Anthropologie et espace : champ, méthodes et pratiques
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ARQUITECTONICS UNIVERSITAT POLITÈCNICA DE CATALUNYA EDICIONS UPC ANTHROPOLOGIE ET ESPACE MIND, LAND & SOCIETY ANTHROPOLOGIE ET ESPACE CHAMP, MÉTHODES ET PRATIQUES JOSEP MUNTAÑOLA THORNBERG et DANIELLE PROVANSAL, eds. DOSSIERS DE RECERCA & NEWSLETTER 10 C. A. Afonso RELIGIONS TRANSNATIONALES L. V. Baptista LES QUARTIERS SOCIAUX EN TANT QU’OBJET PHYSIQUE D’INTÉRÊT SOCIAL R. Bekkar USAGES DIFFÉRENCIÉS ET PRATIQUES DE COHABITATION G. Conta UNE RÉGION ALPINE DANS LA CARTOGRAPHIE DU MOYEN AGE M. Cardeira da Silva L’ESPACE DU TOURISME DANS L’ANTHROPOLOGIE DE L’ESPACE: QUELQUES RÉFLEXIONS M. Delgado R. ETHNOGRAPHIE DES ESPACES PUBLICS M. J. Devillard ESPACES ET PROCESSUS IDENTITAIRES A. Hatzopoulou APPROCHE ANTHROPOLOGIQUE DU DROIT DE L’ESPACE J. Muntañola T. LA TOPOGÉNÈSE: L’ANTHROPOLOGIE DE L’ESPACE ET L’ARCHITECTURE DE L’ESPACE HUMAIN M. B. Pinagli, U. Tramonti ANTHROPOLOGIE DE L’ESPACE. UNE APPROCHE MÉTHODOLOGIQUE D. Provansal MONDIALISATION, DÉVELOPPEMENT LOCAL ET IDENTITÉS C. Robin ANTHROPOLOGIE DE L’INVENTION ARCHITECTURALE. ANTHROPOLOGIE DE L’ESPACE ET MORPHOGENÈSES ARCHITECTURALES E. Satti ANTHROPOLOGIE DE L’ESPACE. CONTENUS ET MÉTHODE DE LA DISCIPLINE F. Silvano PROPOSITION POUR UN MODULE DE COURS D’ANTHROPOLOGIE DE L’ESPACE E. Smadja ANTHROPOLOGIE DE L’ESPACE ET HISTOIRE ANCIENNE. ESPACE URBAIN ET DOMINATION DANS L’ITALIE REPUBLICAINE P. Stathacopoulos ESPACE PUBLIC: DE LA VILLE ANTIQUE À LA VILLE CONTEMPORAINE J. Stefanou L’APPROCHE ANTHROPOLOGIQUE ET LA COMPOSITION URBAINE
1 ARQUITECTONICS Director: Josep Muntañola Thornberg Subdirector: Lluís Ángel Domínguez Coordinación editorial: Wilson Mogro Miranda Redacción: Benedetta Rodeghiero Jelena Prokopljevic Secretaria: Carmen Popescu Portada: Fotografía y dibujo: Josep Muntañola T. Edición: Edicions UPC Jordi Girona Salgado 31. 08034 Barcelona Edicions Virtuals: www.edicionsupc.es A/e: [email protected] ISBN: 84-8301-765-2 Dipòsit legal: B-34909-2004 Producció: C. Miracle S.A. Rector Ubach 6-10, 08021 Barcelona © 2004 ARQUITECTONICS y los autores de los textos © 2004, EDICIONS UPC. Correspondencia y suscripciones: Grup Internacional de Recerca en Arquitectura i Societat, GIRAS Departamento de Proyectos Arquitectónicos de la Escola Tècnica Superior dArquitectura de Barcelona Universitat Politècnica de Catalunya. UPC Avgda. Diagonal, 649, 6ª planta 08028 Barcelona Tel.: 93 401 58 72 Fax: 93 401 63 93 E-mail: [email protected] Primera edición: julio de 2004 ARQUITECTONICS MIND, LAND & SOCIETY
3 ARQUITECTONICS Sommaire Sommaire 7 12 20 27 39 51 57 64 73 80 89 97 Introduction C. A. Afonso Religions transnationales L. V. Baptista Les quartiers sociaux en tant quobjet physique dintérêt social. Lexemple de la (ré)appropriation idéologique dans le domaine dune altération de régime politique R. Bekkar Usages différenciés et pratiques de cohabitation G. Conta Une région alpine dans la cartographie du Moyen Age M. Cardeira da Silva Lespace du tourisme dans lanthropologie de lespace: quelques réflexions M. Delgado R. Ethnographie des espaces publics M. J. Devillard Espaces et processus identitaires A. Hatzopoulou Approche anthropologique du droit de lespace J. Muntañola T. La Topogénèse: lanthropologie de lespace et larchitecture de lespace humain M. G. Pinagli et Anthropologie de lespace. Une U. Tramonti approche méthodologique D. Provansal Mondialisation, développement local et identités © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 4ARQUITECTONICS 107 120 126 133 146 154 C. Robin Anthropologie de linvention architecturale. Anthropologie de lespace et morphogenèses architecturales E. Satti Anthropologie de lespace. Contenus et méthode de la discipline F. Silvano Proposition pour un module de cours danthropologie de lespace E. Smadja Anthropologie de lespace et Histoire ancienne. Espace Urbain et domination dans lItalie républicaine (IIIe-1er s. av. notre ère) P. Stathacopoulos Espace public: de la ville antique à la ville contemporaine J. Stefanou Lapproche anthropologique et la composition urbaine © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
5 ARQUITECTONICS anthropologie et espace: champ, methodes et pratique © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
7 ARQUITECTONICS introduction Lhistoire dun réseau: finalités et cadre institutionnel Cet ouvrage est laboutissement dune réflexion amorcée depuis plusieurs années au sein dun réseau européen de chercheurs réunis autour de la problématique commune de lanthropologie de lespace. Créé en 1992, ce réseau sest donné pour tâche douvrir un dialogue entre disciplines aussi diverses que lanthropologie sociale, la sociologie, larchitecture, lurbanisme, lhistoire, le droit ou la géographie autour dun même objet - lespaceet à lintérieur dun même champ théorique pouvant les englober toutes, lanthropologie. Deux objectifs concrets se sont rapidement dégagés de cette volonté commune: le premier était dordre didactique, le second dordre épistémologique. Concernant le premier objectif, il sagissait donc tout dabord de créer une matière denseignement capable de «coiffer» et de relier entre elles les différentes spécialités qui traitent de près ou de loin de lespace et den faire un outil méthodologique transdisciplinaire efficace pour chacune de disciplines impliquées. Pour ce faire, entre 1992 et 2000, le réseau coordonné dabord par Françoise Paul-Levy, pionnière en la matière et auteure dun livre sur lethnologie de lespace, conjointement avec Marion Segaud1, puis coordonné entre 1997 et 1999 par Rabia Bekkar, s est attaché à préparer un enseignement de DEA européen - CDA - dans le cadre prévu à cet effet par les programmes européens PICS, puis ERASMUS-SOCRATES. Toutefois, en 2000, Bruxelles na pas renouvelé les subventions accordées jusqualors pour cette préparation.Le réseau a donc dû se replier sur des objectifs plus modestes, sans pour autant cesser ces activités. En effet, les accords de mobilité détudiants et denseignants , noués au sein du réseau au titre du programme ERASMUS-SOCRATES, ont continué à fonctionner à à fournir un cadre déchanges institutionnels fructueux que linterruption du financement européen na pas remis en cause. Ils subistent toujours pour la plupart. Introduction Danielle Provansal © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 8ARQUITECTONICS En ce qui concerne le second objectif plus orienté vers le débat théorique et la confrontation des terrains empiriques mais inséparable du premier car destiné à le nourrir de manière féconde et continue, il sest matérialisé sous la forme de plusieurs publicacions. En effet, à lissue dune rencontre scientifique tenue en Grèce, à Skiros en 1995 et réunissant des représentants de dix sept universités européennes, une première publication du réseau a vu le jour, faisant état déjà des convergences et des divergences qui unissent ou séparent encore les différentes disciplines sur le thème de lespace. Elle a eu en tout cas limmense mérite douvrir un débat que nous avons prolongé au cours de nos réunions annuelles ou à travers dautres formes de contacts, comme les enseignements ou séminaires dispensés dans le cadre des échanges SOCRATESERASMUS du réseau et ce, malgré les nombreuses difficultés rencontrées. En 1997, un autre ouvrage a paru: il sagit dun text-book danthropologie de lespace publié à Florence en français. Destiné à des chercheurs ou des étudiants avancés, il porte sur le débat autour des interfaces interculturelles, des pratiques de lespace et contient quelques propositions dordre épistémologique. Ce troisième ouvrage, fruit de la réflexion élaborée au cours de plusieurs réunions scientifiques (Florence, 1997, Paris, 1998, Barcelons, 1999 et Lisbonne, 2000), était tout dabord destiné à fournir un appui didactique aux éventuels étudiants du DEA européen danthropologie de lespace et avait été essentiellement conçu comme une sorte de manuel où chaque discipline et chaque chercheur confrontait son propre point de vue à ceux des autres, cherchant à établir entre les différentes perspectives dindispensables passerelles méthodologiques. Linterruption du projet de CDA européenne nous a pas semblé justifier labandon de textes qui, même sils sont parfois rédigés dans un but essentiellement pédagogique, n en sont pas moins riches du point de vue théorique et méthodologique, doù la décision prise Josep Muntañola et moi-même, en accord avec Rabia Bekkar, de les publier en létat. Avant de présenter le contenu de ce troisième ouvrage, il nous reste à signaler une autre initiative du réseau: il sagit de la création en 1999 de lAssociation de lAnthropologie de lespace destinée à fournir un cadre institutionnel à nos échanges intellectuels et, plus précisément, à contribuer à la constitution dun champ commun où nos différentes pratiques sinscrivent, se croisent et sinterrogent mutuellement. Pour une anthropologie de lespace: champ, objet et méthodes Derrière lapparente diversité des contributions et des disciplines impliquées, quelques lignes force se dégagent qui, à notre avis, constituent la matière première de ce que pourrait être une nouvel enseignement interdisciplinaire commun à plusieurs formations universitaires. On peut observer tout dabord que, dans la grande majorité des textes, la constitution de lespace comme objet anthropologique se fonde sur son caractère construit, soit à partir des pratiques ou actions, soit à partir des représentations que celles-ci suscitent. Même lorsque la définition de lespace ne sinspire pas dune perspective constructionniste et part dun postulat géométrique - lespace comme vide (P. Stathacopoulos) - le rôle qui lui est attribué dans l organisation de la vie sociale et dans son évolution a vite fait de lui donner une dimension anthropologique centrale. De cette première constatation en découle une autre tout aussi essentielle du point de vue de lanthropologie, La fonction de référence de différents lieux, aussi bien proches que lointains (F. Silvano), familiers ou exceptionnels, réels ou imaginés, qui se distinguent dune conception abstraite et indifférenciée de lespace (J. Muntañola) par leur capacité à représenter, évoquer, projeter et surtout identifier, ce qui nous place au coeur même de la réflexion anthropologique. Mais qui dit identifier, dit aussi différencier, puisque les deux © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
9 ARQUITECTONICS cheminements sont inséparables du point de vue cognitif. La question de lautre est donc aussi présente dans la plupart des textes, y compris ceux qui se situent dans le champ de larchitecture et de lurbanisme, question pour eux incontournable dans la perspective dune approche décentrée - autrement dit épistémologique - de leurs savoirs et de leurs pratiques (E. Satti, J. Muntañola, J. Stefanou). Toutefois, depuis langle des autres sciences sociales, si lon veut éviter le piège de la naturalisation de lidentité, ou pour parler de manière plus imagée, empêcher quelle devienne la tarte à la crème de tout un discours anthropologique refermé sur lui-même, dont lénoncé finit en dernière instance par se confondre avec lexplication, il convient de ne pas sarrêter sur les fonctions identitaires des lieux et y réintroduire le mouvement qui les investit, cest-à-dire autant les transformations quelles subissent que les conflits quelles suscitent. Le concept de négociations (C.A. Afonso, Cardena da Silva) autour despaces - à la fois «structurés par et structurants de -lidentité» (M.J. Devillard), de frontières poreuses entre des domaines de réalité disparates mais tous impliqués dans un processus de construction identitaire (C.A. Afonso) viennent apporter un outillage éclairant. Toujours dans le souci, partagé par la plupart des auteurs, de ne pas dissocier lespace de sa propre temporalité (C.A.Afonso, L.V. Baptista, M. Cardena da Silva, J. Muntañola, D. Provansal, F. Silvano, E. Smadja, P. Stathacopoulos, J. Stefanou, entre autres), diverses propositions méthodologiques sont émises ici. Sappuyant sur lanalyse de la politique urbanistique de quartiers sociaux de Lisbonne, au temps de lEstado novo, (en 1934 et 1935), la première souligne le caractère inséparable de la production et de lappropriation de lespace, la primauté de lordre social sur lordre urbain et préconise la recherche des dispositifs idéologiques à lorigine de ce double processus (L.V.Baptista). Pour sa part, Maria Cardena da Silva propose dutiliser le tourisme comme «outil bon à penser» dans les transformations qui affectent le double processus de construcion identitaire des natifs et des touristes et, á partir dune démarche inspirée de linterractionisme symbolique, insiste sur les mises en scène de lauthenticité et sur les manipulations que le natif fait de son «self». Depuis une perspective différente, essentiellement épistémologique, Marie Josée Devillard met en garde contre lefficacité sociale de lobjectivité apparente des endroits et rappelle que les rapports entre rapports sociaux et espace sont dialectiques (autrement dit, à la fois «modus operatum» et «modus operandi»). Par ailleurs, elle recommande de ne conférer à lespace que la qualité d´un attribut, et non pas celle dune condition primordiale de lexistence des pratiques. Cest dans ce sent quelle émet quelques recommandations empiriques qui consistent à analyser à la fois les formes dappropriation pratiques et symboliques et les usages imaginaires ou réels de lespace, afin de remonter «aux systèmes de dispositions des agents historiquement et socialement constitués qui gèrent les pratiques». Josep Muntañola, sappuyant sur la notion heuristique de Kôra, cherche à définir un champ interdisciplinaire capable de saisir les transformations ou «refigurations» des lieux des sociétés contemporaines, parallèlement à lapparition de nouvelles identités spatiales et culturelles et préconise «un espace dialogique pour déterminer les caractéristiques dune transformation globale qui produise des changements locaux.» Pour Filomena Silvano, les transformations subies par la morphologie sociale ont une incidence sur les représentations, tandis que la mobilité des acteurs est à lorigine de la «multiplicité» des modèles identitaires. Gloria Conta, pour sa part, traite aussi de la représentation de lespace, depuis une perspective historique, afin den montrer la progression, et, pour ce faire, sappuie sur lexemple de la cartographie dune région alpine. Cela nous amène à rappeler une évidence: cet outil de connaissance qui saffine introduction © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 10 ARQUITECTONICS avec le temps est aussi le préalable nécessaire à une opération dappropriation. Pour sa part, P. Stathacopoulos conçoit lespace public au centre du champ de lanthropologie de lespace, étant donné le rôle central quil joue dans la conception et lorganisation de la vie sociale, mais il suggère de laborder dun point de vue diachronique, afin de pouvoir établir des comparaisons entre les différentes phases de cette évolution. Enfin, J. Stefanou reprend lapproche comparative et la notion de chora pour suivre, depuis une approche anthropologique, lévolution de la composition urbaine, cherchant à porter le débat sur le rapport entre spatialité et temporalité, proposition déjà contenue dans les axes prospectifs esquissés par Josep Muntañola. Toujours en ce qui concerne la réflexion méthodologique et face aux exigences de la recherche empirique, plusieurs auteurs soulèvent la question de léchelle danalyse qui, à son tour, conditionne la «nature» des espaces ainsi construits, incitant à interroger différentes branches du savoir anthropologique au sein desquels, dune manière ou dune autre, une catégorie donnée d espace est présente. En premier lieu, la mondialisation ou échelle globalisée de lespace est au coeur de pratiquement toutes les analyses figurant dans cet ouvrage (Alfonso, A. Hatzopoulou, J. Muntañola, D. Provansal, C. Robin, F. Silvano, J. Stefanou); en tant que système économique et social doté dune logique propre, qui, à son tour, investit des espaces secondaires ou intermédiaires puis des espaces localisés constitués en lieux de symbole et de mémoire mais aussi de pratiques quotidiennes qui, tout en donnant continuité au vécu, les relient dune manière ou dune autre à léchelle de lordre globalisé. Ce macroespace ne peut être éludé car cest lui qui préside aujourdhui à lagencement des échelles, autrement dit, à la hiérarchisation des intérêts, des compétences et des pouvoirs; cest lui encore qui nous introduit et nous permet daborder la dimension politique de lespace, celle qui fonde lapparition de territoires, à partir dune double logique dinclusion et dexclusion (D. Provansal, C.Robin). En ce qui concerne la dimension écologique de ce macroespace, laquelle interroge les sciences de la nature, elle renvoie à linterdépendance des collectivités humaines dans la gestion de leur ressources communes et souligne en ce sens lurgence dun cadre juridique capable de définir ce en quoi consiste un «bien spatial» tout en en élargissant le contenu aux éléments du passé constitués en patrimoine (A. Hatzopoulou). A lautre bout de la chaine, ce sont les microespaces qui retiennent lattention, ceux qui procèdent des corps en mouvement, soit parce quils se déplacent dans lespace public participant de sa création éphémère (M. Delgado), soit parce que, dans leur pratique quotidienne, ils appréhendent linadéquation de la conception architecturale des logements quils occupent par rapport à leurs propres besoins culturels (R. Bekkar). La complexité des relations entre culture, espace et pratiques ne peut être contournée quau prix dune prise en compte de la pluralité des répertoires et de létablissement dune communication interculturelle (R. Bekkar). Mais, dira-t-on, quen est-il du champ même de lanthropologie de lespace dans tout cela? Ici, les réponses sont variées et témoignent encore de lincertitude dans laquelle les différentes disciplines baignent encore les unes par rapport aux autres, incertitude ou plutôt questionnement qui nous paraît riche de débats à venir, sagissant dune nouvelle branche du savoir qui, à la croisée de différentes disciplines, cherche à dépasser les frontières des savoirs spécialisés. Pour Manuel Delgado, une anthropologie de lespace est la matrice qui englobe différentes disciplines. Réflechissant sur lobjet plus précis de lanthropologie urbaine, il fait remarquer quil est essentiel de différencier «les structures liquides de lurbain» en tant que «chaines relationnelles délocalisées et précaires» de lhistoire de la ville, autrement dit de sa matérialité, ainsi que de lhistoire de lurbain, à savoir celle des usagers. De © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
17 ARQUITECTONICS ne réside plus seulement dans la prolifération de nouvelles dérivations culturelles, esthétiques ou religieuses pour exprimer des conditions humaines, mais aussi dans les variations de lhumain. Le militantisme féminin, par exemple, ne fait pas seulement référence à la lutte contre loppression des femmes dans la tradition patriarcale, mais aussi à la prise de conscience que l«humain» se trouve en fait confondu avec l«homme» (dans le sens masculiniste de lexpression). La revendication de la différence féminine devient ainsi le refus dune définition universelle de lhumain, où lapparente neutralité du genre dissimule, en fait, une construction du pouvoir. Il en va de même pour la lutte contre la discrimination raciale. La racialisation, dans lhistoire occidentale, se confond en effet avec lidentification de lhumain au «Blanc». Autrement dit, le racisme socialise et disqualifie l«autre» en fonction dune auto-identification blanche avec la «civilisation humaine». La véritable question contre-hégémonique et émancipatoire reste donc de mettre en cause lidée que lémancipation restaure le sens de l«égalité humaine», parce que le concept dhumain nest pas, à linstar de tous les paradgmes universalistes, un concept neutre. Mais cest du point de vue de la religion que lantihumanisme devient le plus radicalement provocateur. Peut-on concevoir une religion antihumaine, posthumaine? Cette tendance sexprime entre autres dans le holisme New Age, soit la connexion cosmique entre lindividu, la divinité et toutes les formes dexistence. Au lieu dune tentative dunification et de fusion, cette totalité New Age est une critique non seulement de lunification des destins humains, mais aussi de la réduction anthropomorphique de la réalité. Lespace humaniste est devenu trop «grand» pour les gens, parce que lhomme nest plus la mesure de toutes choses. Lidentification ne se fait plus avec lhumain, comme condition «globale», mais avec lhumain partiel et «local» qui existe en chaque individu et ses communautés didentités singulières. Lexemple des spiritualités associées à lorientation sexuelle met en évidence cette «déshumanisation» de lesprit, simultanément articulée à une critique antihégémonique. Il sagit de doctrines et même de formes organisées de culte autour de lidentité homosexuelle masculine et féminine. Le spiritualisme «lesbigay» étudie comment la dédifférenciation entre sexualité et spiritualité apparaît en rapport non plus avec les pouvoirs du désir, mais avec une popularisation du théologique. Cette idée est à rapprocher de ce que le théologien américain Mark Taylor [1987] désigne comme la «fermeture du livre»: le livre est fermé parce que la théologie cesse dêtre le domaine exclusif du «grand récit» pour devenir un mode de réflexion sur le sacré non universalisé et non approprié par des théologies suprémacistes qui recherchent lidentification dellesmêmes avec le monde (notoirement, la tradition du discours théologique chrétien). La nature antihumaniste du sacré postmoderne obéit à cette impossibilité, récemment découverte, de conférer un sens unifié aux possibilités humaines. La critique de la métaphysique de la présence Les nouvelles religions nont pourtant pas seulement des relations agonistiques avec le pouvoir des «grands récits», mais aussi des relations dévolution avec dautres expressions plus radicales de la «grande théorie». Cest ainsi quaffirmer que nous sommes en train dassister - avec la prolifération de «nouveaux mouvements religieux» - à un «retour de la religion» et à un «réenchantement du monde» constitue aujourdhui un lieu commun. Pourtant, les questions de lantihumanisme et de la désuniversalisation de lhumain qui informent la nature du sacré à la fin du XXe siècle rendent manifeste que le langage du réenchantement est devenu une métaphore «fatiguée». Le plus ironique est que le thème du réenchantement du monde a transité du champ du religieux vers les C. A. Afonso - Religions transnationales © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 18 ARQUITECTONICS discours sécularistes qui prétendent réenchanter lhumanité [Bookchin 1995] en opposition à la prééminence théorique acquise par la critique antihumaniste et anti-universaliste. Un «nouvel humanisme» se réclame ainsi de lhéritage de la sécularisation humaniste moderne. La critique de luniversalisme et de lhumanisme a été popularisée, en grande partie, par deux mouvements qui, en fait, sont opposés. Dun côté, comme nous lavons vu, la dissémination de nouvelles consciences religieuses. De lautre, la critique de la pensée occidentale menée par la réflexion post-structuraliste et déconstructionniste. Post-structuralisme et déconstruction représentent une critique hyperséculariste qui nest pas seulement dirigée vers le monde de la religion, mais plutôt vers les formes de pensée illuministes de la raison séculière. La «mort de Dieu» et le désenchantement sont des thèmes bien connus de cette tradition séculariste du XIXe siècle. Ces idées ont pourtant perdu leur prestige dans la radicalisation actuelle de la pensée pour donner lieu à une critique de la métaphysique de la présence, cest-à-dire à la critique de la recherche du «sens occulte» qui domine autant la pensée religieuse que la pensée séculière. Le phénomène est observable à travers le concept d«herméneutique de la suspicion» par lequel Paul Ricur fait référence à la tendance de la pensée moderniste à creuser le «sens caché» et à rendre visible la machinerie derrière la tranquillité des récits et des autoproductions du pouvoir. Le marxisme a largement révélé cette mise en scène dans les modes de lautolégitimation des hiérarchies dinégalité: cest le cas, dans son discours, de la religion considérée comme opium du peuple. Le problème est que ces exfoliations du «sens occulte» ne constituent pourtant pas une critique authentique des traditions métaphysiques mais une pratique métaphysique en elle-même. Mais la religion se trouve aujourdhui plus proche des formes les plus radicales de la pensée philosophique contemporaine que des mythes du réenchantement et du retour de Dieu. Ceux-ci sont, ironiquement, recyclés par le discours séculier humaniste. Le réenchantement du monde va ainsi devenir la forme finale que la «mort de Dieu» a assumée dans la tradition humaniste moderne. Méthodologie et ethnographie Ce projet pour le CDA recouvre spécifiquement le champ méthodologique de lanthropologie sociale et culturelle. Lapproche a un sens ethnographique inhérent bien que, nous lavons vu, les patrimoines théoriques ne se réduisent pas à lanthropologie ethnographique. Leffort pédagogique part de lexploration ethnographique contemporaine de la religion. Dans cet article, jai fait appel aux résultats de mon propre travail ethnographique sur le bouddhisme tibétain et le Santo Daime, conduit sur le terrain entre 1995 et 1998. Dans le cas du bouddhisme tibétain, je me suis rendu à Dharamsala, dans le nord de lInde - où vit en exil le Dalai Lama- et dans la vallée de Katmandou, dans deux monastères de la diaspora tibétaine fréquentés par des Occidentaux enveloppés de mysticisme bouddhiste. En ce qui concerne le Santo Daime, létude de terrain sest déroulée à Rio de Janeiro et dans les «églises de Daime» de Barcelone et Amsterdam. Lessentiel de ce programme du CDA se trouve dans le livre que je suis en train de préparer, comme recherche postdoctorale, sur la transnationalisation du capitalisme et du sacré. Conclusion Ce programme sur lespace et la religion est fondé sur larticulation de trois plans de globalisation spatiale et trois plans dorientation théorique contemporaine. Sur le plan de lespace: la dispersion et la fragmentation de lidentité, la porosité des frontières entre © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
19 ARQUITECTONICS le sacré dune part, léconomie et la culture électronique dautre part, et la relation du capitalisme global avec la compétition dans le domaine de lesprit. Sur le plan théorique: la continuité entre la désuniversalisation du monde, lextinction de lhumain, et le rapprochement du discours religieux avec les formes les plus radicales du discours séculariste. La méthodologie tient compte et de lexpérience sur le terrain et de létude ethnographique de la religion et de sa globalisation. Bibliographie Ahmed, A. S. et Hastings D., Islam, Globalization and Postmodernity, Londres, Routledge, 1994. Appadurai A., Modernity at Large: Cultural Dimensions of Globalization, Minneapolis et Londres, University of Minnesota Press, 1996. Berry P. et Wernick A. (ed.), Postmodernism and Religion, Londres et New York, Routledge, 1992. Beyer P., Religion and Globalisation, Londres, Thousand Oaks, CA, et New Delhi, Sage, 1992. Bhabha H. (ed.), Nation and Narration, Londres et New York, Routledge, 1992. Bookchin M., Re-enchanting Humanity: a Defense of the Human Spirit against Antihumanism, Misanthropy, Mysticism and Primitivism, Cassel, 1996. Caputo J. D.,The Prayers and Tears of Jacques Derrida: Religion without Religion, Bloomington et Indianapolis, Indiana University Press, 1997. Derrida J. et Vattimo G. (ed.), La Religion, Paris, Éditions du Seuil, 1996. Gisel P. et Evard P. (eds.), La Théologie en postmodernité, Paris, Labor et Fides, 1996. Hannerz U., Cultural Complexity: Studies in the Social Organization of Meaning, New York, Columbia University Press, 1992. Hannerz U., Transnational Connections: Culture, People, Places, Londres et New York, Routledge, 1996. Heelas P.,The New Age Movement: the Celebration of the Self and the Sacralization of Modernity, Oxford et Cambridge, MA, Blackwell Publishers, 1996. Heelas P. (ed), Religion, Modernity and Postmodernity, Oxford et Malden, MA, Blackwell Publishers, 1998. Lowe W.,Theology and Difference: the Wound of Reason, Bloomington, Indiana University Press, 1993. McGrath M., Motel Nirvana: Dreaming of the New Age in the American Desert, New York, Picador USA, 1996. Milbank J., Theology and Social Theory: Beyond Secular Reason, Oxford, Basil Blackwell, 1990. Milbank J., The Word Made Strange: Theology, Language, Culture. Oxford, UK, et Cambridge, MA, Blackwell Publishers Inc., 1997. Rudolf Hoeber S. et Piscatori J. (ed.), Transnational Religion: Fading States, Boulder, Colorado, Westview Press, 1997. Scharlemann R.,The Reason of Following: Christology and the Ecstatic I, Chicago et Londres, The University of Chicago Press, 1991. Taussig M., The Devil and Commodity Fetishism in South America, Chapel Hill, The University of South Carolina Press, 1980. Taussig M., Shamanism, Colonialism and the Wild Man: a Study in Terror and Healing, Chicago et Londres, The University of Chicago Press, 1987. Taussig M., The Magic of the State, New York et Londres, Routledge, 1997. Taylor M., Erring: a Postmodern A/theology, Chicago et Londres, The University of Chicago Press, 1987. Winquist, Charles E., Desiring Theology, Chicago et Londres, The University of Chicago Press, 1995. Yaeger P. (ed.), The Geography of Identity, Ann Arbor, The University of Michigan Press, 1996. C. A. Afonso - Religions transnationales © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 20 ARQUITECTONICS Production et appropriation de lespace sont inséparables dans la compréhension des transformations urbaines: il y a consensus sur ce fait. Cependant, lorsquon transpose un tel présupposé dans le domaine pratique de la recherche, en particulier dans le champ de lhabitation, on sintéresse plus fréquemment soit à lune, soit à lautre. Dans la première sphère danalyse, celle des contextes de la production de lespace, dominent les questions des coûts économiques et sociaux et de lintérêt architectural des contextes. Dans la seconde, concernant les formes dappropriation des biens produits, ladaptabilité des sujets cibles, les effets des transformations spatiales, ceux de la planification urbaine, de lhomogénéisation/hétérogénéisation de lespace vécu deviennent nettement plus importants. Si bien que, dans la première sphère, on a un effet idéologique de légitimation des conditions de production bien visible (à travers les études sur les nécessités qui sont associées au contexte de production) et, dans la deuxième, on mène un combat contre les formes de production à partir des conditions dappropriation (à travers des études qui tendent à révéler comment les nécessités des populations-cibles ne sont pas satisfaites par la transformation opérée). La dispute idéologique se tient aussi dans le domaine de la production scientifique et technique... Or, nous prétendons ici, en ayant recours à un exemple paradigmatique daltération de lespace -lhabitation sociale-, dont leffet de production et dappropriation est dans de nombreux cas contrôlé en dehors des mécanismes habituels du marché, rechercher et interpréter la (ou les) dispute(s) idéologique(s) qui parcour(en)t autant la production que lappropriation de lespace. Pour ce faire, nous nous sommes intéressé à trois quartiers dhabitation sociale initiés par un gouvernement et qui se sont vus appropriés, au niveau du discours, par un Les quartiers sociaux en tant quobjet physique dintérêt social. Luis Vicente Baptista Département de sociologie FCSH-UNL Lexemple de la (ré)appropriation idéologique dans le domaine dune altération de régime politique © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
21 ARQUITECTONICS autre. En utilisant des données matérielles («ce qui a été fait»), nous allons essayer danalyser de manière stimulante larticulation entre les discours et leur vérification matérielle, en trois étapes: - analyse des processus de croissance urbaine; - analyse comparée des discours et des faits; - synthèse: exemples de mises en exercice pour la compréhension des politiques/ pratiques sociales. Inaugurés par lEstado Novo plus dune décennie et demie après avoir été commencés, en 1934 et 1935, les quartiers sociaux de Lisbonne de la Ire République (Ajuda et Arco do Cego à Lisbonne et Arrábida à Porto) constituent un cas paradigmatique de lutilisation politique dobjets physiques dintérêt social créés à linitiative du régime précédent. Leur (ré)appropriation idéologique par le nouveau régime a pour objectif de souligner lincompatibilité entre, dune part lidéologie et la pratique gouvernementale républicaines, et dautre part les «nécessités et les possibilités économiques et morales de la Nation». Alliant la norme corporatiste à la capacité technique de «faire des travaux», le discours des nouveaux dirigeants nationaux sappuie sur lexemple de ces «quartiers sociaux», devenus «économiques», pour exalter les vertus du nouveau gouvernement et promouvoir des valeurs prétendument mises en cause dans la période précédente. Avec le temps, le sens récriminatoire de ce discours finit cependant par saltérer, face à lincapacité exécutive des républicains, qui nest pas étrangère aux difficultés dordre politique, économique et démographique que le salazarisme affronte à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Limpossibilité, devant la densification de la population autour des plus grands centres nationaux, de maintenir lobjectif de la maison «unifamiliale» pour y installer les «populations en carence de logement», a ici un rôle fondamental. Les quartiers sociaux en temps quobjet physique dintérêt social Le changement de types ou de formes de gouvernement offre en effet aux nouveaux dirigeants la possibilité dutiliser des initiatives débutées antérieurement et de les conclure. Lorsquil y a changement de régime, comme cest ici le cas - lÉtat corporatiste se substituant en 1933 à la dictature nationale débutée en 1926 après linstallation dune démocratie parlementaire (1910-1926)-, une telle possibilité est dautant plus valorisée que le pouvoir, manquant dappuis populaires et institutionnels, a besoin dune légitimation. Or la conclusion dun travail inachevé par le régime antérieur crée les conditions idéales pour valoriser le nouveau régime et souligner léchec des précédents gouvernants. La matière en est fournie par la capacité de faire un travail «qui se voit», surtout à propos de biens à forte valeur sociale comme le sont les habitations destinées aux «populations les plus défavorisées». Elle constitue un argument de poids pour imposer une pratique gouvernementale qui, si elle est soutenue par des présupposés idéologiquement convaincants, permet la production dune «culture de pouvoir» à tendance hégémonique. Dailleurs le rôle des idéologies dans la «lutte politique» est un terme récurrent de la littérature sociologique. Alain Birou la clairement souligné dans un texte publié en 1970: après avoir défini lidéologie comme un «ensemble plus ou moins cohérent didées, de représentations et de croyances qui animent un groupe ou un autre ou légitiment leurs modes daction en société et leur volonté de changement de celle-là» (p. 5), il précise (à propos de limportance de cette notion opératoire pour linterprétation des changements politiques): «lidéologie cherche à transformer lordre des choses existant. Cest une visée qui tend à valoriser les formes dexistence jugées comme meilleures. Elle devient un moyen de lutte politique, un instrument intellectuel pour légitimer un programme et un type daction politique. Cest lensemble des représentations, des catégories, des valeurs L. V. Baptista - Les quartiers sociaux en tant quobjet physique dintérêt social © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 22 ARQUITECTONICS et des stratégies daction pour faire prévaloir un projet politique en découverte et en même temps dénonçant idéologiquement les façons fausses ou incomplètes de penser des [partis] adverses» (p. 5-6). Cest ainsi que lutilisation politique des trois «quartiers sociaux» de la Ire République dans les années de lédification de lEstado Novo, à travers laquelle le régime émergeant cherche sa légitimation, repose sur le discours alors dominant du retour aux vertus traditionnelles. Les conditions dune efficacité politique, économique et sociale étant ici symboliquement réunies, il est possible au régime en cours dinstallation, durant une période qui se situe entre lapparition de la construction corporatiste en 1933 et la fin de la Seconde Guerre mondiale, de faire de ces «quartiers économiques» un des principaux étendards de son action. En destinant ces maisons individuelles aux familles socialement et économiquement défavorisées, on laisse sexprimer un des fondements idéologiques du corporatisme: la protection de la famille. La conclusion précoce de ce projet permettra en outre de faire apparaître les suivants comme les garants de lirréversibilité dun processus et dune manière dagir. Le fait que Duarte Pacheco, ministre des Travaux publics puis président de la Câmara municipal de Lisbonne, et Teotonio Pereira, sous-secrétaire dÉtat aux Corporations et à la Prévention sociale, soient chargés respectivement de lexécution et de la distribution des «maisons économiques», nest pas anodin. Ces deux figures centrales au moment de lapparition du régime des «concrétisations», lun en temps quexécutant, lautre comme théoricien du corporatisme, constitueront dailleurs les références du régime quand ses fondations, à partir des années cinquante, commenceront à seffriter. Discours politique et (ré)appropriation idéologique de biens socialement valorisés Il ne sagit pas ici détudier la valeur de légitimation que le régime républicain attribuait au lancement de ce projet. Il convient cependant de souligner quil sagit dune pratique inévitable de légitimation, quelle que soit la pratique gouvernementale, et quil na simplement pas été possible au régime, qui a peu duré au-delà du lancement de cette initiative (de 1918-1919 à 1926), de développer une stratégie de valorisation publique de son uvre. Cette circonstance sert particulièrement les intentions de lEstado Novo. Soulignant lincapacité à conclure des républicains - à Lisbonne, les quartiers dArco do Cego et dAjuda demeurent inachevés -, les ministres de Salazar peuvent promouvoir lidée que leur conception de la «maison économique» est radicalement différente de celle qui avait été développée jusqualors. Ce discours sur la nouvelle politique sociale, qui met laccent sur le contraste entre le nouvel «état des choses» et la situation sous la Ire République, reste un modèle de (ré)appropriation idéologique. Lors de linauguration du quartier dArco do Cego, le nouveau régime ne se contente pas dévoquer sa nouvelle manière de concevoir la «maison économique», il se préoccupe aussi de donner à son intervention un sens social et économique délaissé par ses prédécesseurs. Le ministre des Travaux Publics, Duarte Pacheco, apporte des chiffres: «Quand le pays vérifiera quavec la somme dépensée dans les 482 étages-résidences du quartier social dArco do Cego, fruit de la vieille politique, on a construit 4.600 résidences pour les familles, fruit de la politique de lÉtat Nouveau, on comprendra mieux que quelque chose de nouveau existe au Portugal qui mérite un appui franc et vibrant de la part de tous les Portugais» (Bulletin de lINTP, IIeannée, n°8, 15mars1935, p.190). Maria Julia Ferreira [1994] sinterroge: «[Serait-ce que] la perte dargent public est de lordre de la référence dans les discours dinauguration ou que les chiffres servent intentionnellement à relever lEstado Novo par rapport au régime antérieur?» (p.707). Cest que ce «projet de la Première République © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
