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«Osez, comme (les anciens), penser d’après vous-mêmes! Soyez originaux, simples, ingénus!»: l’Antiquité, le modèle pluridisciplinaire de Joseph de Gérando et la genèse du monde contemporain

Hennequin-Lecomte, Laure

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Centro de História de Além-Mar Universidade Nova de Lisboa Universidade dos Açores Faculdade de Ciências Sociais e Humanas Journal of ancient History Volume 3 «Osez, comme (les anciens), penser d’après vous-mêmes! Soyez originaux, simples, ingénus!»1: l’Antiquité, le modèle pluridisciplinaire de Joseph de Gérando et la genèse du monde contemporain Laure Hennequin-Lecomte Université de Strasbourg Joseph de Gérando2, témoin, penseur et artisan des changements de la société du début du xixe siècle, participe par ses écrits et ses actes de la vigueur des représentations de l’Antiquité dans la pensée européenne moderne et contemporaine. L’histoire s’intéresse aux manifestations diverses des individus du passé. Elle explore cette source privilégiée de connaissance que constituent les relations entre cette période fondatrice de la civilisation occidentale et l’époque ouverte par la rupture de la Révolution française. Cet objet d’étude, à la jonction de deux temporalités en correspondances, met sur le devant de la scène une réactualisation fertile de la querelle des Anciens et des Modernes3. Reconstituer la trajectoire de Gérando qui a laissé, sous plusieurs modalités, des traces écrites de sa dialectique avec l’Antiquité, est instructif. La charnière de l’époque contemporaine dans laquelle son action et son oeuvre s’inscrivent, est un moment crucial de l’histoire de l’humanité. La Révolution ne met pas fin seulement à 1 Gérando 1824, 256. 2 Né en 1772 à Lyon, il meurt en 1842. 3 Caucanas, Cazals et Payen 2000. Volume 3 (2012) Laure Hennequin-Lecomte – 52 – la période moderne, elle pose les fondements du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. L’examen de la perception et de l’utilisation de l’Antiquité de Gérando dans la sphère publique et dans la sphère privée est un moyen d’approcher les modalités de la constitution et de la conservation d’un modèle de référence. L’ensemble des relations existant entre le corpus considéré doit être examiné à la lumière de la problématique «Antiquité comme figure d’autorité ou de légitimation». Les documents entre lesquels le chercheur établit des rapprochements permettent de mettre en lumière les fonctionnalités revêtues par l’Antiquité au cours de son existence et de la constitution de son oeuvre. Ce philanthrope à l’origine de la création de l’Ecole des Chartes est considéré comme un des créateurs du droit administratif4. Fondateur de la Société des observateurs de l’homme5, il amène à soulever la question de l’Antiquité comme modèle. Ainsi, le titre de l’article cite un passage Du perfectionnement moral ou de l’éducation de soi6. Ses représentations participent de l’ordre du discours. Ses œuvres ne sont pas sans portée institutionnelle, compte tenu de son action politique, sociale et religieuse. Sa référence multiforme à l’Antiquité a pour fonction de légitimer un modèle politique, religieux ou culturel, conservateur. Responsable d’une révolution culturelle dans le champ des sciences humaines, Gérando est simultanément acteur de la vie politique et sociale7. Son rapport à la Révolution, ou à son contraire, la réaction le conduit à devenir emblématique du comportement des intellectuels acquis aux droits de l’homme, combattants farouches de la Terreur et protagonistes impériaux zélés. Il revendique une partie de l’héritage révolutionnaire, politique, en combat une autre partie, le volet religieux, ce qui l’amène à lutter dès 17928. 4 Il enseigne à la Faculté de Paris en droit administratif en 1818 et publie quatre volumes d’Institutes. 5 Chappey 2002. 6 Gérando 1824. 7 Gérando1827. 