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L'aire métropolitaine de Lisbonne à la croisée des chemins

Padeiro, Miguel,Marques da Costa, Nuno

Abstract

Cet article jette un éclairage sur les mutations spatiales récentes de l’agglomération de Lisbonne. L’attention est portée sur la relative explosion urbaine qui s’est traduite par deux grandes catégories de formes urbaines, puis sur les tensions spatiales spécifiques au cas lisboète. Enfin est abordé le système de régulation urbaine, résultat du processus démocratique post-1974 et dont la marge de manoeuvre est limitée par une conjoncture défavorable à l’aménagement.

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Le Globe. Revue genevoise de géographie L'aire métropolitaine de Lisbonne à la croisée des chemins Miguel Padeiro, Nuno Marques Da Costa Résumé Résumé : Cet article jette un éclairage sur les mutations spatiales récentes de l’agglomération de Lisbonne. L’attention est portée sur la relative explosion urbaine qui s’est traduite par deux grandes catégories de formes urbaines, puis sur les tensions spatiales spécifiques au cas lisboète. Enfin est abordé le système de régulation urbaine, résultat du processus démocratique post-1974 et dont la marge de manoeuvre est limitée par une conjoncture défavorable à l’aménagement. Abstract This paper sheds a light on recent spatial changes in the Metropolitan Area of Lisbon. We focus on the relative urban explosion that has induced two main categories of urban forms. Then, specific spatial tensions are highlighted. Finally, the urban regulation system is examined : it is the result of the post-1974 democratic process and its room for manoeuvre is limited by the current crisis context, which can be seen as a harmful determinant for urban and regional planning. Citer ce document / Cite this document : Padeiro Miguel, Marques Da Costa Nuno. L'aire métropolitaine de Lisbonne à la croisée des chemins. In: Le Globe. Revue genevoise de géographie, tome 153, 2013. Portugal. pp. 7-22; doi : https://doi.org/10.3406/globe.2013.6496 https://www.persee.fr/doc/globe_0398-3412_2013_num_153_1_6496 Fichier pdf généré le 17/12/2018 7 LE GLOBE - TOME 153 - 2013 L’AIRE METROPOLITAINE DE LISBONNE A LA CROISEE DES CHEMINS Miguel PADEIRO, Nuno MARQUES DA COSTA Centro de Estudos Geográficos Instituto de Geografia e Ordenamento do Território Universidade de Lisboa Résumé : Cet article jette un éclairage sur les mutations spatiales récentes de l’agglomération de Lisbonne. L’attention est portée sur la relative explosion urbaine qui s’est traduite par deux grandes catégories de formes urbaines, puis sur les tensions spatiales spécifiques au cas lisboète. Enfin est abordé le système de régulation urbaine, résultat du processus démocratique post-1974 et dont la marge de manœuvre est limitée par une conjoncture défavorable à l’aménagement. Mots-clés : Forme urbaine, Expansion urbaine, Planification territoriale, Lisbonne, Suburbanisation. Abstract : This paper sheds a light on recent spatial changes in the Metropolitan Area of Lisbon. We focus on the relative urban explosion that has induced two main categories of urban forms. Then, specific spatial tensions are highlighted. Finally, the urban regulation system is examined : it is the result of the post-1974 democratic process and its room for manoeuvre is limited by the current crisis context, which can be seen as a harmful determinant for urban and regional planning. Keywords : Urban form, Urban sprawl, Spatial planning policy, Lisbon, Suburbanization. Introduction Située à la fois en position périphérique à l’échelle européenne et au sommet d’une hiérarchie urbaine macrocéphale et d’un Etat centralisé, l’Aire Métropolitaine de Lisbonne (AML) est la région urbaine la plus dynamique du Portugal. Marquée par le caractère récent de l’aménagement du territoire et précocement confrontée à une croissance démographique mal préparée, l’agglomération est le réceptacle principal d’un processus multiséculaire de littoralisation du peuplement, un fait qui s’accentue avec la métropolisation et qui entraîne de multiples défis liés à la régulation urbaine. Nous abordons dans un premier temps la croissance urbaine 8 LE GLOBE - TOME 153 - 2013 récente de l’agglomération, puis soulignons les spécificités des tensions spatiales existantes. Nous insistons, enfin, sur les contraintes organisationnelles de l’aménagement de l’espace urbain, dont les fondements