23 ARQUITECTONICS et symbole de lEstado Novo» (p.708), avec les autres «quartiers sociaux» républicains, a une valeur stratégique fondamentale pour le nouveau régime. En soulignant, avec lexemple de ce qui sest passé jusque-là, ce quil faut éviter au niveau de lintervention étatique dans le domaine de lhabitation, le nouveau régime en phase de consolidation prétend faire la promotion dune conception apparemment autre. En ralliant les mécontents nostalgiques de la période antérieure à 1926 et en gérant habilement les attentes à travers une explosion de discours et une large couverture journalistique [M.J.Ferreira 1994, p.702-705], il réunit les meilleures conditions pour formuler un discours à sa gloire, qui donne du poids à ses intentions. Pourtant la vigueur de ces premiers discours va vite tomber. La véhémence avec laquelle étaient initialement réprouvées les initiatives du précédent régime cède la place à des attitudes moins enflammées. Seule subsiste, à des moments plus ou moins ritualisés comme lors des inaugurations de nouveaux quartiers de «maisons économiques», la réaffirmation des valeurs originales1. Le «oids» de lhistoire de l«habitation économique» (et lauréole de respectabilité qui se construit immanquablement autour delle) ainsi que le risque inhérent dune «restauration républicaine» permettent de substituer à lexaltation discursive sur les «mauvaises» solutions des républicains une intégration de leur action comme «préhistoire» de lintervention étatique dans le domaine du logement. Dans une première phase, les responsables de la politique du logement distinguent encore avec un ton de récrimination lintervention de la Ire République de luvre indiscutable du régime2. Ensuite, la conscience apparente de la transformation profonde que connaissent les grands centres urbains nationaux et la logique implicite dindustrialisation vécue par le pays, à quoi sajoute la difficulté à contrôler les migrations, produisent chez les responsables un sentiment dimpuissance à maîtriser des effets inconnus à une telle échelle. Une certaine compréhension des inconséquences pratiques de la Ire République sinscrit en filigrane dans les textes. Dans la proposition de loi qui donnera naissance à la loi n° 2092 («Bases de la coopération des institutions de prévoyance, des maisons du peuple et de leurs fédérations dans le domaine du logement», du 9avril1958), le ton face aux échecs connus à cette époque est dabord celui de la consternation3. Les transformations dun discours premièrement marqué par les convictions de la «révolution corporatiste», puis à son tour par lincapacité à imposer efficacement sa volonté est tout à fait symptomatique dans le processus dinstitutionnalisation de luvre de lEstado Novo. Elles se traduisent en premier lieu par un repositionnement dans la définition de la politique du logement. Le montage du discours de la nouvelle politique des «maisons économiques» Lintervention systématique des pouvoirs publics a déjà été clairement repérée pendant la Ire République. Selon Maria Julia Ferreira [1994, p.698] «les conditions qui allaient permettre à lÉtat et à la société dassumer le compromis pour trouver des solutions à ce problème étaient créées». Sauf quune évolution historique difficile entraîne des imperfections apparentes. Face à des travaux sociaux qui paraissent interminables, les politiques à court terme des seize premières années sont vouées à léchec. Cette situation se prolonge durant la période de la dictature militaire. Entre 1927 et 1932, les «quartiers sociaux» de Lisbonne passent sous la responsabilité de la municipalité de Lisbonne, mais cest seulement après leur intégration au «régime des maisons économiques» quils sont enfin terminés et inaugurés. Ce contre-temps est dû, selon les responsables du régime, à la nécessaire «reconstruction financière du pays, opérée entre 1926 et 1933» (Bulletin de lINTP, n°4, 1949, p.86). L. V. Baptista - Les quartiers sociaux en tant quobjet physique dintérêt social © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 24 ARQUITECTONICS Pour Marielle C. Gros [1982, p.106], ce nest cependant là quune des raisons: le régime ne tenait pas à faire étalage de ses initiatives- ce qui nest pas rare. Elle souligne que «le régime institué en 1926 par le coup dÉtat du 28 mai na pas immédiatement apporté une quelconque innovation en matière de politique du logement. Il a promulgué en octobre 1928 une loi qui est devenue classique incitant à la construction de «maisons économiques» par la concession dune série dexemptions fiscales [...]. Cette lo imposait en contrepartie un certain nombre de caractéristiques pour les maisons à construire [...]. Cétaient sans doute des exigences en trop et des stimulations en moins. Le bilan ne laisse en rien à désirer à propos de la «République des Partis», si facilement dénigrée». La distinction entre les deux politiques, avant et après 1926, ne devient effective quau fur et à mesure que les travaux laissés inachevés sont menés à leur terme. La solution de la résidence unifamiliale, commune aux deux régimes, connaît alors quelques variations. La conception despaces collectifs est quasiment abandonnée par les nouveaux gouvernants, défenseurs assidus des vertus du «repli familial». Limportance du foyer - en temps quespace physique autonome du contexte environnant - est même valorisée par opposition à lidée de convivialité, comme la remarqué Marielle C. Gros, dans un texte postérieur [1994, p.89]: «Un premier indice de limportance que lEstado Novo a donnée à la maison plus quà nimporte quel autre type de dispositif spatial nous est donné par le propre intitulé de son programme principal - celui de «Maisons économiques»-, faisant dune certaine façon un pas en arrière par rapport au projet républicain des «quartiers sociaux». Ce dernier, bien quil prévît la construction de maisons unifamiliales, donnait du relief à leur intégration dans un dispositif spatial plus complexe, le quartier, lui-même conçu comme un facteur de transformation sociale.» Dans la pratique, souligne Maria Julia Ferreira, «léquipement du quartier [dArco do Cego] a été réduit par lEstado Novo à deux écoles primaires (sexes séparés), placées symétriquement par rapport à laxe central, au lycée D. Filipa qui a remplacé le ThéâtreCirque prévu, aux archives de la Municipalité et à un poste de police. [...] On na plus du tout entendu parler des bureaux et des ateliers des artistes, et quant au commerce, le 28décembre1938, on faisait référence à trois merceries, une laiterie et une brûlerie de café, un boucher et une papeterie» [1994, p.705]. Cette stratégie à propos des «quartiers sociaux», devenus «économiques», obéit semble-t-il à deux objectifs complémentaires: que cette politique repose sur la construction de maisons réellement économiques; et que la valorisation de ces nouveaux foyers se fasse autour de la famille et de ses membres. Lavantage économique qui découle de lapplication aux quartiers de la République des «nouveaux principes et règles relatives à la classification, la distribution et lacquisition de maisons économiques» enflamme Duarte Pacheco prompt à rappeler les coûts incontrôlés de lédification du quartier dAjuda4. Quant aux avantages pour la vie des familles du nouvel état des choses, ils sont largement évoqués par Teotonio Pereira dans une allocution adressée à Salazar5. Il ny a pas de doute que, du point de vue idéologique, le régime «vertueux» rencontre avec la politique des «maisons économiques» un de ses triomphes les plus évidents. Les travaux achevés, lennemi identifié, les nouvelles maisons profitent au régime. Les discours de Duarte Pacheco, Teotonio Pereira et Salazar lui-même qui, dans une entrevue concédée au journal O Século, répond à des questions sur l «orientation du gouvernement à propos du logement des pauvres»6, révèlent alors un troisième objectif: la politique des «maisons économiques», qui rencontrera plus tard des difficultés, a en effet pour but de dégager la nécessité de lintervention permanente de lÉtat dans la gestion du problème social. Mais il y a plus. Les gouvernants savent que les entreprises privées ne sengageront jamais dans le financement dun problème qui, soumis à une © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
25 ARQUITECTONICS réglementation extrêmement rigide, ne permet pas de grands bénéfices. Doù la nécessité de développer des initiatives économiques à la racine, orientées par lÉtat. Les «quartiers sociaux» une fois «régénérés», selon la terminologie alors dominante, la solution des maisons unifamiliales - sans les confusions qui étaient apparues avec les «appartementsrésidences de certaines maisons dArco do Cego» - simpose donc comme la forme hégémonique de la politique du logement. Cest à Teotonio Pereira, dans lacte de remise des «maisons économiques» à distribuer à S. Roque da Lameira, Porto, que revient de formuler et dargumenter la conviction quune telle initiative doit désormais être développée7. Au bénéfice de cette formule, les nouveaux «situationnistes» défendent encore lavantage de la «maison de famille» que, pour des raisons dordre légal, il nest pas possible détendre aux «quartiers sociaux» de la République. Dans deux bulletins officiels de 1934 et de 1935, relatifs respectivement aux quartiers dAjuda et dArco do Cego, cette situation est clarifiée. Cependant, dans les années qui suivront, ce présupposé restera acquis et, bien plus tard (1968), des notes de service émises avec la même intention de contrer la tendance à éliminer la «maison de famille» apparaissent dans la publication de lInstituto nacional do Trabalho e Previdência. La note n° C-1-434/66 sur l«inaliénabilité des maisons économiques» précise dans sa conclusion que la «maison de famille» est un instrument de justice sociale: «Les services ne peuvent manquer de sefforcer, par tous les moyens, de tendre à la légalité, comme ils ne peuvent pas refuser une autre réalité qui, bien que lointaine, est évidente: pour permettre le bénéfice des maisons économiques, la construction des quartiers doit être faite la plupart du temps, sur des terrains expropriés à des prix qui, bien que fixés par la loi, sont inférieurs à ceux pratiqués communément. Ils ne peuvent consentir à ce que ces maisons servent par la suite à des fins lucratives alors quelles ont été acquises à des prix clairement avantageux» (Bulletin de lINTP, XXXVe année, n°5, 15mars1968, p. 196). Or ce quen synthèse le nouveau régime prétend faire passer face à l«état des choses» précédent est lidée que la politique de lEstado Novo a une capacité moralisatrice, quelle est susceptible de restituer lordre social perdu, et donc quelle prétend réguler de façon claire les conduites individuelles sans cesser de considérer les spécificités locales (différentes zones du pays, différents contextes ruraux ou urbains). Ce cadre idéologique dans lequel vont se dérouler les actions du régime plébiscité en 1933 va sappuyer sur toute une structure législative et réglementaire qui recherchera à faire valoir cette idée. Le contrat que doit signer le propriétaire dune résidence économique est en cela symptomatique; le Journal du Gouvernement du 6septembre1934 prévoit, pour jouir de lusufruit de la propriété en acquisition, dimportantes obligations: «11° - Le second signataire et les personnes qui appartiennent au second groupe familial, et qui vivent avec lui, devront se comporter comme de bons pratiquants de leurs devoirs familiaux et sociaux, dune moralité parfaite et respectueux de tous les préceptes de santé et dhygiène, sous peine de résiliation du contrat [...] 12° - Durant la période damortissement de sa résidence économique, le second signataire soblige à suivre toutes les indications données par lAdministration des maisons économiques quant au nettoyage et à la bonne hygiène de sa résidence et de ses accès, sous peine de résiliation du contrat [...].» Le dessein dune politique de contrôle de lhygiène familiale est cependant limité dans la pratique. Dautant plus que les conditions particulières des familles portugaises analysées ici obligent les dirigeants corporatistes, malgré les valeurs chrétiennes que véhicule leur discours, à reconnaître la variété des situations même lorsquil sagit des «classes les plus défavorisées». Le président du Conseil lui-même, dans une note du 24 L. V. Baptista - Les quartiers sociaux en tant quobjet physique dintérêt social © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 26 ARQUITECTONICS mars 1934 à propos de la fixation de coefficients à appliquer dans le calcul des prestations mensuelles payées par les habitants acquéreurs des «maisons économiques», le concède8. On cherche alors à structurer une politique économiquement sociale, avec pour objectif la résolution, explicitement restreinte aux conditions économiques, des problèmes sociaux. Conclusion De la phase dinstallation du régime, subsiste, pendant les quatre décennies de la politique des «maisons économiques», dans le discours de lEstado Novo, la primauté de lordre social sur lordre urbain. Pourtant lévolution de la concentration de la population autour des plus grandes villes du pays, et en particulier de Lisbonne, tend à contrarier une telle prétention compte tenu de la nécessité urgente de trouver des solutions aux cas les plus pressants. Une telle altération du discours et du sujet entraîne une âpre discussion à lintérieur du régime entre ceux qui défendent lidéologie politique de la famille et ceux qui donnent priorité à une idéologie plus pratique. Ce conflit se prolongera jusquà la fin du régime, jusquà la chute de Marcelo Caetano en 1974. Lidéologie corporatiste du régime, malgré le grand élan du départ, la poussé à senfermer lui-même dans un piège politique dont il ne pourra plus sortir après 1945. Le défi irréversible de lindustrialisation et de lurbanisation renverse tout un édifice idéologique et législatif qui était fondé sur une urbanisation limitée et la défense de valeurs qui ne coïncident plus avec les nouvelles conditions de vie. Tant que la société portugaise est restée globalement organisée, socialement, économiquement et politiquement, sur le modèle quil défendait, le régime sest montré capable de supporter les «secousses» qui se sont faites sentir dans le pays. Ensuite, vu la nécessité de changements pour se maintenir au pouvoir, lEstado Novo sest défait dans lillusion quil pouvait encore préserver une partie de son patrimoine idéologique et politique en sadaptant à un langage et à une pratique plus en conformité avec le nouveau monde de laprès-guerre. Bibliographie Birou A., «Signification du développement des idéologies», Économie et humanisme (194), juillet/août 1970, p.5-15. Ferreira M. J., «O Bairro social do Arco do Cego uma aldeia dentro da cidade de Lisboa», Análise Social, vol.XXIX, n°127, 1994, p.697-709. Gros M. C., O Alojamento social sob o fascismo, Afrontamento, Porto, 1982. Gros M. C., «Pequena história do alojamento social em Portugal», Sociedade e Território, n°20, mai 1994, p.80-90. Boletim do Instituto nacional do Trabalho e da Previdência social (INTP), 1934-1972. 1 Voir le discours du sous-secrétaire dÉtat aux Corporations en 1949 lors dune inauguration à Covilhã (Bulletin de lINTP, XVIe année, n°21, 15novembre1949, p.445). 2 Cest le cas dans le discours prononcé par le sous-secrétaire dÉtat aux Corporations en 1949 à Ramalde (Bulletin de lINTP, XVIeannée, n°4, 28février1949). 3 Voir le discours inséré dans le Bulletin de lINTP, XXIVeannée, n°4, 28février1957, p. 116. 4 Voir Bulletin de lINTP, Ire année, n°5, 30janvier1934, p.12. 5 Voir Bulletin de l INTP, Ire année, n°11, 30avril1934, p.5/6. 6 Voir la transcription de lentrevue dans le Bulletin de lINTP, IIe année, n°7, 28février1935, p.172. 7 Voir Bulletin de l INTP, IIre année, n°15, 30juin1935, p.331 et 333. 8 Voir note publiée dans le Bulletin de lINTP, IIIe année, n°10, 15avril1936, p.187-188. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
33 ARQUITECTONICS espaces féminins ne coïncident pas forcément avec les espaces où se tiennent les hommes. Cette division sexuelle de lespace est transmise aux enfants à travers léducation faite essentiellement par les mères. En situation dimmigration les modèles déducation nont pas entièrement disparus. Elle sont dautant plus conservés que les femmes viennent dans leur majorité de la campagne (surtout les Africaines et les Turques). Il nest pas envisageable pour une mère de retenir ses enfants et les jeunes à la maison. Certes, lespace domestique en France est largement envahi par la sphère publique avec lécole, le travail, la télévision et la fréquentation des espaces de sports et autres services, mais il nen demeure pas moins que les modèles déducation perdurent et les parents transmettent les modes de représentations et les usages quils ont appris. La transmission des valeurs du pays dorigine (parfois en plus rigides dans un but de protection) sappuie sur le respect des limites de territoires des femmes et des hommes. Aux petits garçons, les parents apprennent limportance de lespace public et limportance symbolique dêtre parmi les garçons; aux petites filles est enseignée lobligation de rester à la maison et les dangers de se retrouver dans lespace public. Constamment incités à rester le plus longtemps possible à lextérieur, les jeunes sont éjectés de lespace des femmes. Il est évident que la rencontre dautres pratiques de lespace public introduit une souplesse dans la rigidité du modèle mais les places dans lespace sont largement intériorisées. Il nous semble quen dehors de ce contexte sociologique, il est impossible de comprendre le surinvestissement de lespace public par les enfants et les jeunes africains, maghrébins et probablement turcs. Les espaces intermédiaires et lespace public restent donc largement des lieux de socialisation des enfants et des jeunes issus des familles maghrébines et africaines. Il ne sagit pas de démission des parents, comme certains laffirment, mais dune division sociale et sexuelle de lespace bien établie et dont lévolution est lente (il sera intéressant de suivre lévolution des pratiques avec la généralisation des jeux vidéos). Ces modalités doccupation de lespace ont une cohérence dans les pays dorigine. Pour les jeunes et les enfants, il y a une continuité entre le dedans familial et le dehors social car, en labsence du père, ce sont les proches ou les voisins qui surveillent et préviennent les manquements aux règles. En situation migratoire, le dispositif de séparation est maintenu mais il est amputé de tout un pan de son fonctionnement. La mise à mal du modèle éducatif dû à lisolement de la famille du groupe social dappartenance responsabilise encore plus les mères et fait dire à certains quil y a absence des pères. Les recherches qui portent sur les modes de socialisation des enfants et des jeunes issus de limmigration ne sont pas nombreuses. Ces catégories de population ne sont étudiées que par rapport à lécole ou à la délinquance. Par ailleurs, le système daccompagnement des enfants ou des jeunes issus de limmigration et des français diffèrent dans lespace public. Alors que les Français sont toujours accompagnés dun parent dans toutes les activités, les enfants dimmigrés sont souvent seuls. Dans lapprentissage des pratiques de lespace public, ce sont les frères aînés qui remplissent ce rôle daccompagnement. la socialisation se fait alors par la fratrie (J. Bordet, 1993). Doù limportance de la réflexion portant sur les espaces de socialisation à proximité des immeubles:des espaces de jeu pour les enfants et des lieux de rencontre ou de loisirs pour les plus grands (pas forcément des «maisons de jeunes»). Des espaces où les jeunes restent, discutent entre eux, voire font du sport. Or bien souvent les usages en vigueur consistent à se rassembler dans les entrées dimmeubles, sur les parkings ou autour des bancs des «parcs». Les nuisances sonores provoquées par les éclats de voix de ces groupes, surtout en soirée et en été (lorsque les fenêtres sont ouvertes), alimentent souvent la rubrique faits divers. R. Bekkar - Usages différenciés et pratiques de cohabitation © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 34 ARQUITECTONICS Les animaux domestiques Les musulmans ont une représentation très négative du chien. Celui-ci est considéré comme une source dimpureté dès quil sapproche des individus ou de leurs espaces. Il y a dailleurs toute une classification des animaux selon le degré de souillure quils véhiculent. Le musulman se pense comme une unité topologique du monde, son corps est à la fois ordre cosmogonique et réalité sociale. Vivre avec des animaux et en particulier un chien remettrait en cause cette intégrité du corps. Toutes les maisons habitées par les êtres humains ne peuvent admettre un chien (ou dautres animaux classés impurs) dans lespace. Traiter quelquun de chien cest introduire la confusion dans sa filiation. Tous les espaces où un chien est passé doivent être purifiés. Cest dans ce sens quil faut comprendre lattitude horrifiée des Maghrébins et africains musulmans à lapproche dun chien. Pour eux le chien est à la pureté du corps ce que le porc représente pour les aliments. Réglementer la présence des animaux domestiques et notamment des chiens dans le logement social revient régulièrement lorsque les questions de cohabitation qui sont évoquées par les habitants. Les chiens posent en effet de sérieux problèmes aux familles notamment de religion musulmane et aux asiatiques. Ils provoquent des incompréhensions voire des conflits très graves entre les voisins. La cohabitation entre animaux et enfants dans lespace public autour des logements, dans les espaces de jeu par exemple, amène aussi des différends en matière dhygiène comme de sécurité. Dans ce cas également, aucune possibilité de médiation extérieure nexiste. Nous avons cependant remarqué quune certaine mode se fait jour chez les adolescents dorigine maghrébine qui se promènent de plus en plus avec des chiens, souvent de race, ce qui doit provoquer de sérieuses discussions dans les foyers. Est ce une nouvelle manière de sopposer aux parents et de se rapprocher du modèle occidental? II - Quelques suggestions possibles en matière de programmation et de gestion De ces quelques remarques peuvent être tirées quelques orientations. Mais il importe de souligner demblée que chaque situation, chaque projet appelle une négociation particulière. Laccumulation de cas pour les traiter ou la mise en oeuvre de recettes éprouvées sont des méthodes généralement inefficaces dans la gestion des conflits de cohabitation. Les «boites à outils» sont certes utile mais elles ne dispensent pas dune analyse précise des différentes pièces quil convient dassocier pour que lensemble fonctionne. Lhistoire du dossier et les «forces» en présence paraissent en particulier des éléments essentiels. Un logement spécifique? Une première idée nous parait devoir être considérée avec beaucoup de prudence: celle du logement adapté ou spécifique (ici, par exemple, pour les ménages dorigine maghrébine). Une telle formule conduirait tout dabord à des rigidités fortes dans la gestion des parcs immobiliers : quel «Français» accepterait un W-C à la turque comme unique équipement pour ses toilettes? Il nous semble de plus quune telle offre alimenterait la stigmatisation vis à vis de ces familles, souvent en situation fragile et particulièrement sensible à leur image (cf. les expériences des cités de transit, des tentatives de sédentarisation des gens du voyage...). Or, il nous semble que lun des objectifs des programmes dhabitat social doit être au contraire de créer les conditions de la mobilité résidentielle. En revanche, laccent devrait être mis sur la conception despaces flexibles ou modulables, ladaptation étant conduite, sous contrôle, par lhabitant lui même. Ces © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
35 ARQUITECTONICS dispositions souples faciliteront les bricolages afin de rapprocher le plus possible lespace des pratiques. Il y a dans les cultures des usages intériorisés que lhabitant nabandonnera pas quelque soit le lieu où il se trouve. Prévoir une arrivée deau par exemple dans les W.- C. pour les pratiques de lavage éviterait les bricolages qui risquent dabîmer les canalisations deau. De même, prévoir des logements avec salles de bains et dautres avec douches spacieuses nest pas une hérésie. Ne choisit-on pas à lhôtel une chambre avec douche ou avec baignoire ? Car dans certaines cultures méditerranéennes et africaines, seule leau qui coule nettoie, voire purifie. Une pratique que beaucoup de baignoires ne permettent pas dans le logement social. Le logement pour le plus grand nombre avec des cellules standard a effacé la diversité constitutive de la population quil entend accueillir. Il se révèle souvent incapable daccepter la plus petite initiative de lhabitant. Ce constat est encore plus fort à notre sens dans les parties communes ou publiques. Une attention particulière nous parait devoir être portée sur la résistance des revêtements de sols. Ceux ci sont soumis à rudes épreuves (meubles et équipements déplacés, matériels divers entreposés, pieds métalliques peu protégés....). Ils sont lavés à grandes eaux (les plinthes sont ainsi malmenées!) avec une régularité qui peut surprendre plus dun observateur non familier des cultures méditerranéennes. Mais lutilisation de leau est considérée comme le moyen essentiel pour laver les corps et les espaces chez certaines populations immigrées (maghrébines, turques, africaines). Dans les entretiens, la critique des revêtements thermoplastiques trop fragiles est fréquente. Elle émane de tous les groupes sociaux. Etre au clair sur les objectifs et communiquer La gestion ou la production dun bien public ne repose souvent pas tant sur la capacité des organismes officiels à imposer leur vision des choses que sur les conditions de communication des règles. Placer les populations immigrées au centre de la discussion ne signifie pas les isoler pour en faire une catégorie à part mais au contraire quelles prennent place dans la constellation des groupes avec lesquels il faut négocier. Les pouvoirs publics ne peuvent pas organiser le débat sans mettre au centre la communication. Organiser la communication signifie dabord la mise en place dun langage qui désigne les actions collectives en vue de létablissement dun accord. Il ne sagit pas de mettre en place des bases dactions collectives finalisées, pas plus dailleurs que la production des normes, mais plutôt de sentendre sur des conventions clairement comprises par tous les partenaires. Cela implique que les propositions énoncées soient ouvertes à la critique. Pour quun accord puisse être atteint, il faut que chacun puisse y adhérer et reconnaître dans les propositions énoncées la réalité de ce qui est en train de se construire dans linteraction. En dépit de progrés réels, les recherches sur le logement social montrent la lenteur des gestionnaires à répondre aux plaintes des habitants. Il ne sagit pas de traiter dans linstant tous les problèmes mais un accusé de réception voire un accueil téléphonique agréable et patient laisseraient entendre que les problèmes sont enregistrés et que le gestionnaire y réfléchit. Par ailleurs, laccumulation des requêtes donne limpression que les bailleurs sont incapables de hiérarchiser face aux demandes qui leur sont faites. La plupart des locataires estiment donc que le bailleur nest pas un interlocuteur avec qui une négociation peut être ouverte mais un simple guichet dencaissement des loyers. Le maître douvrage doit être le plus au clair possible sur ses politiques et ses projets en particulier en ce qui concerne léquilibre des populations selon leur origine et leur statut social. Dans la mise en place dun cadre de communication et de négociation, cest R. Bekkar - Usages différenciés et pratiques de cohabitation © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 36 ARQUITECTONICS lintention des participants à linteraction qui compte. Il nest pas conseillé que certains dissimulent leur but véritable par un engagement apparemment conforme aux conventions. Tous les acteurs doivent sentir la symétrie de la situation. Si certains participants disposent de moyens dactions et de contraintes sur les autres, la discussion ne fera que reproduire la domination des habitants par les institutionnels et donnera simplement une apparence dun accord librement consenti. Bien évidemment, les moyens dintervention des bailleurs (moyens juridiques, financiers) ne favorisent pas lautonomie. Cette situation produit au contraire des positions de dépendance des habitants. On retrouve au niveau des politiques locales de lhabitat toutes sorte de contradictions et dambiguïtés qui bloquent lémergence de la construction de cette communication plus symétrique. Les bailleurs pour leur part sont bloqués parla volonté de contrôler tous les usages et la fragmentation du marché du logement sur leurs territoires. Au delà des discours généraux et des dispositions légales de non discrimination, il parait important que les maitres douvrage puisse communiquer de manière crédible en donnant par exemple des critères précis. Les procédures dattribution, dont toutes les recherches montrent quelles concourent à la ségrégation, alimentent les rumeurs, favorisent les rancoeurs. Après tout la démocratie locale peut aussi passer par un effort appuyé sur linformation. La coproduction des normes Dans le logement social où lon veut privilégier la mixité sociale et culturelle laccent sur la notion de bien collectif parait essentiel. Un bien collectif est une production continue, cela signifie que lentente entre les habitants porte à la fois sur le contenu et sur le moyen datteindre le bien collectif. Plus cette entente est forte, plus le bien est profitable à tout le monde. La coproduction est une action collective qui désigne les situations dans lesquels les usagers et les services sont associés à son élaboration. Elle est nécessaire pour la transformation de la relation fournisseur de services/usagers et peut être un moyen de contrer la transformation du citoyen en client. Lassociation des locataires à lélaboration des normes nest pas une utopie. Elle a donné des résultats probants même si elle nécessite du temps. Dans lespace domestique, pour les familles dorigines maghrébine et africaine, le rôle des femmes est central. Limplication des femmes entant quactrices de la vie quotidienne peut être efficace dans lapplication des conventions mises en places. La mise à disposition dun lieu de débat situé dans le quartier pour les habitants dorigine différente est un moyen de les libérer des contraintes du lieu de linstitution. Des exemples existent où des groupements de colocataires dorigine diverse ont ainsi élaboré, en liaison avec le bailleur, un règlement intérieur et font le suivi de la gestion quotidienne. De telles structures peuvent être associée à toutes les décisions, notamment les projets damélioration de la qualité de lhabitat, mais aussi à la médiation dans les conflits. La typologie des mauvais payeurs par exemple peut être élaborée en concertation entre la municipalité, les associations de locataires ou de propriétaires et le bailleur ou le syndic: ainsi la distinction entre ceux qui ont des difficultés mais méritent de rester et ceux qui sont destinés à partir pourra être faite non seulement sur les présupposés institutionnels mais aussi daprès lavis que se sont fait les autres habitants. Travailler les espaces de proximité Un effort particulier porté sur la création despaces publics de proximité pourrait redonner aux espaces communs (escaliers et cages) leur sens pratique de circulation et non de stationnement. Autant que faire ce peut, le paysage des cités gagnerait à être © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
