Lasemaine.fr 2013
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lasemaine.fr2013 FLUP 11-21 mars Organisation : Ana Paula Coutinho Maria de Fátima Outeirinho José Domingues de Almeida ISBN: 978-989-8648-19-8
lasemaine.fr 2013 Table des matières Une semaine (et une langue) qui s’affiche(nt) 2 Jean-Loup Chiflet - C’est l’histoire d’un mot… (Extraits) 3 Laurent Demoulin – Récits barbares 18 Écrit d’ici Laurent Demoulin – Fléron-Porto-Liège 62 La semaine à l’affiche
lasemaine.fr 2013 2 Une semaine (et une langue) qui s’affiche(nt) L’édition 2013 de lasemaine.fr s’est signalée par un souci d’afficher la créativité multifacette de la langue française dont cette livraison entend rendre compte, voire, qu’elle veut reproduire graphiquement. Il s’est en effet, et à nouveau, agi de faire appel à l’imagination inventive des étudiants de linguistique française et de culture française contemporaine de la FLUP dans le sens d’illustrer par l’image, et son impact particulier, les dix mots français mis à l’honneur par l’OIF en 2013, mais aussi de procurer des références françaises et des repères iconiques culturels francophones actuels qui en « disent » et « montrent » long sur la richesse de la production artistique et des exploits de tous genres en français. À cet égard, Jean-Loup Chiflet nous fait gentiment le cadeau de plusieurs extraits de son C’est l’histoire d’un mot… ; un ouvrage où le fin connaisseur de la langue française en révèle ses perplexités et ses heureuses incohérences de façon enjouée et carnavalesque dont il fait des trouvailles pour notre plus grand plaisir. Signalons aussi la féconde créativité narrative démontrée par la brièveté des récits (qu’il intitule « barbares ») de Laurent Demoulin, mais qui nous laissent songeurs, et peut-être dépaysés. Un dépaysement que l’auteur liégeois connaît pour l’avoir vécu ici, à Porto, et qu’il nous rend à partir d’ici, sous forme d’expérience personnelle mise en partage, mais où l’homme prime sur l’écrivain et le critique. Voilà donc une proposition de (re)lecture et réflexion sur fond de printemps de la langue. Belle et heureuse lecture ! Les Organisateurs Ana Paula Coutinho Maria de Fátima Outeirinho José Domingues de Almeida
lasemaine.fr 2013 3 Archives secrètes du «Commissariat aux affaires textuelles» 1 [SECRET DÉFENSE] 1 Les extraits que nous reproduisons ici nous ont été gentiment cédés par l’auteur et éditeur Jean-Loup Chiflet. Tous nos remerciements.
lasemaine.fr 2013 4 ANNEXE 2 LETTRES De: Monsieur Parasol (plagiste) A: Monsieur le commissaire aux affaires textuelles Monsieur le Commissaire, Je, soussigné Parasol , ai décidé de porter plainte contre l’'agent Alalettre, qui était de service hier soir au croisement du boulevard Ignorance et de la rue C rasse. Figurez-vous qu'il a osé me verbaliser pour « défaut de doublement de consonne entre deux voyelles » > parce que lorsque j'ai décliné mon identité, j'ai prononcé « parassol », tout en é pelant mon nom, tout à fait correctement, je tiens à le préciser, sous la forme p-a-r-a-s-o1. Mon S se prononce S et non Z, même s'il est placé entre deux voyelles , depuis sa création, qui remonte à 1540, ainsi que l'atteste l'adjudant-chef Rey dans son Dictionnaire historique de la langue française. J'ai voulu signaler la chose à cet agent qui s'est vexé quand je l'ai traité d'ignare. Et c'est ainsi que j'ai été placé en garde à vue, dans des conditions moyenâgeuses indignes de notre République. Je me suis retrouvé coincé entre des fautes d'orthographe scandaleuses, débraillées , bouffies de consonnes doubles inutiles et de H au de Y prétentieux et parfaitement superfétatoires, puant la bêtise et la paresse a plein nez. Fort heureusement, j'y ai fait la connaissance de la très distinguéenonobstant son patronyme - Asymétrie qui avait, elle aussi, été sottement verbalisée pour défaut de doublement de consonne entre deux voyelles. Inutile d'expliquer à votre agent Alalettre la raison de cette singularité dont nous sommes fiers taus les deux. Que peut-il comprendre, ce zélateur bas du képi, a l’étymologie, latine chez man humble personne et grecque pour Asymétrie?
lasemaine.fr 2013 5 Pourtant nos cas sont simples, pour qui consent à faire un effort minimal (et non minimum, j'y tiens!) de compréhension des mécanismes qui ont amené à la création de nos noms. Le mien vient du préfixe para-, emprunte au latin parare, protéger, et du mot sol soleil. Je signifie donc « qui protège du soleil ». Les gens moins ignorants que votre agent, au moins bêtement accrochés à une application à la lettre de l'orthographe, comprennent immédiatement que je suis un protecteur contre le s méfaits du soleil, et ils dissocient instinctivement mon premier composant, para, du second, sol, dans la prononciation comme dans l’é criture. Ma nouvelle amie Asymétrie comporte elle aussi deux éléments grecs, le préfixe a-, qui signifie l’absence de la chose qui est nommée ensuite, et summetria, é galité entre les proportions. Là encore , il est évident qu'il faut garder la prononciation de symétrie avec un s, pour comprendre le sens de son dérivé, asymétrie. Sinon, on entend azymétrie qui ne veut rien dire, sauf pour les Allemands, peut-être. Nous sommes, Asymétrie et moi-même, des exceptions et nous en sommes fiers. A bas le vulgum pecus, avons-nous crié , en vain, hélas! Les fautes d'orthographe enfermées avec nous ont cru que nous nous moquions, et elles ont même essayé de nous frapper à coups de parapluie (un comble! ) et l e sieur Alalettre, qui s'est cru visé (à juste titre, pour une fois), nous a gratifiés en prime d'un outrage à agent. Pour ne rien dire de ses réflexions d'un goût douteux sur le fait qu'un parasol, en toute bonne l ogique, finit forcément à l'ombre... Signé Parasol
lasemaine.fr 2013 6 ANNEXE 4 PRÉFECTURE DE POLICE DES MOTS EN ATTENTE D'INSCRIPTION A L'ÉTAT CIVIL LEXICAL Accouplissement Exercices d'assouplissement que l’'on pratique avant l'accouplement proprement dit (retirer son pantalon sans relâcher l'étreinte, ô ter ses chaussures sans les mains, caresser son partenaire de l'une et de l'autre régler le radio-réveil, etc. ). Biniouf Malotru qui téléphone alors que vous venez juste de vous mettre à table, de vous endormir , d'entrer aux toilettes, etc. Cadrectomie Ablation d'un tableau sur un mur, qui laisse généralement des cicatrices apparentes (plaie ouverte à l a place du clou, dépigmentation à l’emplacement du cadre ). Cancrature Pâté ou tache d'encre que l'on fait volontairement en écrivant pour dissimuler une terminaison suspecte, un accord douteux ou un redoublement de consonnes litigieux.
lasemaine.fr 2013 7 Chaltitude Hauteur que peut atteindre le derrière du chat pour rencontrer la main qui le caresse. Clapeautis Bruit de succion produit par deux corps faisant l'amour pendant l a canicule, quand les peaux transpirent et collent. (On dit aussi faire ventrouse. ) Coudoutchouc Vieux marceau de caoutchouc fripé, usé et grisâtre qui recouvre l 'articulation du coude, chez la plupart des humains. Crouitchment Bruit que font en marchant sur le lino les personnes qui portent des chaussures à semelles de crêpe. Dépostillonner ( se ) Tenter d'essuyer discrètement, à l'insu de votre interlocuteur et sans froisser sa susceptibilité, les postillons qu'il envoie à jet continu sur votre veste, votre visage, vos lunette s ... Digithon Assistance généreuse et momentanée que l'on prête à quelqu'un en appuyant du doigt sur le ruban ou le lacet qu'il est en train de nouer, pour l'aider à faire sa boucle. Embénardé, ée Être coincé(e) dans son pantalon après avoir tenté de l'enlever sans retirer ses chaussures.
lasemaine.fr 2013 8 Fétidomètre Méthode (peu fiable) de contrôle de sa propre haleine, qui consiste à souffler dans la paume de sa main repliée avant d'inspirer le plus rapidement possible par le nez. Glaçouille Liquide dégoûtant dans lequel trempe la cuillère à glace, chez le marchand de glace. Glumaux Petites trainées grises et collantes qui restent sur la peau, longtemps après qu'on a arraché le sparadrap. Horomateur Celui ou celle qui observe sans relâche son réveil é lectrique dans l'espoir de saisir le moment précis où s'alignent quatre chiffres identiques, avec une prédilection pour 00 h 00 et 11 h 11. Lambimposteur Automobiliste lent qui roule à gauche, sur une autoroute. Libidog Chien qui vous renifle systématiquement l'entrejambe. Mégallô Celui qui, ou qu'il soit, croit toujours que c'est pour lui que le téléphone sonne et prévient aussitôt : << Je ne suis là pour personne. >> Météosiris Présentateur de la météo à la télévision lorsqu'il se tourne de profil, en posture é gyptienne, pour désigner sur la carte les soleils et les nuages du lendemain.
