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Anthropologie et espace : champ, méthodes et pratiques

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ARQUITECTONICS UNIVERSITAT POLITÈCNICA DE CATALUNYA EDICIONS UPC ANTHROPOLOGIE ET ESPACE MIND, LAND & SOCIETY ANTHROPOLOGIE ET ESPACE CHAMP, MÉTHODES ET PRATIQUES JOSEP MUNTAÑOLA THORNBERG et DANIELLE PROVANSAL, eds. DOSSIERS DE RECERCA & NEWSLETTER 10 C. A. Afonso RELIGIONS TRANSNATIONALES L. V. Baptista LES QUARTIERS SOCIAUX EN TANT QU’OBJET PHYSIQUE D’INTÉRÊT SOCIAL R. Bekkar USAGES DIFFÉRENCIÉS ET PRATIQUES DE COHABITATION G. Conta UNE RÉGION ALPINE DANS LA CARTOGRAPHIE DU MOYEN AGE M. Cardeira da Silva L’ESPACE DU TOURISME DANS L’ANTHROPOLOGIE DE L’ESPACE: QUELQUES RÉFLEXIONS M. Delgado R. ETHNOGRAPHIE DES ESPACES PUBLICS M. J. Devillard ESPACES ET PROCESSUS IDENTITAIRES A. Hatzopoulou APPROCHE ANTHROPOLOGIQUE DU DROIT DE L’ESPACE J. Muntañola T. LA TOPOGÉNÈSE: L’ANTHROPOLOGIE DE L’ESPACE ET L’ARCHITECTURE DE L’ESPACE HUMAIN M. B. Pinagli, U. Tramonti ANTHROPOLOGIE DE L’ESPACE. UNE APPROCHE MÉTHODOLOGIQUE D. Provansal MONDIALISATION, DÉVELOPPEMENT LOCAL ET IDENTITÉS C. Robin ANTHROPOLOGIE DE L’INVENTION ARCHITECTURALE. ANTHROPOLOGIE DE L’ESPACE ET MORPHOGENÈSES ARCHITECTURALES E. Satti ANTHROPOLOGIE DE L’ESPACE. CONTENUS ET MÉTHODE DE LA DISCIPLINE F. Silvano PROPOSITION POUR UN MODULE DE COURS D’ANTHROPOLOGIE DE L’ESPACE E. Smadja ANTHROPOLOGIE DE L’ESPACE ET HISTOIRE ANCIENNE. ESPACE URBAIN ET DOMINATION DANS L’ITALIE REPUBLICAINE P. Stathacopoulos ESPACE PUBLIC: DE LA VILLE ANTIQUE À LA VILLE CONTEMPORAINE J. Stefanou L’APPROCHE ANTHROPOLOGIQUE ET LA COMPOSITION URBAINE 1 ARQUITECTONICS  Director: Josep Muntañola Thornberg Subdirector: Lluís Ángel Domínguez Coordinación editorial: Wilson Mogro Miranda Redacción: Benedetta Rodeghiero Jelena Prokopljevic Secretaria: Carmen Popescu Portada: Fotografía y dibujo: Josep Muntañola T. Edición: Edicions UPC Jordi Girona Salgado 31. 08034 Barcelona Edicions Virtuals: www.edicionsupc.es A/e: [email protected] ISBN: 84-8301-765-2 Dipòsit legal: B-34909-2004 Producció: C. Miracle S.A. Rector Ubach 6-10, 08021 Barcelona © 2004 ARQUITECTONICS y los autores de los textos © 2004, EDICIONS UPC. Correspondencia y suscripciones: Grup Internacional de Recerca en Arquitectura i Societat, GIRAS Departamento de Proyectos Arquitectónicos de la Escola Tècnica Superior dArquitectura de Barcelona Universitat Politècnica de Catalunya. UPC Avgda. Diagonal, 649, 6ª planta 08028 Barcelona Tel.: 93 401 58 72 Fax: 93 401 63 93 E-mail: [email protected] Primera edición: julio de 2004 ARQUITECTONICS MIND, LAND & SOCIETY 3 ARQUITECTONICS Sommaire Sommaire 7 12 20 27 39 51 57 64 73 80 89 97 Introduction C. A. Afonso Religions transnationales L. V. Baptista Les quartiers sociaux en tant quobjet physique dintérêt social. Lexemple de la (ré)appropriation idéologique dans le domaine dune altération de régime politique R. Bekkar Usages différenciés et pratiques de cohabitation G. Conta Une région alpine dans la cartographie du Moyen Age M. Cardeira da Silva Lespace du tourisme dans lanthropologie de lespace: quelques réflexions M. Delgado R. Ethnographie des espaces publics M. J. Devillard Espaces et processus identitaires A. Hatzopoulou Approche anthropologique du droit de lespace J. Muntañola T. La Topogénèse: lanthropologie de lespace et larchitecture de lespace humain M. G. Pinagli et Anthropologie de lespace. Une U. Tramonti approche méthodologique D. Provansal Mondialisation, développement local et identités © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 4ARQUITECTONICS 107 120 126 133 146 154 C. Robin Anthropologie de linvention architecturale. Anthropologie de lespace et morphogenèses architecturales E. Satti Anthropologie de lespace. Contenus et méthode de la discipline F. Silvano Proposition pour un module de cours danthropologie de lespace E. Smadja Anthropologie de lespace et Histoire ancienne. Espace Urbain et domination dans lItalie républicaine (IIIe-1er s. av. notre ère) P. Stathacopoulos Espace public: de la ville antique à la ville contemporaine J. Stefanou Lapproche anthropologique et la composition urbaine © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 5 ARQUITECTONICS anthropologie et espace: champ, methodes et pratique © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 7 ARQUITECTONICS introduction Lhistoire dun réseau: finalités et cadre institutionnel Cet ouvrage est laboutissement dune réflexion amorcée depuis plusieurs années au sein dun réseau européen de chercheurs réunis autour de la problématique commune de lanthropologie de lespace. Créé en 1992, ce réseau sest donné pour tâche douvrir un dialogue entre disciplines aussi diverses que lanthropologie sociale, la sociologie, larchitecture, lurbanisme, lhistoire, le droit ou la géographie autour dun même objet - lespaceet à lintérieur dun même champ théorique pouvant les englober toutes, lanthropologie. Deux objectifs concrets se sont rapidement dégagés de cette volonté commune: le premier était dordre didactique, le second dordre épistémologique. Concernant le premier objectif, il sagissait donc tout dabord de créer une matière denseignement capable de «coiffer» et de relier entre elles les différentes spécialités qui traitent de près ou de loin de lespace et den faire un outil méthodologique transdisciplinaire efficace pour chacune de disciplines impliquées. Pour ce faire, entre 1992 et 2000, le réseau coordonné dabord par Françoise Paul-Levy, pionnière en la matière et auteure dun livre sur lethnologie de lespace, conjointement avec Marion Segaud1, puis coordonné entre 1997 et 1999 par Rabia Bekkar, s est attaché à préparer un enseignement de DEA européen - CDA - dans le cadre prévu à cet effet par les programmes européens PICS, puis ERASMUS-SOCRATES. Toutefois, en 2000, Bruxelles na pas renouvelé les subventions accordées jusqualors pour cette préparation.Le réseau a donc dû se replier sur des objectifs plus modestes, sans pour autant cesser ces activités. En effet, les accords de mobilité détudiants et denseignants , noués au sein du réseau au titre du programme ERASMUS-SOCRATES, ont continué à fonctionner à à fournir un cadre déchanges institutionnels fructueux que linterruption du financement européen na pas remis en cause. Ils subistent toujours pour la plupart. Introduction Danielle Provansal © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 8ARQUITECTONICS En ce qui concerne le second objectif plus orienté vers le débat théorique et la confrontation des terrains empiriques mais inséparable du premier car destiné à le nourrir de manière féconde et continue, il sest matérialisé sous la forme de plusieurs publicacions. En effet, à lissue dune rencontre scientifique tenue en Grèce, à Skiros en 1995 et réunissant des représentants de dix sept universités européennes, une première publication du réseau a vu le jour, faisant état déjà des convergences et des divergences qui unissent ou séparent encore les différentes disciplines sur le thème de lespace. Elle a eu en tout cas limmense mérite douvrir un débat que nous avons prolongé au cours de nos réunions annuelles ou à travers dautres formes de contacts, comme les enseignements ou séminaires dispensés dans le cadre des échanges SOCRATESERASMUS du réseau et ce, malgré les nombreuses difficultés rencontrées. En 1997, un autre ouvrage a paru: il sagit dun text-book danthropologie de lespace publié à Florence en français. Destiné à des chercheurs ou des étudiants avancés, il porte sur le débat autour des interfaces interculturelles, des pratiques de lespace et contient quelques propositions dordre épistémologique. Ce troisième ouvrage, fruit de la réflexion élaborée au cours de plusieurs réunions scientifiques (Florence, 1997, Paris, 1998, Barcelons, 1999 et Lisbonne, 2000), était tout dabord destiné à fournir un appui didactique aux éventuels étudiants du DEA européen danthropologie de lespace et avait été essentiellement conçu comme une sorte de manuel où chaque discipline et chaque chercheur confrontait son propre point de vue à ceux des autres, cherchant à établir entre les différentes perspectives dindispensables passerelles méthodologiques. Linterruption du projet de CDA européenne nous a pas semblé justifier labandon de textes qui, même sils sont parfois rédigés dans un but essentiellement pédagogique, n en sont pas moins riches du point de vue théorique et méthodologique, doù la décision prise Josep Muntañola et moi-même, en accord avec Rabia Bekkar, de les publier en létat. Avant de présenter le contenu de ce troisième ouvrage, il nous reste à signaler une autre initiative du réseau: il sagit de la création en 1999 de lAssociation de lAnthropologie de lespace destinée à fournir un cadre institutionnel à nos échanges intellectuels et, plus précisément, à contribuer à la constitution dun champ commun où nos différentes pratiques sinscrivent, se croisent et sinterrogent mutuellement. Pour une anthropologie de lespace: champ, objet et méthodes Derrière lapparente diversité des contributions et des disciplines impliquées, quelques lignes force se dégagent qui, à notre avis, constituent la matière première de ce que pourrait être une nouvel enseignement interdisciplinaire commun à plusieurs formations universitaires. On peut observer tout dabord que, dans la grande majorité des textes, la constitution de lespace comme objet anthropologique se fonde sur son caractère construit, soit à partir des pratiques ou actions, soit à partir des représentations que celles-ci suscitent. Même lorsque la définition de lespace ne sinspire pas dune perspective constructionniste et part dun postulat géométrique - lespace comme vide (P. Stathacopoulos) - le rôle qui lui est attribué dans l organisation de la vie sociale et dans son évolution a vite fait de lui donner une dimension anthropologique centrale. De cette première constatation en découle une autre tout aussi essentielle du point de vue de lanthropologie, La fonction de référence de différents lieux, aussi bien proches que lointains (F. Silvano), familiers ou exceptionnels, réels ou imaginés, qui se distinguent dune conception abstraite et indifférenciée de lespace (J. Muntañola) par leur capacité à représenter, évoquer, projeter et surtout identifier, ce qui nous place au coeur même de la réflexion anthropologique. Mais qui dit identifier, dit aussi différencier, puisque les deux © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 9 ARQUITECTONICS cheminements sont inséparables du point de vue cognitif. La question de lautre est donc aussi présente dans la plupart des textes, y compris ceux qui se situent dans le champ de larchitecture et de lurbanisme, question pour eux incontournable dans la perspective dune approche décentrée - autrement dit épistémologique - de leurs savoirs et de leurs pratiques (E. Satti, J. Muntañola, J. Stefanou). Toutefois, depuis langle des autres sciences sociales, si lon veut éviter le piège de la naturalisation de lidentité, ou pour parler de manière plus imagée, empêcher quelle devienne la tarte à la crème de tout un discours anthropologique refermé sur lui-même, dont lénoncé finit en dernière instance par se confondre avec lexplication, il convient de ne pas sarrêter sur les fonctions identitaires des lieux et y réintroduire le mouvement qui les investit, cest-à-dire autant les transformations quelles subissent que les conflits quelles suscitent. Le concept de négociations (C.A. Afonso, Cardena da Silva) autour despaces - à la fois «structurés par et structurants de -lidentité» (M.J. Devillard), de frontières poreuses entre des domaines de réalité disparates mais tous impliqués dans un processus de construction identitaire (C.A. Afonso) viennent apporter un outillage éclairant. Toujours dans le souci, partagé par la plupart des auteurs, de ne pas dissocier lespace de sa propre temporalité (C.A.Afonso, L.V. Baptista, M. Cardena da Silva, J. Muntañola, D. Provansal, F. Silvano, E. Smadja, P. Stathacopoulos, J. Stefanou, entre autres), diverses propositions méthodologiques sont émises ici. Sappuyant sur lanalyse de la politique urbanistique de quartiers sociaux de Lisbonne, au temps de lEstado novo, (en 1934 et 1935), la première souligne le caractère inséparable de la production et de lappropriation de lespace, la primauté de lordre social sur lordre urbain et préconise la recherche des dispositifs idéologiques à lorigine de ce double processus (L.V.Baptista). Pour sa part, Maria Cardena da Silva propose dutiliser le tourisme comme «outil bon à penser» dans les transformations qui affectent le double processus de construcion identitaire des natifs et des touristes et, á partir dune démarche inspirée de linterractionisme symbolique, insiste sur les mises en scène de lauthenticité et sur les manipulations que le natif fait de son «self». Depuis une perspective différente, essentiellement épistémologique, Marie Josée Devillard met en garde contre lefficacité sociale de lobjectivité apparente des endroits et rappelle que les rapports entre rapports sociaux et espace sont dialectiques (autrement dit, à la fois «modus operatum» et «modus operandi»). Par ailleurs, elle recommande de ne conférer à lespace que la qualité d´un attribut, et non pas celle dune condition primordiale de lexistence des pratiques. Cest dans ce sent quelle émet quelques recommandations empiriques qui consistent à analyser à la fois les formes dappropriation pratiques et symboliques et les usages imaginaires ou réels de lespace, afin de remonter «aux systèmes de dispositions des agents historiquement et socialement constitués qui gèrent les pratiques». Josep Muntañola, sappuyant sur la notion heuristique de Kôra, cherche à définir un champ interdisciplinaire capable de saisir les transformations ou «refigurations» des lieux des sociétés contemporaines, parallèlement à lapparition de nouvelles identités spatiales et culturelles et préconise «un espace dialogique pour déterminer les caractéristiques dune transformation globale qui produise des changements locaux.» Pour Filomena Silvano, les transformations subies par la morphologie sociale ont une incidence sur les représentations, tandis que la mobilité des acteurs est à lorigine de la «multiplicité» des modèles identitaires. Gloria Conta, pour sa part, traite aussi de la représentation de lespace, depuis une perspective historique, afin den montrer la progression, et, pour ce faire, sappuie sur lexemple de la cartographie dune région alpine. Cela nous amène à rappeler une évidence: cet outil de connaissance qui saffine introduction © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 10 ARQUITECTONICS avec le temps est aussi le préalable nécessaire à une opération dappropriation. Pour sa part, P. Stathacopoulos conçoit lespace public au centre du champ de lanthropologie de lespace, étant donné le rôle central quil joue dans la conception et lorganisation de la vie sociale, mais il suggère de laborder dun point de vue diachronique, afin de pouvoir établir des comparaisons entre les différentes phases de cette évolution. Enfin, J. Stefanou reprend lapproche comparative et la notion de chora pour suivre, depuis une approche anthropologique, lévolution de la composition urbaine, cherchant à porter le débat sur le rapport entre spatialité et temporalité, proposition déjà contenue dans les axes prospectifs esquissés par Josep Muntañola. Toujours en ce qui concerne la réflexion méthodologique et face aux exigences de la recherche empirique, plusieurs auteurs soulèvent la question de léchelle danalyse qui, à son tour, conditionne la «nature» des espaces ainsi construits, incitant à interroger différentes branches du savoir anthropologique au sein desquels, dune manière ou dune autre, une catégorie donnée d espace est présente. En premier lieu, la mondialisation ou échelle globalisée de lespace est au coeur de pratiquement toutes les analyses figurant dans cet ouvrage (Alfonso, A. Hatzopoulou, J. Muntañola, D. Provansal, C. Robin, F. Silvano, J. Stefanou); en tant que système économique et social doté dune logique propre, qui, à son tour, investit des espaces secondaires ou intermédiaires puis des espaces localisés constitués en lieux de symbole et de mémoire mais aussi de pratiques quotidiennes qui, tout en donnant continuité au vécu, les relient dune manière ou dune autre à léchelle de lordre globalisé. Ce macroespace ne peut être éludé car cest lui qui préside aujourdhui à lagencement des échelles, autrement dit, à la hiérarchisation des intérêts, des compétences et des pouvoirs; cest lui encore qui nous introduit et nous permet daborder la dimension politique de lespace, celle qui fonde lapparition de territoires, à partir dune double logique dinclusion et dexclusion (D. Provansal, C.Robin). En ce qui concerne la dimension écologique de ce macroespace, laquelle interroge les sciences de la nature, elle renvoie à linterdépendance des collectivités humaines dans la gestion de leur ressources communes et souligne en ce sens lurgence dun cadre juridique capable de définir ce en quoi consiste un «bien spatial» tout en en élargissant le contenu aux éléments du passé constitués en patrimoine (A. Hatzopoulou). A lautre bout de la chaine, ce sont les microespaces qui retiennent lattention, ceux qui procèdent des corps en mouvement, soit parce quils se déplacent dans lespace public participant de sa création éphémère (M. Delgado), soit parce que, dans leur pratique quotidienne, ils appréhendent linadéquation de la conception architecturale des logements quils occupent par rapport à leurs propres besoins culturels (R. Bekkar). La complexité des relations entre culture, espace et pratiques ne peut être contournée quau prix dune prise en compte de la pluralité des répertoires et de létablissement dune communication interculturelle (R. Bekkar). Mais, dira-t-on, quen est-il du champ même de lanthropologie de lespace dans tout cela? Ici, les réponses sont variées et témoignent encore de lincertitude dans laquelle les différentes disciplines baignent encore les unes par rapport aux autres, incertitude ou plutôt questionnement qui nous paraît riche de débats à venir, sagissant dune nouvelle branche du savoir qui, à la croisée de différentes disciplines, cherche à dépasser les frontières des savoirs spécialisés. Pour Manuel Delgado, une anthropologie de lespace est la matrice qui englobe différentes disciplines. Réflechissant sur lobjet plus précis de lanthropologie urbaine, il fait remarquer quil est essentiel de différencier «les structures liquides de lurbain» en tant que «chaines relationnelles délocalisées et précaires» de lhistoire de la ville, autrement dit de sa matérialité, ainsi que de lhistoire de lurbain, à savoir celle des usagers. De © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 17 ARQUITECTONICS ne réside plus seulement dans la prolifération de nouvelles dérivations culturelles, esthétiques ou religieuses pour exprimer des conditions humaines, mais aussi dans les variations de lhumain. Le militantisme féminin, par exemple, ne fait pas seulement référence à la lutte contre loppression des femmes dans la tradition patriarcale, mais aussi à la prise de conscience que l«humain» se trouve en fait confondu avec l«homme» (dans le sens masculiniste de lexpression). La revendication de la différence féminine devient ainsi le refus dune définition universelle de lhumain, où lapparente neutralité du genre dissimule, en fait, une construction du pouvoir. Il en va de même pour la lutte contre la discrimination raciale. La racialisation, dans lhistoire occidentale, se confond en effet avec lidentification de lhumain au «Blanc». Autrement dit, le racisme socialise et disqualifie l«autre» en fonction dune auto-identification blanche avec la «civilisation humaine». La véritable question contre-hégémonique et émancipatoire reste donc de mettre en cause lidée que lémancipation restaure le sens de l«égalité humaine», parce que le concept dhumain nest pas, à linstar de tous les paradgmes universalistes, un concept neutre. Mais cest du point de vue de la religion que lantihumanisme devient le plus radicalement provocateur. Peut-on concevoir une religion antihumaine, posthumaine? Cette tendance sexprime entre autres dans le holisme New Age, soit la connexion cosmique entre lindividu, la divinité et toutes les formes dexistence. Au lieu dune tentative dunification et de fusion, cette totalité New Age est une critique non seulement de lunification des destins humains, mais aussi de la réduction anthropomorphique de la réalité. Lespace humaniste est devenu trop «grand» pour les gens, parce que lhomme nest plus la mesure de toutes choses. Lidentification ne se fait plus avec lhumain, comme condition «globale», mais avec lhumain partiel et «local» qui existe en chaque individu et ses communautés didentités singulières. Lexemple des spiritualités associées à lorientation sexuelle met en évidence cette «déshumanisation» de lesprit, simultanément articulée à une critique antihégémonique. Il sagit de doctrines et même de formes organisées de culte autour de lidentité homosexuelle masculine et féminine. Le spiritualisme «lesbigay» étudie comment la dédifférenciation entre sexualité et spiritualité apparaît en rapport non plus avec les pouvoirs du désir, mais avec une popularisation du théologique. Cette idée est à rapprocher de ce que le théologien américain Mark Taylor [1987] désigne comme la «fermeture du livre»: le livre est fermé parce que la théologie cesse dêtre le domaine exclusif du «grand récit» pour devenir un mode de réflexion sur le sacré non universalisé et non approprié par des théologies suprémacistes qui recherchent lidentification dellesmêmes avec le monde (notoirement, la tradition du discours théologique chrétien). La nature antihumaniste du sacré postmoderne obéit à cette impossibilité, récemment découverte, de conférer un sens unifié aux possibilités humaines. La critique de la métaphysique de la présence Les nouvelles religions nont pourtant pas seulement des relations agonistiques avec le pouvoir des «grands récits», mais aussi des relations dévolution avec dautres expressions plus radicales de la «grande théorie». Cest ainsi quaffirmer que nous sommes en train dassister - avec la prolifération de «nouveaux mouvements religieux» - à un «retour de la religion» et à un «réenchantement du monde» constitue aujourdhui un lieu commun. Pourtant, les questions de lantihumanisme et de la désuniversalisation de lhumain qui informent la nature du sacré à la fin du XXe siècle rendent manifeste que le langage du réenchantement est devenu une métaphore «fatiguée». Le plus ironique est que le thème du réenchantement du monde a transité du champ du religieux vers les C. A. Afonso - Religions transnationales © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 18 ARQUITECTONICS discours sécularistes qui prétendent réenchanter lhumanité [Bookchin 1995] en opposition à la prééminence théorique acquise par la critique antihumaniste et anti-universaliste. Un «nouvel humanisme» se réclame ainsi de lhéritage de la sécularisation humaniste moderne. La critique de luniversalisme et de lhumanisme a été popularisée, en grande partie, par deux mouvements qui, en fait, sont opposés. Dun côté, comme nous lavons vu, la dissémination de nouvelles consciences religieuses. De lautre, la critique de la pensée occidentale menée par la réflexion post-structuraliste et déconstructionniste. Post-structuralisme et déconstruction représentent une critique hyperséculariste qui nest pas seulement dirigée vers le monde de la religion, mais plutôt vers les formes de pensée illuministes de la raison séculière. La «mort de Dieu» et le désenchantement sont des thèmes bien connus de cette tradition séculariste du XIXe siècle. Ces idées ont pourtant perdu leur prestige dans la radicalisation actuelle de la pensée pour donner lieu à une critique de la métaphysique de la présence, cest-à-dire à la critique de la recherche du «sens occulte» qui domine autant la pensée religieuse que la pensée séculière. Le phénomène est observable à travers le concept d«herméneutique de la suspicion» par lequel Paul Ricur fait référence à la tendance de la pensée moderniste à creuser le «sens caché» et à rendre visible la machinerie derrière la tranquillité des récits et des autoproductions du pouvoir. Le marxisme a largement révélé cette mise en scène dans les modes de lautolégitimation des hiérarchies dinégalité: cest le cas, dans son discours, de la religion considérée comme opium du peuple. Le problème est que ces exfoliations du «sens occulte» ne constituent pourtant pas une critique authentique des traditions métaphysiques mais une pratique métaphysique en elle-même. Mais la religion se trouve aujourdhui plus proche des formes les plus radicales de la pensée philosophique contemporaine que des mythes du réenchantement et du retour de Dieu. Ceux-ci sont, ironiquement, recyclés par le discours séculier humaniste. Le réenchantement du monde va ainsi devenir la forme finale que la «mort de Dieu» a assumée dans la tradition humaniste moderne. Méthodologie et ethnographie Ce projet pour le CDA recouvre spécifiquement le champ méthodologique de lanthropologie sociale et culturelle. Lapproche a un sens ethnographique inhérent bien que, nous lavons vu, les patrimoines théoriques ne se réduisent pas à lanthropologie ethnographique. Leffort pédagogique part de lexploration ethnographique contemporaine de la religion. Dans cet article, jai fait appel aux résultats de mon propre travail ethnographique sur le bouddhisme tibétain et le Santo Daime, conduit sur le terrain entre 1995 et 1998. Dans le cas du bouddhisme tibétain, je me suis rendu à Dharamsala, dans le nord de lInde - où vit en exil le Dalai Lama- et dans la vallée de Katmandou, dans deux monastères de la diaspora tibétaine fréquentés par des Occidentaux enveloppés de mysticisme bouddhiste. En ce qui concerne le Santo Daime, létude de terrain sest déroulée à Rio de Janeiro et dans les «églises de Daime» de Barcelone et Amsterdam. Lessentiel de ce programme du CDA se trouve dans le livre que je suis en train de préparer, comme recherche postdoctorale, sur la transnationalisation du capitalisme et du sacré. Conclusion Ce programme sur lespace et la religion est fondé sur larticulation de trois plans de globalisation spatiale et trois plans dorientation théorique contemporaine. Sur le plan de lespace: la dispersion et la fragmentation de lidentité, la porosité des frontières entre © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 19 ARQUITECTONICS le sacré dune part, léconomie et la culture électronique dautre part, et la relation du capitalisme global avec la compétition dans le domaine de lesprit. Sur le plan théorique: la continuité entre la désuniversalisation du monde, lextinction de lhumain, et le rapprochement du discours religieux avec les formes les plus radicales du discours séculariste. La méthodologie tient compte et de lexpérience sur le terrain et de létude ethnographique de la religion et de sa globalisation. Bibliographie Ahmed, A. S. et Hastings D., Islam, Globalization and Postmodernity, Londres, Routledge, 1994. Appadurai A., Modernity at Large: Cultural Dimensions of Globalization, Minneapolis et Londres, University of Minnesota Press, 1996. Berry P. et Wernick A. (ed.), Postmodernism and Religion, Londres et New York, Routledge, 1992. 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Cependant, lorsquon transpose un tel présupposé dans le domaine pratique de la recherche, en particulier dans le champ de lhabitation, on sintéresse plus fréquemment soit à lune, soit à lautre. Dans la première sphère danalyse, celle des contextes de la production de lespace, dominent les questions des coûts économiques et sociaux et de lintérêt architectural des contextes. Dans la seconde, concernant les formes dappropriation des biens produits, ladaptabilité des sujets cibles, les effets des transformations spatiales, ceux de la planification urbaine, de lhomogénéisation/hétérogénéisation de lespace vécu deviennent nettement plus importants. Si bien que, dans la première sphère, on a un effet idéologique de légitimation des conditions de production bien visible (à travers les études sur les nécessités qui sont associées au contexte de production) et, dans la deuxième, on mène un combat contre les formes de production à partir des conditions dappropriation (à travers des études qui tendent à révéler comment les nécessités des populations-cibles ne sont pas satisfaites par la transformation opérée). La dispute idéologique se tient aussi dans le domaine de la production scientifique et technique... Or, nous prétendons ici, en ayant recours à un exemple paradigmatique daltération de lespace -lhabitation sociale-, dont leffet de production et dappropriation est dans de nombreux cas contrôlé en dehors des mécanismes habituels du marché, rechercher et interpréter la (ou les) dispute(s) idéologique(s) qui parcour(en)t autant la production que lappropriation de lespace. Pour ce faire, nous nous sommes intéressé à trois quartiers dhabitation sociale initiés par un gouvernement et qui se sont vus appropriés, au niveau du discours, par un Les quartiers sociaux en tant quobjet physique dintérêt social. Luis Vicente Baptista Département de sociologie FCSH-UNL Lexemple de la (ré)appropriation idéologique dans le domaine dune altération de régime politique © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 21 ARQUITECTONICS autre. En utilisant des données matérielles («ce qui a été fait»), nous allons essayer danalyser de manière stimulante larticulation entre les discours et leur vérification matérielle, en trois étapes: - analyse des processus de croissance urbaine; - analyse comparée des discours et des faits; - synthèse: exemples de mises en exercice pour la compréhension des politiques/ pratiques sociales. Inaugurés par lEstado Novo plus dune décennie et demie après avoir été commencés, en 1934 et 1935, les quartiers sociaux de Lisbonne de la Ire République (Ajuda et Arco do Cego à Lisbonne et Arrábida à Porto) constituent un cas paradigmatique de lutilisation politique dobjets physiques dintérêt social créés à linitiative du régime précédent. Leur (ré)appropriation idéologique par le nouveau régime a pour objectif de souligner lincompatibilité entre, dune part lidéologie et la pratique gouvernementale républicaines, et dautre part les «nécessités et les possibilités économiques et morales de la Nation». Alliant la norme corporatiste à la capacité technique de «faire des travaux», le discours des nouveaux dirigeants nationaux sappuie sur lexemple de ces «quartiers sociaux», devenus «économiques», pour exalter les vertus du nouveau gouvernement et promouvoir des valeurs prétendument mises en cause dans la période précédente. Avec le temps, le sens récriminatoire de ce discours finit cependant par saltérer, face à lincapacité exécutive des républicains, qui nest pas étrangère aux difficultés dordre politique, économique et démographique que le salazarisme affronte à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Limpossibilité, devant la densification de la population autour des plus grands centres nationaux, de maintenir lobjectif de la maison «unifamiliale» pour y installer les «populations en carence de logement», a ici un rôle fondamental. Les quartiers sociaux en temps quobjet physique dintérêt social Le changement de types ou de formes de gouvernement offre en effet aux nouveaux dirigeants la possibilité dutiliser des initiatives débutées antérieurement et de les conclure. Lorsquil y a changement de régime, comme cest ici le cas - lÉtat corporatiste se substituant en 1933 à la dictature nationale débutée en 1926 après linstallation dune démocratie parlementaire (1910-1926)-, une telle possibilité est dautant plus valorisée que le pouvoir, manquant dappuis populaires et institutionnels, a besoin dune légitimation. Or la conclusion dun travail inachevé par le régime antérieur crée les conditions idéales pour valoriser le nouveau régime et souligner léchec des précédents gouvernants. La matière en est fournie par la capacité de faire un travail «qui se voit», surtout à propos de biens à forte valeur sociale comme le sont les habitations destinées aux «populations les plus défavorisées». Elle constitue un argument de poids pour imposer une pratique gouvernementale qui, si elle est soutenue par des présupposés idéologiquement convaincants, permet la production dune «culture de pouvoir» à tendance hégémonique. Dailleurs le rôle des idéologies dans la «lutte politique» est un terme récurrent de la littérature sociologique. Alain Birou la clairement souligné dans un texte publié en 1970: après avoir défini lidéologie comme un «ensemble plus ou moins cohérent didées, de représentations et de croyances qui animent un groupe ou un autre ou légitiment leurs modes daction en société et leur volonté de changement de celle-là» (p. 5), il précise (à propos de limportance de cette notion opératoire pour linterprétation des changements politiques): «lidéologie cherche à transformer lordre des choses existant. Cest une visée qui tend à valoriser les formes dexistence jugées comme meilleures. Elle devient un moyen de lutte politique, un instrument intellectuel pour légitimer un programme et un type daction politique. Cest lensemble des représentations, des catégories, des valeurs L. V. Baptista - Les quartiers sociaux en tant quobjet physique dintérêt social © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 22 ARQUITECTONICS et des stratégies daction pour faire prévaloir un projet politique en découverte et en même temps dénonçant idéologiquement les façons fausses ou incomplètes de penser des [partis] adverses» (p. 5-6). Cest ainsi que lutilisation politique des trois «quartiers sociaux» de la Ire République dans les années de lédification de lEstado Novo, à travers laquelle le régime émergeant cherche sa légitimation, repose sur le discours alors dominant du retour aux vertus traditionnelles. Les conditions dune efficacité politique, économique et sociale étant ici symboliquement réunies, il est possible au régime en cours dinstallation, durant une période qui se situe entre lapparition de la construction corporatiste en 1933 et la fin de la Seconde Guerre mondiale, de faire de ces «quartiers économiques» un des principaux étendards de son action. En destinant ces maisons individuelles aux familles socialement et économiquement défavorisées, on laisse sexprimer un des fondements idéologiques du corporatisme: la protection de la famille. La conclusion précoce de ce projet permettra en outre de faire apparaître les suivants comme les garants de lirréversibilité dun processus et dune manière dagir. Le fait que Duarte Pacheco, ministre des Travaux publics puis président de la Câmara municipal de Lisbonne, et Teotonio Pereira, sous-secrétaire dÉtat aux Corporations et à la Prévention sociale, soient chargés respectivement de lexécution et de la distribution des «maisons économiques», nest pas anodin. Ces deux figures centrales au moment de lapparition du régime des «concrétisations», lun en temps quexécutant, lautre comme théoricien du corporatisme, constitueront dailleurs les références du régime quand ses fondations, à partir des années