37 ARQUITECTONICS entretenu avec persévérance (il y a dailleurs dans ce domaine un gisement non négligeable demplois de faible qualification). Les espaces urbains:squares, rues, placettes, aires de jeu... importent désormais autant si ce nest plus pour les habitants que les couleurs des portes ou des façades changées au cours de opération lourdes type PALULOS. Le traitement des espaces proches du logement ne signifie pas exclusivement le travail sur limage de la cité comme ont souvent tendance à croire les gestionnaires. La montée en puissance de limage de la ville nette, une ville sans trace dusagers, fait écran à une conception fine des espaces utiles. La simplicité nest pas forcément synonyme de laideur. Sans le spécialiser de manière trop rigide, lespace extérieur à proximité immédiate des résidences doit être hiérarchisé et organisé :sport, promenade, repos, circulation des vélos, pistes, jardinage etc. La cohabitation pose en effet la question de la bonne échelle de gestion : lassociation de quartier, sportive, culturelle, la municipalité, lEtat... Notons au passage que la gestion collective est une notion culturells tout a fait familière au Maghreb avec des pratiques anciennes de solidarité. Enfin, léclairage public des espaces de proximité contribue à limpression de bonne tenue et de sécurité. Sa bonne maintenance, en dépit des déprédations, apparaît prioritaire. Conclusion Les bailleurs qui souhaitent maintenir léquilibre financier de leur institution entendent améliorer limage des logements quils gèrent. La tentative de résidentialisation à tout prix des immeubles sociaux est vouée dans la majorité des cas à léchec. Ne tenant pas toujours assez compte des usagers et des pratiques, cette tendance risque de déboucher sur des quartiers en apparence aseptisés mais chers à entretenir dont les habitants détourneront lusage prévu des espaces. Laction publique apparait essentiellement réparatrice et vise constamment à rétablir ce qui aurait dû prévaloir, cest à dire le bon fonctionnement des parties communes et lespace public, parties visibles qui risquent daltérer sa crédibilité. Or lun des facteurs déterminants est la place «normale» des habitants dans leurs diversités culturelles dans le système institutionnel. En amont, la programmation du peuplement, des usages et de la mixité reposerait sur la cohabitation des différents groupes sociaux et ethniques. Mais en réalité cette mixité sappuie essentiellement sur les classes moyennes qui constituent le groupe stabilisateur. Or, lhétérogénéité nest pas la mixité (notamment en ce qui concerne le niveau économique des habitants). Ensuite, les groupes les plus concernés nont pas fait forcément le choix de la mixité; cest lun des paradoxes de la programmation de lhabitat dont la vocation est lamélioration des relations sociales. Dans ce cas, cest moins la mixité qui est mal vécue que la dévalorisation des trajectoires résidentielles des couches moyennes. Alors que les couches moyennes pensent leur logement dans le social comme seulement une étape dans leur cursus résidentiel, elles se retrouvent dans une situation où elle doivent jouer un rôle de stabilisateur. Elles sont alors plus affectées par les dégradations que connaît le quartier et sinstallent dans une position conflictuelle ou de repli plutôt que de dynamiseur de la vie locale. La cohabitation se trouvent ainsi troublée par la distance entre les représentations du statut résidentiel différencié de chaque groupe. Il parait donc important pour préserver la cohabitation et la mixité sociale darticuler loffre de logement à une politique de peuplement qui veille aux trajectoires résidentielles de chaque groupe. Les usages et leurs qualités sont tributaires de ces considérations. Il sagit de prévenir les «troubles de jouissance» dont sont accusés les migrants (bruit, odeurs, occupation de lespace par les enfants et les jeunes) afin de réduire les facteurs réels ou virtuels de conflits polarisés. Lautre trouble provient comme nous lavons signalé plus R. Bekkar - Usages différenciés et pratiques de cohabitation © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 38 ARQUITECTONICS 1 Ce travail de synthèse a fait lobjet dune première publication dans «La prise en compte de lusage», actes de séminaire, CSTB, 7 octobre 1999. Plan dUrbanisme, Construction et Architecture, Recherches, N° 22. Ces conclusions sont issues de mes différents travaux de recherches. Je tente de mettre en lumière la complexité des relations entre culture, espace et pratiques. Ces analyses forment une référence constante dans mes cours danthropologie de lespace. 2 H. Raymond, «Urbain, convivialité et culture», in les Annales de la Recherche Urbaine, n° 37, Plan Urbain, 1987-88, p. 3-8. 3 La «politique de la ville», cette action qui ne sintéresse dans la ville quà ses endroits malades, sans véritablement toucher à la sphère privée où se réalisent les bonnes affaires de la société moderne, nest peut-être, à bien y regarder, quune police de la ville, la réappropriation par lEtat dun projet dautogestion locale que lhétéronomie des lieux concernés rendait impossible et quil a transformé en laboratoire national des formes dassistance et de temporisation préventive modernes. Bibliographie Bekkar Rabia, Boumaza Nadir, Pinson Daniel, Familles maghrébines en France, lépreuve de la ville, Paris:P.U.F., (sous presse). Bekkar Rabia, Cycle de propreté, espaces et pratiques, Recherche IPRAUS:PCA, Paris, 1995. Bekkar Rabia, Lieux de lhabiter et sentiers de vie quotidienne des Maghrébins, in Trajectoires familiales et espaces de vie en milieu urbain, sous la direction de Y. Grafmeyer et F. Dansereau, Lyon:P.U.L., 1998. Chamboredon Jean-Claude, Lemaire Madeleine, «Proximité spatiale et distance sociale», in Revue Française de Sociologie, n° 11, 1970. Huet Bernard, Lambert Michèle, Toussaint Jean-Yves, Le logement collectif contemporain, Paris, M.E.T.L., Collections Recherche, n° 15, 1992. Pinson Daniel , Usage et architecture, Paris:LHarmattan, 1993. Raymond Henri, «Urbain, convivialité, culture», in Les Annales de la Recherche Urbaine, n° 37, Paris, 1988. Raymond Henri, LArchitecture, les aventures spatiales de la raison, Paris:, C.C.I., 1984. Villanova de Roselyne, Bekkar Rabia, Immigation et espaces habités, Paris:LHarmattan, 1994. haut du sentiment de déclassement du lieu dhabitation, déclassement social et par conséquent déclassement symbolique vécus par les couches moyennes. Ce sont ces espaces quil faut traiter pour améliorer leur performance. Les immigrés sont accueillis, logés dune manière relevant de la gestion sociale, ils sont alors des cohabitants à lessai, de passage. Lattribution de logement sociaux reste dans une logique dassistance fondée sur le statut détranger y compris pour ceux qui sont devenus Français par naturalisation (ils sont toujours perçus comme originaires de ...). Les immigrés se comportent alors en conséquence, cest à dire comme des habitants provisoires vivant en retrait par rapport à la vie du quartier. Par ailleurs il convient de rappeler que la plupart des quartiers de logements sociaux sont isolés et coupés des centres villes. Les transports sont rares et réduits parfois à un seul mode (bus). Or pour évaluer la qualité dun logement, laccès à la ville est tout aussi important que laménagement des espaces de proximité. Le décloisonnement des quartiers en les rapprochant des centres est une forme de déségrégation des usages urbains. Le droit à la ville ne signifie pas seulement la multiplication des équipements dans les cités mais aussi la liberté de flâner (R. Sennet) dans des lieux publics dune façon anonyme (jardin, rues commerçantes, etc.). Ce plaisir de circuler librement quoffre la ville doit être rendu accessible pour toutes les catégories sociales. Enfin, de nombreuses recherches montrent que les usages trouvent un épanouissement plus facile et sans gêner autrui dans la maison individuelle. Les maisons en bande et la maison ouvrière permettaient la combinaison de pratiques de lespace et des sociabilités de voisinage sans altérer la cohabitation. La distance sociale est estompée par le type spatial. Plusieurs expériences comme celle des Portugais dans le Val dOise et des Maghrébins à Décines (Rhône-Alpes) montrent quà travers la réhabilitation de maisons individuelles, ces populations inventent des espaces qui laissent la place à des métissages dusages qui ne contreviennent pas forcément aux normes établies. La maison individuelle est elle antinomique par rapport au logement social? © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
39 ARQUITECTONICS G. Conta - Une région alpine dans la cartographie du Moyen Age Ce que lhomme contemple peut être représenté dans sa réalité de choses visibles, qui sont forcément limitées; la cartographie, par contre, effectue, à travers un processus conceptuel, une reconstitution symbolique des éléments physiques et humains qui peuvent même arriver à englober le monde entier. Bien quapproximatives, les cartes antiques peuvent nous aider à parcourir quelques étapes de la progression accomplie par lhomme au cours des siècles dans la connaissance du paysage géographique. La production cartographique des XIIIe et XIVe siècles, qui marque le passage de la cartographie du haut Moyen Age à la redécouverte de Ptolémée au début du XVe siècle grâce aux études géographiques des humanistes, a apporté une maigre contribution à la connaissance non seulement dune région donnée, mais encore de lItalie ou des pays dEurope, la tenia pars mundi insérée dans lkoumène tripartite extrêmement schématique. Si on peut aisément deviner les liens qui existent entre lhistoire dun territoire et sa représentation cartographique, il est beaucoup moins facile de les vérifier ; à plus forte raison en ce qui concerne la première phase de la cartographie où le développement de la délinéation cartographique dune région qui témoigne dune progression difficile et chaotique des connaissances, doit être vu, sur les mappemondes ou sur les cartes à échelle réduite, dans un contexte cuménique. En outre, la représentation dune région des Alpes a des caractéristiques particulières. Bien que les territoires alpins soient, apparemment, ceux qui ont le moins de vie relationnelle, ils représentent dans la cartographie des éléments de continuité avec les régions limitrophes, mettant ainsi en évidence les liens réciproques plutôt que de constituer une limite, une barrière. Si avant la fin du XVIème siècle les répartitions politiques Une région alpine dans la cartographie du Moyen Age Gioia Conta Università degli studi di Pisa © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 40 ARQUITECTONICS napparaissent presque jamais, la fermeture que représente la chaîne alpine est souvent, à laube de la cartographie, un expédient graphique pour la définition de la péninsule sur le versant nord, même si lon sait que ce seront en grande partie les cartographes euxmêmes qui, accentuant graphiquement le rôle de séparation des montagnes et des rivières, feront naître plus tard la fameuse théorie des «frontières naturelles». Dans les représentations médiévales du monde, les rédacteurs suivent dun côté lautorité et le prestige de lAntiquité, cest-à-dire les témoignages littéraires des auteurs latins de lépoque impériale qui, directement ou indirectement, se sont intéressés à la géographie, et de lautre linfluence déterminante du Christianisme. La géographie fantastique sest beaucoup développée grâce aux innombrables légendes transmises par lAntiquité, avec leurs représentations dhommes et danimaux fabuleux, auxquelles se sont ajoutés les récits liés à la Bible et en particulier à la localisation du Paradis Terrestre (1). Les cartes cuméniques illustrent de façon visuelle linterprétation des textes classiques et la religion chrétienne des lettrés, qui sont dailleurs souvent des religieux; mais elles sont fort éloignées de la réalité géographique, étant centrées sur la représentation de Jérusalem. Les rapports de dimensions et de distances sont altérés, et souvent annulés, sur les deux mappemondes les plus connues, qui servaient alors de retables: celles dEbstorf et dHereford. La première, qui prend son nom de labbaye bénédictine dEbstorf près dÜlzen en Basse-Saxe, dessinée sur trente planches en pergamène dun diamètre de 3m583m56, y fut découverte en 1830 et fut détruite en 1943, lors dun bombardement sur Hanovre où elle était conservée depuis 1845 à la Société dHistoire. Cette mappemonde fut très certainement réalisée, autour de 1235-1239, à lendroit même où elle fut exposée dès ses origines, comme en témoigne la connaissance particulière de la région, si lon accepte lhypothèse que son rédacteur, daprès les études les plus récentes qui se basent sur des témoignages contemporains, fut un professeur de droit canon, langlais Gervaise de Tilbury (1150-1239 env.). A partir de 1223 (ou de 1235), il sinstalla à Ebstorf, où il fut probablement nommé prévôt de labbaye, après une intense vie détudes passée entre Bologne, la cour normande de Guillaume Il de Sicile et celle dOthon IV et de son neveu Othon de Lunebourg. Il est possible, selon certains spécialistes, que Gervaise ait été relayé par un moine du couvent Saint-Michel de Lunebourg qui, au XIIème siècle déjà, était un important centre culturel et qui est particulièrement mis en relief sur cette carte (2). De par sa forme et ses contenus, cette mappemonde représente un témoignage emblématique du climat culturel et éthique de la production cartographique du Moyen Age, ainsi que de ses conceptions géographiques: le Christ tout-puissant, représenté de façon à dominer lensemble du monde divisé en trois parties par la Mer Méditerranée, donne lorientation avec sa tête placée à lextrémité est, ses pieds à lextrémité ouest et ses deux mains aux extrémités nord et sud, Jérusalem se trouvant au centre. Son iconographie représente une somme du savoir médiéval, avec les très nombreux habitats indiqués par des châteaux et des tours, avec les éléments géographiques caractérisés par une recherche du dessin, avec les épisodes historiques et religieux les plus marquants, avec les mythes propres à limaginaire médiéval; elle est étoffée par les nombreuses légendes que Gervaise de Tilbury, auteur des Otia imperialia (1211), un ouvrage dhistoire qui connut un grand succès jusquau XVe siècle, tire en partie des Etymologies (livres XII et XIV) dIsidore de Séville et en partie des auteurs qui influencèrent le plus la cartographie médiévale, à savoir Solin, Honorius dAutun, Adam de Brême, Horace. Pour les villes, qui sont à coup sûr les éléments dominants du dessin, représentées par des châteaux diversement esquissés, avec une ou plusieurs portes et des créneaux, et pour la division © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
41 ARQUITECTONICS en provinces, lauteur utilise le Catalogus. Provinciarurn Italiae du VIIème siècle après J.C.; il sinspire également de sources contemporaines et montre une bonne connaissance de lEurope centrale surtout, écrivant en allemand à côté du latin. LItalie, en forme de triangle rectangle dont les cotés sont formés par les côtes de lAdriatique et de la Mer Tyrrhénienne, a la chaîne des Alpes pour hypoténuse. Comme cest généralement le cas pour les reliefs, elle est dessinée en lignes sinueuses jaunerouge réunies en faisceaux. A peu près au centre de la chaîne qui, de la côte ligure, arrive à lest jusquà la ville de Clemum (Gemona) avec une courbe accentuée entre elle et une seconde chaîne de montagnes parallèle, on trouve une rivière et trois villes. Dans cette région ceinte sur trois côtés par les montagnes, on reconnaît la terra inter montes qui, entre la fin du XIIème siècle et le début du XIIIème, a connu dimportants changements de pouvoir qui porteront, vers le milieu du siècle, à la domination de la maison des Tyrol. Les Alpes ny sont pas indiquées par leur nom; à lendroit où le Pô prend sa source, on trouve le nom dApennini montes; à lextrémité est de larc alpin, là où la chaîne bifurque, naît, directement de la montagne, une longue rivière représentée, comme le sont généralement les rivières, par deux lignes parallèles, tandis quà lextrémité ouest, toujours au sud de larc alpin, à peu près à la hauteur de la ville de Curia ( Coire, Chur) et à lest delle, on reconnaît la source dune rivière, elle aussi sans nom et indiquée par un petit cercle, qui, au bout dun court trajet, se jette dans la rivière qui coule du nord au nordest. Mais on pourrait linterpréter différemment et penser que cest la rivière dont la source se trouve à louest qui reçoit sur sa gauche, comme affluent, la rivière au long cours. Dans le premier cas, il sagirait de lAdige qui, après avoir reçu son affluent (lIsarco?), arrose Verona civitas (Vérone), Maistrix oppidum (Mestre) et se jette dans lAdriatique près de Venitia civitas (Venise). Dans le second cas, ce serait lAdige qui naîtrait près de Coire et recevrait lIsarco. Mais aucune de ces deux solutions nest satisfaisante car, dans le premier cas, la position de son principal affluent et celle de la ville plus au nord quarrose lIsarco est fausse, tandis que dans le deuxième cas se trouverait sur ce dernier une ville qui se trouve au contraire sur lAdige. Au nord de la chaîne des Alpes naissent sept rivières, dont lin (Inn) qui, avec le Salis (Salzach) entoure Urbs Salis quae et Limanum (luvasusn) dicitur (Salzburg) adossée à la montagne; à lest, comprise elle aussi entre deux rivières, se trouve Augusta (Augsbourg) et Curia, lancienne capitale des deux Rhéties. La longue rivière située entre les deux chaînes de montagne coule dans une ample vallée où se trouvent trois villes munies de tours, à savoir Triventina civitas (Trente), la ville la plus importante de la haute vallée de lAdige et siège de lévêché, une autre sans nom et, au-delà dune petite chaîne transversale, Brixia civitas. Il sagit très certainement de Bressanone (3) où, dans la seconde moitié du Xème siècle, fut transféré, de Sabiona, le siège de larchevêché et dont le premier nom de Prihsna fut très vite latinisé en PrixinaBrixina (4). Sa présence à côté de Trente a sans aucun doute une grande importance dans la distribution géographique du pouvoir ecclésiastique et politique de lépoque: ces deux principautés épiscopales sont toutes deux nées avec les grandes donations impériales du XIe siècle, qui établirent les limites des droits de comté. Ces deux villes, entourées de remparts et lieux de marchés (5), sont situées le long de laxe le plus important reliant lItalie à lAllemagne. Entre ces deux villes, la ville marchande de Bolzano a une signification particulière dans le parcours transalpin: située près du confluent de lIsarco et de lAdige (828: Bauzano; 975: in Pauzana valle, que lingua Teutisca Pozana; 1062: Bozen; 1223: in Bolzano), elle fut promue par lévêque de Trente Uldaric, après la donation du comté de Bolzano par lempereur Conrad en 1027 (6); dans ce centre vinicole connu dès le milieu du XIIème G. Conta - Une région alpine dans la cartographie du Moyen Age © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 42 ARQUITECTONICS siècle (comme le montre bien Bruno Andreolli dans lexposé préparé pour ces actes), il faut sans aucun doute reconnaître la ville sans nom indiquée sur la mappemonde dEbstorf. Dautre part, lidentification de ces trois villes ne correspond pas à celle de la seule rivière le long de laquelle elles sont représentées sur la mappemonde, car celle qui arrose Bressanone nest certainement pas celle de Trente et vice versa. Compte tenu des gros problèmes que pose parfois cette carte dans lidentification de régions entières, ou à cause de lomission de certaines autres, et compte tenu également que le territoire en question fait par contre lobjet dune description fiable, comme nous le verrons plus loin, lidentité de cette rivière ne nous paraît pas avoir beaucoup dimportance ici: par ailleurs, il était extrêmement difficile pour les habitants de la région comme pour les voyageurs, et donc pour les cartographes, davoir une idée claire du cours dune longue rivière et de ses affluents et du tracé reconnaissable et ininterrompu du bassin fluvial, au nord et au sud de la cuvette de Bolzano, de lIsarco et de lAdige (7). Si, en effet, Strabon, au ler siècle après J.C., pensait que lAdige était un affluent de llsarco (8), au milieu du XVe siècle, sur la carte de lAllemagne dite du Grand Ptolémée dEnrico Martello, la Rienz constitue le cours supérieur de lIsarco (9). Lhypothèse la plus crédible cependant, cest que cest bien lAdige (10) qui est dessiné sur cette mappemonde, si lon tient compte que la ville la plus importante représentée sur cette carte est Trente, qui donnait alors son nom à la région du Haut-Adige, à savoir vallis Tridentina (11), avant lutilisation, à partir du début du XIIème siècle, du nom de provincia Athesina, puis, vers le XIVème siècle, de territoire an der Etsch (12). Pour en revenir à la mappemonde, en ce qui concerne le relief dessiné transversalement au cours de la rivière et à la chaîne de montagnes au sud, avec un trait plus simplifié par rapport aux traits sinueux utilisés habituellement, et adossé à la vignette correspondant à Bolzano, sa présence témoigne à coup sûr dune connaissance de la région qui na rien de superficielle: il souligne une césure, un obstacle montagneux qui obstrue le parcours de la vallée, plus quune délinéation générale et symbolique caractérisant un relief important. Il sagit dune montagne sans nom, pour laquelle on peut proposer plusieurs hypothèses. Si cette montagne quasiment adossée à la vignette indiquant la ville de Bolzano semble représenter le Pausanum montem, qui nostro vocabulo Pocyn dicitur du chanoine Vincent de Prague qui, vers le milieu du XIIème siècle, vante son vin superbe (13), à lévidence déjà internationalement connu, sa position se réfère à une zone montagneuse facilement identifiable. Dun côté en effet, entre Bolzano et Bressanone, la vallée de lIsarco semble se fermer dans le resserrement de Chiusa, dominée par le mont Sabiona, où se trouvait le plus ancien poste de douane de la vallée de lIsarco, la clusa de Sabione, mentionnée dès 1027 (14); de lautre, à une époque imprécise le long du tracé de la route menant au Brenner, qui avait été le col le plus fréquenté dans la partie est des Alpes dès les premiers siècles de notre ère (15), au nord de Bolzano, des éboulis avaient obstrué la route qui longeait la gorge de la rivière. Il avait fallu faire une déviation par le haut-plateau du Renon, à plus de 1100 mètres daltitude. La route parcourant la vallée de lIsarco entre Cardano et Colma (pei del Eysack, zwischen Bolzen und Trostperch) ne sera réouverte quen 1314, grâce aux travaux financés par lentrepreneur de Bolzano Heinrich Kunter. Une douane sera instituée à Colma (16). Cette route médiévale, encore reconnaissable par endroits, reliait Bolzano à Rencio doù partait la montée vers Collalbo, puis continuait vers Longomoso et Longostagno; après léglise romane Santa Verena, elle redescendait vers Colma dans la vallée de lIsarco. Le tracé de cette route est dailleurs attesté par les itinéraires de voyage, entre autres ceux des passages très détaillés des empereurs allemands en Italie à partir du Xe siècle et par de nombreuses attestations concernant le trafic in monte Ritena (17). Il sagit © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
49 ARQUITECTONICS 1286 les régions du Tyrol et de la Carinthie se trouvèrent entre les mains dun seul et unique prince, les communications, même transversales, connurent un essor particulier à la suite de la réunion de lAutriche, de la Styrie, de la Carniole, de la Carinthie et du Tyrol sous la domination des Habsbourg. Outre les éléments itinéraires, les comptes rendus de voyage peuvent contenir un autre type dinformations qui, sous la forme de notes descriptives ou de précisions sur lenvironnement, assez rares, il est vrai, dans les textes des XIIIème-XIVème siècles, témoignent dune façon plus directe de la connaissance des lieux, à travers laquelle se dessine peu à peu limage géographique du voyageur de lépoque et de ses éventuels lecteurs. Si le conseil dAlbert von Stade déviter le Fustertal, parce que trop chère et sans grandes possibilités dhébergement (et sic transibis Pusterdai carissima sunt tempora et: mala hospitia), nest quune note de couleur, beaucoup plus intéressantes sont les descriptions qui, parmi toutes les difficultés du voyage, mettent en évidence lhostilité de la montagne et de sa nature non humanisée. durch unfruchtbare Gegenden, wilde Gebirge, ausgedenhte Wãlder und auf schlüpfrigen Wegen se déroule par exemple, en mars 1004, le voyage du roi Henri II et de son armée descendant dAugsbourg, à travers le Haut-Adige, vers Rome (52). Remarques particulièrement propres à un motif littéraire, celui de linhospitalité de la montagne, déjà bien enraciné dans limaginaire des Romains et qui devait durer bien après lépoque humaniste, quand un plus vif intérêt et une nouvelle curiosité envers lenvironnement nous laisseront dans la seconde moitié du XVe siècle, avec Conrat von Grünenberg et Felix Faber, les belles pages de leur voyage à travers cette région (53). G. Conta - Une région alpine dans la cartographie du Moyen Age 1 WOOWARD, 1987, p. 286-370. 2 MILLER, Mappae mundi, V, 1896; GRIBAUDI, 1903; pour la tradition et la datation ARENTZEN, 1984, p. 138-147; KLEMP, 1986, p. 183-185; WOOWARD, 1987, p. 307; LAGO, II, 1992, p. 105-109. Linscription au-dessus de Lüneburg: Belmot pinxit 1284 a très certainement été ajoutée a posteriori (WOOWARD). 3 Et pas Brescia, CAPELLO, 1976, P. 41; mais déjà MILLER, 1900, p. 36 et BARTOLINI, 1922, p. 88. 4 VONFICHT, 1981, p. 563-569. 5 ROGGER, 1979, p. 177-191; pour lurbanisme de Trente au Moyen Age, BOCCHI-ORADINI, 1983, p. 31-63. 6 HYE, 1991, p. 191-202. 7 CONTA, 1991, p. 72-73. 8 STRAB, IV 6. 9 Florence, Bibliothèque Nationale, Magliabechiano XIII 16. 10 De même MILLER, 1900, p. 34; LAGO, 1992, p. 108, pense au contraire quil sagit de lIsarco. 11 OTTO VON FREISING , p. 370. 12 RIEDMANN, 1991, p. 149-150. 13 RIEDMANN, 1991, p. 151-152. 14 SANTIFALLER, 1929, p. 23-24, n.18; STOLZ, 1953, p. 19. 15 Sur la fréquentation des cols du Brenner et de Resia à lépoque romaine, CONTA, 1990, p. 226-232. 16 STOLZ, 1953, p. 118-119; MUMELTER, 1984; HYE, 1987, p. 151; NÔSSING, 1986, p. 88-95; STAMPFER, 1986, p. 96-114. 17 M.G.D., 144, n. 102 (1027); HUTER, 1937, I, p. 181, n.359 (1177); 1949, II, p. 87, n. 614 (1211); SANTIFALLER, 1929, p. 138, n. 131 (1256). © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 50 ARQUITECTONICS 18 HASSINGER, 1978, p. 331-335; 357-362; KELLENBENZ, 1987, p. 27-46. 19 CRONE, 1954; KLEMP, 1986, p. 290-291; WOOWARD, 1987, p. 309. 20 MILLER, 1895; WOOWARD, 1987, p. 287; p. 302-303. 21 CAPELLO, 1976, p. 1-19. 22 CAMPBELL, 1987, p. 371-463. 23 Rome, Biblioteca Apostolica Vaticana code Ms. Vat. Lat. 1960. DEGENHART-SCHMITT, 1973, p. 1-137. 24 HARVEY, 1987, p. 478-489. 25 La première est conservée à Vérone, Biblioteca Civica: ALMAGIÀ, 1929, p. 5, pl. VII; HARVEY, 1980, p. 59, la seconde à Venise, Archivio di Stato: ALMAGIÀ, 1929, p. 11, pl. XI; HARVEY, 1987, p. 478-479. Pour la peinture illustrant lépisode de la guerre de 1437-41 entre Milan et Venise: ALMAGIÀ, 1929, p. 9. 26 RIEDMANN, 1988, p. 367. 27 MILANESI, 1992, p. 38-45. 28 FEUERSTEIN, 1918, p. 341-345; KINZL, 1970, p. 599-606; CONTA, c.s. 29 SCHNELLBÔGL, 1966, p. 11-26. 30 MILLER, 1916, p. XIII-XX; BOSIO, 1983, p. 165-172. 31 LIEB, 1970; WEBER, 1976, p. 9. 32 Certaines vignettes ont des caractéristiques typiquement médiévales, comme celles qua repérées LEVI, 1978, p. 160. 33 Les cartes itinéraires les mieux conservées sont celles de Matthew Paris (milieu du XIIIe s.) et la carte Gough de la Grande-Bretagne (1360 env.), VAUGHAN, 1958, p. 235-250; HARVEY, 1987, p. 473, pì. 38-39; 496, pl. 40. 34 NEBENZAHL, 1986; MILANESI, 1992, p. 40. 35 KRÜGER, 1974; LINDGREN, 1987, p. 180-181. 36 CONTA, 1996, p. 178-190. 37 HEGER, 1970. Le nom dErla est plus correct par rapport à lappellation plus connue dEllenbrechtskirchen. 38 MGH, Arnoldi chronica Slavorum, éd. Georg Heinrich Pertz, Hannover, 1868, p. 292. 39 MGH Scriptores, XVI, Hannover, 1858, p. 335-341; STOPANI, 1991, p. 97-108. 40 SPRINGER, 1950, p. 102-103; STOPANI, 1991, p. 121-124. 41 RENOUARD, 1962; STOPANI, 1991, p. 109-119. En 1220, il prit position apuci Bozanum in prato le long de la route qui le conduisait à Rome pour son couronnement, comme le rappelle également Giuseppe Albertoni dans ces actes. 42 HEGER, 1970, p. 189-191. 43 LUDWIG, 1897, p. 104-109; HEGER, 1970, p. 189. 44 VAUGAN, 1958, p. 247-250. 45 PEYER, 1990, p. 31-215. 46 OTTO VON FREISING, p. 370 et suiv. 47 CONTA, 1996, p. 166-167; PERNTER, 1996, p. 496-508. 48 GREDIG-STEINMANN, 1992; RINGEL, 1996, p. 261-276. 49 Une alternative légèrement plus à lest, bien que considérée encore insueta en 1326, était la route de Plezzo et le col du Predil, TUCCI, 1977, p.351-355. 50 Cet itinéraire était déjà suivi à lépoque romaine, sur le parcours Aquileia-Virunum, BOSIO, 1970, p. 149-156. 51 RIEDMANN, 1977, p. 115. 52 RIEDMANN, 1991, p. 151. 53 GOLDFRIEDRICH, 1912, p. 14; GARBER, Bozen in Reisebuch, 1923; ID., Die Reisen des Felix Faber, 1923, p. 240-243. Pour les voyages à travers cette régsion aux XVe et XVIe siècles, CONTA, 1996, p. 181-190. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
51 ARQUITECTONICS M. Cardeira - Lespace du tourisme dans lanthropologie de lespace: quelques réflexions Jai récemment décidé de centrer mes recherches anthropologiques sur certains phénomènes découlant du tourisme international, surtout ceux qui sont directement en relation avec la «consommation des lieux» [Urry 1997 (1995)] exotiques et la staged authenticity, l«authenticité mise en scène» [Mac Cannel 1989 (1976); Harkin 1995, entre autres]. Plusieurs raisons dordre pragmatique mont poussée à prendre cette décision, mais la plus importante - qui sest imposée au cours dun travail de terrain de deux ans dans un milieu «traditionnel» urbain au Maroc - est liée à la nécessité dinsérer un «terrain» construit artificiellement (comme cest toujours le cas) à des fins de recherche dans une «échelle» plus vaste, éventuellement plus proche du réel, qui permettrait de suivre le parcours de sa globalisation. Jaurais bien sûr pu me pencher en priorité sur le canal des médias, par exemple, et étudier leur impact dans la construction des images identitaires (comme Susan Ossman la elle-même brillamment fait en 1996). Si jai préféré laire du tourisme, cest que jai été sensible au fait que sa matière brute est constituée de personnes, et à la réflexion que, dans la plupart des milieux urbains marocains, les touristes sont finalement des «habitants fluctuants» de la médina -des individus qui participent activement, bien que de façon éphémère, à un processus réciproque de «négociations identitaires» et «spatiales»-, et que moi-même, en temps quanthropologue, je participe à ce processus. Mais, à travers ce bref article, je voudrais surtout défendre lidée que le tourisme, ou plutôt lensemble des phénomènes socioculturels qui en découlent, est un «terrain» (terme qui sous-entend toujours une dimension artificielle) privilégié pour la problématisation des grandes questions anthropologiques contemporaines, en rapport particulièrement avec lanthropologie de lespace. Autrement dit, le tourisme est un thème anthropologiquement «bon à penser» ou un bon topique -facilement décomposé en Lespace du tourisme dans lanthropologie de lespace: quelques réflexions Maria Cardeira da Silva © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 52 ARQUITECTONICS sousaires thématiques et en terrains qui peuvent se désarticuler et se réarticuler de façon pratique et utile, en fournissant des objets, des concepts et des instruments danalyse intéressants pour travailler dautres thématiques. Si lon part du principe que lanthropologie de lespace se construit de lintérieur vers lextérieur, cest-à-dire que cest un champ construit en réseau (et en réseaux dintérêts, à différents niveaux), le tourisme peut être compris comme une portion de ce réseau en même temps quil facilite linsertion dans les réseaux plus vastes de la transdisciplinarité. En effet, des réponses recueillies dès 1984 par Thuens [cf. Sharpley 1994] auprès de trente-sept spécialistes du tourisme international, ressort la nécessité dune intervention interdisciplinaire sur le tourisme. Un débat, dailleurs peu intéressant selon moi, est justement en vigueur en épistémologie des sciences sur le respect de la distinction entre anthropologie et sociologie du tourisme et leurs différentes contributions dans la connaissance en ce domaine [Sharpley 1994]. Un autre thème plus intéressant de lenquête de Thuens concerne les asymétries existant entre les différentes disciplines participantes: économistes et géographes ont bien mieux accepté les contributions des sociologues et anthropologues que ces derniers nont reçu les leurs. Cette situation reflète une préférence pour des approches qualitatives. Au-delà, il est intéressant de noter que, même du point de vue épistémologique, le tourisme est un thème stimulant, et dautant plus dans un cadre inter/transdisciplinaire. Mais dans le cas spécifique de lanthropologie, il est précisément générateur dune des plus grandes angoisses, celle de la déterritorialisation de la culture. Comme Hastrup et Olwig [1997] lont noté, les anthropologues, qui contestent la notion de «culture» telle quils en ont eux-mêmes forgé et vulgarisé le concept- cette même culture quils ont aussi territorialisée sur leurs «terrains» de recherche [Appadurai 1991] -, se voient toujours plus souvent assaillis et consultés par les nouveaux «producteurs» de culture (agents locaux de la culture et du patrimoine) impatients de créer des «identités culturelles», plus difficile encore, des «identités locales». Ce processus est en relation directe avec des phénomènes évidents dans le cadre de la promotion touristique, qui englobent la commodization of culture (la transformation de la culture) en «biens culturels de consommation» [Graburn 1976, Cohen 1988, Appadurai 1986, Urry 1997, 1995 etc.] et sa conséquente mercantilization (mercantilisation). Cest un problème qui pourrait culpabiliser les anthropologues et les amener à labandon pur et simple de concepts comme «terrain» et «culture» sur lesquels lanthropologie a forgé son identité disciplinaire. Mais des mesures si drastiques ne sont pas nécessaires et encore moins valides. En effet comme la souligné Barth [1922], lidée de «terrain» peut et doit être envisagée non comme une «localité», mais comme un «terrain de relations». En ce sens, les «études de terrain» restent pertinentes au-delà de lidée de délimitation spatiale qui les définit selon le mode classique. Hastrup et Olwig [1997] ont ainsi à juste titre remarqué que lanthropologie doit aujourdhui développer un processus inverse dans sa stratégie dinvestigation. Si auparavant elle se contentait de «cartographier» la culture, en dessinant des «lieux» et des «espaces» en accord avec sa stratégie dinvestigation [guère moins politique que le tracé des frontières coloniales], aujourdhui des études ethnographiques riches et affinées sont nécessaires à lanalyse des catégories de l«espace» et du «lieu» et de lutilisation qui en est faite en termes de relations humaines. Dans cette perspective, la notion de «culture» ne doit pas être abandonnée mais bien «reterritorialisée», reformulée à la lumière des conceptions quont du «lieu» ceux mêmes qui lhabitent ou lutilisent; autrement dit, on peut sans inconvénient donner un «territoire» à la «culture» à partir du moment où celle-ci se définit par elle-même. Une fois encore, le tourisme est ici mis en évidence comme un © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
