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Du flou au précis chez Noëlle Revaz

Malinovská, Zuzana

Abstract

199

Full text

Du flou au précis chez Noëlle Revaz1 zuzana Malinovská Université Comenius de Bratislava zuzana.malinov[email protected] https://orcid.org/0000-0002-7348-5294 FROM VAGUENESS TO PRECISION IN THE NOVELS OF NOËLLE REVAZ Based on the assumption that the contemporary Swiss author Noëlle Revaz uses vagueness as an aesthetic strategy, this article examines the various manifestations of vagueness in Rapport aux bêtes (With the Animals), the author’s first novel, and in Efina, awork which, apart from its lacunar structure and ahigh frequency of words with floating meanings, is also characterised by generic ambiguity. By noting the effect of all these types of vagueness on the reader’s imagination, the article demonstrates the aesthetic effectiveness of vagueness in Noëlle Revaz’s novels and highlights the sharpness of her vision. KEYWORDS: Contemporary Swiss Literature in French— Noëlle Revaz— Rapport aux bêtes— Efina— Blur— Writing— Sharpness of Vision MOTS-CLÉS: Littérature contemporaine romande— Noëlle Revaz— Rapport aux bêtes— Efina— Flou— Écriture— Acuité du regard DOI https://doi.org/10.14712/23366729.2024.3.18 INTRODUCTION L’écrivaine contemporaine romande Noëlle Revaz (née en 1968 àVernayaz dans le canton du Valais) publie son premier roman Rapport aux bêtes en 2002. La parution chez Gallimard, l’une des plus importantes maisons d’édition française, du texte d’une débutante qui ne vit pas en France, est présage de qualité littéraire. En effet, le livre jouit d’un excellent accueil critique et obtient plusieurs prix littéraires en France et en Suisse: Prix Schiller, le plus ancien prix littéraire suisse, Prix Marguerite Audoux ainsi que Prix Lettres Frontières, un prix franco-suisse. Le titre du roman qui associe bizarrement le mot rapport àla bête, l’antonyme de l’homme chez Revaz, surprend par 1 This work was supported by the Slovak Research and Development Agency under the Contract no. APVV-20-0179. OPEN ACCESS 200 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE son côté peu clair. La traduction allemande, Von wegen den Tieren, parue en 2018 chez Wallstein Verlag àGöttingen n’est pas plus éclairante: le mot rapport ne fait pas partie de la locution von wegen den Tieren qui reste énigmatique. C’est àpartir de ce sentiment d’opacité, inscrite dans le titre du premier texte, que je voudrais aborder l’écriture de Noëlle Revaz: d’après mon hypothèse de départ, elle présente plusieurs signes du flou. Avant d’en relever les manifestations dans l’œuvre, rappelons brièvement l’acception du mot dans le dictionnaire2, ainsi que ses synonymes les plus fréquents, tels «indéterminé», «imprécis», «indécis», «indistinct», «flottant», «hésitant», «brouillé», «brumeux», «nuageux», «fumeux», «évasif», «brouillé», «trouble», «confus», «vague», «voilé», «vaporeux», «manquant de netteté», «aux contours adoucis ou estompés», etc. Correspondant àl’heure crépusculaire, au déclin du jour où domine la grisaille et où la vision est troublée, le flou en écriture est-il un défaut, traduction de prise de position ambiguë, hésitante? La réflexion qui suit donnera une amorce de réponse àcette question. LES PREMIERS SIGNES DU FLOU L’intitulé du premier roman de Noëlle Revaz est flou: même si le substantif bêtes est suffisamment précis, le substantif rapport, sans article, lié au nom bêtes, ne l’est pas. S’il aàvoir avec le verbe rapporter, c’est-à-dire témoigner, faire un compte rendu, signalerait-t-il l’ambition de s’adresser aux bêtes au lieu de communiquer avec les humains? Cette hypothèse d’interprétation n’est probablement pas àécarter complètement. Mais le mot rapport fait penser aussi àla