sont à la fois liés à la poursuite d’une nouvelle efficacité stratégique et d’objectifs tracés hors du contexte national dans une conjoncture qu’il est difficile d’ignorer. Les formes urbaines d’une croissance récente L’urbanisation constitue au Portugal un phénomène plus récent que dans le reste des pays d’Europe occidentale : le taux d’urbanisation est ainsi passé de 26,4% en 1970 à 59% en 20051. C’est pourtant à partir des années 1950 que l’agglomération de Lisbonne, alors la seule du pays à présenter un solde migratoire positif, a connu un rythme de croissance démographique particulièrement soutenu : elle est passée de 1,3 à 2,5 millions d’habitants en trente ans (1950-1981), puis à 2,8 millions d’habitants en 2011 (Fig. 1). Particulièrement marquante sur la rive Nord du Tage, cette évolution est le résultat d’importantes vagues d’immigration, provenant dans un premier temps de l’exode rural des années 1950-1960 puis, après la Révolution des Oeillets (1974), du retour de près d’un million de Portugais installés dans les ex-colonies, notamment en Angola, au Cap-Vert et au Mozambique. Au cours des trois dernières décennies, l’arrivée massive de ressortissants de ces mêmes excolonies, du Brésil et plus récemment d’Europe de l’Est, est venue compléter cet accroissement de la population. Une telle croissance démographique a produit dans l’AML au moins deux types de formes urbaines. L’émergence de "quartiers clandestins" en périphérie, sur des terrains à vocation paysagère et/ou agricole, s’est d’abord effectuée sous le regard permissif d’autorités publiques mal préparées à un tel accroissement démographique (Silva, 2007). Ces quartiers se sont formés à travers la construction individuelle et spontanée jusqu’à la fin des années 1960, puis sous la forme de lotissements illégaux à partir des années 1970 (Antunes, 2011 ; Costa, 2008). Représentant plus de 9'000 hectares (3% du territoire de l’AML) et comptant environ 200'000 habitants, ils ont conduit à l’adoption de plusieurs textes législatifs visant à leur légalisation a posteriori et à leur reconversion. La 9 LE GLOBE - TOME 153 - 2013 (re)qualification de ces espaces très divers, dispersés et touchant toutes les communes de l’AML, pose encore de nos jours un défi majeur aux pouvoirs publics, d’autant plus important que dans certaines communes de la rive Sud du Tage (Péninsule de Setúbal), le nombre de logements précaires a plus que doublé entre 1991 et 2001 (Partidário, 2010). Ces espaces présentent généralement une faible urbanité (Marques da Costa et al., 2009), sont déficitaires en équipements publics, infrastructures de base, hiérarchisation des voies, espaces verts, et figurent parmi les principales causes de la déstructuration urbaine et fonctionnelle habituellement identifiées au sein de l’AML (Marques da Costa et al., 2009). Plus récemment, un urbanisme d’enclaves a étendu et accentué le caractère fragmenté des tissus urbains en s’appuyant sur le réseau viaire et les autoroutes. L’essentiel de cette urbanisation récente se présente sous la forme de "polygones de lotissements", légaux désormais et répondant à une demande institutionnelle qui s’exprime à travers la propension des municipalités à établir de larges périmètres urbanisables. Elle s’inscrit dans la lignée de l’urbanisme moderne et fonctionnaliste, et a accentué ainsi la spatialité réticulaire (Portas et al., 2011) de la tache urbaine, contribuant largement au développement de cette dernière sous la forme du leapfrog development ou d’une "dispersion concentrée" (Soares, 2002). Si la fragmentation de l’espace urbain constitue un fait relativement commun à l’ensemble des villes européennes, elle prend dans la région de Lisbonne une dimension jugée particulièrement préoccupante. Le décalage entre l’aire artificialisée et la croissance démographique est marqué : alors que la population de l’AML augmentait de 0,4% par an entre 1992 et 2000, l’aire artificialisée croissait à un rythme annuel de 2,1 % (Caetano et al., 2005). Elle représente au total environ 20% de la surface de l’AML (Caetano et al., 2005), mais surtout présente de hauts indices de porosité et de fragmentation (Rodrigues, 2009 ; Rodrigues et al., 2008). Une telle fragmentation se traduit par la multiplication, au sein de la région urbaine dans son ensemble, dans la ville-centre comme en périphérie, de vides urbains, terrains vagues, cultivés ou en pâturages jouxtant lotissements pavillonnaires, immeubles ou centres commerciaux (Cavaco, 2007 ; dos Santos, 2011). 