lasemaine.fr 2013 15 ON RECHERCHE MADEMOISELLE ECPHRASIS Signalement: Type grec. Sexe féminin. Date de naissance: Inconnue. Signes particuliers : Se fait appeler aussi Ekphrasis, Ekfrasis, ou Ekphraseis. Se plait uniquement en compagnie d'œuvres d'art, qu'elle décrit en long et en large. Localisation: On l ' a vue le plus souvent enchâssée dans un récit. Aperçue pour la première fois dans la description par Homère dans l'Iliade du bouclier d'Achille forgé par le dieu Héphaïstos.
lasemaine.fr 2013 16 ON RECHERCHE MONSIEUR ANAPODOTON Signalement: Type grec. Sexe masculin. Date de naissance: Inconnue. Signe s particuliers: Très sociable. Aime mettre en relation, jouer les entremetteurs et faire des liaisons. Localisation: Fréquente Baudelaire, un marginal qui a é crit Les Fleurs du mal: << Une atmosphère obscure enveloppe la ville, aux uns portant la paix, aux autres le souci. » Autre source de localisation: on sait qu'il a rencontré Jules Renard (c'est é crit dans son Journal):« II é tait tantôt méchant et tantôt bon pour le plaisir de l'être. >>
lasemaine.fr 2013 17 ON RECHERCHE MADEMOISELLE ANAPHORE Signalement: Type grec. Sexe féminin. Date de naissance : 1557. Signes particuliers: Commence ses vers, ses phrases ou ensembles de phrases ou de vers, par les mêmes mots ou l es mêmes syntagmes. S'exprime avec une amplification emphatique ! Localisatio n : Chez Corneille : Rome , l’unique objet de mon ressentiment ! Rome , à qui vient ton bras d'immoler mon amant! Rome qui t'a vu naitre, et que ton cœur adore ! Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore ! A été vue aussi dans un débat télévisé en 2012 qui opposait Nicolas Sarkozy à François Hollande : << Moi , Président de la République... >>. Jean-Loup Chiflet, C’est l’histoire d’un mot, Paris, Chiflet &Cie, 2013.
lasemaine.fr 2013 18 Magdalénien Vous ne m’écoutez pas. Je suis trop vieux pour vous, n’est-ce pas ? Vous avez raison : j’appartiens à une autre époque, je suis né dans un autre monde, sur une terre qui n’était ni plus belle, ni plus laide que la vôtre, mais qui a pris de la valeur parce qu’elle a disparu. Comment pouvez-vous mépriser ainsi ma parole ? Vous ne savez donc pas que le temps perdu ne peut être retrouvé que par les mots, par le chant ou par les phrases ? Hier encore, j’ai cherché en vain ce chemin qui courait entre deux haies de mûres et d’aubépines. C’était un chemin en pente légère, délicieusement ombragé en été, que j’arpentais plus vite qu’aucun chasseur. Aujourd’hui, le chemin n’existe plus que dans mon souvenir. Pourquoi ne daignez-vous pas m’écouter ? Un champ verdâtre et sans nuance a désormais remplacé le sentier aux milles senteurs, et deux ruminants lourds et grossiers enfoncent leurs pattes là où mes pieds agiles soulevaient la poussière. Mais cela vous est égal ! Vous croyez naïvement que l’humanité gît dans le progrès et dans le travail. Le progrès ! Vous n’avez que ce mot-là à la bouche, vous vous en gonflez, vous vous en repaissez : tel est votre dieu le plus puissant, vous ne lui immolez aucun mouton, et pourtant vous subordonnez chacune de vos décisions à son bon vouloir. Vous craignez plus de contrarier sa marche que de provoquer la colère des habitants du ciel ! Vous avez tort : la déesse-mère, mère de toutes les déesses, des dieux et des hommes, ne nous éleva pas, jadis, audessus des autres animaux en soufflant dans nos narines le vent du progrès, ni en façonnant nos mains comme des outils, mais plutôt en découpant notre langue dans l’écorce même de l’arbre de la parole et en versant sur nos crânes le lait de la mémoire. Malheur à vous qui méprisez mes souvenirs ! Je me trouvais précisément dans ce sentier, le jour où apparut le premier signe des temps nouveaux. À l’époque, j’étais très jeune, plus
lasemaine.fr 2013 19 jeune encore que vous qui refusez de m’écouter, car, depuis lors, la jeunesse elle-même a perdu de sa fraîcheur. Je cueillais des mûres en compagnie de Netná, oui, c’est ça, de Netná, je revois cette matinée-là plus nettement que celle qui vient de s’écouler aujourd’hui. Netná m’accompagnait toujours à cette époque. Depuis mon premier printemps, elle était à mes côtés en toutes circonstances : c’était ainsi. Mais, ce matinlà, je m’aperçus que quelque chose avait changé : Netná n’avait plus la même odeur, ce qui ne manquait pas de me troubler. Elle prit la parole tout en poursuivant son ouvrage, sans me regarder. – Søréh, je ne vais pas tarder à passer du clan des cueilleuses à celui des mères. – Ah bon, fis-je. Que pouvais-je lui répondre ? Le plus sage des sages se tait quand la nature reprend la parole en lui. Elle ajouta après un silence : – J’aimerais que tu passes quant à toi du clan des cueilleurs à celui des chasseurs. Tu es bien assez fort pour cela à présent. – Ce n’est pas à toi de prendre pareille décision. C’est le chasseur de ma mère qui peut dire si le temps est venu pour moi de devenir chasseur à mon tour. – Bien entendu, mais il ne tient qu’à toi de lui en donner l’idée. – Pourquoi ferais-je ainsi ? Les vieux ne nous apprennent-ils pas que chaque fruit doit attendre sa saison. – La pomme est mûre, te dis-je. Écoute Søréh, j’aimerais que ce soit toi qui me fasses passer de l’état de cueilleuse à celui de mère et, pour que tu puisses m’initier, il faut que toi-même tu l’aies été. Il faut que tu sois devenu un chasseur. Je ne savais pas comment répondre à une demande aussi essentielle. Netná s’impatienta. – Reste dans ta niaiserie, Søréh, et moi je ferai comme les autres, laissant n’importe quel chasseur m’engrosser à sa guise. C’est à cause d’attitudes comme la tienne que le monde ne changera jamais.
lasemaine.fr 2013 20 La conversation en resta là : nos coquilles étaient pleines de fruits, il fallait rentrer. Cependant, à l’approche de la grotte, Netná me retint par le bras. – Entends-tu ? Quel est ce tumulte ? Il semblait, en effet, que le nombre habituel des chasseurs était multiplié par quatre, à moins que la parole ne fût donnée aux chiens ou aux ours, tant le brouhaha causé par la voix humaine était inhabituel. En débouchant du sentier, nous vîmes une étrange assemblée au milieu de la clairière, non loin de l’entrée de la grotte. Des chasseurs vêtus d’écailles de poissons, de ces pêcheurs qui vivaient déjà le long du fleuve au temps des mères de nos mères, discutaient avec les hommes de notre clan – Meiq leur servant de traducteur. Ils prétendaient que leur tour était venu d’occuper la grotte. Les nôtres expliquèrent que la plaine était assez vaste et les rennes assez nombreux pour subvenir aux besoins de deux tribus. Nos tentes étaient alors dressées à trente jets de pierre de la caverne et nous ne voyions pas d’inconvénients à ce que les hommes-poissons s’installassent devant elle. Mais notre hospitalité ne leur suffisait pas. Ils voulaient la caverne pour eux seuls, soi-disant pour se protéger d’hommes venus d’ailleurs qui leur interdisaient de demeurer sur leurs terres ancestrales, le long du fleuve. Ednom, l’un de nos chasseurs les plus hardis, perdit patience. La grotte appartenait à la déesse-mère : aucun clan ne pouvait se l’approprier. – De toute façon, ajouta-t-il, le maître, notre peintre, n’a pas fini l’œuvre qu’il poursuit au fond de la caverne. Il n’a pas encore capturé, au moyen de ses couleurs, tous les animaux nécessaires. Il est hors de question pour nous de l’abandonner. Nous devons pouvoir lui apporter la nourriture sacrée qui convient à son inspiration. Sans quoi la déesse-mère serait mortellement offensée ! Passez votre chemin ! Retournez dans cette vallée maudite que vous n’auriez jamais dû quitter.