locution de comparaison par rapport à, comparé àainsi qu’aux prépositions envers, vis-à-vis, quant à, au sujet de, en ce qui concerne, etc. Cette possibilité se justifie par plusieurs indices présents dans le texte, tels «Georges, s’il s’en va, ça va mal, rapport aux bêtes et la ferme3», «rien ne fonctionne, rapport àVulve4». La traduction allemande5 d’Andreas Münzner exprime bien le caractère flou du titre original, contrairement aux traductions anglaise et italienne qui gomment entièrement l’aspect incertain du titre6 en mettant en relief l’idée de l’animal, de la bête. Si l’on avance dans la lecture, on constate que l’univers spatio-temporel du roman Rapport aux bêtes ades contours plutôt vagues; il est dépourvu d’indices topographiques. Toutefois cet aspect incertain du milieu où se déroule l’histoire est suffisamment concret pour produire un effet de réel: l’action est située àla campagne. 2 J.Rey-Debove— A.Rey, Le Nouveau Petit Robert. Édition entièrement revue et amplifiée. Paris: Dictionnaire Le Robert, 1993, p.938. 3 N.Revaz, Rapport aux bêtes. Paris: Gallimard, 2002, p.159. 4 Ibidem, p.175. 5 Von wegen den Tieren peut se traduire comme «àpropos des bêtes», «àcause des bêtes», mais aussi comme «mon œil, les bêtes», etc. 6 Les traducteurs recourent àla substitution en choisissant Cuore di bestia (Rovereta Keller, 2013), pour la traduction italienne de Maurizia Balmelli et With the animals (Dalkey Archive Press, 2012) pour la version anglaise de Donald Wilson qui remplace le mot «bêtes», beast en anglais, par «animal». OPEN ACCESS zUzANA MALINOVSKá 201 Àl’exception du protagoniste, le profil des personnages— une épouse, un ouvrier saisonnier et une masse non identifiable d’enfants au nombre indéterminable— manque de netteté. Le protagoniste Paul est un paysan rustre, un mari misogyne et brutal et un pater familias violent. Narrateur et personnage focalisateur, Paul, présente l’histoire exclusivement de son point de vue. Le texte est donc constitué d’un long monologue intérieur de Paul ou, si l’on prend en considération une des significations du titre du roman, on peut prétendre que le roman entier est un rapport que Paul adresse àses vaches. Car Paul, cette caricature de paysan, les chérit, contrairement aux humains qu’il place bien en-dessous des bêtes. Inculte et bestial, le personnage— construit sur le principe d’hyperbole— peut être assimilé aux bêtes. Son côté borné est mis en relief par un francparler particulièrement cru et drôle, malgré sa rudesse. Ce langage fabriqué, «un français sans équivalent, tout cabossé, boiteux, et pleinement justifié étant donné la brute qui le parlait, elle aussi sans pareil7», mêle le français familier, des expressions argotiques, des hélvetismes, des mots vulgaires, en glissant parfois, pour produire l’effet comique, vers le français soutenu. Il met le lecteur àl’abri de l’illusion réaliste et fait ressortir l’ultra-conservativisme d’un personnage accroché aux traditions ancestrales, valeurs inébranlables àses yeux. L’épouse de Paul porte le prénom dégradant de Vulve, qui signale l’animalisation de la femme, réduite àsa fonction génitale. Bête noire de son mari qui la maltraite, «parce que quand on aime on cogne8», Vulve est une femme écrasée, dénigrée et taiseuse, sans droit àla parole: «Vulve elle exprime rien par la bouche, elle fait que oui, parce qu’elle est toujours d’accord et sinon gare àla garce9». Comme toute l’histoire est livrée àtravers le regard de son mari, le lecteur ignore comment Vulve vit la situation, àquoi elle ressemble, car, aux yeux de son mari, elle est «plus moche que des dindes10». Par conséquent, le flou plane sur le personnage dont on ignore complétement l’aspect physique ainsi que les sentiments et les pensées. Construit comme