53 ARQUITECTONICS thème anthropologiquement «bon à penser» dans la mesure où il ouvre tout un cadre de discussions autour de la perception de «lieu», en commençant par lidée même d«espace» et de «lieu touristique» [Miossec 1976, et autres]. Lintérêt du tourisme en temps quunivers danalyse saccentue encore si nous considérons le «terrain» en tant que «zone de contact» [Pratt, 1992]; on peut alors aller plus loin et, suivant Appadurai [1990, 1991], définir le monde comme une série d«ethnoscapes» dont les lieux didentification culturellement construits souvent ne coïncident pas avec leurs localisations physiques. Lidée de «déterritorialisation de la culture», en rapport avec toute une discussion autour de lethnographe/«auteur» et «coauteur», a aussi poussé lanthropologie à actualiser et à affiner ses méthodes «descriptives» de la réalité. Aujourdhui, lécriture en tant que forme descriptive privilégiée du savoir anthropologique est perçue comme obsolète et inadéquate pour rendre compte dune anthropologie multisited («multisituée») [Marcus, à paraître], et de nouvelles formes de «faire» de lethnographie commencent à apparaître. Le film se présente comme un support privilégié pour mettre en évidence de façon plus transparente les procédés de lauteur-anthropologue. Et le tourisme a déjà expérimenté de façon significative cette nouvelle expression (Cannibal Tours de ORourke, 1987, par exemple, est déjà devenu un classique). Par-delà les défis méthodologiques et conceptuels que le tourisme pose à lanthropologie, il faut aussi noter sa place importante au carrefour de différentes préoccupations culturelles postmodernes. Il touche à la plupart des thématiques fondamentales qui constituent le champ aux contours fluides des cultural studies: interculturalité [ou transculturalité], études postcoloniales, médias, consommation, ethnicité, etc. [voir notamment Cohen 1971, 1986, Bowman 1989, Sinclair 1997]. La vogue que celles-ci connaissent outre-Manche et outre-Atlantique justifie la disproportion entre la production bibliographique relative à lanthropologie/ethnologie du tourisme anglo-saxon [abondante] et son équivalent francophone [plus clairsemée]. Ainsi le Belge Wikin [1995], qui a rédigé un petit essai sur le rôle des guides dans la négociation du «lieu touristique» et dans le processus d«enchantement» [Goffman 1959] -daprès son expérience personnelle de touriste au Marocse lamente du manque danalyses anthropologiques publiées (ou même traduites) en français. Mais, pour revenir au défi posé à lanthropologie par la «déterritorialisation de la culture», celle-ci nimplique évidemment pas que lespace en tant que catégorie conceptuelle perde son rôle de marqueur constitutif des identités [quelles soient collectives ou individuelles]. Je crois, au contraire, que le tourisme renforce son importance à ce niveau: si lespace a perdu de son efficacité comme «marqueur de circonscription culturelle», il en a gagné comme «vecteur de négociations identitaires» à différents niveaux culturels, sociaux et individuels. En premier lieu, si nous nous plaçons au niveau des motivations du touriste [Dann 1981, Mac Cannell 1989 (1976)], nous rencontrons, dans une perspective durkheimienne, lidée danomie. Les gens ont perdu le sens du lieu et de lappartenance; mais ils continuent à croire que ce sens existe dans dautres cultures. Toute la terminologie utilisée pour décrire les processus psychosociaux qui justifient le mouvement touristique appartient au champ lexical de lespace et se trouve dune certaine façon synthétisée dans la notion d«échappée» [Cohen et Taylor 1993 (1992)] dun espace de «non-lieux» [Augé 1992] vers un espace de «lieux». Ces «lieux» peuvent se situer ailleurs dans lespace [tourisme de lexotisme] ou dans le temps [tourisme dhéritage: Lowenthal 1990] mais continuent à être compris et recherchés comme les réduits dune «authenticité» [MacCannell 1976] perdue et comme des lieux commoditiziced [Urry 1996, Appadurai 1986, etc.]. Les M. Cardeira - Lespace du tourisme dans lanthropologie de lespace: quelques réflexions © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 54 ARQUITECTONICS identités se reconstruisent non par la circonscription dun espace extérieur [frontière] mais par des mouvements divergents - plus ou moins périodiques, plus ou moins contrôlés - de fuite. Une analyse plus fine démontrerait encore que le choix dune destination (transformée en bien de consommation par le marketing touristique) fonctionne aussi comme un marqueur de statut social, généralement associé au degré dexotisme et à la distance du lieu de départ, révélateur du potentiel socioéconomique du consommateur [Urry 1991]. Ces processus imaginaires de fuite se traduisent ensuite en mises en scène de lauthenticité [staged authenticity]. MacCannel [1976] la démontré en réutilisant les concepts de Goffman [1959], notamment ceux de frontstage (avant-scène) et backstage (fond de scène), pour les appliquer aux «théâtres» locaux et aux coulisses où elles se déroulent [restaurants, spectacles folkloriques, etc.], mettant ainsi en évidence une spatialisation des relations entre host and guest (hôte et invité) [Smith 1978]. Malgré le fait que le tourisme défie lanthropologie et particulièrement lanthropologie de lespace en reconsidérant les positions classiques, il est vrai aussi quil présente certaines caractéristiques dont lanalyse semble être la vocation historique de cette discipline. Comme lont noté Truner et Ash [1975] et Cazes [1989], les principaux flux touristiques transnationaux semblent suivre une orientation nord/sud, contraire à celle des flux de travail, reproduisant dans de nombreux cas les parcours coloniaux que lanthropologie classique a accompagnés de près. Par ailleurs, les processus touristiques engagent nécessairement deux partenaires - désignés classiquement dans la littérature anglo-saxonne, et surtout depuis luvre coordonnée par Valene Smith [1978], comme hosts and guests (hôtes et invités). Indépendamment de la discussion quont pu provoquer ces désignations, le fait est que le tourisme repose inévitablement sur une relation entre deux parties et que le principe d«altérité» est toujours présent, dautant quil constitue un des «produits» de la culture les plus sujets à la mercantilisation dans lindustrie du tourisme. Ceci étant, aucune autre discipline nest aussi adéquate à lanalyse des processus engendrés par les relations interpersonnelles comme de la construction des représentations qui les définissent. Cela ne veut évidemment pas dire que lanthropologie doive se limiter à reproduire ses pratiques classiques en les appliquant désormais à des processus qui, dans certaines circonstances, semblent répéter des cadres politiques, économiques et socioculturels façonnés par dautres époques. Il est évident que, si lanthropologie sest assujettie à un processus évolutif en termes méthodologiques et conceptuels, les relations transnationales et interculturelles ont aussi souffert daltérations historico-politiques significatives. Par exemple, en ce qui concerne lOrient et sa consommation, au contraire de ce qui a été dit à propos de lorientalisme (notamment celui décrit par Said [1978]), lexotisme moderne (ou postmoderne) est produit dans un cadre interactif où lindigène lui-même joue un rôle important dans la construction dun «lieu de destination exotique du touriste» [Urbain 1991, Winkin 1995, entre autres]. Et ce mécanisme réflexif déclenche dautres processus identitaires parmi lesquels des comportements «territoriaux». Ceci étant, la rencontre touristique, bien quelle revienne à offrir à lanthropologie un univers bipartite réconfortant en lui permettant le recyclage de son know how (savoirfaire) en relation à un «autre», loblige à des reformulations drastiques dans sa méthode dobservation et son appareil conceptuel. Le «natif» déterritorialisé, actif, manipulant contextuellement son self en accord avec ses partenaires est en effet un autre beaucoup plus problématique que le natif territorialisé, passif et indifférencié. Les choses deviennent encore plus difficiles si nous considérons que la rencontre touristique est dialectique et que les mêmes processus transformationnels et identitaires sont évidemment à luvre © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
55 ARQUITECTONICS chez le touriste, qui est aujourdhui beaucoup plus quun numéro anonyme dans un quelconque package du tourisme de masse comme le prétendaient les premières études sociologiques. Une grande partie dentre elles (même les plus intéressantes comme celles de MacCannell) adoptaient une position durkheimienne devant les flux touristiques en insistant sur lidée de conformité et en recherchant des raisons dordre social aux mouvements de masse. Mais les formes variées (presque personnalisées) des rencontres touristiques contemporaines et les effets réciproques dans les négociations autoidentitaires de leurs participants semblent rétifs à ce type dapproche, et les microanalyses inspirées par un interactionisme symbolique leur conviennent davantage. Les chiffres, que lanthropologie méprise si souvent mais qui ici sont largement significatifs, démontrent que le tourisme est la plus grande industrie au niveau mondial et que les flux touristiques internationaux augmentent de façon exponentielle. Or ce phénomène nest évidemment pas étranger aux processus culturels contemporains. Pour en rendre compte, lanthropologie a nécessairement à articuler une perspective micro avec une perspective macro. À nouveau, le tourisme charme lanthropologue en le défiant sur ses terrains traditionnels. Cest en «maintenant un regard aigu sur les problèmes inhérents à la théorie et à la méthode anthropologiques quil sera possible de les voir comme des objectifs productifs pour des recherches ethnographiques plus larges» [Hastrup et Olwig, 1997]. Bibliographie Appadurai A., «Introduction: Commodities and the politics of value», in The Social Live of Things. Commodities in Cultural Perspective, 1986. Appadurai A., Global Ethnoscapes. Notes and Queries for a Transnational Anthropology, in Richard Fox, Recapturing Anthropology. Working in Present, Santa Fe, School of American Research Press,1991. Appadurai A., «Disjuncture and difference in the global cultural economy», 1991. Augé M., Non lieux, Paris, 1992. Augé M., LImpossible Voyage. Le Tourisme et ses Images, Paris, Payot et Rivages, 1997. Barth F., «Towards greater naturalism in conceptualizing societies», in Kuper A. (ed.), Conceptualizin Societies, Londres, Routledge, 1922. Bowman G., «Fucking tourists. Sexual relations and tourism in Jerusalems Old City», in Critique of Anthropology, vol.9, n°2, 1989, p.77-93. Cardeira da Silva M., «Marrocos, turistas. Indígenas e antropólogos», Antropologia portuguesa, vol I., 1993. Cazes G., Les Nouvelles colonies de vacances? Le Tourisme international à la conquête du tiers monde, Paris, LHarmattan, 1989. Cohen E., «Arabe boys and tourist girls in a mixed jewish-arab community», International Journal of Comparative Sociology, XII, 1971, p.217-233. Cohen E., «Lovelorn Farangs: The correspondence between foreign men and thai girls», Anthropology Quaterly, July 1986, vol. 59: 3. Cohen E., «Authenticity and commoditisation in tourism», Annals of Tourism Research, 15(3), 1988, p.371-386. Cohen S. et Taylor, Escape Attemps: The Theory and Practise of resistance to Everyday Life, Harmondsworth: Penguin, 1976. Dann G., «Tourist motivation: An appraisal», Annals of Tourism Research, 8(2), 1981, p.187-219. Goffman I., The Presentation of Self in Everyday Life, Harmondsworth, Penguin, 1959. Graburn N., Ethnic and Tourist Arts: Cultural Expressions from the Fourth World, Berkeley, University of California Press, 1976. Harkin M., «Modernist anthropology and tourism of the authentic», Annals of Tourism Research, vol. 22, n°3, 1995. Lowenthal D, The Past is a Foreign Country, Cambridge, Cambridge University Press, 1990. MacCannel D., The Tourist A New Theory of the Leisure Class, New York, Schoken Books, 1976. MacCannel D., Empty Meeting Grounds, Londres et New York: Routledge,1992. Marcus, G., «Some strategies for the design of contemporary fieldwork projects: advice to new students», Ethnologia, Revue du Département danthropologie, FCSH, Universidade Nova de Lisboa, n°6-7 [à paraître]. Miossec J. M., «Éléments pour une théorie de lespace théorique», Les Cahiers du Tourisme, C-36, CHET, Aix-en-Provence, 1976. Hastrup K. et Olwig K. F., Siting Culture. The Shifting Anthropological Object, Londres et New York, Routledge, 1997. Ossman S., Picturing Casablanca. Portraits of Power in a Modern City, Berkeley, L.A., Londres, Univ. of M. Cardeira - Lespace du tourisme dans lanthropologie de lespace: quelques réflexions © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 56 ARQUITECTONICS California Press, 1993. Pratt M. L., Imperial Eyes.Travel Writing and Transculturation, Londres, Routledge, 1992. Said E., Orientalism, New York, Vintage Books, 1978. Sharpley R. Tourism, Tourists and Society, Cambridgeshire, ELM Publications, 1994. Sinclair M. T. (ed.), Gender, Work and Tourism., Londres et New York, Routledge, 1997. Smith V., Host and Guests. The Anthropology of Tourism, Oxford, Basil Blackwell, 1978. Turner L et Ash J., The Golden Hordes: International Tourism and the Pleasure Periphery, Londres, Constable, 1975. Urbain D., LIdiot du voyage. Histoires de touristes, Paris, Plon, 1991. Urry J., The Tourist Gaze: Leisure and Travel in Contemporary Society, Newbury Park, Ca, Sage, 1991. Urry J., Consuming Places, Londres, Routledge, 1997, 1995. Wikin Y., «Le touriste et son double. Éléments pour une anthropologie de lenchantement», colloque international sur les «Pratiques culturelles au Maghreb. Techniques de communication et image de soi», Casablanca, 1995. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
57 ARQUITECTONICS La ville, lespace, le territoire Quel est le sujet de cette anthropologie urbaine dont on ne cesse de répéter la nécessité et la pertinence? Lanthropologie urbaine doit-elle être une anthropologie de ou dans la ville, conçue comme une réalité découpable composée de structures et dinstitutions sociales presque inaltérables, un continent singulier dans lequel il est possible de rencontrer des cultures originales, qui gèrent leur coprésence un peu comme une mosaïque? Ne devrait-elle pas être plutôt avant tout une anthropologie de lurbain, en entendant le sujet comme singulier, reconnaissable parfois ou tour à tour dans dautres sociétés, dans dautres moments historiques, ce qui obligerait le scientifique social à travailler avec des outils et des stratégies spécifiques, valides uniquement relativement au passé et à dautres lieux? Au sens large, pourraient avoir raison ceux qui notent, pas nécessairement de façon critique, que les bases théoriques établies par lécole de Chicago pour une science sociale de la ville nont été en réalité que celles de létude du processus de modernisation en général, cest-à-dire du processus dindustrialisation, de bureaucratisation, de politisation, etc. Ce courant mené par Park, Burguess et Wirth dans le Chicago des années vingt et trente, qui appliquait pour la première fois des méthodes qualitatives et comparatistes typiquement anthropologiques à des sujets non exotiques, élaborait ses propositions analytiques précisément à partir de la constatation que le trait qui définit la culture urbaine est son inexistence en tant que substance dotée duniformité. Si cette culture urbaine à connaître était en réalité quelque chose, elle ne pouvait consister quen un réseau serré de rapports chroniquement précaires, une prolifération infinie de centres souvent invisibles, une trame de liens sociaux sporadiques, bien que parfois intenses, et un conglomérat sans grande cohésion de composantes groupales et individuelles. Ethnographie des espaces publics Manuel Delgado Ruiz Département danthropologie sociale Université de Barcelone M. Delgado - Ethnographie des espaces publics © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 58 ARQUITECTONICS Ainsi conçue, la ville était un domaine de dispersion et dhétérogénéité sur lequel le contrôle politique direct était difficile ou impossible et où une multitude de subcultures autonomes superposées ou sécantes faisaient front contre lintégration à laquelle on essayait sans succès de les soumettre. La ville était alors perçue comme un creuset de micro-sociétés, entre lesquelles la transition était parfois abrupte et pouvait laisser place à une énorme quantité dinterstices et intervalles, lesquels étaient immédiatement habités par toutes sortes de marginaux et de déserteurs. La ville était vue de cette façon comme un organisme doté de vie mais manquant desprit, cest-à-dire sans ce champ représentationnel dans lequel Durkheim voulait voir, en y projetant des termes sacrés, les principes axiomatiques et moraux qui devaient soutenir un pacte sociétaire, un milieu dans lequel saggloméraient des intérêts et identités incompatibles entre eux, que souvent maintenait unis lélément même qui les séparait, cest-à-dire lhostilité ou, dans le meilleur des cas, lindifférence. Si on ne peut pas parler de «culture urbaine» à la façon dune cosmovision ou cosmologie, lurbain nest pas non plus à proprement parler une structure sociale clairement schématisable, dotée dorganes et de fonctions régulières. Elle ne pouvait donc même pas être associée à une morphologie matérielle, un sol. Une anthropologie urbaine ne peut donc apparaître que condamnée à soccuper de structures liquides, daxes qui organisent autour deux la vie sociale, mais qui ne sont presque pas des institutions stables, mais une palette dinstants, dondes, de situations, de cadences, dirrégularités, de confluences, de carrefours, de collisions, de fluctuations... Par ailleurs, la ville peut, pour la même raison, se constituer comme sujet légitime détudes, pas tellement - comme on pourrait en avoir limpression- à la manière dune ressource salutaire pour lethnologue rapatrié de force, qui revient chez les siens et se voit obligé de rivaliser avec les sociologues dans des domaines qui lui ont appartenu. Ce que vient reconnaître ce comparateur de cultures, cest la manière dont la diversité humaine, que lOccident, dans son expansion, a placée en instance de disparition, est venue se reproduire dans son propre sein. Dans le temps même où lexotique séteignait dans ces territoires lointains où lanthropologue avait été envoyé, de vieilles et de nouvelles formes de différentiation culturelle réapparaissaient à labri des villes. Cest ainsi que les sociétés «primitives» - dans le sens durkheimien d«élémentaires»-, qui ont été la raison première de lanthropologie comme discipline scientifique, ne peuvent plus survivre que sous la protection de lanonymat urbain. La tâche de lethnologue urbain consiste alors à montrer de quoi est composée une société apparemment massive, quels sont les éléments constituants qui se cachent derrière cette indifférenciation, laquelle est en réalité une astuce adaptative grâce à quoi les distinctions résistent à lintégration forcée, une ruse utilisée par les espèces culturelles dans toute leur variété pour se moquer des pièges posés par leurs prédateurs. Lurbain -que, nous lavons vu, on ne doit pas confondre avec la ville comme sujet détudeconstitue un style de vie marqué par la prolifération de chaînes relationnelles délocalisées et précaires, dans lequel la mobilité spatiale soutient la quotidienneté. Linstabilité devient alors un instrument paradoxal de structuration, qui détermine à son tour un ensemble dusages et de représentations singulières dun espace jamais pleinement territorialisé, cest-à-dire sans repères ni limites définitifs. Dans les espaces urbanisés, les liens sont de préférence lâches et libres, les échanges apparaissent dans une large mesure comme non programmés, les rencontres les plus stratégiques peuvent être fortuites, lincertitude domine à propos dinteractions imminentes, des informations déterminantes peuvent être obtenues par hasard et la majeure partie des contacts sociaux interviennent entre inconnus ou connus seulement «de vue». Lurbain consiste, plutôt, en un travail du social sur lui-même, le spectacle de la société urbaine «à luvre», se faisant et se défaisant, se bâtissant avec des matériaux © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
65 ARQUITECTONICS on constate que les usages spatiaux varient non seulement en fonction des processus sociaux et symboliques qui les génèrent mais aussi de leur champ dapplication, de leur légitimité, de leur degré dofficialisation et du contexte sociohistorique. Toutefois, la distinction de dimensions de natures diverses entraîne le risque de dissimuler ce que chacune delles doit à la simultanéité, à la duplicité et à la relative indétermination des usages. Reprenant lexpression de Michel De Certeau, nous dirons que lespace manifeste de manière privilégiée le «mou» qui caractérise la culture5. On retrouve donc dans les pratiques de lespace les propres difficultés posées par lanalyse des processus culturels, souvent masquées par les divisions arbitraires de la réalité sociale (social/symbolique, matériel/idéel, substantif/relationnel, individuel/collectif, objectif/subjectif...). Classification et genèse sociale des espaces La séparation analytique de la localisation des autres «attributs spatiaux6» présente a priori le mérite de différencier lemplacement (dans un ensemble) des qualités spatiales des objets et des endroits. De prime abord, les uns et les autres tendent à renvoyer à l«ordre», socialement construit, de l«être-là»7. Leur aptitude à situer les individus et les choses dans un ensemble légitime, en apparence, la manière hypostatique de les traiter dans la pratique. De même le regain dintérêt pour le local et les processus sociaux de l«être-ensemble», repérable chez un auteur comme Maffesoli, risque toujours de déboucher sur lautonomisation du lieu au détriment de la «tribu»8; en effet, lethnographie démontre que la tendance à attribuer à lendroit une valeur substantive est un recours habituel dans le jeu social. Le localisme et la défense des liens des agents à une entité nationale, etc., en sont des exemples habituels dans les États modernes et fortement bureaucratisés9. Cependant, alors que la notion abstraite d«espace» prédispose à réserver un statut particulier au territoire, aux contingences matérielles et aux distances, létude de ceux-ci la dissout en rappelant quils objectivent un «rapport social». Le rappel de la genèse sociale et culturelle de lenvironnement ne doit pas dissimuler le caractère contraignant (donc, constituant) des espaces «constitués» (historiquement et socialement). Deux exemples, dont lévidence épargne lobligation de les développer dans le cadre de cet article, se suffisent à eux-mêmes pour rappeler à notre attention les conséquences humaines de la structuration du milieu matériel et social. Les situations limites de discapacité physique ou de précarité sociale et économique (logements, cités) soulignent bien limportance corporelle, personnelle et groupale des coordonnées spatiales. La structure de lespace et des choses, leur incorporation dans le système de dispositions des agents10 , et la manière dont ceux-ci contribuent à la reproduire ou à la modifier11 , intéressent au premier chef lanalyse des processus identitaires. Les dimensions spatiales sont donc inséparables des «formes concrètes de production et dappropriation individuelles et sociales12 ». Contrairement aux apparences, lendroit ne tient pas sa valeur sociale du (seul) fait que toute pratique soit «localisée»13 . Ce sont les agents et les groupes sociaux (en fonction de leur position et de leur implication dans lespace social) qui convertissent lendroit en «lieu» significatif14 (approprié au champ) et lui attribuent (consciemment ou inconsciemment) une efficacité sociale (individuelle ou collective). Toute la portée connotative et pratique de «la nation», «le pays», «la maison», «le coin», «la chambre», «la place»... ou du «parcours», en dépend. Les opérations culturelles concernant lespace ou limpliquant (orienter, délimiter, localiser, ordonner, construire, nommer, dénommer...) tiennent leurs principales caractéristiques et fonctions du fait quelles renvoient à des systèmes de classification qui, en eux-mêmes, condensent des enjeux sociaux. Les catégories discursives courantes définissent les objets et les places en des termes qui font varier le poids respectif des aspects substantifs ou relationnels: selon les M. J. Devillard - Espaces et processus identitaires © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 66 ARQUITECTONICS limites (niveaux, étages, paliers, frontières..), la situation géographique (pays, village, rue, ensemble urbain...) ou les caractéristiques jugées dominantes et objectives (rural/urbain, paysages...). Lemploi habituel dunités locales avec un but (conscient ou inconscient) de connaissance, reconnaissance et/ou de distinction appartient au même registre. Le fait que le «lieu de naissance», «...de résidence», «...de mariage», «... de travail»... constitue une référence normale, dans lunivers culturel moderne, utilisée pour situer un fait reconnu comme important socialement (notamment à des fins identitaires et politiques), ne doit pas leurrer. La localisation met en jeu un double processus dont le renforcement mutuel assure lefficacité sociale. Lactivité (ou «lêtre là») et le lieu sautolégitiment: alors que la pratique sociale (la présence) distingue et officialise lendroit, celui-ci laccrédite et lauthentifie. Cest, en outre, une des bases du rapport symbolique de substantivation du lieu déjà mentionné et de la minimisation corrélative des caractéristiques que les attributs spatiaux tiennent de leur incorporation dans un champ social et dans un espace pratique et symbolique, par définition relationnels15 . De même, la relation entre un point et un autre est fondamentalement une distance sociale tant du point de vue des conditions qui lengendrent que de la manière dont cellesci la reproduisent. Les distances spatio-temporelles et sociales sont conjointement allongées, écourtées ou niées en fonction des intérêts en jeu, de la structure de lespace social et, dans une moindre mesure, des moyens techniques à la disposition des agents (ascenseurs, moyens de déplacement et de communication, réseaux électroniques, etc.). Dun point de vue social, la contiguïté nest pas le principal attribut de lespace. Produit dun système de classification des choses et des hommes, il contribue à le reproduire de manière systématique. On a présent à la mémoire les divisions16 des univers urbains en «quartier», «cité», «ghetto», «bloc», «immeuble», «escalier», «étage», «porte»... On en reconnaît également les marques dans les formes dappropriation des lieux17 : aménagement personnalisé, choix des formes, séparation, effets de distinction... Dans tous les cas de figure, le double aspect, structuré et structurant, des pratiques de lespace unit les conditions de production auxquelles elles répondent à celles quelles contribuent à créer et/ou à recréer. Du point de vue de lindividu, lidentification de «discontinuités dans la continuité» (autant du point de vue matériel que social) pose la question inverse de la «continuité dans la discontinuité». Cest le cas des situations dans lesquelles le vide spatial, léloignement, sont relayés par des processus qui rapprochent les agents (ré-union) malgré leur dispersion (phénomènes qui, aux côtés de la globalisation, entreraient dans ce que des sociologues dénomment aujourdhui «lespace des flux»18 ). Un autre aspect de la question renverrait aux situations quAugé appelle «non-lieu»19 . Cependant, à la différence de «lespace des flux» qui tend vers linfini, le «non-lieu» réduit la dimension spatiale au «point de croisement» et porte le sceau du fugitif. En ce sens, les «non-lieux» affectent de manière prioritaire lordre personnel et la relation de lindividu avec la société20 . Leur récurrence dans la vie moderne les rend doublement significatifs. Antithèse des lieux refermés sur eux-mêmes, ils partagent avec ces derniers limpact quils ont sur la construction de lidentité des agents, tout en limitant les relations sociales à leur expression minimale. Lattention aux parcours, aux déplacements des limites (réels et/ou imaginaires) et à leurs processus de production, permet didentifier plus justement la nature et la portée du jeu, exprimé en termes spatiaux, de la proximité et de léloignement, de la «coprésence» (Giddens) et de labsence21 . Cela met en évidence que les hommes sont à lintersection de différentes «arêtes spatio-temporelles22 », articulés par le système de dispositions et par la mémoire23. Lanalyse empirique permet didentifier diverses alternatives. Parfois, les différents champs (référence, appartenance) entrent en conflit, © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
67 ARQUITECTONICS comme cest le cas des situations qui mettent en jeu lallégeance à des collectifs distincts. Plus généralement, cela crée une ambiguïté fondamentale qui tantôt dégénère en scepticisme, angoisse, etc., ou, au contraire, est utilisée à dessein. Envisagée sous cet angle, on peut se demander si la distinction entre «lieu» (qui renvoie à un «ordre» et à «lêtre là») et «espace» (entendu comme «lieu pratiqué») suggérée par De Certeau est aussi féconde quil semble à première vue. Ce nest pas le privilège des récits de transformer «des lieux en espaces ou des espaces en lieux24 » et, par ailleurs, la pratique quotidienne implique simultanément des espaces géométriques différents que le simple «être là» ne restitue pas en soi, sans support cognitif et symbolique. Le monde des objets (souvenirs, photos) et la place quon leur assigne dans lentourage familier représentent de bons exemples de tels processus. Rhétorique de lespace Dans ce qui précède je me suis temporairement abstenue disoler les phénomènes qui impliquent une modification matérielle et pratique de lespace des manifestations discursives ou des dimensions symboliques de lensemble. Il sagissait surtout de ne pas oublier quils ont en commun dêtre socialement constitués, de véhiculer des valeurs symboliques (qui sollicitent lagent dans la mesure où lui-même les suscite ou les reproduit) et dêtre associés à des systèmes dimages et de représentations qui contribuent à leur efficacité. De manière concomitante ou séparément, lespace est pensé, interprété et imaginé en même temps quhabité, vécu ou subi. Les processus mentaux qui interviennent dans lappropriation intellectuelle de lespace répondent à une logique propre qui mérite considération à part25 . À lévidence, les critères rationalistes de larchitecte, lesthétisme du paysagiste ou le sentimentalisme qui génère le choix, la conservation et la disposition des objets de lordre de lintime de même que les références au «pays natal» ne sont pas davantage autoexplicatifs quils ne peuvent être réduits à la situation objective des agents et à la dynamique des champs. Bachelard et Durand se sont intéressés à la manière dont limagination, cette «faculté du possible» selon le second, traite les univers familiers26 ... Ainsi, les discours et écrits autobiographiques dans lesquels abondent les allusions aux repères spatiaux du passé, aux endroits et à ce qui y est associé (objets et/ ou personnes) sont autant doccasions habituelles qui objectivent le flottement symbolique en même temps quelles manifestent le rôle de ce dernier dans la construction et la défense des identités. Le recours et lefficacité de ces processus mentaux ne sont pas limités aux écrits que leurs prétentions littéraires apparentent à des productions poétiques. Leurs qualités rhétoriques font quon retrouve leur potentiel évocateur dans une grande gamme de situations courantes. La nomination elliptique de létage (le «cinquième») de létablissement hospitalier dans lequel un malade de longue durée a séjourné, les références à la «fermeture de la maison» pour exprimer métaphoriquement la dureté des conditions de vie, le recours à la catégorie «maison» (précédée du possessif) pour se référer à la chambre individuelle dans un appartement collectif ou dans une résidence, etc., sont autant dexemples de la vie quotidienne empruntés au même registre de pratiques que celui traité dans la Poétique de lespace Lefficacité symbolique de ces discours ne légitime toutefois pas que lanthropologue sen tienne à une simple herméneutique textuelle. Les analyses empiriques montrent que lévocation et lindétermination servent des enjeux sociaux plus ou moins manifestes27 . Simultanément, la valorisation des actions ou des activités qui se développent dans un lieu ouvre la voie à son éventuelle officialisation et manipulation sociale. Comme on la remarqué plus haut, le lieu est susceptible dacquérir une valeur intrinsèque (socialement construite) qui constitue le prélude à son éventuelle réification. La tendance à traiter des catégories spatiales (ex.: le territoire) comme si elles étaient fondées en nature, est du M. J. Devillard - Espaces et processus identitaires © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 68 ARQUITECTONICS reste bien illustrée par la qualification et lidentification des groupes sociaux en termes spatiaux (noms de référence)28 . La fausseté du procédé du point de vue analytique nôte rien à sa valeur objective. Bien au contraire, la pétrification du social (consécutive de la naturalisation) et la négation des processus cognitifs en jeu en font des instruments privilégiés, à des fins de reconnaissance, de mobilisation et de dissuasion. La constitution des espaces privés et publics, ainsi que les discours sur lidentité offrent des exemples prodigues en manifestations de ce genre. Brièvement, je retiendrai trois types de faits servant de support à la mystification et à son efficacité sociale: 1. lobjectivité apparente des endroits (forme, délimitation matérielle, matériaux, caractéristiques esthétiques) éventuellement corroborée par lexistence de plans et de cartes; 2. les modes dappropriation matérielle et symbolique (médiatisée par la valeur marchande, la reconnaissance sociale dactions comme la vente ou lhéritage, actes de légitimation...); 3. la méconnaissance des rapports sociaux et symboliques dérivée de limplication des agents dans le jeu social. Construction anthropologique de lespace Le rapport dialectique entre lespace social et les «attributs de lespace» explique que ces derniers puissent exprimer métonymiquement les systèmes de différences économiques, sociales, symboliques, etc., qui les génèrent et queux-mêmes contribuent à reproduire. Les opérations de classement (rangements, emplacements, séparations, répartitions...) peuvent ainsi devenir des signes dans un texte spatial qui objective les priorités et les rapports sociaux qui le produisent, et être utilisées à leur tour à des fins sociales (présentation, représentation...). La pratique sociale est saturée de «lectures» de ce genre tant de lespace propre que de celui des autres. Laménagement des bureaux ou la construction des villages dentreprises à limage de lorganigramme interne représentent des factures modernes de processus de domestication des relations sociales très généraux et repérables partout29 . Il nest pas surprenant que cela ait été, de même, la base de la plupart de nos reconstructions scientifiques depuis Durkheim. Tantôt le chercheur traite les aménagements spatiaux comme des projections dans lespace des rapports sociaux (auquel cas il peut servir dinstrument au service de leur connaissance). Tantôt il signale le rôle structurant des lieux et, par là même, la manière dont ils contribuent à reproduire ces mêmes relations sociales. Tantôt, enfin, il interprète les rapports territoriaux et les rapports sociaux comme des homologies dont il cherche à repérer la genèse mentale ou sociale, à la manière de Lévi-Strauss et de Bourdieu respectivement30 . Linspiration sociologique commune ne doit pas dissimuler les divergences et la redéfinition progressive des objectifs. Poser le social comme le facteur structurant de lespace nest quune prémisse de base qui dit peu de chose sur les processus réels. Un argument similaire va à lencontre dune simple étude sémiologique de lespace. Par contre, la proposition de travail tracée par Christian Jacob répond beaucoup mieux aux besoins: «Le champ ouvert à la recherche serait donc les modalités de cette construction, les facteurs sociaux, historiques, culturels, psychologiques qui la déterminent31.» Exprimé dans les termes utilisés par Bourdieu, il sagit de remonter de lopus operatum, les usages de lespace, au modus operandi. On distinguera ainsi deux niveaux dans létude des processus32 . Le premier concerne lanalyse empirique des formes dappropriation pratiques et symboliques: manières de faire et travail de la matière, aménagements et réaménagements, délimitations, système de coordonnées et dorientation spatiale33 , proxémie et expérience de lespace34 , distribution spatio-temporelle des choses et des personnes, relations des agents aux objets et aux autres agents dans les lieux et par rapport à eux, processus dacquisition, discours, images et idées, etc. Toutefois, ces © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
69 ARQUITECTONICS processus ne sont pas autoexplicatifs. La restitution de la complexité des usages (imaginaires ou réels) de lespace (comme dautres pratiques sociales) impose une triple tâche: remonter aux systèmes de disposition des agents historiquement et socialement constitués, qui génèrent (produisent et reproduisent) les pratiques; analyser ces pratiques à la lumière des trajectoires personnelles et collectives; et mettre en relation lensemble avec la structure (éventuellement changeante) des champs sociaux par rapport auxquels et dans lesquels ils ont acquis et acquièrent leur sens social, du double point de vue objectif et subjectif. Faute de telles reconstructions, on court le risque de passer à côté de la majeure partie des phénomènes signalés plus haut: ne pas comprendre les enjeux, décontextualiser les phénomènes de substantivation et de réification de lespace, être dans limpossibilité de dégager le «mou» qui caractérise fréquemment les usages que lon en fait... Conclusion Plutôt que de penser lespace comme la condition primordiale de lexistence de pratiques situées ou de leurs qualités spatio-temporelles, on gagne à le définir comme un «attribut» des choses et des personnes. En tant que tel, il fait lobjet dusages sociaux et implique des facteurs extralocaux divers (politiques, sociaux, économiques, interpersonnels, etc.) qui varient en fonction de limportance individuelle et sociale des activités qui sy développent (ou qui en sont exclues) et des valeurs sociales quelles véhiculent et suscitent. Lespace est un enjeu à double titre: comme objet denjeux individuels et sociaux, et enjeu lui-même dans un ensemble despaces et par rapport à des politiques de lespace. Lanalyse doit restituer simultanément les conditions de production despaces spécialisés (publics et privés) et les processus pratiques et symboliques qui caractérisent les formes dinsertion et dappropriation (personnelles et groupales). M. J. Devillard - Espaces et processus identitaires Bibliographie générale Augé M., La Traversée du Luxembourg, Paris, Hachette, 1985. Augé M., Non-lieux, Paris, Seuil, 1992. Augé M., Un ethnologue dans le métro, Paris, Hachette, 1986. Bachelard G., Poétique de lespace, Paris, PUF, 1957. Barth F., «Introducción», in Barth F. (comp.), Los Grupos étnicos y sus fronteras, Fondo de cultura económica, 1976 [1969]. Berthelot J.M., «Corps et société. Problèmes méthodologiques posés par une approche sociologique du corps», Cahiers internationaux de sociologie, vol. LXXIV, 1983. Boltanski L., «Les usages sociaux du corps», Annales, économies, sociétés, 1974. Boon F., Raynaud H., «Le temps des métamorphoses urbaines», in Nysenholc A., Boon J. P., Redécouvrir le temps, Revue de lUniversité de Bruxelles, Éditions de lUniversité de Bruxelles, 1988, n°1-2. Bourdieu P., «Lidentité et la représentation. Éléments pour une réflexion critique sur lidée de région», Actes de la recherche, 1980, n°35, p.63-72. Bourdieu P., «La maison ou le monde renversé», in Esquisse dune théorie de la pratique, Paris, Droz, 1972 (repris in Le Sens pratique, Éditions de Minuit, Paris, 1981). Brandes S.H., Metáforas de la masculinidad, Madrid, Taurus, 1991. Caro Baroja J., Paisajes y ciudades, Madrid, Taurus, 1984. Castells M., La era de la información. Economía, sociedad y cultura, Alianza editorial, 1996. Castells M., La Question urbaine, Paris, Maspéro, 1972. Catedra M., De Tapia S., «Imágenes mitológicas e históricas del tiempo y del espacio: las murallas de Avila», Política y Sociedad, 1997, n°25. Catedra M., Un santo para la ciudad, Barcelona, Ariel, 1997. Cruces Villalobos F., «Desbordamientos. Cronotopías en la localidad tardomoderna», Política y sociedad, 1997, n°25, p.45-58. De Certeau M., Giard L., Mayol P., LInvention du quotidien: habiter, cuisiner, Paris, Gallimard, 1994. De Certeau M., LInvention du quotidien: arts de faire, Paris, Gallimard, 1990. De Certeau M., La Culture au pluriel, Paris, Points, 1993 [1974]. Devillard M.J., De «lo mío» a «lo de nadie». Individualismo, colectivismo agrario y vida cotidiana, Madrid, CIS, 1993. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