8 Défenseur de la liberté de conscience, il s’engage dans une résistance anti-jacobine et anti-parisienne farouche, contre la Terreur à Lyon. Défenseur de sa ville, blessé et condamné à mort, il se réfugie en Suisse puis à Naples, représentant d’une élite cosmopolite. Joseph de Gérando et la genèse du monde contemporain – 53 – La confrontation des lettres, des poèmes, des fables, des ouvrages de droit, de philosophie permet de montrer comment Gérando se projette dans l’Antiquité, considérée comme un modèle à étudier et à imiter, voire à dépasser en l’actualisant dans une perspective chrétienne: restitutio-imitatio creatio. Dans quels cadres analyser sa praxis et sa théorie de l’Antiquité? De quelle manière instrumentalise-t-il et rêve-t-il l’Antiquité? Son appropriation des Anciens l’amène-t-elle à réaliser, à sa mesure, une «re-naissance», une nouvelle naissance de l’Antiquité? Nous examinerons son expérimentation de l’Antiquité dès le début de sa formation à ses premières armes de littérateur afin de déterminer en quoi cette période tend à servir pour l’élaboration d’une pensée débouchant sur des exercices pratiques à but amical, filial et pédagogique. Nous étudierons ce modèle chrétien ou grec dans ses ouvrages de réflexion philosophique et morale pour voir quels prolongements idéologiques la «renaissance» de Gérando implique. L’Antiquité: un modèle utilisé par Gérando originellement Les personnages de l’Antiquité, leurs ouvrages ou leurs actions, figurent en bonne place dans l’imaginaire de Gérando. Par ses ouvrages s’inspirant de l’Antiquité, il tente d’inventer l’homme de demain. Par ces derniers, il est possible d’envisager autrement l’Antiquité, et d’expliciter cet héritage. Une paideia, faisant la part belle aux humanités9 La mentalité agonistique de Gérando révèle son intériorisation des principes éducatifs de l’Antiquité. Dans la civilisation grecque, l’agôn correspond au concours et au combat. Il désigne une lutte dont les règles sont connues des concurrents. Gérando la décrit dans Les fêtes du mont Olympe10. Il a fait ses «humanités» au collège de la 9 Wacquet 1999. 10 Gérando 1855. Laure Hennequin-Lecomte – 54 – Trinité tenu par les Oratoriens à Lyon. Il y a fait l’expérience de l’émulation (aemulatio) liée à la compétition, un des traits fondamentaux de la pensée grecque. Il la présente dans sa fable comme une valeur positive. Cette émulation détermine sa propre existence. Dans le cours de sa scolarité au collège, il reçoit des prix, à plusieurs reprises étant représentatif du fonctionnement du système éducatif de la fin du siècle des Lumières11. L’agôn: les lauriers de Gérando Une fois adulte, au début de sa carrière en plein coeur de la Révolution, sa mentalité agonistique trouve à s’exprimer. Il participe avec succès à deux concours. Ces deux essais ont été publiés sous une version remaniée, augmentée, à la suite de ses succès. En 1795, il se fait connaître en participant à un concours de l’Institut de France. Il en remporte le premier prix sur le sujet suivant: De l’influence des signes sur la génération des idées12. Il y oppose les limites et les inexactitudes du langage naturel avec la rigueur formelle du langage mathématique. Il utilise ses travaux sur Kant et sur les peuples sauvages13, synthétisant des études ethnologiques du dernier tiers du xviiie siècle pour rédiger un autre mémoire, De la génération des connaissances humaines14 remporte le prix de l’Académie de Berlin en 180215. Gérando est en accord avec les valeurs de l’Antiquité qui lui ont été inculquées pendant sa scolarité. Il a intériorisé l’importance de la gloire, des vertus estimées saines de l’émulation. L’Antiquité correspond à un ensemble de valeurs. La référence à cette période s’explique par l’éducation reçue par Gérando et nous informe sur son imaginaire conforme à sa classe. 11 Morel 1846, p.3. 12 Gérando 1802. 13 Gérando Copans et Jamin 1994. 14 Gérando 1800. 15 Elle avait proposé pour sujet la question suivante: «Démontrer d’une manière incontestable l’origine de toutes nos connaissances, soit en présentant des arguments non employés encore, soit en présentant des arguments déjà employés, mais en leur donnant une clarté nouvelle et une force victorieuse de toute objection.» Joseph de Gérando et la genèse du monde contemporain – 55 – Un système de prénomination puisant aux sources antiques sous le signe de la philia16 Gérando trouve en Grèce plus qu’à Rome des éléments essentiels de son imaginaire17. Les personnages illustres de l’Antiquité, réels ou mythiques, prédominent dans son univers mental. Ils sont admirés, considérés dans le cadre d’une lecture