le contrepied de Paul, le troisième personnage de ce huis clos campagnard est l’ouvrier saisonnier portugais Georges. Personnage important aux contours indéterminés— le motif de sa venue àla ferme est inconnu en dehors de quelques détails sans importance11— Georges, l’étranger, réussit progressivement àchanger l’ambiance dans la maison. Àson contact quotidien, Paul, le rustre, se met às’interroger sur son mode de vie. Petit àpetit, ses certitudes s’ébranlent, ses principes s’effritent: il remet en cause son comportement àl’égard de sa femme. Accroché obstinément au mode de vie traditionnel, il veut désormais moderniser la ferme et se met, de surcroît, àrêver: Paul, la bête, qui s’adresse aux vaches, commence às’humaniser. Toutefois, il n’est pas clair qu’il s’agisse d’une véritable transformation. L’incertitude plane sur l’histoire, notamment sur les relations entre les trois personnages. Cependant, le dénouement donne àvoir un changement àpeine perceptible de Paul: «Et il yaquelqu’un qui s’avance et vient s’assoir sur la planche, àmes côtés, avec le tablier vert, les savates et les cuisses larges […] alors d’effort je pose ma paume 7 L.Cossé, Au bon roman. Paris: Gallimard, 2009, p.92. 8 N.Revaz, Rapport aux bêtes, op. cit., p.10. 9 Ibidem, p.13. 10 Ibidem. 11 Il vient d’une grande ville, afait les études classiques comme Noëlle Revaz, etc. OPEN ACCESS 202 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE brûlée sur l’épaule et je laisse peser et ça veut dire “Je suis contente de toi femme”12». Le pronom indéfini quelqu’un se subsitue àla désignation exacte. D’autres détails de cette dernière scène la floutent: l’histoire se déroule au moment où «le jour vient au bout» après que «le matin les bancs de brumes s’attardent toujours plus longtemps. Des jours il vient du brouillard…13» Crépuscule, brumes, brouillard, ces mots évoquent une visibilité faible et brouillée. Rapport aux bêtes, dont la parution «asecoué la Suisse romande14», réécrit et subvertit une situation classique en jouant sur les imprécisions: le trio vit dans un univers étroit et fermé, de vagues relations semblent se tisser entre Vulve et Georges, sans aboutir àquelque chose de précis. On ale sentiment qu’un voile est posé sur leur histoire qui interroge les sentiments universels, parodie les clichés de la domination masculine et thématise l’incommunicabilité. Malgré cette imprécision qui se manifeste sur le plan de la construction des personnages et de l’histoire, le propos du texte apparaît nettement: il s’agit d’interroger l’existence, mais aussi de parodier le roman réaliste et de mettre en question le mythe hélvétique de la vie paisible àla campagne. Une vision bien précise des choses serait ainsi le corollaire du flou en écriture. LE FLOU COMME PRINCIPE ESTHÉTIQUE C’est dans le second roman de Noëlle Revaz, Efina, paru chez Gallimard en 2009, que le flou se manifeste de manière flagrante. Le texte constitue le contrepied du premier roman: l’action est située dans un milieu urbain indéterminé comme le donnent àvoir certains détails isolés, en premier lieu un théâtre, un parc, une boulangerie, un bistrot, des immeubles, etc. Le décor aux contours vagues constitue l’arrière-plan de l’histoire d’amour, étrange et confuse, entre Efina et T, un comédien. Une lettre qu’Efina, passionnée du théâtre, envoie àT, une vedette de théâtre qu’elle admire, déclenche une longue correspondance obsessionnelle. Cet échange qui s’étale sur plusieurs années donne àvoir une passion amoureuse exaltée et ambiguë, une relation pleine de jalousie, de reproches dramatisés, de ressentiments théâtralisés, des sentiments embrouillés et contradictoires. Les deux personnages sont attirés l’un vers l’autre, s’aiment ou croient s’aimer, mais chacun mène paralèllement, de son côté, sa propre vie personnelle, sexuelle et professionnelle15. Les correspondants sont tombés dans le piège de l’illusion: en quête d’amour idéalisé, inaccessible, ils ne voient ni le temps passer ni leur vie s’écouler. Leur échange épistolaire rappelle un duel sans merci qui se déroulerait sur une scène de théâtre où tout est jeu et artifice. Cette théâtralisation, signalée par le T désignant l’homme de théâtre, contribue àmaintenir une indétermination et àdérouter le lecteur. 