cinquante, commenceront à seffriter. Discours politique et (ré)appropriation idéologique de biens socialement valorisés Il ne sagit pas ici détudier la valeur de légitimation que le régime républicain attribuait au lancement de ce projet. Il convient cependant de souligner quil sagit dune pratique inévitable de légitimation, quelle que soit la pratique gouvernementale, et quil na simplement pas été possible au régime, qui a peu duré au-delà du lancement de cette initiative (de 1918-1919 à 1926), de développer une stratégie de valorisation publique de son uvre. Cette circonstance sert particulièrement les intentions de lEstado Novo. Soulignant lincapacité à conclure des républicains - à Lisbonne, les quartiers dArco do Cego et dAjuda demeurent inachevés -, les ministres de Salazar peuvent promouvoir lidée que leur conception de la «maison économique» est radicalement différente de celle qui avait été développée jusqualors. Ce discours sur la nouvelle politique sociale, qui met laccent sur le contraste entre le nouvel «état des choses» et la situation sous la Ire République, reste un modèle de (ré)appropriation idéologique. Lors de linauguration du quartier dArco do Cego, le nouveau régime ne se contente pas dévoquer sa nouvelle manière de concevoir la «maison économique», il se préoccupe aussi de donner à son intervention un sens social et économique délaissé par ses prédécesseurs. Le ministre des Travaux Publics, Duarte Pacheco, apporte des chiffres: «Quand le pays vérifiera quavec la somme dépensée dans les 482 étages-résidences du quartier social dArco do Cego, fruit de la vieille politique, on a construit 4.600 résidences pour les familles, fruit de la politique de lÉtat Nouveau, on comprendra mieux que quelque chose de nouveau existe au Portugal qui mérite un appui franc et vibrant de la part de tous les Portugais» (Bulletin de lINTP, IIeannée, n°8, 15mars1935, p.190). Maria Julia Ferreira [1994] sinterroge: «[Serait-ce que] la perte dargent public est de lordre de la référence dans les discours dinauguration ou que les chiffres servent intentionnellement à relever lEstado Novo par rapport au régime antérieur?» (p.707). Cest que ce «projet de la Première République © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 23 ARQUITECTONICS et symbole de lEstado Novo» (p.708), avec les autres «quartiers sociaux» républicains, a une valeur stratégique fondamentale pour le nouveau régime. En soulignant, avec lexemple de ce qui sest passé jusque-là, ce quil faut éviter au niveau de lintervention étatique dans le domaine de lhabitation, le nouveau régime en phase de consolidation prétend faire la promotion dune conception apparemment autre. En ralliant les mécontents nostalgiques de la période antérieure à 1926 et en gérant habilement les attentes à travers une explosion de discours et une large couverture journalistique [M.J.Ferreira 1994, p.702-705], il réunit les meilleures conditions pour formuler un discours à sa gloire, qui donne du poids à ses intentions. Pourtant la vigueur de ces premiers discours va vite tomber. La véhémence avec laquelle étaient initialement réprouvées les initiatives du précédent régime cède la place à des attitudes moins enflammées. Seule subsiste, à des moments plus ou moins ritualisés comme lors des inaugurations de nouveaux quartiers de «maisons économiques», la réaffirmation des valeurs originales1. Le «oids» de lhistoire de l«habitation économique» (et lauréole de respectabilité qui se construit immanquablement autour delle) ainsi que le risque inhérent dune «restauration républicaine» permettent de substituer à lexaltation discursive sur les «mauvaises» solutions des républicains une intégration de leur action comme «préhistoire» de lintervention étatique dans le domaine du logement. Dans une première phase, les responsables de la politique du logement distinguent encore avec un ton de récrimination lintervention de la Ire République de luvre indiscutable du régime2. Ensuite, la conscience apparente de la transformation profonde que connaissent les grands centres urbains nationaux et la logique implicite dindustrialisation vécue par le pays, à quoi sajoute la difficulté à contrôler les migrations, produisent chez les responsables un sentiment dimpuissance à maîtriser des effets inconnus à une telle échelle. Une certaine compréhension des inconséquences pratiques de la Ire République sinscrit en filigrane dans les textes. Dans la proposition de loi qui donnera naissance à la loi n° 2092 («Bases de la coopération des institutions de prévoyance, des maisons du peuple et de leurs fédérations dans le domaine du logement», du 9avril1958), le ton face aux échecs connus à cette époque est dabord celui de la consternation3. Les transformations dun discours premièrement marqué par les convictions de la «révolution corporatiste», puis à son tour par lincapacité à imposer efficacement sa volonté est tout à fait symptomatique dans le processus dinstitutionnalisation de luvre de lEstado Novo. Elles se traduisent en premier lieu par un repositionnement dans la définition de la politique du logement. Le montage du discours de la nouvelle politique des «maisons économiques» Lintervention systématique des pouvoirs publics a déjà été clairement repérée pendant la Ire République. Selon Maria Julia Ferreira [1994, p.698] «les conditions qui allaient permettre à lÉtat et à la société dassumer le compromis pour trouver des solutions à ce problème étaient créées». Sauf quune évolution historique difficile entraîne des imperfections apparentes. Face à des travaux sociaux qui paraissent interminables, les politiques à court terme des seize premières années sont vouées à léchec. Cette situation se prolonge durant la période de la dictature militaire. Entre 1927 et 1932, les «quartiers sociaux» de Lisbonne passent sous la responsabilité de la municipalité de Lisbonne, mais cest seulement après leur intégration au «régime des maisons économiques» quils sont enfin terminés et inaugurés. Ce contre-temps est dû, selon les responsables du régime, à la nécessaire «reconstruction financière du pays, opérée entre 1926 et 1933» (Bulletin de lINTP, n°4, 1949, p.86). L. V. Baptista - Les quartiers sociaux en tant quobjet physique dintérêt social © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 24 ARQUITECTONICS Pour Marielle C. Gros [1982, p.106], ce nest cependant là quune des raisons: le régime ne tenait pas à faire étalage de ses initiatives- ce qui nest pas rare. Elle souligne que «le régime institué en 1926 par le coup dÉtat du 28 mai na pas immédiatement apporté une quelconque innovation en matière de politique du logement. Il a promulgué en octobre 1928 une loi qui est devenue classique incitant à la construction de «maisons économiques» par la concession dune série dexemptions fiscales [...]. Cette lo imposait en contrepartie un certain nombre de caractéristiques pour les maisons à construire [...]. Cétaient sans doute des exigences en trop et des stimulations en moins. Le bilan ne laisse en rien à désirer à propos de la «République des Partis», si facilement dénigrée». La distinction entre les deux politiques, avant et après 1926, ne devient effective quau fur et à mesure que les travaux laissés inachevés sont menés à leur terme. La solution de la résidence unifamiliale, commune aux deux régimes, connaît alors quelques variations. La conception despaces collectifs est quasiment abandonnée par les nouveaux gouvernants, défenseurs assidus des vertus du «repli familial». Limportance du foyer - en temps quespace physique autonome du contexte environnant - est même valorisée par opposition à lidée de convivialité, comme la remarqué Marielle C. Gros, dans un texte postérieur [1994, p.89]: «Un premier indice de limportance que lEstado Novo a donnée à la maison plus quà nimporte quel autre type de dispositif spatial nous est donné par le propre intitulé de son programme principal - celui de «Maisons économiques»-, faisant dune certaine façon un pas en arrière par rapport au projet républicain des «quartiers sociaux». Ce dernier, bien quil prévît la construction de maisons unifamiliales, donnait du relief à leur intégration dans un dispositif spatial plus complexe, le quartier, lui-même conçu comme un facteur de transformation sociale.» Dans la pratique, souligne Maria Julia Ferreira, «léquipement du quartier [dArco do Cego] a été réduit par lEstado Novo à deux écoles primaires (sexes séparés), placées symétriquement par rapport à laxe central, au lycée D. Filipa qui a remplacé le ThéâtreCirque prévu, aux archives de la Municipalité et à un poste de police. [...] On na plus du tout entendu parler des bureaux et des ateliers des artistes, et quant au commerce, le 28décembre1938, on faisait référence à trois merceries, une laiterie et une brûlerie de café, un boucher et une papeterie» [1994, p.705]. Cette stratégie à propos des «quartiers sociaux», devenus «économiques», obéit semble-t-il à deux objectifs complémentaires: que cette politique repose sur la construction de maisons réellement économiques; et que la valorisation de ces nouveaux foyers se fasse autour de la famille et de ses membres. Lavantage économique qui découle de lapplication aux quartiers de la République des «nouveaux principes et règles relatives à la classification, la distribution et lacquisition de maisons économiques» enflamme Duarte Pacheco prompt à rappeler les coûts incontrôlés de lédification du quartier dAjuda4. Quant aux avantages pour la vie des familles du nouvel état des choses, ils sont largement évoqués par Teotonio Pereira dans une allocution adressée à Salazar5. Il ny a pas de doute que, du point de vue idéologique, le régime «vertueux» rencontre avec la politique des «maisons économiques» un de ses triomphes les plus évidents. Les travaux achevés, lennemi identifié, les nouvelles maisons profitent au régime. Les discours de Duarte Pacheco, Teotonio Pereira et Salazar lui-même qui, dans une entrevue concédée au journal O Século, répond à des questions sur l «orientation du gouvernement à propos du logement des pauvres»6, révèlent alors un troisième objectif: la politique des «maisons économiques», qui rencontrera plus tard des difficultés, a en effet pour but de dégager la nécessité de lintervention permanente de lÉtat dans la gestion du problème social. Mais il y a plus. Les gouvernants savent que les entreprises privées ne sengageront jamais dans le financement dun problème qui, soumis à une © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 25 ARQUITECTONICS réglementation extrêmement rigide, ne permet pas de grands bénéfices. Doù la nécessité de développer des initiatives économiques à la racine, orientées par lÉtat. Les «quartiers sociaux» une fois «régénérés», selon la terminologie alors dominante, la solution des maisons unifamiliales - sans les confusions qui étaient apparues avec les «appartementsrésidences de certaines maisons dArco do Cego» - simpose donc comme la forme hégémonique de la politique du logement. Cest à Teotonio Pereira, dans lacte de remise des «maisons économiques» à distribuer à S. Roque da Lameira, Porto, que revient de formuler et dargumenter la conviction quune telle initiative doit désormais être développée7. Au bénéfice de cette formule, les nouveaux «situationnistes» défendent encore lavantage de la «maison de famille» que, pour des raisons dordre légal, il nest pas possible détendre aux «quartiers sociaux» de la République. Dans deux bulletins officiels de 1934 et de 1935, relatifs respectivement aux quartiers dAjuda et dArco do Cego, cette situation est clarifiée. Cependant, dans les années qui suivront, ce présupposé restera acquis et, bien plus tard (1968), des notes de service émises avec la même intention de contrer la tendance à éliminer la «maison de famille» apparaissent dans la publication de lInstituto nacional do Trabalho e Previdência. La note n° C-1-434/66 sur l«inaliénabilité des maisons économiques» précise dans sa conclusion que la «maison de famille» est un instrument de justice sociale: «Les services ne peuvent manquer de sefforcer, par tous les moyens, de tendre à la légalité, comme ils ne peuvent pas refuser une autre réalité qui, bien que lointaine, est évidente: pour permettre le bénéfice des maisons économiques, la construction des quartiers doit être faite la plupart du temps, sur des terrains expropriés à des prix qui, bien que fixés par la loi, sont inférieurs à ceux pratiqués communément. Ils ne peuvent consentir à ce que ces maisons servent par la suite à des fins lucratives alors quelles ont été acquises à des prix clairement avantageux» (Bulletin de lINTP, XXXVe année, n°5, 15mars1968, p. 196). Or ce quen synthèse le nouveau régime prétend faire passer face à l«état des choses» précédent est lidée que la politique de lEstado Novo a une capacité moralisatrice, quelle est susceptible de restituer lordre social perdu, et donc quelle prétend réguler de façon claire les conduites individuelles sans cesser de considérer les spécificités locales (différentes zones du pays, différents contextes ruraux ou urbains). Ce cadre idéologique dans lequel vont se dérouler les actions du régime plébiscité en 1933 va sappuyer sur toute une structure législative et réglementaire qui recherchera à faire valoir cette idée. Le contrat que doit signer le propriétaire dune résidence économique est en cela symptomatique; le Journal du Gouvernement du 6septembre1934 prévoit, pour jouir de lusufruit de la propriété en acquisition, dimportantes obligations: «11° - Le second signataire et les personnes qui appartiennent au second groupe familial, et qui vivent avec lui, devront se comporter comme de bons pratiquants de leurs devoirs familiaux et sociaux, dune moralité parfaite et respectueux de tous les préceptes de santé et dhygiène, sous peine de résiliation du contrat [...] 12° - Durant la période damortissement de sa résidence économique, le second signataire soblige à suivre toutes les indications données par lAdministration des maisons économiques quant au nettoyage et à la bonne hygiène de sa résidence et de ses accès, sous peine de résiliation du contrat [...].» Le dessein dune politique de contrôle de lhygiène familiale est cependant limité dans la pratique. Dautant plus que les conditions particulières des familles portugaises analysées ici obligent les dirigeants corporatistes, malgré les valeurs chrétiennes que véhicule leur discours, à reconnaître la variété des situations même lorsquil sagit des «classes les plus défavorisées». Le président du Conseil lui-même, dans une note du 24 L. V. Baptista - Les quartiers sociaux en tant quobjet physique dintérêt social © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 26 ARQUITECTONICS mars 1934 à propos de la fixation de coefficients à appliquer dans le calcul des prestations mensuelles payées par les habitants acquéreurs des «maisons économiques», le concède8. On cherche alors à structurer une politique économiquement sociale, avec pour objectif la résolution, explicitement restreinte aux conditions économiques, des problèmes sociaux. Conclusion De la phase dinstallation du régime, subsiste, pendant les quatre décennies de la politique des «maisons économiques», dans le discours de lEstado Novo, la primauté de lordre social sur lordre urbain. Pourtant lévolution de la concentration de la population autour des plus grandes villes du pays, et en particulier de Lisbonne, tend à contrarier une telle prétention compte tenu de la nécessité urgente de trouver des solutions aux cas les plus pressants. Une telle altération du discours et du sujet entraîne une âpre discussion à lintérieur du régime entre ceux qui défendent lidéologie politique de la famille et ceux qui donnent priorité à une idéologie plus pratique. Ce conflit se prolongera jusquà la fin du régime, jusquà la chute de Marcelo Caetano en 1974. Lidéologie corporatiste du régime, malgré le grand élan du départ, la poussé à senfermer lui-même dans un piège politique dont il ne pourra plus sortir après 1945. Le défi irréversible de lindustrialisation et de lurbanisation renverse tout un édifice idéologique et législatif qui était fondé sur une urbanisation limitée et la défense de valeurs qui ne coïncident plus avec les nouvelles conditions de vie. Tant que la société portugaise est restée globalement organisée, socialement, économiquement et politiquement, sur le modèle quil défendait, le régime sest montré capable de supporter les «secousses» qui se sont faites sentir dans le pays. Ensuite, vu la nécessité de changements pour se maintenir au pouvoir, lEstado Novo sest défait dans lillusion quil pouvait encore préserver une partie de son patrimoine idéologique et politique en sadaptant à un langage et à une pratique plus en conformité avec le nouveau monde de laprès-guerre. Bibliographie Birou A., «Signification du développement des idéologies», Économie et humanisme (194), juillet/août 1970, p.5-15. Ferreira M. 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Boletim do Instituto nacional do Trabalho e da Previdência social (INTP), 1934-1972. 1 Voir le discours du sous-secrétaire dÉtat aux Corporations en 1949 lors dune inauguration à Covilhã (Bulletin de lINTP, XVIe année, n°21, 15novembre1949, p.445). 2 Cest le cas dans le discours prononcé par le sous-secrétaire dÉtat aux Corporations en 1949 à Ramalde (Bulletin de lINTP, XVIeannée, n°4, 28février1949). 3 Voir le discours inséré dans le Bulletin de lINTP, XXIVeannée, n°4, 28février1957, p. 116. 4 Voir Bulletin de lINTP, Ire année, n°5, 30janvier1934, p.12. 5 Voir Bulletin de l INTP, Ire année, n°11, 30avril1934, p.5/6. 6 Voir la transcription de lentrevue dans le Bulletin de lINTP, IIe année, n°7, 28février1935, p.172. 7 Voir Bulletin de l INTP, IIre année, n°15, 30juin1935, p.331 et 333. 8 Voir note publiée dans le Bulletin de lINTP, IIIe année, n°10, 15avril1936, p.187-188. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 33 ARQUITECTONICS espaces féminins ne coïncident pas forcément avec les espaces où se tiennent les hommes. Cette division sexuelle de lespace est transmise aux enfants à travers léducation faite essentiellement par les mères. En situation dimmigration les modèles déducation nont pas entièrement disparus. Elle sont dautant plus conservés que les femmes viennent dans leur majorité de la campagne (surtout les Africaines et les Turques). Il nest pas envisageable pour une mère de retenir ses enfants et les jeunes à la maison. Certes, lespace domestique en France est largement envahi par la sphère publique avec lécole, le travail, la télévision et la fréquentation des espaces de sports et autres services, mais il nen demeure pas moins que les modèles déducation perdurent et les parents transmettent les modes de représentations et les usages quils ont appris. La transmission des valeurs du pays dorigine (parfois en plus rigides dans un but de protection) sappuie sur le respect des limites de territoires des femmes et des hommes. Aux petits garçons, les parents apprennent limportance de lespace public et limportance symbolique dêtre parmi les garçons; aux petites filles est enseignée lobligation de rester à la maison et les dangers de se retrouver dans lespace public. Constamment incités à rester le plus longtemps possible à lextérieur, les jeunes sont éjectés de lespace des femmes. Il est évident que la rencontre dautres pratiques de lespace public introduit une souplesse dans la rigidité du modèle mais les places dans lespace sont largement intériorisées. Il nous semble quen dehors de ce contexte sociologique, il est impossible de comprendre le surinvestissement de lespace public par les enfants et les jeunes africains, maghrébins et probablement turcs. Les espaces intermédiaires et lespace public restent donc largement des lieux de socialisation des enfants et des jeunes issus des familles maghrébines et africaines. Il ne sagit pas de démission des parents, comme certains laffirment, mais dune division sociale et sexuelle de lespace bien établie et dont lévolution est lente (il sera intéressant de suivre lévolution des pratiques avec la généralisation des jeux vidéos). Ces modalités doccupation de lespace ont une cohérence dans les pays dorigine. Pour les jeunes et les enfants, il y a une continuité entre le dedans familial et le dehors social car, en labsence du père, ce sont les proches ou les voisins qui surveillent et préviennent les manquements aux règles. En situation migratoire, le dispositif de séparation est maintenu mais il est amputé de tout un pan de son fonctionnement. La mise à mal du modèle éducatif dû à lisolement de la famille du groupe social dappartenance responsabilise encore plus les mères et fait dire à certains quil y a absence des pères. Les recherches qui portent sur les modes de socialisation des enfants et des jeunes issus de limmigration ne sont pas nombreuses. Ces catégories de population ne sont étudiées que par rapport à lécole ou à la délinquance. Par ailleurs, le système daccompagnement des enfants ou des jeunes issus de limmigration et des français diffèrent dans lespace public. Alors que les Français sont toujours accompagnés dun parent dans toutes les activités, les enfants dimmigrés sont souvent seuls. Dans lapprentissage des pratiques de lespace public, ce sont les frères aînés qui remplissent ce rôle daccompagnement. la socialisation se fait alors par la fratrie (J. Bordet, 1993). Doù limportance de la réflexion portant sur les espaces de socialisation à proximité des immeubles:des espaces de jeu pour les enfants et des lieux de rencontre ou de loisirs pour les plus grands (pas forcément des «maisons de jeunes»). Des espaces où les jeunes restent, discutent entre eux, voire font du sport. Or bien souvent les usages en vigueur consistent à se rassembler dans les entrées dimmeubles, sur les parkings ou autour des bancs des «parcs». Les nuisances sonores provoquées par les éclats de voix de ces groupes, surtout en soirée et en été (lorsque les fenêtres sont ouvertes), alimentent souvent la rubrique faits divers. R. Bekkar - Usages différenciés et pratiques de cohabitation © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 34 ARQUITECTONICS Les animaux domestiques Les musulmans ont une représentation très négative du chien. Celui-ci est considéré comme une source dimpureté dès quil sapproche des individus ou de leurs espaces. Il y a dailleurs toute une classification des animaux selon le degré de souillure quils véhiculent. Le musulman se pense comme une unité topologique du monde, son corps est à la fois ordre cosmogonique et réalité sociale. Vivre avec des animaux et en particulier un chien remettrait en cause cette intégrité du corps. Toutes les maisons habitées par les êtres humains ne peuvent admettre un chien (ou dautres animaux classés impurs) dans lespace. Traiter quelquun de chien cest introduire la confusion dans sa filiation. Tous les espaces où un chien est passé doivent être purifiés. Cest dans ce sens quil faut comprendre lattitude horrifiée des Maghrébins et africains musulmans à lapproche dun chien. Pour eux le chien est à la pureté du corps ce que le porc représente pour les aliments. Réglementer la présence des animaux domestiques et notamment des chiens dans le logement social revient régulièrement lorsque les questions de cohabitation qui sont évoquées par les habitants. Les chiens posent en effet de sérieux problèmes aux familles notamment de religion musulmane et aux asiatiques. Ils provoquent des incompréhensions voire des conflits très graves entre les voisins. La cohabitation entre animaux et enfants dans lespace public autour des logements, dans les espaces de jeu par exemple, amène aussi des différends en matière dhygiène comme de sécurité. Dans ce cas également, aucune possibilité de médiation extérieure nexiste. Nous avons cependant remarqué quune certaine mode se fait jour chez les adolescents dorigine maghrébine qui se promènent de plus en plus avec des chiens, souvent de race, ce qui doit provoquer de sérieuses discussions dans les foyers. Est ce une nouvelle manière de sopposer aux parents et de se rapprocher du modèle occidental? II - Quelques suggestions possibles en matière de programmation et de gestion De ces quelques remarques peuvent être tirées quelques orientations. Mais il importe de souligner demblée que chaque situation, chaque projet appelle une négociation particulière. Laccumulation de cas pour les traiter ou la mise en oeuvre de recettes éprouvées sont des méthodes généralement inefficaces dans la gestion des conflits de cohabitation. Les «boites à outils» sont certes utile mais elles ne dispensent pas dune analyse précise des différentes pièces quil convient dassocier pour que lensemble fonctionne. Lhistoire du dossier et les «forces» en présence paraissent en particulier des éléments essentiels. Un logement spécifique? Une première idée nous parait devoir être considérée avec beaucoup de prudence: celle du logement adapté ou spécifique (ici, par exemple, pour les ménages dorigine maghrébine). Une telle formule conduirait tout dabord à des rigidités fortes dans la gestion des parcs immobiliers : quel «Français» accepterait un W-C à la turque comme unique équipement pour ses toilettes? Il nous semble de plus quune telle offre alimenterait la stigmatisation vis à vis de ces familles, souvent en situation fragile et particulièrement sensible à leur image (cf. les expériences des cités de transit, des tentatives de sédentarisation des gens du voyage...). Or, il nous semble que lun des objectifs des programmes dhabitat social doit être au contraire de créer les conditions de la mobilité résidentielle. En revanche, laccent devrait être mis sur la conception despaces flexibles ou modulables, ladaptation étant conduite, sous contrôle, par lhabitant lui même. Ces © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 35 ARQUITECTONICS dispositions souples faciliteront les bricolages afin de rapprocher le plus possible lespace des pratiques. Il y a dans les cultures des usages intériorisés que lhabitant nabandonnera pas quelque soit le lieu où il se trouve. Prévoir une arrivée deau par exemple dans les W.- C. pour les pratiques de lavage éviterait les bricolages qui risquent dabîmer les canalisations deau. De même, prévoir des logements avec salles de bains et dautres avec douches spacieuses nest pas une hérésie. Ne choisit-on pas à lhôtel une chambre avec douche ou avec baignoire ? Car dans certaines cultures méditerranéennes et africaines, seule leau qui coule nettoie, voire purifie. Une pratique que beaucoup de baignoires ne permettent pas dans le logement social. Le logement pour le plus grand nombre avec des cellules standard a effacé la diversité constitutive de la population quil entend accueillir. Il se révèle souvent incapable daccepter la plus petite initiative de lhabitant. Ce constat est encore plus fort à notre sens dans les parties communes ou publiques. Une attention particulière nous parait devoir être portée sur la résistance des revêtements de sols. Ceux ci sont soumis à rudes épreuves (meubles et équipements déplacés, matériels divers entreposés, pieds métalliques peu protégés....). Ils sont lavés à grandes eaux (les plinthes sont ainsi malmenées!) avec une régularité qui peut surprendre plus dun observateur non familier des cultures méditerranéennes. Mais lutilisation de leau est considérée comme le moyen essentiel pour laver les corps et les espaces chez certaines populations immigrées (maghrébines, turques, africaines). Dans les entretiens, la critique des revêtements thermoplastiques trop fragiles est fréquente. Elle émane de tous les groupes sociaux. Etre au clair sur les objectifs et communiquer La gestion ou la production dun bien public ne repose souvent pas tant sur la capacité des organismes officiels à imposer leur vision des choses que sur les conditions de communication des règles. Placer les populations immigrées au centre de la discussion ne signifie pas les isoler pour en faire une catégorie à part mais au contraire quelles prennent place dans la constellation des groupes avec lesquels il faut négocier. Les pouvoirs publics ne peuvent pas organiser le débat sans mettre au centre la communication. Organiser la communication signifie dabord la mise en place dun langage qui désigne les actions collectives en vue de létablissement dun accord. Il ne sagit pas de mettre en place des bases dactions collectives finalisées, pas plus dailleurs que la production des normes, mais plutôt de sentendre sur des conventions clairement comprises par tous les partenaires. Cela implique que les propositions énoncées soient ouvertes à la critique. Pour quun accord puisse être atteint, il faut que chacun puisse y adhérer et reconnaître dans les propositions énoncées la réalité de ce qui est en train de se construire dans linteraction. En dépit de progrés réels, les recherches sur le logement social montrent la lenteur des gestionnaires à répondre aux plaintes des habitants. Il ne sagit pas de traiter dans linstant tous les problèmes mais un accusé de réception voire un accueil téléphonique agréable et patient laisseraient entendre que les problèmes sont enregistrés et que le gestionnaire y réfléchit. Par ailleurs, laccumulation des requêtes donne limpression que les bailleurs sont incapables de hiérarchiser face aux demandes qui leur sont faites. La plupart des locataires estiment donc que le bailleur nest pas un interlocuteur avec qui une négociation peut être ouverte mais un simple guichet dencaissement des loyers. Le maître douvrage doit être le plus au clair possible sur ses politiques et ses projets en particulier en ce qui concerne léquilibre des populations selon leur origine et leur statut social. Dans la mise en place dun cadre de communication et de négociation, cest R. Bekkar - Usages différenciés et pratiques de cohabitation © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 36 ARQUITECTONICS lintention des participants à linteraction qui compte. Il nest pas conseillé que certains dissimulent leur but véritable par un engagement apparemment conforme aux conventions. Tous les acteurs doivent sentir la symétrie de la situation. Si certains participants disposent de moyens dactions et de contraintes sur les autres, la discussion ne fera que reproduire la domination des habitants par les institutionnels et donnera simplement une apparence dun accord librement consenti. Bien évidemment, les moyens dintervention des bailleurs (moyens juridiques, financiers) ne favorisent pas lautonomie. Cette situation produit au contraire des positions de dépendance des habitants. On retrouve au niveau des politiques locales de lhabitat toutes sorte de contradictions et dambiguïtés qui bloquent lémergence de la construction de cette communication plus symétrique. Les bailleurs pour leur part sont bloqués parla volonté de contrôler tous les usages et la fragmentation du marché du logement sur leurs territoires. Au delà des discours généraux et des dispositions légales de non discrimination, il parait important que les maitres douvrage puisse communiquer de manière crédible en donnant par exemple des critères précis. Les procédures dattribution, dont toutes les recherches montrent quelles concourent à la ségrégation, alimentent les rumeurs, favorisent les rancoeurs. Après tout la démocratie locale peut aussi passer par un effort appuyé sur linformation. La coproduction des normes Dans le logement social où lon veut privilégier la mixité sociale et culturelle laccent sur la notion de bien collectif parait essentiel. Un bien collectif est une production continue, cela signifie que lentente entre les habitants porte à la fois sur le contenu et sur le moyen datteindre le bien collectif. Plus cette entente est forte, plus le bien est profitable à tout le monde. La coproduction est une action collective qui désigne les situations dans lesquels les usagers et les services sont associés à son élaboration. Elle est nécessaire pour la transformation de la relation fournisseur de services/usagers et peut être un moyen de contrer la transformation du citoyen en client. Lassociation des locataires à lélaboration des normes nest pas une utopie. Elle a donné des résultats probants même si elle nécessite du temps. Dans lespace domestique, pour les familles dorigines maghrébine et africaine, le rôle des femmes est central. Limplication des femmes entant quactrices de la vie quotidienne peut être efficace dans lapplication des conventions mises en places. La mise à disposition dun lieu de débat situé dans le quartier pour les habitants dorigine différente est un moyen de les libérer des contraintes du lieu de linstitution. Des exemples existent où des groupements de colocataires dorigine diverse ont ainsi élaboré, en liaison avec le bailleur, un règlement intérieur et font le suivi de la gestion quotidienne. De telles structures peuvent être associée à toutes les décisions, notamment les projets damélioration de la qualité de lhabitat, mais aussi à la médiation dans les conflits. La typologie des mauvais payeurs par exemple peut être élaborée en concertation entre la municipalité, les associations de locataires ou de propriétaires et le bailleur ou le syndic: ainsi la distinction entre ceux qui ont des difficultés mais méritent de rester et ceux qui sont destinés à partir pourra être faite non seulement sur les présupposés institutionnels mais aussi daprès lavis que se sont fait les autres habitants. Travailler les espaces de proximité Un effort particulier porté sur la création despaces publics de proximité pourrait redonner aux espaces communs (escaliers et cages) leur sens pratique de circulation et non de stationnement. Autant que faire ce peut, le paysage des cités gagnerait à être © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 37 ARQUITECTONICS entretenu avec persévérance (il y a dailleurs dans ce domaine un gisement non négligeable demplois de faible qualification). Les espaces urbains:squares, rues, placettes, aires de jeu... importent désormais autant si ce nest plus pour les habitants que les couleurs des portes ou des façades changées au cours de opération lourdes type PALULOS. Le traitement des espaces proches du logement ne signifie pas exclusivement le travail sur limage de la cité comme ont souvent tendance à croire les gestionnaires. La montée en puissance de limage de la ville nette, une ville sans trace dusagers, fait écran à une conception fine des espaces utiles. La simplicité nest pas forcément synonyme de laideur. Sans le spécialiser de manière trop rigide, lespace extérieur à proximité immédiate des résidences doit être hiérarchisé et organisé :sport, promenade, repos, circulation des vélos, pistes, jardinage etc. La cohabitation pose en effet la question de la bonne échelle de gestion : lassociation de quartier, sportive, culturelle, la municipalité, lEtat... Notons au passage que la gestion collective est une notion culturells tout a fait familière au Maghreb avec des pratiques anciennes de solidarité. Enfin, léclairage public des espaces de proximité contribue à limpression de bonne tenue et de sécurité. Sa bonne maintenance, en dépit des déprédations, apparaît prioritaire. Conclusion Les bailleurs qui souhaitent maintenir léquilibre financier de leur institution entendent améliorer limage des logements quils gèrent. La tentative de résidentialisation à tout prix des immeubles sociaux est vouée dans la majorité des cas à léchec. Ne tenant pas toujours assez compte des usagers et des pratiques, cette tendance risque de déboucher sur des quartiers en apparence aseptisés mais chers à entretenir dont les habitants détourneront lusage prévu des espaces. Laction publique apparait essentiellement réparatrice et vise constamment à rétablir ce qui aurait dû prévaloir, cest à dire le bon fonctionnement des parties communes et lespace public, parties visibles qui risquent daltérer sa crédibilité. Or lun des facteurs déterminants est la place «normale» des habitants dans leurs diversités culturelles dans le système institutionnel. En amont, la programmation du peuplement, des usages et de la mixité reposerait sur la cohabitation des différents groupes sociaux et ethniques. Mais en réalité cette mixité sappuie essentiellement sur les classes moyennes qui constituent le groupe stabilisateur. Or, lhétérogénéité nest pas la mixité (notamment en ce qui concerne le niveau économique des habitants). Ensuite, les groupes les plus concernés nont pas fait forcément le choix de la mixité; cest lun des paradoxes de la programmation de lhabitat dont la vocation est lamélioration des relations sociales. Dans ce cas, cest moins la mixité qui est mal vécue que la dévalorisation des trajectoires résidentielles des couches moyennes. Alors que les couches moyennes pensent leur logement dans le social comme seulement une étape dans leur cursus résidentiel, elles se retrouvent dans une situation où elle doivent jouer un rôle de stabilisateur. Elles sont alors plus affectées par les dégradations que connaît le quartier et sinstallent dans une position conflictuelle ou de repli plutôt que de dynamiseur de la vie locale. La cohabitation se trouvent ainsi troublée par la distance entre les représentations du statut résidentiel différencié de chaque groupe. Il parait donc important pour préserver la cohabitation et la mixité sociale darticuler loffre de logement à une politique de peuplement qui veille aux trajectoires résidentielles de chaque groupe. Les usages et leurs qualités sont tributaires de ces considérations. Il sagit de prévenir les «troubles de jouissance» dont sont accusés les migrants (bruit, odeurs, occupation de lespace par les enfants et les jeunes) afin de réduire les facteurs réels ou virtuels de conflits polarisés. Lautre trouble provient comme nous lavons signalé plus R. Bekkar - Usages différenciés et pratiques de cohabitation © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 38 ARQUITECTONICS 1 Ce travail de synthèse a fait lobjet dune première publication dans «La prise en compte de lusage», actes de séminaire, CSTB, 7 octobre 1999. Plan dUrbanisme, Construction et Architecture, Recherches, N° 22. Ces conclusions sont issues de mes différents travaux de recherches. Je tente de mettre en lumière la complexité des relations entre culture, espace et pratiques. Ces analyses forment une référence constante dans mes cours danthropologie de lespace. 