lasemaine.fr 2013 21 – , répondit un homme-poisson. – Cet homme, traduisit Meiq, désire se battre avec toi, Ednom. – Qu’il vienne, fit Ednom en prenant une pose de lutteur. – Pas de cette façon, précisa Meiq, l’homme veut se battre avec ses armes. L’assistance frissonna. Tous les regards se tournèrent vers la hache de hêtre et de silex que l’homme portait à la ceinture. – Je ne souillerai pas mes armes, destinées aux demi-dieux que sont les rennes ou les chevaux, en te fracassant le crâne avec elles, asséna Ednom. – , répondit l’homme en brandissant sa hache. – Cette arme, traduisit Meiq, a tué le dernier mammouth, elle a soif d’un sang plus indigne. N’y tenant plus, Ednom s’empara d’un javelot de bois dur et, d’un coup unique, avec la précision du serpent, il l’enfonça dans l’œil droit de l’homme-poisson. Celui-ci, fou de douleur, laissa tomber son arme à ses pieds. Alors, de partout, s’éleva une immense clameur, un long et unique cri de haine, d’amour et de peine, qui eut la force d’ouvrir toutes les bouches comme si le mal de l’homme-poisson gagnait chacun d’entre nous. Je sentis mon ventre tourner ; je crus que j’allais m’évanouir à force de hurler. Mais ce fut l’homme-poisson qui tomba à terre. Le cri aussitôt se dissipa, laissant à peine quelques-uns de ses éclats emplir l’air pendant un instant encore. C’était non plus l’homme, mais le javelot d’Ednom qui se tenait à présent debout : il était fiché dans le crâne d’un cadavre étendu quand il aurait dû l’être dans le sol. L’homme était mort. Jamais, même dans les plus anciens récits, même à l’époque sauvage où, paraît-il, les mères de nos mères couraient toutes nues par la forêt, un chasseur ne s’était servi de son arme pour tuer un être humain. Pourtant, Ednom avait enfoncé son javelot à travers la vie de l’homme-poisson. Et s’il n’en avait rien fait, l’homme-poisson– cela ne faisait aucun doute dans chacun de nos esprits – aurait tué pareillement
lasemaine.fr 2013 22 Ednom d’un coup de hache en plein front. Ni l’un ni l’autre n’était coupable. Restait le silence qui pesait maintenant sur nous tous. Restait le crime accompli. Les compagnons de l’homme-poisson ne bougeaient pas. À en croire leurs regards, ils partageaient l’agitation douloureuse de nos pensées. Allaient-ils se ruer sur nous ? Le combat fratricide allait-il reprendre pour ne plus jamais cesser ? Les hommes allaient-ils dresser leurs armes les uns contre les autres et s’entretuer jusqu’à leur disparition, rendant la terre aux animaux, à l’eau, aux arbres et aux dieux ? Par bonheur, un hommepoisson nous adressa un signe de la main. – , dit-il simplement. Meiq n’eut pas besoin de traduire cette phrase que nous avions tous compris. Les hommes-poissons s’en allèrent pour pleurer ailleurs, dans une autre forêt, leur pêcheur assassiné. Quelques instants plus tard, les chasseurs, les mères, les cueilleuses et les cueilleurs se dispersèrent, comme si, après l’union intense qui avait été nôtre dans le chant et la douleur, chacun éprouvait un besoin subit de solitude. Netná aussi alla se cacher je ne sais où, de sorte que je me trouvai seul au milieu de la clairière. Sans doute un esprit mauvais, le fluide d’un buffle peut-être, profita-t-il du désordre de mes pensées, car ce fut presque sans m’en rendre compte que je me précipitai alors au fond de la caverne, franchissant sans hésitation la ligne interdite aux cueilleurs et aux jeunes chasseurs. Je ne cherchai même pas à être silencieux. Avançant à grands pas dans l’obscurité, évitant les obstacles comme si je connaissais le chemin par cœur, j’aperçus bientôt la silhouette du peintre. – Entre, petit, m’ordonna-t-il sans paraître étonné de ma présence, qu’as-tu de si important à me dire ? Je ne pus répondre tout de suite au vieil homme, tant mes yeux étaient fascinés par le jeu des couleurs sur les parois éclairées à la torche. La vie en elle-même, ma vie et celle de tous les miens, nos vies réduites à sa beauté et à sa force me faisaient face à travers les animaux immobiles
lasemaine.fr 2013 23 traces depuis plus de dix printemps par le maître enfermé dans son travail sacré. – Comment t’appelles-tu ? Il me semble que tu étais à peine né quand j’ai quitté l’air libre pour m’adonner à ma tâche. – Maître, un chasseur a tué un homme-poisson venu des rives voisines. – Que dis-tu ? s’écria le peintre. – La vérité, maître. – Alors, tout est perdu ! Le peintre s’assit. – Sais-tu qui sont ces hommes-poissons vivant le long du fleuve ? – Non, maître. – Ce sont les fils de la mère de nos mères. Il y a très longtemps de cela, deux chasseurs rivaux se disputaient le droit de faire passer une belle cueilleuse au rang des mères. Celle-ci se promit au premier qui la trouverait à condition que lui soient laissés trois jours pour se cacher. Ainsi fut fait. Le plus âgé des deux chasseurs découvrit la cueilleuse entre deux bras du fleuve. Comme il détestait son ancien rival, il décida de fonder là un nouveau clan avec elle. Un peu plus tard, trois enfants naquirent. Mais la jeune mère, regrettant la forêt, s’enfuit un jour et vint chercher refuge dans cette grotte. Le second chasseur, qui errait depuis sa déconvenue, la trouva par hasard, ici, un beau matin et la prit à son tour pour femme. Ainsi sont nés le clan des hommes-poissons et le nôtre. Le combat entre nous est une offense à la déesse-mère. Il faut que j’en tire les conséquences qui s’imposent. Va-t’en, maintenant, j’ai beaucoup à faire. Il me tourna le dos sans plus se soucier de moi. Au lieu de lui obéir immédiatement, j’emplis mon regard des animaux géants peints sur les parois, de leur force impassible, de leur beauté brûlante, puis je sortis en courant. Le lendemain, une surprise plus grande encore attendait le clan. Un autre groupe d’hommes se présenta à nous, poussés par je ne sais quel
lasemaine.fr 2013 24 vent, issus d’un horizon inconnu. C’étaient des hommes très grands, mais d’apparence fragile. Leurs costumes nous parurent étranges, quoiqu’en y réfléchissant, ils l’étaient moins que ceux des hommes-poissons. Tout semblait plus petit sur eux, sans l’être vraiment, aucun souffle d’air n’aurait pu passer entre leur peau et celles qui les recouvraient. Par ailleurs, ils ne portaient pas d’armes et arboraient un sourire enchanteur. Enfin, s’ils connaissaient la langue des hommes-poissons, ils parlaient entre eux au moyen de sons inouïs, doux et souples, qui ne semblaient pas se distinguer les uns des autres. – , : ! expliqua longuement l’un d’entre eux. – Voici en substance leur discours, résuma alors Meiq : notre peuple se nomme Neolapis. Nous ne voulons pas vous déranger, nous avons besoin de nouveaux espaces, mais ni votre caverne ni votre terrain de chasse ne nous intéressent. – Qu’est-ce qui les intéresse alors ? demanda un chasseur. Après que la question eut fait son voyage d’une langue à l’autre, un étranger désigna, d’un large geste de la main, la vaste forêt qui occupait l’espace en direction du couchant. Nous éclatâmes de rire. De nombreuses lunes s’étaient levées dans le ciel depuis le temps lointain où les hommes, sauvages et nus, avaient quitté l’abri des forêts pour gagner les abords des cavernes. Qui étaient ces étrangers aux vêtements soignés désireux de retourner dans le monde des singes ? Celui d’entre eux qui prenait toujours la parole nous posa une question, que Meiq tenta de traduire en ces termes : – Mais lequel d’entre vous est votre « chef » ? – « Chef » ? que signifie ce mot ? lui demanda-t-on. Plusieurs échanges furent nécessaires pour que, petit à petit, s’éclaire cette étrange notion : le chef (ou le « kan », le « prif », le « rex ») est le
lasemaine.fr 2013 31 Il nous entraîna tous et toutes dans le sanctuaire, les chasseurs comme les cueilleurs ou les mères. Je me réjouissais déjà à l’idée de contempler à nouveau son œuvre. En entrant dans la salle des peintures, je ne pus retenir un cri. Le maître avait recouvert ses rennes, ses bisons et ses aurochs d’une épaisse couche de couleur rouge. Tout avait disparu sous le feu, sous le sang. – Les temps sont finis, dit alors le maître. Le crime d’Ednom marque la fin du séjour de l’homme sur cette terre. La déesse-mère va reprendre ses enfants. Maintenant sortez. Je dois me préparer à la mort. Le maître s’étendit au pied de son œuvre défigurée. Nous sortîmes en silence. Dehors, la conversation prit un autre tour. Les partisans de Meiq annoncèrent calmement qu’ils allaient grossir les rangs des Neolapis. Ils parlèrent peu et avec fermeté, la mort du maître semblait leur donner un nouveau courage. Les défenseurs du souvenir des mères répondirent à peine. Ils attendraient le retour d’Ednom et des autres chasseurs pour prendre une décision. Je m’en allai consulter Netná, pour la forme sans doute, car ma décision était déjà prise. – Qui comptes-tu suivre, Netná ? Elle me regarda un instant puis baissa les yeux. – Va rejoindre Meiq et la fille du tailleur de pierre, dit-elle. Moi je reste ici. Je la saluai et m’en allai aussitôt. Cette phrase, prononcée très vite par Netná, me soulageait profondément. Je ne pouvais pas encore savoir
lasemaine.fr 2013 32 qu’elle m’avait adressé là une parole d’amour pur, généreuse, désinvolte, magnifique et désespérée. Les Neolapis n’avaient pas vraiment besoin de nous. Par bonté, cependant, comme l’expliqua leur « chef », ils acceptèrent de nous accueillir et de nous nourrir. En échange, il nous demander de lui jurer obéissance et de nous engager à effectuer quelques tâches fort peu contraignantes. Il disait vrai : notre rôle consista simplement à surveiller l’enclos, armé d’un bois au bout duquel était fixé un silex étonnamment tranchant. Nous n’avions donc presque rien à faire. Je choisis bien entendu le poste de garde le plus proche de l’enclos des chèvres, pour pouvoir à loisir écouter chanter la fille du tailleur et contempler son image. Elle s’en rendit compte le jour même. Mais elle n’éprouva plus le besoin de m’adresser la parole. Et le lendemain, un garçon l’accompagnait. Une vive douleur vint me frapper, entre la poitrine et le bas-ventre, avec je ne sais quelle arme nouvelle et redoutable. En même temps, je me sentis sale ; mon corps, qui jusque-là était simplement moimême, ne me sembla plus correspondre à ce que devait être un corps. Mais je ne comprenais pas encore. Un matin, j’entendis une série de cris. Les autres « gardes » avaient attrapé un « intrus » qui essayait de voler une petite bête à cornes. L’intrus en question était une intruse et n’était autre que Netná. Les gardes demandèrent au chef ce qu’il fallait en faire. – Il n’y a pas deux châtiments pour les voleuses, déclara le chef. La mort. Un bovin se mit à meugler dans le silence. Puis : – Ce n’est pas possible, nul ne peut tuer ainsi, m’écriai-je. L’homme ne tue pas l’homme.