10 LE GLOBE - TOME 153 - 2013 Parallèlement, la ville-centre de Lisbonne perdait 110'000 habitants entre 1991 et 2001, puis encore 16'000 entre 2001 et 2011, alors que le reste de l’AML en gagnait 224'000 (+ 160'000 dans la dernière décennie). Si la déprise du centre constitue, comme pour d’autres métropoles européennes, un fait en partie contesté par l’existence d’un processus de gentrification dans certains quartiers centraux (Xerez, 2008 ; Estevens, 2007) et par le maintien d’une forte centralité économique autour du quartier de Saldanha (Barata Salgueiro, 2006), il n’en demeure pas moins que le centre-ville présente des taux élevés de logements vacants, pouvant atteindre 14% dans la ville-centre et jusqu’à 46% dans le centre historique (quartier de la Baixa) (EPUL, 2007), avec un très important vieillissement du parc de logements et un marché locatif très peu étendu, mais également un important vieillissement de sa population et une réduction de la natalité (Oliveira, Pinho, 2010). Avec la constitution de quartiers périphériques, la commune la plus densément peuplée de l’AML (et du pays) n’est pas la ville-centre, chose rare, mais sa voisine Amadora (Baptista, Silva Nunes, 2004 ; Silva Nunes, 2011). Le double enjeu de régulation urbaine qui se pose, dans l’agglomération de Lisbonne, de réurbanisation (traitement des espaces intersticiels) et de réutilisation des tissus anciens, relève, sinon d’un objectif de maîtrise de l’expansion urbaine également en vogue dans la grande majorité des villes européenne, du moins d’un désir de limiter la tendance à la fragmentation des espaces urbains. La tendance démographique actuelle annonce un total de 2,94 millions d’habitants à l’horizon 2020 (Malheiros, 2010) : elle nécessite un regard sur les spécificités des tensions et dysfonctionnements qui aiguisent les termes d’une situation que les plans maîtrisent difficilement. 11 LE GLOBE - TOME 153 - 2013 Fig. 1 : Occupation du sol dans l’AML. Sont mentionnées toutes les municipalités (concelhos) de l’AML. Source : Carte d’Occupation du Sol (COS), 2007. La singularité des tensions spatiales Cette expansion spatiale et démographique se confronte en effet à des tensions qui sont spécifiques à l’agglomération de Lisbonne et qui reflètent une triple dimension culturelle, géographique et économique à l’origine d’enjeux très particuliers à la métropole portugaise. Trois d’entre elles singularisent et exacerbent le cas lisboète par rapport à d’autres métropoles européennes. 12 LE GLOBE - TOME 153 - 2013 En premier lieu, le régime d’occupation en propriété est largement prédominant. L’AML présente un taux d’occupants-propriétaires de 76,3% des résidences (Marques da Costa, 2007), ce qui situe l’agglomération bien au-dessus de métropoles de taille comparable en Europe. Le Portugal, avec 75,1% de logements en propriété, possède le 3e taux le plus élevé de l’UE-15 (CECODHAS, 2007) : la forte croissance démographique de l’agglomération jusqu’aux années 1970, conjuguée à l’absence de toute politique d’aide à l’accession, avait dans un premier temps favorisé le marché locatif mais également l’initiative privée et la construction clandestine (Cardoso, 1991 ; Guerra, 2011). Les hauts niveaux d’inflation des années post-révolutionnaires, couplés à des politiques de gel des loyers, eurent ensuite pour effet de faire quasiment disparaître le marché locatif, alors que la demande de logements diminuait considérablement sous l’effet de taux d’intérêts élevés (Rodrigues, 2001). Face à l’augmentation des constructions clandestines, la politique d’encouragement à l’acquisition puis, à la fin des années 1990, la chute des taux d’intérêt contribuèrent à une explosion de la demande et de l’occupation en régime de propriété. Dans ce contexte où l’initiative relève le plus souvent de la responsabilité individuelle (Rio Fernandes, 2007), l’offre publique de logements sociaux apparaît pratiquement inexistante (Guerra, 2011) : on comptait en 2011 environ 52'000 logements sociaux, soit 18,4 logements sociaux pour 1'000 habitants. La quasi inexistence d’une politique de logements sociaux constitue un sérieux obstacle aux fonctions redistributives des politiques territoriales, en ne produisant pas d’effet de levier pour la localisation des tissus urbains. Deuxième source de tensions, le poids de l’automobile et de la "rueroute" (Domingues, 