod. ms. 15-1, f. 1 11. bellifortis, avec devises de wenceslas iv, prague, 1405. göttingen, u.l., 2.° cod. ms. philos. 63 cim., f. 85 12. heures bedford, f. 199v paris, 1414-1415 les très riches heures et les heures bedford revista de história da arte n.º7 - 2009146 Il existe donc un milieu très restreint à Paris où, pendant quelques mois, un petit nombre d’artistes a eu accès à des manuscrits provenant de Prague. À part le Maître de Morgan 453, l’intérêt de ces artistes pour les nouveautés pragoises n’a pas été très long et défi nit un point précis dans le temps, entre 1412 et 1415. Les emblèmes Les bordures de la plupart des feuillets dans les Heures Bedford comportent des médail lons historiés accompagnés d’un abondant assortiment de fl eurs, d’animaux et d’oiseaux. Certains de ces motifs apparemment ornementaux nous semblent imbus d’une valeur emblématique ou symbolique, soit en raison de leur nombre répété, soit en raison de leur placement sur le feuillet au centre, sous la miniature. L’usage des emblèmes ou devises par les membres des familles royales en Europe commence en Angleterre aux environs de 1330. En France la pratique atteint son apogée sous le règne de Charles VI. Certaines devises sont bien connues, comme l’ours et le cygne navré de Jean de Berry, le rabot de Jean sans Peur, le cerf blanc de Charles VI. D’autres restent à deviner ou à dévoiler grâce à la répétition d’un motif sur les objets ou dans les livres, où grâce à leur mention dans les comptes ou les inventaires. L’exposition Paris 1400 en 2004 a stimulé un renouveau d’intérêt pour les devises royales et c’est ainsi que nous avons suggéré dans l’article de 2005 que certains motifs dans les bordures des Heures Bedford pouvaient être identifi és aux emblèmes de la famille royale de France, et plus particulièrement aux devises du dauphin Louis de Guyenne. Par la suite, nous avons consulté la thèse de Laurent Hablot, soutenu en 2001 à l’université de Poitiers: La devise, mise en signe du prince, mise en scène du pouvoir. Les devises et l’emblématique des Princes en France et en Europe à la fi n du Moyen Age. Hablot a trouvé comme devises de Louis les fi gures suivantes: le genêt, le paon, l’épervier, l’églantine et l’aubépine, branches de mai, un soleil rayonnant. Son mot était: de bien en mieux, son chiffre la lettre L ou les lettres LM (Louis et Marguerite) et ses couleurs étaient vert et blanc ou rouge noir et blanc. L’EPERVIER – Louis est le seul membre de la famille royale à avoir comme devise l’épervier, qu’il adopte en 1409. Cet oiseau revient dans les bordures des Heures Bedford vingt-quatre fois, bien plus fréquemment que tout autre oiseau. Il est toujours petit, de la taille des autres oiseaux, mais il est partout. C’est son nombre qui frappe, ainsi que sa place privilégiée sur certains feuillets. On retrouve l’épervier dans le bréviaire de Louis à Châteauroux, dans son livre de Térence, dans le missel à la Mazarine, et enfi n dans un manuscrit de Gaston Phébus (Paris, BNF, fr. 616) qu’aurait pu lui appartenir, comme l’a noté F. Avril récemment8. LE PAON – Le paon ne revient que cinq fois, mais toujours dans un lieu fort. Un mâle et une femelle imitent les poses de saint Jean et la Vierge dans le médaillon de la Crucifi xion au f. 19 et un magnifi que paon accompagne les éperviers et le coq à la Visitation au f. 54v. LE GENET – Le genêt est l’emblème de l’ordre du Genêt, fondé d’après la légende en 1234 par saint Louis. La devise est employée par plusieurs membres de la famille