2 H. Raymond, «Urbain, convivialité et culture», in les Annales de la Recherche Urbaine, n° 37, Plan Urbain, 1987-88, p. 3-8. 3 La «politique de la ville», cette action qui ne sintéresse dans la ville quà ses endroits malades, sans véritablement toucher à la sphère privée où se réalisent les bonnes affaires de la société moderne, nest peut-être, à bien y regarder, quune police de la ville, la réappropriation par lEtat dun projet dautogestion locale que lhétéronomie des lieux concernés rendait impossible et quil a transformé en laboratoire national des formes dassistance et de temporisation préventive modernes. Bibliographie Bekkar Rabia, Boumaza Nadir, Pinson Daniel, Familles maghrébines en France, lépreuve de la ville, Paris:P.U.F., (sous presse). Bekkar Rabia, Cycle de propreté, espaces et pratiques, Recherche IPRAUS:PCA, Paris, 1995. Bekkar Rabia, Lieux de lhabiter et sentiers de vie quotidienne des Maghrébins, in Trajectoires familiales et espaces de vie en milieu urbain, sous la direction de Y. Grafmeyer et F. Dansereau, Lyon:P.U.L., 1998. Chamboredon Jean-Claude, Lemaire Madeleine, «Proximité spatiale et distance sociale», in Revue Française de Sociologie, n° 11, 1970. Huet Bernard, Lambert Michèle, Toussaint Jean-Yves, Le logement collectif contemporain, Paris, M.E.T.L., Collections Recherche, n° 15, 1992. Pinson Daniel , Usage et architecture, Paris:LHarmattan, 1993. Raymond Henri, «Urbain, convivialité, culture», in Les Annales de la Recherche Urbaine, n° 37, Paris, 1988. Raymond Henri, LArchitecture, les aventures spatiales de la raison, Paris:, C.C.I., 1984. Villanova de Roselyne, Bekkar Rabia, Immigation et espaces habités, Paris:LHarmattan, 1994. haut du sentiment de déclassement du lieu dhabitation, déclassement social et par conséquent déclassement symbolique vécus par les couches moyennes. Ce sont ces espaces quil faut traiter pour améliorer leur performance. Les immigrés sont accueillis, logés dune manière relevant de la gestion sociale, ils sont alors des cohabitants à lessai, de passage. Lattribution de logement sociaux reste dans une logique dassistance fondée sur le statut détranger y compris pour ceux qui sont devenus Français par naturalisation (ils sont toujours perçus comme originaires de ...). Les immigrés se comportent alors en conséquence, cest à dire comme des habitants provisoires vivant en retrait par rapport à la vie du quartier. Par ailleurs il convient de rappeler que la plupart des quartiers de logements sociaux sont isolés et coupés des centres villes. Les transports sont rares et réduits parfois à un seul mode (bus). Or pour évaluer la qualité dun logement, laccès à la ville est tout aussi important que laménagement des espaces de proximité. Le décloisonnement des quartiers en les rapprochant des centres est une forme de déségrégation des usages urbains. Le droit à la ville ne signifie pas seulement la multiplication des équipements dans les cités mais aussi la liberté de flâner (R. Sennet) dans des lieux publics dune façon anonyme (jardin, rues commerçantes, etc.). Ce plaisir de circuler librement quoffre la ville doit être rendu accessible pour toutes les catégories sociales. Enfin, de nombreuses recherches montrent que les usages trouvent un épanouissement plus facile et sans gêner autrui dans la maison individuelle. Les maisons en bande et la maison ouvrière permettaient la combinaison de pratiques de lespace et des sociabilités de voisinage sans altérer la cohabitation. La distance sociale est estompée par le type spatial. Plusieurs expériences comme celle des Portugais dans le Val dOise et des Maghrébins à Décines (Rhône-Alpes) montrent quà travers la réhabilitation de maisons individuelles, ces populations inventent des espaces qui laissent la place à des métissages dusages qui ne contreviennent pas forcément aux normes établies. La maison individuelle est elle antinomique par rapport au logement social? © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 39 ARQUITECTONICS G. Conta - Une région alpine dans la cartographie du Moyen Age Ce que lhomme contemple peut être représenté dans sa réalité de choses visibles, qui sont forcément limitées; la cartographie, par contre, effectue, à travers un processus conceptuel, une reconstitution symbolique des éléments physiques et humains qui peuvent même arriver à englober le monde entier. Bien quapproximatives, les cartes antiques peuvent nous aider à parcourir quelques étapes de la progression accomplie par lhomme au cours des siècles dans la connaissance du paysage géographique. La production cartographique des XIIIe et XIVe siècles, qui marque le passage de la cartographie du haut Moyen Age à la redécouverte de Ptolémée au début du XVe siècle grâce aux études géographiques des humanistes, a apporté une maigre contribution à la connaissance non seulement dune région donnée, mais encore de lItalie ou des pays dEurope, la tenia pars mundi insérée dans lkoumène tripartite extrêmement schématique. Si on peut aisément deviner les liens qui existent entre lhistoire dun territoire et sa représentation cartographique, il est beaucoup moins facile de les vérifier ; à plus forte raison en ce qui concerne la première phase de la cartographie où le développement de la délinéation cartographique dune région qui témoigne dune progression difficile et chaotique des connaissances, doit être vu, sur les mappemondes ou sur les cartes à échelle réduite, dans un contexte cuménique. En outre, la représentation dune région des Alpes a des caractéristiques particulières. Bien que les territoires alpins soient, apparemment, ceux qui ont le moins de vie relationnelle, ils représentent dans la cartographie des éléments de continuité avec les régions limitrophes, mettant ainsi en évidence les liens réciproques plutôt que de constituer une limite, une barrière. Si avant la fin du XVIème siècle les répartitions politiques Une région alpine dans la cartographie du Moyen Age Gioia Conta Università degli studi di Pisa © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 40 ARQUITECTONICS napparaissent presque jamais, la fermeture que représente la chaîne alpine est souvent, à laube de la cartographie, un expédient graphique pour la définition de la péninsule sur le versant nord, même si lon sait que ce seront en grande partie les cartographes euxmêmes qui, accentuant graphiquement le rôle de séparation des montagnes et des rivières, feront naître plus tard la fameuse théorie des «frontières naturelles». Dans les représentations médiévales du monde, les rédacteurs suivent dun côté lautorité et le prestige de lAntiquité, cest-à-dire les témoignages littéraires des auteurs latins de lépoque impériale qui, directement ou indirectement, se sont intéressés à la géographie, et de lautre linfluence déterminante du Christianisme. La géographie fantastique sest beaucoup développée grâce aux innombrables légendes transmises par lAntiquité, avec leurs représentations dhommes et danimaux fabuleux, auxquelles se sont ajoutés les récits liés à la Bible et en particulier à la localisation du Paradis Terrestre (1). Les cartes cuméniques illustrent de façon visuelle linterprétation des textes classiques et la religion chrétienne des lettrés, qui sont dailleurs souvent des religieux; mais elles sont fort éloignées de la réalité géographique, étant centrées sur la représentation de Jérusalem. Les rapports de dimensions et de distances sont altérés, et souvent annulés, sur les deux mappemondes les plus connues, qui servaient alors de retables: celles dEbstorf et dHereford. La première, qui prend son nom de labbaye bénédictine dEbstorf près dÜlzen en Basse-Saxe, dessinée sur trente planches en pergamène dun diamètre de 3m583m56, y fut découverte en 1830 et fut détruite en 1943, lors dun bombardement sur Hanovre où elle était conservée depuis 1845 à la Société dHistoire. Cette mappemonde fut très certainement réalisée, autour de 1235-1239, à lendroit même où elle fut exposée dès ses origines, comme en témoigne la connaissance particulière de la région, si lon accepte lhypothèse que son rédacteur, daprès les études les plus récentes qui se basent sur des témoignages contemporains, fut un professeur de droit canon, langlais Gervaise de Tilbury (1150-1239 env.). A partir de 1223 (ou de 1235), il sinstalla à Ebstorf, où il fut probablement nommé prévôt de labbaye, après une intense vie détudes passée entre Bologne, la cour normande de Guillaume Il de Sicile et celle dOthon IV et de son neveu Othon de Lunebourg. Il est possible, selon certains spécialistes, que Gervaise ait été relayé par un moine du couvent Saint-Michel de Lunebourg qui, au XIIème siècle déjà, était un important centre culturel et qui est particulièrement mis en relief sur cette carte (2). De par sa forme et ses contenus, cette mappemonde représente un témoignage emblématique du climat culturel et éthique de la production cartographique du Moyen Age, ainsi que de ses conceptions géographiques: le Christ tout-puissant, représenté de façon à dominer lensemble du monde divisé en trois parties par la Mer Méditerranée, donne lorientation avec sa tête placée à lextrémité est, ses pieds à lextrémité ouest et ses deux mains aux extrémités nord et sud, Jérusalem se trouvant au centre. Son iconographie représente une somme du savoir médiéval, avec les très nombreux habitats indiqués par des châteaux et des tours, avec les éléments géographiques caractérisés par une recherche du dessin, avec les épisodes historiques et religieux les plus marquants, avec les mythes propres à limaginaire médiéval; elle est étoffée par les nombreuses légendes que Gervaise de Tilbury, auteur des Otia imperialia (1211), un ouvrage dhistoire qui connut un grand succès jusquau XVe siècle, tire en partie des Etymologies (livres XII et XIV) dIsidore de Séville et en partie des auteurs qui influencèrent le plus la cartographie médiévale, à savoir Solin, Honorius dAutun, Adam de Brême, Horace. Pour les villes, qui sont à coup sûr les éléments dominants du dessin, représentées par des châteaux diversement esquissés, avec une ou plusieurs portes et des créneaux, et pour la division © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 41 ARQUITECTONICS en provinces, lauteur utilise le Catalogus. Provinciarurn Italiae du VIIème siècle après J.C.; il sinspire également de sources contemporaines et montre une bonne connaissance de lEurope centrale surtout, écrivant en allemand à côté du latin. LItalie, en forme de triangle rectangle dont les cotés sont formés par les côtes de lAdriatique et de la Mer Tyrrhénienne, a la chaîne des Alpes pour hypoténuse. Comme cest généralement le cas pour les reliefs, elle est dessinée en lignes sinueuses jaunerouge réunies en faisceaux. A peu près au centre de la chaîne qui, de la côte ligure, arrive à lest jusquà la ville de Clemum (Gemona) avec une courbe accentuée entre elle et une seconde chaîne de montagnes parallèle, on trouve une rivière et trois villes. Dans cette région ceinte sur trois côtés par les montagnes, on reconnaît la terra inter montes qui, entre la fin du XIIème siècle et le début du XIIIème, a connu dimportants changements de pouvoir qui porteront, vers le milieu du siècle, à la domination de la maison des Tyrol. Les Alpes ny sont pas indiquées par leur nom; à lendroit où le Pô prend sa source, on trouve le nom dApennini montes; à lextrémité est de larc alpin, là où la chaîne bifurque, naît, directement de la montagne, une longue rivière représentée, comme le sont généralement les rivières, par deux lignes parallèles, tandis quà lextrémité ouest, toujours au sud de larc alpin, à peu près à la hauteur de la ville de Curia ( Coire, Chur) et à lest delle, on reconnaît la source dune rivière, elle aussi sans nom et indiquée par un petit cercle, qui, au bout dun court trajet, se jette dans la rivière qui coule du nord au nordest. Mais on pourrait linterpréter différemment et penser que cest la rivière dont la source se trouve à louest qui reçoit sur sa gauche, comme affluent, la rivière au long cours. Dans le premier cas, il sagirait de lAdige qui, après avoir reçu son affluent (lIsarco?), arrose Verona civitas (Vérone), Maistrix oppidum (Mestre) et se jette dans lAdriatique près de Venitia civitas (Venise). Dans le second cas, ce serait lAdige qui naîtrait près de Coire et recevrait lIsarco. Mais aucune de ces deux solutions nest satisfaisante car, dans le premier cas, la position de son principal affluent et celle de la ville plus au nord quarrose lIsarco est fausse, tandis que dans le deuxième cas se trouverait sur ce dernier une ville qui se trouve au contraire sur lAdige. Au nord de la chaîne des Alpes naissent sept rivières, dont lin (Inn) qui, avec le Salis (Salzach) entoure Urbs Salis quae et Limanum (luvasusn) dicitur (Salzburg) adossée à la montagne; à lest, comprise elle aussi entre deux rivières, se trouve Augusta (Augsbourg) et Curia, lancienne capitale des deux Rhéties. La longue rivière située entre les deux chaînes de montagne coule dans une ample vallée où se trouvent trois villes munies de tours, à savoir Triventina civitas (Trente), la ville la plus importante de la haute vallée de lAdige et siège de lévêché, une autre sans nom et, au-delà dune petite chaîne transversale, Brixia civitas. Il sagit très certainement de Bressanone (3) où, dans la seconde moitié du Xème siècle, fut transféré, de Sabiona, le siège de larchevêché et dont le premier nom de Prihsna fut très vite latinisé en PrixinaBrixina (4). Sa présence à côté de Trente a sans aucun doute une grande importance dans la distribution géographique du pouvoir ecclésiastique et politique de lépoque: ces deux principautés épiscopales sont toutes deux nées avec les grandes donations impériales du XIe siècle, qui établirent les limites des droits de comté. Ces deux villes, entourées de remparts et lieux de marchés (5), sont situées le long de laxe le plus important reliant lItalie à lAllemagne. Entre ces deux villes, la ville marchande de Bolzano a une signification particulière dans le parcours transalpin: située près du confluent de lIsarco et de lAdige (828: Bauzano; 975: in Pauzana valle, que lingua Teutisca Pozana; 1062: Bozen; 1223: in Bolzano), elle fut promue par lévêque de Trente Uldaric, après la donation du comté de Bolzano par lempereur Conrad en 1027 (6); dans ce centre vinicole connu dès le milieu du XIIème G. Conta - Une région alpine dans la cartographie du Moyen Age © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 42 ARQUITECTONICS siècle (comme le montre bien Bruno Andreolli dans lexposé préparé pour ces actes), il faut sans aucun doute reconnaître la ville sans nom indiquée sur la mappemonde dEbstorf. Dautre part, lidentification de ces trois villes ne correspond pas à celle de la seule rivière le long de laquelle elles sont représentées sur la mappemonde, car celle qui arrose Bressanone nest certainement pas celle de Trente et vice versa. Compte tenu des gros problèmes que pose parfois cette carte dans lidentification de régions entières, ou à cause de lomission de certaines autres, et compte tenu également que le territoire en question fait par contre lobjet dune description fiable, comme nous le verrons plus loin, lidentité de cette rivière ne nous paraît pas avoir beaucoup dimportance ici: par ailleurs, il était extrêmement difficile pour les habitants de la région comme pour les voyageurs, et donc pour les cartographes, davoir une idée claire du cours dune longue rivière et de ses affluents et du tracé reconnaissable et ininterrompu du bassin fluvial, au nord et au sud de la cuvette de Bolzano, de lIsarco et de lAdige (7). Si, en effet, Strabon, au ler siècle après J.C., pensait que lAdige était un affluent de llsarco (8), au milieu du XVe siècle, sur la carte de lAllemagne dite du Grand Ptolémée dEnrico Martello, la Rienz constitue le cours supérieur de lIsarco (9). Lhypothèse la plus crédible cependant, cest que cest bien lAdige (10) qui est dessiné sur cette mappemonde, si lon tient compte que la ville la plus importante représentée sur cette carte est Trente, qui donnait alors son nom à la région du Haut-Adige, à savoir vallis Tridentina (11), avant lutilisation, à partir du début du XIIème siècle, du nom de provincia Athesina, puis, vers le XIVème siècle, de territoire an der Etsch (12). Pour en revenir à la mappemonde, en ce qui concerne le relief dessiné transversalement au cours de la rivière et à la chaîne de montagnes au sud, avec un trait plus simplifié par rapport aux traits sinueux utilisés habituellement, et adossé à la vignette correspondant à Bolzano, sa présence témoigne à coup sûr dune connaissance de la région qui na rien de superficielle: il souligne une césure, un obstacle montagneux qui obstrue le parcours de la vallée, plus quune délinéation générale et symbolique caractérisant un relief important. Il sagit dune montagne sans nom, pour laquelle on peut proposer plusieurs hypothèses. Si cette montagne quasiment adossée à la vignette indiquant la ville de Bolzano semble représenter le Pausanum montem, qui nostro vocabulo Pocyn dicitur du chanoine Vincent de Prague qui, vers le milieu du XIIème siècle, vante son vin superbe (13), à lévidence déjà internationalement connu, sa position se réfère à une zone montagneuse facilement identifiable. Dun côté en effet, entre Bolzano et Bressanone, la vallée de lIsarco semble se fermer dans le resserrement de Chiusa, dominée par le mont Sabiona, où se trouvait le plus ancien poste de douane de la vallée de lIsarco, la clusa de Sabione, mentionnée dès 1027 (14); de lautre, à une époque imprécise le long du tracé de la route menant au Brenner, qui avait été le col le plus fréquenté dans la partie est des Alpes dès les premiers siècles de notre ère (15), au nord de Bolzano, des éboulis avaient obstrué la route qui longeait la gorge de la rivière. Il avait fallu faire une déviation par le haut-plateau du Renon, à plus de 1100 mètres daltitude. La route parcourant la vallée de lIsarco entre Cardano et Colma (pei del Eysack, zwischen Bolzen und Trostperch) ne sera réouverte quen 1314, grâce aux travaux financés par lentrepreneur de Bolzano Heinrich Kunter. Une douane sera instituée à Colma (16). Cette route médiévale, encore reconnaissable par endroits, reliait Bolzano à Rencio doù partait la montée vers Collalbo, puis continuait vers Longomoso et Longostagno; après léglise romane Santa Verena, elle redescendait vers Colma dans la vallée de lIsarco. Le tracé de cette route est dailleurs attesté par les itinéraires de voyage, entre autres ceux des passages très détaillés des empereurs allemands en Italie à partir du Xe siècle et par de nombreuses attestations concernant le trafic in monte Ritena (17). Il sagit © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 49 ARQUITECTONICS 1286 les régions du Tyrol et de la Carinthie se trouvèrent entre les mains dun seul et unique prince, les communications, même transversales, connurent un essor particulier à la suite de la réunion de lAutriche, de la Styrie, de la Carniole, de la Carinthie et du Tyrol sous la domination des Habsbourg. Outre les éléments itinéraires, les comptes rendus de voyage peuvent contenir un autre type dinformations qui, sous la forme de notes descriptives ou de précisions sur lenvironnement, assez rares, il est vrai, dans les textes des XIIIème-XIVème siècles, témoignent dune façon plus directe de la connaissance des lieux, à travers laquelle se dessine peu à peu limage géographique du voyageur de lépoque et de ses éventuels lecteurs. Si le conseil dAlbert von Stade déviter le Fustertal, parce que trop chère et sans grandes possibilités dhébergement (et sic transibis Pusterdai carissima sunt tempora et: mala hospitia), nest quune note de couleur, beaucoup plus intéressantes sont les descriptions qui, parmi toutes les difficultés du voyage, mettent en évidence lhostilité de la montagne et de sa nature non humanisée. durch unfruchtbare Gegenden, wilde Gebirge, ausgedenhte Wãlder und auf schlüpfrigen Wegen se déroule par exemple, en mars 1004, le voyage du roi Henri II et de son armée descendant dAugsbourg, à travers le Haut-Adige, vers Rome (52). Remarques particulièrement propres à un motif littéraire, celui de linhospitalité de la montagne, déjà bien enraciné dans limaginaire des Romains et qui devait durer bien après lépoque humaniste, quand un plus vif intérêt et une nouvelle curiosité envers lenvironnement nous laisseront dans la seconde moitié du XVe siècle, avec Conrat von Grünenberg et Felix Faber, les belles pages de leur voyage à travers cette région (53). G. Conta - Une région alpine dans la cartographie du Moyen Age 1 WOOWARD, 1987, p. 286-370. 2 MILLER, Mappae mundi, V, 1896; GRIBAUDI, 1903; pour la tradition et la datation ARENTZEN, 1984, p. 138-147; KLEMP, 1986, p. 183-185; WOOWARD, 1987, p. 307; LAGO, II, 1992, p. 105-109. Linscription au-dessus de Lüneburg: Belmot pinxit 1284 a très certainement été ajoutée a posteriori (WOOWARD). 3 Et pas Brescia, CAPELLO, 1976, P. 41; mais déjà MILLER, 1900, p. 36 et BARTOLINI, 1922, p. 88. 4 VONFICHT, 1981, p. 563-569. 5 ROGGER, 1979, p. 177-191; pour lurbanisme de Trente au Moyen Age, BOCCHI-ORADINI, 1983, p. 31-63. 6 HYE, 1991, p. 191-202. 7 CONTA, 1991, p. 72-73. 8 STRAB, IV 6. 9 Florence, Bibliothèque Nationale, Magliabechiano XIII 16. 10 De même MILLER, 1900, p. 34; LAGO, 1992, p. 108, pense au contraire quil sagit de lIsarco. 11 OTTO VON FREISING , p. 370. 12 RIEDMANN, 1991, p. 149-150. 13 RIEDMANN, 1991, p. 151-152. 14 SANTIFALLER, 1929, p. 23-24, n.18; STOLZ, 1953, p. 19. 15 Sur la fréquentation des cols du Brenner et de Resia à lépoque romaine, CONTA, 1990, p. 226-232. 16 STOLZ, 1953, p. 118-119; MUMELTER, 1984; HYE, 1987, p. 151; NÔSSING, 1986, p. 88-95; STAMPFER, 1986, p. 96-114. 17 M.G.D., 144, n. 102 (1027); HUTER, 1937, I, p. 181, n.359 (1177); 1949, II, p. 87, n. 614 (1211); SANTIFALLER, 1929, p. 138, n. 131 (1256). © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 50 ARQUITECTONICS 18 HASSINGER, 1978, p. 331-335; 357-362; KELLENBENZ, 1987, p. 27-46. 19 CRONE, 1954; KLEMP, 1986, p. 290-291; WOOWARD, 1987, p. 309. 20 MILLER, 1895; WOOWARD, 1987, p. 287; p. 302-303. 21 CAPELLO, 1976, p. 1-19. 22 CAMPBELL, 1987, p. 371-463. 23 Rome, Biblioteca Apostolica Vaticana code Ms. Vat. Lat. 1960. DEGENHART-SCHMITT, 1973, p. 1-137. 24 HARVEY, 1987, p. 478-489. 25 La première est conservée à Vérone, Biblioteca Civica: ALMAGIÀ, 1929, p. 5, pl. VII; HARVEY, 1980, p. 59, la seconde à Venise, Archivio di Stato: ALMAGIÀ, 1929, p. 11, pl. XI; HARVEY, 1987, p. 478-479. Pour la peinture illustrant lépisode de la guerre de 1437-41 entre Milan et Venise: ALMAGIÀ, 1929, p. 9. 26 RIEDMANN, 1988, p. 367. 27 MILANESI, 1992, p. 38-45. 28 FEUERSTEIN, 1918, p. 341-345; KINZL, 1970, p. 599-606; CONTA, c.s. 29 SCHNELLBÔGL, 1966, p. 11-26. 30 MILLER, 1916, p. XIII-XX; BOSIO, 1983, p. 165-172. 31 LIEB, 1970; WEBER, 1976, p. 9. 32 Certaines vignettes ont des caractéristiques typiquement médiévales, comme celles qua repérées LEVI, 1978, p. 160. 33 Les cartes itinéraires les mieux conservées sont celles de Matthew Paris (milieu du XIIIe s.) et la carte Gough de la Grande-Bretagne (1360 env.), VAUGHAN, 1958, p. 235-250; HARVEY, 1987, p. 473, pì. 38-39; 496, pl. 40. 34 NEBENZAHL, 1986; MILANESI, 1992, p. 40. 35 KRÜGER, 1974; LINDGREN, 1987, p. 180-181. 36 CONTA, 1996, p. 178-190. 37 HEGER, 1970. Le nom dErla est plus correct par rapport à lappellation plus connue dEllenbrechtskirchen. 38 MGH, Arnoldi chronica Slavorum, éd. Georg Heinrich Pertz, Hannover, 1868, p. 292. 39 MGH Scriptores, XVI, Hannover, 1858, p. 335-341; STOPANI, 1991, p. 97-108. 40 SPRINGER, 1950, p. 102-103; STOPANI, 1991, p. 121-124. 41 RENOUARD, 1962; STOPANI, 1991, p. 109-119. En 1220, il prit position apuci Bozanum in prato le long de la route qui le conduisait à Rome pour son couronnement, comme le rappelle également Giuseppe Albertoni dans ces actes. 42 HEGER, 1970, p. 189-191. 43 LUDWIG, 1897, p. 104-109; HEGER, 1970, p. 189. 44 VAUGAN, 1958, p. 247-250. 45 PEYER, 1990, p. 31-215. 46 OTTO VON FREISING, p. 370 et suiv. 47 CONTA, 1996, p. 166-167; PERNTER, 1996, p. 496-508. 48 GREDIG-STEINMANN, 1992; RINGEL, 1996, p. 261-276. 49 Une alternative légèrement plus à lest, bien que considérée encore insueta en 1326, était la route de Plezzo et le col du Predil, TUCCI, 1977, p.351-355. 50 Cet itinéraire était déjà suivi à lépoque romaine, sur le parcours Aquileia-Virunum, BOSIO, 1970, p. 149-156. 51 RIEDMANN, 1977, p. 115. 52 RIEDMANN, 1991, p. 151. 53 GOLDFRIEDRICH, 1912, p. 14; GARBER, Bozen in Reisebuch, 1923; ID., Die Reisen des Felix Faber, 1923, p. 240-243. Pour les voyages à travers cette régsion aux XVe et XVIe siècles, CONTA, 1996, p. 181-190. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 51 ARQUITECTONICS M. Cardeira - Lespace du tourisme dans lanthropologie de lespace: quelques réflexions Jai récemment décidé de centrer mes recherches anthropologiques sur certains phénomènes découlant du tourisme international, surtout ceux qui sont directement en relation avec la «consommation des lieux» [Urry 1997 (1995)] exotiques et la staged authenticity, l«authenticité mise en scène» [Mac Cannel 1989 (1976); Harkin 1995, entre autres]. Plusieurs raisons dordre pragmatique mont poussée à prendre cette décision, mais la plus importante - qui sest imposée au cours dun travail de terrain de deux ans dans un milieu «traditionnel» urbain au Maroc - est liée à la nécessité dinsérer un «terrain» construit artificiellement (comme cest toujours le cas) à des fins de recherche dans une «échelle» plus vaste, éventuellement plus proche du réel, qui permettrait de suivre le parcours de sa globalisation. Jaurais bien sûr pu me pencher en priorité sur le canal des médias, par exemple, et étudier leur impact dans la construction des images identitaires (comme Susan Ossman la elle-même brillamment fait en 1996). Si jai préféré laire du tourisme, cest que jai été sensible au fait que sa matière brute est constituée de personnes, et à la réflexion que, dans la plupart des milieux urbains marocains, les touristes sont finalement des «habitants fluctuants» de la médina -des individus qui participent activement, bien que de façon éphémère, à un processus réciproque de «négociations identitaires» et «spatiales»-, et que moi-même, en temps quanthropologue, je participe à ce processus. Mais, à travers ce bref article, je voudrais surtout défendre lidée que le tourisme, ou plutôt lensemble des phénomènes socioculturels qui en découlent, est un «terrain» (terme qui sous-entend toujours une dimension artificielle) privilégié pour la problématisation des grandes questions anthropologiques contemporaines, en rapport particulièrement avec lanthropologie de lespace. Autrement dit, le tourisme est un thème anthropologiquement «bon à penser» ou un bon topique -facilement décomposé en Lespace du tourisme dans lanthropologie de lespace: quelques réflexions Maria Cardeira da Silva © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 52 ARQUITECTONICS sousaires thématiques et en terrains qui peuvent se désarticuler et se réarticuler de façon pratique et utile, en fournissant des objets, des concepts et des instruments danalyse intéressants pour travailler dautres thématiques. Si lon part du principe que lanthropologie de lespace se construit de lintérieur vers lextérieur, cest-à-dire que cest un champ construit en réseau (et en réseaux dintérêts, à différents niveaux), le tourisme peut être compris comme une portion de ce réseau en même temps quil facilite linsertion dans les réseaux plus vastes de la transdisciplinarité. En effet, des réponses recueillies dès 1984 par Thuens [cf. Sharpley 1994] auprès de trente-sept spécialistes du tourisme international, ressort la nécessité dune intervention interdisciplinaire sur le tourisme. Un débat, dailleurs peu intéressant selon moi, est justement en vigueur en épistémologie des sciences sur le respect de la distinction entre anthropologie et sociologie du tourisme et leurs différentes contributions dans la connaissance en ce domaine [Sharpley 1994]. Un autre thème plus intéressant de lenquête de Thuens concerne les asymétries existant entre les différentes disciplines participantes: économistes et géographes ont bien mieux accepté les contributions des sociologues et anthropologues que ces derniers nont reçu les leurs. Cette situation reflète une préférence pour des approches qualitatives. Au-delà, il est intéressant de noter que, même du point de vue épistémologique, le tourisme est un thème stimulant, et dautant plus dans un cadre inter/transdisciplinaire. Mais dans le cas spécifique de lanthropologie, il est précisément générateur dune des plus grandes angoisses, celle de la déterritorialisation de la culture. Comme Hastrup et Olwig [1997] lont noté, les anthropologues, qui contestent la notion de «culture» telle quils en ont eux-mêmes forgé et vulgarisé le concept- cette même culture quils ont aussi territorialisée sur leurs «terrains» de recherche [Appadurai 1991] -, se voient toujours plus souvent assaillis et consultés par les nouveaux «producteurs» de culture (agents locaux de la culture et du patrimoine) impatients de créer des «identités culturelles», plus difficile encore, des «identités locales». Ce processus est en relation directe avec des phénomènes évidents dans le cadre de la promotion touristique, qui englobent la commodization of culture (la transformation de la culture) en «biens culturels de consommation» [Graburn 1976, Cohen 1988, Appadurai 1986, Urry 1997, 1995 etc.] et sa conséquente mercantilization (mercantilisation). Cest un problème qui pourrait culpabiliser les anthropologues et les amener à labandon pur et simple de concepts comme «terrain» et «culture» sur lesquels lanthropologie a forgé son identité disciplinaire. Mais des mesures si drastiques ne sont pas nécessaires et encore moins valides. En effet comme la souligné Barth [1922], lidée de «terrain» peut et doit être envisagée non comme une «localité», mais comme un «terrain de relations». En ce sens, les «études de terrain» restent pertinentes au-delà de lidée de délimitation spatiale qui les définit selon le mode classique. Hastrup et Olwig [1997] ont ainsi à juste titre remarqué que lanthropologie doit aujourdhui développer un processus inverse dans sa stratégie dinvestigation. Si auparavant elle se contentait de «cartographier» la culture, en dessinant des «lieux» et des «espaces» en accord avec sa stratégie dinvestigation [guère moins politique que le tracé des frontières coloniales], aujourdhui des études ethnographiques riches et affinées sont nécessaires à lanalyse des catégories de l«espace» et du «lieu» et de lutilisation qui en est faite en termes de relations humaines. Dans cette perspective, la notion de «culture» ne doit pas être abandonnée mais bien «reterritorialisée», reformulée à la lumière des conceptions quont du «lieu» ceux mêmes qui lhabitent ou lutilisent; autrement dit, on peut sans inconvénient donner un «territoire» à la «culture» à partir du moment où celle-ci se définit par elle-même. Une fois encore, le tourisme est ici mis en évidence comme un © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 53 ARQUITECTONICS thème anthropologiquement «bon à penser» dans la mesure où il ouvre tout un cadre de discussions autour de la perception de «lieu», en commençant par lidée même d«espace» et de «lieu touristique» [Miossec 1976, et autres]. Lintérêt du tourisme en temps quunivers danalyse saccentue encore si nous considérons le «terrain» en tant que «zone de contact» [Pratt, 1992]; on peut alors aller plus loin et, suivant Appadurai [1990, 1991], définir le monde comme une série d«ethnoscapes» dont les lieux didentification culturellement construits souvent ne coïncident pas avec leurs localisations physiques. Lidée de «déterritorialisation de la culture», en rapport avec toute une discussion autour de lethnographe/«auteur» et «coauteur», a aussi poussé lanthropologie à actualiser et à affiner ses méthodes «descriptives» de la réalité. Aujourdhui, lécriture en tant que forme descriptive privilégiée du savoir anthropologique est perçue comme obsolète et inadéquate pour rendre compte dune anthropologie multisited («multisituée») [Marcus, à paraître], et de nouvelles formes de «faire» de lethnographie commencent à apparaître. Le film se présente comme un support privilégié pour mettre en évidence de façon plus transparente les procédés de lauteur-anthropologue. Et le tourisme a déjà expérimenté de façon significative cette nouvelle expression (Cannibal Tours de ORourke, 1987, par exemple, est déjà devenu un classique). Par-delà les défis méthodologiques et conceptuels que le tourisme pose à lanthropologie, il faut aussi noter sa place importante au carrefour de différentes préoccupations culturelles postmodernes. Il touche à la plupart des thématiques fondamentales qui constituent le champ aux contours fluides des cultural studies: interculturalité [ou transculturalité], études postcoloniales, médias, consommation, ethnicité, etc. [voir notamment Cohen 1971, 1986, Bowman 1989, Sinclair 1997]. La vogue que celles-ci connaissent outre-Manche et outre-Atlantique justifie la disproportion entre la production bibliographique relative à lanthropologie/ethnologie du tourisme anglo-saxon [abondante] et son équivalent francophone [plus clairsemée]. Ainsi le Belge Wikin [1995], qui a rédigé un petit essai sur le rôle des guides dans la négociation du «lieu touristique» et dans le processus d«enchantement» [Goffman 1959] -daprès son expérience personnelle de touriste au Marocse lamente du manque danalyses anthropologiques publiées (ou même traduites) en français. Mais, pour revenir au défi posé à lanthropologie par la «déterritorialisation de la culture», celle-ci nimplique évidemment pas que lespace en tant que catégorie conceptuelle perde son rôle de marqueur constitutif des identités [quelles soient collectives ou individuelles]. Je crois, au contraire, que le tourisme renforce son importance à ce niveau: si lespace a perdu de son efficacité comme «marqueur de circonscription culturelle», il en a gagné comme «vecteur de négociations identitaires» à différents niveaux culturels, sociaux et individuels. En premier lieu, si nous nous plaçons au niveau des motivations du touriste [Dann 1981, Mac Cannell 1989 (1976)], nous rencontrons, dans une perspective durkheimienne, lidée danomie. Les gens ont perdu le sens du lieu et de lappartenance; mais ils continuent à croire que ce sens existe dans dautres cultures. Toute la terminologie utilisée pour décrire les processus psychosociaux qui justifient le mouvement touristique appartient au champ lexical de lespace et se trouve dune certaine façon synthétisée dans la notion d«échappée» [Cohen et Taylor 1993 (1992)] dun espace de «non-lieux» [Augé 1992] vers un espace de «lieux». Ces «lieux» peuvent se situer ailleurs dans lespace [tourisme de lexotisme] ou dans le temps [tourisme dhéritage: Lowenthal 1990] mais continuent à être compris et recherchés comme les réduits dune «authenticité» [MacCannell 1976] perdue et comme des lieux commoditiziced [Urry 1996, Appadurai 1986, etc.]