enrichissante. Ils deviennent ensuite partie intégrante de ses œuvres. L’identité civile des membres du cercle de Schoppenwihr auquel Gérando appartient se double d’une identité qu’on pourrait qualifier de «littéraire» ou «d’imaginée». Les vies parallèles constituent la ligne directrice des surnoms que se donnent Gérando et ses amis au sein de ce cénacle oralement et dans leurs correspondances. L’objectif est de s’améliorer. Les activités intellectuelles et morales du groupe réuni sous l’égide du poète Pfeffel18, au rang desquels figurent en bonne place Gérando et sa fiancée Annette de Rathsamhausen19. Elles sont évoquées dans la correspondance des quatre sœurs de Berckheim et dans le journal intime de la sœur aînée, Octavie20. Le système de prénomination en son sein constitue une éclairante manifestation de l’application des modèles antiques. Il s’agit du surnom donné à l’âge adulte en toute liberté pour les qualités prêtées aux personnages auxquels ils se rattachent, leurs vertus auguratives21. Ils deviennent des «prénom vécus»22, utilisés dans la correspondance par les intéressés et par ses proches. Gérando est 16 Fraisse 1974. 17 Auregan et Palayret 1997, 11. 18 Né en 1736 et mort à Colmar en 1809, c’est un littérateur et fabuliste. 19 Née le 31 mai 1771, à Grussenheim, issue d’une très ancienne famille d’Alsace connue dès le XIIIème siècle, elle est la fille de Léopold de Rathsamhausen, seigneur de Muttersholz, d’Ehenwihr et de Grussenheim et de Frédérique-Suzanne-Françoise de Maltzen. Orpheline à l’adolescence, elle fréquente le cercle de Schoppenwihr assidûment. Pfeffel lui a fait prendre goût aux chefs-d’oeuvre de Schiller et Goethe. C’est dans cette société qu’elle rencontre son époux Gérando avec lequel elle convole le 30 décembre 1798 à Riquewihr. Elle fréquenta la haute société parisienne Mmes de Staël et Récamier, le prince Dalberg, Mathieu de Montmorency, Ballanche, Guillaume de Humbold, Benjamin Constant, Maine de Biran. 20 Viollet et Lemmonier-Delpy. 21 Mossé 1989. 22 Dupâquier, Bideau, Ducreux 1984, 9. Laure Hennequin-Lecomte – 56 – surnommé Pylade et Camille Jordan23 Oreste en raison de leur profonde amitié. Le cercle de Schoppenwihr les conçoit comme un couple d’amis très lié et a choisi une appellation faisant référence à leurs rapports amicaux consolidés dans la mythologie par les liens du sang et la participation au matricide. Ces jeux de simulation subtils de ressemblances et d’imprégnation réciproque révèlent une présence puissante de l’Antiquité. Dans Du perfectionnement moral, Gérando évoque l’amitié dans le cadre d’un groupe. Il compare le cénacle à l’armée spartiate: «Oh! La belle et glorieuse société, que cette réunion d’âmes généreuses qui, rassemblées sous la bannière du bien, marchant ainsi toutes ensemble à la conquête du perfectionnement, s’exhortant et s’éclairant les unes les autres, mettent en commun leurs belles actions! Semblable aux bataillons sacrés des anciens Lacédémoniens, ne sera-t-elle pas assurée du triomphe dans les nobles combats de la vertu?»24 Sa référence à l’armée lacédémonienne commandée par des polémarques en cinq régiments (mores) composés d’hoplites s’explique par son efficacité reconnue pendant l’Antiquité25. Gérando entretient une relation riche avec cette période de l’Histoire révolue, correspondant aux sources de la civilisation européenne et à un domaine poétique et légendaire qui imprègne toutes ses représentations. 23 Né à Lyon en 1771, il est mort à Paris en 1821. Il se signale dès le début de la Révolution par des écrits contre la Constitution civile du clergé. Royaliste et constitutionnel, il prend part à l’insurrection de Lyon en 1793 et émigre en Suisse, puis en Angleterre. Rentré en France en 1796, il est élu au Conseil des Cinq-Cent mais proscrit au 18 fructidor. Il se rend à Weimar, où il est très bien reçu par Goethe. En 1800, il se prononce contre Bonaparte et dévoile en 1802 les projets ambitieux du Premier Consul dans une brochure intitulée Vrai sens du vote national pour le Consulat. Etranger à la vie publique sous l’Empire, il prend de nouveau part au mouvement politique sous la Restauration. Député de l’Ain en 1816, il est à la Chambre un des Doctrinaires les plus écoutés. Outre ses discours politiques, il a publié des études sur Klopstock. Il est un des personnages des Mémoires d’Outre‑Tombe. 