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Parmi dautres formulations plus modernes, on se reportera avec profit à larticle de Jacob C., «La représentation de lespace : projet pour une réflexion théorique», Espaces des autres. Lectures anthropologiques darchitectures, Paris, Les Éditions de la Villette, 1987. Citons pour mémoire: «Dimension essentielle du rapport de lêtre humain et de la société humaine au réel, lespace nexiste pas «en soi» mais est toujours construit par des pratiques et des programmes dactions (de la marche à pied au projet de lurbaniste), ou par des discours et des représentations figuratives ou symboliques (ce serait la médiation de limaginaire.» 2 Le terme renvoie, comme le suggère Dumont, à lacception neutre «dagent concret» en tant «quêtre de raison, agent normatif des institutions» (Homo hierarquicus, Paris, Gallimard, 1966, p.22), et non pas au sens nominaliste de lidéologie individualiste moderne. 3 À ce propos, on ne peut que remarquer les similitudes des points de vue de différents auteurs parmi les plus significatifs. Cf. en particulier, BourdieuP., Le Sens pratique, Éditions de Minuit, 1980; Elias, La © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
71 ARQUITECTONICS M. J. Devillard - Espaces et processus identitaires Sociedad de los individuos, 1990 [1987]; Giddens A., The Constitution of Society, Oxford, Basil Blackwell, 1984; Mead G.H., Mind, Self and Society, University of Chicago Press. La coïncidence des inquiétudes et de certaines propositions ne doit toutefois pas dissimuler limportance de ce qui sépare les analyses. En 1995, lAssociation madrilène danthropologie a organisé un séminaire sur «Las teorías de la práctica y la estructuración: sobre el pensamiento de Pierre Bourdieu y Anthony Giddens» (Devillard M.J., «Individuo, sociedad y antropología social», et Pazos Garmendia A., «El modelo del actor en Giddens. Una exposición crítica», Revista española de antropología americana, n°25, p.223-238). 4 Chenieux J., «Contribution à la réflexion sur le concept despace», Espace & représentation, Paris, Les Éditions de la Villette, 1989, pp.235-238. 5 De Certeau M., La Culture au pluriel, Paris, Points-Seuil, 1993 [1974], p.205. 6 Leal Maldonado définit les «attributs spatiaux» comme les «connotations spatiales avec lesquelles on perçoit des entités, aussi bien les individus que les objets ou les regroupements et leur interactions» («Sociología del espacio: el orden espacial de las relaciones sociales», Política y sociedad, 1997, n°25, p.21-36). 7 De Certeau M., LInvention du quotidien: arts de faire, Paris, Gallimard, 1990, pp.172-174. 8 Maffesoli M., La Conquête du présent, Paris, PUF, 1979; Le Temps des tribus. Le déclin de lindividualisme dans les sociétés de masse, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1988; «Le quotidien et le local comme espaces de la socialité», Audet M., Bouchikhi H., Structuration du social et modernité avancée, Presses de lUniversité de Laval, 1993. 9 Il nest pas sans intérêt de sarrêter sur lanalyse menée par Bourdieu du rapport de laîné avec le patrimoine dont il hérite: «Linstitution de lhéritier, qui, comme tout acte dinstitution, ressortit à la logique de la magie, ne trouve sa pleine réalisation que par la vertu de lincorporation: si, comme dit Marx, le patrimoine sapproprie son propriétaire, si la terre hérite celui qui en hérite, cest que lhéritier, laîné, est la terre (ou lentreprise) faite homme, faite corps, incarnée sous la forme dune structure génératrice de pratiques conformes à limpératif fondamental de la perpétuation de lintégrité du patrimoine» («La terre et les stratégies matrimoniales», reproduit in op. cit., p.257). 10 Rappelons quaussi bien Bourdieu que Giddens attirent lattention sur le rôle de médiation du corps, renouant ainsi avec linspiration fondatrice de Marcel Mauss («Notion de technique du corps», Sociologie et anthropologie, 1968, p.365-386). En outre, on se reportera avec profit aux travaux de LucBoltanski («Les usages sociaux du corps», Annales, économies, sociétés, 1974) et de Jean-Michel Berthelot («Corps et société. Problèmes méthodologiques posés par une approche sociologique du corps», Cahiers internationaux de sociologie, vol. LXXIV, 1983). 11 Cette question a été abordée entre autres par Eleb-Vidal M., «Inculcation corporelle et appartenance sociale dans le logement», Espaces des autres. Lectures anthropologiques darchitectures, Paris, Les Éditions de la Villette, 1987. 12 Il convient de distinguer les usagers directs des planificateurs et des techniciens et, de manière plus générale encore, des personnes qui, comme nous, soccupent à connaître le rapport à lespace des autres (avec ce que cela implique de distance par rapport à la pratique). 13 Lhistoire de lethnologie présente une abondante bibliographie qui manifeste limportance accordée par les anthropologues aux coordonnées spatiales dans les théories explicatives des processus sociaux et culturels. Les relations entre genèse sociale et entités territoriales se sont longtemps manifestées sous la forme dun débat qui attribue les groupements primaires tantôt à la résidence, tantôt à la consanguinité (Morgan, Tonnies, Rivers, suivis plus tard par Murdock). Dune manière générale, lethnologie classique a largement utilisé la référence à lespace comme principe de recrutement déterminant, ou comme variable qui, en combinaison avec dautres, permet dexpliquer la diversité des systèmes dorganisation sociale. Ainsi les retrouve-t-on aussi bien à la base de différents «types de famille» («groupes domestiques») ou dans les systèmes de parenté que Lévi-Strauss qualifie d«harmonique» ou de «dysharmonique». Du reste, on retrouve une relative continuité entre les thèses de Morgan sur la societas, où le principe de regroupement est fondamentalement territorial et politique, et lattention accordée au local dans la formation des identités régionales et nationales. Sous linfluence de la tradition britannique, lethnologie espagnole sest particulièrement fait lécho de ces points de vue par limportance quelle a prêtée, pendant presque vingt ans, aux arrangements territoriaux (maisons, municipalités, vallées, cantons) dans le sillon ouvert par les travaux de Douglass W. (Muerte en Murelaga, Barral Editores, 1970), Lisón Tolosana C. (notamment Antropología cultural de Galicia, Siglo XXI, 1971) et par des géographes comme Jesús García Fernández (Organización del espacio y economía rural en la España atlántica, Siglo XXI, 1975). 14 Wittgenstein caractérise ce processus en qualifiant lhomme danimal cérémoniel (Remarques sur le Rameau dor de Frazer, Éditions LÂge dHomme, 1982). 15 P. Mayol traite ce problème, appliqué au milieu urbain, dans le chapitre intitulé «Habiter» dans louvrage publié conjointement avec Michel De Certeau et Lucie Giard, LInvention du quotidien: habiter, cuisiner, Paris, Gallimard, 1994. En milieu rural, je lai moi-même traité dans le cadre dune recherche sur lespace domestique dans Devillard M.J., De «lo mío» a «lo de nadie». Individualismo, colectivismo agrario y vida cotidiana, Madrid, CIS, 1993. 16 Bourdieu rappelle quil sagit toujours de di-visions; cf. «Lidentité et la représentation. Éléments pour une réflexion critique sur lidée de région», Actes de la recherche, 1980, n° 35, p.63-72. 17 Cf. Michel De Certeau et Lucie Giard, «Espaces privés», op. cit., p.205-209. Le catalogue de lexposition © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 72 ARQUITECTONICS «El espacio privado. Cinco siglos en veinte palabras», présentée dans la Sala Julio González en octobredécembre 1990, contient un intéressant recueil darticles de personnalités du monde littéraire et des sciences sociales, centrés sur le lien avec le monde pictural. Citons, entre autres, «Entre la cocina y el retrete. Entre Dios y la muerte», de Manuel Vázquez Montalbán, p.143-147, «Franquear el umbral», de María Cátedra, p.251-257, «Sala, salón, cuarto de estar», de Jesús Ibañez, p.281-289 (reproduit dans le livre réédité à titre posthume Por una sociología de la vida cotidiana, Siglo XXI, 1997). 18 Castells M., La era de la información. Economía, sociedad y cultura, Alianza editorial, 1996. 19 Augé M., Non-lieux, Paris, Seuil, 1992. 20 Lexistence de cartes aériennes ou de réseaux souterrains représente autant de formes daménagements despaces publics, dans lesquels les agents sociaux sinsèrent et qui les modèlent. Cf. Augé M., Un ethnologue dans le métro, Paris, Hachette, 1986. 21 Cf. également Cruces Villalobos, «Desbordamientos. Cronotopías en la localidad tardomoderna», Política y sociedad, 1997, n°25, p.44-58. 22 Jemprunte lexpression à Giddens. 23 Les récits de vie de même que, dans lordre de lécrit, les lettres et les mémoires constituent des pratiques habituelles qui mettent en jeu différents axes spatio-temporels. 24 De Certeau M., LInvention..., op. cit., p.172-174. 25 Rappelons que le fait daffirmer lexistence de logiques différentes nimplique pas quelles soient irrationnelles; cf. Sperber D., «La pensée symbolique est-elle pré-rationnelle?», in Izard M., Smith P. (eds.), La Fonction symbolique, Paris, Gallimard, 1979. En outre, on ne se prononce pas non plus sur le degré de conscience ou dinconscience qui les caractérise. La logique pratique, telle que Bourdieu la définit, est logique sans pour autant être le produit dune activité contrôlée rationnellement. Par ailleurs, on a tout à gagner à ne pas introduire une confusion supplémentaire en postulant que lidéel soppose au matériel comme lirréel au réel (Godelier M, LIdéel et le Matériel, Paris, Fayard, 1984). Lévocation de limaginaire comme forme dappropriation de lespace (et, ce faisant, des objets en son sein) et didentification avec lui rappelle à notre attention le lien que lusage courant établit entre la pratique (de lespace) et le réel. Jai fait allusion, plus haut, aux conséquences bien réelles des dimensions, des distances, des structures ou des lieux. Ses implications sont également à la base de processus tendant à la réification et donc à la «chosification» souvent à luvre dans le jeu social, et que lanthropologue ne peut pas omettre au risque de passer à côté de ce qui assure lefficacité de la donne. 26 Lexpression «faculté du possible» est de G.Durand (Les Structures anthropologiques de limaginaire, Paris, Dunod, 1984, p.16). Entre autres ouvrages de G.Bachelard, on peut renvoyer à sa Poétique de lespace, Paris, PUF, 1957. 27 Devillard M.J., Otegui R., García P., La Voz callada. Aproximación antropológico-social al enfermo de artritis reumatoide, Comunidad de Madrid, 1991; Devillard M.J., De «lo mío», op. cit. Lexemple de la «chambre» est emprunté à une recherche en cours sur un collectif dHispano-Russes ayant vécu de manière prolongée dans des appartements collectifs soviétiques et dans des résidences. 28 Notons quen castillan le même vocable pueblo traduit le village, ses habitants, et le peuple au sens de «plèbe». Dans un autre ordre de faits, on se souvient que des catégories utilisées dans les sciences physiques sont fréquemment reprises aussi bien par le sens commun que par les sociologues, tels des ensembles isomorphes, pour rendre compte objectivement de différences sociales: couche, strate 29 Je citerai, pour mémoire: Elias N., «Structure et signification de lhabitat», La Société de cour, Paris, Flammarion, 1974 [1969]; Foucault M., Naissance de la clinique, Paris, PUF, 1963; Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975; García García J.L., Antropologia del territorio, Taller Ediciones J.B., 1976; Prácticas paternalistas. Un estudio antropológico sobre los mineros asturianos, Barcelone, Ariel Antropología, 1997; Sánchez Perez F., La Liturgia del espacio, Nerea, 1990; Lison Arcal J.C., Espacio y cultura, Editorial Coloquio, 1993; et Devillard M.J., op. cit. 30 Pour mémoire on peut nommer parmi les pionniers Durkheim et Mauss («De quelques formes primitives de classification», Journal sociologique, 1901-1902), Halbwachs (Les Cadres sociaux de la mémoire, Paris, Librairie Alcan, 1925), Simmel G. (Soziologie, 1908), relayés plus tard par Evans-Pritchard (The Nuer, 1937), Leenhardt M. (Do Kamo, Gallimard, 1947), Lévi-Strauss («Les organisations dualistes xistentelles?», 1956, reproduit in Anthropologie structurale, Plon, 1958) puis, plus récemment encore, Boudieu avec la première version de «La maison ou le monde renversé» dans Esquisse dune théorie de la pratique, Droz, 1972. 31 Jacob C., op. cit., p.197. 32 Faute de distinguer clairement ces deux niveaux, les suggestions de Bourdieu peuvent vite devenir lettres mortes. Dans sa proposition de recherche, me semble-t-il, lobservation dactions en cours, de parcours ou de savoir-faire (qui recouvre une grande partie du travail ethnographique) relève davantage de lopus operatum que des processus auxquels cet auteur se réfère en évoquant le modus operandi. 33 Hertz R., «La prééminence de la main droite», Sociologie religieuse et folklore, Paris, PUF, 1928; Needham R., Right and Left, The University of Chicago Press, 1973; Paul-Levy F., «Pour une problématique des directions», Espaces des autres, p.39-61. 34 Hall E., The Hidden Dimension, New York, Doubleday & Co., 1966. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
73 ARQUITECTONICS A. Hatzopoulou - Approche anthropologique du droit de lespace Problématique Quest-ce que lanthropologie de lespace et quelle est linfluence du droit sur la formation de lespace? Telles sont les questions que nous poserons dans ce cours. Ensuite, sera examiné le rôle que le droit est susceptible de jouer dans lapproche interdisciplinaire de lespace avancée par lanthropologie de lespace. La réflexion se portera aussi sur la question de savoir si lanthropologie juridique et ses méthodes peuvent être de quelque secours au niveau du rôle joué par le droit (surtout le droit de lurbanisme, de laménagement du territoire et de la protection du patrimoine architectural) dans lanthropologie de lespace. Concepts 1. Rôle du droit dans la société, approche de lespace par les règles du droit 2. Évolution de la philosophie du droit en Grèce et relations droit-espace 3. Anthropologie juridique 4. Anthropologie de lespace 5. Relations entre anthropologie juridique et anthropologie de lespace Méthodologie Le cours a un caractère purement académique et se fonde sur une présentation cohérente et structurée des idées directrices, suivie dune discussion et dun échange de vues avec lauditoire. Approche anthropologique du droit de lespace Alice Hatzopoulou Université technique nationale dAthènes Faculté générale Programme post-diplôme de spécialisation en anthropologie de lespace © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 74 ARQUITECTONICS Le rôle du droit Le rôle du droit dans la société et son influence Expliquons dabord le rôle de droit dans une société, lévolution de sa philosophie en Grèce ancienne et les relations droit-espace. Le droit impose des règles qui définissent le comportement légal dun peuple organisé en société. Les règles du droit, éthiques ou qui deviennent mythe, coutumes ou religion, ou encore écrites, manifestent les conditions ethnologiques, religieuses, culturelles, politiques, sociales, financières et les spécificités de toute société, et se manifestent par leur intermédiaire. Les spécificités de chaque société projetées et tracées dans lespace composent la physionomie de lenvironnement humain: celle-ci est créée par lhomme sous linfluence dune civilisation concrète, et elle se développe à laide dun système législatif. Lévolution de la philosophie du droit en Grèce antique et les relations droitespace Ce nest pas le hasard si un texte égyptien, proche de la période de la fondation des cités, glorifie la puissance du grand Dieu fondateur, qui après avoir «établi les Nomes [lois] () instaure les dieux dans leurs sanctuaires». Il ny pas de doute que le facteur le plus déterminant de la fondation des cités était le pouvoir. Mais le pouvoir a besoin des règles du droit sur lesquelles sappuyer. Dans la cité samalgamaient sous lautorité du roi des populations aux langages divers; elles ne trouvaient que des avantages à se plier à la règle imposée par le pouvoir, au lieu de poursuivre des discussions et de stériles querelles. La loi écrite qui avait succédé à la loi divine et à la coutume, se basant sur léquité, imposait des règles, des critères cohérents, et des peines uniformes pour les cas de transgression. Lacceptation de cet uniformitééquité eut comme conséquence le développement de la conscience collective et de la moralité sociale, éléments indispensables à la vie dans la cité. De même, lorganisation urbaine de la cité avait réussi à faire prévaloir un certain ordre légal; les empreintes de cet ordre légal ont marqué la physionomie de la cité, et ont montré lévolution des idées et des valeurs qui ont régi celle-ci aux différentes époques. En Grèce antique, la politique et la philosophie étaient les facteurs déterminants de la société; ils ont permis à lhomme dévoluer vers la civilisation. De la sorte, le développement de lurbanisme en Grèce a été commandé par la politique et par la philosophie. On constate une interaction entre les institutions publiques qui dépendent du régime politique et du lieu dune part, de leur installation dautre part. Cette interaction est née du choix hiérarchisé des lieux que lon attache à ces institutions pour leur donner plus ou moins dimportance, et de la signification que les institutions elles-mêmes donnent à ces endroits. Par exemple, le rocher de lAcropole, les collines des Pnyca et dArios Pagos sont valorisés par le temple dAthéna, lÉglise du Peuple (Demos) et la Cour suprême. En même temps, les fonctions politiques de gouvernement athénien et la séparation des pouvoirs sont mis en évidence par la localisation des ces institutions. On voit que dans les plus anciennes cités le sérieux architectural était attaché aux bâtiments publics et sacrés; le reste était abandonné à la fantaisie et à linitiative individuelle. Mais, quand les cités se sont développées et enrichies, elles ont commencé à poser les premières règles de droit pour le respect de lintérêt général et pour laménagement du territoire privé. Cest dès le VIIIe siècle que les premières règles de lurbanisme furent adoptées et, sous linfluence de la pensée mathématique et systématique dHippodamos, lurbanisme grec est parvenu à créer des villes qui sont encore des exemples pour les urbanistes © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
81 ARQUITECTONICS Lanthropologie de lespace doit définir comment chaque culture et chaque groupe social articulent toutes ces significations spécifiques à laide dopérateurs ou «structures mentales» (constructs), depuis un jeu de miroirs qui confère à lespace une complexité analogue à celle qui existe entre la pensée et la sensibilité propres à un corps humain et à une société humaine. ILe défi de lespace: corps, histoire et lieu Dans lintroduction de louvrage La topogenèse (Muntañola J., 1996), jai tenté dexpliquer comment lespace vécu constitue une réalité très complexe qui se construit en référence constante au corps, à lhistoire (sociale) et au lieu. E. Casey (1997) a abordé cette thématique en philosophe dans un livre remarquable: The Fate of Place. Dans lintroduction de cet ouvrage jécris: « sans le lieu, la relation entre lhistoire et le sujet se rompt. Le lieu permet au sujet de naviguer dans lhistoire (sociale) et permet à lhistoire de «situer» le sujet. Ensemble, le sujet, lhistoire et le lieu sont capables de se multiplier et de se développer. Séparés, ils meurent forcément dinanition». Cette relation complexe entre le corps, lhistoire et le lieu constitue justement, selon moi, lobjet détude central de lanthropologie de lespace et cest pour cette raison que jinsiste sur la nécessité danalyser lespace simultanément depuis les points de vue préfiguratif, configuratif et refiguratif, cest à dire depuis une superposition du corps, du lieu et de lhistoire. Lorsque Edward Casey analyse lhistoire de lidée de lieu dans la philosophie occidentale, une conclusion simpose: dans la philosophie classique lidée de lieu était très clairement différenciée de lidée despace. Ainsi, Platon et Aristote analysent le lieu comme une réalité humaine porteuse dune grande signification. Mais ensuite, lidée de lieu se désintègre peu à peu jusquà sidentifier totalement à lidée dun espace global et homogène. Il faut attendre Locke, Husserl, Whitehead et, spécialement Heidegger, pour «re-rencontrer» lidée de lieu à nouveau dans une perspective moderne, avec la réactivation de notions qui, comme «le voisinage», «lhospitalité», etc., appartiennent à une tradition très ancienne, presque préhistorique! On peut donc constater que lanthropologie de lespace naît au moment opportun. Elle coïncide en effet avec lidée, déjà évoquée par Heidegger, quun lieu na pas vocation à être un espace, mais quil tend au contraire à produire de lespace et non linverse, qui consisterait à produire des lieux à partir dun espace global, indifférencié et abstrait qui ne pourrait être habité. Ces fondements doivent être bien clairs avant de partir à la recherche du lieu. Larchitecture constitue donc larticulation complexe entre les transformations ou les configurations du lieu et les transformations ou refigurations que les sociétés font de ces mêmes lieux. Cette articulation qui fonde lespace humain constitue la «trace» de laction du corps humain investi dune technologie et dune histoire sociale. Histoire sociale et lieu physique sarticulent, donc, en une architecture qui est, comme lavait annoncé Platon, comme un songe, à moitié réel et à moitié idéal, à moitié physique et à moitié social, à moitié concept et à moitié forme. Cest ainsi une réalité qui contient toute la complexité de la notion philosophique de KHÔRA, telle que la définie J. Derrida il y a quelques années. Toutes les théories de larchitecture, de Vitruve à Alberti, ont voulu cerner la nature exacte de cette architecture entre espace et temps qui défie toute tentative de définition. Louvrage déjà cité de E. Casey, The Fate of Place (1997), en fait une bonne synthèse, et revient à une conception de larchitecture comme entrecroisement. Je lai déjà analysé dans mon livre La arquitectura como lugar (Muntañola 1973, 1996). Cest Paul Ricoeur (1985), avec sa proverbiale énergie philosophique, qui a essayé J. Muntañola - La topogénèse: lanthropologie de lespace et larchitecture de lespace humain © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 82 ARQUITECTONICS de faire avancer notre connaissance de lespace à travers la notion de «trace» (et de masque), définie comme une superposition du monde empirique et de la réalité existentielle. Cette superposition se structure depuis une dimension dialogico-sociale que jai tenté danalyser dans mon livre: La topogenèse, pour une architecture vivante. Lanthropologie jouit dune longue tradition détude des cultures. Larchitecture en a également une, qui est en rapport avec la construction de lespace de ces cultures. Une dialogie entre les deux disciplines devrait forcément se révéler positive. Il ne sagirait pour aucune des deux de perdre son autonomie, ou de chercher à imposer ses propres concepts, mais de partager un objectif: lélaboration conjointe (et dialogique) de quelques nouveaux concepts transdisciplinaires et transactionnels. Cest de cet aspect que traite le chapitre suivant. IIA la recherche dune «disposition» architecturale perdue Cette structure «topogénétique» de larchitecture de lespace humain est en relation directe avec le projet dun programme commun, européen, visant à construire un champ interdisciplinaire capable danalyser lintersection chaque jour plus complexe entre espace et société, au travers darchitectures technologiquement changeantes. Apparaît alors la nécessité de définir une «nouvelle disposition architecturale» commune à toutes les cultures et structurée à partir daxes prospectifs communs qui définissent des stratégies fondamentales également communes1. Le champ détudes de lanthropologie de lespace est donc ouvert aux différentes disciplines qui travaillent sur la constitution dun espace humain. Le but est non seulement de lanalyser, mais également de cerner les motifs et les objectifs sous-jacents à sa transformation extrêmement rapide, et de comprendre le sens des processus transnationaux générés jour après jour au sein des changements spatiaux et temporels liés à lusage du territoire physique. De façon schématique, et suite à plusieurs années de dialogue interdisciplinaire, les axes prospectifs qui définissent cette «disposition architecturale» pourraient être les suivants: a) La disposition architecturale des hommes varie au cours de lhistoire, et dans les différentes cultures. Pour comprendre les raisons de cette diversité, il faut reconsidérer dans une double perspective les résultats des anciennes disciplines scientifiques qui lont analysée. Il est nécessaire dune part de développer une nouvelle conceptualisation de situations concrètes et spécifiques dans le temps et dans lespace. Dautre part, simultanément, il faut se mettre en relation et participer aux extraordinaires transformations de lespace humain actuel, liées au développement technologique, et à la nouvelle dimension «virtuelle» des fonctions, des significations et des distances des lieux qui se construisent. Une fois de plus, il sagit de cerner le type de «disposition» généré entre les nouvelles dialogies sociales et les nouvelles architectures. b) Les phénomènes qui conduisent à globaliser et à générer de nouvelles identités spatiales et culturelles ne sont pas des phénomènes isolés. Fruits des mêmes changements fondamentaux et profonds des dimensions spatio-temporelles de notre culture, ils sont complémentaires. Ces changements sont à la fois scientifiques, esthétiques et politiques, et sont en train de modifier la perception et la matérialité même des distances spatiales et temporelles du monde, conjointement aux changements profonds de lidentité culturelle, nés de linteraction sociale contemporaine. c) La notion didentité culturelle, qui est double par nature car elle est à la fois réceptacle de lidentification individuelle (dans la limite dune personne seulement) et référent global dun groupe social (dans la limite de toute lhumanité), continue dêtre une notion transdisciplinaire de la «disposition» architecturale. Elle peut être mise en relation avec la dialectique connue © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
83 ARQUITECTONICS en architecture entre le type et lidentité du lieu, mais doit élargir sa signification pour être à même dincorporer des récits culturels nouveaux, actuels, qui déconstruisent et reconstruisent des situations historiques concrètes à travers des textes, des projets, ou des constructions contemporaines. d) En réponse à cette situation marquée par la globalisation et le développement de nouvelles identités, de nouveaux concepts ont été élaborés pour envisager la constitution de lespace humain: les espaces transnationaux, par exemple, permettent de localiser à distance des significations et son transfert dune culture à lautre, mais surtout de générer et de construire de nouvelles architectures, hybrides entre les cultures et entre les différentes générations de la même culture. Ces dimensions «dialogiques» entre objet et sujet obligent à définir chaque lieu comme lieu dintersection et de superposition de textes et darchitectures diverses, comme «intertextes». On se trouve là en accord avec le principe fondamental de toute dialogie sociale, à la fois mentale, historique et territoriale, qui devient ainsi le centre dattention favori de la disposition architecturale de lhomme moderne, lequel essaye de définir toutes les actions possibles dans tous les lieux possibles. e) Reconnaître la nécessité dinventer des espaces ou des lieux dinnovation pour répondre progressivement aux nouvelles exigences des formes actuelles dinteraction sociale constitue une autre perspective utile dans le futur. Ces territoires destinés à accueillir linnovation et linvention dun haut contenu transactionnel nous ouvrent la voie dune «transterritorialité», à mi-chemin entre la globalisation impersonnelle et la localisation personnalisée. Ils peuvent enrichir notre disposition architecturale et augmenter ainsi la compréhension de situations sociales nouvelles. f) Mais pour arriver à développer une «trans-versalité» et une «trans-disciplinarité», dans le cadre de lanthropologie de lespace, il est nécessaire non seulement de sortir du cercle fermé de la discipline, mais aussi de construire un espace dialogique, «fibré», comme le suggèrent les mathématiques de la complexité. Cet espace dialogique et «fibré» peut déterminer les caractéristiques dune transformation globale qui produisent des changements «locaux», précis, chaotiques ou pas, périodiques ou pas. De plus, ce sont ces caractéristiques qui déterminent le seuil, ou la limite définissant le passage dune «architecture» à une autre «architecture», distincte. Voilà donc pour la description des six axes prospectifs annoncés. Il nous faut ajouter que cet espace dialogique et «fibré», transdisciplinaire, doit réussir à influer sur les trois dimensions de la dynamique dune disposition spatiale, à savoir: A) Le champ des sciences cognitives, afin détudier le niveau individuel de la disposition spatiale et architecturale, annonçant la préfiguration épistémologique ainsi que la poétique et léthique; B) Le champ des sciences sociales et de lhistoire sociale de lespace, qui doit tendre à «linvention» dune histoire de lespace comme projet, comme désir et comme disposition architecturo-spatiale sociale dun groupe social déterminé dans une situation de transterritorialité déterminée. De ce point de vue, tous les mécanismes politiques, sémiotiques et réthoriques de refiguration sociale de lespace sont en mouvement; C) Enfin, le champ de la configuration qui considère le territoire comme la dynamique de sa propre transformation sociale et physique, et comme la construction dun espace inter-textuel et inter-contextuel. De ce point de vue, cet espace, envisagé dans sa complexité, doit être compris à partir de la définition des seuils précis qui révolutionnent à la fois le local et le global par la naissance dune nouvelle identité. La configuration moderne du territoire apparemment chaotique révèle ainsi certains espaces dialogiques (fibrés) en équilibre dynamique, qui connaissent des changements locaux, répétitifs et sériés, et un système complexe de variantes pleines de sens social. J. Muntañola - La topogénèse: lanthropologie de lespace et larchitecture de lespace humain © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 84 ARQUITECTONICS Les lois esthétiques, juridiques et scientifiques spécifiques sont déjà, de fait, une preuve de cet équilibre dynamique. Selon cet axe prospectif, le territoire et sa configuration servent de médiateurs entre la préfiguration spatiale individuelle et lhistoire sociale et refigurative de lespace. Finalement, il faut souligner que les six axes prospectifs de la nouvelle disposition architecturale et spatiale décrits ici doivent permettre lémergence dune conscience spatiale nouvelle. Elle aboutira à une plus grande participation de chaque individu à la préfiguration configuration et refiguration de lespace mondial. En résumé les six axes décrits sont les suivants: a) La pluralité des cultures dans lespace-temps b) La complémentarité entre globalisation et nouvelle identité locale c) Lintérêt dune notion «didentité» dans la disposition spatial et architecturale moderne. d) Lintérêt de la dimension transactionnelle du lieu construit lui-même, avec sa nature hybride. e) Les territoires dinvention. f) La structure profonde «dialogique» et «fibrée» de lespace contemporain, dans toutes les dimensions basiques de nimporte quelle culture. Un usage correct de ces six perspectives devrait permettre une connaissance plus profonde de lespace humain comme Khôra, cest-à-dire comme articulation entre les «mitogénétiques» sociales de lespace, les «logo-génétiques» dune connaissance de ces mêmes espaces, et les «topo-génétiques» qui se déduisent des transformations du territoire construit. Mito-, logo-, topo-génétiques sarticulent justement en une «généalogie» de la disposition architecturale, ancrée dans un passé et ouverte à un avenir inconnu. Bibliographie Casey, E The Fate of Place, Univ. California in Berkeley Press, 1997 Muntañola, J. La topogenèse, Anthropos, Paris, 1996 Muntañola, J. La arquitectura como lugar, Edicions UPC, 1996 Ricoeur, P. Le Temps et le Récit, Seuil, Paris, 1985 1 Ce texte résume un débat organisé à Paris par le CDA Anthropologie de lespace. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
85 ARQUITECTONICS Préliminaires Il paraît nécessaire, dexpliquer, ne serait-ce que brièvement, les motivations qui ont poussé un groupe de recherche de lécole florentine à constituer la discipline de 1' «anthropologie de lespace». Cest le passage dune situation de relation entre certaines disciplines de la projetation architecturale, pensées, de façon générale, en rapport avec les sciences humaines, au travail délaboration des instruments et des méthodes fondateurs dune nouvelle discipline. A lorigine, il y a le lien de parenté entre des disciplines différentes qui, bien quelles spéculent sur lhomme, sur la communauté des hommes - même sils sont placés dans une situation spatiale particulière - n allaient pas au-delà du plan descriptif. A notre avis, dans cette argumentation sur la culture qui devient projet architectural, on recourait, du point de vue du langage comme de la connaissance, à des mots et à des signifiés quil fallait re-visiter. En outre, tout cela était compliqué par le rapport avec de nombreux développements nouveaux que connaît lanthropologie contemporaine qui semble passer dune «vision statique» de lessence de lhomme au sentiment de son existence et de sa «présence efficiente» au monde. Un homme qui «est et se manifeste» non comme conscience de soi, mais comme relation à un «tu» «à lautre que soi-même». En ce sens, toute réalité, celle de lhomme et celle des choses, se forme et se développe à travers une série déléments qui rendent manifeste la signification du tout. Voilà pourquoi, comme lécrit V. Melchiorre, «le langage qui nomme les choses, le langage qui parle de la vie de lhomme de la façon la plus appropriée est, dans sa profondeur originale, toujours métaphorique, cest-à-dire quil ne peut se tourner vers quelque chose, en chercher le nom et la vérité, que sil se laisse traverser à la fois par lécheveau des relations et par la mémoire sous-tendue du tout». Anthropologie de lespace. Une approche méthodologique Maria Gabriella Pinagli & Ulisse Tramonti Université Pde Florence M.G. Pinagli, U. Tramonti - Anthropologie de lespace. Une approche méthodologique © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 86 ARQUITECTONICS Par conséquent, le mot «culture», précisément, ne convenait plus pour lire, y compris dans leur évolution, des situations et des réalités liées à des architectures, à des territoires et à des lieux, quelles soient décrites au moyen des outils paradigmatiques propres à lanthropologie culturelle ou à laide de ceux qui ont pourtant donné naissance à lanthropologie de lespace. Et si, au cours de lélaboration de contenus scientificodisciplinaires, il faut en passer par des phases de décomposition, de composition, dordonnancement, de systématisation, il est tout aussi nécessaire de sortir des filets dun enfermement érudit et intellectuel qui ne porte pas à laction. Ainsi, luvre quaccomplit la culture consiste, en partant des racines, à découvrir, à dévoiler les processus, quels quils soient et/ou quels quils aient été, qui ont permis et/ ou permettent que se forment des fins et un sens. Par sa nature même, le mot culture ne supporte pas dêtre la somrne du savoir en situation autoréférentielle. Le projet, la culture du projet en constituent la nature comme partie distincte mais non séparée: cest lacte constitutif dun faire qui tend vers un télos quil faut préfigurer et vers lequel on doit tendre. Par le fait quil produit des concepts, des architectures, du territoire, etc., le projet nest pas la simple «résultante» que lon peut obtenir daprès les différents aspects de la pensée; il ne peut pas non plus procéder à des abstractions ni échapper à une réflexion critique «autonome» sur lhistoire et sur la réalité présente. Le projet prend donc un caractère central quand, à partir dun idéal historique concret, il devient «complice» de lhomme et élimine les vides et les obstacles qui, «dans tel lieu» rendent difficile et parfois impossible le déploiement du sens et des raisons de la vie. Recouvrer léthique du projet est un aspect fondamental dans ce quon appelle la «société de lincertitude», de la fin de la «scientificité» telle quon lavait entendue jusque là. Dans cette optique, il ne faut pourtant pas comprendre le projet comme une technique subordonnée à la réalisation ou à la définition dobjectifs sociaux mais comme un véritable processus dapprentissage social à travers lequel se profile une découverte du futur donc une perspective de changement orientée. En un certain sens, nous pouvons dire que la projetation, au sens étymologique de «jeter devant», est le nud gordien pour réduire lincertitude et quen même temps elle est un producteur dune incertitude nouvelle quil faudra réduire. Nous ne pouvons donc définir le projet comme pure analyse des nécessités mais comme une authentique structuration faite de possibilités Au fond, lidée de projet contient en germe celle de changement de paradigme, idée qui exclut celle dune réalité où tout se passerait comme si, au fond, limmobilité était la véritable règle. Il se peut que la pluridisciplinarité soit la condition nécessaire mais non suffisante pour définir une discipline en train de se constituer, à un moment où les frontières entre disciplines seffritent; il se peut aussi que lhypothèse de départ doive reconsidérer le concept de projet comme processus achevé dapprentissage, ou plutôt dapprentissage de lapprentissage. Paradigmes de référence Espace/temps Lespace, au sens philosophique, physique et métaphysique du terme, peut être vu comme a priori et/ou organisé. Si lire lespace comme un a priori signifie le considérer comme une catégorie donnée et donc faire un type de lecture qui sous-tend des interprétations philosophiques et métaphysiques, le lire comme organisé signifie prêter attention à lactivité menée par lhomme, le groupe, la communauté, la société. Historiquement, le concept despace est souvent indissolublement lié à celui de temps; en effet, lun et lautre sont, simultanément, les conditions pour que le créé existe et pour quon puisse le connaître. Essence des choses et transcendance se réalisent sur le plan © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