. Les M. Cardeira - Lespace du tourisme dans lanthropologie de lespace: quelques réflexions © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 54 ARQUITECTONICS identités se reconstruisent non par la circonscription dun espace extérieur [frontière] mais par des mouvements divergents - plus ou moins périodiques, plus ou moins contrôlés - de fuite. Une analyse plus fine démontrerait encore que le choix dune destination (transformée en bien de consommation par le marketing touristique) fonctionne aussi comme un marqueur de statut social, généralement associé au degré dexotisme et à la distance du lieu de départ, révélateur du potentiel socioéconomique du consommateur [Urry 1991]. Ces processus imaginaires de fuite se traduisent ensuite en mises en scène de lauthenticité [staged authenticity]. MacCannel [1976] la démontré en réutilisant les concepts de Goffman [1959], notamment ceux de frontstage (avant-scène) et backstage (fond de scène), pour les appliquer aux «théâtres» locaux et aux coulisses où elles se déroulent [restaurants, spectacles folkloriques, etc.], mettant ainsi en évidence une spatialisation des relations entre host and guest (hôte et invité) [Smith 1978]. Malgré le fait que le tourisme défie lanthropologie et particulièrement lanthropologie de lespace en reconsidérant les positions classiques, il est vrai aussi quil présente certaines caractéristiques dont lanalyse semble être la vocation historique de cette discipline. Comme lont noté Truner et Ash [1975] et Cazes [1989], les principaux flux touristiques transnationaux semblent suivre une orientation nord/sud, contraire à celle des flux de travail, reproduisant dans de nombreux cas les parcours coloniaux que lanthropologie classique a accompagnés de près. Par ailleurs, les processus touristiques engagent nécessairement deux partenaires - désignés classiquement dans la littérature anglo-saxonne, et surtout depuis luvre coordonnée par Valene Smith [1978], comme hosts and guests (hôtes et invités). Indépendamment de la discussion quont pu provoquer ces désignations, le fait est que le tourisme repose inévitablement sur une relation entre deux parties et que le principe d«altérité» est toujours présent, dautant quil constitue un des «produits» de la culture les plus sujets à la mercantilisation dans lindustrie du tourisme. Ceci étant, aucune autre discipline nest aussi adéquate à lanalyse des processus engendrés par les relations interpersonnelles comme de la construction des représentations qui les définissent. Cela ne veut évidemment pas dire que lanthropologie doive se limiter à reproduire ses pratiques classiques en les appliquant désormais à des processus qui, dans certaines circonstances, semblent répéter des cadres politiques, économiques et socioculturels façonnés par dautres époques. Il est évident que, si lanthropologie sest assujettie à un processus évolutif en termes méthodologiques et conceptuels, les relations transnationales et interculturelles ont aussi souffert daltérations historico-politiques significatives. Par exemple, en ce qui concerne lOrient et sa consommation, au contraire de ce qui a été dit à propos de lorientalisme (notamment celui décrit par Said [1978]), lexotisme moderne (ou postmoderne) est produit dans un cadre interactif où lindigène lui-même joue un rôle important dans la construction dun «lieu de destination exotique du touriste» [Urbain 1991, Winkin 1995, entre autres]. Et ce mécanisme réflexif déclenche dautres processus identitaires parmi lesquels des comportements «territoriaux». Ceci étant, la rencontre touristique, bien quelle revienne à offrir à lanthropologie un univers bipartite réconfortant en lui permettant le recyclage de son know how (savoirfaire) en relation à un «autre», loblige à des reformulations drastiques dans sa méthode dobservation et son appareil conceptuel. Le «natif» déterritorialisé, actif, manipulant contextuellement son self en accord avec ses partenaires est en effet un autre beaucoup plus problématique que le natif territorialisé, passif et indifférencié. Les choses deviennent encore plus difficiles si nous considérons que la rencontre touristique est dialectique et que les mêmes processus transformationnels et identitaires sont évidemment à luvre © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 55 ARQUITECTONICS chez le touriste, qui est aujourdhui beaucoup plus quun numéro anonyme dans un quelconque package du tourisme de masse comme le prétendaient les premières études sociologiques. Une grande partie dentre elles (même les plus intéressantes comme celles de MacCannell) adoptaient une position durkheimienne devant les flux touristiques en insistant sur lidée de conformité et en recherchant des raisons dordre social aux mouvements de masse. Mais les formes variées (presque personnalisées) des rencontres touristiques contemporaines et les effets réciproques dans les négociations autoidentitaires de leurs participants semblent rétifs à ce type dapproche, et les microanalyses inspirées par un interactionisme symbolique leur conviennent davantage. Les chiffres, que lanthropologie méprise si souvent mais qui ici sont largement significatifs, démontrent que le tourisme est la plus grande industrie au niveau mondial et que les flux touristiques internationaux augmentent de façon exponentielle. Or ce phénomène nest évidemment pas étranger aux processus culturels contemporains. Pour en rendre compte, lanthropologie a nécessairement à articuler une perspective micro avec une perspective macro. À nouveau, le tourisme charme lanthropologue en le défiant sur ses terrains traditionnels. Cest en «maintenant un regard aigu sur les problèmes inhérents à la théorie et à la méthode anthropologiques quil sera possible de les voir comme des objectifs productifs pour des recherches ethnographiques plus larges» [Hastrup et Olwig, 1997]. Bibliographie Appadurai A., «Introduction: Commodities and the politics of value», in The Social Live of Things. Commodities in Cultural Perspective, 1986. Appadurai A., Global Ethnoscapes. Notes and Queries for a Transnational Anthropology, in Richard Fox, Recapturing Anthropology. Working in Present, Santa Fe, School of American Research Press,1991. Appadurai A., «Disjuncture and difference in the global cultural economy», 1991. Augé M., Non lieux, Paris, 1992. Augé M., LImpossible Voyage. Le Tourisme et ses Images, Paris, Payot et Rivages, 1997. Barth F., «Towards greater naturalism in conceptualizing societies», in Kuper A. (ed.), Conceptualizin Societies, Londres, Routledge, 1922. Bowman G., «Fucking tourists. 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Ne devrait-elle pas être plutôt avant tout une anthropologie de lurbain, en entendant le sujet comme singulier, reconnaissable parfois ou tour à tour dans dautres sociétés, dans dautres moments historiques, ce qui obligerait le scientifique social à travailler avec des outils et des stratégies spécifiques, valides uniquement relativement au passé et à dautres lieux? Au sens large, pourraient avoir raison ceux qui notent, pas nécessairement de façon critique, que les bases théoriques établies par lécole de Chicago pour une science sociale de la ville nont été en réalité que celles de létude du processus de modernisation en général, cest-à-dire du processus dindustrialisation, de bureaucratisation, de politisation, etc. Ce courant mené par Park, Burguess et Wirth dans le Chicago des années vingt et trente, qui appliquait pour la première fois des méthodes qualitatives et comparatistes typiquement anthropologiques à des sujets non exotiques, élaborait ses propositions analytiques précisément à partir de la constatation que le trait qui définit la culture urbaine est son inexistence en tant que substance dotée duniformité. Si cette culture urbaine à connaître était en réalité quelque chose, elle ne pouvait consister quen un réseau serré de rapports chroniquement précaires, une prolifération infinie de centres souvent invisibles, une trame de liens sociaux sporadiques, bien que parfois intenses, et un conglomérat sans grande cohésion de composantes groupales et individuelles. Ethnographie des espaces publics Manuel Delgado Ruiz Département danthropologie sociale Université de Barcelone M. Delgado - Ethnographie des espaces publics © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 58 ARQUITECTONICS Ainsi conçue, la ville était un domaine de dispersion et dhétérogénéité sur lequel le contrôle politique direct était difficile ou impossible et où une multitude de subcultures autonomes superposées ou sécantes faisaient front contre lintégration à laquelle on essayait sans succès de les soumettre. La ville était alors perçue comme un creuset de micro-sociétés, entre lesquelles la transition était parfois abrupte et pouvait laisser place à une énorme quantité dinterstices et intervalles, lesquels étaient immédiatement habités par toutes sortes de marginaux et de déserteurs. La ville était vue de cette façon comme un organisme doté de vie mais manquant desprit, cest-à-dire sans ce champ représentationnel dans lequel Durkheim voulait voir, en y projetant des termes sacrés, les principes axiomatiques et moraux qui devaient soutenir un pacte sociétaire, un milieu dans lequel saggloméraient des intérêts et identités incompatibles entre eux, que souvent maintenait unis lélément même qui les séparait, cest-à-dire lhostilité ou, dans le meilleur des cas, lindifférence. Si on ne peut pas parler de «culture urbaine» à la façon dune cosmovision ou cosmologie, lurbain nest pas non plus à proprement parler une structure sociale clairement schématisable, dotée dorganes et de fonctions régulières. Elle ne pouvait donc même pas être associée à une morphologie matérielle, un sol. Une anthropologie urbaine ne peut donc apparaître que condamnée à soccuper de structures liquides, daxes qui organisent autour deux la vie sociale, mais qui ne sont presque pas des institutions stables, mais une palette dinstants, dondes, de situations, de cadences, dirrégularités, de confluences, de carrefours, de collisions, de fluctuations... Par ailleurs, la ville peut, pour la même raison, se constituer comme sujet légitime détudes, pas tellement - comme on pourrait en avoir limpression- à la manière dune ressource salutaire pour lethnologue rapatrié de force, qui revient chez les siens et se voit obligé de rivaliser avec les sociologues dans des domaines qui lui ont appartenu. Ce que vient reconnaître ce comparateur de cultures, cest la manière dont la diversité humaine, que lOccident, dans son expansion, a placée en instance de disparition, est venue se reproduire dans son propre sein. Dans le temps même où lexotique séteignait dans ces territoires lointains où lanthropologue avait été envoyé, de vieilles et de nouvelles formes de différentiation culturelle réapparaissaient à labri des villes. Cest ainsi que les sociétés «primitives» - dans le sens durkheimien d«élémentaires»-, qui ont été la raison première de lanthropologie comme discipline scientifique, ne peuvent plus survivre que sous la protection de lanonymat urbain. La tâche de lethnologue urbain consiste alors à montrer de quoi est composée une société apparemment massive, quels sont les éléments constituants qui se cachent derrière cette indifférenciation, laquelle est en réalité une astuce adaptative grâce à quoi les distinctions résistent à lintégration forcée, une ruse utilisée par les espèces culturelles dans toute leur variété pour se moquer des pièges posés par leurs prédateurs. Lurbain -que, nous lavons vu, on ne doit pas confondre avec la ville comme sujet détudeconstitue un style de vie marqué par la prolifération de chaînes relationnelles délocalisées et précaires, dans lequel la mobilité spatiale soutient la quotidienneté. Linstabilité devient alors un instrument paradoxal de structuration, qui détermine à son tour un ensemble dusages et de représentations singulières dun espace jamais pleinement territorialisé, cest-à-dire sans repères ni limites définitifs. Dans les espaces urbanisés, les liens sont de préférence lâches et libres, les échanges apparaissent dans une large mesure comme non programmés, les rencontres les plus stratégiques peuvent être fortuites, lincertitude domine à propos dinteractions imminentes, des informations déterminantes peuvent être obtenues par hasard et la majeure partie des contacts sociaux interviennent entre inconnus ou connus seulement «de vue». Lurbain consiste, plutôt, en un travail du social sur lui-même, le spectacle de la société urbaine «à luvre», se faisant et se défaisant, se bâtissant avec des matériaux © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 65 ARQUITECTONICS on constate que les usages spatiaux varient non seulement en fonction des processus sociaux et symboliques qui les génèrent mais aussi de leur champ dapplication, de leur légitimité, de leur degré dofficialisation et du contexte sociohistorique. Toutefois, la distinction de dimensions de natures diverses entraîne le risque de dissimuler ce que chacune delles doit à la simultanéité, à la duplicité et à la relative indétermination des usages. Reprenant lexpression de Michel De Certeau, nous dirons que lespace manifeste de manière privilégiée le «mou» qui caractérise la culture5. On retrouve donc dans les pratiques de lespace les propres difficultés posées par lanalyse des processus culturels, souvent masquées par les divisions arbitraires de la réalité sociale (social/symbolique, matériel/idéel, substantif/relationnel, individuel/collectif, objectif/subjectif...). Classification et genèse sociale des espaces La séparation analytique de la localisation des autres «attributs spatiaux6» présente a priori le mérite de différencier lemplacement (dans un ensemble) des qualités spatiales des objets et des endroits. De prime abord, les uns et les autres tendent à renvoyer à l«ordre», socialement construit, de l«être-là»7. Leur aptitude à situer les individus et les choses dans un ensemble légitime, en apparence, la manière hypostatique de les traiter dans la pratique. De même le regain dintérêt pour le local et les processus sociaux de l«être-ensemble», repérable chez un auteur comme Maffesoli, risque toujours de déboucher sur lautonomisation du lieu au détriment de la «tribu»8; en effet, lethnographie démontre que la tendance à attribuer à lendroit une valeur substantive est un recours habituel dans le jeu social. Le localisme et la défense des liens des agents à une entité nationale, etc., en sont des exemples habituels dans les États modernes et fortement bureaucratisés9. Cependant, alors que la notion abstraite d«espace» prédispose à réserver un statut particulier au territoire, aux contingences matérielles et aux distances, létude de ceux-ci la dissout en rappelant quils objectivent un «rapport social». Le rappel de la genèse sociale et culturelle de lenvironnement ne doit pas dissimuler le caractère contraignant (donc, constituant) des espaces «constitués» (historiquement et socialement). Deux exemples, dont lévidence épargne lobligation de les développer dans le cadre de cet article, se suffisent à eux-mêmes pour rappeler à notre attention les conséquences humaines de la structuration du milieu matériel et social. Les situations limites de discapacité physique ou de précarité sociale et économique (logements, cités) soulignent bien limportance corporelle, personnelle et groupale des coordonnées spatiales. La structure de lespace et des choses, leur incorporation dans le système de dispositions des agents10 , et la manière dont ceux-ci contribuent à la reproduire ou à la modifier11 , intéressent au premier chef lanalyse des processus identitaires. Les dimensions spatiales sont donc inséparables des «formes concrètes de production et dappropriation individuelles et sociales12 ». Contrairement aux apparences, lendroit ne tient pas sa valeur sociale du (seul) fait que toute pratique soit «localisée»13 . Ce sont les agents et les groupes sociaux (en fonction de leur position et de leur implication dans lespace social) qui convertissent lendroit en «lieu» significatif14 (approprié au champ) et lui attribuent (consciemment ou inconsciemment) une efficacité sociale (individuelle ou collective). Toute la portée connotative et pratique de «la nation», «le pays», «la maison», «le coin», «la chambre», «la place»... ou du «parcours», en dépend. Les opérations culturelles concernant lespace ou limpliquant (orienter, délimiter, localiser, ordonner, construire, nommer, dénommer...) tiennent leurs principales caractéristiques et fonctions du fait quelles renvoient à des systèmes de classification qui, en eux-mêmes, condensent des enjeux sociaux. Les catégories discursives courantes définissent les objets et les places en des termes qui font varier le poids respectif des aspects substantifs ou relationnels: selon les M. J. Devillard - Espaces et processus identitaires © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 66 ARQUITECTONICS limites (niveaux, étages, paliers, frontières..), la situation géographique (pays, village, rue, ensemble urbain...) ou les caractéristiques jugées dominantes et objectives (rural/urbain, paysages...). Lemploi habituel dunités locales avec un but (conscient ou inconscient) de connaissance, reconnaissance et/ou de distinction appartient au même registre. Le fait que le «lieu de naissance», «...de résidence», «...de mariage», «... de travail»... constitue une référence normale, dans lunivers culturel moderne, utilisée pour situer un fait reconnu comme important socialement (notamment à des fins identitaires et politiques), ne doit pas leurrer. La localisation met en jeu un double processus dont le renforcement mutuel assure lefficacité sociale. Lactivité (ou «lêtre là») et le lieu sautolégitiment: alors que la pratique sociale (la présence) distingue et officialise lendroit, celui-ci laccrédite et lauthentifie. Cest, en outre, une des bases du rapport symbolique de substantivation du lieu déjà mentionné et de la minimisation corrélative des caractéristiques que les attributs spatiaux tiennent de leur incorporation dans un champ social et dans un espace pratique et symbolique, par définition relationnels15 . De même, la relation entre un point et un autre est fondamentalement une distance sociale tant du point de vue des conditions qui lengendrent que de la manière dont cellesci la reproduisent. Les distances spatio-temporelles et sociales sont conjointement allongées, écourtées ou niées en fonction des intérêts en jeu, de la structure de lespace social et, dans une moindre mesure, des moyens techniques à la disposition des agents (ascenseurs, moyens de déplacement et de communication, réseaux électroniques, etc.). Dun point de vue social, la contiguïté nest pas le principal attribut de lespace. Produit dun système de classification des choses et des hommes, il contribue à le reproduire de manière systématique. On a présent à la mémoire les divisions16 des univers urbains en «quartier», «cité», «ghetto», «bloc», «immeuble», «escalier», «étage», «porte»... On en reconnaît également les marques dans les formes dappropriation des lieux17 : aménagement personnalisé, choix des formes, séparation, effets de distinction... Dans tous les cas de figure, le double aspect, structuré et structurant, des pratiques de lespace unit les conditions de production auxquelles elles répondent à celles quelles contribuent à créer et/ou à recréer. Du point de vue de lindividu, lidentification de «discontinuités dans la continuité» (autant du point de vue matériel que social) pose la question inverse de la «continuité dans la discontinuité». Cest le cas des situations dans lesquelles le vide spatial, léloignement, sont relayés par des processus qui rapprochent les agents (ré-union) malgré leur dispersion (phénomènes qui, aux côtés de la globalisation, entreraient dans ce que des sociologues dénomment aujourdhui «lespace des flux»18 ). Un autre aspect de la question renverrait aux situations quAugé appelle «non-lieu»19 . Cependant, à la différence de «lespace des flux» qui tend vers linfini, le «non-lieu» réduit la dimension spatiale au «point de croisement» et porte le sceau du fugitif. En ce sens, les «non-lieux» affectent de manière prioritaire lordre personnel et la relation de lindividu avec la société20 . Leur récurrence dans la vie moderne les rend doublement significatifs. Antithèse des lieux refermés sur eux-mêmes, ils partagent avec ces derniers limpact quils ont sur la construction de lidentité des agents, tout en limitant les relations sociales à leur expression minimale. Lattention aux parcours, aux déplacements des limites (réels et/ou imaginaires) et à leurs processus de production, permet didentifier plus justement la nature et la portée du jeu, exprimé en termes spatiaux, de la proximité et de léloignement, de la «coprésence» (Giddens) et de labsence21 . Cela met en évidence que les hommes sont à lintersection de différentes «arêtes spatio-temporelles22 », articulés par le système de dispositions et par la mémoire23. Lanalyse empirique permet didentifier diverses alternatives. Parfois, les différents champs (référence, appartenance) entrent en conflit, © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 67 ARQUITECTONICS comme cest le cas des situations qui mettent en jeu lallégeance à des collectifs distincts. Plus généralement, cela crée une ambiguïté fondamentale qui tantôt dégénère en scepticisme, angoisse, etc., ou, au contraire, est utilisée à dessein. Envisagée sous cet angle, on peut se demander si la distinction entre «lieu» (qui renvoie à un «ordre» et à «lêtre là») et «espace» (entendu comme «lieu pratiqué») suggérée par De Certeau est aussi féconde quil semble à première vue. Ce nest pas le privilège des récits de transformer «des lieux en espaces ou des espaces en lieux24 » et, par ailleurs, la pratique quotidienne implique simultanément des espaces géométriques différents que le simple «être là» ne restitue pas en soi, sans support cognitif et symbolique. Le monde des objets (souvenirs, photos) et la place quon leur assigne dans lentourage familier représentent de bons exemples de tels processus. Rhétorique de lespace Dans ce qui précède je me suis temporairement abstenue disoler les phénomènes qui impliquent une modification matérielle et pratique de lespace des manifestations discursives ou des dimensions symboliques de lensemble. Il sagissait surtout de ne pas oublier quils ont en commun dêtre socialement constitués, de véhiculer des valeurs symboliques (qui sollicitent lagent dans la mesure où lui-même les suscite ou les reproduit) et dêtre associés à des systèmes dimages et de représentations qui contribuent à leur efficacité. De manière concomitante ou séparément, lespace est pensé, interprété et imaginé en même temps quhabité, vécu ou subi. Les processus mentaux qui interviennent dans lappropriation intellectuelle de lespace répondent à une logique propre qui mérite considération à part25 . À lévidence, les critères rationalistes de larchitecte, lesthétisme du paysagiste ou le sentimentalisme qui génère le choix, la conservation et la disposition des objets de lordre de lintime de même que les références au «pays natal» ne sont pas davantage autoexplicatifs quils ne peuvent être réduits à la situation objective des agents et à la dynamique des champs. Bachelard et Durand se sont intéressés à la manière dont limagination, cette «faculté du possible» selon le second, traite les univers familiers26 ... Ainsi, les discours et écrits autobiographiques dans lesquels abondent les allusions aux repères spatiaux du passé, aux endroits et à ce qui y est associé (objets et/ ou personnes) sont autant doccasions habituelles qui objectivent le flottement symbolique en même temps quelles manifestent le rôle de ce dernier dans la construction et la défense des identités. Le recours et lefficacité de ces processus mentaux ne sont pas limités aux écrits que leurs prétentions littéraires apparentent à des productions poétiques. Leurs qualités rhétoriques font quon retrouve leur potentiel évocateur dans une grande gamme de situations courantes. La nomination elliptique de létage (le «cinquième») de létablissement hospitalier dans lequel un malade de longue durée a séjourné, les références à la «fermeture de la maison» pour exprimer métaphoriquement la dureté des conditions de vie, le recours à la catégorie «maison» (précédée du possessif) pour se référer à la chambre individuelle dans un appartement collectif ou dans une résidence, etc., sont autant dexemples de la vie quotidienne empruntés au même registre de pratiques que celui traité dans la Poétique de lespace Lefficacité symbolique de ces discours ne légitime toutefois pas que lanthropologue sen tienne à une simple herméneutique textuelle. Les analyses empiriques montrent que lévocation et lindétermination servent des enjeux sociaux plus ou moins manifestes27 . Simultanément, la valorisation des actions ou des activités qui se développent dans un lieu ouvre la voie à son éventuelle officialisation et manipulation sociale. Comme on la remarqué plus haut, le lieu est susceptible dacquérir une valeur intrinsèque (socialement construite) qui constitue le prélude à son éventuelle réification. La tendance à traiter des catégories spatiales (ex.: le territoire) comme si elles étaient fondées en nature, est du M. J. Devillard - Espaces et processus identitaires © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 68 ARQUITECTONICS reste bien illustrée par la qualification et lidentification des groupes sociaux en termes spatiaux (noms de référence)28 . La fausseté du procédé du point de vue analytique nôte rien à sa valeur objective. Bien au contraire, la pétrification du social (consécutive de la naturalisation) et la négation des processus cognitifs en jeu en font des instruments privilégiés, à des fins de reconnaissance, de mobilisation et de dissuasion. La constitution des espaces privés et publics, ainsi que les discours sur lidentité offrent des exemples prodigues en manifestations de ce genre. Brièvement, je retiendrai trois types de faits servant de support à la mystification et à son efficacité sociale: 1. lobjectivité apparente des endroits (forme, délimitation matérielle, matériaux, caractéristiques esthétiques) éventuellement corroborée par lexistence de plans et de cartes; 2. les modes dappropriation matérielle et symbolique (médiatisée par la valeur marchande, la reconnaissance sociale dactions comme la vente ou lhéritage, actes de légitimation...); 3. la méconnaissance des rapports sociaux et symboliques dérivée de limplication des agents dans le jeu social. Construction anthropologique de lespace Le rapport dialectique entre lespace social et les «attributs de lespace» explique que ces derniers puissent exprimer métonymiquement les systèmes de différences économiques, sociales, symboliques, etc., qui les génèrent et queux-mêmes contribuent à reproduire. Les opérations de classement (rangements, emplacements, séparations, répartitions...) peuvent ainsi devenir des signes dans un texte spatial qui objective les priorités et les rapports sociaux qui le produisent, et être utilisées à leur tour à des fins sociales (présentation, représentation...). La pratique sociale est saturée de «lectures» de ce genre tant de lespace propre que de celui des autres. Laménagement des bureaux ou la construction des villages dentreprises à limage de lorganigramme interne représentent des factures modernes de processus de domestication des relations sociales très généraux et repérables partout29 . Il nest pas surprenant que cela ait été, de même, la base de la plupart de nos reconstructions scientifiques depuis Durkheim. Tantôt le chercheur traite les aménagements spatiaux comme des projections dans lespace des rapports sociaux (auquel cas il peut servir dinstrument au service de leur connaissance). Tantôt il signale le rôle structurant des lieux et, par là même, la manière dont ils contribuent à reproduire ces mêmes relations sociales. Tantôt, enfin, il interprète les rapports territoriaux et les rapports sociaux comme des homologies dont il cherche à repérer la genèse mentale ou sociale, à la manière de Lévi-Strauss et de Bourdieu respectivement30 . Linspiration sociologique commune ne doit pas dissimuler les divergences et la redéfinition progressive des objectifs. Poser le social comme le facteur structurant de lespace nest quune prémisse de base qui dit peu de chose sur les processus réels. Un argument similaire va à lencontre dune simple étude sémiologique de lespace. Par contre, la proposition de travail tracée par Christian Jacob répond beaucoup mieux aux besoins: «Le champ ouvert à la recherche serait donc les modalités de cette construction, les facteurs sociaux, historiques, culturels, psychologiques qui la déterminent31.» Exprimé dans les termes utilisés par Bourdieu, il sagit de remonter de lopus operatum, les usages de lespace, au modus operandi. On distinguera ainsi deux niveaux dans létude des processus32 . Le premier concerne lanalyse empirique des formes dappropriation pratiques et symboliques: manières de faire et travail de la matière, aménagements et réaménagements, délimitations, système de coordonnées et dorientation spatiale33 , proxémie et expérience de lespace34 , distribution spatio-temporelle des choses et des personnes, relations des agents aux objets et aux autres agents dans les lieux et par rapport à eux, processus dacquisition, discours, images et idées, etc. Toutefois, ces © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 69 ARQUITECTONICS processus ne sont pas autoexplicatifs. La restitution de la complexité des usages (imaginaires ou réels) de lespace (comme dautres pratiques sociales) impose une triple tâche: remonter aux systèmes de disposition des agents historiquement et socialement constitués, qui génèrent (produisent et reproduisent) les pratiques; analyser ces pratiques à la lumière des trajectoires personnelles et collectives; et mettre en relation lensemble avec la structure (éventuellement changeante) des champs sociaux par rapport auxquels et dans lesquels ils ont acquis et acquièrent leur sens social, du double point de vue objectif et subjectif. Faute de telles reconstructions, on court le risque de passer à côté de la majeure partie des phénomènes signalés plus haut: ne pas comprendre les enjeux, décontextualiser les phénomènes de substantivation et de réification de lespace, être dans limpossibilité de dégager le «mou» qui caractérise fréquemment les usages que lon en fait... Conclusion Plutôt que de penser lespace comme la condition primordiale de lexistence de pratiques situées ou de leurs qualités spatio-temporelles, on gagne à le définir comme un «attribut» des choses et des personnes. En tant que tel, il fait lobjet dusages sociaux et implique des facteurs extralocaux divers (politiques, sociaux, économiques, interpersonnels, etc.) qui varient en fonction de limportance individuelle et sociale des activités qui sy développent (ou qui en sont exclues) et des valeurs sociales quelles véhiculent et suscitent. Lespace est un enjeu à double titre: comme objet denjeux individuels et sociaux, et enjeu lui-même dans un ensemble despaces et par rapport à des politiques de lespace. Lanalyse doit restituer simultanément les conditions de production despaces spécialisés (publics et privés) et les processus pratiques et symboliques qui caractérisent les formes dinsertion et dappropriation (personnelles et groupales). M. J. 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Citons pour mémoire: «Dimension essentielle du rapport de lêtre humain et de la société humaine au réel, lespace nexiste pas «en soi» mais est toujours construit par des pratiques et des programmes dactions (de la marche à pied au projet de lurbaniste), ou par des discours et des représentations figuratives ou symboliques (ce serait la médiation de limaginaire.» 2 Le terme renvoie, comme le suggère Dumont, à lacception neutre «dagent concret» en tant «quêtre de raison, agent normatif des institutions» (Homo hierarquicus, Paris, Gallimard, 1966, p.22), et non pas au sens nominaliste de lidéologie individualiste moderne. 