lasemaine.fr 2013 33 – Qui es-tu pour me contredire ? Ta parole n’a pas de valeur ici ! Ne m’as-tu pas juré obéissance ? C’est toi qui vas la tuer, petit garde, et si tu ne le fais pas, je la tuerai moi-même puis je te tuerai ensuite. Je regardai autour de moi. Tous se taisaient. Les Neolapis m’observaient froidement, les anciens membres de la tribu baissaient les yeux, aucun d’eux ne cherchait à me soutenir. Netná hoquetait comme un renne blessé à mort. Enfin, un regard se posa sur moi : c’était celui de Meiq. – Obéis, me chuchota-t-il. Je m’emparai de la hache que me tendait le chef. Je la soulevai, bien haut, au dessus de ma tête, considérai un instant la cime d’un des seuls arbres demeuré debout, puis je laissai retomber mes bras devant moi. Le silex s’enfonça dans la chair du cou de mon amie, aussi facilement que l’ongle du pouce dans une baie rouge et sucrée. Le sang coula sans rien dire, comme un jus odorant. Netná n’eut même pas le temps de crier. Le ciel ne vibra d’aucun des hurlements qui avaient suivi la mort de l’hommepoisson assassiné par Ednom. Et, contre toute attente, la déesse-mère ne fit ni s’entrouvrir le sol sous mes pieds ni tomber un aigle sur mes épaules. Rien. Il ne se passa rien. Quelqu’un emmena le corps inerte de Netná et chacun regagna son poste. Quelques jours après l’exécution, Ednom et les chasseurs revinrent. Ils voulurent venger Netná. Pour la première fois, j’entendis le mot « guerre ». Mais celle-ci ne dura pas longtemps : les armes préparées par le tailleur tuaient du premier coup, alors que les chasseurs devaient en général frapper trois fois pour donner la mort. La victoire des Neolapis fut totale. Et j’avais pris part à ce succès. Vous ne m’écoutez pas, jeunes gens, parce que je ne suis qu’un vieil esclave. Mais jadis, avant le progrès, j’étais un homme libre, qui vivait dans un monde où tous étaient égaux, où l’amour se moquait de la tâche que
lasemaine.fr 2013 34 vous deviez accomplir, où personne ne savait ce qu’étaient la guerre, le meurtre et la possession.
lasemaine.fr 2013 35 La femme du pendard Une corde. Je montai une à une les marches de l’escalier en bois installé à mon intention, le matin même, sur la place de la ville. Et la corde m’attendait. Le bourreau – c’était la coutume – s’adressa à la foule pour lui demander, par acquit de conscience, si personne ne désirait interjeter un recours en grâce en ma faveur. Puis, sans attendre, il m’empoigna par les épaules (mes mains étaient liées derrière mon dos). Les gens, massés à mes pieds, hurlaient à tue-tête comme si la qualité de ma mort dépendait de l’intensité de leur fiel. Comme si leur haine, qui me laissait pourtant indifférent, aussi froid qu’un cadavre, m’était destinée depuis toujours. La corde fatale s’enroula autour de mon cou. Dans un instant, une trappe allait s’ouvrir sous mes pieds. Cependant, une voix de femme s’isola parmi les cris. Je n’avais pas envie d’écouter ce qu’elle avait à dire. Deux hommes la soulevèrent et la portèrent à bout de bras. Le bourreau s’empressa, d’une main quelque peu malhabile, de desserrer le nœud de chanvre. Visiblement, il ne savait plus comment il devait se comporter. Je me décidai à écouter les revendications de la femme. Mais ce fut l’échevin-receveur, monté en hâte à la rescousse du bourreau, qui m’adressa la parole. – Condamné Menard, cette femme te propose sa main. C’est dans la coutume : si tu acceptes de l’épouser, tu seras gracié. Mais même la loi ne peut obliger un homme, fût-il comme toi le dernier des pendards, à se marier contre son gré. Il nous faut ton consentement. Alors, la corde ou la femme ? Si j’hésitai un instant, ce ne fut pas en raison de la laideur extrême de cette femelle sans âge qui n’avait plus devant elle que ce pauvre expédiant-là pour fourrer un homme dans son lit, non, sa laideur était à
lasemaine.fr 2013 36 l’image de la vie sinistre, misère noire et rapines sordides, qui m’avait conduit au gibet ; les femmes que j’avais aimées pendant quelques rares instants, des filles de joie, des folles, des malheureuses, n’avaient rien en commun avec les princesses des contes, ni même avec les bourgeoises soignées des villes : cela n’avait pas entravé mon plaisir et je n’étais pas loin de penser – en vérité, je n’avais jamais mené ma pensée jusque-là – qu’aimer la beauté charnelle était déjà un signe de raffinement et de délicatesse, tout autant, vu d’où je me situais, que le goût de cette chimérique beauté spirituelle prétendument supérieure. Celle qui voulait me sauver était certes vraiment repoussante, avec ses cheveux trop noirs et sa peau tavelée, son dos courbé et ses yeux retors, pourtant seuls les rires de l’assistance me firent un moment préférer la corde. On a beau être accoutumé à la haine, on n’en supporte pas mieux les moqueries. Il allait me falloir vivre au milieu de ces ribauds, avec cette femme que chacun d’eux avait méprisée, endurer pendant des années les railleries et les quolibets. La mort m’apparut plus digne. Au dernier moment, je me ravisai, car je sentis que mon exécution n’arrêterait pas les rires dans leur élan. « Tu as peur de cette femme ! Tu as raison ! », s’exclamaient déjà ceux qui me voyaient barguigner. « Entre deux abîmes, ton cœur balance », entendis-je encore. – Échevin, je choisis la femme ! À ces mots, ma promise se mit à escalader la potence, tandis que le bourreau me débarrassait de la corde et me déliait les mains. Dès que, arrivée à ma hauteur, elle se retourna, la foule cessa de ricaner. Contrairement à ce que j’avais cru, cette femme savait se faire respecter. Sa laideur, loin d’être drôle, impressionnait vivement les habitants de la ville. Elle n’eut à prononcer aucune parole, son regard plein de colère suffit à imposer le silence. Un instant, je me pris à penser que c’était Dieu luimême qui me pourvoyait in extremis de cette épouse inespérée. Une épouse à ma mesure. J’eus envie de m’esclaffer à mon tour. Cependant, je me contins.