87 ARQUITECTONICS de lexistence concevable et se déterminent dans lespace, dans le lieu et dans le temps. Dans la pensée grecque, le problème de la définition de lespace est, de fait, non résolu et/ou contradictoire: il est à la fois le «contenant» et le «contenu». Autrement dit, il nexiste pas despace sans objets ou alors, lobjet nest perceptible que sil est «contenu» dans un espace: vu sous cet angle, le concept d «espace vide» est dépourvu de sens. En géométrie, lespace est «déjà donné», cest la condition de départ qui na pas besoin de définitions: il se définit seulement à travers un ensemble de relations exprimées par des données indépendantes mais compatibles de manière à former un système de propositions cohérent. Tout cela établit des comportements dont les caractéristiques invariantes sont assez éloignées de ce que peut être une expérience de lespace. Cette catégorie de lespace appartient à ce que Jung appelait le plérôme, le monde totalement étranger à la vie, décrit par la physique et qui, en soi, ne contient ni ne produit de distinctions parce qu il est éternellement immuable. Vue comme royaume eschatologique, la Jérusalem Céleste est «fille» en ligne directe du plérôme: ses caractéristiques géométriques, spatiales et symboliques sont telles quelles renvoient à une ville qui se caractérise par léternité propre au monde des idées. La Jérusalem Céleste na pas seulement été une des représentations possibles de la «demeure des justes», comme lElysée, mais aussi un méta-modèle pour les grandes capitales chrétiennes: elle est, littéralement, le code dun ordre spatiaI opposé au chaos extra-moenia, (le chaos hors des murs), elle est la ville des villes. A lopposé de la géométrie, prennent place, pour la défnition de lespace, les disciplines empiriques où les liens formant le système-espace sont plus constructifs que formels et tels quon ne peut les déterminer par la pure observation coupée de toute vérification. Dans cette optique, nous ne pouvons parler dun espace, parce quil présupposerait une réalité non seulement déjà déterminée dans sa structure mais encore indépendante de celui qui lobserve, mais dune pluralité despaces. Lexpérience spatiale, si nous pouvons la définir ainsi, nest pas absolument unique, définissable une fois pour toutes; cest plutôt un ensemble hétérogène dexpériences qui est aussi lié aux apports des différentes disciplines au cours de lhistoire. Nous pouvons sans doute faire remonter l«apparition» dun concept despace qui serait de lordre de lexpérience à Jamblique de Chalcis (Fin du IIIème s.- début du IVème) qui, tout en restant dans la mouvance néo-platonicienne affirme que lespace élève, unit, complète, entoure les corps. Cependant, il faut attendre Pierre le Lombard et le XIIème siècle pour trouver le débat sur le vide ainsi quun concept despace comparable au nôtre. Les savants du Moyen Age cherchaient dans létude de la nature ces fins cachées qui renvoyaient aux thèmes liés à Dieu, à lâme et à léthique. La vision du monde médiéval subit un changement radical aux XVème et XVIème siècles: la notion dun univers organique est remplacée par celle du «monde machine». A la tête de cette transformation, il y a la physique, lastronomie, cest-à-dire Copernic, Galilée, Newton, etc. Pour ce qui est de lespace, lapport révolutionnaire vient de Newton et de ses descriptions dun temps et dun espace absolus: lespace absolu na rien à voir avec lextérieur, il est toujours pareil et immobile. Newton décrit le changement qui se produit dans le monde physique en fonction dune dimension séparée: le temps absolu, sans liens avec le monde matériel, et qui sécoule uniformément du passé vers le futur, via le présent. Dans lespace-temps absolu de Newton, se déplacent les particules matérielles, objets solides, indestructibles. Dans la mécanique newtonienne, les phénomènes physiques se réduisent au mouvement des particules provoqué par la force de gravité, et M.G. Pinagli, U. Tramonti - Anthropologie de lespace. Une approche méthodologique © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 88 ARQUITECTONICS leffet de cette force est décrit mathématiquement par les équations du mouvement des corps, considérées comme des lois fixes; lunivers est ainsi assimilé à une machine réglée par des lois immuables. Il sagit là dune vision mécanique de la nature qui a profondément influencé la pensée occidentale et a introduit la vision bien connue des phénomènes suivant une approche déterministe et réductive selon laquelle tout ce qui arrive a une cause et un effet définis; cest pourquoi on peut prévoir lavenir avec certitude si, à un moment donné, on en connaît létat dans tous ses détails. Les études dEinstein sur les concepts despace et de temps apportent un autre changement radical; avec la théorie de la relativité, les notions de temps absolu et despace absolu séparés lun de lautre ne tiennent plus. Daprès la théorie dEinstein, espace et temps sont des concepts non plus absolus mais relatifs; le temps et lespace sont inséparables et forment un continuum à quatre dimensions, lespace-temps, précisément. Dans la physique moderne, les théories qui ont chassé la vision mécanique du monde sont au nombre de deux: la théorie quantique qui démontre que les particules subatomiques sont des structures probabilistes, des relations dans un tissu cosmique inséparable de lobservateur donc de la conscience-vision, et non des particules de matière. Lapport de la physique moderne est donc celui dune vision du monde perçu non plus comme une machine mais comme un tout, indivisible, dynamique dont les parties sont reliées entre elles. Si, au niveau subatomique, les interactions entre les parties qui forment le tout sont plus importantes que les parties elles-mêmes, cela est encore plus vrai si on se place dans le contexte du territoire: ce nest pas lindividu qui détermine tel système culturel et/ou social, cest lensemble, ce sont les relations entre les uns et les autres qui sétablissent sur le territoire. Comme lécrit Capra: «Il y a un mouvement mais il ny a pas, en définitive, dobjets qui se déplacent; il y a activité mais il ny a pas dacteurs; il ny a pas de danseurs, il ny a que la danse.» Actuellement, cest encore la physique contemporaine qui nous suggère de nouvelles approches, de nouvelles visions, en particulier la théorie de la matrice S, connue comme approche bootstrap de G. Chew, ainsi que la théorie développée par D. Bhom. Daprès la philosophie du bootstrap, la nature doit être comprise dans sa cohérence interne et non réduite à des entités fondamentales, élémentaires. La philosophie du bootstrap naccepte aucun type dentités fondamentales, aucune loi quelle soit constante ou sous forme déquation: lunivers est un tissu dynamique dévénements reliés entre eux. Cette approche cherche à définir toutes les propriétés des particules et de leurs interactions uniquement en fonction dune cohérence interne. Si lon étend cette approche au concept despace-temps, notre vision change profondément. Le point de départ de la théorie de D. Bhom est la «totalité ininterrompue» dont lobjectif est lexploration de lordre non manifeste, de lordre le plus profond. Pour décrire cet ordre caché, Bhom recourt à lanalogie de lhologramme où chaque partie contient, en un certain sens, le tout. Mais, comme lhologramme est, au fond, statique, Bhom invente le terme de holomouvement grâce auquel il veut exprimer la nature essentiellement dynamique de la réalité; lholomouvement est un phénomène dynamique doù surgissent les formes. Etudier lordre impliqué dans lholomouvement signifie négliger la structure des objets pour sintéresser à la structure du mouvement. Pour comprendre cet ordre impliqué, il faut, selon Bhom, considérer la conscience comme le caractère essentiel de lholomouvement. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
89 ARQUITECTONICS Pour notre travail, il est cependant nécessaire dintroduire le concept de lieu que, dune certaine manière, nous pouvons définir comme un espace non indifférencié mais doté dun sens ainsi que dattributs sensoriels perceptibles. Dun point de vue culturel, lui seul possède une véritable existence, un principe dorganisation qui fait entrer lindifférencié dans la sphère de ce qui est socialement définissable. Lespace organisé renvoie donc au concept de lieu, qui est, à notre avis, l«objet» premier de létude de lanthropologie de lespace. Lieu entendu comme espace où se déroule lhistoire de lhomme, théâtre du devenir historique au sens physique (construction de centres urbains, de routes, de châteaux, de milieux, etc.) comme au sens culturel le plus large, cest-àdire de construction/organisation sociale, religieuse et philosophique. Espace et communauté En effet, si, comme laffirme Marcel Mauss, lunité sociale ne doit pas être identifiée avec la tribu mais plutôt avec lhabitat ce dernier a donc une double valeur: de regroupement social et, en même temps, dunité territoriale. Par conséquent, lhabitat contient le concept dunité religieuse, linguistique, sociale, bref le sentiment dappartenance. Il est la forme et le contenu des relations possédant des fins communes. Du reste, le concept de «communauté» se réfère à un système socio-spatial aux dimensions limitées car il ny a pas dexistence sociale sans interprétation de lespace. La configuration, toutes les configurations possibles de la communauté sont ce qui représente lessence du système de vie. Ces considérations nont pas pour but de souligner quil existe autant despaces que de communautés qui les habitent, ce nest pas là la simple affirmation dun relativisme culturel en raison des différentes lectures de lespace. Il sagit plutôt davancer quil existe une construction incessante du sens du tissu communautaire qui part de lexpérience des espaces. En un certain sens, on peut comparer lespace avec dautres phénomènes profondément significatifs pour le tissu communautaire mais, en même temps, difficilement réductibles et difficilement transposables en «pure» donnée culturelle; en effet, ils se placent dans une dimension «autre», qui est chaotique, et qui surgit, comme, la mort, dans ce que lordre social a de solide. Ces phénomènes sont des aspects «interstitiels». Ils sont, comme lécrit Borges, la visualisation des interstices dabsurdité qui indiquent la continuelle falsification du monde une fois réduit à des paramètres rationalisables. Lanthropologue italien Ernesto De Martino la clairement montré quand il a souligné que la première forme de lêtre-là social est la rançon culturelle à verser a lindifférencié, cest-à-dire lexpression idéologique et institutionnelle servant de cadre aux expériences individuelles. Pouvoir s emparer culturellement de lespace pour le changer en lieu donne une forme mythologique, historique, sensorielle, qui constitue la seule garantie de lêtrelà, qui nie la crise de la présence, de lobjectivité du monde. Afin de franchir un pas supplémentaire dans la délimitation des problématiques de lanthropologie de lespace, il nous faut introduire dans notre raisonnement le concept de territoire. Le territoire comme ensemble de lieux Si nous pensons à lhomme comme «homo geograficus», le territoire devient le cadre privilégié pour identifier des relations de pouvoir. Comme le soulignait Foucault, le pouvoir «est la base mobile des rapports de force», quelque chose quon produit à tout instant, non pas tant parce quil englobe tout M.G. Pinagli, U. Tramonti - Anthropologie de lespace. Une approche méthodologique © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 90 ARQUITECTONICS mais parce quil vient de toute chose; le pouvoir, dans ce quil a de permanent, de répétitif, dinerte, est leffet densemble qui se dégage de toute ces mobilités. Une fois donnée cette acception au concept de pouvoir, bien évidemment évidence, le territoire est peut-être le principal facteur déquilibre ou le principal producteur de déséquilibres pour les communautés humaines parce quil implique des hiérarchies, des limites, des seuils, des structures. Dans le cadre du territoire, les relations de pouvoir ne sont pas extérieures aux autres types de rapports, mais elles leur sont immanentes. Les modalités suivant lesquelles la «diversité reconnaissable dune réalité», la rançon culturelle dont nous parlions plus haut, devient explicite, prennent la forme dactes territorialisants. Lacte territorialisant se distingue de lanthropisation dun territoire car il est une configuration continue de cet être-là et donc production continue, incessante, et réduction de situations complexes. La territorialité ne précède et ne suit donc pas, ni chronologiquement ni logiquement, linstauration des rapports sociaux, mais elle les exprime de façon originale, les représente et les fixe. Ainsi, la «réalité» quexprime un système socio-culturel ne peut naître ni survivre ni prendre conscience delle-même si elle ne se fonde pas sur des formes visibles dans lespace, donc matérialisables en un lieu que lon ne peut comprendre quà travers les relations de pouvoir du territoire. Dans ce cas, par exemple, la séparation par clôture, donc le droit de propriété, nest pas lexpression immédiate du modèle culturel mais elle est fondée sur un système de croyances qui proviennent de sphères précédant le savoir. Cest le cas des «compita», placés pour veiller sur différentes propriétés et qui comportaient autant dentrées quil y avait de propriétés en commun. Même si les propriétaires voisins fêtaient ensemble le lieu commun par des sacrifices rituels, dans le même temps, à quinze pieds de lentrée de chaque «compita», sélevaient les autels pour les «lares». Les divinités chargées de protéger la propriété (Déméter, Perséphone, Pluton, etc.) sont, comme le rappelait Frazer, lexpression de linflexibilité; ce nest certes pas la propriété en tant que telle dont elles assurent la sauvegarde mais bien plutôt lordre par opposition au chaos. Si lanthropologie culturelle a pour objet les civilisations, les peuples, les communautés lues à travers leurs symboles, leurs comportements, leurs constructions sociales, leurs langages, leurs valeurs, celui de lanthropologie de lespace consiste à replacer tout cela dans le contexte du lieu à travers la relation de la territorialisation, ces «bandes doscillation» pour définir lexpérience de lespace. Le «plus» quapporte lanthropologie de lespace, cest le devenir, la succession, la transformation lus à travers un théâtre des affaires humaines: le lieu et le territoire; ces derniers ne sont pas donnés une fois pour toutes mais ils se présentent comme la structure à partir de laquelle on peut lire le résultat de transformations continuelles, dune incessante création et dune réduction de situations complexes. Bref, la différence davec une discipline déjà codifiée comme lest lanthropologie culturelle consiste à souligner le rôle de lespace, du lieu situé dans le cours du temps pour donner vie à la lecture de la rançon culturelle mais aussi à celle des possibilités contenues dans une projetation territoriale tenant compte de tout cela. Et pourtant, dans le même temps, si lobjet est lespace et le lieu, le cours du temps devient, si on le lit comme une succession dévénements, une sorte de «bruit de fond» gênant la compréhension de lespace/communauté qui doit, en revanche, être interprété dans loptique de la complexité en évitant les vues réductrices et historicistes. Le territoire comme système complexe La complexité est ce qui définit non seulement le changement des réponses propres aux disciplines confirmées ou non mais aussi le changement du type de question posée; elle © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
97 ARQUITECTONICS D. Provansal - Mondialisation, développement local et identités Cette proposition de cours est laboutissement dune réflexion fondée à la fois sur mon expérience de terrain et sur mon enseignement de troisième cycle. Dans le programme présenté ici, jai en effet cherché à réunir les thèmes que jai étudiés ces dernières années. Après avoir pendant plus de dix ans travaillé sur une région rurale du sud de lEspagne soumise à un processus de transformation agricole et environnementale, et participé à une étude comparative sur les projets dirrigation dans deux zones méditerranéennes défavorisées1, je suis particulièrement familiarisée avec la problématique du développement local en milieu rural. Jai dailleurs donné un cours de doctorat sur ce sujet au cours de lannée académique 1996-1997. Par ailleurs, comme membre dun groupe de travail sur les processus identitaires2 au département danthropologie sociale de luniversité de Barcelone, jai été conduite à aborder les questions migratoires de plusieurs façons, dans le cadre de différentes recherches3. Cette expérience ma amenée à replacer les mouvements migratoires dans le cadre plus vaste dune réorganisation de léconomie à léchelle mondiale et à aborder les processus identitaires comme des faits inexplicables par eux-mêmes, mais seulement en tant que phénomènes seconds au bouleversement des structures économiques et sociales. La nouveauté du phénomène, induit par le progrès des technologies de linformation et de la communication, ainsi que sa progressive généralisation, mont semblé être des éléments incontournables dans létude anthropologique du monde contemporain, largement au-delà des seuls mouvements de population. Le marché devient omniprésent, pénétrant lentement mais sûrement les moindres recoins de la vie sociale. Il constitue désormais le cadre obligé de toute pratique quotidienne et, aussi, celui de la réflexion sur ces pratiques. Cest la raison pour laquelle Mondialisation, développement local et identités Danielle Provansal Département danthropologie sociale Université de Barcelone © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 98 ARQUITECTONICS il ma semblé non seulement nécessaire mais urgent dinsérer cette problématique dans lenseignement avancé en anthropologie sociale, afin de contribuer à faire sortir la discipline du ghetto de l«exotique» et du «particulier» dans lequel elle a encore parfois tendance à se cantonner. Jai donc donné un cours de troisième cycle sur la globalisation durant lannée académique 1997-1998. Bien que je naborde ici la mondialisation quen rapport avec le développement local en milieu rural, il va de soi que les villes et les milieux urbains sont tout autant, sinon plus, concernés par la mondialisation. Jaimerais cependant rappeler que les vieux rapports ville-campagne se sont profondément modifiés et quil ne faut plus y voir deux mondes antithétiques, mais plutôt deux parties dun seul ensemble sujettes aux répercussions de lune sur lautre. La campagne sest urbanisée - et même, parfois, sest «rurbanisée», selon lexpression de plusieurs auteurs-, tandis que les banlieues des villes - particulièrement dans le tiers monde, mais pas seulement - se sont ruralisées. Ailleurs, dans les villes des pays riches, la campagne remplit une nouvelle fonction sur le plan de limaginaire. Aussi, même si létude du milieu urbain ne pourra pas être abordée dans le détail, celui-ci sera forcément présent lorsque lon traitera de la problématique de la mondialisation; il le sera aussi, quoique dune autre manière, dans la seconde partie du programme, les questions denvironnement et despaces «protégés» ou «préservés» renvoyant à la fois aux pouvoirs publics -la ville nest-elle pas aussi un centre de pouvoir?- et à limaginaire de certaines catégories sociales citadines ou néorurales. Quelques considérations dordre théorique et méthodologique Il me semble opportun dénumérer un certain nombre de propositions théoriques qui définissent la philosophie générale du cours, ainsi que certains principes de méthode qui expliquent lordre des différents points abordés. En premier lieu, il convient de préciser que lon sinspire ici dune conception constructiviste de lespace, afin danalyser les processus à luvre dans la définition et la spécialisation dun territoire, ainsi que dans les changements qui en modifient la délimitation ou les fonctions. En second lieu, on tiendra compte des différentes échelles impliquées dans ces processus et des articulations ou interdépendances qui relient les différentes catégories despace, en particulier léchelle mondiale ou globale, léchelon institutionnel intermédiaire -qui peut être national, régional ou communal mais est toujours un lieu de décisions- et le niveau local défini par des acteurs sociaux, des pratiques collectives inscrites dans la durée et une cosmovision partagée. La fameuse proposition danalyse qui part du global pour renvoyer directement au local fait en effet trop souvent abstraction du rôle de médiation exercé par ces niveaux intermédiaires et de leur capacité à instituer, délimiter et gérer des unités spatiales de taille diverse, fréquemment de caractère conventionnel, voire à faire barrage à la tendance exponentielle du marché, autrement dit à incarner et à exercer un certain pouvoir politique. Le fait que ces unités soient des espaces «construits» sous dautres modalités que lespace global et que les espaces locaux nenlève rien à leur importance. De fait, ils fournissent au sein despaces découpés au préalable le cadre dinitiatives concrètes qui modifient à leur tour les fonctions des espaces locaux façonnés par lhistoire de leurs pratiques productives et sociales, par des stratégies reproductives originales, des liens de solidarité, des expériences vécues et des représentations collectives qui en font un «terroir», un «pays», voire un «lieu de mémoire». Sous la pression des transformations technologiques récentes -ce que Manuel Castells appelle «lère de linformation» [1996 et 1997] -et des forces économiques qui contribuent à configurer lespace global, ces espaces médiateurs font lobjet dune © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
99 ARQUITECTONICS redéfinition de leurs fonctions. Même sils sont souvent des courroies de transmission des impératifs du nouvel ordre économique mondial, ils peuvent aussi servir à en moduler limpact, voire à ladapter. Cela mamène à une constatation dordre méthodologique: le lien nest pas mécanique entre la mondialisation et la perte du rôle des institutions classiques. Des dynamiques nouvelles peuvent surgir de cet échelonnement, voire de ce chevauchement des compétences. En somme, cest lensemble de ces articulations ou interdépendances qui fournissent en quelque sorte la clé explicative des multiples processus qui «produisent» de lespace, en tant quobjet de pratiques et objet de sens. Fidèle à une perspective anthropologique, par vocation dabord, et par cohérence thématique ensuite -lobjet de ce CDA étant une anthropologie de lespace -, je rappellerai quelques principes élémentaires mais fondamentaux qui seront pris en compte dans ma démarche: lespace est abordé ici comme «fait social total», autrement dit cumulant des fonctions multiples, économiques, sociales, politiques, symboliques et imaginaires. Il est bien évident que, dans la réalité, il est fréquent que sopère une certaine spécialisation et quune fonction domine nettement sur les autres. Toutefois, loriginalité dune démarche anthropologique, par définition globalisante, consiste justement à dévoiler les fonctions plus latentes, et à établir le lien entre elles, afin de reconstituer «le fait social total». Selon ce qui a été dit au début, cest la perspective constructiviste qui est au centre de la problématique. Cela signifie que dans le processus de construction lui-même, comme résultat de la dynamique mise en uvre, les spécialisations et les fonctions dominantes glissent de lune à lautre, autrement dit se modifient réciproquement. Par ailleurs, les acteurs sociaux à lorigine de ces processus peuvent être de natures très diverses -groupe de personnes ou institutions-mais ils ont tous en commun leur participation active à la construction ou à la transformation de lespace concerné, y jouant parfois même un rôle fondateur. Enfin, lorsque plusieurs catégories dacteurs sont impliqués simultanément dans un même processus de construction, des hiérarchies sétablissent entre eux; de même, des conflits peuvent surgir entre eux autour dobjectifs opposés ou de méthodes de gestion du territoire divergentes. Ces conflits contribuent, au même titre que les processus productifs sur un terroir donné ou que les opérations planifiées daménagement du territoire, à la production de lespace en tant que fait social en lui adjoignant éventuellement une fonction identitaire. Les différentes thématiques abordées Une fois ces considérations faites, jénumérerai les différents espaces abordés dans le cours, afin de saisir à la fois leur particularité relative et le rapport dinterdépendance qui les unit. Jen profiterai pour souligner brièvement les aspects qui me paraissent didactiquement les plus pertinents, aspects que je développerai plus longuement dans le cours en abordant les différentes perspectives ou débats dont ils ont fait lobjet dans la littérature sur le thème. De même, jutiliserai les cas concrets qui mont servi à élaborer cette réflexion à titre dillustrations. 1. Lespace global Lespace global est un espace imaginaire conçu comme la réalisation pleinement achevée de lextension des échanges marchands et de la généralisation de la logique capitaliste au niveau mondial. Le phénomène de la globalisation, en tant que processus tendant vers ce but, est en revanche bien réel, aussi réel que les espaces au sein desquels il cherche à se déployer. Issu de la pensée néolibérale -ou pensée unique-, il tend à imposer le primat de léconomique sur le social mais, dans son mouvement dexpansion, il se heurte à des espaces historiquement constitués -territoires régionaux et nationauxD. Provansal - Mondialisation, développement local et identités © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 100 ARQUITECTONICS et à des frontières soit géographiques soit culturelles. Le «village global» est une métaphore rassurante mais fausse: la mondialisation ne produit pas un espace planétaire unique et intégré. Les résistances que le processus de globalisation rencontre sur son passage provoquent un phénomène de segmentation de la production et du travail. Cela entraîne une contradiction majeure: lexistence simultanée despaces ouverts à la circulation des marchandises et des capitaux mais compartimentés en ce qui concerne la mobilité de la force de travail. Les connaissances et les modèles de gestion sont produits par un nombre réduit de centres -quatre ou cinq seulement dans le monde (Los Angeles, New York, et dans une moindre mesure, Londres et Paris)-qui diffusent de manière sélective linformation vers dautres centres articulés sur les premiers et spécialisés dans une branche de la production ou des services [Castells, 1997]. Les entreprises ouvertes les unes sur les autres en réseaux, adaptables aux exigences du marché et flexibles dans leur structure, remplacent progressivement les grandes unités de production. Cest ainsi que la nouvelle division internationale du travail se présente comme un système où les espaces sont fortement hiérarchisés et où de grandes zones, voire des continents -je pense à lAfrique -, sont laissées de côté et ne participent que très indirectement aux nouvelles règles du jeu économique, même si, comme semble le sous-entendre le terme, la tendance dominante est d«englober» ou de «mondialiser» les échanges. Bien des espaces ruraux sont ainsi situés à la périphérie du système. Il est intéressant de se pencher sur eux dans la mesure où ils constituent des unités dobservation privilégiées, soit pour étudier les processus de pénétration du marché, dans certains domaines, soit pour analyser les phénomènes de résistance. À remarquer enfin que limaginaire de lespace global comme espace planétaire unique se reflète dans les espaces de type nouveau créés par les nouvelles technologies de linformation -Internet et la création virtuelle. Preuve en est le vocabulaire utilisé qui donne limpression dun espace à la fois infini et absolument maîtrisable, où le temps de la transmission devient instantané et où se crée lillusion dune abolition des distances - naviguer, surfer, internaute, sites, niches, etc.-et, à partir de là, lillusion dune liberté totale qui masque les conflits entre la logique globale et des logiques territoriales encore vivaces. Toutefois, ces espaces virtuels suscitent des processus identitaires dun type nouveau auprès des initiés aux nouvelles formes de communication, les super-élites cosmopolites qui, à léchelle mondiale, créent et participent dune même culture. 2. Les espaces intermédiaires à fonction institutionnelle Ils se présentent aujourdhui comme des espaces médiateurs, emboîtés les uns dans les autres, parfois articulés sur un espace continental ou macrorégional (Union européenne, etc.). Il est souvent question de la disparition de lÉtat-nation dans ce contexte mais il me semble que la réalité est beaucoup plus complexe. Il est vrai que ses fonctions sont plus restreintes mais elles sont aussi plus spécialisées, au sein des ensembles plus vastes. LÉtat exerce -voire renforceces fonctions de police et de contrôle vis-à-vis de limmigration étrangère non communautaire, alors que, parallèlement, il perd certaines autres fonctions -dordre économique ou politiquequil exerçait traditionnellement au nom de la souveraineté. Il garde encore néanmoins -pour combien de temps?- certaines prérogatives économiques et politiques vis-àvis des espaces intermédiaires qui dépendent de lui et, surtout, pour certains pays du moins, il conserve une fonction symbolique liée à la notion de nation. LÉtat comme cadre de lappartenance citoyenne est de fait un espace identitaire. Néanmoins, la perte de quelques-unes de ces fonctions souveraines, auxquelles sajoutent les restrictions vis-à-vis de certaines catégories détrangers transposées sur le plan © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