3 À ce propos, on ne peut que remarquer les similitudes des points de vue de différents auteurs parmi les plus significatifs. Cf. en particulier, BourdieuP., Le Sens pratique, Éditions de Minuit, 1980; Elias, La © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 71 ARQUITECTONICS M. J. Devillard - Espaces et processus identitaires Sociedad de los individuos, 1990 [1987]; Giddens A., The Constitution of Society, Oxford, Basil Blackwell, 1984; Mead G.H., Mind, Self and Society, University of Chicago Press. La coïncidence des inquiétudes et de certaines propositions ne doit toutefois pas dissimuler limportance de ce qui sépare les analyses. En 1995, lAssociation madrilène danthropologie a organisé un séminaire sur «Las teorías de la práctica y la estructuración: sobre el pensamiento de Pierre Bourdieu y Anthony Giddens» (Devillard M.J., «Individuo, sociedad y antropología social», et Pazos Garmendia A., «El modelo del actor en Giddens. Una exposición crítica», Revista española de antropología americana, n°25, p.223-238). 4 Chenieux J., «Contribution à la réflexion sur le concept despace», Espace & représentation, Paris, Les Éditions de la Villette, 1989, pp.235-238. 5 De Certeau M., La Culture au pluriel, Paris, Points-Seuil, 1993 [1974], p.205. 6 Leal Maldonado définit les «attributs spatiaux» comme les «connotations spatiales avec lesquelles on perçoit des entités, aussi bien les individus que les objets ou les regroupements et leur interactions» («Sociología del espacio: el orden espacial de las relaciones sociales», Política y sociedad, 1997, n°25, p.21-36). 7 De Certeau M., LInvention du quotidien: arts de faire, Paris, Gallimard, 1990, pp.172-174. 8 Maffesoli M., La Conquête du présent, Paris, PUF, 1979; Le Temps des tribus. Le déclin de lindividualisme dans les sociétés de masse, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1988; «Le quotidien et le local comme espaces de la socialité», Audet M., Bouchikhi H., Structuration du social et modernité avancée, Presses de lUniversité de Laval, 1993. 9 Il nest pas sans intérêt de sarrêter sur lanalyse menée par Bourdieu du rapport de laîné avec le patrimoine dont il hérite: «Linstitution de lhéritier, qui, comme tout acte dinstitution, ressortit à la logique de la magie, ne trouve sa pleine réalisation que par la vertu de lincorporation: si, comme dit Marx, le patrimoine sapproprie son propriétaire, si la terre hérite celui qui en hérite, cest que lhéritier, laîné, est la terre (ou lentreprise) faite homme, faite corps, incarnée sous la forme dune structure génératrice de pratiques conformes à limpératif fondamental de la perpétuation de lintégrité du patrimoine» («La terre et les stratégies matrimoniales», reproduit in op. cit., p.257). 10 Rappelons quaussi bien Bourdieu que Giddens attirent lattention sur le rôle de médiation du corps, renouant ainsi avec linspiration fondatrice de Marcel Mauss («Notion de technique du corps», Sociologie et anthropologie, 1968, p.365-386). En outre, on se reportera avec profit aux travaux de LucBoltanski («Les usages sociaux du corps», Annales, économies, sociétés, 1974) et de Jean-Michel Berthelot («Corps et société. Problèmes méthodologiques posés par une approche sociologique du corps», Cahiers internationaux de sociologie, vol. LXXIV, 1983). 11 Cette question a été abordée entre autres par Eleb-Vidal M., «Inculcation corporelle et appartenance sociale dans le logement», Espaces des autres. Lectures anthropologiques darchitectures, Paris, Les Éditions de la Villette, 1987. 12 Il convient de distinguer les usagers directs des planificateurs et des techniciens et, de manière plus générale encore, des personnes qui, comme nous, soccupent à connaître le rapport à lespace des autres (avec ce que cela implique de distance par rapport à la pratique). 13 Lhistoire de lethnologie présente une abondante bibliographie qui manifeste limportance accordée par les anthropologues aux coordonnées spatiales dans les théories explicatives des processus sociaux et culturels. Les relations entre genèse sociale et entités territoriales se sont longtemps manifestées sous la forme dun débat qui attribue les groupements primaires tantôt à la résidence, tantôt à la consanguinité (Morgan, Tonnies, Rivers, suivis plus tard par Murdock). Dune manière générale, lethnologie classique a largement utilisé la référence à lespace comme principe de recrutement déterminant, ou comme variable qui, en combinaison avec dautres, permet dexpliquer la diversité des systèmes dorganisation sociale. Ainsi les retrouve-t-on aussi bien à la base de différents «types de famille» («groupes domestiques») ou dans les systèmes de parenté que Lévi-Strauss qualifie d«harmonique» ou de «dysharmonique». Du reste, on retrouve une relative continuité entre les thèses de Morgan sur la societas, où le principe de regroupement est fondamentalement territorial et politique, et lattention accordée au local dans la formation des identités régionales et nationales. Sous linfluence de la tradition britannique, lethnologie espagnole sest particulièrement fait lécho de ces points de vue par limportance quelle a prêtée, pendant presque vingt ans, aux arrangements territoriaux (maisons, municipalités, vallées, cantons) dans le sillon ouvert par les travaux de Douglass W. (Muerte en Murelaga, Barral Editores, 1970), Lisón Tolosana C. (notamment Antropología cultural de Galicia, Siglo XXI, 1971) et par des géographes comme Jesús García Fernández (Organización del espacio y economía rural en la España atlántica, Siglo XXI, 1975). 14 Wittgenstein caractérise ce processus en qualifiant lhomme danimal cérémoniel (Remarques sur le Rameau dor de Frazer, Éditions LÂge dHomme, 1982). 15 P. Mayol traite ce problème, appliqué au milieu urbain, dans le chapitre intitulé «Habiter» dans louvrage publié conjointement avec Michel De Certeau et Lucie Giard, LInvention du quotidien: habiter, cuisiner, Paris, Gallimard, 1994. En milieu rural, je lai moi-même traité dans le cadre dune recherche sur lespace domestique dans Devillard M.J., De «lo mío» a «lo de nadie». Individualismo, colectivismo agrario y vida cotidiana, Madrid, CIS, 1993. 16 Bourdieu rappelle quil sagit toujours de di-visions; cf. «Lidentité et la représentation. Éléments pour une réflexion critique sur lidée de région», Actes de la recherche, 1980, n° 35, p.63-72. 17 Cf. Michel De Certeau et Lucie Giard, «Espaces privés», op. cit., p.205-209. Le catalogue de lexposition © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 72 ARQUITECTONICS «El espacio privado. Cinco siglos en veinte palabras», présentée dans la Sala Julio González en octobredécembre 1990, contient un intéressant recueil darticles de personnalités du monde littéraire et des sciences sociales, centrés sur le lien avec le monde pictural. Citons, entre autres, «Entre la cocina y el retrete. Entre Dios y la muerte», de Manuel Vázquez Montalbán, p.143-147, «Franquear el umbral», de María Cátedra, p.251-257, «Sala, salón, cuarto de estar», de Jesús Ibañez, p.281-289 (reproduit dans le livre réédité à titre posthume Por una sociología de la vida cotidiana, Siglo XXI, 1997). 18 Castells M., La era de la información. Economía, sociedad y cultura, Alianza editorial, 1996. 19 Augé M., Non-lieux, Paris, Seuil, 1992. 20 Lexistence de cartes aériennes ou de réseaux souterrains représente autant de formes daménagements despaces publics, dans lesquels les agents sociaux sinsèrent et qui les modèlent. Cf. Augé M., Un ethnologue dans le métro, Paris, Hachette, 1986. 21 Cf. également Cruces Villalobos, «Desbordamientos. Cronotopías en la localidad tardomoderna», Política y sociedad, 1997, n°25, p.44-58. 22 Jemprunte lexpression à Giddens. 23 Les récits de vie de même que, dans lordre de lécrit, les lettres et les mémoires constituent des pratiques habituelles qui mettent en jeu différents axes spatio-temporels. 24 De Certeau M., LInvention..., op. cit., p.172-174. 25 Rappelons que le fait daffirmer lexistence de logiques différentes nimplique pas quelles soient irrationnelles; cf. Sperber D., «La pensée symbolique est-elle pré-rationnelle?», in Izard M., Smith P. (eds.), La Fonction symbolique, Paris, Gallimard, 1979. En outre, on ne se prononce pas non plus sur le degré de conscience ou dinconscience qui les caractérise. La logique pratique, telle que Bourdieu la définit, est logique sans pour autant être le produit dune activité contrôlée rationnellement. Par ailleurs, on a tout à gagner à ne pas introduire une confusion supplémentaire en postulant que lidéel soppose au matériel comme lirréel au réel (Godelier M, LIdéel et le Matériel, Paris, Fayard, 1984). Lévocation de limaginaire comme forme dappropriation de lespace (et, ce faisant, des objets en son sein) et didentification avec lui rappelle à notre attention le lien que lusage courant établit entre la pratique (de lespace) et le réel. Jai fait allusion, plus haut, aux conséquences bien réelles des dimensions, des distances, des structures ou des lieux. Ses implications sont également à la base de processus tendant à la réification et donc à la «chosification» souvent à luvre dans le jeu social, et que lanthropologue ne peut pas omettre au risque de passer à côté de ce qui assure lefficacité de la donne. 26 Lexpression «faculté du possible» est de G.Durand (Les Structures anthropologiques de limaginaire, Paris, Dunod, 1984, p.16). Entre autres ouvrages de G.Bachelard, on peut renvoyer à sa Poétique de lespace, Paris, PUF, 1957. 27 Devillard M.J., Otegui R., García P., La Voz callada. Aproximación antropológico-social al enfermo de artritis reumatoide, Comunidad de Madrid, 1991; Devillard M.J., De «lo mío», op. cit. Lexemple de la «chambre» est emprunté à une recherche en cours sur un collectif dHispano-Russes ayant vécu de manière prolongée dans des appartements collectifs soviétiques et dans des résidences. 28 Notons quen castillan le même vocable pueblo traduit le village, ses habitants, et le peuple au sens de «plèbe». Dans un autre ordre de faits, on se souvient que des catégories utilisées dans les sciences physiques sont fréquemment reprises aussi bien par le sens commun que par les sociologues, tels des ensembles isomorphes, pour rendre compte objectivement de différences sociales: couche, strate 29 Je citerai, pour mémoire: Elias N., «Structure et signification de lhabitat», La Société de cour, Paris, Flammarion, 1974 [1969]; Foucault M., Naissance de la clinique, Paris, PUF, 1963; Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975; García García J.L., Antropologia del territorio, Taller Ediciones J.B., 1976; Prácticas paternalistas. Un estudio antropológico sobre los mineros asturianos, Barcelone, Ariel Antropología, 1997; Sánchez Perez F., La Liturgia del espacio, Nerea, 1990; Lison Arcal J.C., Espacio y cultura, Editorial Coloquio, 1993; et Devillard M.J., op. cit. 30 Pour mémoire on peut nommer parmi les pionniers Durkheim et Mauss («De quelques formes primitives de classification», Journal sociologique, 1901-1902), Halbwachs (Les Cadres sociaux de la mémoire, Paris, Librairie Alcan, 1925), Simmel G. (Soziologie, 1908), relayés plus tard par Evans-Pritchard (The Nuer, 1937), Leenhardt M. (Do Kamo, Gallimard, 1947), Lévi-Strauss («Les organisations dualistes xistentelles?», 1956, reproduit in Anthropologie structurale, Plon, 1958) puis, plus récemment encore, Boudieu avec la première version de «La maison ou le monde renversé» dans Esquisse dune théorie de la pratique, Droz, 1972. 31 Jacob C., op. cit., p.197. 32 Faute de distinguer clairement ces deux niveaux, les suggestions de Bourdieu peuvent vite devenir lettres mortes. Dans sa proposition de recherche, me semble-t-il, lobservation dactions en cours, de parcours ou de savoir-faire (qui recouvre une grande partie du travail ethnographique) relève davantage de lopus operatum que des processus auxquels cet auteur se réfère en évoquant le modus operandi. 33 Hertz R., «La prééminence de la main droite», Sociologie religieuse et folklore, Paris, PUF, 1928; Needham R., Right and Left, The University of Chicago Press, 1973; Paul-Levy F., «Pour une problématique des directions», Espaces des autres, p.39-61. 34 Hall E., The Hidden Dimension, New York, Doubleday & Co., 1966. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 73 ARQUITECTONICS A. Hatzopoulou - Approche anthropologique du droit de lespace Problématique Quest-ce que lanthropologie de lespace et quelle est linfluence du droit sur la formation de lespace? Telles sont les questions que nous poserons dans ce cours. Ensuite, sera examiné le rôle que le droit est susceptible de jouer dans lapproche interdisciplinaire de lespace avancée par lanthropologie de lespace. La réflexion se portera aussi sur la question de savoir si lanthropologie juridique et ses méthodes peuvent être de quelque secours au niveau du rôle joué par le droit (surtout le droit de lurbanisme, de laménagement du territoire et de la protection du patrimoine architectural) dans lanthropologie de lespace. Concepts 1. Rôle du droit dans la société, approche de lespace par les règles du droit 2. Évolution de la philosophie du droit en Grèce et relations droit-espace 3. Anthropologie juridique 4. Anthropologie de lespace 5. Relations entre anthropologie juridique et anthropologie de lespace Méthodologie Le cours a un caractère purement académique et se fonde sur une présentation cohérente et structurée des idées directrices, suivie dune discussion et dun échange de vues avec lauditoire. Approche anthropologique du droit de lespace Alice Hatzopoulou Université technique nationale dAthènes Faculté générale Programme post-diplôme de spécialisation en anthropologie de lespace © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 74 ARQUITECTONICS Le rôle du droit Le rôle du droit dans la société et son influence Expliquons dabord le rôle de droit dans une société, lévolution de sa philosophie en Grèce ancienne et les relations droit-espace. Le droit impose des règles qui définissent le comportement légal dun peuple organisé en société. Les règles du droit, éthiques ou qui deviennent mythe, coutumes ou religion, ou encore écrites, manifestent les conditions ethnologiques, religieuses, culturelles, politiques, sociales, financières et les spécificités de toute société, et se manifestent par leur intermédiaire. Les spécificités de chaque société projetées et tracées dans lespace composent la physionomie de lenvironnement humain: celle-ci est créée par lhomme sous linfluence dune civilisation concrète, et elle se développe à laide dun système législatif. Lévolution de la philosophie du droit en Grèce antique et les relations droitespace Ce nest pas le hasard si un texte égyptien, proche de la période de la fondation des cités, glorifie la puissance du grand Dieu fondateur, qui après avoir «établi les Nomes [lois] () instaure les dieux dans leurs sanctuaires». Il ny pas de doute que le facteur le plus déterminant de la fondation des cités était le pouvoir. Mais le pouvoir a besoin des règles du droit sur lesquelles sappuyer. Dans la cité samalgamaient sous lautorité du roi des populations aux langages divers; elles ne trouvaient que des avantages à se plier à la règle imposée par le pouvoir, au lieu de poursuivre des discussions et de stériles querelles. La loi écrite qui avait succédé à la loi divine et à la coutume, se basant sur léquité, imposait des règles, des critères cohérents, et des peines uniformes pour les cas de transgression. Lacceptation de cet uniformitééquité eut comme conséquence le développement de la conscience collective et de la moralité sociale, éléments indispensables à la vie dans la cité. De même, lorganisation urbaine de la cité avait réussi à faire prévaloir un certain ordre légal; les empreintes de cet ordre légal ont marqué la physionomie de la cité, et ont montré lévolution des idées et des valeurs qui ont régi celle-ci aux différentes époques. En Grèce antique, la politique et la philosophie étaient les facteurs déterminants de la société; ils ont permis à lhomme dévoluer vers la civilisation. De la sorte, le développement de lurbanisme en Grèce a été commandé par la politique et par la philosophie. On constate une interaction entre les institutions publiques qui dépendent du régime politique et du lieu dune part, de leur installation dautre part. Cette interaction est née du choix hiérarchisé des lieux que lon attache à ces institutions pour leur donner plus ou moins dimportance, et de la signification que les institutions elles-mêmes donnent à ces endroits. Par exemple, le rocher de lAcropole, les collines des Pnyca et dArios Pagos sont valorisés par le temple dAthéna, lÉglise du Peuple (Demos) et la Cour suprême. En même temps, les fonctions politiques de gouvernement athénien et la séparation des pouvoirs sont mis en évidence par la localisation des ces institutions. On voit que dans les plus anciennes cités le sérieux architectural était attaché aux bâtiments publics et sacrés; le reste était abandonné à la fantaisie et à linitiative individuelle. Mais, quand les cités se sont développées et enrichies, elles ont commencé à poser les premières règles de droit pour le respect de lintérêt général et pour laménagement du territoire privé. Cest dès le VIIIe siècle que les premières règles de lurbanisme furent adoptées et, sous linfluence de la pensée mathématique et systématique dHippodamos, lurbanisme grec est parvenu à créer des villes qui sont encore des exemples pour les urbanistes © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 81 ARQUITECTONICS Lanthropologie de lespace doit définir comment chaque culture et chaque groupe social articulent toutes ces significations spécifiques à laide dopérateurs ou «structures mentales» (constructs), depuis un jeu de miroirs qui confère à lespace une complexité analogue à celle qui existe entre la pensée et la sensibilité propres à un corps humain et à une société humaine. ILe défi de lespace: corps, histoire et lieu Dans lintroduction de louvrage La topogenèse (Muntañola J., 1996), jai tenté dexpliquer comment lespace vécu constitue une réalité très complexe qui se construit en référence constante au corps, à lhistoire (sociale) et au lieu. E. Casey (1997) a abordé cette thématique en philosophe dans un livre remarquable: The Fate of Place. Dans lintroduction de cet ouvrage jécris: « sans le lieu, la relation entre lhistoire et le sujet se rompt. Le lieu permet au sujet de naviguer dans lhistoire (sociale) et permet à lhistoire de «situer» le sujet. Ensemble, le sujet, lhistoire et le lieu sont capables de se multiplier et de se développer. Séparés, ils meurent forcément dinanition». Cette relation complexe entre le corps, lhistoire et le lieu constitue justement, selon moi, lobjet détude central de lanthropologie de lespace et cest pour cette raison que jinsiste sur la nécessité danalyser lespace simultanément depuis les points de vue préfiguratif, configuratif et refiguratif, cest à dire depuis une superposition du corps, du lieu et de lhistoire. Lorsque Edward Casey analyse lhistoire de lidée de lieu dans la philosophie occidentale, une conclusion simpose: dans la philosophie classique lidée de lieu était très clairement différenciée de lidée despace. Ainsi, Platon et Aristote analysent le lieu comme une réalité humaine porteuse dune grande signification. Mais ensuite, lidée de lieu se désintègre peu à peu jusquà sidentifier totalement à lidée dun espace global et homogène. Il faut attendre Locke, Husserl, Whitehead et, spécialement Heidegger, pour «re-rencontrer» lidée de lieu à nouveau dans une perspective moderne, avec la réactivation de notions qui, comme «le voisinage», «lhospitalité», etc., appartiennent à une tradition très ancienne, presque préhistorique! On peut donc constater que lanthropologie de lespace naît au moment opportun. Elle coïncide en effet avec lidée, déjà évoquée par Heidegger, quun lieu na pas vocation à être un espace, mais quil tend au contraire à produire de lespace et non linverse, qui consisterait à produire des lieux à partir dun espace global, indifférencié et abstrait qui ne pourrait être habité. Ces fondements doivent être bien clairs avant de partir à la recherche du lieu. Larchitecture constitue donc larticulation complexe entre les transformations ou les configurations du lieu et les transformations ou refigurations que les sociétés font de ces mêmes lieux. Cette articulation qui fonde lespace humain constitue la «trace» de laction du corps humain investi dune technologie et dune histoire sociale. Histoire sociale et lieu physique sarticulent, donc, en une architecture qui est, comme lavait annoncé Platon, comme un songe, à moitié réel et à moitié idéal, à moitié physique et à moitié social, à moitié concept et à moitié forme. Cest ainsi une réalité qui contient toute la complexité de la notion philosophique de KHÔRA, telle que la définie J. Derrida il y a quelques années. Toutes les théories de larchitecture, de Vitruve à Alberti, ont voulu cerner la nature exacte de cette architecture entre espace et temps qui défie toute tentative de définition. Louvrage déjà cité de E. Casey, The Fate of Place (1997), en fait une bonne synthèse, et revient à une conception de larchitecture comme entrecroisement. Je lai déjà analysé dans mon livre La arquitectura como lugar (Muntañola 1973, 1996). Cest Paul Ricoeur (1985), avec sa proverbiale énergie philosophique, qui a essayé J. Muntañola - La topogénèse: lanthropologie de lespace et larchitecture de lespace humain © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 82 ARQUITECTONICS de faire avancer notre connaissance de lespace à travers la notion de «trace» (et de masque), définie comme une superposition du monde empirique et de la réalité existentielle. Cette superposition se structure depuis une dimension dialogico-sociale que jai tenté danalyser dans mon livre: La topogenèse, pour une architecture vivante. Lanthropologie jouit dune longue tradition détude des cultures. Larchitecture en a également une, qui est en rapport avec la construction de lespace de ces cultures. Une dialogie entre les deux disciplines devrait forcément se révéler positive. Il ne sagirait pour aucune des deux de perdre son autonomie, ou de chercher à imposer ses propres concepts, mais de partager un objectif: lélaboration conjointe (et dialogique) de quelques nouveaux concepts transdisciplinaires et transactionnels. Cest de cet aspect que traite le chapitre suivant. IIA la recherche dune «disposition» architecturale perdue Cette structure «topogénétique» de larchitecture de lespace humain est en relation directe avec le projet dun programme commun, européen, visant à construire un champ interdisciplinaire capable danalyser lintersection chaque jour plus complexe entre espace et société, au travers darchitectures technologiquement changeantes. Apparaît alors la nécessité de définir une «nouvelle disposition architecturale» commune à toutes les cultures et structurée à partir daxes prospectifs communs qui définissent des stratégies fondamentales également communes1. Le champ détudes de lanthropologie de lespace est donc ouvert aux différentes disciplines qui travaillent sur la constitution dun espace humain. Le but est non seulement de lanalyser, mais également de cerner les motifs et les objectifs sous-jacents à sa transformation extrêmement rapide, et de comprendre le sens des processus transnationaux générés jour après jour au sein des changements spatiaux et temporels liés à lusage du territoire physique. De façon schématique, et suite à plusieurs années de dialogue interdisciplinaire, les axes prospectifs qui définissent cette «disposition architecturale» pourraient être les suivants: a) La disposition architecturale des hommes varie au cours de lhistoire, et dans les différentes cultures. Pour comprendre les raisons de cette diversité, il faut reconsidérer dans une double perspective les résultats des anciennes disciplines scientifiques qui lont analysée. Il est nécessaire dune part de développer une nouvelle conceptualisation de situations concrètes et spécifiques dans le temps et dans lespace. Dautre part, simultanément, il faut se mettre en relation et participer aux extraordinaires transformations de lespace humain actuel, liées au développement technologique, et à la nouvelle dimension «virtuelle» des fonctions, des significations et des distances des lieux qui se construisent. Une fois de plus, il sagit de cerner le type de «disposition» généré entre les nouvelles dialogies sociales et les nouvelles architectures. b) Les phénomènes qui conduisent à globaliser et à générer de nouvelles identités spatiales et culturelles ne sont pas des phénomènes isolés. Fruits des mêmes changements fondamentaux et profonds des dimensions spatio-temporelles de notre culture, ils sont complémentaires. Ces changements sont à la fois scientifiques, esthétiques et politiques, et sont en train de modifier la perception et la matérialité même des distances spatiales et temporelles du monde, conjointement aux changements profonds de lidentité culturelle, nés de linteraction sociale contemporaine. c) La notion didentité culturelle, qui est double par nature car elle est à la fois réceptacle de lidentification individuelle (dans la limite dune personne seulement) et référent global dun groupe social (dans la limite de toute lhumanité), continue dêtre une notion transdisciplinaire de la «disposition» architecturale. Elle peut être mise en relation avec la dialectique connue © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 83 ARQUITECTONICS en architecture entre le type et lidentité du lieu, mais doit élargir sa signification pour être à même dincorporer des récits culturels nouveaux, actuels, qui déconstruisent et reconstruisent des situations historiques concrètes à travers des textes, des projets, ou des constructions contemporaines. d) En réponse à cette situation marquée par la globalisation et le développement de nouvelles identités, de nouveaux concepts ont été élaborés pour envisager la constitution de lespace humain: les espaces transnationaux, par exemple, permettent de localiser à distance des significations et son transfert dune culture à lautre, mais surtout de générer et de construire de nouvelles architectures, hybrides entre les cultures et entre les différentes générations de la même culture. Ces dimensions «dialogiques» entre objet et sujet obligent à définir chaque lieu comme lieu dintersection et de superposition de textes et darchitectures diverses, comme «intertextes». On se trouve là en accord avec le principe fondamental de toute dialogie sociale, à la fois mentale, historique et territoriale, qui devient ainsi le centre dattention favori de la disposition architecturale de lhomme moderne, lequel essaye de définir toutes les actions possibles dans tous les lieux possibles. e) Reconnaître la nécessité dinventer des espaces ou des lieux dinnovation pour répondre progressivement aux nouvelles exigences des formes actuelles dinteraction sociale constitue une autre perspective utile dans le futur. Ces territoires destinés à accueillir linnovation et linvention dun haut contenu transactionnel nous ouvrent la voie dune «transterritorialité», à mi-chemin entre la globalisation impersonnelle et la localisation personnalisée. Ils peuvent enrichir notre disposition architecturale et augmenter ainsi la compréhension de situations sociales nouvelles. f) Mais pour arriver à développer une «trans-versalité» et une «trans-disciplinarité», dans le cadre de lanthropologie de lespace, il est nécessaire non seulement de sortir du cercle fermé de la discipline, mais aussi de construire un espace dialogique, «fibré», comme le suggèrent les mathématiques de la complexité. Cet espace dialogique et «fibré» peut déterminer les caractéristiques dune transformation globale qui produisent des changements «locaux», précis, chaotiques ou pas, périodiques ou pas. De plus, ce sont ces caractéristiques qui déterminent le seuil, ou la limite définissant le passage dune «architecture» à une autre «architecture», distincte. Voilà donc pour la description des six axes prospectifs annoncés. Il nous faut ajouter que cet espace dialogique et «fibré», transdisciplinaire, doit réussir à influer sur les trois dimensions de la dynamique dune disposition spatiale, à savoir: A) Le champ des sciences cognitives, afin détudier le niveau individuel de la disposition spatiale et architecturale, annonçant la préfiguration épistémologique ainsi que la poétique et léthique; B) Le champ des sciences sociales et de lhistoire sociale de lespace, qui doit tendre à «linvention» dune histoire de lespace comme projet, comme désir et comme disposition architecturo-spatiale sociale dun groupe social déterminé dans une situation de transterritorialité déterminée. De ce point de vue, tous les mécanismes politiques, sémiotiques et réthoriques de refiguration sociale de lespace sont en mouvement; C) Enfin, le champ de la configuration qui considère le territoire comme la dynamique de sa propre transformation sociale et physique, et comme la construction dun espace inter-textuel et inter-contextuel. De ce point de vue, cet espace, envisagé dans sa complexité, doit être compris à partir de la définition des seuils précis qui révolutionnent à la fois le local et le global par la naissance dune nouvelle identité. La configuration moderne du territoire apparemment chaotique révèle ainsi certains espaces dialogiques (fibrés) en équilibre dynamique, qui connaissent des changements locaux, répétitifs et sériés, et un système complexe de variantes pleines de sens social. J. Muntañola - La topogénèse: lanthropologie de lespace et larchitecture de lespace humain © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 84 ARQUITECTONICS Les lois esthétiques, juridiques et scientifiques spécifiques sont déjà, de fait, une preuve de cet équilibre dynamique. Selon cet axe prospectif, le territoire et sa configuration servent de médiateurs entre la préfiguration spatiale individuelle et lhistoire sociale et refigurative de lespace. Finalement, il faut souligner que les six axes prospectifs de la nouvelle disposition architecturale et spatiale décrits ici doivent permettre lémergence dune conscience spatiale nouvelle. Elle aboutira à une plus grande participation de chaque individu à la préfiguration configuration et refiguration de lespace mondial. En résumé les six axes décrits sont les suivants: a) La pluralité des cultures dans lespace-temps b) La complémentarité entre globalisation et nouvelle identité locale c) Lintérêt dune notion «didentité» dans la disposition spatial et architecturale moderne. d) Lintérêt de la dimension transactionnelle du lieu construit lui-même, avec sa nature hybride. e) Les territoires dinvention. f) La structure profonde «dialogique» et «fibrée» de lespace contemporain, dans toutes les dimensions basiques de nimporte quelle culture. Un usage correct de ces six perspectives devrait permettre une connaissance plus profonde de lespace humain comme Khôra, cest-à-dire comme articulation entre les «mitogénétiques» sociales de lespace, les «logo-génétiques» dune connaissance de ces mêmes espaces, et les «topo-génétiques» qui se déduisent des transformations du territoire construit. Mito-, logo-, topo-génétiques sarticulent justement en une «généalogie» de la disposition architecturale, ancrée dans un passé et ouverte à un avenir inconnu. Bibliographie Casey, E The Fate of Place, Univ. California in Berkeley Press, 1997 Muntañola, J. La topogenèse, Anthropos, Paris, 1996 Muntañola, J. La arquitectura como lugar, Edicions UPC, 1996 Ricoeur, P. Le Temps et le Récit, Seuil, Paris, 1985 1 Ce texte résume un débat organisé à Paris par le CDA Anthropologie de lespace. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 85 ARQUITECTONICS Préliminaires Il paraît nécessaire, dexpliquer, ne serait-ce que brièvement, les motivations qui ont poussé un groupe de recherche de lécole florentine à constituer la discipline de 1' «anthropologie de lespace». Cest le passage dune situation de relation entre certaines disciplines de la projetation architecturale, pensées, de façon générale, en rapport avec les sciences humaines, au travail délaboration des instruments et des méthodes fondateurs dune nouvelle discipline. A lorigine, il y a le lien de parenté entre des disciplines différentes qui, bien quelles spéculent sur lhomme, sur la communauté des hommes - même sils sont placés dans une situation spatiale particulière - n allaient pas au-delà du plan descriptif. A notre avis, dans cette argumentation sur la culture qui devient projet architectural, on recourait, du point de vue du langage comme de la connaissance, à des mots et à des signifiés quil fallait re-visiter. En outre, tout cela était compliqué par le rapport avec de nombreux développements nouveaux que connaît lanthropologie contemporaine qui semble passer dune «vision statique» de lessence de lhomme au sentiment de son existence et de sa «présence efficiente» au monde. Un homme qui «est et se manifeste» non comme conscience de soi, mais comme relation à un «tu» «à lautre que soi-même». En ce sens, toute réalité, celle de lhomme et celle des choses, se forme et se développe à travers une série déléments qui rendent manifeste la signification du tout. Voilà pourquoi, comme lécrit V. Melchiorre, «le langage qui nomme les choses, le langage qui parle de la vie de lhomme de la façon la plus appropriée est, dans sa profondeur originale, toujours métaphorique, cest-à-dire quil ne peut se tourner vers quelque chose, en chercher le nom et la vérité, que sil se laisse traverser à la fois par lécheveau des relations et par la mémoire sous-tendue du tout». Anthropologie de lespace. Une approche méthodologique Maria Gabriella Pinagli & Ulisse Tramonti Université Pde Florence M.G. Pinagli, U. Tramonti - Anthropologie de lespace. Une approche méthodologique © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 86 ARQUITECTONICS Par conséquent, le mot «culture», précisément, ne convenait plus pour lire, y compris dans leur évolution, des situations et des réalités liées à des architectures, à des territoires et à des lieux, quelles soient décrites au moyen des outils paradigmatiques propres à lanthropologie culturelle ou à laide de ceux qui ont pourtant donné naissance à lanthropologie de lespace. Et si, au cours de lélaboration de contenus scientificodisciplinaires, il faut en passer par des phases de décomposition, de composition, dordonnancement, de systématisation, il est tout aussi nécessaire de sortir des filets dun enfermement érudit et intellectuel qui ne porte pas à laction. Ainsi, luvre quaccomplit la culture consiste, en partant des racines, à découvrir, à dévoiler les processus, quels quils soient et/ou quels quils aient été, qui ont permis et/ ou permettent que se forment des fins et un sens. Par sa nature même, le mot culture ne supporte pas dêtre la somrne du savoir en situation autoréférentielle. Le projet, la culture du projet en constituent la nature comme partie distincte mais non séparée: cest lacte constitutif dun faire qui tend vers un télos quil faut préfigurer et vers lequel on doit tendre. Par le fait quil produit des concepts, des architectures, du territoire, etc., le projet nest pas la simple «résultante» que lon peut obtenir daprès les différents aspects de la pensée; il ne peut pas non plus procéder à des abstractions ni échapper à une réflexion critique «autonome» sur lhistoire et sur la réalité présente. Le projet prend donc un caractère central quand, à partir dun idéal historique concret, il devient «complice» de lhomme et élimine les vides et les obstacles qui, «dans tel lieu» rendent difficile et parfois impossible le déploiement du sens et des raisons de la vie. Recouvrer léthique du projet est un aspect fondamental dans ce quon appelle la «société de lincertitude», de la fin de la «scientificité» telle quon lavait entendue jusque là. Dans cette optique, il ne faut pourtant pas comprendre le projet comme une technique subordonnée à la réalisation ou à la définition dobjectifs sociaux mais comme un véritable processus dapprentissage social à travers lequel se profile une découverte du futur donc une perspective de changement orientée. En un certain sens, nous pouvons dire que la projetation, au sens étymologique de «jeter devant», est le nud gordien pour réduire lincertitude et quen même temps elle est un producteur dune incertitude nouvelle quil faudra réduire. Nous ne pouvons donc définir le projet comme pure analyse des nécessités mais comme une authentique structuration faite de possibilités Au fond, lidée de projet contient en germe celle de changement de paradigme, idée qui exclut celle dune réalité où tout se passerait comme si, au fond, limmobilité était la véritable règle. Il se peut que la pluridisciplinarité soit la condition nécessaire mais non suffisante pour définir une discipline en train de se constituer, à un moment où les frontières entre disciplines seffritent; il se peut aussi que lhypothèse de départ doive reconsidérer le concept de projet comme processus achevé dapprentissage, ou plutôt dapprentissage de lapprentissage. Paradigmes de référence Espace/temps Lespace, au sens philosophique, physique et métaphysique du terme, peut être vu comme a priori et/ou organisé. Si lire lespace comme un a priori signifie le considérer comme une catégorie donnée et donc faire un type de lecture qui sous-tend des interprétations philosophiques et métaphysiques, le lire comme organisé signifie prêter attention à lactivité menée par lhomme, le groupe, la communauté, la société. Historiquement, le concept despace est souvent indissolublement lié à celui de temps; en effet, lun et lautre sont, simultanément, les conditions pour que le créé existe et pour quon puisse le connaître. Essence des choses et transcendance se réalisent sur le plan © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 87 ARQUITECTONICS de lexistence concevable et se déterminent dans lespace, dans le lieu et dans le temps. Dans la pensée grecque, le problème de la définition de lespace est, de fait, non résolu et/ou contradictoire: il est à la fois le «contenant» et le «contenu». Autrement dit, il nexiste pas despace sans objets ou alors, lobjet nest perceptible que sil est «contenu» dans un espace: vu sous cet angle, le concept d «espace vide» est dépourvu de sens. En géométrie, lespace est «déjà donné», cest la condition de départ qui na pas besoin de définitions: il se définit seulement à travers un ensemble de relations exprimées par des données indépendantes mais compatibles de manière à former un système de propositions cohérent. Tout cela établit des comportements dont les caractéristiques invariantes sont assez éloignées de ce que peut être une expérience de lespace. Cette catégorie de lespace appartient à ce que Jung appelait le plérôme, le monde totalement étranger à la vie, décrit par la physique et qui, en soi, ne contient ni ne produit de distinctions parce qu il est éternellement immuable. Vue comme royaume eschatologique, la Jérusalem Céleste est «fille» en ligne directe du plérôme: ses caractéristiques géométriques, spatiales et symboliques sont telles quelles renvoient à une ville qui se caractérise par léternité propre au monde des idées. La Jérusalem Céleste na pas seulement été une des représentations possibles de la «demeure des justes», comme lElysée, mais aussi un méta-modèle pour les grandes capitales chrétiennes: elle est, littéralement, le code dun ordre spatiaI opposé au chaos extra-moenia, (le chaos hors des murs), elle est la ville des villes. A lopposé de la géométrie, prennent place, pour la défnition de lespace, les disciplines empiriques où les liens formant le système-espace sont plus constructifs que formels et tels quon ne peut les déterminer par la pure observation coupée de toute vérification. Dans cette optique, nous ne pouvons parler dun espace, parce quil présupposerait une réalité non seulement déjà déterminée dans sa structure mais encore indépendante de celui qui lobserve, mais dune pluralité despaces. Lexpérience spatiale, si nous pouvons la définir ainsi, nest pas absolument unique, définissable une fois pour toutes; cest plutôt un ensemble hétérogène dexpériences qui est aussi lié aux apports des différentes disciplines au cours de lhistoire. Nous pouvons sans doute faire remonter l«apparition» dun concept despace qui serait de lordre de lexpérience à Jamblique de Chalcis (Fin du IIIème s.- début du IVème) qui, tout en restant dans la mouvance néo-platonicienne affirme que lespace élève, unit, complète, entoure les corps. Cependant, il faut attendre Pierre le Lombard et le XIIème siècle pour trouver le débat sur le vide ainsi quun concept despace comparable au nôtre. Les savants du Moyen Age cherchaient dans létude de la nature ces fins cachées qui renvoyaient aux thèmes liés à Dieu, à lâme et à léthique. La vision du monde médiéval subit un changement radical aux XVème et XVIème siècles: la notion dun univers organique est remplacée par celle du «monde machine». A la tête de cette transformation, il y a la physique, lastronomie, cest-à-dire Copernic, Galilée, Newton, etc. Pour ce qui est de lespace, lapport révolutionnaire vient de Newton et de ses descriptions dun temps et dun espace absolus: lespace absolu na rien à voir avec lextérieur, il est toujours pareil et immobile. Newton décrit le changement qui se produit dans le monde physique en fonction dune dimension séparée: le temps absolu, sans liens avec le monde matériel, et qui sécoule uniformément du passé vers le futur, via le présent. Dans lespace-temps absolu de Newton, se déplacent les particules matérielles, objets solides, indestructibles. Dans la mécanique newtonienne, les phénomènes physiques se réduisent au mouvement des particules provoqué par la force de gravité, et M.G. Pinagli, U. Tramonti - Anthropologie de lespace. Une approche méthodologique © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 88 ARQUITECTONICS leffet de cette force est décrit mathématiquement par les équations du mouvement des corps, considérées comme des lois fixes; lunivers est ainsi assimilé à une machine réglée par des lois immuables. Il sagit là dune vision mécanique de la nature qui a profondément influencé la pensée occidentale et a introduit la vision bien connue des phénomènes suivant une approche déterministe et réductive selon laquelle tout ce qui arrive a une cause et un effet définis; cest pourquoi on peut prévoir lavenir avec certitude si, à un moment donné, on en connaît létat dans tous ses détails. Les études dEinstein sur les concepts despace et de temps apportent un autre changement radical; avec la théorie de la relativité, les notions de temps absolu et despace absolu séparés lun de lautre ne tiennent plus. Daprès la théorie dEinstein, espace et temps sont des concepts non plus absolus mais relatifs; le temps et lespace sont inséparables et forment un continuum à quatre dimensions, lespace-temps, précisément. Dans la physique moderne, les théories qui ont chassé la vision mécanique du monde sont au nombre de deux: la théorie quantique qui démontre que les particules subatomiques sont des structures probabilistes, des relations dans un tissu cosmique inséparable de lobservateur donc de la conscience-vision, et non des particules de matière. Lapport de la physique moderne est donc celui dune vision du monde perçu non plus comme une machine mais comme un tout, indivisible, dynamique dont les parties sont reliées entre elles. Si, au niveau subatomique, les interactions entre les parties qui forment le tout sont plus importantes que les parties elles-mêmes, cela est encore plus vrai si on se place dans le contexte du territoire: ce nest pas lindividu qui détermine tel système culturel et/ou social, cest lensemble, ce sont les relations entre les uns et les autres qui sétablissent sur le territoire. Comme lécrit Capra: «Il y a un mouvement mais il ny a pas, en définitive, dobjets qui se déplacent; il y a activité mais il ny a pas dacteurs; il ny a pas de danseurs, il ny a que la danse.» Actuellement, cest encore la physique contemporaine qui nous suggère de nouvelles approches, de nouvelles visions, en particulier la théorie de la matrice S, connue comme approche bootstrap de G. Chew, ainsi que la théorie développée par D. Bhom. Daprès la philosophie du bootstrap, la nature doit être comprise dans sa cohérence interne et non réduite à des entités fondamentales, élémentaires. La philosophie du bootstrap naccepte aucun type dentités fondamentales, aucune loi quelle soit constante ou sous forme déquation: lunivers est un tissu dynamique dévénements reliés entre eux. Cette approche cherche à définir toutes les propriétés des particules et de leurs interactions uniquement en fonction dune cohérence interne. Si lon étend cette approche au concept despace-temps, notre vision change profondément. Le point de départ de la théorie de D. Bhom est la «totalité ininterrompue» dont lobjectif est lexploration de lordre non manifeste, de lordre le plus profond. Pour décrire cet ordre caché, Bhom recourt à lanalogie de lhologramme où chaque partie contient, en un certain sens, le tout. Mais, comme lhologramme est, au fond, statique, Bhom invente le terme de holomouvement grâce auquel il veut exprimer la nature essentiellement dynamique de la réalité; lholomouvement est un phénomène dynamique doù surgissent les formes. Etudier lordre impliqué dans lholomouvement signifie négliger la structure des objets pour sintéresser à la structure du mouvement. Pour comprendre cet ordre impliqué, il faut, selon Bhom, considérer la conscience comme le caractère essentiel de lholomouvement. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 89 ARQUITECTONICS Pour notre travail, il est cependant nécessaire dintroduire le concept de lieu que, dune certaine manière, nous pouvons définir comme un espace non indifférencié mais doté dun sens ainsi que dattributs sensoriels perceptibles. Dun point de vue culturel, lui seul possède une véritable existence, un principe dorganisation qui fait entrer lindifférencié dans la sphère de ce qui est socialement définissable. Lespace organisé renvoie donc au concept de lieu, qui est, à notre avis, l«objet» premier de létude de lanthropologie de lespace. Lieu entendu comme espace où se déroule lhistoire de lhomme, théâtre du devenir historique au sens physique (construction de centres urbains, de routes, de châteaux, de milieux, etc.) comme au sens culturel le plus large, cest-àdire de construction/organisation sociale, religieuse et philosophique. Espace et communauté En effet, si, comme laffirme Marcel Mauss, lunité sociale ne doit pas être identifiée avec la tribu mais plutôt avec lhabitat ce dernier a donc une double valeur: de regroupement social et, en même temps, dunité territoriale. Par conséquent, lhabitat contient le concept dunité religieuse, linguistique, sociale, bref le sentiment dappartenance. Il est la forme et le contenu des relations possédant des fins communes. Du reste, le concept de «communauté» se réfère à un système socio-spatial aux dimensions limitées car il ny a pas dexistence sociale sans interprétation de lespace. La configuration, toutes les configurations possibles de la communauté sont ce qui représente lessence du système de vie. Ces considérations nont pas pour but de souligner quil existe autant despaces que de communautés qui les habitent, ce nest pas là la simple affirmation dun relativisme culturel en raison des différentes lectures de lespace. Il sagit plutôt davancer quil existe une construction incessante du sens du tissu communautaire qui part de lexpérience des espaces. En un certain sens, on peut comparer lespace avec dautres phénomènes profondément significatifs pour le tissu communautaire mais, en même temps, difficilement réductibles et difficilement transposables en «pure» donnée culturelle; en effet, ils se placent dans une dimension «autre», qui est chaotique, et qui surgit, comme, la mort, dans ce que lordre social a de solide. Ces phénomènes sont des aspects «interstitiels». Ils sont, comme lécrit Borges, la visualisation des interstices dabsurdité qui indiquent la continuelle falsification du monde une fois réduit à des paramètres rationalisables. Lanthropologue italien Ernesto De Martino la clairement montré quand il a souligné que la première forme de lêtre-là social est la rançon culturelle à verser a lindifférencié, cest-à-dire lexpression idéologique et institutionnelle servant de cadre aux expériences individuelles. Pouvoir s emparer culturellement de lespace pour le changer en lieu donne une forme mythologique, historique, sensorielle, qui constitue la seule garantie de lêtrelà, qui nie la crise de la présence, de lobjectivité du monde. Afin de franchir un pas supplémentaire dans la délimitation des problématiques de lanthropologie de lespace, il nous faut introduire dans notre raisonnement le concept de territoire. Le territoire comme ensemble de lieux Si nous pensons à lhomme comme «homo geograficus», le territoire devient le cadre privilégié pour identifier des relations de pouvoir. Comme le soulignait Foucault, le pouvoir «est la base mobile des rapports de force», quelque chose quon produit à tout instant, non pas tant parce quil englobe tout M.G. Pinagli, U. Tramonti - Anthropologie de lespace. Une approche méthodologique © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 90 ARQUITECTONICS mais parce quil vient de toute chose; le pouvoir, dans ce quil a de permanent, de répétitif, dinerte, est leffet densemble qui se dégage de toute ces mobilités. Une fois donnée cette acception au concept de pouvoir, bien évidemment évidence, le territoire est peut-être le principal facteur déquilibre ou le principal producteur de déséquilibres pour les communautés humaines parce quil implique des hiérarchies, des limites, des seuils, des structures. Dans le cadre du territoire, les relations de pouvoir ne sont pas extérieures aux autres types de rapports, mais elles leur sont immanentes. Les modalités suivant lesquelles la «diversité reconnaissable dune réalité», la rançon culturelle dont nous parlions plus haut, devient explicite, prennent la forme dactes territorialisants. Lacte territorialisant se distingue de lanthropisation dun territoire car il est une configuration continue de cet être-là et donc production continue, incessante, et réduction de situations complexes. La territorialité ne précède et ne suit donc pas, ni chronologiquement ni logiquement, linstauration des rapports sociaux, mais elle les exprime de façon originale, les représente et les fixe. Ainsi, la «réalité» quexprime un système socio-culturel ne peut naître ni survivre ni prendre conscience delle-même si elle ne se fonde pas sur des formes visibles dans lespace, donc matérialisables en un lieu que lon ne peut comprendre quà travers les relations de pouvoir du territoire. Dans ce cas, par exemple, la séparation par clôture, donc le droit de propriété, nest pas lexpression immédiate du modèle culturel mais elle est fondée sur un système de croyances qui proviennent de sphères précédant le savoir. Cest le cas des «compita», placés pour veiller sur différentes propriétés et qui comportaient autant dentrées quil y avait de propriétés en commun. Même si les propriétaires voisins fêtaient ensemble le lieu commun par des sacrifices rituels, dans le même temps, à quinze pieds de lentrée de chaque «compita», sélevaient les autels pour les «lares». Les divinités chargées de protéger la propriété (Déméter, Perséphone, Pluton, etc.) sont, comme le rappelait Frazer, lexpression de linflexibilité; ce nest certes pas la propriété en tant que telle dont elles assurent la sauvegarde mais bien plutôt lordre par opposition au chaos. Si lanthropologie culturelle a pour objet les civilisations, les peuples, les communautés lues à travers leurs symboles, leurs comportements, leurs constructions sociales, leurs langages, leurs valeurs, celui de lanthropologie de lespace consiste à replacer tout cela dans le contexte du lieu à travers la relation de la territorialisation, ces «bandes doscillation» pour définir lexpérience de lespace. Le «plus» quapporte lanthropologie de lespace, cest le devenir, la succession, la transformation lus à travers un théâtre des affaires humaines: le lieu et le territoire; ces derniers ne sont pas donnés une fois pour toutes mais ils se présentent comme la structure à partir de laquelle on peut lire le résultat de transformations continuelles, dune incessante création et dune réduction de situations complexes. Bref, la différence davec une discipline déjà codifiée comme lest lanthropologie culturelle consiste à souligner le rôle de lespace, du lieu situé dans le cours du temps pour donner vie à la lecture de la rançon culturelle mais aussi à celle des possibilités contenues dans une projetation territoriale tenant compte de tout cela. Et pourtant, dans le même temps, si lobjet est lespace et le lieu, le cours du temps devient, si on le lit comme une succession dévénements, une sorte de «bruit de fond» gênant la compréhension de lespace/communauté qui doit, en revanche, être interprété dans loptique de la complexité en évitant les vues réductrices et historicistes. Le territoire comme système complexe La complexité est ce qui définit non seulement le changement des réponses propres aux disciplines confirmées ou non mais aussi le changement du type de question posée; elle © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 97 ARQUITECTONICS D. Provansal - Mondialisation, développement local et identités Cette proposition de cours est laboutissement dune réflexion fondée à la fois sur mon expérience de terrain et sur mon enseignement de troisième cycle. Dans le programme présenté ici, jai en effet cherché à réunir les thèmes que jai étudiés ces dernières années. Après avoir pendant plus de dix ans travaillé sur une région rurale du sud de lEspagne soumise à un processus de transformation agricole et environnementale, et participé à une étude comparative sur les projets dirrigation dans deux zones méditerranéennes défavorisées1, je suis particulièrement familiarisée avec la problématique du développement local en milieu rural. Jai dailleurs donné un cours de doctorat sur ce sujet au cours de lannée académique 1996-1997. Par ailleurs, comme membre dun groupe de travail sur les processus identitaires2 au département danthropologie sociale de luniversité de Barcelone, jai été conduite à aborder les questions migratoires de plusieurs façons, dans le cadre de différentes recherches3. Cette expérience ma amenée à replacer les mouvements migratoires dans le cadre plus vaste dune réorganisation de léconomie à léchelle mondiale et à aborder les processus identitaires comme des faits inexplicables par eux-mêmes, mais seulement en tant que phénomènes seconds au bouleversement des structures économiques et sociales. La nouveauté du phénomène, induit par le progrès des technologies de linformation et de la communication, ainsi que sa progressive généralisation, mont semblé être des éléments incontournables dans létude anthropologique du monde contemporain, largement au-delà des seuls mouvements de population. Le marché devient omniprésent, pénétrant lentement mais sûrement les moindres recoins de la vie sociale. Il constitue désormais le cadre obligé de toute pratique quotidienne et, aussi, celui de la réflexion sur ces pratiques. Cest la raison pour laquelle Mondialisation, développement local et identités Danielle Provansal Département danthropologie sociale Université de Barcelone © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 98 ARQUITECTONICS il ma semblé non seulement nécessaire mais urgent dinsérer cette problématique dans lenseignement avancé en anthropologie sociale, afin de contribuer à faire sortir la discipline du ghetto de l«exotique» et du «particulier» dans lequel elle a encore parfois tendance à se cantonner. Jai donc donné un cours de troisième cycle sur la globalisation durant lannée académique 1997-1998. Bien que je naborde ici la mondialisation quen rapport avec le développement local en milieu rural, il va de soi que les villes et les milieux urbains sont tout autant, sinon plus, concernés par la mondialisation. Jaimerais cependant rappeler que les vieux rapports ville-campagne se sont profondément modifiés et quil ne faut plus y voir deux mondes antithétiques, mais plutôt deux parties dun seul ensemble sujettes aux répercussions de lune sur lautre. La campagne sest urbanisée - et même, parfois, sest «rurbanisée», selon lexpression de plusieurs auteurs-, tandis que les banlieues des villes - particulièrement dans le tiers monde, mais pas seulement - se sont ruralisées. Ailleurs, dans les villes des pays riches, la campagne remplit une nouvelle fonction sur le plan de limaginaire. Aussi, même si létude du milieu urbain ne pourra pas être abordée dans le détail, celui-ci sera forcément présent lorsque lon traitera de la problématique de la mondialisation; il le sera aussi, quoique dune autre manière, dans la seconde partie du programme, les questions denvironnement et despaces «protégés» ou «préservés» renvoyant à la fois aux pouvoirs publics -la ville nest-elle pas aussi un centre de pouvoir?- et à limaginaire de certaines catégories sociales citadines ou néorurales. Quelques considérations dordre théorique et méthodologique Il me semble opportun dénumérer un certain nombre de propositions théoriques qui définissent la philosophie générale du cours, ainsi que certains principes de méthode qui expliquent lordre des différents points abordés. En premier lieu, il convient de préciser que lon sinspire ici dune conception constructiviste de lespace, afin danalyser les processus à luvre dans la définition et la spécialisation dun territoire, ainsi que dans les changements qui en modifient la délimitation ou les fonctions. En second lieu, on tiendra compte des différentes échelles impliquées dans ces processus et des articulations ou interdépendances qui relient les différentes catégories despace, en particulier léchelle mondiale ou globale, léchelon institutionnel intermédiaire -qui peut être national, régional ou communal mais est toujours un lieu de décisions- et le niveau local défini par des acteurs sociaux, des pratiques collectives inscrites dans la durée et une cosmovision partagée. La fameuse proposition danalyse qui part du global pour renvoyer directement au local fait en effet trop souvent abstraction du rôle de médiation exercé par ces niveaux intermédiaires et de leur capacité à instituer, délimiter et gérer des unités spatiales de taille diverse, fréquemment de caractère conventionnel, voire à faire barrage à la tendance exponentielle du marché, autrement dit à incarner et à exercer un certain pouvoir politique. Le fait que ces unités soient des espaces «construits» sous dautres modalités que lespace global et que les espaces locaux nenlève rien à leur importance. De fait, ils fournissent au sein despaces découpés au préalable le cadre dinitiatives concrètes qui modifient à leur tour les fonctions des espaces locaux façonnés par lhistoire de leurs pratiques productives et sociales, par des stratégies reproductives originales, des liens de solidarité, des expériences vécues et des représentations collectives qui en font un «terroir», un «pays», voire un «lieu de mémoire». Sous la pression des transformations technologiques récentes -ce que Manuel Castells appelle «lère de linformation» [1996 et 1997] -et des forces économiques qui contribuent à configurer lespace global, ces espaces médiateurs font lobjet dune © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 99 ARQUITECTONICS redéfinition de leurs fonctions. Même sils sont souvent des courroies de transmission des impératifs du nouvel ordre économique mondial, ils peuvent aussi servir à en moduler limpact, voire à ladapter. Cela mamène à une constatation dordre méthodologique: le lien nest pas mécanique entre la mondialisation et la perte du rôle des institutions classiques. Des dynamiques nouvelles peuvent surgir de cet échelonnement, voire de ce chevauchement des compétences. En somme, cest lensemble de ces articulations ou interdépendances qui fournissent en quelque sorte la clé explicative des multiples processus qui «produisent» de lespace, en tant quobjet de pratiques et objet de sens. Fidèle à une perspective anthropologique, par vocation dabord, et par cohérence thématique ensuite -lobjet de ce CDA étant une anthropologie de lespace -, je rappellerai quelques principes élémentaires mais fondamentaux qui seront pris en compte dans ma démarche: lespace est abordé ici comme «fait social total», autrement dit cumulant des fonctions multiples, économiques, sociales, politiques, symboliques et imaginaires. Il est bien évident que, dans la réalité, il est fréquent que sopère une certaine spécialisation et quune fonction domine nettement sur les autres. Toutefois, loriginalité dune démarche anthropologique, par définition globalisante, consiste justement à dévoiler les fonctions plus latentes, et à établir le lien entre elles, afin de reconstituer «le fait social total». Selon ce qui a été dit au début, cest la perspective constructiviste qui est au centre de la problématique. Cela signifie que dans le processus de construction lui-même, comme résultat de la dynamique mise en uvre, les spécialisations et les fonctions dominantes glissent de lune à lautre, autrement dit se modifient réciproquement. Par ailleurs, les acteurs sociaux à lorigine de ces processus peuvent être de natures très diverses -groupe de personnes ou institutions-mais ils ont tous en commun leur participation active à la construction ou à la transformation de lespace concerné, y jouant parfois même un rôle fondateur. Enfin, lorsque plusieurs catégories dacteurs sont impliqués simultanément dans un même processus de construction, des hiérarchies sétablissent entre eux; de même, des conflits peuvent surgir entre eux autour dobjectifs opposés ou de méthodes de gestion du territoire divergentes. Ces conflits contribuent, au même titre que les processus productifs sur un terroir donné ou que les opérations planifiées daménagement du territoire, à la production de lespace en tant que fait social en lui adjoignant éventuellement une fonction identitaire. Les différentes thématiques abordées Une fois ces considérations faites, jénumérerai les différents espaces abordés dans le cours, afin de saisir à la fois leur particularité relative et le rapport dinterdépendance qui les unit. Jen profiterai pour souligner brièvement les aspects qui me paraissent didactiquement les plus pertinents, aspects que je développerai plus longuement dans le cours en abordant les différentes perspectives ou débats dont ils ont fait lobjet dans la littérature sur le thème. De même, jutiliserai les cas concrets qui mont servi à élaborer cette réflexion à titre dillustrations. 1. Lespace global Lespace global est un espace imaginaire conçu comme la réalisation pleinement achevée de lextension des échanges marchands et de la généralisation de la logique capitaliste au niveau mondial. Le phénomène de la globalisation, en tant que processus tendant vers ce but, est en revanche bien réel, aussi réel que les espaces au sein desquels il cherche à se déployer. Issu de la pensée néolibérale -ou pensée unique-, il tend à imposer le primat de léconomique sur le social mais, dans son mouvement dexpansion, il se heurte à des espaces historiquement constitués -territoires régionaux et nationauxD. Provansal - Mondialisation, développement local et identités © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 100 ARQUITECTONICS et à des frontières soit géographiques soit culturelles. Le «village global» est une métaphore rassurante mais fausse: la mondialisation ne produit pas un espace planétaire unique et intégré. Les résistances que le processus de globalisation rencontre sur son passage provoquent un phénomène de segmentation de la production et du travail. Cela entraîne une contradiction majeure: lexistence simultanée despaces ouverts à la circulation des marchandises et des capitaux mais compartimentés en ce qui concerne la mobilité de la force de travail. Les connaissances et les modèles de gestion sont produits par un nombre réduit de centres -quatre ou cinq seulement dans le monde (Los Angeles, New York, et dans une moindre mesure, Londres et Paris)-qui diffusent de manière sélective linformation vers dautres centres articulés sur les premiers et spécialisés dans une branche de la production ou des services [Castells, 1997]. Les entreprises ouvertes les unes sur les autres en réseaux, adaptables aux exigences du marché et flexibles dans leur structure, remplacent progressivement les grandes unités de production. Cest ainsi que la nouvelle division internationale du travail se présente comme un système où les espaces sont fortement hiérarchisés et où de grandes zones, voire des continents -je pense à lAfrique -, sont laissées de côté et ne participent que très indirectement aux nouvelles règles du jeu économique, même si, comme semble le sous-entendre le terme, la tendance dominante est d«englober» ou de «mondialiser» les échanges. Bien des espaces ruraux sont ainsi situés à la périphérie du système. Il est intéressant de se pencher sur eux dans la mesure où ils constituent des unités dobservation privilégiées, soit pour étudier les processus de pénétration du marché, dans certains domaines, soit pour analyser les phénomènes de résistance. À remarquer enfin que limaginaire de lespace global comme espace planétaire unique se reflète dans les espaces de type nouveau créés par les nouvelles technologies de linformation -Internet et la création virtuelle. Preuve en est le vocabulaire utilisé qui donne limpression dun espace à la fois infini et absolument maîtrisable, où le temps de la transmission devient instantané et où se crée lillusion dune abolition des distances - naviguer, surfer, internaute, sites, niches, etc.-et, à partir de là, lillusion dune liberté totale qui masque les conflits entre la logique globale et des logiques territoriales encore vivaces. Toutefois, ces espaces virtuels suscitent des processus identitaires dun type nouveau auprès des initiés aux nouvelles formes de communication, les super-élites cosmopolites qui, à léchelle mondiale, créent et participent dune même culture. 2. Les espaces intermédiaires à fonction institutionnelle Ils se présentent aujourdhui comme des espaces médiateurs, emboîtés les uns dans les autres, parfois articulés sur un espace continental ou macrorégional (Union européenne, etc.). Il est souvent question de la disparition de lÉtat-nation dans ce contexte mais il me semble que la réalité est beaucoup plus complexe. Il est vrai que ses fonctions sont plus restreintes mais elles sont aussi plus spécialisées, au sein des ensembles plus vastes. LÉtat exerce -voire renforceces fonctions de police et de contrôle vis-à-vis de limmigration étrangère non communautaire, alors que, parallèlement, il perd certaines autres fonctions -dordre économique ou politiquequil exerçait traditionnellement au nom de la souveraineté. Il garde encore néanmoins -pour combien de temps?- certaines prérogatives économiques et politiques vis-àvis des espaces intermédiaires qui dépendent de lui et, surtout, pour certains pays du moins, il conserve une fonction symbolique liée à la notion de nation. LÉtat comme cadre de lappartenance citoyenne est de fait un espace identitaire. Néanmoins, la perte de quelques-unes de ces fonctions souveraines, auxquelles sajoutent les restrictions vis-à-vis de certaines catégories détrangers transposées sur le plan © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 101 ARQUITECTONICS symbolique comme une conséquence de la «distance culturelle», vient renforcer les processus identitaires de résistance (cas du Front national en France). Parmi les fonctions économiques et politiques régulatrices de lespace que lÉtatnation conserve ou quil a déléguées à une autre instance institutionnelle qui lui est subordonnée - région, communauté autonome, etc. -il y a celles qui concernent laménagement du territoire et, dans une moindre mesure, la protection de lenvironnement. Je dis dans une moindre mesure car une législation en la matière est en train de se développer à léchelon européen et à léchelle mondiale. Quoi quil en soit, ce sont des domaines qui ont relié pendant longtemps -et relient encore -les institutions gouvernementales, régionales ou autonomes à lespace rural, selon un modèle vertical, traditionnellement source de conflits, et fait émerger des groupes de pression locaux. Par exemple, en matière de politique agricole, les compétences de lÉtat se bornent soit à assurer lapplication des mesures prises à un échelon supérieur -macrorégion, union ou fédération dÉtats -comme cest le cas pour lUnion européenne, soit à gérer vaille que vaille les désordres causés par la mondialisation. Là aussi, les affrontements sont nombreux et les mesures prises suscitent des phénomènes de refus ou de résistance, à léchelle locale, qui peuvent déboucher sur des prises de position identitaires. Enfin, sans entrer ici dans le détail des transformations que ces instances ont expérimentées récemment, on peut tout de même rappeler ce que jai énoncé au début: le rôle de relais ou de courroie de transmission de lÉtat ou, à sa place, de la région, de la communauté autonome et leur rôle respectif dacteur social dans la définition et la classification des espaces qui tombent sous leur juridiction. 