lasemaine.fr 2013 37 – De longues cuisses, des bras qui n’ont jamais rechigné à porter le faix, un menton viril, l’œil décidé, voilà enfin un homme ! Des années durant, j’en ai cherché un de cette trempe dans toute la contrée. En vain. Et il aurait fallu que je laissasse cet oiseau rare au bourreau ? La femme avait habilement retourné la situation et personne n’y trouva à redire. Prêtre et mayeur furent convoqués sur-le-champ : les liens sacrés du mariage devaient être noués sur l’hôtel où d’ordinaire Satan serraient les siens. Chacun à leur tour, l’officier de Dieu et l’officier civil insistèrent sur mes devoirs conjugaux. Je risquais de retrouver la corde si mon épouse s’avérait insatisfaite, alors que des sanctions plus graves encore m’étaient réservées au cas où je tenterais de m’enfuir. Après cette rapide cérémonie au cours de laquelle j’appris qu’elle se nommait Marguerite, ma femme, soucieuse des traditions, dépensa quelques bons écus dans une taverne, autour d’une table bien garnie dont profitèrent dix ou douze personnes. Les invités ne semblaient pas participer à l’intimité de Marguerite qui, une fois ses ordres donnés, ne s’entretint plus avec quiconque. Quant à moi, je n’avais pas faim et je bus à peine quelques gorgées. Nul ne me prêtait attention. Quand nos hôtes furent fin saouls, ma femme me prit par la main. – Viens, dit-elle, il est temps que tu découvres ton logis. La maison, notre maison, ne ressemblait pas à un château. Mais elle ne respirait pas non plus la misère. Il y avait là tout ce que le siècle jugeait nécessaire au bien-être du foyer. Marguerite me montra en dernier lieu la chambre (la nuit tombait déjà).
lasemaine.fr 2013 38 – Je ne t’ai épousé, déclara-t-elle à brûle-pourpoint, ni pour que tu fasses de moi ta maîtresse, ni pour t’arracher un enfant… – Pourquoi alors ? (C’était la première fois que je lui adressais directement la parole.) – Assieds-toi, me conseilla-t-elle avec douceur, j’aurais peut-être besoin de toi pour mener à bien une certaine tâche, mais rien ne presse. Et, en attendant… Je ne m’assis pas tout de suite (et pourtant jamais un lit aussi avenant ne s’était offert à ma carcasse). – Je ne suis bon qu’à voler, à tuer et à me balancer au bout d’une corde, lançai-je. Elle me considéra avec un sourire étrange comme si ma remarque lui procurait un plaisir particulier ou éveillait en elle une pensée précise. – En attendant, reprit-elle, tu m’aideras à entretenir ce toit et à remplir mon office. – Je suis ton époux, Marguerite (c’était la première fois que je l’appelais par son prénom et cela ne me parut pas naturel), pas ton commis. Je m’assis enfin, elle en fit de même. Mais, installé chacun sur un bord opposé du lit, nous nous tournions le dos. – Pour ce qui est de l’amour, sache que les femmes ont d’abord besoin d’affection et que le plaisir des sens, s’il est nécessaire, ne vient qu’en second lieu. Au contraire, l’homme ressent d’emblée le désir des corps. Quelle espèce de gnomide savante avais-je donc épousée ? Jamais je ne me serais avisé de réfléchir de la sorte. La réalité me semblait plus simple que son discours. – Aussi, ajouta-t-elle, est-ce à toi de décider. De toute façon, je serais heureuse de ton choix. – Pourquoi te refuserais-je l’engrais qui était réservé à la mandragore ? conclus-je.
lasemaine.fr 2013 39 Le lendemain, je me réveillai très tard. La couche était vide à mes côtés. Je restai encore étendu un long moment jusqu’à ce que Marguerite arrivât enfin, les bras chargés de victuailles. – Reste-là, me dit-elle, je t’apporte la pitance que tu aimes. J’avisai, sur un plateau, un amas d’oublies et de galettes au miel. – Comment sais-tu que je raffole des oublies ? – C’est une supposition que j’ai faite : je vois que je ne me suis pas trompée. Elle s’assit à côté de moi, étendant ses jambes sur les draps. En commençant à manger, en la voyant là, son flanc longeant le mien, je ressentis, Dieu sait pourquoi, un genre de dégoût indécis. Elle s’en aperçut immédiatement : je ne parvenais à lui cacher quoi que ce fût. – Tu sais, m’avoua-t-elle, autrefois, j’étais belle. Ou du moins, pareille aux autres jeunes femmes. C’est l’amour qui m’a défigurée. Je l’encourageai à me raconter son histoire. – À l’époque, j’habitais à des lieues d’ici, dans une autre ville. Je ne faisais pas partie alors, comme aujourd’hui, du commun. Mon père était un drapier fortuné. J’avais un fiancé, Hubert, et nous nous aimions. Malheureusement, il attrapa une maladie sournoise, un genre de peste, si tu veux. Mes amis me conseillèrent de me protéger, de m’écarter de lui. Mais je préférais écouter mon cœur et mon devoir… Mal m’en a prise, mon fiancé mourut malgré mes soins et je tombai malade à mon tour. Il eût été sans doute préférable pour moi de disparaître à jamais. Dieu en a voulu autrement. Un matin, je me levai : j’étais guérie et désespérée. J’avais perdu à la fois mon amour et la beauté. La maladie m’avait effroyablement défigurée… Il est plus supportable d’être rejetée par des étrangers que par les siens. Je ne pus souffrir longtemps le regard, apitoyé et honteux, de
lasemaine.fr 2013 40 ma propre mère, de mon propre père, et personne ne me retint quand je me décidai à partir… Je vins m’installer ici, il y a quinze ans de cela. Marguerite se tut. J’étais étonné de voir à quel point elle était capable de ne rien celer. – As-tu déjà réfléchi à ce qu’était la Justice ? – Dieu m’en a préservé, répondis-je, un voleur qui songerait à la Justice verrait ses doigts trembler au moment de crocheter une porte ou d’ouvrir un coffret. – Moi j’y ai souvent réfléchi. Considère mon histoire : si je n’avais pas obéi à mes devoirs, j’aurais gardé la beauté. Où était le mal ? De quoi ai-je été punie ? Je me levai pour récupérer mes habits. Cette femme pensait sans cesse et je me sentais gagné par la contagion. – Peut-être, fis-je remarquer au hasard, y avait-il eu du mal dans la maladie même. Marguerite parut stupéfaite de ce que j’avais avancé là. – Tu as raison, concéda-t-elle, mais je n’avais rien à voir avec ce mal. Le responsable en était le carabin, ou plutôt le marchand d’orviétan qui empoisonna Hubert avec un élixir censé augmenter sa puissance musculaire. Cet élixir corrompit son sang, ainsi que celui des autres jeunes hommes de notre entourage qui y avaient goûté. Hubert était déjà terriblement affaibli quand la peste s’empara de son corps, puis du mien, par contagion. S’il n’avait pas écouté ce charlatan, sans doute aurait-il résisté à la maladie.
lasemaine.fr 2013 47 Torcol voulut me dissuader de rendre justice à Marguerite. Qu’avaisje à y gagner ? Mais ce fut moi au contraire qui le convainquis de m’aider. Il fallait en effet procéder à une enquête rapide pour savoir quel notable s’était installé en ville deux ans auparavant et je ne tenais pas à me montrer avant le moment crucial. Mon compagnon s’acquitta à merveille de sa besogne et m’indiqua l’adresse de mon homme. Je refusai cependant qu’il m’aidât davantage. Il était minuit quand je traversai la ville endormie. Une fenêtre était encore éclairée sur la façade, à l’étage de l’immeuble de l’assassin. Au moyen d’une corde solide, j’escaladai le mur, m’agrippant aux enseignes. Le spectacle que je vis à travers la vitre me souleva le cœur. Moi qui n’avais pas hésité à étreindre la laideur même en la personne de Marguerite, j’étais dégoûté de voir les chairs de cet homme veule et pourtant normal se frotter aux peaux satinées de deux déesses vénales. Avant de fracasser vitres et meneaux, je crois que j’eus le temps de songer une dernière fois à l’amour de Marguerite : c’était la même rudesse de caractère qui m’avait permis de l’embrasser malgré sa difformité et qui m’avait empêché de répondre à ses sentiments. Le bruit du verre et du bois brisés quand je fis irruption dans la chambre provoqua, comme en écho, les criailleries des vestales. L’homme se rua dans un couloir. Sans me soucier des filles, je lui menai la chasse, encore tout encombré des débris de la fenêtre. Devant moi, les fesses nues de ma proie escaladaient un escalier. Le charlatan réussit à mettre une porte entre lui et moi avant que je ne le rattrape. – Ce n’est pas moi qui ai tué Marguerite, cria-t-il à travers les planches de bois. Laisse-moi la vie, maraud, je te donnerais plus d’or que tu n’en as jamais vu.