101 ARQUITECTONICS symbolique comme une conséquence de la «distance culturelle», vient renforcer les processus identitaires de résistance (cas du Front national en France). Parmi les fonctions économiques et politiques régulatrices de lespace que lÉtatnation conserve ou quil a déléguées à une autre instance institutionnelle qui lui est subordonnée - région, communauté autonome, etc. -il y a celles qui concernent laménagement du territoire et, dans une moindre mesure, la protection de lenvironnement. Je dis dans une moindre mesure car une législation en la matière est en train de se développer à léchelon européen et à léchelle mondiale. Quoi quil en soit, ce sont des domaines qui ont relié pendant longtemps -et relient encore -les institutions gouvernementales, régionales ou autonomes à lespace rural, selon un modèle vertical, traditionnellement source de conflits, et fait émerger des groupes de pression locaux. Par exemple, en matière de politique agricole, les compétences de lÉtat se bornent soit à assurer lapplication des mesures prises à un échelon supérieur -macrorégion, union ou fédération dÉtats -comme cest le cas pour lUnion européenne, soit à gérer vaille que vaille les désordres causés par la mondialisation. Là aussi, les affrontements sont nombreux et les mesures prises suscitent des phénomènes de refus ou de résistance, à léchelle locale, qui peuvent déboucher sur des prises de position identitaires. Enfin, sans entrer ici dans le détail des transformations que ces instances ont expérimentées récemment, on peut tout de même rappeler ce que jai énoncé au début: le rôle de relais ou de courroie de transmission de lÉtat ou, à sa place, de la région, de la communauté autonome et leur rôle respectif dacteur social dans la définition et la classification des espaces qui tombent sous leur juridiction. 3. Lespace rural comme objet de développement local? Depuis une cinquantaine dannées, peut-être davantage, les espaces ruraux ont subi un processus de différenciation qui sest accentué avec la mondialisation [Roux 1996]. Lintroduction de la mécanisation de loutillage agricole, dans certaines zones de plaines céréalières, sest accompagnée dune technologie de pointe en matière dhybridation des semences et dingénierie génétique, qui sest aussi étendue aux cultures maraîchères, à larboriculture et dans une moindre mesure à la viticulture. Sy ajoute lappoint de plus en plus important fourni par lagrochimie -engrais, produits phytosanitaires -et par des installations de plus en plus performantes-serres, tunnels en plastique, arrosage au goutte à goutte programmé, cultures hypotoniques, etc. Les paysages agraires se sont radicalement transformés en certains endroits, contrastant avec dautres zones plus défavorisées, généralement zones de petite montagne peu aptes à ces innovations, combinant polyculture et élevage. Il y a donc deux sortes despace rural: le premier est inspiré dun modèle essentiellement productiviste associé à lidée de modernisation; il est totalement ouvert sur le marché mondial en amont et en aval. Le second porte les marques dune agriculture en voie de disparition, de caractère familial, fondée essentiellement sur lénergie animale et humaine. Il semble à présent condamné à ce que lon a appelé la «désertification» [Roux et Bazin 1993]. Entre parenthèses, le terme me semble peu approprié. Il suggère en effet un processus écologique sur une zone géographique donnée, comme lavance du désert dans la région du Sahel. Je lui préférerais les termes de dévitalisation ou de délaissement. Une petite observation me semble nécessaire à cet égard: il ne faut pas interpréter les contrastes entre lespace agricole modernisé et lespace rural en décadence comme deux phénomènes indépendants et parallèles, mais plutôt établir entre eux un lien de cause à effet. En ce qui concerne la désertification, jénumérerai brièvement ses principaux paramètres, tels quils ont été définis par certains auteurs [Roux et Bazin 1993, 1996]: D. Provansal - Mondialisation, développement local et identités © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 102 ARQUITECTONICS baisse démographique continue et, par voie de conséquence, vieillissement de la population; abandon progressif des activités agro-pastorales et des activités artisanales qui les complètent, et finalement abandon des soins traditionnels à lenvironnement avec les conséquences écologiques négatives qui sensuivent. Jajouterais que la désertification déborde des simples aspects techniques et matériels de gestion -ou plutôt de non gestion-des ressources du milieu naturel. Elle comprend aussi une dimension cognitive et symbolique: la perte du sens de lautochtonie pour ceux qui ont dû séloigner de leur terroir et, parallèlement, lincapacité de ce terroir à devenir un cadre identitaire générateur dinitiatives et de projets sur lavenir ou, au contraire, sa transformation en espace-refuge purement imaginaire. Il est à remarquer toutefois que le processus de désertification sest amorcé bien avant lapparition de la mondialisation. Il a généralement été déclenché par une combinaison de facteurs, dont la concentration de la propriété dans certaines zones, une surexploitation de lespace disponible et une baisse des rendements agricoles qui ont abouti à un exode massif de la population active vers les centres industriels à partir du milieu du XIXe siècle. La différence, à lheure actuelle, par rapport au XIXe siècle, cest la conception du rapport de lhomme à la nature. En premier lieu, lexploitation illimitée des ressources naturelles, élément central du paradigme du progrès, tant du point de vue des théories libérales que de la théorie marxiste, se révèle insoutenable. Certains écosystèmes complexes et fragiles semblent fort mal adaptés à une productivité intensive. Sils se sont maintenus jusquà il y a peu, cest grâce à une diversification des activités et à une ingéniosité des pratiques productives, moins fondées sur des techniques lourdes et plus sur les connaissances fines du milieu, et à un ensemble de pratiques sociales adaptées à la taille des propriétés. La logique de reproduction, que reflètent sur une longue période les systèmes de transmission des patrimoines fonciers, les stratégies matrimoniales et lorganisation du travail familial, prenait généralement le pas sur la logique de profit [Assier-Andrieu, Comas DArgemir 1998]. Cest pourquoi leur absorption dans le modèle de lagriculture modernisatrice et productiviste sest révélé non viable. De surcroît, ces anciennes zones agro-pastorales soumises à la désertification ont non seulement fait lobjet, depuis quelques décennies, de préoccupations écologiques croissantes, mais encore ont servi pour quelques-unes dentre elles de laboratoire à lapplication dun modèle de développement alternatif qui, comme autrefois, privilégie la reproduction du groupe humain et de ses ressources sur la productivité orientée vers une rentabilité croissante. La crise de la croissance industrielle, le chômage persistant dans les centres urbains ont renforcé ce choix. Le développement local né dans le secteur industriel et dans les petites villes du centre de lItalie a servi de source dinspiration pour entraîner une renaissance des campagnes [Kayser 1990, 1994; Jollivet 1988, 1992]. À souligner que les institutions jouent à cet égard un rôle médiateur important. Il ne sagit pas de retourner à une économie rustique en régime dautarcie ou dautosubsistance dans un monde progressivement pénétré par le marché mondial. Il sagit en fait détablir un nouveau rapport entre le groupe humain et son milieu naturel moins fondé sur la surexploitation des ressources et davantage orienté vers lidée dune complémentarité dintérêts entre ce groupe et les autres populations vivantes -animale et végétale - avec lesquels il partage son espace de vie. Lévolution de la définition de «milieu naturel» en souligne lurgence [Blanc-Pamard 1992], ainsi que lapparition de notions nouvelles comme celle d«éco-complexe» [Blandin 1992]. Ce changement de perspective entraîne évidemment une redéfinition des fonctions productrices et du rôle des acteurs locaux car il privilégie un mode de développement durable, autrement dit apte à assurer une conservation des facteurs environnementaux. Cest ainsi que le «paysan» ou lexploitant agricole devient agriculteur-paysagiste ou © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
103 ARQUITECTONICS combine une agriculture biologique et diversifiée avec une production artisanale de produits élaborés ou avec des activités touristiques diverses. Parfois même, il devient agriculteur pédagogue, initiant les citadins en mal de nature aux secrets de la campagne et de ses propres pratiques au cours de stages divers. Le développement local en milieu rural est une notion à vocation holistique. Elle sadapte donc bien à une perspective anthropologique. Elle ne se limite pas au développement économique, souvent entendu comme pure croissance économique, mais se réfère à un mode de vie, à des stratégies, des initiatives, des formes de sociabilité et un ensemble de valeurs qui assurent à la fois la reproduction physique et sociale du groupe et la conservation de son terroir. Elle signifie une éthique de vie qui reflète lidentification du groupe avec son environnement, non seulement comme milieu naturel, mais aussi comme territoire pénétré de culture tout au long de lhistoire, autrement dit comme terroir4, puis comme patrimoine à gérer et enfin comme siège de lautochtonie à travers certains éléments du paysage à forte connotation symbolique constitués en «lieux de mémoire». Cela, bien entendu, correspond plus à un type idéal quà des situations concrètes. Sur le plan de la réalité, lémergence de ces «laboratoires» ruraux dépend en grande partie des décisions publiques et de politiques régionales de développement, même si le rôle des leaders locaux et lapparition de mouvements associatifs sont également déterminants. Il faut tout dabord tenir compte du fait quil ny a pas toujours convergence entre les politiques daménagement5 décidées par les institutions et les projets élaborés sur place par les intéressés. Ces divergences que jessaierai dillustrer par des exemples concrets doivent à mon avis être analysées comme révélatrices de dynamiques locales, autrement dit de la capacité de la population locale à élaborer des stratégies alternatives. Deuxièmement, limpossibilité matérielle et financière ou le refus volontaire (agriculture biologique) dadopter des techniques destinées à maximiser les rendements imposent une contrainte de taille aux groupes domestiques impliqués dans des expériences de développement local rural en zone défavorisée: la diversification structurellement nécessaire des activités agro-pastorales, jointe à de nouvelles fonctions -paysagistes, gardiens et initiateurs du patrimoine, néoartisanat, etc.-, suppose une mobilisation massive de la main-duvre familiale, ce qui nest pas toujours possible. Dans certaines zones de cultures maraîchères ou dagriculture intensive, le même problème se pose, étant donné la nature des tâches agricoles non mécanisables. Lapport dune mainduvre étrangère -généralement clandestine et, de ce fait, mal payée -souligne la précarité du modèle. En outre, ces zones, soumises au marché, à la concurrence dautres régions et aux prix imposés par les multinationales agro-alimentaires, tendent à se transformer en appendices de lespace global; leur spécialisation extrême les rend extrêmement vulnérables à toute variation quelle quelle soit. Peut-on parler de développement local dans ce cas? Le développement local suppose la capacité de reproduction, autrement dit la continuité sur plusieurs générations; cest une notion qui contient lidée de durabilité ou sustainability. Or ici rien nest moins sûr. Dans une expérience de développement local en milieu rural, les producteurs agro-pastoraux ne sont pas les seuls acteurs sociaux en scène. Ceux qui soccupent autrement ou qui sont simplement résidents -retraités, néoruraux travaillant ailleurs, etc.- doivent également exercer un rôle actif dans la vie locale, rôle pas forcément économique mais susceptible de créer un nouveau lien social et de contribuer à la construction dune identité nouvelle. Si les antagonismes sont trop forts entre les différentes catégories de la population (par exemple, entre néoruraux et autochtones ou entre agriculteurs et aménageurs), ce lien social ne se consolidera pas sur la durée. Enfin, lorsquun terroir en voie dabandon ou de dévitalisation a fait lobjet de mesures particulières de la part des pouvoirs publics dans le but de D. Provansal - Mondialisation, développement local et identités © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 104 ARQUITECTONICS réorienter sa vocation -par exemple, ce qui a été déjà cité: vocation touristique, paysagiste, artisanale-, le risque est grand pour les autochtones de se voir déposséder de leur espace et de se percevoir à travers le regard des autres, autrement dit de lextérieur, transformés en objets de folklore. De même, lorsquun terroir est non seulement lobjet de mesures daménagement, mais aussi lobjet de mesures plus restrictives et devient espace protégé ou préservé -un parc naturel, par exemple-, la dépossession est double et affecte autant les personnes que leur terroir. Cela mamène à un dernier point abordé dans ce projet de cours, la transformation de lespace rural en environnement. Du rural à lenvironnement Ce titre emprunté au livre publié sous la direction de Nicole Mathieu et Marcel Jollivet [1989] me permet de souligner deux aspects qui me paraissent importants. Le premier se réfère à la construction de la nature comme source dinspiration artistique. Celle-ci simpose à partir du XVIe siècle et souvre à la notion de paysage [Berque 1994] qui traduit une sublimation des espaces naturels à travers limaginaire ou à travers une vision correctrice. Elle signifie aussi un mécanisme de réification, puisque ce qui nétait perçu jusqualors que comme espace de pratiques se transforme en décor et se fige dans lacte même de représentation. Cest ainsi quest fondé le statut esthétique du paysage et, par là même, son appropriation en tant que tel, par quiconque en mesure de le contempler. Cet élargissement du champ dappropriation du paysage, sur le mode symbolique, explique pourquoi au XVIIIe et au XIXe siècle, il sert à donner un support matériel à lidée de nation et, de ce fait, vient senraciner dans le champ des identités collectives [Conan 1994]. Avec le développement des villes et lindustrialisation, la notion de paysage6 sert despace-refuge ou despace-témoin dans le système de représentation urbain. La campagne se construit comme lantithèse de la ville et comme le siège dune authenticité en péril. Pour les citadins, elle devient aussi lieu de loisirs, de repos et de dépaysement. Au XXe siècle, la prise de conscience écologique et le constat des dégradations causées par laction humaine replacent le paysage dans son histoire. À travers des notions comme celles décosystème, dhabitat et de population écologique, elle en fait un élément essentiel de survie des groupes humains, autrement dit comme un milieu menacé devant être préservé. Sans que la fonction esthétique du paysage disparaisse, lenvironnement est une notion qui traduit une appropriation collective et en fait un véritable «bien public» ou, selon lexpression de M.Jollivet [1992], un «bien patrimonial». Doù, une nouvelle fois, une intervention des pouvoirs publics dans la définition et la gestion des espaces protégés, définition qui implique des limites, et gestion doù découlent des contraintes. Autant de causes daffrontements possibles autour de lespace entre les différentes catégories dacteurs sociaux concernés, notamment entre les producteurs, les gestionnaires et les consommateurs de lenvironnement. Je finirai en me référant à une définition de lenvironnement qui illustre bien ce que je veux dire: «La notion désigne fondamentalement non un type dobjets mais un type de relations entre un agent économique avec son environnement économique, un acteur social avec son environnement social, une communauté humaine avec son environnement physique». «Il possède deux versants sémantiques: 1. le milieu biophysique dans lequel vit un groupe social, un établissement humain; 2. le second, tourné vers le champ social et institutionnel. Lenvironnement est perçu comme somme de problèmes ou de menaces. Dans ce cas, il se réfère à une demande sociale et entraîne la mise sur pied daction ad hoc. Il devient alors catégorie de laction politique et administrative»[Godard 1992]. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
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Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 106 ARQUITECTONICS 1Dans le cadre dune action intégrée franco-espagnole sur la région française du Haut-Languedoc et la région espagnole de Campo de Nijar (1992 et 1995, n° 313B. 2 ERAPI (Equipe de recherche sur les processus identitaires.) 3 Entre autres, une action intégrée franco-espagnole sur la production sociale de lEtranger en 1991-1992 coordonnée du côté français par Gérard Althabe et du côté espagnol par Carlota Solé ; une participation au Forum européen au cours de lannée académique 1993-1994, dans le cadre dune bourse de recherche, sur les Identités nationales et régionales en Europe, au XIXe et XXe siècles; enfin, une bourse de recherche à luniversité de Berkeley sur limmigration et les processus identitaires en 1995. 4 Définition daprès P. Blandin (1992): ensemble spatial soumis à une mise en exploitation de diférentes unités unies par un réseau de proximité, à partir de contraintes agronomiques et sociales liées à la situation topographique, au régime des eaux de surface, aux accès, aux voies de communication, à lemprise de lurbanisation, à lhistoire de la mise en valeur et aux structures de production héritées du passé (parcellaire, répartition de la propriété, etc.). 5 Le terme daménagement selon O. Godard, B. Hubert et G. Humbert [Jollivet 1992] a plusieurs significations: la plus ancienne est technique. Elle sinscrit dans le cadre des procédures prévues pour lexploitation des forêts soumises au régime forestier. Elle désigne le programme dexploitation dun domaine forestier donné. Par extension, elle désigne aussi la réalisation de grands travaux planifiés visant à réorganiser certains espaces naturels. Signification plus récente: celle daménagement du territoire mise en pratique en France dans les années conquante, à léchelon étatique. Dix ans plus tard, elle sapplique à léchelle régionale (DATAR). Elle désigne laction de lÉtat et des collectivités locales visant à corriger les déséquilibres régionaux en matière de population et dactivité économique. Elle se réfère aussi à la maîtrise du développement du territoire sous langle spatial et sous langle des ressources. 6 Comme le font remarquer Monique Barrué-Pastor et Tatania Muxart [Jollivet (ed) 1992], cest une notion qui a du mal à devenir un concept, mais dont la polysémie favorise un usage interdisciplinaire. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
113 ARQUITECTONICS ou lhébreu On obtint ainsi des enfants totalement «déstructurés» (quon appellerait de nos jours autistes) mais aucun éclaircissement sur la nature profonde de la langue primitive. Pour penser larchitecture comme un système autonome, doué de sa propre intelligibilité, et non comme un système secondaire, simple «code» offrant des signifiants culturellement distincts, mais renvoyant au même monde de signifiés (quils soient élaborés par une idéologie, comme le présupposent les sémiotiques architecturales, ou «donnés» par la matérialité des «besoins humains»18 ou des territoires, comme le postulaient jadis les doctrines architecturales dites fonctionnalistes), il serait méthodologiquement intéressant non seulement de décrire le système des invariants figuraux caractéristiques de telle ou telle «formation sociale», ou de tel ou tel «style architectural» (comme lont fait tantôt les sciences sociales et tantôt les historiens de larchitecture), mais de repérer les espaces neutres et les systèmes dopérations corrélatifs réglant non pas seulement des figures spatiales, mais les transformations des unes dans les autres susceptibles de définir les espaces proprement architecturaux. Pour initier une telle démarche, nous proposerons dans un premier temps de nous intéresser à ce que nous appelons, dans une étape provisoire de notre terminologie, des «espaces neutralisés». Espaces «neutralisés» Le lieu sans lieu Nous utiliserons des notions en apparence paradoxales, et poserons lexistence de lieux sans lieux, dont le rôle structurel dans les propriétés de renouvellement et de transformation des espaces concrets serait léquivalent de celui de lélément neutre dans certaines structures mathématiques: par exemple, une Exposition universelle demande que soit neutralisée et déqualifiée, au moins temporairement, une portion de ville ou de territoire donnée, pour y construire des espaces autres, des espaces architecturaux et urbains de l«ailleurs» (ainsi, dès lExposition de 1878, la «Rue des Nations, due à lingéniosité de lingénieur Berger19 »). Les visiteurs de ces expositions pourront expérimenter dautres formes architecturales, dautres dispositifs spatiaux, dautres objets urbains que ceux qui leur étaient familiers jusque-là. Ces lieux sont également de véritables laboratoires où sélaborent de nouvelles techniques, de nouvelles esthétiques, des prototypes architecturaux qui seront ultérieurement copiés ou transposés pour de nouveaux usages, même si les pavillons eux-mêmes sont le plus souvent détruits à lissue de lexposition. Le lieu multiplié Mais, bien avant les expositions universelles, certains espaces liés au pouvoir politique ont pu réaliser à la lettre une sorte de surjectivité du territoire: le parc de la Domus Aurea, sous lempereur Néron, devait reproduire, en pleine ville, la forêt et la campagne avec ses villages; plus tard, la villa dHadrien, à Tivoli, comprend un poecile et un canope renvoyant respectivement au célèbre portique dAthènes et au canal du Nil. On peut considérer également quun zoo, quun «jardin dacclimatation» accueillent de même des animaux et des végétaux de l«ailleurs»: ils permettent davoir à domicile ce qui nétait longtemps accessible quau prix dun voyage et dun exil plus ou moins long de son espace propre. Le lieu déplacé On arrive ainsi à lidée quil existerait des «espaces déplacés»20 , notion qui pourrait renouveler les questions de larchitecture et de lurbanisme coloniaux (où les problèmes de rapports dassujettissement dune culture à lautre ont occulté le fait que ces situations ne C. Robin - Anthropologie de linvention architecturale © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 114 ARQUITECTONICS favorisaient pas seulement la reproductiondes «modèles dominants» mais étaient elles aussi porteuses de renouvellement ou dinvention, voire dimportation de nouveaux modèles, etc.). Cette notion pose donc dun point de vue plus anthropologique lesquestions déjà traitées sous langle de la circulation des «modèles» et deleurs transformations, et introduit également létude des interfaces culturelles comme moteurs de linvention spatiale. Le concept despaces transactionnels et despaces-laboratoires Ces lieux paradoxaux: lieux sans lieu, espaces surjectifs, espaces déplacés, constituent selon nous autant de «laboratoires» où peuvent sélaborer des modèles autres, des espaces autres, et surtout des rapports espace/société autres que de simple «représentation» mutuelle. La situation la plus productive de ce point de vue est celle où se trouvent confrontés simultanément, dans la même configuration chronotopologique, deux types de rapport espace/société, comme dans les situations de «croisements culturels», ou d«interfaces culturelles». Nous avons pu étudier ainsi larchitecture dite «coloniale» ou larchitecture «orientaliste», non seulement comme lieu de rencontre de deux espaces sociaux affrontés ou confrontés, mais comme lieu délaboration despaces architecturaux inédits, que nous avions dans un premier temps qualifiés d«hybrides», malgré la connotation encore une fois biologique du terme. Nous en avons tenté une première description dans une communication au réseau international Architecture et Philosophie en 1996, et nous nous permettons de renvoyer sur ce point à la publication des actes de cette rencontre (références en bibliographie). Objets, terrains, méthodes Problématiques, instruments conceptuels, dispositifs méthodologiques Nous proposons de poser simultanément lexploration de deux notions/ problématiques: identité et temporalité, en les déclinant en différents «objets» de recherche21 , dispositif programmatique modulable à plusieurs échelles, à court, moyen et long terme, et articulable aux autres matières enseignées en anthropologie de lespace. Nous avons retenu trois thèmes génératifs, cest-à-dire susceptibles à la fois de fédérer et articuler les «objets de recherche» (apportés par les étudiants, par nousmême ou traités par des conférenciers invités, et donc hétérogènes et singuliers dans un premier temps) et de les faire «travailler» mutuellement, en repérant les opérateurs logiques et les outils conceptuels permettant de les relier à lun des thèmes proposés. Ces thèmes ont été choisis à partir de précédents travaux de recherche, présentés et discutés au sein des réseaux Architecture/Anthropologie (recherche architecturale) et Anthropologie de lespace (programme Socrates), sur lesquels prendront appui les développements théoriques et méthodologiques ultérieurs. Le premier thème, «Les laboratoires de linvention architecturale», présentera quelque «objets» architecturaux étudiés de ce point de vue: - les concours internationaux darchitecture, où sont confrontées en un même lieu et un même temps, répondant à une même programmation, des séries de projets architecturaux représentatifs des principaux courants traversant la production de formes spatiales, à un moment donné; - les «aires transactionnelles», où peuvent se confronter, se comparer, se déchiffrer mutuellement (ou se méconnaître) les «architectures de lAutre»: ces aires peuvent être bien définies selon les variations du rapport identité/temporalité. Celui-ci peut se développer sur le plan spéculatif, lesthétisation de lidentité supprimant la dimension temporelle, et se ramenant à une distribution différentielle dans lespace; cest le cas de «mouvements» ou d«écoles» tels que le «primitivisme», l«exotisme», le «japonisme», les «arabisances», etc. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
115 ARQUITECTONICS Le rapport identité/temporalité peut tout autrement se développer sur le plan politique, comme dans le cas des villes et espaces coloniaux, ou, à une autre échelle, se décliner différemment selon les sexes et leur mode dintervention sur lespace: cest ainsi que lespace de lhabitat, lespace à léchelle de larchitecture domestique, a pu être un lieu dinvention féminine de véritables «utopies domestiques»22 . Un deuxième thème, «Mots et modèles», sattachera à décrire les logiques et les supports de linvention architecturale, à léchelle de l«usager» (normes et comportements), de la société globale (mythes de fondation et reconstructions identitaires), de la conception architecturale proprement dite (programmes architecturants/programmes architecturés). Le troisième thème, «Territorialisations et constitution des territoires», touche aux dimensions politiques de linvention architecturale. Mais ces dimensions politiques ne sont pas ramenées, comme dans le champ des sociologies de la communication, au plan des discours et des idéologies, ou comme dans le champ des techniques daménagement du territoire, aux plans socioéconomiques. Il sagit déchapper à une vision positiviste- même si elle sest voulue critique- de la fabrication des lieux, des territoires, des espaces humains ou humanisés, de façon à ne pas éluder, comme nous lavons indiqué plus haut, la dimension éthique de lacte architectural. Il ne sagira pas de traiter cette question, qui demande un cadre moins pédagogique et plus polémique, ou plus pragmatique, mais dessayer au moins de la situer et de lui réserver, même en creux, une place significative. Nous voudrions tenter de saisir la construction du lien territorial dans la façon dont cette construction institue à la fois des topiques personnelles, interpersonnelles et culturelles, et détermine leur stabilisation, leur transmission, leur pérennisation ou leur réinvention. La construction territoriale peut être déclinée selon le concept dautochtonie, dont lobjet correspondant peut être trouvé et interrogé de ce point de vue dans les modélisations de lespace politique de lAfrique précoloniale23 . Linvention de la ville a pu correspondre aux concepts de polis et de citadinité24 , où le fantasme dautochtonie a été délibérément décomposé pour instaurer un nouveau type de territoire corrélatif dun nouveau type humain: le citoyen. Le troisième cas, qui amène à reconsidérer les conceptions classiques du lien au territoire («autochtonie», «droit du sol» (lien «naturel») versus «cité», «royaume», «État-nation» (lien «artificiel», mais ancré sur un principe de légitimité)) se généralise et se diversifie sous nos yeux avec les déplacements plus ou moins massifs de populations et les diverses variétés de multi-appartenances territoriales. Les objets correspondants seront par exemple ce que nous avons appelé «villes exportées», ou encore les «espaces hybrides». Sur le plan méthodologique les démarches analytiques articuleront les trois niveaux du recueil des données (protocoles dobservation), des thématisations raisonnées de celles-ci (procédures de formalisation), de leur enregistrement et de leur diffusion (processus de transmission). Une anthropologie de lespace actuelle, renouvelée et créative En déplaçant lobservation de lobjet architectural ou spatial proprement dit aux processus présidant à sa production, sa reproduction ou son invention, mais en ne nous bornant pas à le décrire de lextérieur à laide de protocoles dobservation construits a priori, en essayant au contraire de le comprendre à partir des logiques culturelles et anthropologiques qui lexpriment et le déterminent, nous espérons contribuer à une conception dynamique de lanthropologie de lespace. En ne nous bornant pas à la description de «modèles culturels» ou d«habitus» trop souvent identifiés à l«essence» dune culture, mais en essayant de saisir: C. Robin - Anthropologie de linvention architecturale © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 116 ARQUITECTONICS - les lieux où ils sélaborent (que nous avons appelés «laboratoires de linvention architecturale»); - le langage, les mythes ou les logiques dans lesquels ils se formulent (que nous avons appelés «mots et modèles»); - les totalités dans lesquelles ils tentent de trouver un principe unifiant ou une stratégie cohérente permettant de négocier ou de reformuler les phénomènes de franges, de périphéries, de coexistence ou de rencontre (que nous avons appelées « territorialisations et constitution de territoires»); nous espérons également déplacer les enjeux et les thèmes tournant autour des questions de lidentité, en les nouant à ce qui maintient éventuellement cette identité au travers du changement: apprentissage, transmission, ou à ce qui la renouvelle: invention, uvre dart mais aussi métissages et échanges. Bibliographie Architecture et anthropologie Castex J., Cohen J.-L., Depaule J.-C., Histoire urbaine, anthropologie de lespace, Paris, CNRS Editions (Cahiers du PIR Villes), 1995. Robin C., «Espaces et aires transactionnelles», in Younès C. et Mangematin M. (dir.), Lieux contemporains, Paris, Descartes & Cie, 1997, p.135-176. Robin C. (dir.), Espaces des autres, lectures anthropologiques darchitecture, Paris, Éditions de la Villette, coll. Penser lespace, 1987. Robin C. (dir.), Architectures et cultures. Les Cahiers de la recherche architecturale, n°27/28, Marseille, Éditions Parenthèses, 1992. Évolutions de lanthropologie Sa signification dans les cultures contemporaines Geertz C., Savoir local, savoir global. Les lieux du savoir, Paris, PUF, coll. Sociologie daujourdhui, 1986 (New York, 1983). Geertz C., Ici et là-bas. Lanthropologue comme auteur, Paris, Métailié, 1996 (Stanford University, 1988). Laburthe-Tolra P., Critiques de la raison ethnologique, Paris, PUF, coll. Ethnologies-controverses, 1998. Mauss M., Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1968 (1re éd. 1950). Pouillon J., Le Cru et le Su, Paris, Seuil, coll. La librairie du XXe siècle, 1993. Anthropologie, art et culture Clifford J., Malaise dans la culture. Lethnographie, la littérature et l art au XXe siècle, Paris, École nationale supérieure des Beaux-Arts, coll. Espaces de lart, 1996 (Harvard University Press, 1988). Robin C., «Linvention de la ville comme uvre dart. Du «jardin de cour» à la «ville-jardin», un paradigme de la ville européenne?», séminaire «Le paysage dans lespace urbain», Strasbourg, Conseil de lEurope, 2930 octobre 1996 (à paraître). Roger A., «Le schème et le symbole dans luvre de Panofsky», Erwin Panofsky/Cahiers pour un temps, Paris, Centre Georges Pompidou/Pandora Éditions, 1983, p.49-59. Séminaire «Scénographies muséales et art», 13 mars 1998, École darchitecture Paris-La Villette (certificat «Initiation aux dynamiques de la recherche», C. Robin, avec J.Ancelot et C. Varlet) et Université Paris-XNanterre (Maîtrise-DEA de sociologie et anthropologie, R. Bekkar). Anthropologie de lespace Depaule J.-C., «LAnthropologie de lespace», in Castex J., Cohen J.-L., Depaule J.-C., Histoire urbaine, anthropologie de lespace, Paris, CNRS Éditions (Cahiers du PIR Villes), 1995, p.15-74. Paul-Levy F., Segaud M., Anthropologie de lespace, Paris, CCI, Centre Georges-Pompidou, 1983. Tornikian G., « LAnthropologie de lEspace», in Espaces des sciences humaines. Questions denseignement en architecture, Paris, Institut de lenvironnement, Centre de recherches en sciences humaines, 1973, p.155-174. Méthodologie Beaud S., Weber F., Guide de lenquête de terrain. Produire et analyser des données ethnographiques, Paris, La Découverte, coll. Guides «Repères», 1997. Laplantine F., La Description ethnographique, Paris, Nathan, coll. 128, 1996. Noiriel G., Chartier R., «Pour refonder lhistoire comme discipline critique», Le Monde des livres, 13 mars 1998. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
117 ARQUITECTONICS C. Robin - Anthropologie de linvention architecturale Varlet C., «Les temps de lUrbanisme: enquête dhistoire urbaine. À Paris, la Zac Reuilly-Diderot», Les Annales de la recherche urbaine, n°77, Paris, 1997, p.78-83 uvre, invention, morphogenèse Anzieu D., Le Corps de l uvre, Paris, Gallimard, NRF, 1994 . Deleuze G., Logique du sens, Paris, Éditions de Minuit/coll. 10/18, 1969. Deleuze G., Proust et les signes, Paris, PUF, coll. À la pensée, 1971. Duvignaud J., Introduction à la sociologie, Paris, Gallimard, NRF, 1966. Gadamer H.-G., Vérité et méthode, les grandes lignes dune herméneutique philosophique, Paris, Seuil, coll. Lordre philosophique, 1996 (1960/1990 pour la parution originale en langue allemande). Kremer-Marietti A., Michel Foucault. Archéologie et généalogie, Paris, Librairie générale française, coll. Le Livre de Poche/Biblio essais, 1974. Latour B., Nous navons jamais été modernes. Essai danthropologie symétrique, Paris, La Découverte/ Poche, coll. Sciences humaines et sociales, 1997. Lepetit B. (dir.), Les Formes de lexpérience. Une autre histoire sociale, Paris, Albin Michel, 1995. Manent P., La Cité de lhomme, Paris, Fayard, coll. Lespace de la Cité, 1994. Pommier G., Le Dénouement dune analyse, Paris, Flammarion, coll. Champs, 1996. Stengers I., LInvention des sciences modernes, Paris, Flammarion, coll. Champs, 1995. Mémoires détudiants (Certificat «Initiation aux dynamiques de la recherche» & PIC SOCRATES Anthropologie de lEspace [Opt. 22], et mémoires de diplôme) Amy S., «La vie dans les plis», EAPLV, 30juin1997 (C. Robin dir.). Bertholio, «Le couvent de la Tourette: un objet critique. Question posée à la dimension visuelle», EAPLV, 18décembre97 (P. Boudon dir.). Grammatica S., Jardins de mémoire ou la ville palimpseste, «une offrande aux dieux de linutile», EAPLV, novembre 1997 (C. Robin dir.). Pucci E., Surzur-Heim N., «Bénarès une ville à parcourir», EAPLV, septembre 1997 (J.-M. Alexandroff, C. Robin dir.). Thiénard A., «Zonas Cuevas, 1995-1997. Des maisons creusées en Espagne» (C. Robin dir.), publication in Cahiers darchitecture de la Casa de Velázquez, Madrid, Casa de Velázquez, 1997, p.11-35). Villates N., Boileau K., «Une gare TGV à Kyongju, Corée du sud», EAP Bordeaux, juin 1998 (J.P. Loubes dir.). 1 Rudolf Wittkover, Les Principes de larchitecture à la Renaissance, Paris, Éd. de la Passion, 1996, p.194-195. 2 Au moment même où ils acquièrent une valeur de fondement théorique dans les discours de larchitecture «fonctionnaliste». Mais les deux démarches sociologique et architecturo-urbanistique semblent se dérouler dans des univers parallèlles, sans aucune communication ou plutôt, et plus subtilement, au moment où chacune des deux catégories de discours était amenée à rencontrer lautre, il leur fallait renforcer leurs spécificités propres: cest ainsi que, pour larchitecte fonctionnaliste, tout finissait par pouvoir et devoir être transposable en catégories spatiales (géométriques et sensibles), alors que le sociologue, de son côté, ny voyait à luvre quune idéologie masquant la réalité de rapports sociaux 3 La mise en évidence de «dynamiques de groupe» ou de phénomènes dinteractions sociales a éclipsé alors les problématiques daménagement «fonctionnelles» des espaces de travail, qui ont semblé être déjouées. Mais il aurait fallu au contraire en profiter pour élucider le statut social des transformations spatiales, et les repenser en terme de «faits sociaux» De même, quelles frustrations, pour les chercheurs en sociologie urbaine travaillant avec des architectes (et donc familiarisés avec un minimum doutils danalyse de formes matérielles des espaces publics), ont été suscitées par les fameux travaux de lécole de Chicago, où lon cherche en vain, à côté dobservations sociales désormais canoniques, une formalisation possible et sociologiquement acceptable (ou pertinente) de descriptions d espaces architecturaux et urbains 4 La première tentative de constitution dune sociologie de lespace, destinée à lusage des étudiants en architecture de luniversité de Florence, juxtapose des textes écrits par des auteurs appartenant à plusieurs domaines: ainsi Max Weber, Simmel, Maffesoli, réfléchissant la métropole ou la cité comme phénomènes sociaux contemporains, ou Camillo Sitte, Kevin Lynch, etc. proposant des catégories danalyse spatiale permettant de construire les formes «physiques» de la cité, ou encore les textes d«utopistes» comme C.Fourier ou F. L. Wright (le premier proposant une démarche allant de lutopie sociale à une forme spatiale, et le second, à linverse, allant de larchitecture à la forme sociale). Le choix des textes proposés est significatif, et désigne, comme en creux, les intersections entre domaines, où devront sélaborer les © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 118 ARQUITECTONICS concepts spécifiques à la sociologie de lespace. E. M. Satti, Sociologia dello spazio. Testi e documenti, Università degli studi di Firenze, Facoltà di architettura, Dipartimento di progettazione dellarchitettura, Print & service, mai 1991. 5 Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, I, Paris, Plon (coll. Agora), 1985, p.344-348: ces pages gagnent à être relues, car elles donnent, sous forme extrêmement résumée, les principales catégories et les principaux exemples de configurations spatiales et temporelles pertinentes, et le programme de recherches qui y est esquissé est loin dêtre épuisé. 6 Une partie du travail de Norbert Elias est ainsi fondée sur une analyse fine des dispositifs architecturaux où se déroulait la vie quotidienne de la «société de cour» (par comparaison, ce qui est aussi important à souligner, avec ceux de la vie bourgeoise); cf . Nathalie Heinich, La Sociologie de Norbert Elias, Paris, La Découverte, coll. Repères, 1997, p.18: «Structure et signification de lhabitat». 7 Claude Lévi-Strauss, op. cit., p.319. 8 Lanthropologie de lespace doit donc comprendre dans son champ lethnopsychiatrie et lethnopsychanalyse. La littérature clinique fourmille de récits de rêves, de symptômes, dépisodes névrotiques ou psychotiques, détudes de cas, etc., permettant dentrevoir lintrication de ce que Tobie Nathan appelle «léquivalence, dans la psyché, entre structure culturelle et structure corporelle» ( notion de «géographie du corps» et «topiques culturelles») Dans le même ouvrage, il montre comment «la destruction des espaces externes (topique culturelle) demande une restructuration des espaces internes (topique psychique)» (Tobie Nathan, Psychanalyse païenne. Essais ethnopsychanalytiques, Paris, Dunod, coll. Psychismes, 1988, p.171). Cet ouvrage contient une intéressante critique de lusage des mythologies en théorie psychanalytique et une proposition méthodologique cohérente pour pouvoir valablement «appliquer la logique mythique aux données cliniques» (ibid., p.6), en tirant parti de «lanalyse moderne de la structure des mythes» (ibid., p.4), cestà-dire en utilisant les résultats de luvre de Lévi-Strauss, ou de Georges Devereux (dont il a été un élève très proche). Cet auteur relève, de façon très intéressante, que Freud, comme Devereux (et comme luimême) «appartenaient à une famille typique de migrants qui ne posait jamais ses bagages pour la durée dune génération» (ibid., p.150). 9 Habituellement étudiés par lhistoire de lart, dune part, par lethnoesthétique, dautre part (discipline encore peu développée, mais aussi légitime, sans doute que lethnolinguistique, lethnomusicologie ou lethnoscience). 10 J.-P. Vernant, Les Origines de la pensée grecque, Paris, PUF, 1962. 11 Le premier panorama esquissé en France par Ginette Tornikian [1973] cite aussi bien Baudrillard que Pierre Bourdieu, Jean Charles Depaule, Philippe Boudon, ou Colette Petonnet. Le plus récent (Jean-Charles Depaule, « Lanthropologie de lespace», in J. Castex, J.-L. Cohen et J.-C. Depaule, Histoire urbaine, anthropologie de lespace, Paris, CNRS/PIR Villes, 1995, p.15-74), couvrant une période allant de 1962 à 1993, recense cent quatre articles pour la seule France, et énumère cent treize références bibliographiques empruntées à toutes sortes de domaines: géographie, histoire, philosophie, ethnoarchitecture, anthropologie urbaine, etc. Cest dire que la liste des « quelques problèmes en attente de leur systématisation» proposés par Françoise Paul Levy, Marion Segaud, dans leur Anthropologie de lespace (Paris, Centre de création industrielle, coll. Alors, 1983, p.22) sest encore élargie, rendant sans doute plus difficile cette «systématisation», scientifiquement désirable, mais plus ardue quon ne laurait imaginé (à moins quil ne sagisse pas tant de difficultés intrinsèques que de moyens inappropriés, ou insuffisamment coordonnés, compte tenu de lampleur du champ à explorer). 12 Nous reprendrons la distinction proposée par Georges Didi-Hubermann en histoire de lart entre «histoire de lart au sens du génitif objectif: le discours historique sur les objets dart [] et lhistoire de lart au sens du génitif subjectif: lévolution des objets dart eux-mêmes». Georges Didi-Hubermann, Ce que nous voyons et ce qui nous regarde, Paris, Éditions de Minuit, coll. Critique, 1992, p.143. 13 En apparence les catégories de lanalyse spatiale architecturale auraient été totalement tranformées, en même temps que les codes esthétiques du XIXe, une première fois par la coupure de la première guerre mondiale, une deuxième fois par lavènement des mouvements modernes (Bauhaus, De Stijl, etc.), mais ces transformations restent peut-être elles-mêmes dans la généalogie de «loptique conventionnelle, fixe, monoculaire» héritée de la perspective classique. De même que, comme Jean Clair la montré, les toiles de Braque ou Mondrian «semblent en réalité, sous leur apparente abstraction, représenter concrètement, en les schématisant, les topoï dune vision classique traditionnelle» (Jean Clair, «Les aventures du nerf optique» (p.24), in Bonnard, catalogue de lexposition du Centre Georges-Pompidou, Musée national dart moderne, 23février-21mai1984 (Paris-Washington-Dallas), p. 1637). 14 On a pu parler de «sociétés territoriales», mais, sil sagit dun concept pertinent en éthologie, il est préférable de ne pas trop vite lexporter dans dautres domaines. Les thématiques de l«enracinement» à ne pas confondre avec le thème des méditations de Simone Weil (1949) ou, à linverse, de la «déterritorialisation» (Gilles Deleuze et Félix Guattari) ne semblent pas rendre compte de la construction du lien territorial, et le sens commun ne paraît pas remettre en question sa forme implicite dans lÉtat-Nation et les pratiques concomitantes d«aménagement du territoire», comme si lidée de territoire allait de soi. Alain Medam a donné une très belle description de modes singuliers de relations à un territoire «identitaire», à travers lhistoire du peuple hébreu: «terre promise», «exil», «exode», «diaspora», etc. (Alain Medam, Mondes juifs. Lenvers et lendroit, Paris, PUF, coll. La politique éclatée, 1991). © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