3. Lespace rural comme objet de développement local? Depuis une cinquantaine dannées, peut-être davantage, les espaces ruraux ont subi un processus de différenciation qui sest accentué avec la mondialisation [Roux 1996]. Lintroduction de la mécanisation de loutillage agricole, dans certaines zones de plaines céréalières, sest accompagnée dune technologie de pointe en matière dhybridation des semences et dingénierie génétique, qui sest aussi étendue aux cultures maraîchères, à larboriculture et dans une moindre mesure à la viticulture. Sy ajoute lappoint de plus en plus important fourni par lagrochimie -engrais, produits phytosanitaires -et par des installations de plus en plus performantes-serres, tunnels en plastique, arrosage au goutte à goutte programmé, cultures hypotoniques, etc. Les paysages agraires se sont radicalement transformés en certains endroits, contrastant avec dautres zones plus défavorisées, généralement zones de petite montagne peu aptes à ces innovations, combinant polyculture et élevage. Il y a donc deux sortes despace rural: le premier est inspiré dun modèle essentiellement productiviste associé à lidée de modernisation; il est totalement ouvert sur le marché mondial en amont et en aval. Le second porte les marques dune agriculture en voie de disparition, de caractère familial, fondée essentiellement sur lénergie animale et humaine. Il semble à présent condamné à ce que lon a appelé la «désertification» [Roux et Bazin 1993]. Entre parenthèses, le terme me semble peu approprié. Il suggère en effet un processus écologique sur une zone géographique donnée, comme lavance du désert dans la région du Sahel. Je lui préférerais les termes de dévitalisation ou de délaissement. Une petite observation me semble nécessaire à cet égard: il ne faut pas interpréter les contrastes entre lespace agricole modernisé et lespace rural en décadence comme deux phénomènes indépendants et parallèles, mais plutôt établir entre eux un lien de cause à effet. En ce qui concerne la désertification, jénumérerai brièvement ses principaux paramètres, tels quils ont été définis par certains auteurs [Roux et Bazin 1993, 1996]: D. Provansal - Mondialisation, développement local et identités © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 102 ARQUITECTONICS baisse démographique continue et, par voie de conséquence, vieillissement de la population; abandon progressif des activités agro-pastorales et des activités artisanales qui les complètent, et finalement abandon des soins traditionnels à lenvironnement avec les conséquences écologiques négatives qui sensuivent. Jajouterais que la désertification déborde des simples aspects techniques et matériels de gestion -ou plutôt de non gestion-des ressources du milieu naturel. Elle comprend aussi une dimension cognitive et symbolique: la perte du sens de lautochtonie pour ceux qui ont dû séloigner de leur terroir et, parallèlement, lincapacité de ce terroir à devenir un cadre identitaire générateur dinitiatives et de projets sur lavenir ou, au contraire, sa transformation en espace-refuge purement imaginaire. Il est à remarquer toutefois que le processus de désertification sest amorcé bien avant lapparition de la mondialisation. Il a généralement été déclenché par une combinaison de facteurs, dont la concentration de la propriété dans certaines zones, une surexploitation de lespace disponible et une baisse des rendements agricoles qui ont abouti à un exode massif de la population active vers les centres industriels à partir du milieu du XIXe siècle. La différence, à lheure actuelle, par rapport au XIXe siècle, cest la conception du rapport de lhomme à la nature. En premier lieu, lexploitation illimitée des ressources naturelles, élément central du paradigme du progrès, tant du point de vue des théories libérales que de la théorie marxiste, se révèle insoutenable. Certains écosystèmes complexes et fragiles semblent fort mal adaptés à une productivité intensive. Sils se sont maintenus jusquà il y a peu, cest grâce à une diversification des activités et à une ingéniosité des pratiques productives, moins fondées sur des techniques lourdes et plus sur les connaissances fines du milieu, et à un ensemble de pratiques sociales adaptées à la taille des propriétés. La logique de reproduction, que reflètent sur une longue période les systèmes de transmission des patrimoines fonciers, les stratégies matrimoniales et lorganisation du travail familial, prenait généralement le pas sur la logique de profit [Assier-Andrieu, Comas DArgemir 1998]. Cest pourquoi leur absorption dans le modèle de lagriculture modernisatrice et productiviste sest révélé non viable. De surcroît, ces anciennes zones agro-pastorales soumises à la désertification ont non seulement fait lobjet, depuis quelques décennies, de préoccupations écologiques croissantes, mais encore ont servi pour quelques-unes dentre elles de laboratoire à lapplication dun modèle de développement alternatif qui, comme autrefois, privilégie la reproduction du groupe humain et de ses ressources sur la productivité orientée vers une rentabilité croissante. La crise de la croissance industrielle, le chômage persistant dans les centres urbains ont renforcé ce choix. Le développement local né dans le secteur industriel et dans les petites villes du centre de lItalie a servi de source dinspiration pour entraîner une renaissance des campagnes [Kayser 1990, 1994; Jollivet 1988, 1992]. À souligner que les institutions jouent à cet égard un rôle médiateur important. Il ne sagit pas de retourner à une économie rustique en régime dautarcie ou dautosubsistance dans un monde progressivement pénétré par le marché mondial. Il sagit en fait détablir un nouveau rapport entre le groupe humain et son milieu naturel moins fondé sur la surexploitation des ressources et davantage orienté vers lidée dune complémentarité dintérêts entre ce groupe et les autres populations vivantes -animale et végétale - avec lesquels il partage son espace de vie. Lévolution de la définition de «milieu naturel» en souligne lurgence [Blanc-Pamard 1992], ainsi que lapparition de notions nouvelles comme celle d«éco-complexe» [Blandin 1992]. Ce changement de perspective entraîne évidemment une redéfinition des fonctions productrices et du rôle des acteurs locaux car il privilégie un mode de développement durable, autrement dit apte à assurer une conservation des facteurs environnementaux. Cest ainsi que le «paysan» ou lexploitant agricole devient agriculteur-paysagiste ou © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 103 ARQUITECTONICS combine une agriculture biologique et diversifiée avec une production artisanale de produits élaborés ou avec des activités touristiques diverses. Parfois même, il devient agriculteur pédagogue, initiant les citadins en mal de nature aux secrets de la campagne et de ses propres pratiques au cours de stages divers. Le développement local en milieu rural est une notion à vocation holistique. Elle sadapte donc bien à une perspective anthropologique. Elle ne se limite pas au développement économique, souvent entendu comme pure croissance économique, mais se réfère à un mode de vie, à des stratégies, des initiatives, des formes de sociabilité et un ensemble de valeurs qui assurent à la fois la reproduction physique et sociale du groupe et la conservation de son terroir. Elle signifie une éthique de vie qui reflète lidentification du groupe avec son environnement, non seulement comme milieu naturel, mais aussi comme territoire pénétré de culture tout au long de lhistoire, autrement dit comme terroir4, puis comme patrimoine à gérer et enfin comme siège de lautochtonie à travers certains éléments du paysage à forte connotation symbolique constitués en «lieux de mémoire». Cela, bien entendu, correspond plus à un type idéal quà des situations concrètes. Sur le plan de la réalité, lémergence de ces «laboratoires» ruraux dépend en grande partie des décisions publiques et de politiques régionales de développement, même si le rôle des leaders locaux et lapparition de mouvements associatifs sont également déterminants. Il faut tout dabord tenir compte du fait quil ny a pas toujours convergence entre les politiques daménagement5 décidées par les institutions et les projets élaborés sur place par les intéressés. Ces divergences que jessaierai dillustrer par des exemples concrets doivent à mon avis être analysées comme révélatrices de dynamiques locales, autrement dit de la capacité de la population locale à élaborer des stratégies alternatives. Deuxièmement, limpossibilité matérielle et financière ou le refus volontaire (agriculture biologique) dadopter des techniques destinées à maximiser les rendements imposent une contrainte de taille aux groupes domestiques impliqués dans des expériences de développement local rural en zone défavorisée: la diversification structurellement nécessaire des activités agro-pastorales, jointe à de nouvelles fonctions -paysagistes, gardiens et initiateurs du patrimoine, néoartisanat, etc.-, suppose une mobilisation massive de la main-duvre familiale, ce qui nest pas toujours possible. Dans certaines zones de cultures maraîchères ou dagriculture intensive, le même problème se pose, étant donné la nature des tâches agricoles non mécanisables. Lapport dune mainduvre étrangère -généralement clandestine et, de ce fait, mal payée -souligne la précarité du modèle. En outre, ces zones, soumises au marché, à la concurrence dautres régions et aux prix imposés par les multinationales agro-alimentaires, tendent à se transformer en appendices de lespace global; leur spécialisation extrême les rend extrêmement vulnérables à toute variation quelle quelle soit. Peut-on parler de développement local dans ce cas? Le développement local suppose la capacité de reproduction, autrement dit la continuité sur plusieurs générations; cest une notion qui contient lidée de durabilité ou sustainability. Or ici rien nest moins sûr. Dans une expérience de développement local en milieu rural, les producteurs agro-pastoraux ne sont pas les seuls acteurs sociaux en scène. Ceux qui soccupent autrement ou qui sont simplement résidents -retraités, néoruraux travaillant ailleurs, etc.- doivent également exercer un rôle actif dans la vie locale, rôle pas forcément économique mais susceptible de créer un nouveau lien social et de contribuer à la construction dune identité nouvelle. Si les antagonismes sont trop forts entre les différentes catégories de la population (par exemple, entre néoruraux et autochtones ou entre agriculteurs et aménageurs), ce lien social ne se consolidera pas sur la durée. Enfin, lorsquun terroir en voie dabandon ou de dévitalisation a fait lobjet de mesures particulières de la part des pouvoirs publics dans le but de D. Provansal - Mondialisation, développement local et identités © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 104 ARQUITECTONICS réorienter sa vocation -par exemple, ce qui a été déjà cité: vocation touristique, paysagiste, artisanale-, le risque est grand pour les autochtones de se voir déposséder de leur espace et de se percevoir à travers le regard des autres, autrement dit de lextérieur, transformés en objets de folklore. De même, lorsquun terroir est non seulement lobjet de mesures daménagement, mais aussi lobjet de mesures plus restrictives et devient espace protégé ou préservé -un parc naturel, par exemple-, la dépossession est double et affecte autant les personnes que leur terroir. Cela mamène à un dernier point abordé dans ce projet de cours, la transformation de lespace rural en environnement. Du rural à lenvironnement Ce titre emprunté au livre publié sous la direction de Nicole Mathieu et Marcel Jollivet [1989] me permet de souligner deux aspects qui me paraissent importants. Le premier se réfère à la construction de la nature comme source dinspiration artistique. Celle-ci simpose à partir du XVIe siècle et souvre à la notion de paysage [Berque 1994] qui traduit une sublimation des espaces naturels à travers limaginaire ou à travers une vision correctrice. Elle signifie aussi un mécanisme de réification, puisque ce qui nétait perçu jusqualors que comme espace de pratiques se transforme en décor et se fige dans lacte même de représentation. Cest ainsi quest fondé le statut esthétique du paysage et, par là même, son appropriation en tant que tel, par quiconque en mesure de le contempler. Cet élargissement du champ dappropriation du paysage, sur le mode symbolique, explique pourquoi au XVIIIe et au XIXe siècle, il sert à donner un support matériel à lidée de nation et, de ce fait, vient senraciner dans le champ des identités collectives [Conan 1994]. Avec le développement des villes et lindustrialisation, la notion de paysage6 sert despace-refuge ou despace-témoin dans le système de représentation urbain. La campagne se construit comme lantithèse de la ville et comme le siège dune authenticité en péril. Pour les citadins, elle devient aussi lieu de loisirs, de repos et de dépaysement. Au XXe siècle, la prise de conscience écologique et le constat des dégradations causées par laction humaine replacent le paysage dans son histoire. À travers des notions comme celles décosystème, dhabitat et de population écologique, elle en fait un élément essentiel de survie des groupes humains, autrement dit comme un milieu menacé devant être préservé. Sans que la fonction esthétique du paysage disparaisse, lenvironnement est une notion qui traduit une appropriation collective et en fait un véritable «bien public» ou, selon lexpression de M.Jollivet [1992], un «bien patrimonial». Doù, une nouvelle fois, une intervention des pouvoirs publics dans la définition et la gestion des espaces protégés, définition qui implique des limites, et gestion doù découlent des contraintes. Autant de causes daffrontements possibles autour de lespace entre les différentes catégories dacteurs sociaux concernés, notamment entre les producteurs, les gestionnaires et les consommateurs de lenvironnement. Je finirai en me référant à une définition de lenvironnement qui illustre bien ce que je veux dire: «La notion désigne fondamentalement non un type dobjets mais un type de relations entre un agent économique avec son environnement économique, un acteur social avec son environnement social, une communauté humaine avec son environnement physique». «Il possède deux versants sémantiques: 1. le milieu biophysique dans lequel vit un groupe social, un établissement humain; 2. le second, tourné vers le champ social et institutionnel. Lenvironnement est perçu comme somme de problèmes ou de menaces. Dans ce cas, il se réfère à une demande sociale et entraîne la mise sur pied daction ad hoc. Il devient alors catégorie de laction politique et administrative»[Godard 1992]. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 105 ARQUITECTONICS D. 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Blandin (1992): ensemble spatial soumis à une mise en exploitation de diférentes unités unies par un réseau de proximité, à partir de contraintes agronomiques et sociales liées à la situation topographique, au régime des eaux de surface, aux accès, aux voies de communication, à lemprise de lurbanisation, à lhistoire de la mise en valeur et aux structures de production héritées du passé (parcellaire, répartition de la propriété, etc.). 5 Le terme daménagement selon O. Godard, B. Hubert et G. Humbert [Jollivet 1992] a plusieurs significations: la plus ancienne est technique. Elle sinscrit dans le cadre des procédures prévues pour lexploitation des forêts soumises au régime forestier. Elle désigne le programme dexploitation dun domaine forestier donné. Par extension, elle désigne aussi la réalisation de grands travaux planifiés visant à réorganiser certains espaces naturels. Signification plus récente: celle daménagement du territoire mise en pratique en France dans les années conquante, à léchelon étatique. Dix ans plus tard, elle sapplique à léchelle régionale (DATAR). Elle désigne laction de lÉtat et des collectivités locales visant à corriger les déséquilibres régionaux en matière de population et dactivité économique. Elle se réfère aussi à la maîtrise du développement du territoire sous langle spatial et sous langle des ressources. 6 Comme le font remarquer Monique Barrué-Pastor et Tatania Muxart [Jollivet (ed) 1992], cest une notion qui a du mal à devenir un concept, mais dont la polysémie favorise un usage interdisciplinaire. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 113 ARQUITECTONICS ou lhébreu On obtint ainsi des enfants totalement «déstructurés» (quon appellerait de nos jours autistes) mais aucun éclaircissement sur la nature profonde de la langue primitive. Pour penser larchitecture comme un système autonome, doué de sa propre intelligibilité, et non comme un système secondaire, simple «code» offrant des signifiants culturellement distincts, mais renvoyant au même monde de signifiés (quils soient élaborés par une idéologie, comme le présupposent les sémiotiques architecturales, ou «donnés» par la matérialité des «besoins humains»18 ou des territoires, comme le postulaient jadis les doctrines architecturales dites fonctionnalistes), il serait méthodologiquement intéressant non seulement de décrire le système des invariants figuraux caractéristiques de telle ou telle «formation sociale», ou de tel ou tel «style architectural» (comme lont fait tantôt les sciences sociales et tantôt les historiens de larchitecture), mais de repérer les espaces neutres et les systèmes dopérations corrélatifs réglant non pas seulement des figures spatiales, mais les transformations des unes dans les autres susceptibles de définir les espaces proprement architecturaux. Pour initier une telle démarche, nous proposerons dans un premier temps de nous intéresser à ce que nous appelons, dans une étape provisoire de notre terminologie, des «espaces neutralisés». Espaces «neutralisés»  Le lieu sans lieu Nous utiliserons des notions en apparence paradoxales, et poserons lexistence de lieux sans lieux, dont le rôle structurel dans les propriétés de renouvellement et de transformation des espaces concrets serait léquivalent de celui de lélément neutre dans certaines structures mathématiques: par exemple, une Exposition universelle demande que soit neutralisée et déqualifiée, au moins temporairement, une portion de ville ou de territoire donnée, pour y construire des espaces autres, des espaces architecturaux et urbains de l«ailleurs» (ainsi, dès lExposition de 1878, la «Rue des Nations, due à lingéniosité de lingénieur Berger19 »). Les visiteurs de ces expositions pourront expérimenter dautres formes architecturales, dautres dispositifs spatiaux, dautres objets urbains que ceux qui leur étaient familiers jusque-là. Ces lieux sont également de véritables laboratoires où sélaborent de nouvelles techniques, de nouvelles esthétiques, des prototypes architecturaux qui seront ultérieurement copiés ou transposés pour de nouveaux usages, même si les pavillons eux-mêmes sont le plus souvent détruits à lissue de lexposition.  Le lieu multiplié Mais, bien avant les expositions universelles, certains espaces liés au pouvoir politique ont pu réaliser à la lettre une sorte de surjectivité du territoire: le parc de la Domus Aurea, sous lempereur Néron, devait reproduire, en pleine ville, la forêt et la campagne avec ses villages; plus tard, la villa dHadrien, à Tivoli, comprend un poecile et un canope renvoyant respectivement au célèbre portique dAthènes et au canal du Nil. On peut considérer également quun zoo, quun «jardin dacclimatation» accueillent de même des animaux et des végétaux de l«ailleurs»: ils permettent davoir à domicile ce qui nétait longtemps accessible quau prix dun voyage et dun exil plus ou moins long de son espace propre.  Le lieu déplacé On arrive ainsi à lidée quil existerait des «espaces déplacés»20 , notion qui pourrait renouveler les questions de larchitecture et de lurbanisme coloniaux (où les problèmes de rapports dassujettissement dune culture à lautre ont occulté le fait que ces situations ne C. Robin - Anthropologie de linvention architecturale © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 114 ARQUITECTONICS favorisaient pas seulement la reproductiondes «modèles dominants» mais étaient elles aussi porteuses de renouvellement ou dinvention, voire dimportation de nouveaux modèles, etc.). Cette notion pose donc dun point de vue plus anthropologique lesquestions déjà traitées sous langle de la circulation des «modèles» et deleurs transformations, et introduit également létude des interfaces culturelles comme moteurs de linvention spatiale. Le concept despaces transactionnels et despaces-laboratoires Ces lieux paradoxaux: lieux sans lieu, espaces surjectifs, espaces déplacés, constituent selon nous autant de «laboratoires» où peuvent sélaborer des modèles autres, des espaces autres, et surtout des rapports espace/société autres que de simple «représentation» mutuelle. La situation la plus productive de ce point de vue est celle où se trouvent confrontés simultanément, dans la même configuration chronotopologique, deux types de rapport espace/société, comme dans les situations de «croisements culturels», ou d«interfaces culturelles». Nous avons pu étudier ainsi larchitecture dite «coloniale» ou larchitecture «orientaliste», non seulement comme lieu de rencontre de deux espaces sociaux affrontés ou confrontés, mais comme lieu délaboration despaces architecturaux inédits, que nous avions dans un premier temps qualifiés d«hybrides», malgré la connotation encore une fois biologique du terme. Nous en avons tenté une première description dans une communication au réseau international Architecture et Philosophie en 1996, et nous nous permettons de renvoyer sur ce point à la publication des actes de cette rencontre (références en bibliographie). Objets, terrains, méthodes Problématiques, instruments conceptuels, dispositifs méthodologiques Nous proposons de poser simultanément lexploration de deux notions/ problématiques: identité et temporalité, en les déclinant en différents «objets» de recherche21 , dispositif programmatique modulable à plusieurs échelles, à court, moyen et long terme, et articulable aux autres matières enseignées en anthropologie de lespace. Nous avons retenu trois thèmes génératifs, cest-à-dire susceptibles à la fois de fédérer et articuler les «objets de recherche» (apportés par les étudiants, par nousmême ou traités par des conférenciers invités, et donc hétérogènes et singuliers dans un premier temps) et de les faire «travailler» mutuellement, en repérant les opérateurs logiques et les outils conceptuels permettant de les relier à lun des thèmes proposés. Ces thèmes ont été choisis à partir de précédents travaux de recherche, présentés et discutés au sein des réseaux Architecture/Anthropologie (recherche architecturale) et Anthropologie de lespace (programme Socrates), sur lesquels prendront appui les développements théoriques et méthodologiques ultérieurs. Le premier thème, «Les laboratoires de linvention architecturale», présentera quelque «objets» architecturaux étudiés de ce point de vue: - les concours internationaux darchitecture, où sont confrontées en un même lieu et un même temps, répondant à une même programmation, des séries de projets architecturaux représentatifs des principaux courants traversant la production de formes spatiales, à un moment donné; - les «aires transactionnelles», où peuvent se confronter, se comparer, se déchiffrer mutuellement (ou se méconnaître) les «architectures de lAutre»: ces aires peuvent être bien définies selon les variations du rapport identité/temporalité. Celui-ci peut se développer sur le plan spéculatif, lesthétisation de lidentité supprimant la dimension temporelle, et se ramenant à une distribution différentielle dans lespace; cest le cas de «mouvements» ou d«écoles» tels que le «primitivisme», l«exotisme», le «japonisme», les «arabisances», etc. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 115 ARQUITECTONICS Le rapport identité/temporalité peut tout autrement se développer sur le plan politique, comme dans le cas des villes et espaces coloniaux, ou, à une autre échelle, se décliner différemment selon les sexes et leur mode dintervention sur lespace: cest ainsi que lespace de lhabitat, lespace à léchelle de larchitecture domestique, a pu être un lieu dinvention féminine de véritables «utopies domestiques»22 . Un deuxième thème, «Mots et modèles», sattachera à décrire les logiques et les supports de linvention architecturale, à léchelle de l«usager» (normes et comportements), de la société globale (mythes de fondation et reconstructions identitaires), de la conception architecturale proprement dite (programmes architecturants/programmes architecturés). Le troisième thème, «Territorialisations et constitution des territoires», touche aux dimensions politiques de linvention architecturale. Mais ces dimensions politiques ne sont pas ramenées, comme dans le champ des sociologies de la communication, au plan des discours et des idéologies, ou comme dans le champ des techniques daménagement du territoire, aux plans socioéconomiques. Il sagit déchapper à une vision positiviste- même si elle sest voulue critique- de la fabrication des lieux, des territoires, des espaces humains ou humanisés, de façon à ne pas éluder, comme nous lavons indiqué plus haut, la dimension éthique de lacte architectural. Il ne sagira pas de traiter cette question, qui demande un cadre moins pédagogique et plus polémique, ou plus pragmatique, mais dessayer au moins de la situer et de lui réserver, même en creux, une place significative. Nous voudrions tenter de saisir la construction du lien territorial dans la façon dont cette construction institue à la fois des topiques personnelles, interpersonnelles et culturelles, et détermine leur stabilisation, leur transmission, leur pérennisation ou leur réinvention. La construction territoriale peut être déclinée selon le concept dautochtonie, dont lobjet correspondant peut être trouvé et interrogé de ce point de vue dans les modélisations de lespace politique de lAfrique précoloniale23 . Linvention de la ville a pu correspondre aux concepts de polis et de citadinité24 , où le fantasme dautochtonie a été délibérément décomposé pour instaurer un nouveau type de territoire corrélatif dun nouveau type humain: le citoyen. Le troisième cas, qui amène à reconsidérer les conceptions classiques du lien au territoire («autochtonie», «droit du sol» (lien «naturel») versus «cité», «royaume», «État-nation» (lien «artificiel», mais ancré sur un principe de légitimité)) se généralise et se diversifie sous nos yeux avec les déplacements plus ou moins massifs de populations et les diverses variétés de multi-appartenances territoriales. Les objets correspondants seront par exemple ce que nous avons appelé «villes exportées», ou encore les «espaces hybrides». Sur le plan méthodologique les démarches analytiques articuleront les trois niveaux du recueil des données (protocoles dobservation), des thématisations raisonnées de celles-ci (procédures de formalisation), de leur enregistrement et de leur diffusion (processus de transmission). Une anthropologie de lespace actuelle, renouvelée et créative En déplaçant lobservation de lobjet architectural ou spatial proprement dit aux processus présidant à sa production, sa reproduction ou son invention, mais en ne nous bornant pas à le décrire de lextérieur à laide de protocoles dobservation construits a priori, en essayant au contraire de le comprendre à partir des logiques culturelles et anthropologiques qui lexpriment et le déterminent, nous espérons contribuer à une conception dynamique de lanthropologie de lespace. En ne nous bornant pas à la description de «modèles culturels» ou d«habitus» trop souvent identifiés à l«essence» dune culture, mais en essayant de saisir: C. Robin - Anthropologie de linvention architecturale © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 116 ARQUITECTONICS - les lieux où ils sélaborent (que nous avons appelés «laboratoires de linvention architecturale»); - le langage, les mythes ou les logiques dans lesquels ils se formulent (que nous avons appelés «mots et modèles»); - les totalités dans lesquelles ils tentent de trouver un principe unifiant ou une stratégie cohérente permettant de négocier ou de reformuler les phénomènes de franges, de périphéries, de coexistence ou de rencontre (que nous avons appelées « territorialisations et constitution de territoires»); nous espérons également déplacer les enjeux et les thèmes tournant autour des questions de lidentité, en les nouant à ce qui maintient éventuellement cette identité au travers du changement: apprentissage, transmission, ou à ce qui la renouvelle: invention, uvre dart mais aussi métissages et échanges. 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Robin, avec J.Ancelot et C. Varlet) et Université Paris-XNanterre (Maîtrise-DEA de sociologie et anthropologie, R. Bekkar).  Anthropologie de lespace Depaule J.-C., «LAnthropologie de lespace», in Castex J., Cohen J.-L., Depaule J.-C., Histoire urbaine, anthropologie de lespace, Paris, CNRS Éditions (Cahiers du PIR Villes), 1995, p.15-74. Paul-Levy F., Segaud M., Anthropologie de lespace, Paris, CCI, Centre Georges-Pompidou, 1983. Tornikian G., « LAnthropologie de lEspace», in Espaces des sciences humaines. Questions denseignement en architecture, Paris, Institut de lenvironnement, Centre de recherches en sciences humaines, 1973, p.155-174.  Méthodologie Beaud S., Weber F., Guide de lenquête de terrain. Produire et analyser des données ethnographiques, Paris, La Découverte, coll. Guides «Repères», 1997. Laplantine F., La Description ethnographique, Paris, Nathan, coll. 128, 1996. Noiriel G., Chartier R., «Pour refonder lhistoire comme discipline critique», Le Monde des livres, 13 mars 1998. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 117 ARQUITECTONICS C. Robin - Anthropologie de linvention architecturale Varlet C., «Les temps de lUrbanisme: enquête dhistoire urbaine. À Paris, la Zac Reuilly-Diderot», Les Annales de la recherche urbaine, n°77, Paris, 1997, p.78-83 uvre, invention, morphogenèse Anzieu D., Le Corps de l uvre, Paris, Gallimard, NRF, 1994 . Deleuze G., Logique du sens, Paris, Éditions de Minuit/coll. 10/18, 1969. Deleuze G., Proust et les signes, Paris, PUF, coll. À la pensée, 1971. Duvignaud J., Introduction à la sociologie, Paris, Gallimard, NRF, 1966. Gadamer H.-G., Vérité et méthode, les grandes lignes dune herméneutique philosophique, Paris, Seuil, coll. Lordre philosophique, 1996 (1960/1990 pour la parution originale en langue allemande). Kremer-Marietti A., Michel Foucault. 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Grammatica S., Jardins de mémoire ou la ville palimpseste, «une offrande aux dieux de linutile», EAPLV, novembre 1997 (C. Robin dir.). Pucci E., Surzur-Heim N., «Bénarès une ville à parcourir», EAPLV, septembre 1997 (J.-M. Alexandroff, C. Robin dir.). Thiénard A., «Zonas Cuevas, 1995-1997. Des maisons creusées en Espagne» (C. Robin dir.), publication in Cahiers darchitecture de la Casa de Velázquez, Madrid, Casa de Velázquez, 1997, p.11-35). Villates N., Boileau K., «Une gare TGV à Kyongju, Corée du sud», EAP Bordeaux, juin 1998 (J.P. Loubes dir.). 1 Rudolf Wittkover, Les Principes de larchitecture à la Renaissance, Paris, Éd. de la Passion, 1996, p.194-195. 2 Au moment même où ils acquièrent une valeur de fondement théorique dans les discours de larchitecture «fonctionnaliste». Mais les deux démarches sociologique et architecturo-urbanistique semblent se dérouler dans des univers parallèlles, sans aucune communication ou plutôt, et plus subtilement, au moment où chacune des deux catégories de discours était amenée à rencontrer lautre, il leur fallait renforcer leurs spécificités propres: cest ainsi que, pour larchitecte fonctionnaliste, tout finissait par pouvoir et devoir être transposable en catégories spatiales (géométriques et sensibles), alors que le sociologue, de son côté, ny voyait à luvre quune idéologie masquant la réalité de rapports sociaux 3 La mise en évidence de «dynamiques de groupe» ou de phénomènes dinteractions sociales a éclipsé alors les problématiques daménagement «fonctionnelles» des espaces de travail, qui ont semblé être déjouées. Mais il aurait fallu au contraire en profiter pour élucider le statut social des transformations spatiales, et les repenser en terme de «faits sociaux» De même, quelles frustrations, pour les chercheurs en sociologie urbaine travaillant avec des architectes (et donc familiarisés avec un minimum doutils danalyse de formes matérielles des espaces publics), ont été suscitées par les fameux travaux de lécole de Chicago, où lon cherche en vain, à côté dobservations sociales désormais canoniques, une formalisation possible et sociologiquement acceptable (ou pertinente) de descriptions d espaces architecturaux et urbains 4 La première tentative de constitution dune sociologie de lespace, destinée à lusage des étudiants en architecture de luniversité de Florence, juxtapose des textes écrits par des auteurs appartenant à plusieurs domaines: ainsi Max Weber, Simmel, Maffesoli, réfléchissant la métropole ou la cité comme phénomènes sociaux contemporains, ou Camillo Sitte, Kevin Lynch, etc. proposant des catégories danalyse spatiale permettant de construire les formes «physiques» de la cité, ou encore les textes d«utopistes» comme C.Fourier ou F. L. Wright (le premier proposant une démarche allant de lutopie sociale à une forme spatiale, et le second, à linverse, allant de larchitecture à la forme sociale). Le choix des textes proposés est significatif, et désigne, comme en creux, les intersections entre domaines, où devront sélaborer les © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 118 ARQUITECTONICS concepts spécifiques à la sociologie de lespace. E. M. Satti, Sociologia dello spazio. Testi e documenti, Università degli studi di Firenze, Facoltà di architettura, Dipartimento di progettazione dellarchitettura, Print & service, mai 1991. 5 Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, I, Paris, Plon (coll. Agora), 1985, p.344-348: ces pages gagnent à être relues, car elles donnent, sous forme extrêmement résumée, les principales catégories et les principaux exemples de configurations spatiales et temporelles pertinentes, et le programme de recherches qui y est esquissé est loin dêtre épuisé. 6 Une partie du travail de Norbert Elias est ainsi fondée sur une analyse fine des dispositifs architecturaux où se déroulait la vie quotidienne de la «société de cour» (par comparaison, ce qui est aussi important à souligner, avec ceux de la vie bourgeoise); cf . Nathalie Heinich, La Sociologie de Norbert Elias, Paris, La Découverte, coll. Repères, 1997, p.18: «Structure et signification de lhabitat». 7 Claude Lévi-Strauss, op. cit., p.319. 8 Lanthropologie de lespace doit donc comprendre dans son champ lethnopsychiatrie et lethnopsychanalyse. La littérature clinique fourmille de récits de rêves, de symptômes, dépisodes névrotiques ou psychotiques, détudes de cas, etc., permettant dentrevoir lintrication de ce que Tobie Nathan appelle «léquivalence, dans la psyché, entre structure culturelle et structure corporelle» ( notion de «géographie du corps» et «topiques culturelles») Dans le même ouvrage, il montre comment «la destruction des espaces externes (topique culturelle) demande une restructuration des espaces internes (topique psychique)» (Tobie Nathan, Psychanalyse païenne. Essais ethnopsychanalytiques, Paris, Dunod, coll. Psychismes, 1988, p.171). Cet ouvrage contient une intéressante critique de lusage des mythologies en théorie psychanalytique et une proposition méthodologique cohérente pour pouvoir valablement «appliquer la logique mythique aux données cliniques» (ibid., p.6), en tirant parti de «lanalyse moderne de la structure des mythes» (ibid., p.4), cestà-dire en utilisant les résultats de luvre de Lévi-Strauss, ou de Georges Devereux (dont il a été un élève très proche). Cet auteur relève, de façon très intéressante, que Freud, comme Devereux (et comme luimême) «appartenaient à une famille typique de migrants qui ne posait jamais ses bagages pour la durée dune génération» (ibid., p.150). 9 Habituellement étudiés par lhistoire de lart, dune part, par lethnoesthétique, dautre part (discipline encore peu développée, mais aussi légitime, sans doute que lethnolinguistique, lethnomusicologie ou lethnoscience). 10 J.-P. Vernant, Les Origines de la pensée grecque, Paris, PUF, 1962. 