lasemaine.fr 2013 48 Il m’avait reconnu. Cela ne fit que redoubler mes forces. J’étais content qu’il sût pour quelle raison sa dernière heure était venue. La porte ne résista pas à mon épaule. – Défends-toi, dis-je à l’homme tremblant, lâche, veule et nu. Mais je ne lui laissai pas l’occasion d’esquisser le moindre geste ; je sortis mon couteau de ma poche et le lui enfonçai dans la poitrine, à peu près là où lui-même avait poignardé Marguerite. Je contemplai son agonie de bout en bout. Mon devoir était accompli, mais je ne m’en trouvais ni plus heureux, ni plus léger. J’étais occupé à descendre l’escalier quand je compris que les filles de joie avaient alerté la maréchaussée. Corde, me revoilà ! Je monte les marches du gibet, tu m’as attendu, je reviens vers toi. Corde, le bourreau te passe à mon cou et tu vas m’étrangler, moi qui ai commis tant d’abominations, pour sanctionner le seul acte juste que j’aurais posé durant ma vie. Dans un instant, une trappe va s’ouvrir sous mes pieds. Ah Marguerite, que dois-tu penser, là-haut, en nous voyant ensemble, la corde et moi ? Quelles conclusions tires-tu de ce paradoxe, toi, épouse que je ne retrouverai certes pas dans les Enfers, que diras-tu à Dieu de la justice humaine, alors que l’on pend ton homme parce qu’il a puni ton meurtrier ? Toi, Marguerite, la femme du pendard.
lasemaine.fr 2013 49 Vocation Ça suffit! Raymond décida qu’à partir de maintenant, ils appartenaient au passé, les chats miaulant devant sa porte, les comment allez-vous madame et les livres d’image. À quarante ans, il en avait marre d’être transparent, d’entendre le même bonjour jeune homme. Qui plus que lui pouvait dire j’ai fait mes preuves, que diable, j’ai roulé ma bosse sans l’aide de rien ni de personne ? Le magasin jamais n’avait été aussi rentable et, depuis l’enterrement de maman, il s’en occupait tout seul. Puis, malgré son vertige, Raymond, qui, d’ordinaire, ne tenait pas en équilibre sur une chaise, avait réparé le toit de la maison par ses propres moyens. Alors, assez de chicorée, de trottoir trop large et de chandail trop étroit ! Il n’était pas n’importe qui ! Si papa n’avait pas eu la mauvaise idée de mourir aussi jeune, Raymond aurait pu poursuivre des études au lieu de soutenir maman et Dieu seul sait ce qu’il serait devenu : général, docteur, ministre, champion cycliste ? Depuis toujours, un destin hors-norme guettait Raymond Marimont. La reine ne l’avait-elle pas embrassé quand il était petit, lors d’une visite royale à l’école du village ? Jusqu’à présent, ne lui avait fait défaut, pour jaillir, pour s’accomplir, qu’un oiseau de bon augure, qu’un appel. Ne jamais brûler les étapes, voir le blanc des yeux avant de tirer... Or, depuis peu, les signes se multipliaient et Raymond se sentait porter par une marée ascendante dont il fallait profiter avant de retomber dans le creux de la vague. D’abord, un matin, il s’était réveillé en voyant clair. Lui qui, sur les plus anciennes photographies, portait toujours des lunettes, il avait vaincu en une nuit trente-trois ans de myopie. Ensuite, il s’était mis à lire. Avidement. Des livres de son père. Des livres épais, sérieux (son père avait été professeur tout de même), qu’il engloutissait en quelques heures. Le moment n’était pas encore venu d’émettre des jugements sur ces livres, intéressants ou banals, bons ou médiocres, peu importe, lui, Raymond, qui n’avait, depuis l’école, utilisé l’alphabet qu’à seule fin de déchiffrer les papiers d’emballage, se repaissait à présent de
lasemaine.fr 2013 50 littérature, de poésie et de philosophie. Au point qu’il s’estimait bientôt capable de lire une feuille blanche, du bois ou un encrier. Et enfin, surtout, la semaine précédente, malgré ses anciennes réticences, il avait osé se rendre au mariage de Sandrine, sa petite cousine, et il n’était pas tombé malade, et tout le monde avait été agréable avec lui, personne ne s’était moqué de son costume. Certains signes ne trompaient pas : Raymond était prêt, dorénavant. L’heure avait sonné enfin, qui lui promettait la délivrance. Raymond ne devait plus barguigner, il lui fallait trouver une femme. Pour mener à bien une telle entreprise, il était primordial d’avoir de solides principes. Par exemple : ne pas mêler affaire de cœur et affaire d’argent. Aussi, puisqu’il ne pouvait être question de s’intéresser aux clientes, Raymond, pour la première fois depuis quinze ans, le jeu en valait la chandelle, n’ouvrit pas le magasin ce matin-là et partit avec la camionnette en direction de la ville. Là-bas, se fiant à son seul instinct, il parcourut les rues au hasard. Son plan d’action se limitait à peu de choses : entrer dans le premier bistrot venu – pour peu qu’il porte un nom sympathique – ou bien laisser agir le destin. Or, aucun café n’eut la grâce de lui plaire : les vitrines arboraient toujours le même genre de syllabes criardes et exotiques, américaines peut-être, ou brésiliennes, dont il ignorait le sens. Il aurait voulu commencer son aventure à La belle dame sans merci ou Aux deux matous qui rient comme dans les romans qu’il avait lus récemment. Il déboucha sur une place dominée par un bâtiment solennel qui attira son attention. Abordant un passant, « Pardon, Monsieur, demanda-til, quelle est cette bâtisse ? » – C’est l’université, Monsieur, lui répondit-on. Raymond grimpa quatre à quatre les escaliers de la faculté pour se précipiter ensuite à l’intérieur de la première salle ouverte. Une multitude
lasemaine.fr 2013 51 de voix jacassantes et opaques lui emplit aussitôt les oreilles. Des centaines d’étudiants, assis pour la plupart, se répartissaient les gradins d’un amphithéâtre gigantesque, discutant entre eux par petits groupes dans l’attente de leur professeur. Cette foule recelait, bien sûr, un grand nombre de jeunes filles. Raymond cligna les yeux. Toutes ces jeunes femmes devaient être charmantes, jolies, appétissantes, mais il n’arrivait à en isoler aucune : elles formaient un ensemble indivisible comme un ballet ou un mouvement sismique, comme les bulles de vapeur à la surface d’une confiture qui bout ; elles parlaient, se retournaient, appuyaient leurs hanches maigres contre le dossier de leur siège, riaient, bougeaient latéralement ; des vêtements inconsistants mettaient étroitement leurs corps en évidence... Tout cela était émouvant, certes, excitant même. Mais Raymond ne voulait pas assister à un spectacle érotique, il cherchait l’amour. Et derrière ce chatoiement trop vif de voix, de tissus, de cheveux et de chairs, il ne trouvait pas la femme. Puis, soudain, au premier rang, sérieuse, prête à écrire, un peu triste peut-être, posée, majestueuse, il aperçut une vraie femme, à peu près de son âge, et ce fut comme si le temps s’alentissait, non pas qu’il s’arrêtât, plutôt qu’il devint pesant, amorti, engoncé. Et la lumière aussitôt, en tombant mollement des néons, se fit plus éclatante dans le vide entre les êtres que sur les êtres mêmes. Les mille voix qui entouraient Raymond se fondirent en un torrent unique proche du silence, et, à ce torrent, se superposaient les moindres sons, les battements de cœur, la respiration, les légers frottements de toile, émanant de cette femme, de cette reine assise à quelques mètres de lui. Ce n’était pas que la vie de Raymond, sous le coup d’une vérité nue, se condensât en cet instant précis, elle se dilatait au contraire, comme si cette seconde recouvrait à présent toutes les autres – et, en même temps, se réduisait à une tête d’épingle noire et compacte, une espèce de soleil aux antipodes du soleil, une fleur s’épanouissant à l’intérieur d’elle-même.