24 Gérando 1824, 273. 25 Flacelière 1959, 301. Joseph de Gérando et la genèse du monde contemporain – 57 – Les «amis secrets»: poésie, philosophie et morale A l’instar de Pétrarque dans sa Lettre à la postérité, les Anciens, grecs, essentiellement, romains beaucoup plus épisodiquement, et chrétiens peuvent être désignés par la formule du poète «les amis secrets». Si les Anciens sont convoqués dans l’intimité du for intérieur de Gérando, ils deviennent des compagnons de route, des autorités utilisées dans la sphère privée, familiale, ou amicale, puis dans la sphère publique avec la publication de ses différents ouvrages caractérisés par leur transdiciplinarité. Les Anciens ne sont plus secrets, mais revendiqués. Dans une idylle, Gérando tente de réaliser l’idéal de l’imitatio. Il pratique la mimesis au sens où Platon et Aristote l’entendaient à savoir concevant l’œuvre d’art comme une imitation de ce qui est ou devrait être. Mirtyle et Daphné: “idylle, hommage offert à l’amitié” Mirtyle et Daphné26 est un poème lyrique, “idylle, hommage offert à l’amitié” de Gérando à Pfeffel. Gérando s’insère dans la longue tradition pastorale inaugurée par Théocrite. Les protagonistes sont les Pfeffel, et Annette et Joseph, les jeunes mariés métamorphosés en “bergers” selon la mode des pastorales en vogue à l’époque. Annette devient “Daphné” en référence à la nymphe aimée d’Apollon. Les noms de deux personnages masculins font référence par leur consonance à l’Antiquité. Ils correspondent pour l’un d’entre eux à des personnages identifiés de l’Antiquité, ayant tous les deux un nom commençant par “m”: Mirtyle est Gérando et Ménalque, Pfeffel. Pour ce dernier, Gérando s’est vraisemblablement inspiré des Bucoliques de Virgile. Ménalque est celui qui, avec Mopsus, chante la mort et l’apothéose de Daphnis, berger mythique, fils du dieu Hermès et d’une nymphe dont le nom est à rapprocher de Daphné dont il est très proche. 26 Schoell 1896, 67-70. Laure Hennequin-Lecomte – 58 – Mirtyle fait probablement référence au protagoniste Mirtyle du Berger fidèle de Battista Guarini correspondant au mythe pastoral de cour de la Renaissance. En relation avec la vision de la nature de l’Antiquité exposée dans les Géorgiques de Virgile et les Odes d’Horace, la nature vaut pour la vie simple et frugale que son contact suggère. Elle seule peut donner le vrai bonheur par opposition aux corruptions de la ville. Elle est placée sous l’autorité «du dieu Pan»27, divinité des bergers d’Arcadie28. Il est significatif que Gérando ait invité son lecteur à songer à l’Arcadie. Cette région au centre du Péloponnèse est représentée dans la poésie bucolique grecque et latine29 comme le pays du bonheur calme. Les bergers d’Arcadie sont les acteurs d’un mythe culturel et d’un thème récurrent dans la littérature et l’iconographie occidentales, consistant en l’idéalisation du monde pastoral d’une beauté innocente. Dans cette Nature idéale, Gérando campe un temple de convention avec colonnes et portique. Par l’allusion au Dieu Pan, il fait allusion à l’Arcadie. Les «dieux» sont invoqués mais il ne s’agit que d’un polythéisme de façade. Mirtyle et Daphné constitue une illustration des rapports entretenus par Gérando avec l’Antiquité, qui trouve un prolongement ultérieur avec ses apologues. Les «vies parallèles» de Gérando: Du perfectionnement moral30 et Les bons exemples31 Si les écrits de Gérando s’inspirent de l’Antiquité, cette imitation n’est pas servile. Ses ouvrages incitent à égaler ces modèles, voire à les dépasser. Gérando exprime son souhait de fusion de deux époques, l’Antiquité et la période contemporaine par l’intermédiaire du christianisme en action. Sa praxis chrétienne, ses activités sociales et caritatives ne doivent pas être séparées de son travail intellectuel. 27 Schoell 1896, 68. 28 Delaporte 1989. 29 Il s’agit des Idylles de Théocrite et des Bucoliques de Virgile. 30 Gérando 1824. 