12 N.Revaz, Rapport aux bêtes, op. cit., p.274. 13 Ibidem, p.273. 14 G.Savary, «Revaz, Noëlle, l’infini monde», dans N.Revaz, Est-ce que tout revient. Contes quotidiens de Noëlle Revaz. Lausanne: Éditions Femina, 2023, p.5. 15 Le texte ne divulgue pas la profession d’Efina, se limitant àune mention laconique selon laquelle «elle va travailler» et, plus loin, que ce n’est pas «un travail manuel». N.Revaz, Efina. Paris: Gallimard, 2009, p.16 et 39. OPEN ACCESS zUzANA MALINOVSKá 203 De nombreuses ellipses narratives marquent le texte: il est impossible de savoir comment les choses se sont passées, si elles se sont passées ou si elles étaient seulement imaginées, rêvées. Le flou plane aussi bien sur l’histoire que sur les personnages. Ainsi Efina est insaisissable; contrairement àl’horizon d’attente, elle prend moins de place dans l’histoire que T.Sans consistance, le lecteur la découvre progressivement àtravers les lettres ambiguës. La voix narrative complète le profil d’Efina en fournissant une quantité de détails plus ou moins insignifiants et anecdotiques: «Efina adéménagé dans un autre quartier de la ville. Si T lui vient àl’esprit, elle le chasse, il n’est rien pour elle, non. La vie tourne sa manivelle et dans le ventre d’Efina pousse une petite grenouille. Des bras l’entourent sur l’oreiller16». De nombreuses phrases mettent en relief la difficulté du personnage àtrancher: Efina se marie. La décision n’apas été facile. Raúl afait sa demande, mais Efina n’arrivait pas àdire oui. Elle ne savait pas ce qu’elle voulait. Elle ne pouvait dire ni oui ni non. […] Et si Raúl n’était pas le bon. Et s’il yen avait sur terre un autre. Si elle allait rencontrer le lendemain un homme différent. Qui quoi17. Placée sous les éclairages changeants, la vérité sur le personnage n’est jamais dévoilée. Son histoire est pleine de zones d’ombre, son intériorité reste opaque, ses motivations aussi. Ce flou intentionnel est d’ailleurs appuyé par de menus détails dont les couleurs, le blanc et le gris18. Plus consistant, T prend plus de place dans le roman. Vedette au «charisme renversant19» autrefois, devenu «un Titanic en train de pencher vers l’abysse20», ce personnage àdeux facettes, avec une vie professionnelle bien réussie et une vie privée complètement ratée, est présenté àl’aide de données qui le cernent21 et de menus détails anecdotiques visant le grotesque, le burlesque: «Puis T lèche Efina de haut en bas et il la retourne comme une crêpe. Il se frotte contre elle et Efina ne veut pas sentir comme il est mou. Comme il peine et comme il ahane22». La présentation du «viellissant comédien23» qui «ressemble de plus en plus àun SDF24» fait ressortir l’écart entre les apparences et la vérité, le factice et le réel. Ce jeu entre être et paraître est d’ailleurs au centre du roman. La correspondance des protagonistes joue un rôle décisif dans la construction romanesque: incorporées àl’espace discursif et dévoilant l’intériorité tourmentée des correspondants, les lettres forment avec le récit— composé souvent de petites 16 Ibidem, p.16. 17 Ibidem, p.68. 18 Efina veut un chien blanc: «Puck n’[est] pas franchement blanc. Àla suite de trois toilettages, son poil demeure noir et gris». N.Revaz, Efina, op. cit., p.96. 19 Ibidem, p.60. 