lasemaine.fr 2013 52 Mais Raymond savait aussi qu’il ne fallait pas tarder. Le professeur pouvait arriver d’un instant à l’autre, et son pouvoir symbolique romprait assurément le charme. – Madame, lança-t-il, comment me trouvez-vous ? Elle releva lentement la tête et posa ses yeux calmes et clairs sur Raymond sans se soucier de la curiosité de ses voisins. – Comment me trouvez-vous, répéta Raymond, car, pour ma part, vous me plaisez beaucoup ; puis-je vous offrir un café ? Quel cours va avoir lieu ici ? – Historiographie structurale, répondit-elle. – C’est intéressant ? – Je pense. Oui. – Raison de plus pour me suivre, Madame ! La qualité de ce cours que vous allez manquer donnera de la valeur à notre entretien. Comment vous appelez-vous ? – Régine, chuchota-t-elle. C’est d’accord. Je vous suis. Derrière la faculté, un bistrot, La Momie a bonne mine, semblait les attendre. Ils s’assirent l’un en face de l’autre sur des sièges trop mous et commandèrent deux cafés-crème. – Écoutez, Régine, commença Raymond, je ne connais rien à la beauté des femmes, mais, dès que je vous ai vue, il s’est passé quelque chose en moi. Comme si je renaissais (vous ai-je dit que je me nommais Raymond ? Non ? Eh bien, voilà : Raymond, c’est fait !), comme si je retraversais maman dans l’autre sens. Vous comprenez ? Il fallait que je vous explique cela. Ce n’est peut-être pas habituel, ni très protocolaire. Ne m’en tenez pas rigueur... Vous savez ce que l’on va faire ? On va revendre le magasin. J’y ai déjà songé. Tout est prêt. Et partir nous installer en Provence. Êtes-vous d’accord ? Régine prit le temps d’allumer une cigarette, puis :
lasemaine.fr 2013 53 – Vous prétendez ne pas connaître les femmes. Cela signifie-t-il que... ? Et elle le transperça de ses grands yeux cristallins. – Oh, Madame, tout de même, non, j’ai quarante ans. Je ne suis plus un gamin. Je connais la chose. Mais pas pour autant l’amour. Je veux dire : il y a une dizaine d’années, je fréquentais les prostituées, de temps en temps. – Tiens. C’est étrange. Aucun homme ne parle jamais de cela. – Vous avez raison de me le signaler, je n’en parlerai plus, dorénavant… Elles étaient très gentilles avec moi, notez. Mais je n’étais pas très séduisant à l’époque et j’en éprouvais de la honte. Comme je leur faisais part de ma mauvaise conscience, nous nous mettions à parler, de sorte qu’après quelques rendez-vous, nous nous contentions de discuter un peu ensemble. Alors à quoi bon ? La pluie, le beau temps. À part que, tout de même, il y avait Andrée. C’était une fée. J’aimais la conversation d’Andrée. Mais, après un moment, je me suis senti coincé. Cela n’avait rien à voir avec l’amour. Et puis tous ces kilomètres... – Ces kilomètres ? s’étonna Régine, je ne comprends pas. – Je suis un patriote, Madame, et la reine m’a embrassé sur la joue quand j’étais enfant. C’est pourquoi il m’a semblé plus convenable d’aller voir les filles dans un autre pays. Et d’ici à la frontière, il n’y a pas moins de deux cent-dix kilomètres. – C’est logique, admit Régine, mais un détail me tourmente. Si, en dehors des prostituées, vous ne connaissez rien aux femmes et à leur beauté, comment pouvez-vous affirmer que je vous plais ? Car il ne suffit pas à une femme d’être aimée, elle a besoin d’être préférée entre toutes les autres. Or, je ne puis être préférée puisque vous ne savez rien des autres. Cet argument frappa Raymond de plein fouet. Il n’y avait pas songé. Pourtant, Régine ne se trompait certainement pas. Ils se turent tous deux un long moment et en profitèrent pour boire leur café.
lasemaine.fr 2013 54 – L’objection que vous m’adressez là est saisissante, dit enfin Raymond. Elle m’oblige à revoir mes prétentions et, en même temps, elle me confirme dans mon impulsion première. Car seule une femme d’exception pouvait réagir comme vous le faites, Régine... Écoutez-moi, je vous ai attendue pendant quarante ans, je peux patienter encore un peu. Un an. Voilà ce que je vous propose : durant une année entière, je vais faire le tour du monde des femmes. Je vais tâcher d’en rencontrer le plus possible pour leur parler, les écouter, les regarder, les comparer entre elles, les aimer peut-être, faire l’amour avec l’une ou l’autre sans doute... Puis je vous reviendrai, transfiguré, et à ce moment-là, vraiment, je pourrai vous déclarer : vous êtes entre toutes la plus belle, la plus pure, la plus admirable, la plus authentique. Êtes-vous d’accord ? Elle n’eut pas l’occasion de répondre, Raymond enchaînant tout de suite : – Mais, vous, qu’allez-vous faire durant ces douze mois ? – Je suis mariée, souffla-t-elle. – Évidemment. Dans ce cas, la question ne se pose pas. Et votre mari... ? – Mon mari me procure mes médicaments, mes anxiolytiques. Et puis c’est tout. C’est lui qui a tenu à ce que je m’inscrive à ces cours, pour m’occuper. Quand je partirai, il ne remarquera même pas mon absence. – Avec moi, déclara Raymond en portant la main sur le cœur, vous n’aurez besoin de médicament d’aucune sorte! Ils se donnèrent rendez-vous au même endroit à la même heure un an plus tard. Après quoi, ils se séparèrent en s’adressant un signe de la main, sans même s’embrasser. Raymond regarda Régine se diriger vers l’arrêt de bus.
lasemaine.fr 2013 55 Au travail à présent ! Raymond avait du pain sur la planche !... Il lui sembla judicieux de retourner à l’université pour entreprendre ces études assez particulières. Les cours, apparemment, avaient pris fin. En tout cas, les étudiants abondaient dans les couloirs. Raymond se laissa drainer avec ce flux s’éparpillant entre les sorties et atterrit dans ce qui devait être une buvette et que l’on baptisait autour de lui « la cafette ». Il s’assit à l’écart. Très vite, ses regards se tournèrent vers un groupe composé de trois jeunes filles et de cinq garçons installés autour d’une table carrée. Il comprit aussitôt que l’un des garçons dominait les quatre autres par sa faconde. Pourtant, aucune impression de force ne se dégageait de lui. Au contraire, ses manières, qui trahissaient une espèce d’agitation intérieure, rappelaient celles des nymphettes formant le ballet de tout à l’heure. Il y avait, en effet, de la grâce, ce jeu subtil d’avancée et de retenue, il y avait de la féminité dans le comportement de ce jeune homme dont la voix, les propos, le sourire et la beauté captivaient ses camarades. Ses mains, surtout, attiraient l’attention, de longues mains de dandy, à la fois vives et sereines, blanches, osseuses, la droite sertie d’une chevalière, la gauche ne perdant rien de son élégance malgré le gobelet de plastique qu’elle tenait négligemment entre deux doigts, des mains de roi paresseux, que l’on imaginerait volontiers thaumaturges, se posant dans le cou des scrofuleux pour les débarrasser de leurs écrouelles, se posant sur les yeux d’un aveugle et lui rendant la vue, se posant sur les rides d’un vieillard et les aplanissant, se posant sur les cheveux... Raymond sentit son estomac se nouer derrière son nombril, se posant sur les cheveux de... Le creux de la vague, déjà... sur les cheveux de Régine… Oui : ce garçon, qui suivait certainement lui aussi le cours d’historiographie structurale, était destiné à former avec Régine le couple idéal, oui, la seconde moitié du miroir, c’était lui, un miroir au fond duquel Régine régénérée profiterait d’un lait de jouvence. Comment Raymond avait-il pu croire que... Le monde se détricotait à présent. Raymond, chat sans moustache, vélo sans roue, Raymond, rentre chez ta mère !
lasemaine.fr 2013 56 Il se leva. Hésita un instant. Fallait-il parler à ce garçon ? L’avertir de sa mission ? Il ne s’en sentit pas la force et s’en alla. L’après-midi, le magasin était à nouveau ouvert.