31 Delessert et Gérando 1858. Joseph de Gérando et la genèse du monde contemporain – 65 – Zénone. L’étude des philosophes est nécessaire à celui qui, à l’image de Gérando, veut «trouver une place dans l’Elysée de l’esprit humain.»56 En soulevant la question de la filiation entre l’Antiquité et la pensée moderne et contemporaine, nous avons reconsidéré le rôle de Gérando, à une époque charnière de l’histoire européenne, en raison de ses travaux érudits et de son engagement dans la cité, alimentés par la réflexion des Anciens. Ses responsabilités diverses à la tête de l’État dans la société et le domaine scientifique s’expliquent par son ancrage temporel, s’insérant dans la lignée des humanistes et des philosophes des Lumières. Avec un pied dans l’ancien monde, l’Ancien Régime, et un dans le nouveau, la période contemporaine, ce théoricien et ce praticien de l’Antiquité fait au cours de son existence la jonction entre les deux, symbolisant les ruptures et les continuités de l’histoire. Cela l’amène à réaliser une synthèse spatio-temporelle originale, à la croisée de deux temporalités: le présent, la Révolution-Restauration et le passé, l’Antiquité, dans la sphère privée et publique. L’Antiquité, ciment des expériences politiques de la France du siècle des Lumières au début du xixe siècle, est enracinée profondément dans sa manière de considérer la vie et la marche de l’histoire. Il s’intéresse aux temps longs et essaie de le concrétiser dans le temps court de son existence. Il embrasse le temps long, recherche les liens à saisir entre les périodes, de l’Antiquité à nos jours. Il projette hors de son temps et de son espace l’Antiquité en relation avec ses propres préoccupations et celle de son époque. Elle est «ni tout à fait la même/Ni tout à fait une autre/» pour reprendre les vers des Poèmes saturniens. L’utilisation du dernier du 6ème poème de la section initiale Melancholia est légitime en dernière analyse: «L’inflexion des voix chères qui se sont tues». La relation à l’Antiquité de Gérando participe d’une aventure intérieure, d’une découverte de soi par sa réflexion originale et son imprégnation, et d’une aventure extérieure, la transmission de ce modèle par plusieurs biais. Elle constitue son «rêve familier». 56 Gérando 1800, XI. Laure Hennequin-Lecomte – 66 – L’Antiquité apparaît comme l’une des clefs de voûte de sa vie et de son oeuvre. Il perçoit les textes anciens comme donnant des clefs valables à l’époque contemporaine pour l’analyse et la conduite de la politique, l’action et la connaissance. Son recours aux civilisations de l’Antiquité classique lui ouvre de nouvelles voies pour son action chrétienne tout en apportant à l’analyse des clefs de compréhension des lignes directrices de son œuvre. Son «Antiquité» est plurielle. Il l’envisage dans toute sa richesse, de ses différents champs disciplinaires. Il s’intéresse à la littérature antique sous toutes ses formes, à l’histoire, à la religion, à l’art, aux idées politiques et à la philosophie. Compte tenu de son catholicisme fervent et ses recherches érudites, il se penche sur deux aires culturelles, la Méditerranée ancienne et l’Europe chrétienne. L’Antiquité a offert à Gérando un authentique modèle culturel. Sa réflexion antiquisante est intéressante car, si elle ne porte pas l’étendard du progrès intégralement, elle ne peut se ranger sous la bannière de la réaction. L’Antiquité s’apparente pour Gérando à un «lieu de mémoire» politique et culturel de l’Occident au sens où Pierre Nora l’entend57. La culture, les grandes œuvres de l’Antiquité constituent le fil conducteur entre la Grèce et la naissance de la période contemporaine. La dimension patrimoniale de l’œuvre de Gérando conduit à mettre en évidence la modélisation de l’Antiquité dans la pensée moderne et contemporaine européenne. Bibliographie AUREGAN, Pierre; PALAYRET, Guy. 1997. L’héritage de la pensée grecque et latine. Paris: Ellipses, Culture et Histoire. CAUCANAS, Sylvie; CAZALS, Rémy et PAYEN, Pascal. 2001. Retrouver, imaginer, utiliser l’Antiquité. Actes du colloque international tenu à Carcassonne les 19 et 20 mai 2000. Toulouse: Privat. 57 Nora 1984, 1987 et 1992. Joseph de Gérando et la genèse du monde contemporain – 67 – CHAPPEY, Jean-Luc, 2002. La Société des observateurs de l’homme (17991804). Des anthropologues au temps de Bonaparte, Paris: Société des études robespierristes. CORNEILLE, Pierre. Réédition 1841 Cinna, ou la Clémence d’Auguste. Tragédie en cinq actes et en vers, de Corneille Pierre. 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