11 Le premier panorama esquissé en France par Ginette Tornikian [1973] cite aussi bien Baudrillard que Pierre Bourdieu, Jean Charles Depaule, Philippe Boudon, ou Colette Petonnet. Le plus récent (Jean-Charles Depaule, « Lanthropologie de lespace», in J. Castex, J.-L. Cohen et J.-C. Depaule, Histoire urbaine, anthropologie de lespace, Paris, CNRS/PIR Villes, 1995, p.15-74), couvrant une période allant de 1962 à 1993, recense cent quatre articles pour la seule France, et énumère cent treize références bibliographiques empruntées à toutes sortes de domaines: géographie, histoire, philosophie, ethnoarchitecture, anthropologie urbaine, etc. Cest dire que la liste des « quelques problèmes en attente de leur systématisation» proposés par Françoise Paul Levy, Marion Segaud, dans leur Anthropologie de lespace (Paris, Centre de création industrielle, coll. Alors, 1983, p.22) sest encore élargie, rendant sans doute plus difficile cette «systématisation», scientifiquement désirable, mais plus ardue quon ne laurait imaginé (à moins quil ne sagisse pas tant de difficultés intrinsèques que de moyens inappropriés, ou insuffisamment coordonnés, compte tenu de lampleur du champ à explorer). 12 Nous reprendrons la distinction proposée par Georges Didi-Hubermann en histoire de lart entre «histoire de lart au sens du génitif objectif: le discours historique sur les objets dart [] et lhistoire de lart au sens du génitif subjectif: lévolution des objets dart eux-mêmes». Georges Didi-Hubermann, Ce que nous voyons et ce qui nous regarde, Paris, Éditions de Minuit, coll. Critique, 1992, p.143. 13 En apparence les catégories de lanalyse spatiale architecturale auraient été totalement tranformées, en même temps que les codes esthétiques du XIXe, une première fois par la coupure de la première guerre mondiale, une deuxième fois par lavènement des mouvements modernes (Bauhaus, De Stijl, etc.), mais ces transformations restent peut-être elles-mêmes dans la généalogie de «loptique conventionnelle, fixe, monoculaire» héritée de la perspective classique. De même que, comme Jean Clair la montré, les toiles de Braque ou Mondrian «semblent en réalité, sous leur apparente abstraction, représenter concrètement, en les schématisant, les topoï dune vision classique traditionnelle» (Jean Clair, «Les aventures du nerf optique» (p.24), in Bonnard, catalogue de lexposition du Centre Georges-Pompidou, Musée national dart moderne, 23février-21mai1984 (Paris-Washington-Dallas), p. 1637). 14 On a pu parler de «sociétés territoriales», mais, sil sagit dun concept pertinent en éthologie, il est préférable de ne pas trop vite lexporter dans dautres domaines. Les thématiques de l«enracinement» à ne pas confondre avec le thème des méditations de Simone Weil (1949) ou, à linverse, de la «déterritorialisation» (Gilles Deleuze et Félix Guattari) ne semblent pas rendre compte de la construction du lien territorial, et le sens commun ne paraît pas remettre en question sa forme implicite dans lÉtat-Nation et les pratiques concomitantes d«aménagement du territoire», comme si lidée de territoire allait de soi. Alain Medam a donné une très belle description de modes singuliers de relations à un territoire «identitaire», à travers lhistoire du peuple hébreu: «terre promise», «exil», «exode», «diaspora», etc. (Alain Medam, Mondes juifs. Lenvers et lendroit, Paris, PUF, coll. La politique éclatée, 1991). © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 119 ARQUITECTONICS C. Robin - Anthropologie de linvention architecturale 15 On se souvient du travail dAlain Badiou (Le Concept de modèle, introduction à une épistémologie matérialiste des mathématiques, Paris, François Maspero, coll. Théorie. Cours de philosophie pour scientifiques, 1972) et de ceux du Cercle dépistémologie de lÉcole normale supérieure (Cahiers pour lanalyse) dans la deuxième moitié des années soixante, puis des débats approfondis suscités par le structuralisme dans la décennie soixante-dix, etc. 16 Jean Piaget, Le Structuralisme, Paris, PUF, coll. Que sais-je?, 1970, p.17-18. 17 Ibid. 18 Le Corbusier se réclamait dune «véritable biologie architecturale», ou encore de la «Ville Fonctionnelle»; voir par exemple: Le Corbusier, Quand les cathédrales étaient blanches, Paris, Plon, 1937, p.30. 19 Pascal Ory, 1889. La mémoire des siècles. LExposition universelle, Paris, Éditions Complexe, 1989, p.81: « luf de Colomb, car si lidée était simple, personne ne lavait osée avant lui: plutôt que de réduire la présence étrangère à lexhibition comparée dobjets en des stands au fond interchangeables, donner à chaque pays sa représentation au moyen dune décoration spécifique, faisant se succéder, le long dune seule grande artère, une série de façades couleur locale.» 20 comme il existe des «personnes déplacées», ou des «populations déplacées»: mais ces formules semblent supposer quil existerait, antérieurement au déplacement des personnes considérées, des espaces « naturellement» attachés aux personnes. 21 Le schéma sinspire de la proposition élaborée en équipe avec Jacqueline Ancelot et Caroline Varlet, (architectes, chargées denseignement et de recherche à lÉcole darchitecture Paris-La Villette et au Laboratoire Architecture/Anthropologie) pour la mise en place des prochains séminaires de troisième cycle dans les écoles darchitecture, dans le cadre de la récente réforme de leurs enseignements. 22 Recherches en cours de Jacqueline Ancelot (villes africaines) et Caroline Varlet (sociétés urbaines, première moitié du XIXe siècle). 23 Jacqueline Ancelot, op. cit. 24 Caroline Varlet, op. cit. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 120 ARQUITECTONICS Lanthropologie de lespace peut être définie comme la discipline qui trouve ses fondements théoriques dans la «disposition» que lhomme détient «vers»lorganisation spatiale. Il nous semble en effet possible de développer de façon théorique et pratique une approche anthropologique de lespace, cest-à-dire de fonder une connaissance spatiale de type culturel à partir du concept de «disposition vers», entendue comme une disposition vers la réalité et donc projetée vers le monde des hommes et des choses. Si lon sécarte du concept selon lequel la culture est une phénoménologie étendue dans le temps, et donc, en premier lieu historique, les définitions de la phénoménologie culturelle quon utilisera, revisitant lorganisation méthodologique de la matière, sont celles qui mettent simplement laccent sur le moment historique. Nous en rappellerons trois, préalablement introduites par une déclaration conjointe (Kroeber-Kluckhonn) sur la phénoménologie culturelle qui nous servira dintroduction: - «Létude de la culture est létude des régularités: après le travail de base, le premier devoir de lanthropologue est la conceptualisation descriptive de certaines tendances à luniformité dans les aspects de comportement des individus formant un groupe donné»1. - «La culture dune société est le mode de vie de ses membres; la quantité didées et dhabitudes qui sapprennent, se partagent et se transmettent dune génération à lautre»2. - «Par culture nous entendons tous les schémas de vie, éterminés historiquement, implicites et explicites, rationnels, irrationnels et non-rationnels qui existent à chaque époque comme guides potentiels pour le comportement des hommes»3. - «ces processus sélectifs créés historiquement qui canalisent les réactions humaines vers des stimuli internes et externes»4. Sur la lancée de cette réflexion de la fin des années 50, un groupe de jeunes anthropologues italiens guidés par Tullio Tentori, configurait la phénoménologie culturelle Anthropologie de lespace Contenus et méthode de la discipline Elio Satti Université de Florence © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 121 ARQUITECTONICS intégrant la proposition dorigine avec lidée de «disposition vers» qui était alors vraisemblablement facilitée précisément par labsence en Italie dune tradition spécifique de lanthropologie culturelle5. Tullio Tentori affirme que «par culture, on désigne ce patrimoine social des groupes humains qui comprend, entre autres, connaissances, croyances, imaginaire, idéologie, symboles, normes, valeurs ainsi que les attitudes et les dispositions à laction qui en découlent et qui se concrétisent en schémas et techniques dactivités typiques de chaque société. La culture ainsi conçue nest pas une réalité immobile et autonome qui transcende les individus en sopposant et en semparant de leur volonté, mais elle se réalise dans linteraction des perceptions et des idéologies des membres de la société dans le jeu des rapports entre passé et présent et entre sociétés. Elle suit donc un processus de transformation permanent, elle constitue le patrimoine social de chaque groupe humain, bien quelle ne se réalise que chez les individus qui, naturellement, participent diversement de la culture du groupe en fonction de leur caractère, leurs expériences, leur position dans la société»6. La définition de la phénoménologie culturelle apparaît donc particulièrement pertinente dans le cadre de la fondation du rapport entre culture et espace et par conséquent dune approche de la culture dans une perspective historique. «La culture est cette disposition à affronter la réalité qui se constitue au sein des individus en tant que membres dune société historiquement déterminée et se déterminant»7. Le point crucial de la définition se situe dans le fait que la culture se présente comme une disposition vers la réalité, à savoir, en langage commun, comme le mode typique de la part des hommes dun groupe à affronter nimporte quel problème de la condition humaine. On peut distinguer trois axes dans la définition de Tentori. Le premier comprend les connaissances, les croyances, limaginaire, les idéologies; le deuxième les symboles, les normes, les valeurs, les attitudes; le troisième les dispositions«qui dérivent des catégories précédemment nommées». Les dispositions «se concrétisent sous la forme de schémas et techniques dactivité» (donc de laction) dont la caractéristique principale est dêtre typiques et donc uniques et non reproductibles. Abandonnant la référence à de tels phénomènes - et ceci est particulièrement net en ce qui concerne les connaissances puisque dans les cultures modernes, le rappel des croyances, de limaginaire et des idéologie renvoie à des disciplines spécifiques telles que la philosophie, la littérature, les sciences politiques, lhistoire de lartetc. - les autres facteurs de la définition revêtent une toute autre importance et signification. On peut être en désaccord sur la référence au facteur «valeurs» bien quil sagisse dun concept fort utilisé en anthropologie, mais les facteurs valeurs, symboles, normes, attitudes ne constituent pas un ensemble de phénomènes où lun implique lautre, et où tous se contiennent mutuellement comme dans une poupée russe et se définissent par le facteur disposition qui les englobe tous. Il en résulte que le concept de disposition émerge dun contexte constitué de symboles ou langage qui représentent à un niveau plus empirique des ensembles ordonnés de normes le plus souvent implicites, et donc coutumières et répétitives au sens large, normes qui dune part règlent des classes de comportements individualisés et dautre part, se substituent en appareils logiques et mentaux dits attitudes en ce quelles constituent des groupes de normes et des groupes de groupes intériorisés par les membres de la communauté. Si la «disposition» correspond aussi bien à la capacité humaine à se projeter vers la réalité pour intervenir que le quau produit de toutes les données culturelles incorporées par lhomme à lintérieur dune communauté et dans une période historique déterminées, E. Satti - Anthropologie de lespace. Contenus et méthode de la discipline © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 122 ARQUITECTONICS alors elle a en soi une valeur dynamique puisquelle est sujette à des mutations continuelles. En effet, ainsi que Tentori nous la indiqué, chaque système culturel, composé de nombreux sous-systèmes est, selon la conception occidentale du temps, toujours envisagé dans une perspective de devenir où la mutation en devient un élément caractérisant. La mutation, causée à la fois par des éléments endogènes et exogènes au système culturel, détermine une reformulation du système. Cette reformulation, qui peut avoir pris source dans nimporte quelle partie du système, agit sur lensemble du système effectuant une «mise à jour» de tous les composants en fonction des nouvelles exigences. De la même façon, la disposition de lhomme vers lespace change également et avec elle, lorganisation de lhomme même. Dans ce sens, lAnthropologie de lEspace ne se présente pas comme une discipline fixée à lintérieur de paradigmes donnés une fois pour toutes, mais elle est sujette à de continuels changements puisquelle est liée, comme on la vu, au devenir. Nous nentendons pas par cela affirmer que la discipline manque de fondement épistémologique, mais il sagit dindiquer quen tant que science humaine, elle suit sa voie et doit par conséquent toujours être prête à prendre acte du changement et à intervenir en conséquence sur ses propres fondements. Dun point de vue épistémologique, la discipline possède des contenus qui peuvent faire référence aussi bien à des éléments matériels et culturellement universels tels que lespace physique, lorientation, la fondation, la limite, la reformulation de lespace, quà de limmatériel tel que les valeurs, les normes, les symboles propres à chaque culture. Ces deux catégories viennent se mesurer à lobjet spécifique de lAnthropologie de lEspace, cest-à-dire au territoire dans le sens que Platon, dans le Timée8, donne au terme chora. Pour définir sa chora, Platon se sert dune série dimages: «lieu»9, «nature qui accueille tous les corps»10 , «nourrice» et «mère»11 . On peut certainement dire que le terme chora nindique pas un lieu physique puisque celui-ci est appelé topos dans le Timée. Si nous examinons les images adoptées par Platon, le terme chora nest pas seulement le topos. Il contient également des éléments se référant à des qualités structurées dans la chora par les attitudes humaines qui sont une émanation directe du logos (idée, pensée). Les êtres vivants et les choses appartenant au réel peuvent être structurés par le logos. Ainsi, chora peut indiquer lespace organisé, lespace modelé par les dieux et par la lignée des hommes (ghenos) grâce à la répétition que ces derniers font des actes exemplaires de création qui plongent leurs racines dans les mythes (mythos) cosmogoniques. Selon cette interprétation, lespace organisé peut être considéré comme la résultante des interrelations de «quatre espaces»12 sous-systémiques: 1. espace mental/logos: dans cet espace, converge tout ce qui appartient à la nature spéculative de lhomme (philosophie, théologie, utopie, imaginaire...etc.). Cest un espace à la fois original et induit, donc équilibré par cette capacité intrinsèque du sujet que lon nomme «pouvoir suggestif»13. 2. espace social/ghenos: cest dans cet espace quon peut trouver cette vision du monde qui naît de lexpérience du soi absolu au contact avec autrui, et où sexerce également sa fonction déquilibreur intrinsèque propre au pouvoir subjectif. 3. espace physique/topos: il est représenté par lespace de la nature et par lespace construit, cest-à-dire lespace de la «maison pour lhomme» et de la «cité pour lhomme», dans lequel les deux autres espaces considérés trouvent une solution. 4. espace virtuel/mythos: © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 129 ARQUITECTONICS Mobilité et représentation de lespace Larchitecture du territoire est aujourdhui aussi liée à la mobilité croissante. Certains auteurs considèrent même celle-ci comme un facteur structurant. Cest le cas de Jean Remy [1988] qui propose la notion d«espace réseau» pour rendre compte des transformations quelle provoque, en opposition à celle d«espace territoire» qui la précède historiquement. Quand lespace cesse dêtre organisé prioritairement par des relations de territorialité, les relations sociales sorganisent selon de nouvelles formes: ce sont les réseaux, qui découlent des relations établies entre les individus spatialement mobiles. Cette nouvelle spatialité facilite lindividuation, en fragilisant les formes traditionnelles de contrôle social (organisées autour des relations de coprésence). Déplacement réel ou simulacre [Virilio 1984], mobilité réelle ou imaginaire, peu importe: dans tous les cas, il en résulte de nouvelles configurations de lespace et de nouvelles manières de le vivre. La diffusion de formes spatiales dorigine culturelle diverse, et leur recomposition, constituent peut-être les phénomènes les plus significatifs de ces nouveaux modes dorganisation spatiale. Du point de vue de ceux qui la vivent (ses «acteurs»), la mobilité produit des effets paradoxaux: pour eux, les lieux peuvent se retrouver simultanément trop près et trop loin. Un émigrant de retour, par exemple, peut organiser son espace daction (celui qui se trouve matériellement proche) avec pour référence lespace du pays dans lequel il avait émigré (cest-à-dire celui qui matériellement se trouve éloigné). Au fond, il est trop loin de lespace et de la culture qui lui sont matériellement proches (quil organise à partir de références absentes) et trop proche de lespace et de la culture qui sont matériellement éloignés (quil élit comme modèles référentiels). On peut en conclure que la proximité matérielle de lespace de référence1 nest pas indispensable: même lointain, celui-ci peut organiser les pratiques des individus et structurer leur action. Lidentité devient alors le résultat de transferts entre valeurs présentes et valeurs absentes. La mobilité des acteurs se traduit par la mobilité des références et ce processus entraîne, selon une logique de reconfiguration des références multiples, la production de nouveaux modèles identitaires. Au fond, il sagit ici du problème de la multiplicité des échelles de représentation de lespace. Lacteur mobile se déplace entre des espaces qui sorganisent à des échelles différentes; son territoire nest pas homogène. Le passage de lespace local à lespace suprarégional peut se lire en kilomètres, mais surtout dans lexacerbation des différences culturelles. Devant la diversité des logiques qui organisent la société contemporaine, il sagit donc de définir, pour chaque objet, léchelle dobservation la plus pertinente et de prendre simultanément en compte toutes les configurations culturelles en présence. La question de lidentité cesse ainsi dêtre limitée à lespace de la communauté étudiée (le lieu), pour intégrer le problème des interactions avec les espaces extérieurs. Nous pensons que les caractéristiques de la société contemporaine rendent cette méthodologie presque impérative. Nous sommes confrontés à une impossibilité- celle, dans lespace (et dans la communauté) que nous définissons comme unité danalyse, de travailler sur les espaces (et les communautés) qui lui sont extérieurs: «La première difficulté dune ethnologie de «lici», cest quelle a toujours affaire à de «lailleurs», sans que le statut de cet «ailleurs» puisse être constitué en objet singulier et distinct (exotique)» [Augé 1992, p.137]. Il sagit de rendre compte dun des effets de la mobilité (notamment de la mobilité simulée), qui se traduit dans lintervention, au quotidien, de formes diverses de représentations de réalités absentes. La question est de savoir comment lespace de référence peut sorganiser à partir dimages (mémoire, images télévisuelles, cinématographiques ou littéraires), et quelles sont les articulations possibles entre ces images et laction des individus. Ou F. Silvano - Proposition pour un module de cours danthropologie de lespace © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 130 ARQUITECTONICS encore quelle relation existe entre ce que nous voyons et ce que nous faisons. Il est à remarquer que dautres auteurs proposent des approches qui cadrent tout à fait avec les nôtres: «On peut également être conduit à se demander si la localité ne joue pas dans la pratique comme un leurre scientifique, introduit par labsence de prise en compte de la notion déchelle dans la construction de lobjet, sur laquelle insistent les lectures «architecturales» de lespace social. Cette notion déchelle, à laquelle lethnologue nest peut-être pas suffisamment sensibilisé, permettrait sans doute de mieux articuler, plutôt que dopposer sommairement, local et global, centre et périphérie» [Bromberger, Centlivres et Collomb 1989, p.144]. La question des identités culturelles ne peut plus être aujourdhui abordée sans une réflexion sur les nouvelles formes dorganisation du territoire. Surtout parce que nous assistons à une coexistence de formes diverses: les logiques traditionnelles demeurent, cohabitent et plus encore sarticulent avec les logiques modernes. Cest pourquoi il est important non seulement didentifier les formes spatiales mais aussi détudier leurs articulations et leurs désaccords producteurs de mouvement. Les nouvelles échelles dapproche ethnologique «Lorsque les gens bougent avec leurs sens, et lorsque les sens trouvent des chemins de déplacement même quand les gens restent en place, les territoires ne peuvent pas contenir de culture.» Hannerz [1996]. Les études de lieu étaient, il y a encore peu de temps, lemblème de lanthropologie. Leur objet était les lieux anthropologiques dont parle Augé [1992]. Ceux-ci résultaient dune délimitation de lespace, identitaire et historique, qui conduisait à privilégier létude des relations établies à lintérieur de ses frontières, et entraînait par conséquent la dévalorisation du système de relations que ce même lieu pouvait entretenir avec lextérieur. Aujourdhui, nimporte quel lieu se trouve en relation directe ou médiatisée avec lextérieur, et cest pourquoi la société contemporaine nest pas adaptée à une analyse hiérarchisée de ce type. Sil est vrai que certains phénomènes ont une expression locale, et quils peuvent être étudiés dun point de vue qui privilégie les limites internes, de nombreux autres requièrent létude des relations multiples que le lieu établit avec lextérieur. Nous sommes face à une société complexe qui sollicite de nouveaux modes dapproche. Cette problématique est devenue centrale dans lanthropologie contemporaine. Elle est évidemment associée à des questions plus générales, surtout celles qui ont trait à la globalisation et à la déterritorialisation des phénomènes culturels. Par lintermédiaire des faits ethnographiques, lanthropologie sest vue obligée de réviser ses stratégies méthodologiques, et parallèlement sa terminologie, dun point de vue épistémologique. Remettre en cause la notion de lieu (ou détude de lieu) signifie sinterroger sur sa construction. Le lieu, remarque Appadurai [1988], a été «une prison métonymique pour enfermer les natifs». Chaque natif avait son lieu propre; chaque lieu correspondait à une description ethnographique; et à chaque description correspondait une analyse anthropologique. Chacun de ces lieux avait un auteur: lanthropologue et son texte intouchable. Lidée de «multilocalité» a été présentée par certains auteurs comme une alternative à la figure de lieu. Ainsi Margaret Rodman [1992, p.646 et 647] a synthétisé, en quatre points que je vais résumer ici, les sens qui lui sont généralement attribués: 1. décentralisation du point de vue: le lieu duquel se fait lobservation ne doit pas être seulement le lieu de lanthropologue, cest-à-dire lOccident, mais aussi le lieu des autres; cette perspective critique associe la question du lieu à la question de la voix: savoir qui parle, cest aussi savoir doù, à partir de quel lieu, on parle; © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 131 ARQUITECTONICS 2. étude des interactions qui sétablissent entre les lieux multiples: ici apparaît la notion de «réseau» ou de «systèmes de lieux»; 3. relation réflexive avec les lieux, résultant des multiples formes déloignement du lieu dorigine, produites par la mobilité; 4. polysémie de lespace, résultant des sens que les différents individus lui attribuent. Lidée de multilocalité a mis en évidence une autre figure, celle de la frontière, conçue non pas comme une ligne qui sépare des espaces stables, mais comme un espace intermédiaire, dérapant, poreux (aéroports, moyens de transport, camps de réfugiés, quartiers démigrants). Nous le savons, une partie significative de la vie contemporaine se déroule dans ces lieux, que les anthropologues reconnaissent, mais quils ont de la difficulté à aborder. La construction de la notion d«ethnoscape», par Appadurai, est à mon avis une des tentatives des plus intéressantes pour répondre à ce genre de défi. Avec cette notion, lauteur prétend rendre compte non seulement des dilemmes postmodernes, à propos du positionnement de lobservateur et des représentations qui en découlent, mais surtout des transformations sociales et territoriales du monde contemporain et de leurs implications dans les processus de reproduction des identités de groupe. En invoquant la panoplie de sens que nous pouvons organiser autour de mots comme fuite, évasion, échappée, il se propose dobserver des phénomènes qui se développent dans les espaces frontières que nous venons dévoquer: «Lorsque les groupes migrent, se regroupent dans de nouveaux lieux, reconstruisent leurs histoires, et reconfigurent leurs projets ethniques, lethno en ethnographie prend une qualité rêveuse, non localisée, à laquelle les pratiques descriptives de lanthropologie doivent répondre. [] Il y a une nécessité urgente de focaliser sur les dynamiques culturelles ce que nous appelons aujourdhui déterritorialisation» [Appadurai 1997, p.48 et 49]. Cette proposition méthodologique devrait, selon son auteur, donner naissance à une ethnographie cosmopolite, ayant pour base les cultural studies, et plus particulièrement létude de la relation entre lexpression et le monde. Elle sappuie sur le présupposé que limagination a acquis un pouvoir nouveau et singulier dans la vie sociale: «Les termes de la négociation entre des vies imaginées et des mondes déterritorialisés sont complexes, et ils ne peuvent sûrement pas être appréhendés par les seules stratégies de localisation de lethnographie traditionnelle. Ce quun nouveau style dethnographie peut faire, cest appréhender limpact de la déterritorialisation sur les ressources imaginatives des expériences locales vécues» [Appadurai 1997, p.52]. Mais, comme laffirme Geertz, «[] personne ne vit dans un monde en général» [Geertz 1996, p.262]. Nous vivons tous en des lieux, plus ou moins imaginés, spatialement localisables, et notre relation avec les lieux est un élément fondamental pour la construction de nos identités, autant individuelles que collectives. Il devient donc impératif de mettre en pratique des formes adéquates à létude des nouveaux mécanismes de construction du lieu. Bibliographie Appadurai A., «Putting Hierarchy in Its Place», in Cultural Anthropology, 3, 1988, p.36-49. Appadurai A., Modernity at large  Cultural Dimensions of Globalization, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1997. Augé, M., Non-Lieux, Paris, Seuil, 1992. Bromberger C., Centlivres P., Collomb G., «Entre le local et le global: les figures de lidentité», in LAutre et le Semblable, Paris, Presses du CNRS, 1989. Durkheim E., De la division du travail social, Paris, PUF, 1960 (1re éd. 1893). Durkheim E., Les Formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, PUF, 1979 (1re éd. 1912). Duvignaud J., Lieux et non-lieux, Paris, Galilée, 1977. F. Silvano - Proposition pour un module de cours danthropologie de lespace © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 132 ARQUITECTONICS 1 La notion despace de référence est associée à la notion despace dappartenance. Toutes deux sont développées par léquipe du CRAAL: «Un sujet présent dans un lieu a tendance à en faire son espace dappartenance, espace qui résulte de lensemble des découpages du territoire qui spécifient la position dun acteur social par linscription de son groupe dappartenance en un lieu. [] Lici est spécifié par le recours à des espaces de référence, espaces des modalisations positives ou négatives, espaces de valorisations et dévalorisations de lespace dappartenance, de lici auquel lon sidentifie dans la connaissance que lon en a; lespace de référence est rapport de lici à lailleurs» [Pellegrino 1983 a, p.18]. Evans-Pritchard, Les Nuer, Paris, Gallimard, 1968 (1re éd. 1937). Geertz C., «Afterword», in Senses of place, Santa Fe, School of American Research Press, 1996. Hannerz U.,Transnational connections, Londres et New York, Routledge, 1996. Jaulin J-P., La Paix blanche, Paris, Seuil,1970. 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Virilio P., LEspace critique, Paris, Christian Bourgois, 1984. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 133 ARQUITECTONICS Introduction Il est de fait que tous les anthropologues, quel que soit leur objet, rencontrent lespace, à un moment ou à un autre; cest le cas aussi dautres disciplines, comme lhistoire, léconomie politique ou la sociologie. Il suffit de parcourir lanthropologie de F. Paul-Lévy et M. Segaud, Anthropologie de lespace, Publication du Centre Pompidou, pour sen convaincre. Cette constatation a conduit ces auteurs à prendre lespace comme objet spécifique; et à appliquer à la réflexion sur lespace une approche qui se veut anthropologique, puisquil sagît bien dune rencontre entre les disciplines. Ainsi, de point de rencontre, lespace devient un objet spécifique possible, sur lequel une analyse quantitative et qualitative est possible, parce quon peut y repérer des opérations, des usages... Ceux qui la pratiquent sautodésignent en ajoutant une épithète de spécialisation: on a ainsi une anthropologie de lespace politique, une anthropologie de lespace public, etc., mais si lon veut penser lanthropologie de lespace, il faut lui garder une valeur de généralité. Une relation non univoque, déjà ancienne, existe entre Anthropologie et Histoire ancienne, et ont la fécondité nest plus à démontrer (sur le point plus général des relations entre histoire et anthropologie, voir Cl. Lévy-Strauss, Histoire et ethnologie, Annales ESC 1983, p. 1217-1231): - une distinction disciplinaire que nous devons aux Grecs eux mêmes. Cf. N Loraux selon laquelle il ya deux manières grecques de penser la cité, lune dune façon historique, lautre de façon anthropologique, et même chez le même historien. Ainsi lanthropologie est un instrument danalyse pour lespace non-grec, comme chez Hérodote, ou pour le temps davant lhistoire, comme chez Thucydide. - L. Grenet (premier article en 1909) et H. Jeanmarie ont parmi les premiers réuni le point de vue propre au spécialiste et une perspective plus large. Ils cherchent dans les faits ou Anthropologie de lespace et Histoire ancienne Elisabeth Smadja Université de Franche-Comté Espace urbain et domination dans lItalie républicaine. (IIIe-Ier s. av. notre ère) E. Smadja - Anthropologie de lespace et Histoire ancienne. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 134 ARQUITECTONICS les phénomènes quils étudient la dimension humaine; ils sinterrogent sur la mentalité particulière des groupes humains quils étudient, leur mode de penser, leurs cadres et leurs outils, leurs formes daction, leurs catégories psychologiques (E. Durkeim, pour les structures élémentaires de la religion, M. Mauss, pour les études sur le don, le sacrifice R. Hertz, ...) pour lobservation et lanalyse dautres groupes humains, des sociétés que lon a dites «primitives», en tout cas exotiques. Cest dans cette perspective que L. Grenet parle du «fonds primitif» de la société grecque. Mais il faudrait aussi mentionner N. Fustel de Coulanges, et à propos du sacrifice, S. Reinach (Cultes, mythes et religions, I, p. 96) et J. Toutain (revue de lHistoire des Religions, LXXXIII 1921, p. 109 et suiv.), même si celui-ci conclut en récusant le comparatisme hors des sociétés antiques. Après eux on citera trois noms: celui de M. I. Finley (Le monde dUlysse), dont les travaux sappuient sur ceux des anthropologues de lécole de K. Polany (mais aussi sur les thèses weberiennes), et qui a ouvert la réflexion sur la nature de léconomie antique, en France ceux de J. P. Vernant et P. Vidal-Naquet développent des recherches dans une perspective anthropologique, issue de la psychologie et de lanthropologie) et du structuralisme pour VidalNaquet. Il faut souligner la grande influence de la méthode danalyse développée par Cl. LévyStrauss dans sa recherche sur les mythes. Les thèmes mythiques ne peuvent être compris que par référence à lensemble dont ils font partie, et à leur position relative dans cet ensemble. Les thèses et les méthodes de Cl. Lévy-Strauss ont eu une très grande influence en histoire ancienne et surtout en histoire grecque, et surtout en France. Voir par exemple M. Detienne, Les jardins dAdonis, et «lécole de Paris». Pour en revenir à lAnthropologie de lEspace, nous ferons un constat: que nulle action matérielle de lhomme sur la nature ne peut saccomplir sans mettre en action dès le commencement de représentations, des jugements, des principes (qui ne sauraient être des reflets). On peut dire la même chose de toute activité humaine, tout rapport social, de parenté, dautorité, de pouvoir. Séparer lanalyse de laction et celle de sa représentation est à la fois difficile et dangereux. Il faut mettre au point des méthodes sauvegardant la vue globale des phénomènes de la vie sociale. Lanthropologie de lespace en est une, qui transcende les catégories de lanalyse des sociétés. Elle trouve ses racines dans les travaux de M. Mauss sur ce quil appelle la «morphologie sociale» (Essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimos, Etude de morphologie sociale, Année sociologique, IX, 1904-5, Sociologie et anthropologie, p. 389 et suiv.). Il la définit comme la «science qui étudie, non seulement pour le décrire, mais aussi pour lexpliquer, le substrat matériel des sociétés, cest-à-dire la forme quelles affectent en sétablissant sur le sol, le volume et la densité de la population, la manière dont elle est distribuée ainsi que lensemble des choses qui servent de siège à la vie collective». Il ajoute: «Nous entendons, à propos des Eskimos, établir des apports dune certaine généralité». Ce quil fait (avec M. Beuchat) lorsquil conclut: «au moment précis où la forme de groupement change, on voit la religion, le droit, la morale se transformer du même coup». Nous tenterons de mettre en action ces principes en prenant pour objet lItalie des deux dernier siècles de la République, où sélabore un modèle urbain, adaptation dune forme de vie collective déjà anciennement implantée dans la péninsule à un ensemble géographique marqué par la domination romaine. LItalie des deux derniers siècles de la République nest cependant que très partiellement urbanisée. Aux régions anciennement urbanisées (une bonne part de lEtrurie, le Latium et la Campanie, LItalie du Sud et ses colonies grecques), on peut opposer les zones peu urbanisées (Italie péninsulaire, Apennins), où lunité de base nest pas la cité, mais le pagus ou le vicus, le canton rural. Encore à lépoque augustéenne, le géographe © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004 [Document text truncated for crawler view.]