lasemaine.fr 2013 63 Après ma douche, bien qu’ayant retrouvé mes esprits, je demeure très vaguement troublé par mon cauchemar. Au fond, qu’est-ce qui prouve que je suis à Porto, au Portugal, à l’âge de 46 ans, et que je ne suis pas un petit garçon de 10 ans, bien à l’abri dans la maison de sa mère, bien au chaud dans la propriété de son père, à Fléron, près de Liège, en Belgique, rêvant qu’il est devenu un adulte et qu’il s’est rendu, en résidence d’auteur – c’est donc bien vrai, je serai écrivain ? –, à Porto, au Portugal ? Je me suis laissé aller, durant ma douche, à faire couler une eau trop chaude sur mon corps. Ma peau brûle. Je me dirige vers la fenêtre et cherche à l’ouvrir. Le jour s’est levé, entretemps, sur Porto et sur tout le Portugal, mais la fenêtre refuse de m’obéir. J’aperçois alors un écriteau dont je devine le sens : on ne peut que l’entr’ouvrir, sur la position « oscillantbattant », comme on dit en Belgique, à 2 000 kilomètres d’ici – un peu moins sans doute à vol d’oiseau. À peine ai-je pu faire pénétrer un peu d’air dans la chambre, rafraîchissant ainsi mon corps toujours nu, qu’une mouette vient se poser sur le rebord de la fenêtre, à quelques centimètres de mon visage. L’animal n’a pas peur de moi, visiblement, et je n’ai pas peur de lui, malgré un regard qui ne me paraît ni amène ni sympathique. Cette fois, j’ai bien la preuve de ma présence dans la réalité : à 10 ans, jamais je n’aurais pu créer, dans la matière des songes, une mouette aussi criante de vérité, avec son œil rond, ses plumes incroyablement blanches. D’ailleurs, la présence de n’importe quel animal aussi près de moi aurait transformé le rêve en cauchemar et je me serais éveillé en appelant ma mère au secours ! Et là, à peine suis-je un peu gêné, quand même, d’être tout nu devant cet oiseau si convenablement habillé dans son costume nivéen… Et je me dis qu’il est étrange que me paraisse étrange ma nudité (et qu’il est incongru que me semble incongru mon propre corps sans vêtement) face au plumage d’un volatile. Soudain, j’entends une seconde mouette, qui doit se trouver non loin : le son me paraît proche, mais l’image ne me parvient pas. Le cri – désagréable comme un reproche – se répète et me donne l’impression de venir de l’oiseau qui me fait face et qui n’ouvre pourtant nullement le bec. S’agirait-il d’une mouette ventriloque ? Tout compte fait, je suis peut-être en train de rêver, quoi qu’il y paraisse. Je
lasemaine.fr 2013 64 place mon visage de profil contre la vitre pour tenter d’apercevoir l’origine du cri invisible et oppressant. C’est alors que je remarque deux trous dans le bec de « ma » mouette, des trous pareils à des narines, ou aux ouïes des poissons. Voilà qu’elle crie derechef comme si elle voulait confirmer l’hypothèse émergeant dans mon esprit : c’est bien de ces trous que vient le bruit qu’elle produit sans devoir ouvrir son bec. Maintenant que j’ai compris, plus rien ne la retient et elle se met à hurler de plus belle sur un ton agressif, excédé ou scandalisé. Comme je m’apprête à fermer la fenêtre, elle se lance dans le vide, sans avoir manifesté la moindre hésitation, gravement, follement – nous sommes au septième étage. Et j’ai le sentiment de la suivre et de voler derrière elle, tandis qu’après avoir descendu pendant quelques instants, elle remonte fièrement dans le ciel de Porto, en glissant avec grâce sur les courants aériens, sans battre des ailes, décrivant dans l’azur une espèce de montagne russe comparable à celle dont, dans mon rêve, la prairie de mon enfance a épousé la forme chaloupée. Mais, bientôt, elle sort de mon champ de vision, hautaine, aristocratique et vagabonde, disparaissant au coin d’un immeuble en béton. Je suis à nouveau seul dans ma chambre d’hôtel et dans la réalité. Mon trouble a disparu, mais pour m’amuser, je fais mine de le prolonger encore un peu, m’accrochant à mon étrange rêve comme un enfant arrache les croutes de ses cicatrices pour se faire saigner. Qu’est-ce qui me prouve que je suis à Porto au Portugal et non dans une autre ville portuaire que hantent les mouettes avec une ostentation toujours plus grande d’année en année ? Je trouve immédiatement une réponse à cette question – une réponse étonnante dans la mesure où, cette fois, c’est le songe qui confirme la réalité. Car, si j’ai rêvé de la prairie de mes parents, par métonymie, j’ai rêvé de leur maison et, dans leur maison, de leur cuisine et, dans leur cuisine, de ce mur au papier peint jaune dans lequel ma mère avait fait encastrer de bleus azulejos qu’elle avait ramenés d’un voyage au Portugal… Deux fresques en pavés portugais, de plus d’un mètre carré chacune, représentant des fleurs et des anges selon un motif inspiré, je m’en suis aperçu hier, des bleus azulejos qui ornent la façade de la Catedral de Porto au Portugal, se trouvaient ainsi chaque jour sous nos yeux tandis que nous
lasemaine.fr 2013 65 mangions, mon frère, mes deux sœurs, mes parents et moi, dans notre chaude cuisine, à Fléron, près de Liège, en Belgique. Aussi, tout en me parlant des Portugais et des Portuais, les nombreux azulejos que j’admire à Porto, sur chaque igreja, sur les façades des petites maisons le long du Douro ou dans la gare majestueuse de São Bento, me parlent aussi de ma propre mère, de ses goûts, de son amour des beaux objets et d’un voyage qu’elle a réalisé avec mon père mais sans moi, du temps où elle était en vie. Sommes-nous capables de voyager sans nous emporter dans nos bagages, nous, notre corps, notre langue et notre passé ? Alors que, d’ordinaire, chaque séjour dans une cité étrangère réveille en mon esprit, avant tout, le souvenir d’autres séjours dans d’autres cités tout aussi étrangères, formant ainsi une ronde citadine, une guirlande pérégrine de rues, d’avenues, de musées, de métros et de maisons, – Prague, Paris, New York, la Nouvelle Orléans, Londres, Lyon, Barcelone, Bruges, Alger, Amsterdam se combinant selon de multiples associations, vaines et mystérieuses –, Porto est entré directement en rapport avec moi et avec ma ville natale, sans passer par le truchement des autres villes visitées – comme si Porto était le double inversé de Liège ou Liège la sœur jumelle morganatique de Porto, comme si de très loin elles résonnaient en chœur. Est-ce à cause des bleus azulejos de la cuisine de mes parents ? Je ne crois pas. Pas uniquement en tout cas. Je me suis tout de suite irrationnellement senti accueilli à Porto, par les collègues qui m’invitaient, par leurs étudiants en uniforme ou en tenues décontractées, par la dame
lasemaine.fr 2013 66 qui se charge des petits déjeuners de l’hôtel, par le chauffeur de taxi, par le vendeur de tickets à l’entrée de l’Igreja de São Nicolau, par les passantes et les passants… Comme ma ville natale, Porto est traversé par un fleuve, comme ma ville natale, Porto voit ses rues monter et descendre sans cesse, comme ma ville natale, Porto est une cité secondaire qui refuse obstinément son état de second et qui veut rivaliser avec la capitale même là où elle n’en a pas les moyens, comme ma ville natale, Porto a appris à ses habitants à être sympathiques et ne leur refuse pas le droit de sourire, comme ma ville natale, Porto est une cité à la fois universitaire et populaire… Aussi ai-je aimé Porto d’instinct, sans réfléchir, comme un soldat, à la fin de la guerre, aime le pays que la paix lui rend, fût-il dévasté, comme un enfant aime sa mère. Bien sûr, Liège ne jouit pas de la proximité du grand océan et si l’on y aperçoit de plus en plus souvent, au fond des jardins en pente, des renards au pelage impérieusement roux, jamais les mouettes au blanc ramage ne viennent s’y poser sur les appuis de fenêtre. Mais, quand, déambulant seul dans les rues de Porto, j’ai cherché à en comprendre la structure, quand j’ai voulu en trouver la formule conceptuelle, l’image qui s’est imposée à mon esprit m’avait déjà servi pour penser Liège et nulle autre ville de par le monde : la bande de Moebius. On progresse en effet dans Porto comme sur un de ces rubans homéomorphes : en continuant tout droit et en restant sur le même versant on finit, invariablement, par se trouver sur le versant inverse, en bas sans avoir descendu alors que l’on était en haut, comme dans une gravure d’Escher. Qui marche à Porto monte et descend tellement souvent qu’il se croit au sommet quand il est au bord du fleuve. En longeant une belle demeure patricienne, le promeneur se retrouve nez à nez avec une pauvre masure. Il n’a pas fini de contempler, tout en marchant, les azulejos d’une église d’un âge respectable qu’il voit sa route barrée par un immeuble ultramoderne. Il tourne dans un lacis de ruelles étroites et débouche sur une large avenue vivement éclairée, sur un parc arboré ou un quai
lasemaine.fr 2013 67 lumineux. Il referme son manteau sous les assauts d’un vent froid venu du large, fait encore deux pas et se trouve écrasé par un soleil brûlant. Sans doute les touristes doivent-ils s’y perdre. C’est pourquoi, il leur faut tous grimper jusqu’au sommet de la Torre dos Clérigos : de la haut, peut-être pourront-ils comprendre enfin la ville, ou du moins y trouver quelques points de repère. J’ai moi aussi, bien entendu, escaladé les marches de la tour. J’ai admiré d’un côté les montagnes dans la brume, de l’autre le vieil océan et, entre les deux, les toits, les rues, les avenues et les parcs. Au-dessus de nous planaient des mouettes blanches, vertigineuses, tranquilles et silencieuses, plus sympathiques dans le ciel que sur les appuis de fenêtre. Elles semblaient veiller sur Porto, que, pour ma part, je n’ai guère cherché à comprendre : j’ai compris que je ne comprendrais pas. Mais ce n’était pas grave puisque, même en marchant au hasard, même en cherchant à me perdre, je ne me perdais pas, à Porto, moi qui venait de Liège, une ville qui secrètement lui ressemble. Quand te portent tes pas dans les rues de Porto – Porto comme un ruban du savant Moebius –, De cent portes tu crois entrouvrir les vantaux. D’une mère marchant dans son propre utérus, Tu empruntes les pas par la ville en spirale – Porto comme un ruban du savant Moebius. Et par monts et par vaux, des monts au littoral, Du Porto en granit au Porto irréel, Tu empruntes les pas par la ville en spirale.
lasemaine.fr 2013 68 Le mont se mue en val, l’avenue en ruelle, Le chaud succède au froid, la masure au château, Du Porto en granit au Porto irréel, Quand te portent tes pas dans les rues de Porto. Laurent Demoulin Mars-avril 2013
La semaine à l’affiche Langue et culture* lasemaine.fr2013 *Affiches conçues par les étudiants de Culture Française Contemporaine et Linguistique Française et qui ont été objet d’une exposition pendant lasemaine.fr2013
À l’année prochaine! lasemaine.fr2014