119 ARQUITECTONICS C. Robin - Anthropologie de linvention architecturale 15 On se souvient du travail dAlain Badiou (Le Concept de modèle, introduction à une épistémologie matérialiste des mathématiques, Paris, François Maspero, coll. Théorie. Cours de philosophie pour scientifiques, 1972) et de ceux du Cercle dépistémologie de lÉcole normale supérieure (Cahiers pour lanalyse) dans la deuxième moitié des années soixante, puis des débats approfondis suscités par le structuralisme dans la décennie soixante-dix, etc. 16 Jean Piaget, Le Structuralisme, Paris, PUF, coll. Que sais-je?, 1970, p.17-18. 17 Ibid. 18 Le Corbusier se réclamait dune «véritable biologie architecturale», ou encore de la «Ville Fonctionnelle»; voir par exemple: Le Corbusier, Quand les cathédrales étaient blanches, Paris, Plon, 1937, p.30. 19 Pascal Ory, 1889. La mémoire des siècles. LExposition universelle, Paris, Éditions Complexe, 1989, p.81: « luf de Colomb, car si lidée était simple, personne ne lavait osée avant lui: plutôt que de réduire la présence étrangère à lexhibition comparée dobjets en des stands au fond interchangeables, donner à chaque pays sa représentation au moyen dune décoration spécifique, faisant se succéder, le long dune seule grande artère, une série de façades couleur locale.» 20 comme il existe des «personnes déplacées», ou des «populations déplacées»: mais ces formules semblent supposer quil existerait, antérieurement au déplacement des personnes considérées, des espaces « naturellement» attachés aux personnes. 21 Le schéma sinspire de la proposition élaborée en équipe avec Jacqueline Ancelot et Caroline Varlet, (architectes, chargées denseignement et de recherche à lÉcole darchitecture Paris-La Villette et au Laboratoire Architecture/Anthropologie) pour la mise en place des prochains séminaires de troisième cycle dans les écoles darchitecture, dans le cadre de la récente réforme de leurs enseignements. 22 Recherches en cours de Jacqueline Ancelot (villes africaines) et Caroline Varlet (sociétés urbaines, première moitié du XIXe siècle). 23 Jacqueline Ancelot, op. cit. 24 Caroline Varlet, op. cit. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 120 ARQUITECTONICS Lanthropologie de lespace peut être définie comme la discipline qui trouve ses fondements théoriques dans la «disposition» que lhomme détient «vers»lorganisation spatiale. Il nous semble en effet possible de développer de façon théorique et pratique une approche anthropologique de lespace, cest-à-dire de fonder une connaissance spatiale de type culturel à partir du concept de «disposition vers», entendue comme une disposition vers la réalité et donc projetée vers le monde des hommes et des choses. Si lon sécarte du concept selon lequel la culture est une phénoménologie étendue dans le temps, et donc, en premier lieu historique, les définitions de la phénoménologie culturelle quon utilisera, revisitant lorganisation méthodologique de la matière, sont celles qui mettent simplement laccent sur le moment historique. Nous en rappellerons trois, préalablement introduites par une déclaration conjointe (Kroeber-Kluckhonn) sur la phénoménologie culturelle qui nous servira dintroduction: - «Létude de la culture est létude des régularités: après le travail de base, le premier devoir de lanthropologue est la conceptualisation descriptive de certaines tendances à luniformité dans les aspects de comportement des individus formant un groupe donné»1. - «La culture dune société est le mode de vie de ses membres; la quantité didées et dhabitudes qui sapprennent, se partagent et se transmettent dune génération à lautre»2. - «Par culture nous entendons tous les schémas de vie, éterminés historiquement, implicites et explicites, rationnels, irrationnels et non-rationnels qui existent à chaque époque comme guides potentiels pour le comportement des hommes»3. - «ces processus sélectifs créés historiquement qui canalisent les réactions humaines vers des stimuli internes et externes»4. Sur la lancée de cette réflexion de la fin des années 50, un groupe de jeunes anthropologues italiens guidés par Tullio Tentori, configurait la phénoménologie culturelle Anthropologie de lespace Contenus et méthode de la discipline Elio Satti Université de Florence © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
121 ARQUITECTONICS intégrant la proposition dorigine avec lidée de «disposition vers» qui était alors vraisemblablement facilitée précisément par labsence en Italie dune tradition spécifique de lanthropologie culturelle5. Tullio Tentori affirme que «par culture, on désigne ce patrimoine social des groupes humains qui comprend, entre autres, connaissances, croyances, imaginaire, idéologie, symboles, normes, valeurs ainsi que les attitudes et les dispositions à laction qui en découlent et qui se concrétisent en schémas et techniques dactivités typiques de chaque société. La culture ainsi conçue nest pas une réalité immobile et autonome qui transcende les individus en sopposant et en semparant de leur volonté, mais elle se réalise dans linteraction des perceptions et des idéologies des membres de la société dans le jeu des rapports entre passé et présent et entre sociétés. Elle suit donc un processus de transformation permanent, elle constitue le patrimoine social de chaque groupe humain, bien quelle ne se réalise que chez les individus qui, naturellement, participent diversement de la culture du groupe en fonction de leur caractère, leurs expériences, leur position dans la société»6. La définition de la phénoménologie culturelle apparaît donc particulièrement pertinente dans le cadre de la fondation du rapport entre culture et espace et par conséquent dune approche de la culture dans une perspective historique. «La culture est cette disposition à affronter la réalité qui se constitue au sein des individus en tant que membres dune société historiquement déterminée et se déterminant»7. Le point crucial de la définition se situe dans le fait que la culture se présente comme une disposition vers la réalité, à savoir, en langage commun, comme le mode typique de la part des hommes dun groupe à affronter nimporte quel problème de la condition humaine. On peut distinguer trois axes dans la définition de Tentori. Le premier comprend les connaissances, les croyances, limaginaire, les idéologies; le deuxième les symboles, les normes, les valeurs, les attitudes; le troisième les dispositions«qui dérivent des catégories précédemment nommées». Les dispositions «se concrétisent sous la forme de schémas et techniques dactivité» (donc de laction) dont la caractéristique principale est dêtre typiques et donc uniques et non reproductibles. Abandonnant la référence à de tels phénomènes - et ceci est particulièrement net en ce qui concerne les connaissances puisque dans les cultures modernes, le rappel des croyances, de limaginaire et des idéologie renvoie à des disciplines spécifiques telles que la philosophie, la littérature, les sciences politiques, lhistoire de lartetc. - les autres facteurs de la définition revêtent une toute autre importance et signification. On peut être en désaccord sur la référence au facteur «valeurs» bien quil sagisse dun concept fort utilisé en anthropologie, mais les facteurs valeurs, symboles, normes, attitudes ne constituent pas un ensemble de phénomènes où lun implique lautre, et où tous se contiennent mutuellement comme dans une poupée russe et se définissent par le facteur disposition qui les englobe tous. Il en résulte que le concept de disposition émerge dun contexte constitué de symboles ou langage qui représentent à un niveau plus empirique des ensembles ordonnés de normes le plus souvent implicites, et donc coutumières et répétitives au sens large, normes qui dune part règlent des classes de comportements individualisés et dautre part, se substituent en appareils logiques et mentaux dits attitudes en ce quelles constituent des groupes de normes et des groupes de groupes intériorisés par les membres de la communauté. Si la «disposition» correspond aussi bien à la capacité humaine à se projeter vers la réalité pour intervenir que le quau produit de toutes les données culturelles incorporées par lhomme à lintérieur dune communauté et dans une période historique déterminées, E. Satti - Anthropologie de lespace. Contenus et méthode de la discipline © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 122 ARQUITECTONICS alors elle a en soi une valeur dynamique puisquelle est sujette à des mutations continuelles. En effet, ainsi que Tentori nous la indiqué, chaque système culturel, composé de nombreux sous-systèmes est, selon la conception occidentale du temps, toujours envisagé dans une perspective de devenir où la mutation en devient un élément caractérisant. La mutation, causée à la fois par des éléments endogènes et exogènes au système culturel, détermine une reformulation du système. Cette reformulation, qui peut avoir pris source dans nimporte quelle partie du système, agit sur lensemble du système effectuant une «mise à jour» de tous les composants en fonction des nouvelles exigences. De la même façon, la disposition de lhomme vers lespace change également et avec elle, lorganisation de lhomme même. Dans ce sens, lAnthropologie de lEspace ne se présente pas comme une discipline fixée à lintérieur de paradigmes donnés une fois pour toutes, mais elle est sujette à de continuels changements puisquelle est liée, comme on la vu, au devenir. Nous nentendons pas par cela affirmer que la discipline manque de fondement épistémologique, mais il sagit dindiquer quen tant que science humaine, elle suit sa voie et doit par conséquent toujours être prête à prendre acte du changement et à intervenir en conséquence sur ses propres fondements. Dun point de vue épistémologique, la discipline possède des contenus qui peuvent faire référence aussi bien à des éléments matériels et culturellement universels tels que lespace physique, lorientation, la fondation, la limite, la reformulation de lespace, quà de limmatériel tel que les valeurs, les normes, les symboles propres à chaque culture. Ces deux catégories viennent se mesurer à lobjet spécifique de lAnthropologie de lEspace, cest-à-dire au territoire dans le sens que Platon, dans le Timée8, donne au terme chora. Pour définir sa chora, Platon se sert dune série dimages: «lieu»9, «nature qui accueille tous les corps»10 , «nourrice» et «mère»11 . On peut certainement dire que le terme chora nindique pas un lieu physique puisque celui-ci est appelé topos dans le Timée. Si nous examinons les images adoptées par Platon, le terme chora nest pas seulement le topos. Il contient également des éléments se référant à des qualités structurées dans la chora par les attitudes humaines qui sont une émanation directe du logos (idée, pensée). Les êtres vivants et les choses appartenant au réel peuvent être structurés par le logos. Ainsi, chora peut indiquer lespace organisé, lespace modelé par les dieux et par la lignée des hommes (ghenos) grâce à la répétition que ces derniers font des actes exemplaires de création qui plongent leurs racines dans les mythes (mythos) cosmogoniques. Selon cette interprétation, lespace organisé peut être considéré comme la résultante des interrelations de «quatre espaces»12 sous-systémiques: 1. espace mental/logos: dans cet espace, converge tout ce qui appartient à la nature spéculative de lhomme (philosophie, théologie, utopie, imaginaire...etc.). Cest un espace à la fois original et induit, donc équilibré par cette capacité intrinsèque du sujet que lon nomme «pouvoir suggestif»13. 2. espace social/ghenos: cest dans cet espace quon peut trouver cette vision du monde qui naît de lexpérience du soi absolu au contact avec autrui, et où sexerce également sa fonction déquilibreur intrinsèque propre au pouvoir subjectif. 3. espace physique/topos: il est représenté par lespace de la nature et par lespace construit, cest-à-dire lespace de la «maison pour lhomme» et de la «cité pour lhomme», dans lequel les deux autres espaces considérés trouvent une solution. 4. espace virtuel/mythos: © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
129 ARQUITECTONICS Mobilité et représentation de lespace Larchitecture du territoire est aujourdhui aussi liée à la mobilité croissante. Certains auteurs considèrent même celle-ci comme un facteur structurant. Cest le cas de Jean Remy [1988] qui propose la notion d«espace réseau» pour rendre compte des transformations quelle provoque, en opposition à celle d«espace territoire» qui la précède historiquement. Quand lespace cesse dêtre organisé prioritairement par des relations de territorialité, les relations sociales sorganisent selon de nouvelles formes: ce sont les réseaux, qui découlent des relations établies entre les individus spatialement mobiles. Cette nouvelle spatialité facilite lindividuation, en fragilisant les formes traditionnelles de contrôle social (organisées autour des relations de coprésence). Déplacement réel ou simulacre [Virilio 1984], mobilité réelle ou imaginaire, peu importe: dans tous les cas, il en résulte de nouvelles configurations de lespace et de nouvelles manières de le vivre. La diffusion de formes spatiales dorigine culturelle diverse, et leur recomposition, constituent peut-être les phénomènes les plus significatifs de ces nouveaux modes dorganisation spatiale. Du point de vue de ceux qui la vivent (ses «acteurs»), la mobilité produit des effets paradoxaux: pour eux, les lieux peuvent se retrouver simultanément trop près et trop loin. Un émigrant de retour, par exemple, peut organiser son espace daction (celui qui se trouve matériellement proche) avec pour référence lespace du pays dans lequel il avait émigré (cest-à-dire celui qui matériellement se trouve éloigné). Au fond, il est trop loin de lespace et de la culture qui lui sont matériellement proches (quil organise à partir de références absentes) et trop proche de lespace et de la culture qui sont matériellement éloignés (quil élit comme modèles référentiels). On peut en conclure que la proximité matérielle de lespace de référence1 nest pas indispensable: même lointain, celui-ci peut organiser les pratiques des individus et structurer leur action. Lidentité devient alors le résultat de transferts entre valeurs présentes et valeurs absentes. La mobilité des acteurs se traduit par la mobilité des références et ce processus entraîne, selon une logique de reconfiguration des références multiples, la production de nouveaux modèles identitaires. Au fond, il sagit ici du problème de la multiplicité des échelles de représentation de lespace. Lacteur mobile se déplace entre des espaces qui sorganisent à des échelles différentes; son territoire nest pas homogène. Le passage de lespace local à lespace suprarégional peut se lire en kilomètres, mais surtout dans lexacerbation des différences culturelles. Devant la diversité des logiques qui organisent la société contemporaine, il sagit donc de définir, pour chaque objet, léchelle dobservation la plus pertinente et de prendre simultanément en compte toutes les configurations culturelles en présence. La question de lidentité cesse ainsi dêtre limitée à lespace de la communauté étudiée (le lieu), pour intégrer le problème des interactions avec les espaces extérieurs. Nous pensons que les caractéristiques de la société contemporaine rendent cette méthodologie presque impérative. Nous sommes confrontés à une impossibilité- celle, dans lespace (et dans la communauté) que nous définissons comme unité danalyse, de travailler sur les espaces (et les communautés) qui lui sont extérieurs: «La première difficulté dune ethnologie de «lici», cest quelle a toujours affaire à de «lailleurs», sans que le statut de cet «ailleurs» puisse être constitué en objet singulier et distinct (exotique)» [Augé 1992, p.137]. Il sagit de rendre compte dun des effets de la mobilité (notamment de la mobilité simulée), qui se traduit dans lintervention, au quotidien, de formes diverses de représentations de réalités absentes. La question est de savoir comment lespace de référence peut sorganiser à partir dimages (mémoire, images télévisuelles, cinématographiques ou littéraires), et quelles sont les articulations possibles entre ces images et laction des individus. Ou F. Silvano - Proposition pour un module de cours danthropologie de lespace © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 130 ARQUITECTONICS encore quelle relation existe entre ce que nous voyons et ce que nous faisons. Il est à remarquer que dautres auteurs proposent des approches qui cadrent tout à fait avec les nôtres: «On peut également être conduit à se demander si la localité ne joue pas dans la pratique comme un leurre scientifique, introduit par labsence de prise en compte de la notion déchelle dans la construction de lobjet, sur laquelle insistent les lectures «architecturales» de lespace social. Cette notion déchelle, à laquelle lethnologue nest peut-être pas suffisamment sensibilisé, permettrait sans doute de mieux articuler, plutôt que dopposer sommairement, local et global, centre et périphérie» [Bromberger, Centlivres et Collomb 1989, p.144]. La question des identités culturelles ne peut plus être aujourdhui abordée sans une réflexion sur les nouvelles formes dorganisation du territoire. Surtout parce que nous assistons à une coexistence de formes diverses: les logiques traditionnelles demeurent, cohabitent et plus encore sarticulent avec les logiques modernes. Cest pourquoi il est important non seulement didentifier les formes spatiales mais aussi détudier leurs articulations et leurs désaccords producteurs de mouvement. Les nouvelles échelles dapproche ethnologique «Lorsque les gens bougent avec leurs sens, et lorsque les sens trouvent des chemins de déplacement même quand les gens restent en place, les territoires ne peuvent pas contenir de culture.» Hannerz [1996]. Les études de lieu étaient, il y a encore peu de temps, lemblème de lanthropologie. Leur objet était les lieux anthropologiques dont parle Augé [1992]. Ceux-ci résultaient dune délimitation de lespace, identitaire et historique, qui conduisait à privilégier létude des relations établies à lintérieur de ses frontières, et entraînait par conséquent la dévalorisation du système de relations que ce même lieu pouvait entretenir avec lextérieur. Aujourdhui, nimporte quel lieu se trouve en relation directe ou médiatisée avec lextérieur, et cest pourquoi la société contemporaine nest pas adaptée à une analyse hiérarchisée de ce type. Sil est vrai que certains phénomènes ont une expression locale, et quils peuvent être étudiés dun point de vue qui privilégie les limites internes, de nombreux autres requièrent létude des relations multiples que le lieu établit avec lextérieur. Nous sommes face à une société complexe qui sollicite de nouveaux modes dapproche. Cette problématique est devenue centrale dans lanthropologie contemporaine. Elle est évidemment associée à des questions plus générales, surtout celles qui ont trait à la globalisation et à la déterritorialisation des phénomènes culturels. Par lintermédiaire des faits ethnographiques, lanthropologie sest vue obligée de réviser ses stratégies méthodologiques, et parallèlement sa terminologie, dun point de vue épistémologique. Remettre en cause la notion de lieu (ou détude de lieu) signifie sinterroger sur sa construction. Le lieu, remarque Appadurai [1988], a été «une prison métonymique pour enfermer les natifs». Chaque natif avait son lieu propre; chaque lieu correspondait à une description ethnographique; et à chaque description correspondait une analyse anthropologique. Chacun de ces lieux avait un auteur: lanthropologue et son texte intouchable. Lidée de «multilocalité» a été présentée par certains auteurs comme une alternative à la figure de lieu. Ainsi Margaret Rodman [1992, p.646 et 647] a synthétisé, en quatre points que je vais résumer ici, les sens qui lui sont généralement attribués: 1. décentralisation du point de vue: le lieu duquel se fait lobservation ne doit pas être seulement le lieu de lanthropologue, cest-à-dire lOccident, mais aussi le lieu des autres; cette perspective critique associe la question du lieu à la question de la voix: savoir qui parle, cest aussi savoir doù, à partir de quel lieu, on parle; © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
131 ARQUITECTONICS 2. étude des interactions qui sétablissent entre les lieux multiples: ici apparaît la notion de «réseau» ou de «systèmes de lieux»; 3. relation réflexive avec les lieux, résultant des multiples formes déloignement du lieu dorigine, produites par la mobilité; 4. polysémie de lespace, résultant des sens que les différents individus lui attribuent. Lidée de multilocalité a mis en évidence une autre figure, celle de la frontière, conçue non pas comme une ligne qui sépare des espaces stables, mais comme un espace intermédiaire, dérapant, poreux (aéroports, moyens de transport, camps de réfugiés, quartiers démigrants). Nous le savons, une partie significative de la vie contemporaine se déroule dans ces lieux, que les anthropologues reconnaissent, mais quils ont de la difficulté à aborder. La construction de la notion d«ethnoscape», par Appadurai, est à mon avis une des tentatives des plus intéressantes pour répondre à ce genre de défi. Avec cette notion, lauteur prétend rendre compte non seulement des dilemmes postmodernes, à propos du positionnement de lobservateur et des représentations qui en découlent, mais surtout des transformations sociales et territoriales du monde contemporain et de leurs implications dans les processus de reproduction des identités de groupe. En invoquant la panoplie de sens que nous pouvons organiser autour de mots comme fuite, évasion, échappée, il se propose dobserver des phénomènes qui se développent dans les espaces frontières que nous venons dévoquer: «Lorsque les groupes migrent, se regroupent dans de nouveaux lieux, reconstruisent leurs histoires, et reconfigurent leurs projets ethniques, lethno en ethnographie prend une qualité rêveuse, non localisée, à laquelle les pratiques descriptives de lanthropologie doivent répondre. [] Il y a une nécessité urgente de focaliser sur les dynamiques culturelles ce que nous appelons aujourdhui déterritorialisation» [Appadurai 1997, p.48 et 49]. Cette proposition méthodologique devrait, selon son auteur, donner naissance à une ethnographie cosmopolite, ayant pour base les cultural studies, et plus particulièrement létude de la relation entre lexpression et le monde. Elle sappuie sur le présupposé que limagination a acquis un pouvoir nouveau et singulier dans la vie sociale: «Les termes de la négociation entre des vies imaginées et des mondes déterritorialisés sont complexes, et ils ne peuvent sûrement pas être appréhendés par les seules stratégies de localisation de lethnographie traditionnelle. Ce quun nouveau style dethnographie peut faire, cest appréhender limpact de la déterritorialisation sur les ressources imaginatives des expériences locales vécues» [Appadurai 1997, p.52]. Mais, comme laffirme Geertz, «[] personne ne vit dans un monde en général» [Geertz 1996, p.262]. Nous vivons tous en des lieux, plus ou moins imaginés, spatialement localisables, et notre relation avec les lieux est un élément fondamental pour la construction de nos identités, autant individuelles que collectives. Il devient donc impératif de mettre en pratique des formes adéquates à létude des nouveaux mécanismes de construction du lieu. Bibliographie Appadurai A., «Putting Hierarchy in Its Place», in Cultural Anthropology, 3, 1988, p.36-49. Appadurai A., Modernity at large Cultural Dimensions of Globalization, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1997. Augé, M., Non-Lieux, Paris, Seuil, 1992. Bromberger C., Centlivres P., Collomb G., «Entre le local et le global: les figures de lidentité», in LAutre et le Semblable, Paris, Presses du CNRS, 1989. Durkheim E., De la division du travail social, Paris, PUF, 1960 (1re éd. 1893). Durkheim E., Les Formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, PUF, 1979 (1re éd. 1912). Duvignaud J., Lieux et non-lieux, Paris, Galilée, 1977. F. Silvano - Proposition pour un module de cours danthropologie de lespace © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 132 ARQUITECTONICS 1 La notion despace de référence est associée à la notion despace dappartenance. Toutes deux sont développées par léquipe du CRAAL: «Un sujet présent dans un lieu a tendance à en faire son espace dappartenance, espace qui résulte de lensemble des découpages du territoire qui spécifient la position dun acteur social par linscription de son groupe dappartenance en un lieu. [] Lici est spécifié par le recours à des espaces de référence, espaces des modalisations positives ou négatives, espaces de valorisations et dévalorisations de lespace dappartenance, de lici auquel lon sidentifie dans la connaissance que lon en a; lespace de référence est rapport de lici à lailleurs» [Pellegrino 1983 a, p.18]. Evans-Pritchard, Les Nuer, Paris, Gallimard, 1968 (1re éd. 1937). Geertz C., «Afterword», in Senses of place, Santa Fe, School of American Research Press, 1996. Hannerz U.,Transnational connections, Londres et New York, Routledge, 1996. Jaulin J-P., La Paix blanche, Paris, Seuil,1970. Lévi-Strauss C.,Tristes trópicos, Lisboa, Edições 70, 1979 (1re éd. 1955). Lévi-Strauss C., Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1974 (1re éd. 1958). Lévi-Strauss C., Antropologia estructural dois, Rio de Janeiro, Tempo brasileiro, s. d. (1re éd. 1973). Pellegrino P. et al., Identité régionale et représentations collectives de lespace, Genève, CRAAL-FNSRS, 1983. Remy J., «O Espaço e a Sociologia», entrevue de Filomena Silvano, in Jornal de Letras, 15août 1988. Rodman M., «Empowering Place: Multilocality and Multivocality», in American Anthropologist 94(3), 1992, p.640-656. Silvano F., Territórios da Identidade, Lisboa, Celta, 1997. Virilio P., LEspace critique, Paris, Christian Bourgois, 1984. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
133 ARQUITECTONICS Introduction Il est de fait que tous les anthropologues, quel que soit leur objet, rencontrent lespace, à un moment ou à un autre; cest le cas aussi dautres disciplines, comme lhistoire, léconomie politique ou la sociologie. Il suffit de parcourir lanthropologie de F. Paul-Lévy et M. Segaud, Anthropologie de lespace, Publication du Centre Pompidou, pour sen convaincre. Cette constatation a conduit ces auteurs à prendre lespace comme objet spécifique; et à appliquer à la réflexion sur lespace une approche qui se veut anthropologique, puisquil sagît bien dune rencontre entre les disciplines. Ainsi, de point de rencontre, lespace devient un objet spécifique possible, sur lequel une analyse quantitative et qualitative est possible, parce quon peut y repérer des opérations, des usages... Ceux qui la pratiquent sautodésignent en ajoutant une épithète de spécialisation: on a ainsi une anthropologie de lespace politique, une anthropologie de lespace public, etc., mais si lon veut penser lanthropologie de lespace, il faut lui garder une valeur de généralité. Une relation non univoque, déjà ancienne, existe entre Anthropologie et Histoire ancienne, et ont la fécondité nest plus à démontrer (sur le point plus général des relations entre histoire et anthropologie, voir Cl. Lévy-Strauss, Histoire et ethnologie, Annales ESC 1983, p. 1217-1231): - une distinction disciplinaire que nous devons aux Grecs eux mêmes. Cf. N Loraux selon laquelle il ya deux manières grecques de penser la cité, lune dune façon historique, lautre de façon anthropologique, et même chez le même historien. Ainsi lanthropologie est un instrument danalyse pour lespace non-grec, comme chez Hérodote, ou pour le temps davant lhistoire, comme chez Thucydide. - L. Grenet (premier article en 1909) et H. Jeanmarie ont parmi les premiers réuni le point de vue propre au spécialiste et une perspective plus large. Ils cherchent dans les faits ou Anthropologie de lespace et Histoire ancienne Elisabeth Smadja Université de Franche-Comté Espace urbain et domination dans lItalie républicaine. (IIIe-Ier s. av. notre ère) E. Smadja - Anthropologie de lespace et Histoire ancienne. © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
Anthropologie et espace: champ, méthodes et pratiques 134 ARQUITECTONICS les phénomènes quils étudient la dimension humaine; ils sinterrogent sur la mentalité particulière des groupes humains quils étudient, leur mode de penser, leurs cadres et leurs outils, leurs formes daction, leurs catégories psychologiques (E. Durkeim, pour les structures élémentaires de la religion, M. Mauss, pour les études sur le don, le sacrifice R. Hertz, ...) pour lobservation et lanalyse dautres groupes humains, des sociétés que lon a dites «primitives», en tout cas exotiques. Cest dans cette perspective que L. Grenet parle du «fonds primitif» de la société grecque. Mais il faudrait aussi mentionner N. Fustel de Coulanges, et à propos du sacrifice, S. Reinach (Cultes, mythes et religions, I, p. 96) et J. Toutain (revue de lHistoire des Religions, LXXXIII 1921, p. 109 et suiv.), même si celui-ci conclut en récusant le comparatisme hors des sociétés antiques. Après eux on citera trois noms: celui de M. I. Finley (Le monde dUlysse), dont les travaux sappuient sur ceux des anthropologues de lécole de K. Polany (mais aussi sur les thèses weberiennes), et qui a ouvert la réflexion sur la nature de léconomie antique, en France ceux de J. P. Vernant et P. Vidal-Naquet développent des recherches dans une perspective anthropologique, issue de la psychologie et de lanthropologie) et du structuralisme pour VidalNaquet. Il faut souligner la grande influence de la méthode danalyse développée par Cl. LévyStrauss dans sa recherche sur les mythes. Les thèmes mythiques ne peuvent être compris que par référence à lensemble dont ils font partie, et à leur position relative dans cet ensemble. Les thèses et les méthodes de Cl. Lévy-Strauss ont eu une très grande influence en histoire ancienne et surtout en histoire grecque, et surtout en France. Voir par exemple M. Detienne, Les jardins dAdonis, et «lécole de Paris». Pour en revenir à lAnthropologie de lEspace, nous ferons un constat: que nulle action matérielle de lhomme sur la nature ne peut saccomplir sans mettre en action dès le commencement de représentations, des jugements, des principes (qui ne sauraient être des reflets). On peut dire la même chose de toute activité humaine, tout rapport social, de parenté, dautorité, de pouvoir. Séparer lanalyse de laction et celle de sa représentation est à la fois difficile et dangereux. Il faut mettre au point des méthodes sauvegardant la vue globale des phénomènes de la vie sociale. Lanthropologie de lespace en est une, qui transcende les catégories de lanalyse des sociétés. Elle trouve ses racines dans les travaux de M. Mauss sur ce quil appelle la «morphologie sociale» (Essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimos, Etude de morphologie sociale, Année sociologique, IX, 1904-5, Sociologie et anthropologie, p. 389 et suiv.). Il la définit comme la «science qui étudie, non seulement pour le décrire, mais aussi pour lexpliquer, le substrat matériel des sociétés, cest-à-dire la forme quelles affectent en sétablissant sur le sol, le volume et la densité de la population, la manière dont elle est distribuée ainsi que lensemble des choses qui servent de siège à la vie collective». Il ajoute: «Nous entendons, à propos des Eskimos, établir des apports dune certaine généralité». Ce quil fait (avec M. Beuchat) lorsquil conclut: «au moment précis où la forme de groupement change, on voit la religion, le droit, la morale se transformer du même coup». Nous tenterons de mettre en action ces principes en prenant pour objet lItalie des deux dernier siècles de la République, où sélabore un modèle urbain, adaptation dune forme de vie collective déjà anciennement implantée dans la péninsule à un ensemble géographique marqué par la domination romaine. LItalie des deux derniers siècles de la République nest cependant que très partiellement urbanisée. Aux régions anciennement urbanisées (une bonne part de lEtrurie, le Latium et la Campanie, LItalie du Sud et ses colonies grecques), on peut opposer les zones peu urbanisées (Italie péninsulaire, Apennins), où lunité de base nest pas la cité, mais le pagus ou le vicus, le canton rural. Encore à lépoque augustéenne, le géographe © Los autores, 2004; © Edicions UPC, 2004
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