2009) contribue à poser à l’urbanisme un défi particulièrement difficile face à une offre alternative de transports en situation relativement précaire et peu dense. Quasiment absentes du paysage jusqu’à la fin des années 1980, les autoroutes ont depuis lors connu une expansion telle que le Portugal se situe désormais en 4e position de l’OCDE en longueur d’autoroutes par habitant (données OCDE), et deuxième de l’Union Européenne après le Luxembourg. L’AML possède ainsi la plus grande densité autoroutière d’Europe au niveau NUTS II, avec plus de 220 km de voies pour 1'000 km2 (données OCDE). Plus que 13 LE GLOBE - TOME 153 - 2013 les grands axes de transports collectifs lourds, le surdimensionnement de l’appareillage autoroutier et l’apparition permanente de nouveaux noeuds préfigurent les nouveaux lotissements urbains (Portas et al., 2011), ce dont la récente ouverture de l’A21 (en 2005) vers Mafra et la cité balnéaire d’Ericeira, au Nord-Ouest, est une illustration, avec des taux de croissance annuelle de la population de l’ordre de 4 (à Malveira et Mafra) à 5,7% (à Venda do Pinheiro) sur la période 2001-2011. De cette association entre rigidité territoriale en matière de mobilité résidentielle, évoquée plus haut, et de l’éloignement des résidents, il résulte une surconsommation de la mobilité, en particulier du transport individuel, mesurée en termes de distances parcourues et, au plan urbanistique, par l’omniprésence en ville de coupures urbaines et d’une large voirie quasiment autoroutière. Enfin, la multiplicité des sites protégés dans une région urbaine à fort potentiel écologique se heurte à une pression qui n’est pas seulement urbaine, mais également touristique. Les plans de protection ont fait l’objet d’une grande attention au cours des deux dernières décennies (Fig. 2) : Plans d’Aménagement du Littoral (Plano de Ordenamento da Orla Costeira - POOC), Réserves Naturelles de l’Estuaire du Sado et de l’Estuaire du Tage, Parcs Naturels de la Serra da Arrábida et de SintraCascais, Parc Marin de l’Arrábida, Paysage Protégé de la Falaise Fossile de Costa da Caparica, ainsi que plusieurs Zones de Protection Spéciale (ZPE) englobant les deux estuaires, le Cap Espichel et une partie des réserves et parcs naturels (Beja, Rosa, 2010). Par ailleurs, le régime général des Réserves Agricole et Ecologique Nationales (RAN et REN) couvre environ 75% du territoire de l’AML et s’impose aux Plans Directeurs Municipaux (PDM) en tant que servitude d’utilité publique. Cet ensemble d’aires protégées fait face, néanmoins, au développement du tourisme résidentiel et de la spéculation immobilière qui lui est associée, notamment sur la rive Sud du Tage (Almada, Sesimbra, Setúbal), à l’attraction des villes balnéaires (Costa da Caparica, ligne de Cascais) et à la construction de complexes hôteliers (Tróia). Almada, au Sud, présente le deuxième plus fort taux d’utilisation saisonnière des logements après Lisbonne, mais Sintra, Cascais et Mafra connaissent également une forte augmentation au cours des dernières années (Ferreira, 2009). Dans le cas des Mouchões, îles alluvionnaires situées en 14 LE GLOBE - TOME 153 - 2013 amont de l’estuaire du Tage (municipalité de Vila Franca de Xira), elles relèvent de propriétaires privés et sont actuellement protégées par la Réserve Naturelle de l’Estuaire du Tage : elles font néanmoins régulièrement l’objet de projets touristiques de grande envergure. Fig. 2 : Aires protégées de l’AML. Source : Institut de Conservation de la Nature (ICN). Le télescopage entre velléités de l’expansion urbaine, en partie liée à l’économie résidentielle, et impératifs agri-environnementaux accentue les conflits d’usage et d’occupation du sol et entraîne régulièrement des 21 LE GLOBE - TOME 153 - 2013 PARTIDARIO, M. D. R. 2010. Avaliação ambiental estratégica da alteração do Plano Regional de Ordenamento do Território da Área Metropolitana de Lisboa : relatório ambiental, Lisboa, CCDR-LVT. PEREIRA, M. 2009. "Desafios contemporâneos do ordenamento do território : para uma governabilidade inteligente do(s) território(s)". Prospectiva e Planeamento, 16, pp. 77-102. PORTAS, N., DOMINGUES, Á. & CABRAL, J. 2011. Políticas urbanas II : transformações, regulação e projectos, Lisboa, FCG. RIBEIRO, J. F. 2009. Cenários de desenvolvimento para a Area Metropolitana de Lisboa no horizonte 2020, Lisboa, CCDR-LVT. RIO FERNANDES, J. A. 2007. 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