20 Ibidem, p.61. 21 Voir Ibidem, p.35: «T est en train de divorcer et il apas mal de problèmes. Des problèmes de logement, des problèmes de dos, des problèmes d’enfants et d’argent». 22 Ibidem, p.44. 23 Ibidem, p.49. 24 Ibidem, p.65. OPEN ACCESS 204 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE phrases laconiques et assuré par un narrateur faussement omniscient— un ensemble solide. S’impose ainsi la question du genre: en alternant le récit et l’échange de lettres, Noëlle Revaz interroge-t-elle le sous-genre classique en proposant une variante contemporaine du roman épistolaire? Roman d’analyse psychologique et d’analyse de mœurs, Efina renvoie, en effet, au roman épistolaire. Tout se passe comme si l’écrivaine romande se réclamait de la meilleure tradition classique pour l’adapter àsa guise. Réécriture parodique du roman épistolaire traditionnel, avec le flou érigé en principe esthétique, Efina s’oppose radicalement àla rigidité des normes classiques. Sa langue littéraire, àl’opposé de celle du Rapport aux bêtes, est une langue singulière qui se moque de la langue littéraire. Àce sujet, la toute première phrase de l’incipit est révélatrice: «Une jeune femme, va au théâtre, un jeudi25». La virgule placée intentionnellement entre le sujet et le verbe, contrairement au bon usage, ralentit le rythme de la phrase, modifie le rapport entre le thème et le rhème et incite, dès l’entrée dans le texte, àla réflexion. La cadence des phrases semble très importante pour l’autrice dont plusieurs textes ont été adaptés au théâtre. Noëlle Revaz cherche les effets stylistiques en recourant àdifférents moyens. Mentionnons en premier lieu une syntaxe très particulière— par exemple: «Elle appelle la lettre feuilleton et T avec elle en rit26»; «T près d’elle se sent mal àl’aise27». Citons également la succession de phrases, parfois brèves et simples, introduites de la même manière: «Il erre de parc en parc, de bistrot en bistrot. Il boit du thé […] il est songeur, il al’air toujours absorbé28» ou «Il apeur de mourir du foie comme le grand-père paternel. Ou de la rate comme sa maman. Ou du poumon comme son beau-frère. Ou du cancer du colon comme une cousine germaine…29». Il n’est pas rare qu’un mot argotique ou une expression familière ou vulgaire se glisse dans le style faussement soutenu, par exemple: «voilà T mis au parfum30»; «sa prose ne vaut pas tripette31»; «ils avaient échangé quelques saloperies sur le dos du metteur en scène32»; «T doit être dur de la feuille33», etc. Ce mélange de registres, de tons et de style crée des effets parodiques et comiques: «Madame, écrit-il, Comment allez-vous ce matin. Je m’ennuie de votre visage et de votre sale caractère34». L’omission des points d’interrogation— traduction possible des frontières floues entre l’affirmation et l’interrogation— est fréquente dans le roman. Ce syncrétisme langagier comique où le vrai sonne faux et le faux dit souvent vrai travestit les sentiments complexes, tels la passion amoureuse, le désir, mais aussi la jalousie et le désir de domination. L’idiolecte de Noëlle Revaz, par moments sciemment maniéré, démasque les clichés, 25 Ibidem, p.11. 26 Ibidem, p.15. 27 Ibidem, p.22. 28 Ibidem, p.113. 29 Ibidem, p.49. 30 Ibidem, p.137. 31 Ibidem, p.121. 32 Ibidem, p.110. 33 Ibidem, p.113. 34 Ibidem, p.36. OPEN ACCESS zUzANA MALINOVSKá 205 certes, mais masque en même temps tout ce que le lecteur croyait déja acquis. L’absence dans la fiction de regard centralisant qui trancherait et objectiverait l’histoire d’Efina et T, en dissipant ses zones d’ombre, renforce ce sentiment d’incertitude et de chaos. Efina produit un effet de myopie: comme si le lecteur avait la vision brouillée. Les données essentielles de l’histoire sont voilées, comme si elles étaient vues de loin sur une scène mal éclairée. Maintenu, par ce côté flou, dans un certain scepticisme, le lecteur, incapable de démêler la vérité et le mensonge, est invité àréflechir. Le flou comme principe esthétique caractérise également la plupart des nouvelles du recueil Hermine blanche et autres nouvelles (Gallimard, 2017). Souvent les marques formelles du flou sont placées en début des textes. Citons un exemple: Visites àla prisonnière, un bref récit où trois personnages rendent successivement visite àune prisonnière non identifiée, commence par une construction impersonnelle: «Il existe une prisonnière àqui l’on rend des visites. On ne sait pas àquelle heure elle va venir au parloir35». Le pronom personnel, marquant une pluralité indéfinie, réitéré, et les articles indéfinis font partie des ruses de la narration pour refuser au lecteur ce qu’il est supposé attendre: de même, l’histoire n’apas de véritable dénouement et reste vague. Qui est la prisonnière, quelles sont les raisons de son emprisonnement, s’agit-il d’une prison réelle ou bien imaginire, mentale? CONCLUSION Traduction possible de l’être dans un monde flottant, le flou narratif renvoie aux incertitudes qui troublent l’homme contemporain et rappelle que rien n’est jamais acquis sans reste et définitivement. Si Noëlle Revaz élève le flou en principe esthétique, c’est pour inciter àréfléchir sur l’existence contemporaine. En perte de repères solides, harcelé par une multitude d’idéologies diverses et antagonistes, l’homme n’arrive pas aujourd’hui àdistinguer l’authentique, àdémêler le vrai du faux. Le flou, qui produit chez le lecteur tout d’abord un effet de myopie, correspond au refus de trancher. Frappant notamment dans Efina et les nouvelles, il se manifeste àplusieurs niveaux: le dispositif lacunaire remplaçant la totalité narrative, l’absence de narrateur fiable, les mots polysémiques au sens flottant, la fréquence de pronoms et de locutions verbales impersonnels et l’incertitude générique36. Le flou, présent dès l’ouverture des textes, favorise les lectures plurielles et laisse place àl’imagination du lecteur, placé ainsi au centre du processus créatif. Chez Noëlle Revaz, le flou n’est certainement pas un défaut, mais une qualité et une richesse qui permet, en fin de compte, de voir clair et net. Car pour bien voir les choses, il ne faut pas trop les fixer. 35 N.Revaz, Blanche Hermine et autres nouvelles. Paris: Gallimard, 2017, p.201. 36 Cette incertitude générique concerne également les nouvelles dont certaines sont de purs monologues ou brefs récits. OPEN ACCESS 206 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE BIBLIOGRAPHIE: Cossé, Laurence. Au Bon Roman. Paris: Gallimard, 2009. Larochelle, Marie-Hélène. «Une certaine impression de la littérature suisse», Québec français n° 127, 2002, p.53–54. URL: <https:// www.erudit.org/fr/revues/qf/2002-n127qf1191933/55808ac.pdf> [Consulté le 20/11/2023]. Loret, Eric. Revaz communiquant. [Enligne]. URL: <https://www. liberation.fr/livres/2009/09/03/revazcommuniquant_579199/> [Consulté le 20/11/2023]. Revaz, Noëlle. Rapport aux bêtes. Paris: Gallimard, 2002. Revaz, Noëlle. Efina. Paris: Gallimard, 2009. Revaz, Noëlle. Blanche Hermine et autres nouvelles. Paris: Gallimard, 2017. Revaz, Noëlle. Est-ce que tout revient. Contes quotidiens de Noëlle Revaz. Lausanne: Éditions Femina, 2023. Revaz, Noëlle. Von wegen den Tieren. Trad. Andreas Münzner. Göttingen: Wallstein Verlag, 2018. Rey-Debove, Josette— Rey, Alain. Le Nouveau Petit Robert. Édition entièrement revue et amplifiée. Paris: Dictionnaire Le Robert, 1993. Savary, Géraldine. «Revaz, Noëlle, l’infini monde», dans Noëlle Revaz, Est-ce que tout revient, Contes quotidiens de Noëlle Revaz. Lausanne: Éditions Femina, 2023, p.5–7. OPEN ACCESS